Chapitre 52
Un Vent d'Ouest Arrive
Quand je finis par émerger de mon sommeil, un siècle trop tôt à mon goût, je réalise qu'il fait sombre.
Super, on est en pleine nuit.
Je rouspète dans ma barbe en me retournant sur ma couche. Je trésaille de surprise quand je décolle par inadvertance les caillots de sang qui ont coagulés entre ma joue déchirée pendant la bataille et mon oreiller. Je sens la blessure recommencer à saigner et pousse un grognement. Il sera toujours temps de faire quelque chose pour ça plus tard. Le fait que je sois encore tout habillé est un point positif, je n'ai pas besoin de chercher mes habits dans l'obscurité ambiante. Le point négatif c'est que je suis tout courbaturé et tout sale.
Je me hisse péniblement sur mes jambes, assailli d'une faim dévorante. Je me rabats sur mes provisions et sors à l'extérieur pour grignoter.
Le soleil est bien couché, mais il fait encore très clair à l'extérieur. Le volcan continue de cracher son enfer comme un forcené, donnant l'impression que quelqu'un éclaire la ligne de crêtes derrière laquelle se trouve le camp et que parfois, une petite tête magmatique pointe au-dessus, comme une petite chose curieuse qui viendrait lorgner l'amas de tentes plus bas.
Tout en mangeant, je commence à réfléchir. Car il va bien falloir que je le fasse de temps à autres, surtout maintenant que le plus gros coup de poker de tous les temps vient de réussir. Mais plus j'y songe, plus je suis convaincu que la guerre est loin d'être finie.
Ho certes, la tête pensante, le "cerveau" de l'opération, même si "l'œil" de l'opération pourrait aller aussi, semble bien avoir consumé sa dernière braise. Mais j'ai vu de telles quantités d'Orques, de Sûderons Haradrims, de pillards d'Umbar et d'Orientaux prendre la clé des champs que ça m'étonnerait fort qu'on en reste là. Il y a là de quoi reformer plusieurs armées et chacune aurait le potentiel pour mettre ce qu'il reste des royaumes libres à genoux. Si j'avais été le commandant des Orientaux, étant donné leur faible présence dans le cœur de la bataille et donc leurs pertes faibles, j'aurais déjà saisi l'opportunité de fondre sur ce camp plein de blessés et de ronfleurs et rien qu'avec ça, je me serais presque assuré la conquêtes des royaumes humains de l'Ouest. Je me demande d'ailleurs pourquoi ils ne l'ont pas fait.
Probablement la désorganisation due à la perte du commandement commun. À moins que d'autres facteurs ne soient venus encore compliquer la donne, mais je n'en dispose pas pour juger.
J'hausse les épaules. Après tout, ce n'est pas vraiment mon problème. Mon problème à moi, c'est que tant que la guerre n'est pas finie, je vais devoir probablement continuer à jouer les chiens de chasse pour le vieux barbon blanc, surtout maintenant que je viens probablement d'établir ma réputation en tant que grand malade des champs de bataille en butant plusieurs trolls, un pseudo-dragon dans la foulée avant de compléter le tableau de chasse avec un demi-Nazgûl et quelques dizaines d'orques.
Dizaines… Je dois être plus proche de la centaine en fait… Qu'est-ce que tu en dis Din ? Tu les as comptés ?
Entre le sentiment de manque et celui de frustration qui monte de Din, je crois que le nombre qu'elle tente d'articuler est "pas assez".
Elle semble aller mieux. Elle n'est plus somnolente comme elle l'a été après l'attaque du dragon. Ça me rassure tout en m'inquiétant.
C'était quoi le coup de me piquer mon corps cette fois-ci au fait ?
Il émane d'elle l'équivalent d'un haussement d'épaules mental. Je comprends aux impressions et aux images qui transitent depuis son esprit vers ma tête qu'elle n'en sait rien, elle pouvait le faire et elle l'a fait, c'est tout. Ce qui ne m'avance pas des masses.
Je hausse les épaules à mon tour, de toute façon, je ne vais pas en faire un fromage. C'est fait maintenant, autant tourner la page.
- Messire ? Me demande un soldat du Gondor en approchant.
- Oui ? Que puis-je pour vous ? Lui réponds-je en affectant un ton poli.
- Je voulais juste vous prévenir que le roi a ordonné que le camp soit levé au matin, m'informe mon interlocuteur. Nous rentrons chez nous, ajoute-t-il avec un sourire d'une oreille à l'autre.
Sauf moi…
Cette idée de rentrer chez moi me fait tomber en déprime. Tout le monde est heureux, tout le monde veut rentrer voir sa femme, son mari, ses gosses, ses parents… Tout le monde sauf moi.
Ho bien sûr, je serais heureux de revoir Dutombil ainsi que son épouse, Luri avec lequel je me suis lié d'amitié, j'aimerais beaucoup revoir Trolf et Jim aussi… Grumash et sa tête de lard me manquent aussi et, à ma grande surprise, je réalise que j'aimerais bien revoir Göz, même s'il y'a de bonnes chances qu'il ait trépassé à la bataille du gouffre de Helm. Bon sang, même le doc commencerait presque à me manquer ! Je lui dois d'ailleurs un bon paquet d'excuses pour mon comportement. Et puis il y'a Lia pour laquelle je ne sais plus que dire ou croire. Mais j'ai beau retourner le truc dans tous les sens, je ne parviens pas à y voir une famille… Bon, sauf peut-être pour Nirianeth qui est presque comme une mère pour moi, mais ça s'arrête un peu là.
Ha oui, c'est vrai, il faudra que je passe la rassurer un de ces quatre matins.
Une réflexion en entrainant une autre, j'en viens même à me demander où suis-je vraiment chez moi.
Je n'ai plus vu ma famille depuis plus d'un an, mais que ferais-je en rentrant ? Reprendre mon apprentissage ? Devenir un obscur petit technicien au fond d'un atelier ?
Je continue à réfléchir, poussant toujours plus loin mon idée. J'en viens à la conclusion que cette vie que je mène depuis un an n'est au fond pas si désagréable que ça. Moi qui me suis toujours régalé de récits d'aventures, je viens d'en vivre une extraordinaire. J'ai vu des Elfes, des Nains, des Orques, des oliphants et tout un tas d'autres créatures curieuses. J'ai participé à une guerre l'épée à la main, j'ai même mené une armée (par pour le bon camp certes, mais c'était quand même une armée). Pour couronner le tout, je suis devenu chevalier et je suis dans les petits papiers du conseiller du roi.
Le diable m'emporte, même les rois de deux puissances majeures du coin me connaissent personnellement ! C'est comme si je revenais dire que j'ai pris le thé avec le président Russe et le président des Etats-Unis, qui qu'ils soient en ce moment.
Ma situation n'est pas toute noire, au contraire, elle est même plutôt envieuse ici. Elle l'est en tout cas plus que de retourner sur Terre. En un an j'ai acquis un statut dont je ne pourrais pas rêver en dix ans dans mon pays d'origine, à moins de m'enrôler dans je ne sais quel groupe paramilitaire et participer à un coup d'état. Mais, là encore, je serais loin de mon statut actuel.
D'un coup, la possibilité de rentrer chez moi me semble de moins en moins attrayante. Professionnellement parlant, ce serait une catastrophe, socialement parlant aussi. Pour le domaine économique, je ne parviens pas à me prononcer parce que la seule "paie" que j'ai jamais touchée ici aurait suffi à m'acheter une principauté pour m'y établir en tant que président-général-amiral-dictateur en chef. Et je m'en suis servi pour avoir l'armure la plus résistante de tout le continent.
Il faudra que j'aborde le sujet avec le barbon. J'en ai assez de bosser gratis. Et puis, il me reste la famille à Bergen à rançonner.
L'idée me fait sourire. Si on m'avait dit un jour que je me ferais des thunes en procédant à des échanges d'otage…
Fausto de la Verde ! Patron des cartels mexicains ! Et j'aurais une moustache qui dépassera de trente centimètres de chaque côté de ma figure, un costume blanc avec des pompes en peau de croco à deux mille balles, un chapeau, des gants en cuir assortis et un cigare cubain de trente centimètres à fumer !
Tout à mon délire j'ai commencé à rire dans mon coin, m'imaginant déjà sous un cocotier en train de parler avec un pseudo-accent Espagnol, sur le thème musical du "parrain" en arrière-fond, et à débiter des conneries comme quoi le marché de la demande de rançon n'est plus ce qu'il était de "mon" temps.
Un mouvement en périphérie de mon champ de vision me fait tourner la tête, mais ce n'est que Gentiane qui, pauvre bête, a passé la nuit harnachée. Un peu honteux, je lui retire son mords, même si je laisse la selle car je suis sûr que nous allons bientôt lever le camp.
Peu de temps après, dans la semi-pénombre qui précède le crépuscule, de plus en plus de monde commence à sortir de leurs tentes et à s'affairer autour d'elles.
Je range mes affaires à mon tour. Je prends tout mon temps pour le faire à cause de courbatures que j'endure peu stoïquement. Mais une fois mon paquetage emballé, le soleil a commencé à darder ses chauds rayons sur la petite vallée herbue où nous avons campé. Il ne reste presque plus aucune trace de notre passage. Je constate que proche de certaines tentes, certains hommes s'occupent de reboucher des trous d'un air maussade et je comprends au monde autour qu'il s'agit des blessés qui n'ont pas passé la nuit. Une épée, une hache ou un bouclier sont utilisés pour marquer les tombes, mais rien de plus. Le roi semble vouloir rentrer au plus vite et tout le monde recommence à former la colonne. Dans l'ensemble les choses se passent bien, il faut bien avouer que les soldats semblent même assez pressés de partir.
Je constate que nous avons vraiment peu de blessés graves, presque tous les survivants sont des blessés légers. Mais ce dont je me rends bien compte c'est leur nombre. Nous sommes arrivés un peu plus de six mille devant le Morannon. N'en sont revenus que moins de deux mille. Et encore, j'estime plus proche de mille cinq cent les survivants.
Nous avons gagné, certes. Mais comme le dirais Pyrrhus "Encore une victoire comme celle-là et nous sommes fichus".
Je fais partie des très rares chanceux à disposer encore d'un cheval. Le roi du Rohan et quelques-uns de ses hommes en ont encore et la quasi-totalité des nobles du Gondor car ceux-ci ont été emmenés avant la bataille. En-dehors de Gentiane, dont je n'ai pas recroisé le Calrissian du dimanche qui me l'avait emprunté, les autres chevaux survivants sont à peine au nombre d'une centaine, alors qu'ils étaient près de cinq cent.
Voyant les regards d'envie que nombre de blessés adressent à mon cheval, je fini par soupirer et mettre pied à terre.
- Qui parmi vous a le plus de peine à marcher ? Demande-je en m'adressant au groupe des blessés.
Un instant de stupeur étrange passe avant que des appels et des questions ne circulent parmi les hommes et au final, on amène vers moi un homme semblant une bonne quarantaine d'année, aux cheveux noirs ayant commencés à se teinter de gris et dont l'une des jambes et sous attelle. Pendant que je l'aide à monter, je remarque que je m'attire des regards réprobateur d'un certain nombre de nobles et de chevaliers, sans pourtant comprendre pourquoi.
Saisissant Gentiane par la bride, je commence le très long trajet de retour au rythme de la colonne.
Une bonne demi-heure plus tard, j'en suis arrivé à la conclusion qu'une limace anémique avancerait plus vite. Mais comme le rythme est donné par les plus lents de la colonne, à savoir les blessés, nous sommes donc forcés à une progression de mollusque, lente et minutieuse.
Je réalise avec les heures qui passent à quel point je suis chanceux de n'avoir eu que la joue déchirée par un méchant coup de gantelet. Celle-ci est certes couverte de caillots et pas très jolie à voir, mais au moins je suis entier. Les blessés, avec qui je marche, ont perdu des doigts, un œil, parfois les deux, une oreille, un bras ou une jambe pour les plus malchanceux.
Mais malgré tout, l'ambiance est à l'euphorie. Ils sont vivants et impatients d'arriver à bon port.
Il s'écoule deux bonnes heures avant que Dervorin ne me tombe finalement dessus d'un air surpris.
- Chevalier, que faites-vous en bas de votre monture ? S'étonne-t-il.
- Je l'ai cédée à un blessé Monseigneur. Je me suis dit qu'il en aurait plus besoin que moi, explique-je perplexe.
- Enfin, c'est ridicule ! S'étonne-t-il sincèrement. Vous n'allez quand même pas marcher jusqu'à Minas Tirith alors que vous avez un cheval ?
Je m'arrête, stupéfait de l'égoïsme d'une telle remarque et fronce les sourcils.
- Je ne vais quand même pas le faire marcher sur sa jambe blessée alors que les miennes vont très bien ! M'insurge-je. Ce ne serait pas juste !
- Mais, et votre statut ? S'indigne-t-il.
- Mon statut monseigneur, est très bien là où il est ! Martèle-je d'un ton énervé. J'ai juré d'être généreux envers les démunis et de servir les faibles, vous n'allez quand même pas me reprocher de faire mon devoir, si ?
Dervorin reste plusieurs secondes interdit, puis il repart le long de la colonne pendant que je bougonne contre les clivages sociaux.
- Messire ? Me demande l'homme sur ma selle.
- Qu'est-ce qu'il y'a ? Réponds-je surpris qu'il ait daigné ouvrir la bouche alors qu'il n'a même pas protesté pendant que je m'expliquais.
- Vous pensiez vraiment ce que vous disiez ? demande-t-il à voix basse.
- Non, bien sûr, j'attends simplement le moment opportun pour vous jeter à bas de la selle et achever ainsi de vous casser la guibole, raille-je d'une voix grinçante.
Comme le soldat me regarde d'un air apeuré, je corrige le tir au plus vite.
- Bien sûr que je le pensais, sacré nom de sort ! Vous pensez que je désire marcher deux cent bornes juste pour le plaisir vous ?
Et si seulement c'était que deux cent bornes…
Dix minutes plus tard à peine, C'est au tour de Calembel et d'Elisia de me rejoindre.
- Chevalier ! Puis-je connaître le statut de l'homme assis sur votre cheval ? S'enquiers-t-elle d'un ton énervé.
- Il est blessé, ma Dame, rétorque-je d'un ton agacé. Le voilà, son statut.
- Ce n'est pas une excuse ! Se renfrogne-t-elle. Cet homme est un soldat, et sa place est avec la troupe !
- C'est pour cette raison qu'il y est, rétorque-je en désignant les blessés qui avancent à côté de moi.
- Chevalier, cessez de jouer au sot et grimpez sur votre cheval ! S'exclame-t-elle d'un ton énervé.
- Mon cheval est occupé, ma Dame, fais-je remarquer.
Je vois clairement Elisia rougir de colère et ouvrir la bouche pour se lancer dans une tirade véhémente quand Calembel met pieds à terre, lui faisant émettre un hoquet de stupeur.
- Voilà une riche idée que vous avez eue là chevalier, sourit Calembel. Faire monter les blessés nous permettra d'aller cueillir les fruits de la gloire plus tôt, j'approuve tout à fait ! S'exclame-t-il avant de demander de sa voix tonitruante qui est le plus lent parmi les blessés.
Elisia le regarde donner son cheval à un autre blessé de l'air de quelqu'un en train de faire une attaque cardiaque. Peu après, alors que Calembel et moi devisons en marchant, la colonne de blessés à notre côté, elle finit par pousser un grognement de frustration avant de mettre pied à terre à son tour et de désigner d'office un blessé pour aller sur son cheval.
Dans l'heure qui suit, je n'obtiens rien d'elle en termes de discussion que des grognements boudeurs. Calembel au contraire est d'une telle volubilité que je m'étonne de réussir à placer un mot ici et là. Il parle avec enthousiasme des travaux qu'il va entreprendre chez lui, ainsi que de toutes les choses qu'il aimerait me faire visiter.
Avant midi, Dervorin nous as rejoint et c'est d'un air consterné qu'il finit par laisser son cheval à un autre blessé, malgré qu'il ait lui-même le bras en écharpe. Mais son arrivée finit par dérider Elisia qui finit par s'investir aussi dans la discussion qui en tourne rapidement au débat.
Vers midi, le roi du Rohan passant par-là, nous demande la raison de notre étrange équipage.
- Et bien monseigneur, entame-je en grillant la politesse à tous les nobles autour de moi, il se trouve que je me portais à flanc de colonne quand je réalisai que nombre d'hommes avaient de la peine à marcher. Ne voyant pas l'utilité d'accélérer la vitesse à laquelle je me déplace le long d'une colonne ayant la vitesse globale d'un serpent en pleine reptation, j'obéis à l'un de mes devoirs de chevalier qui est de porter assistance aux démunis. Les seigneurs Calembel, Dervorin et Dame Elisia, n'écoutant que leur bonté, en firent de même et me voici désormais fort bien entouré.
Le roi hausse un sourcil soupçonneux au ton taquin que j'ai employé et aux regards surpris qui me sont adressés par les seigneurs ou héritiers qui m'entourent.
- Un accès de bonté ? Vraiment ? S'étonne-t-il d'un ton suspicieux.
Je préfère ne rien ajouter et sourire naïvement.
Face au manque de réaction de notre petit groupe, le nouveau roi du Rohan finit par hausser les épaules et talonner sa monture, suivi par les cavaliers restant qui protègent la colonne.
La pause de midi n'est au final qu'une petite heure passée à grignoter un léger en-cas sur l'herbe avant de reprendre la route. Mais au moment où nous nous apprêtons à le faire, le roi du Gondor se pointe à son tour sur son cheval, suivi de près par le frère de Lia et son pote le nain. Je m'empresse de me mettre en arrière, le frangin ne semble toujours pas avoir remarqué qui je suis et cela me convient très bien.
Sitôt arrivé, le roi saute presque de cheval et se rend auprès de Calembel, Elisia et Dervorin.
- J'ai appris pour votre acte désintéressé, mes Seigneurs et ma Dame, je dois dire que vous avez parfaitement raison et êtes un exemple qu'il convient de suivre, déclare-t-il après avoir à peine posé pied à terre.
Ha, ben au moins un qui ne se prend pas pour la queue de la poire. Ça fait plaisir.
Je constate avec plaisir l'air médusé des seigneurs et des soldats quand le roi lui-même propose son cheval aux blessés. Bien vite, le reste de la noblesse Gondoréenne encore à cheval imite son souverain et nous nous retrouvons au final avec tous les blessés à mobilité réduite sur des montures. La colonne reprend sa marche d'un meilleur pas, moi souriant de toutes mes dents dans mon coin, heureux comme un coq d'avoir été le premier à avoir la bonne idée.
Le reste de la journée se passe sans incident notable. Arrivé à l'endroit où nous montons le camp, je commence à me dire qu'il serait temps que je fasse un peu de lessive, car mariner dans des habits pleins de sang et de sueur depuis deux jours sans même avoir pris le temps de les enlever, ça commence à faire beaucoup pour moi.
Lorsque ma tente est montée et mon cheval débarrassé et brossé, je m'absente du côté de la rivière avec ma tenue d'apparat propre. Je ne suis visiblement pas le seul à avoir eu l'idée et je me retrouve à faire trempette avec plusieurs centaines d'autres hommes. Je réalise aussi qu'il y'a quelques femmes dans les rangs quand certaines s'éloignent en amont.
Je n'aimais déjà pas me laver à l'eau froide en temps normal, je commence à tout simplement haïr ça après. Surtout que pour faire partir le sang séché, il faut se laver à grande eau. J'en profite pour nettoyer ma plaie à la joue en essayant de ne pas aggraver la blessure, mais elle semble en bonne voie de guérison. Je me contente de la rincer à l'eau, mais pour le reste, en total manque de savon, je me retrouve à me polir au sable et à la cendre, ce qui me laisse l'impression désagréable d'avoir été passé au papier de verre. Heureusement, le même traitement fait merveille sur mon armure, et je suis bien heureux que Golwynn m'ait dit que le mithril est un métal inoxydable, donc ne craignant pas l'eau.
Pour mon gambison et mon tabard par contre, c'est assez proche de la catastrophe et je doute de parvenir à leur faire retrouver un semblant de leurs couleurs d'origine
Je les mets à tremper dans un méandre du cours d'eau avant de me rhabiller. Le simple fait de me sentir plus propre est un vrai soulagement, par contre je ne suis pas habitué à enfiler deux ceintures d'armes l'une par-dessus l'autre. Je n'ai pas retouché à l'épée du Nazgûl depuis la bataille aussi profite-je de m'être éloigné du gros de la troupe pour la tirer et l'examiner de plus près.
C'est sans conteste une belle épée bâtarde, mais plus je la regarde, plus je suis convaincu qu'elle n'est pas de facture orque. De même, elle ne ressemble ni à ce que j'ai vu faire chez les Elfes ou les Nains. Sa longue lame en losange peut sembler primaire au premier coup d'œil, mais quand on y regarde de plus près on peut constater la présence d'une gouttière qui allège la lame de manière subtile sans en compromettre la solidité. De même, sa poignée travaillée en cuir bien huilé trahit un entretien aussi rigoureux que régulier, tandis que son équilibre exceptionnel et son pommeau sobre lui donnent tout le cachet d'une arme fonctionnelle, faite pour être le plus efficace possible sur les champs de bataille et non pour parader avec. La lame est plus longue que celle de Din, ce qui la rend plus lourde et donc un peu moins bien adaptée à mon bras. De même, l'œilleton à la base de la lame, au-dessus de la garde, dénote un style d'escrime que je ne connais pas. J'essaie de la prendre en glissant mon doigt dans l'anneau en question, mais n'y trouve rien de bien pratique. Au mieux, peut-être cela permet-t-il de stabiliser la lame pour porter un estoc précis, comme dans les techniques d'escrime de type renaissance où l'emploi de la rapière est plébiscité.
Son acier, que je pensais sombre, a en réalité des reflets bleutés. De même, la lame est polie d'une manière assez surprenante. Prenant un chiffon pour la nettoyer, je réalise que le centre de l'épée est en réalité recouvert d'une épaisse couche de suie. Une demi-heure d'acharnement plus tard, je découvre une toute autre lame, lisse et polie au point de briller comme un miroir. Des inscriptions tout le long de la garde et dans la gouttière sont visibles, faites dans une langue que je ne connais pas, extrêmement courbe et stylisée, qui ont dû être une suprême horreur à reproduire sur un objet en acier à mon avis. Les inscriptions sont faites avec un métal très sombre, presque noir, mais qui pourtant réfléchit la lumière comme du jais.
Mais comment et par qui tu as bien pu être faite toi ?
Quelques images un peu grossières et un léger sentiment de dédain filtre de Din, me faisant largement comprendre qu'elle considère ce morceau d'acier comme un bricolage de seconde zone qui est loin de lui arriver à la cheville.
Allons Din, c'est vrai qu'elle ne t'égale pas, mais elle reste très bien faite.
Un fort mépris émane de mon épée, suivi d'une image où la lame du Nazgûl est plantée dans le sol pendant que je m'éloigne d'elle.
Ah non ! J'ai eu assez de mal à l'avoir sans l'abandonner maintenant ! Tu devrais être moins jalouse de ta petite sœur quand même !
Un vif étonnement me provient de Din ainsi que des images formant une question. Je mets plusieurs secondes à comprendre qu'elle me demande ce que sont les liens de parenté.
Hé bien, quand deux créatures vivantes s'unissent, il arrive qu'elles procréent. On appelle les petits ainsi obtenus des enfants. Quand plusieurs enfants proviennent des mêmes parents, ils sont frères dans le cas des garçons et sœurs dans le cas des filles.
Din me demande alors si la lame vient aussi des Nains qui l'ont forgée.
Impossible à dire, mais comme à l'heure actuelle je suis ton "tuteur" si l'on peut dire ainsi, et que celle-ci vient aussi de passer sous ma "tutelle" on peut aussi considérer qu'elle est ta sœur désormais.
Din semble un peu perdue par mon explication qui, je dois bien l'admettre, ne tient pas bien la route même pour moi-même.
Elle est ta sœur dans le sens où elle me protège et porte la mort à mes ennemis. En cela elle fait la même chose que toi ce qui, pour moi, en fait ta sœur. Mais comme elle vient d'arriver, elle n'a pas ton ancienneté, ce qui fait d'elle ta petite sœur et toi, la grande sœur. Et le rôle de la grande sœur est d'enseigner à la petite comment bien remplir son devoir.
Din commence à considérer la chose du point de vue que c'est une aide et semble s'apaiser.
Je rengaine l'épée du Nazgûl avec un soupir de soulagement. Au moins Din me fichera la paix avec elle. J'en profite pour m'occuper d'elle et, à ma grande surprise, elle ne se plaint pas quand je retire les traces de sang de sur elle. Elle insiste même au contraire pour être polie le plus possible, ce qui est une première.
Après avoir dépensé une autre heure à lui donner l'éclat d'un miroir, elle insiste pour que je ressorte l'autre épée. Un peu surpris, je m'exécute et regarde mes deux armes.
L'instant d'après, je tombe sur le cul quand Din me demande au moyen d'images si elle brille plus que la lame du Nazgûl.
NON MAIS JE RÊVE ! TU ME JOUES LES COQUETTES MAINTENANT ?
Un sentiment d'indignation émane de Din qui me corrige en me faisant comprendre qu'elle essaie juste de déterminer qui est la plus jolie à regarder.
C'est toi… Grince-je mentalement en rengainant les lames pour essayer de couper court à tout débat. Ce qui n'empêche pas Din de laisser dégouliner largement sa satisfaction vers moi.
Au secours ! Ma première épée est jalouse de ma seconde ! Songe-je pour moi en essayant d'éviter de faire passer cette pensée à Din.
Hélas, elle l'entend, et me fait passer toute une série d'images pour me faire comprendre qu'elle faisait juste une mise au point, pas un accès de jalousie.
Je pousse un profond soupir en retournant voir comment ressortent mes habits après leur trempage.
La punition divine pour avoir une épée magique, une épouse en permanence à la ceinture…
J'esquive la question de Din sur ce qu'est une épouse en m'intéressant au résultat de mon lavage.
Le bon point, c'est que la majorité du sang s'est dissout et a été emporté par l'eau. Le mauvais point, c'est qu'il reste encore de larges traces brunâtres sur le tissu. Mais comme la nuit tombe, je laisse tomber pour ce soir et rentre étendre mon linge dans ma tente, à l'abri et au chaud grâce au petit réchaud de Dutombil.
Un page vient m'apporter une invitation à dîner de Calembel et consort et je me rends au souper, heureux d'avoir fait ma toilette avant.
Je passe une soirée plutôt sympathique, mes trois zouaves racontant de quoi ils ont discuté avec le roi en marchant de conserve avec lui. Elisia insiste pendant la soirée pour que nous conservions nos leçons de bienséance et Calembel me laisse lâchement tomber aux griffes de sa future épouse. Mais au final, l'heure du soir qui lui est consacrée est passée sur la manière de m'assoir de façon élégante. Je suis vertement critiqué sur le toc que j'ai de secouer la jambe quand je ne bouge pas et elle me rappelle que tout geste est vu avant d'être mesuré à la cour et que ceux dont le corps en révèle trop deviennent les cibles de tous les courtisans peu scrupuleux.
Je repars me coucher plutôt agacé, mais content que le sujet n'ait pas dévié de ça.
Le lendemain est aussi un jour de marche et ma bonne idée est appliquée dès le départ, ce qui me remplit de satisfaction. Je passe une partie de la matinée à discuter avec Dervorin de tout et de rien, joint à cette conversation par quelques autres seigneurs mineurs qui ont vite fait de me reléguer au rang de quantité négligeable quand je donne mon avis, ce qui me vexe un peu.
Après la pause de midi, j'ai le plaisir d'avoir l'opportunité d'échanger quelques propos avec le nouveau roi du Rohan, celui-ci s'enquérant de ce que je compte faire après.
Je lui explique que je n'ai pas encore de projet fixe, mais que j'ai quelques affaires personnelles en suspens que je souhaite régler avant de prendre un quelconque engagement car je sens dans le tournant de la conversation qu'il essaie de me proposer quelque chose.
Il n'insiste pas sur le sujet, mais me dit que si je cherche quelque chose à faire, il a quelques idées en tête. Ce en quoi je lui réponds que je serais honoré de pouvoir l'aider en souvenir de la dette que j'ai auprès de sa famille et de son défunt oncle en particulier.
Me voilà encore en train de contracter des obligations pour du travail bénévole. Mais quand vais-je cesser cette absurdité ?
Nous discutons encore un petit moment de diverses choses, surtout de chevaux en fait, où je passe plus de temps à l'écouter parler qu'à en placer une moi-même. Et plus j'en apprends sur la manière d'entretenir correctement un cheval, plus je regrette ma Warg. Avec elle, tout ce que j'avais à faire c'était retirer le harnachement, deux coups de brosse, un gros steak et c'était marre ! Mais pour éviter de vexer mon royal interlocuteur, je souris, hoche la tête et fait semblant de trouver sa conversation captivante alors que j'en oublie la moitié à peine l'ai-je entendue.
Dès le soir, nous rejoignons les ruines d'Osgiliath. Les troupes qui y ont été stationnées nous accueillent avec des hourras retentissants et les blessés sont pris en charge dans les installations établies ici depuis cinq jours déjà. Le roi est logé dans les restes d'un bâtiment qui n'a pas trop souffert des bombardements orques pendant le siège de la cité. Le reste du camp s'établit de l'autre côté de la ville, de là où nous pouvons voir les champs de Pelennor et au loin, Minas Tirith qui nous domine de ses tours blanches encore un peu noircies.
La leçon du soir porte sur le défilé qui, Elisia en est persuadée, aura lieu demain. Je me retrouve donc à faire semblant de chevaucher une sorte de table dépliable sur lequel elle a roulé le tapis qu'elle pose habituellement au sol au-dessus de quoi elle a posé sa propre sellerie. J'apprends ainsi à agiter la main avec dignité et élégance.
- Qui est-ce ? Ne puis-je m'empêcher de demander.
- Comment cela, qui est-ce ? S'étonne-t-elle.
- Qui sont dignité et élégance ? Plaisante-je.
Elisia me prend, hélas, au pied de la lettre et passe l'essentiel du reste de la leçon à me faire rentrer dans le crâne le sens qu'elle donne à ces termes. Je m'en mords les doigts sans réussir à lui faire comprendre que je plaisantais, mais elle semble partir du principe que je n'ai qu'à apprendre de mes erreurs.
Quand je me couche, je repars sur mes réflexions sur mon avenir.
Demain nous serons à Minas Tirith. J'ai bien cru comprendre qu'un grand défilé était prévu, mais ensuite… Et bien rien…
Je vais devoir passer rendre son cheval à Luri bien sûr. Puis j'irai probablement profiter du temps qu'il me reste à l'auberge de la Vigne du Sud, mais je n'ai toujours pas la moindre idée de ce que je ferai ensuite.
Rester ici devient de plus en plus tentant, surtout vu les habitudes de barbare que j'ai pris en me sentant tout nu dès que je sors sans une épée à la ceinture. Je passerais juste pour un gros psychopathe chez moi.
Je ressasse dans tous les sens les raisons qui pourraient me pousser à rentrer. La première est sans conteste ma famille pour laquelle j'ai disparu sans un "au revoir". La seconde le confort moderne. Je n'ai pas vu l'ombre d'un PC depuis que je suis arrivé et j'ai juste envie de pleurer quand je vois un boulier. Sans compter les toilettes, bien moins attrayantes que chez moi. Et encore des centaines d'autres détails dont j'oublie probablement la moitié.
Ça fait un sacré paquet de raisons de rentrer…
Mais d'un autre côté, niveau avenir professionnel, j'ai un peu toutes les cartes en main ici. Je peux me vanter d'une expérience plus que probante dans les combats et la guerre en règle générale. Je connais bien les forces et les faiblesses des différentes armées et groupuscules de la Terre du Milieu, j'ai servi dans les deux camps, connaît leurs structures et chaînes de commandement, même s'il faudrait éviter que je m'en vante. Par-dessus le marché, je suis déjà introduit auprès des grands de ce monde, ce qui me garantit une bien meilleur prise en main de la suite d'une potentielle carrière et des opportunités bien plus intéressantes. Qui plus est, même si j'ignore si c'est une bonne raison, il y a Lia que l'idée de quitter sans retour me fait souffrir.
Je décide de dormir sur tout ça, pensant que la nuit porte conseil.
Mais au matin, je n'en suis pas beaucoup plus décidé.
Dans le camp règne une effervescence monstrueuse. Tout le monde se brosse et s'habille pour la parade, faisant disparaître toutes les taches possibles et frottant les armures pour qu'elles brillent au soleil. Je décide d'en faire autant pour la mienne. Mais les énormes taches sur mon tabard et ma cape me font regretter de ne pas en avoir une de rechange. Je vais faire particulièrement sale au milieu de tout le monde.
A-t-on idée aussi de prendre du linge blanc pour aller au combat… Bon, je ne vais rien dire c'était mon idée. Mais tout de même, quel con !
- Chevalier, êtes-vous prêt ? Me demande la voix de Dame Elisia à travers la tenture.
- Pas le moins du monde ma Dame, grogne-je mécontent en tournant mon tabard pour essayer de trouver un côté où il soit moins sale.
Sans autre forme de procès, Elisia entre dans ma tente sous l'œil horrifié d'un de ses valets.
- Que vous arrive-t-il encore ? S'exaspère-t-elle.
- Rien, je suis juste piètre lessiveur, réponds-je honteux en laissant tomber le tabard sur mon couchage. Je pense que je paraderai en tenue de détente, dis-je.
- Il n'en est pas question ! S'offusque-t-elle en ramassant mon tabard pour le déployer devant elle. Vous avez porté vos couleurs fièrement sur le champ de bataille, ce n'est point pour les dissimuler tel un voleur en rentrant dans la ville !
Elle examine mon tabard plusieurs secondes avant de sortir et de donner quelques instruction sèches à son valet, lui tendant également ma cape au passage. Je ne prétends pas avoir tout compris, mais de ce que j'en retiens, il est question de savon et de "saponaire" ou un truc du genre.
- Vous allez faire laver mes habits maintenant ? M'exclame-je. Mais ils ne seront jamais secs à temps !
- Ils sècheront sur vos épaules, ce sera bien suffisant ! Mais de toute façon, notre traversée des champs de Pelennor devrait en chasser l'essentiel de l'eau qui y demeurera après lavage et essorage, dit-elle en balayant mes arguments d'un geste de la main dédaigneux. Et quand l'on n'est pas capable de garder ses habits propres, l'on évite de faire des commentaires aux lavandières ! M'assène-t-elle pour terminer.
Je me contente de grommeler dans mon coin et suis bien forcé d'accepter son aide pour ceindre mes flancs de mon armure car je réalise vite que j'ai pris un énorme retard sur le reste de la troupe.
Une fois équipé de pieds sans cape, je sors pour prendre mon cheval que Calembel a fait harnacher pour moi. Celui-ci tient d'ailleurs celui d'Elisia par la bride tandis que Dervorin grimace en essayant de faire bouger son bras malgré l'absence de son canon d'avant-bras et de son gantelet d'armure dans l'écharpe qu'il porte autour du cou.
- Une belle journée pour un grand défilé ! Tonne Calembel, me faisant lever les yeux en l'air pour remarquer qu'effectivement, en-dehors de quelques nuages blancs paresseux, le ciel est d'un bleu azur limpide et un clair soleil réchauffe la plaine depuis les montagnes de l'Est. Les champs de Pelennor, malgré les reliquats de la bataille qui y a eu lieu à peine moins d'une dizaine de jours plus tôt, sont un tapis de verdure uniforme qui enchante les yeux.
Peu après que je sois en selle, le valet d'Elisia accourt vers moi avec mon tabard humide mais propre ainsi que ma cape dans le même état.
La vache ! C'est plus un gamin, c'est une machine à laver !
Mes vêtements ont une odeur étrange que je ne reconnais pas, mais pas désagréable au demeurant. Je les enfile par-dessus mes affaires au moment où le signal du départ retentit.
Nous progressons à un pas mesuré dans les champs et je devine que c'est essentiellement pour éviter de faire transpirer outrageusement les hommes sous le soleil qui s'élève paresseusement au-dessus de nos têtes. Même si ça me semble en bonne partie voué à l'échec. Seuls les hommes peu blessés ou pas du tout ont pu venir, les autres, apprends-je en route, seront acheminés avec les chariots de ravitaillement pour plus de confort.
Trois bonnes heures plus tard, peu avant midi, nous arrivons aux grandes portes de la ville. Une foule en liesse, encore plus frénétique qu'au lendemain de la bataille des champs de Pelennor nous accueille à grands cris. Tous les monde rit, pleure, crie de joie dans les rues. Les enfants courent le long de la colonne et donnent des fleurs ou des pâtisseries aux soldats. Nous sommes littéralement arrosés de pétales de fleurs et je dois en déloger plusieurs fois qui se glissent dans le col de mon armure.
Nous montons ainsi six des sept niveaux de Minas Tirith et même le niveau brûlé est bondé de monde. Je vois des dizaines de fois des jeunes filles qui passent le long de la colonne embrasser tous les soldats qu'elles peuvent, ce qui soulève un commentaire de la part d'Elisia, mais je suis bien en peine de le saisir à cause du volume sonore qui règne.
La parade dure un grand moment et nous sommes finalement accueillis par les gardes de la citadelle en double rangée de chaque côté des portes de la forteresse des intendants. Le capitaine se livre à une sorte de cérémonie au cours de laquelle il hèle le roi et lui demande trois fois qui désire entrer. Le roi répond trois fois différentes. La première fois en donnant son nom et prénom, la deuxième fois en donnant son ascendance, la troisième fois en donnant son titre. Enfin satisfait, le capitaine des gardes de la citadelle nous permet d'entrer sur la place d'arme du palais au septième étage.
Les hommes sont répartis un peu au petit bonheur, pour ce que je peux en juger. Du moins, s'il y'a un autre ordre que "premier arrivé, premier servi" je l'ignore.
Je reste du côté de Calembel afin d'avoir quelqu'un à qui poser des questions en cas de besoin. Bon an mal an, tout le monde finit par tenir dans la place qui s'en trouve bondée plus que de raison et j'ai un peu honte d'utiliser tant d'espace avec mon cheval, mais je n'échangerais ma place assise en hauteur pour rien au monde.
Le roi prend place au milieu d'une délégation constituée de ses capitaines ainsi que du roi du Rohan sur les marches surélevée au fond de la place d'arme, entouré du grand frère de Lia et de son ami nain avant de s'adresser au publique.
- Courage, honneur, devoir et vaillance ! S'exclame-t-il à voix forte. Ce sont les qualités dont chacun et chacune de vous a fait preuve en nous suivant dans la gueule de l'ennemi ! Je ne pouvais vous en demander plus ! Dit-il en fermant son poing devant nous. Et ceux qui ont été jetés à bas par la puissance de l'ennemi, ceux-là ne seront pas oubliés ! J'en fais le serment, je vous le jure en tant que souverain et en tant qu'homme ! Quant à vous tous ! Je vous déclare héros de ce jour, et ordonne qu'une fois l'an, celui-ci soit chanté par les générations à venir !
La déclaration soulève une ovation de la part des hommes et des femmes dans la cour.
- Je vous accorde à tous quartier libre ! Continue-t-il après un instant de pause. Et vous invite tous à revenir ce soir pour festoyer au palais comme il se doit !
Une nouvelle ovation, encore plus bruyante que la précédente, salue le discours. Puis, alors que le roi se retire avec son homologue du Rohan et sa clique, la place se vide à tous les horizons.
- Qu'allez-vous faire en attendant ce soir ? Me demande Calembel.
- J'ai un cheval à aller rendre, réponds-je en énumérant les choses pour moi-même. J'en profiterais pour saluer Luri. Ensuite, je pense que je vais aller à l'auberge de la Vigne du Sud. Et après j'aviserai…
- Fort bien, en ce cas, je vous souhaite à ce soir. J'ai entendu l'un de mes hommes me dire que ma femme est arrivée en ville. J'ai grand hâte d'aller la saluer comme il se doit ! Tonne-t-il avant de partir d'un grand rire franc.
J'hésite à penser que c'est tendancieux comme propos, mais la bonne ambiance actuelle me laisse à penser qu'à mon avis il est loin d'être le seul à songer à ça. Et du peu que j'ai saisi, la ville est pleine de personnes très désireuses de démontrer aux soldats leur gratitude.
Je sens venir les tournées gratuites et le baby-boom moi…
Je m'enquiers poliment de ce que Dervorin a prévu. Dans les grandes lignes, cela consiste en son lit et comater le reste de la journée. Elisia quant à elle grogne quelque chose à propos de sa famille qui serait arrivée en ville elle aussi. Elle ne semble étrangement pas plus enthousiaste que ça, aussi décide-je de ne pas insister.
Je redescends en ville après avoir pris ma place dans le fleuve de soldats s'égaillant aux quatre vents. L'arrivée jusqu'au domaine de Luri est néanmoins assez mouvementée et je ne compte plus les fois où des hommes me proposent de venir boire avec eux ou que des filles de diverses origines m'offrent de "faire plus ample connaissance".
Moi qui croyais que les gens du cru étaient prudes… Il semblerait que pas à toutes les occasions…
À l'arrivée dans la cour, je suis surpris de ne trouver personne pour m'accueillir. J'emmène Gentiane à la petite écurie moi-même et y voit le cheval de Bergen toujours dans sa stalle qui piaffe. Après avoir débarrassé la jument de son harnachement et lui avoir donné de l'eau à défaut d'avoine ou d'autre nourriture dont j'ignore la localisation précise je me rends à la porte à laquelle je frappe.
Deux bonnes minutes s'écoulent et je suis sur le point de partir quand la servante de Luri m'ouvre. La première chose qui me surprend, c'est son look négligé et ses cheveux en pagaille qu'elle tente de remettre en place.
- Ho, le bonjour monseigneur, me souhaite-t-elle avec un sourire qui me semble un brin crispé. Vous souhaitez voir mon maître ?
- En effet, acquiesce-je. Que vous est-il arrivé ? On jurerait que vous sortez tout droit d'une bagarre.
Elle rougit passablement et bafouille qu'elle va avertir le seigneur Luri de ma présence, m'enjoignant à la dernière minute à entrer patienter dans l'entrée. Surpris par sa réaction, j'en deviens méfiant et dégage mes épées de sous ma cape en entrant, posant les mains sur les poignées.
Le hall d'entrée ne semble pas avoir été dérangé depuis ma dernière visite, mais je cherche d'éventuels signes de lutte ou de problème. Après tout, si mon pote le capitaine Harren a décidé de me faire un enfant dans le dos, c'est probablement le meilleur coin pour me tendre une embuscade s'il a réussi à s'évader.
- Chevalier Ignis ! S'exclame avec bonheur Luri en descendant les escaliers de sa démarche chaloupée. Quelle surprise ! Je ne m'attendais pas à vous revoir si tôt !
- Vous allez bien Luri ? Questionne-je en levant la tête vers lui.
- On ne pourrait mieux ! S'exclame ce dernier en me rejoignant pour me serrer la main. Je tiens une forme héroïque en ce merveilleux jour !
La formulation me surprend assez, mais je mets ça sur le compte de la liesse locale.
- Vous êtes donc au courant de la nouvelle ? Demande-je en repassant ma cape par-dessus mes armes.
- En effet ! J'en fus si heureux que j'en ai autorisé le service d'un repas festif à votre hôte en mes murs !
- Il est toujours en cellule ? M'enquiers-je inquiet.
- Bien gardé jours et nuit par mon maître-veneur et mon maître des cuisines ! M'assure-t-il d'un air conspirateur. Ho, il a bien sûr été très aigri dans un premier temps après son réveil, me dit-il en m'invitant à le suivre. Il en a vociféré si bien que j'ai été forcé de le faire mettre au pain sec et à l'eau pour obtenir de lui qu'il se calme.
Ce disant, il me guide à travers une petite porte qui mène à un escalier étroit. Nous croisons une porte que Luri me désigne comme étant le cellier. Une autre porte un étage plus bas est ouverte par le bedonnant seigneur. La pièce n'est pas très grande et l'air ainsi que la lumière de l'extérieur ne rentre ici que par un minuscule vasistas. Des torchères fournissent l'essentiel de la lumière et trois cellules alignent leurs barreaux d'acier l'une à côté de l'autre.
Une odeur étrange m'assaille sitôt que je rentre et je fronce les sourcils en ne parvenant pas à l'identifier. En revanche, Luri pousse une exclamation de surprise peu discrète en constatant la présence de sa servante adorée à la table d'où il est possible de surveiller les prisons.
- Ludmilla ! Que faites-vous céans ? S'étonne Luri.
- Monseigneur, S'exclame-t-elle en se levant du tabouret de bois où elle était assise avant de commencer à lisser nerveusement sa robe. Monsieur Ridumil souhaitait aller voir son épouse pour célébrer l'événement. Je me suis proposée pour le remplacer.
- Ridumil ? Parti ? Sans m'en avertir ? S'étonne Luri avec des yeux ronds.
Je tourne la tête pour chercher Bergen et le découvre, allongé sur un lit de planches fiché au mur par des chaines et recouvert d'un matelas de paille. Ses vêtements sont débraillés au possible, il a la tête d'un mec qui ne s'est pas rasé depuis plusieurs jours, mais en-dehors de ça il semble propre. Un plateau portant les restes d'un repas plutôt conséquent est posé parterre, à bonne distance du lit.
La disposition des objets dans la cellule me dérange. Je mets plusieurs secondes à comprendre qu'ils semblent avoir été dispersés au petit bonheur. Si la seule manière de manger c'est assis sur le lit, pourquoi irait-il mettre son plateau-repas à Pétaouchnock-les-oies ? De même, pourquoi ses bottes sont-elles glissées sous son lit alors qu'il serait plus simple de les avoir au pied de celui-ci ? Et enfin, ses vêtements presque complètement délassés et l'odeur finissent par me faire comprendre. Surtout qu'une autre personne dans la pièce avait aussi l'air assez débraillée en m'ouvrant.
Ho le con… Il s'envoyait en l'air avec la servante !
Bergen m'a regardé venir sans rien dire, mais sitôt que la lueur se fait dans mon regard, je devine au sien qu'il sait que j'ai compris.
Ça me fait de la peine pour Luri, mais d'un autre côté, je peux comprendre la petite. Même s'ils sont d'âge similaire, Luri doit peser autour des cent-trente kilos pour son mètre soixante-dix, ce qui n'en fait pas vraiment un apollon, au contraire de Bergen que la vie au grand air a un peu taillé comme un dieu Grec. Et comme c'est jour de liesse…
Le mieux c'est de ne pas lui dire je pense… Mais elle ne peut pas continuer à garder son amant, il pourrait en profiter pour s'enfuir.
- Luri, faites convoquer votre garde céans, dis-je en me tournant vers le bedonnant seigneur. Je vais garder messire Bergen en attendant.
Luri bredouille quelque chose comme quoi il est bien d'accord et la servante semble s'assombrir, mais elle ne dit rien pendant que Luri la raccompagne à l'extérieur. Sitôt la porte fermée, j'attends quelques secondes en me rendant compte que je n'entends pas les pas derrière.
- Je constate que tu t'amuses bien Bergen … Commente-je d'une voix neutre.
Celui-ci s'assied sur le rebord de son lit et m'adresse un regard peu encourageant.
- Es-tu au courant que le maître des lieux convoite celle qui t'a accordé ses faveurs ? Car j'imagine que ce n'est pas toi qui a pu la forcer à travers ces barreaux.
Il m'adresse un sourire en coin sans pour autant daigner répondre, ce qui commence d'ailleurs à m'énerver assez fortement.
- Au fait, tu ne connais pas la meilleure, dis-je en souriant à mon tour d'un air goguenard.
Il hausse un sourcil, visiblement intéressé. Je lui adresse mon plus beau sourire carnassier et lui sort le plus gros bobard qui me passe par la tête.
- J'ai désormais, dis-je en levant deux doigts, deux têtes de la famille à mon palmarès.
Il me regarde plusieurs secondes en fronçant les sourcils, puis soudain, il semble comprendre et bondit contre les barreaux.
- IGNOBLE CHIEN GALLEUX ! JE LE SAVAIS ! J'AURAI DÛ TE TUER QUAND J'EN AVAIS ENCORE L'OCCASION !
Bon, au moins il réagit toujours à la provoc, c'est déjà ça…
- Ha tiens, tu as une voix pour finir ? Grimace-je à cause du volume sonore.
- JE TE TU…
- WOW ! C'EST PAS BIENTÔT FINI CE BORDEL ! Hurle-je à mon tour, ce qui le surprend assez pour l'interrompre. Je ne l'ai pas tué ton roi, il est encore en vie ! Je voulais juste m'assurer que tu étais encore en état de causer !
Bergen me regarde d'un air de défi.
- Tu n'as aucune parole, alors qu'est-ce qui me prouve tes dires ? grogne-t-il plus calmement.
- Tu pourras toujours poser la question à ton paternel quand il viendra avec ta rançon, lui réponds-je en m'asseyant sur le tabouret de la pièce.
- Ainsi donc, te voilà réduit à rançonner les gens comme un vulgaire voleur, commente-t-il d'un ton méprisant.
- Si tu n'étais pas venu me provoquer tu n'en serais pas là, fais-je remarquer. Je me demande bien ce que ton paternel dira.
- Je suis son seul héritier mâle, il paiera, me répond Bergen d'un ton convaincu.
- Prie pour ne jamais avoir de petit frère, soupire-je. Surtout avec une philosophie pareille…
- Il y'a peu de chance, commente-t-il. Les sages-femmes ont dit à ma mère qu'une nouvelle grossesse lui serait fatale. Elle a failli mourir en couche lorsque ma troisième petite sœur est née.
- Tu es d'humeur à te confier ? M'étonne-je.
- Je suis très frustré, me dit-il sans détour. Très frustré d'être resté entre ces quatre murs pendant que mon roi partait se couvrir de gloire sans moi à la bataille qui nous gagna cette guerre.
- De la gloire, il n'y en avait pas tant que ça à gagner, modère-je.
- Il est certain que ce n'est point en gardant les chevaux que l'on acquiert beaucoup de gloire, me dit-il en me rappelant ma défection lors de son assaut raté sur les positions des hommes sauvages dans les gorges de l'Est Emnet.
- Au fond d'une cellule, c'est encore moins, lui rétorque-je avec un sourire torve. Et pour ton information, j'étais en première ligne.
- Combien d'arcs étaient braqués sur ton dos ? Rétorque-t-il.
- Aucun, j'ai commencé à écouter cette plaie qu'est une conscience et franchement, ça ne m'a attiré que des ennuis depuis que je m'y suis mis.
- Je crains que dans ton cas, l'on ne puisse parler de conscience. Je pense plutôt que le terme de "remords" serait plus approprié, me corrige-t-il en ricanant.
- Le concept est intéressant, commente-je en haussant un sourcil. Si tant est que j'aie des raisons de concevoir les remords dont tu m'accuses.
- Parce que tuer le prince Théodred ne t'a jamais affecté en aucune façon peut-être ? Me mouche-t-il sans pitié.
- Je te concède ce point, j'ai souvent regretté cela, même si au final je n'y suis pas pour grand-chose puisque je n'avais plus toute ma tête à cette époque. Mais quand je compare l'ancien prince et l'actuel roi, je pense que c'était un mal pour un bien.
- Qu'oses-tu prétendre ? S'exclame Bergen d'un air scandalisé.
- Que l'ancien prince était un gamin irréfléchi et immature, du peu que j'aie pu en juger. Il s'est laissé mener par le bout du nez et a couru droit dans le piège qui lui était tendu. Pourtant, plus gros et plus visible, on n'aurait pas pu.
- C'était du courage ! Rétorque Bergen d'un ton outragé. Il a eu le courage de se dresser contre toi et ton maître démoniaque !
- Un courage indompté, dans le cœur des mortels, fait ou les grands héros ou les grands criminels, dis-je en citant Voltaire. Et on dit chez moi que le courage est souvent dû en réalité à un manque d'informations. Dans le cas du prince, j'en suis réduit à considérer cette seconde option. L'attaque des Gués de l'Isen était un fiasco complet avant l'arrivée d'Helfelm et de ses renforts. Elle était mal préparée, dis-je en comptant sur mes doigts. Mal coordonnée, mal exécutée et n'a réussi que quand enfin le Rohan a eu un avantage numérique si écrasant que les Orques et les Uruks en furent submergés.
- Parce que tu aurais fait mieux peut-être ? Crache-t-il.
- J'étais en face, lui rappelle-je en grinçant des dents.
- Ha oui, c'est vrai, ricane-t-il. J'oublie toujours ce petit détail.
J'ai le droit de lui casser la gueule en taule avant de le rendre à son père ? Un peu de violence policière n'a jamais tué personne si ? Bon, encore faudrait-il que je sois policier…
- Bergen, si tu n'étais pas en cellule, je t'aurais probablement pété le nez.
- Qu'est-ce qui t'en empêche ? Me provoque-t-il.
- Ça me fait chier d'aller chercher les clefs pour ouvrir la porte, admets-je sans la moindre honte. Et c'est trop fatiguant de devoir m'occuper de toi. Tu n'en vaut pas la peine.
Ma dernière remarque a l'air de l'avoir piqué au vif, mais il décide de ne pas relever autrement qu'en se rallongeant sur sa couchette pour regarder le mur.
C'est ça, boude ! C'est vachement constructif…
Je le laisse faire. Je n'aime pas plus que ça insister sur une conversation pour emmerder quelqu'un. Je laisse vagabonder mes pensées d'un sujet à un autre jusqu'au moment où Luri revient avec un homme visiblement mécontent. Celui-ci s'excuse d'une voix basse d'avoir quitté son poste et de "m'avoir forcé à le remplacer". J'hausse les épaules et lui dit qu'il n'a pas besoin de s'excuser, mais Luri insiste tellement à ce sujet que je finis par le pardonner. Le bedonnant seigneur me raccompagne ensuite à l'étage où il insiste pour me garder à dîner en guise d'excuse. Je fais donc un dîner tardif d'un gratin de pommes de terre accompagné d'un rôti de porc en sauce et de légumes de printemps cuits au beurre. Je ne me lasse pas de la cuisine de la servante de Luri, mais j'évite d'en parler le plus possible pour ne pas lâcher quelque chose qui pourrait lui mettre la puce à l'oreille. Nous discutons donc d'histoire naturelle en grande partie.
Quand je pars de chez Luri, l'après-midi est déjà bien entamé. Un peu en manque d'inspiration, je rentre à la Vigne du Sud. Je croise Dutombil en entrant et celui-ci m'accueille d'un sourire et d'une franche poignée de main.
- Maître Ignis ! Je constate que vous rentrez en bonne forme du champ de bataille ! Hormis cette vilaine balafre à la joue, vous semblez fringuant !
- Merci, soupire-je. Suis-je toujours au bénéfice d'une chambre en vos murs Dutombil ? M'enquiers-je en réalisant que ça fait quand même une paie que je loge chez lui sans avoir payé plus qu'une pièce depuis mon arrivée presque un mois auparavant.
- La chambre est toujours à vous, m'assure-t-il. Messire Gandalf a remis la sienne depuis la bataille de la cité, ce qui a prolongé un peu la vôtre.
- Pour combien de temps puis-je encore en bénéficier ? Demande-je inquiet.
- Encore vingt jours, tous repas compris, me dit-il après un instant de réflexion.
Vingt jours… C'est long et c'est court en même temps.
Mais ça me semble une bonne deadline pour définir ce que je vais faire de ma peau ensuite. Je rends à Dutombil son matériel, le remerciant de me l'avoir prêté, ne gardant que le petit paquet que représentent mes affaires.
Revenir dans la chambre est une sensation étrange. J'y ai été "chez moi" pendant une durée très courte mais, dans mon esprit, j'ai l'impression que ça fait des siècles.
Je rejoins mon armoire et contemple ma garde-robe. Deux tenues sombres aux broderies de fils d'argent, une bleue royale aussi brodée de fils d'argent et une tenue d'un rouge cardinal brodée de fils d'or, quelques sous-vêtements, une paire de bottes de rechange, un cache-œil de rechange. Avec mon armure et mes épées, ce sont là mes seules possessions.
Ma vie tient dans les fontes d'un cheval…
Je pourrais compter dedans ce qu'il reste de l'escarcelle que m'a donné Gandalf à mon arrivée, mais je ne pense pas que cela représente encore une petite fortune. Enfin… Même si une seule des grosses pièces restantes pourrait m'acheter la chambre d'hôtel pour près d'un mois et demi semble-t-il. Mais c'est quand même mener un train de vie auquel je ne peux pas prétendre étant donné mes revenus.
Je me demande combien ça peut couter de louer un logement en ville. Mais je vois aussi venir tous les coûts inhérents à me faire vivre dedans.
Il faut vraiment que je me trouve un boulot et un revenu fixe. Enfin, si je reste ici…
Cependant, l'idée de repartir, aussi attrayante qu'elle ait été, m'apparait désormais comme une sottise. Oui, ça a toujours été mon objectif. C'est ce à quoi je me suis raccroché dans mes heures les plus sombres. Au nom de cette idée, j'ai pris les armes et je ne suis plus très sûr de ce que je suis devenu pour la réaliser. Mais maintenant qu'elle semble à portée de main, je me sens vide à l'idée de l'accomplir.
Assurément, je ne mourrais pas de rentrer chez mes parents. Pas plus que de rester ici. Quoiqu'ici, les possibilités de mourir plus jeune sont plus grandes que chez moi. Mais au fond, le risque zéro n'existe pas. Je peux très bien rentrer pour découvrir que la troisième guerre mondiale a pété pendant que j'avais le dos tourné et débarouler en plein champ de bataille.
Cette idée m'obsède, je n'arrive pas à m'en défaire pendant que je me prépare pour la soirée. J'enfile l'habit bleu pour marquer l'événement et termine en enfilant mes ceintures d'armes par-dessus. Je ne sais pas si ça sera bien vu ou pas et je m'en contrefiche. Je ne peux plus sortir sans mes armes sans me sentir tout nu. Din en profite d'ailleurs pour réclamer un huilage en règle pour être bien brillante. En fait, je comprends entre les lignes "bien plus brillante que la nouvelle venue" et me demande une nouvelle fois ce que j'ai fait pour mériter une épée coquette.
Je passe donc une bonne heure à faire reluire chaque épée, insistant un peu plus sur Din'Ganar. Une fois mes armes brillantes et polies comme des miroirs, je me dirige vers le palais.
Le chemin à pied est constitué uniquement de montée, aussi prends-je bien garde de ne pas forcer et de faire fréquemment des pauses pour ne pas arriver transpirant.
Quand j'arrive, je suis malgré tout parmi les premiers. Je suis introduit dans la même salle de banquet où j'ai été adoubé chevalier il y'a de cela seulement une semaine. Les soldats et les simples combattants auront leur festin sur la place d'armes m'explique-t-on quand je m'enquiers de comment faire tenir plus de mille hommes ici.
Ne voyant personne que je connaisse, je me mêle poliment aux autres personnes déjà arrivées, mais la plupart sont des petits nobles qui ne sont pas venus à la bataille de la Porte Noire et dont la conversation semble limitée aux bruits de couloirs sur les histoires de coucheries des différentes personnalités en vue.
Génial, même ici les damnés "peoples" arrivent à avoir leur vie sexuelle étalée même sans les magazines…
N'ayant vraiment rien d'autre à faire à moins de jouer au sociopathe, je me complais dans les "Ah", les "Oh", et me donne l'air de suivre la conversation alors qu'en réalité j'oublie presque tout au fur et à mesure que je l'entends.
Le temps passe vraiment très lentement quand on s'emmerde. Aussi suis-je soulagé, une éternité plus tard, quand je vois entrer Dervorin. Je plante mes interlocuteurs du moment à l'aide d'une formule de politesse ampoulée que m'a apprise Elisia qui signifie grosso-modo, "allez vous faire foutre" mais en version diplomatique.
J'aborde Dervorin selon un angle d'attaque calculé pour pouvoir atterrir le bras sur son épaule avant qu'il ne s'en rende compte.
- Bonsoir monseigneur ! Tonitrue-je dans un beau style Calembel. Alors de sortie ce soir ?
Je m'interromps en réalisant que le gaillard a une sorte d'animal de compagnie suspendu au bras. Le genre humanoïde qui porte une robe rouge à la limite du rose, a de longs cheveux roux clairs, me regarde avec de grands yeux bleus écarquillés de surprise et fait une bonne tête de moins que Dervorin et moi.
- Oh ? M'exclame-je avec un sourire entendu au jeune héritier. Vous ne m'aviez pas parlé de ça petit cachottier.
- "Ça" a un nom, se vexe Dervorin en m'adressant un regard glacial.
- Désolé, souris-je. Dame Elisia a beau essayer de me corriger, j'ai encore la délicatesse d'une division de panzers en quarante-deux. Mais laissez-moi me présenter, dis-je en faisant la courbette à la mode locale. Chevalier Ignis du Gondor. Je n'ajouterais pas "pour vous servir", vous avez déjà bien meilleur servant que moi.
La petite demoiselle pique un sacré fard, ce qui me surprend un peu.
- Dame Liria, de la vallée du Morthond, se présente-t-elle d'une toute petite voix en me tendant timidement la main paume vers le bas.
Ha, ça c'est pour le baisemain… Chic…
J'effleure des lèvres aussi galamment que je l'ose la main de la demoiselle. Main que je trouve assez froide au demeurant. Mais bon, comme ils viennent de l'extérieur ça me semble normal.
- Enchanté, réponds-je. Laissez-moi vous dire que vous êtes très jolie, dis-je en me livrant à de la basse flatterie. Vous n'auriez pas une sœur à me présenter par le plus grand des hasards ?
Ma déclaration s'accompagne d'un silence de plusieurs secondes et des regards ébahis qui me font comprendre que je dois venir de dire une énormité, même si j'ignore laquelle.
- Hem… Chevalier Ignis, reprends Dervorin d'un air agacé. Dame Liria est l'une des sœurs de dame Elisia… Au cas où vous auriez oublié qu'elle est héritière de la vallée du Morthond…
- Heu… Réponds-je en réalisant que j'ai encore une fois sauté à pieds joint dans le plat.
Je vais me faire buter si Elisia apprends que j'ai fait du gringe à sa sœur, même pour rire…
- Bon, je crois qu'il m'est préférable de changer de sujet, grimace-je. Ça vous fera au moins une chose de laquelle rire plus tard, dis-je à la jeune femme. Monseigneur, puis-je m'enquérir du nombre de sœurs de notre chère Dame Elisia afin que j'évite ce genre d'erreur à l'avenir.
- Dame Elisia a cinq sœurs, m'informe-t-il de l'air de quelqu'un qui répète pour la énième fois la même information à un benêt. Damoiselle Liria qui se trouve à mes côtés, damoiselle Gilraen, damoiselle Ioreth, damoiselle Lothíriel et damoiselle Liw.
Was ? C'est moi ou bien y'a quatre sœurs qui n'ont pas du tout le même type de nom que les deux premières ?
Je garde ma réflexion pour moi. Après tout, poser des questions sur la manière de donner des noms de ses parents risque de passer pour de la muflerie.
- Au fait, Dame Elisia sera des nôtres ce soir ? M'enquiers-je auprès de Dervorin.
- J'imagine qu'elle sera au bras de son fiancé, me réponds-t-il en haussant les épaules.
Ha oui, ça aussi j'oubliais…
- Donc je n'ai plus à m'inquiéter si monseigneur Calembel vient, plaisante-je avec un sourire.
La conversation diverge ensuite sur le militaire pour Dervorin et moi. Par contre, la dame qui l'accompagne semble s'ennuyer ferme à son bras et je me demande souvent pourquoi elle ne nous largue pas pour aller voir d'autres personnes.
Calembel débarque une bonne heure plus tard, un large sourire lui fendant la figure pendant qu'il amène une femme à chaque bras.
À sa droite, Dame Elisia est resplendissante dans une robe de soie bleue marine brodée de perles et de fil d'or. À l'autre bras de Calembel se trouve une femme ayant la petite cinquantaine, ses cheveux bruns commençant à se teinter de blanc. Elle arbore une robe couleur crème brodées de dentelles argentées et ses cheveux sont ramenés en un chignon sévère.
Houlà… Caricature de belle-mère en vue…
Calembel salue poliment les gens qui l'accostent avant de nous rejoindre.
- Chevalier Ignis ! Dervorin et… Oh ! Par ma barbe ! S'exclame le tonitruant seigneur avec un sourire complice. Mais n'est-ce point-là la jeune Liria de ce vieux renard de Duinhir ?
La petite sœur d'Elisia semble se recroqueviller derrière Dervorin qui lui-même se met à regarder ailleurs. Je constate l'instant d'après les sourcils froncés et le regard orageux que la grande sœur leur adresse.
Ha ben peut-être que je me ferais pas incendier au final.
- Dites-moi, qui est cette charmante personne à votre gauche ? M'enquiers-je auprès de Calembel pour détourner la conversation.
- Ho, c'est mon épouse…
- Je suis dame Ardalla, me sourit la femme de Calembel en coupant son mari sans la moindre vergogne tout en me tendant la main paume vers le bas.
Encore… Je vais finir par choper tous les microbes de la soirée à ce rythme…
Je lui fais un baisemain tout en lui souriant poliment.
- C'est un plaisir de vous rencontrer. J'ai tant entendu parler de vous que j'avais hâte de voir à quoi vous ressembliez.
- Ah, tiens ? Pourquoi donc ? S'enquiers-t-elle.
- Parce que si je devais m'en fier aux descriptions de votre mari, vous feriez dix mètres de haut, seriez faite de lumière pure et feriez obéir le soleil et la lune d'un claquement de doigts, réponds-je pour plaisanter.
Elle glousse d'un air amusée en glissant un regard à Calembel qui sourit à son tour, mais de gêne.
Ha… Parce qu'en plus la basse flatterie ça fonctionne avec elle ?
- L'on m'avait dit que vous aviez une manière plutôt étrange d'aborder les gens chevalier, me répond dame Ardalla. Que soit vous aviez tendance à flatter de manière trop prononcée, soit au contraire à être trop franc. Je constate que l'on ne m'a point menti à ce sujet.
- Je serais démasqué ? M'informe-je à mon tour d'une plaisanterie tout en glissant un regard à Calembel et Elisia pour essayer d'estimer si je dois m'attendre à une autre combine. En ce cas, dois-je continuer à vous susurrer à l'oreille mes rodomontades ou dois-je au contraire vous dire ce que je pense directement ?
- Tâchez de trouver un juste milieu, glousse-t-elle à nouveau. Les gens n'apprécient guère de se faire dire leurs quatre vérités en face en règle générale. Mais à trop vouloir flatter, l'on passe plus facilement pour un simple d'esprit que pour une personne galante ou polie, me conseille dame Ardalla avec un charmant sourire.
Voilà qui est courtoisement dit, mais dans les grandes lignes, ça signifie quand même "démerde-toi tout seul".
Malgré tout, j'admire la façon qu'a cette femme de pouvoir envoyer les gens sur les roses sans pour autant les insulter. Elle vient de devenir, à mes yeux, l'animal politique le plus abouti qu'il m'ait été donné de rencontrer. La suite de la soirée ne fait que me donner raison en ce sens.
La femme de Calembel reste d'une politesse impeccable avec l'ensemble des convives, elle écoute beaucoup et parle peu, réservant ses avis sous des pirouettes de langage qui, personnellement, ne me permettent pas de deviner le fond de ses pensées. En comparaison, Calembel est un livre ouvert. Il rit des choses qui lui semblent ridicules, se fâche des situations qui lui semblent injustes, se réjouit des choses qu'il apprécie. En bref, il n'a quasiment aucune retenue en matière de langage parlé ou corporel. Elisia est facilement encline à froncer des sourcils quand quelque chose la dérange ou la choque, mais sinon est relativement imperméable au niveau langage corporel. Mais pour moi qui la connais un peu, je peux deviner énormément de ses humeurs au ton de voix qu'elle utilise pour parler. Dervorin quant à lui est une sorte d'étape intermédiaire entre Calembel et Elisia. Son langage corporel n'est pas aussi imperméable que celui de mon amante d'une nuit, mais il est moins expressif que Calembel au niveau du ton de voix et des réactions du visage.
Étrange jeu que la politique où l'homme semble moins à l'aise que la femme. Du moins, de ce que je puis en juger.
Pour ma part, je suis bien en peine de me juger de façon impartiale, mais je dois aussi à mon avis être un bien piètre joueur car je suis plusieurs fois coupé par Elisia avant d'avoir pu répondre à certaines questions qu'elle s'empresse d'esquiver à ma place. Ce manège n'échappe pas à dame Ardalla qui semble s'en amuser, pour le peu que je puisse en juger car le sourire de circonstance qu'elle arbore lui semble collé à la figure.
Peu après, le seigneur Luri nous rejoint, bon dernier parmi les seigneurs arrivés, fringuant dans un habit bleu ciel aux dentelles blanches.
La soirée s'écoule de manière étrange car j'ai vraiment l'impression que rien d'important n'est abordé et que tout le monde semble vouloir échanger seulement sur des banalités ainsi que ce que, personnellement, je juge être des idioties. Mais ce qui me chagrine le plus c'est que j'ai l'impression que Calembel, Elisia, Dervorin et Luri semblent bridés dans leur conversations par la présence de dame Ardalla. La nuance reste subtile, mais je sens malgré tout une sorte de méfiance. Je réalise d'ailleurs qu'elle me gagne aussi avec l'heure qui avance. J'en prends conscience lorsqu'une question relativement anodine est abordée et que j'attends de voir qui sera assez con pour répondre à ce sujet avant de réaliser que tout le monde semble faire de même à notre table.
Ha, ben comme ça c'est dit…
Avec sa délicatesse habituelle, dame Ardalla change de sujet et les discussions reprennent sur la nouvelle veine qu'elle vient d'ouvrir, lui permettant de devenir aussi attentive qu'un chat qui traque une souris, cherchant probablement à deviner les pensées et les sentiments des gens à leurs réactions, leur vocabulaire ou encore le ton employé.
Décidément, je ne voudrais pas l'avoir comme adversaire. Je n'oserais plus rien dire en sa présence. Et même en son absence de peur qu'elle l'apprenne d'une façon ou d'une autre.
La grande surprise de la soirée est l'arrivée du seigneur Limain. Celui-ci fait une apparition dans une chaise à porteurs qui est très remarquée, surtout à cause de sa désormais trop évidente absence d'une jambe.
Trop heureux de le revoir, je consacre une bonne partie de ma soirée à deviser avec lui, et réalise après coup qu'il a de très forts traits en commun avec dame Ardalla dans sa manière d'être à la cour. Sa manie d'écouter beaucoup avec un léger sourire paternaliste pousse les gens à la confidence, moi le premier. De même, il est d'une efficacité redoutable pour relancer les conversations au moyen de petits mots ou de silence évocateurs qui vous poussent à ajouter pléthore de détails à chaque sujet que vous abordez avec lui. L'autre détail que je finis par remarquer est la quasi-absence de conversation entre dame Ardalla et lui. C'en est au point que j'ai l'impression que chacun se trouve à une galaxie de l'autre car ils ne font qu'écouter les autres, ne donnent jamais leur avis et semblent capable de s'éviter du regard avec la dextérité d'un ballet répété de nombreuses fois. Je finis par coincer Dervorin pour lui poser franchement la question.
- Ces deux-là ne s'apprécient guère, admet-il d'un air gêné dans l'alcôve où je l'ai entrainé, le confisquant ainsi à la petite sœur d'Elisia. Du temps de l'intendant Dénéthor, je crois qu'on peut dire qu'ils ont été de très franc rivaux politiques. Calembel était déjà ami avec Limain, mais nombre de ses décisions politiques sont influencées par sa femme. Et cela a plusieurs fois été dans l'intérêt de la seigneurie de Calembel plus que dans le sens de la politique de Limain malgré leur amitié.
- Dans ce cas, est-ce simplement moi où elle provoque une gêne par sa seule présence monseigneur ? Continue-je en optant pour sauter à pieds joints dans le plat.
- Moins qu'une gêne, disons qu'elle suscite une certaine méfiance. Sous ses conseils, la seigneurie de Calembel a prospéré mais disons-le clairement, au détriment de ses voisins. Dame Ardalla est une personne pragmatique, mais disons que ce comportement ne lui vaut pas que des amis. Je suis assez surpris qu'elle ne se soit pas élevée contre l'idée de Calembel d'entrer en rébellion ouverte contre l'intendant.
- Vu comment monseigneur Calembel était remonté contre l'intendant, je pense qu'il ne l'a tout simplement pas écoutée, commente-je pensivement.
Mais du coup, si elle est aussi pragmatique qu'il le dit, le fait-elle pour le bien du fief de son mari ou pour elle-même ? Et dans ce cas, sait-elle à propos d'Elisia et moi ? Si elle venait à le savoir, s'en servirait-elle contre Elisia ou au contraire n'en aurait-elle rien à faire ? Du peu que j'entends, elle a tout de la femme de pouvoir qui manipule son mari comme homme de paille pendant qu'elle dirige en sous-main… Donc, être écartée sous le prétexte de ne pas pouvoir avoir d'enfants doit lui rester un peu en travers de la gorge, à mon avis…
- Rappelez-moi, qui déjà a proposé que Dame Elisia et monseigneur Calembel s'unissent malgré son premier mariage ? Réclame-je d'un ton songeur.
- Son père, le seigneur Duinhir de la vallée du Morthond. C'est un contemporain de Calembel et leurs fiefs sont voisins.
- Et j'imagine qu'il fait partie des voisins qui n'ont pas profité de la prospérité du fief de Calembel ? Demande-je du ton de l'évidence.
- Comme un peu tout le monde, admet Dervorin un peu à contrecœur.
Donc, nous avons un seigneur mécontent des ingérences de l'épouse d'un seigneur voisin et qui, apprenant qu'elle ne peut avoir d'enfants, s'empresse de proposer une de ses filles au nom de leur vieille amitié et de la raison d'état. Pour moi ça sent l'éviction politique à plein nez.
L'arrivée en grande pompe des rois du Rohan et du Gondor vient couper court à mes réflexions. Avec leur arrivée, des tables sont amenées dans la salle, dressées et garnies en moins de temps qu'il ne faut pour pousser un juron en allemand. Les invités sont conviés à table par les chefs d'état et je m'y dirige d'un bon pas, interrompu au dernier moment par Limain et son sourire amusé.
- À votre place, j'attendrais encore un peu, me glisse-t-il avec sa malice habituelle dans la voix, soutenu par Dervorin pour tenir debout sur sa seule jambe. À moins que vous ne souhaitiez créer un incident de lèse-majesté en vous asseyant avant votre suzerain ?
Je regarde le fauteuil d'un air atterré. Si même s'asseoir avant quelqu'un peut devenir un crime, je commence à me dire qu'un champ de mines est plus sûr en comparaison.
Le roi nous gratifie d'un discours de plusieurs minutes, debout comme de raison, ce qui me donne furieusement envie d'aller lui péter les guibolles pour qu'il daigne bien vouloir s'asseoir que je le puisse aussi. Ce d'autant plus que les tables débordent de plats qui ont l'air plus succulents les uns que les autres. Je n'écoute pas le discours, mais je capte le moment où enfin il s'assoit pour me laisser tomber dans ma chaise comme par enchantement, ce qui soulève quelques haussements de sourcils surpris et un sourire amusé de la part de Limain.
J'attaque le repas de bon appétit tandis que diverses conversations se lancent autour de la table. Sujet inintéressant s'il en est car je suis plus attiré par la conversation d'une cuisse de cochon rôti.
À l'aide de grands mouvements de bras et de divers couverts et services de table, Calembel entreprend d'expliquer la bataille de la Porte Noire à son épouse sortante située à sa droite, mais sa voix portant comme un cor de guerre, toute la table en bénéficie. Dervorin apporte parfois sa pierre à l'édifice et je comprends enfin où il avait disparu pendant la bataille. Dame Ardalla picore à petites bouchées dans son assiette en suivant les explications d'un air poli mais je ne sens pas dans son regard d'intérêt manifeste pour ce qu'il lui explique. Limain au contraire suit cela de très près et interrompt quelques fois Calembel pour poser l'une ou l'autre question. Pour ma part, je suis suffisamment occupé à me tailler la part du lion sur les victuailles présente pour pouvoir me permettre de ne suivre que de loin en loin la conversation.
Quand tombe le moment de la confrontation avec le Nazgûl et son pseudo-dragon, j'ouvre un peu plus grand mes oreilles, histoire de noter quelle impression j'ai laissé.
- C'est ainsi que le grand aigle jeta la bête à bas ! S'exclame Calembel d'un air dramatique. Hélas, celle-ci n'était point passée de vie à trépas. Folle de rage et de douleur, la créature désarçonna son cavalier maudit et se jeta sur mes hommes comme un fauve affamé ! Je tentai de les rejoindre, mais je fus intercepté par le spectre qui jaillit devant moi comme sorti des ombres. Je combattis de toutes mes forces, mais l'âme damnée de Sauron était d'une endurance et d'une vitesse inhumaine. Soudain, au loin, la bête qu'il chevauchait commença à s'agiter de plus belle tout en hurlant plus fort qu'avant. J'entrevis alors le chevalier Ignis, sa cape blanche flottant au vent comme un héros de légendes, qui se mouvait sur le dos du monstre avec une aisance que je n'aurais jamais cru croiser ailleurs que chez un Elfe !
Je sens le rouge me monter aux joues et plonge la tête dans ma coupe de vin pour tenter de le masquer.
Mais qu'est-ce qu'il me fait cet animal ? Avec ce genre d'histoires on va se ficher de sa figure et de la mienne par la même occasion.
- Sautant sur la selle du monstre, le chevalier assaillit la bête et lui trancha le cou, la terrassant une bonne fois pour toute, dit-il en mimant un coup d'épée avec son couteau. Je cru cependant le voir choir du dos de la créature et m'imaginait qu'il devait être mal en point. Mais que nenni ! L'instant d'après, le chevalier était à mes côtés et croisa le fer à mes côtés contre le spectre ! Mais malgré nous deux, la puissance démoniaque du serviteur de Sauron parvenait encore à nous tenir en respect. Pire ! Il nous repoussait malgré tout !
Calembel exploite très bien sa puissante voix et l'enrichit de multiples mimiques pour illustrer ses propos qui rendent le récit très vivant. Je remarque que même sa femme semble plus attentive à la suite.
- Le spectre me projeta alors au loin et s'en prit au chevalier tandis que je me remettais péniblement du coup. Acculé par quelque vilaine magie, le chevalier chut et perdit son arme. Le spectre le tint ainsi à sa merci ! Dès lors, il tenta de le séduire pour le pousser à rejoindre les rangs ennemis.
L'assemblée est de plus en plus captivée semble-t-il et des nobles des autres tables se sont même rapprochés pour entendre son histoire. Par contre je sens que je vais en prendre pour mon grade avec la suite.
- Le chevalier Ignis était acculé et, malgré mes talents d'escrimeur, je n'espérais guère pouvoir le sauver avant qu'il ne soit passé de vie à trépas. Mais c'était sans compter sur son esprit retors. Il fit mine d'accepter si le spectre parvenait à saisir son épée enchantée.
Je sens glisser vers moi un certain nombre de regard ahuris et décide de trouver extrêmement intéressant une tapisserie à l'opposé des gens assemblés autour de Calembel, me permettant ainsi de leur tourner ostensiblement le dos.
- La créature de Sauron tenta imprudemment de se saisir de l'épée du chevalier. Et aussitôt il recula, poussant l'un de ces cris aigus que nous leur connaissons si bien. J'ignore ce que l'épée enchantée lui avait fait, mais il n'avait assurément point apprécié. Dans l'instant, le chevalier s'élança et saisit notre adversaire à bras le corps pour l'aplatir au sol. Malgré la force colossale du spectre, le chevalier Ignis parvint à le contenir et m'offrit de soustraire la cruelle créature de sa tête, dit-il en regardant toute l'assistance d'un air entendu.
Une vague de murmures digne d'un nid de bourdons accueille la nouvelle et le ton général y est à la fois surpris et respectueux, ce qui m'étonne un peu.
Ne devrait-on pas plutôt me rabrouer pour avoir employé des moyens si peu chevaleresques pour terrasser mon adversaire ?
- Tête que vous avez soustraite ? S'enquiert l'un des membres de l'assistance.
- J'eus été un bien mauvais homme de refuser pareille offre ! Tonne Calembel en partant d'un gros rire réjoui. Il me fallut m'y prendre à trois reprises pour lui décoller la tête du corps ! Et tout du long, il nous jura mille mort plus atroces les unes que les autres s'il revenait ! Mais je doute bien qu'il fasse quoi que ce soit après cela et la défaite finale de l'ennemi !
Calembel termine son récit, mais la plupart des questions qui lui sont posées tournent autour de notre confrontation avec le spectre. Certains seigneurs viennent d'ailleurs me demander si j'ai encore mon épée magique et s'ils peuvent la voir.
- Je suis navré, mais je crains que les récents combats ne l'aient épuisée et elle pourrait très mal prendre que je la réveille en la sortant de son fourreau alors qu'elle se repose, mens-je avec un faux sourire contrit du plus bel effet. C'est que c'est capricieux ces petites bêtes-là ! Et si vous les traitez mal, elles peuvent se braquer très vite et refuser de fonctionner ! Argumente-je.
Je sens Din me titiller l'esprit, demandant pourquoi je raconte des choses fausses à son sujet.
Pour qu'ils me fichent la paix, réponds-je.
- Vous semblez pourtant avoir deux épées, remarque alors la femme de Calembel. Pourquoi ne pas vous être servi de la seconde lorsque vous étiez mal en point sur le champ de bataille ? Demande-t-elle avec un détachement trop sensible pour être honnête.
- J'ai acquise la deuxième récemment, réponds-je en haussant les épaules. Le fait de perdre la première m'a fait songer qu'en avoir une deuxième de secours pouvait être une bonne idée.
- Voilà qui est sage, constate-t-elle. Chez quel forgeron l'avez-vous faite faire ? Demande-t-elle. J'en voudrais une semblable pour mon mari mais je ne reconnais pas la patine de votre artisan.
Calembel semble blêmir en entendant ça et je réalise qu'il a bien obligeamment passé sous silence mon loot du cadavre du Nazgûl. Mais le fait d'entendre sa femme soulever ce point de détail le rend mal à l'aise de façon trop ostensible et je suis sûr que toute la tablée a dû le remarquer.
- J'ignore qui en est l'artisan, lui réponds-je franchement.
- Voilà qui est surprenant, n'avez-vous pas acquis cette arme dernièrement ? Demande-t-elle avec une surprise polie tout à fait exquise.
- En effet, réponds-je d'un ton neutre.
- Vous ne l'auriez donc point faite faire ? Devine-t-elle d'un air surpris.
- Non, continue-je en optant pour les monosyllabes autant que faire se peut.
- Vous l'avez achetée ? Demande-t-elle.
- Je l'ai payée, confirme-je avec un demi-sourire.
Le prix du sang.
Elle hausse un sourcil, semblant réfléchir.
- Y aurait-il une scabreuse histoire derrière la cession de cette épée pour que vous éludiez ainsi mes questions ? Demande-t-elle d'un ton neutre.
- Extrêmement scabreuse ! M'exclame-je fortement en imitant Calembel du mieux que je peux. C'est pourquoi je me suis promis de n'en parler à quiconque en-dehors de l'intimité ! Mais si vous insistez pour la connaître, je n'y vois pas d'inconvénients… Dis-je d'un ton charmeur en lui adressant un clin d'œil très suggestif.
J'ai le plaisir de la voir rosir sensiblement, Calembel ouvre de tels yeux que j'ai l'impression que ceux-ci essaient de s'évader au son de "I want to break free", et Limain sourit de toutes ses dents en regardant la mine gênée de sa rivale tandis que Luri cache un léger rire dans une quinte de toux guindée.
J'hérite par contre d'un regard noir de la part de dame Elisia qui me laisse perplexe. Je veux bien croire que ce n'est pas très galant de moucher les convives, mais quand ils ont la langue trop bien pendue, on peut faire une exception, si ?
Je n'ai plus droit à des interventions de la part de dame Ardalla de toute la soirée. J'ai juste droit à une remontrance de Calembel qui me demande d'un air bougon d'éviter de faire du plat à sa femme devant tout le monde, m'arguant que c'est indécent.
Alors que la soirée s'achève, les gens commencent à regagner leurs pénates et je prends moi-même la direction de la Vigne du Sud. J'ai fort peu bu par rapport à la moyenne, mais j'ai quand même un léger coup dans le nez, si bien que je rentre un peu en pilotage automatique et me couche le plus vite possible.
Le lendemain, je ne vois pas quoi faire. Je paresse un temps au lit avant de me lever tardivement. N'ayant pas faim en raison du copieux souper de la veille, je tourne un peu dans ma chambre en chemise, mais je m'y ennuie plus qu'autre chose.
Je finis par m'habiller et décide que, tant qu'à n'avoir rien à foutre, je vais aller dire bonjour à Golwynn et passer chez Luri pour visiter mon prisonnier.
Monde de merde, même pas un PC pour jouer à World of Warcraft dans le coin…
Je descends au rez-de-chaussée quand un détail m'interpelle. Alors que je traverse le grand hall pour sortir, je note une certaine quantité de hauts personnages portant de grandes robes et les cheveux longs devant le comptoir en train de discuter avec Dutombil.
C'est marrant, on jurerait des Elfes…
Occupé à les détailler, je sens quelqu'un me heurter à hauteur du torse. L'impact n'est pas très fort, mais je dois faire un pas en arrière pour me stabiliser sous la surprise. Mon chauffard par contre, finit le cul par terre et manifeste bruyamment sa surprise et sa douleur.
- AÏE ! S'exclame une voix que je connais bien.
Je baisse les yeux et ma mâchoire se décroche en voyant un jeune Elfe blond aux yeux verts. Il a forci aux épaules et aux bras, mais pas de doutes, c'est bien Jim qui se trouve en face de moi.
- Jim ? M'exclame-je surpris.
Celui-ci s'immobilise comme s'il venait de recevoir un coup de massue puis lève lentement la tête vers moi.
- MAÎTRE ! S'écrie-t-il soudain en se relevant pour me sauter au cou.
- Hé ! Doucement Jim ! Essai-je de le tempérer en riant. Tu vas finir par nous faire mal.
- Maître ! Je suis si content ! S'exclame-t-il. Nous vous avons cherché partout après votre disparition au Rohan ! Nous avons traqué votre piste sous la pluie jusqu'à un village détruit où nous avons appris que vous vous étiez engagé en tant que mercenaire pour un seigneur des Rohirrims, mais impossible de savoir lequel ! Nous avons continué à vous chercher et nous avons bien trouvé un seigneur humain, mais il nous a dit que vous aviez trépassé à la bataille de l'Ouest Emnet ! Nous vous avons cru mort !
Harren père… Donc Elrond m'avait bien retrouvé, mais le gaillard a voulu se garder ma personne pour se faire mousser chez son roi.
- Mouais, c'est un peu l'histoire de ma vie que les gens me croient mort… Grogne-je affectueusement.
- Il semblerait en effet… Commente une autre voix bien connue d'un ton glacial.
Ha oui… qui dit Jim, dit le doc dans les parages…
Je me retourne, Jim encore accroché à mon cou me lâche pour rajuster ses habits d'un air penaud. En face de moi, le seigneur Elrond, l'air aussi mécontent que s'il avait croqué dans un citron me toise de tout son haut, les mains croisées dans ses larges manches.
- Je… Hem… hésite-je avant de pousser un profond soupir et de pencher le buste en avant. Je vous prie d'excuser mon comportement inqualifiable monseigneur. Énoncez votre sentence, je m'y plierai sans résister.
- Vous avez au moins la décence de l'admettre… Grince-t-il l'air de quelqu'un qui hésite entre vous coller un bourre-pif, vous engueuler ou vous planter sur place parce qu'il en a plein le dos de vous. Faust, au nom de tout ce qui vous est sacré, qu'avez-vous donc pensé ! Partir ainsi en pleine nuit et aviné ! Il aurait pu vous arriver n'importe quoi ! Vous auriez pu en mourir ! M'assène-t-il en optant visiblement pour l'engueulade.
- J'en suis bien conscient et cela a bien failli m'arriver, c'est pour cette raison que je regrette profondément ce que j'ai fait.
- Il est un peu tard pour les regrets ! Gronde-t-il. Vous n'imaginez pas à quel point vos amis se sont fait du souci pour vous !
- Parlez pour vous ! Intervient une grave voix rocailleuse au fort accent. Moi quand j'ai vu l'épée du gamin au dos de l'autre humain, j'ai compris qu'il y avait anguille sous roche ! Mais vous étiez tellement dévasté que vous ne m'avez pas écouté et vous avez voulu partir tout de suite pour aller à cet autre camp d'humains y faire des visites nocturnes !
- J'avais d'autres missions maître Trolf, et guère le temps de m'appesantir sur un seul être alors que le destin de tous les peuples libres de la Terre du Milieu reposait entre mes mains, se défend Elrond en grimaçant.
- J'suis pas bien sûr qu'il était dans vos mains l'destin pour aller l'livrer à une heure pareil et emmitouflé d'la tête aux pieds comme un amant d'minuit, commente Trolf en me claquant si fort sa main dans le dos que j'en manque une respiration. Alors gamin ! Ravi de t'revoir en forme !
- Merci Trolf, tousse-je également. Ça me fait plaisir de vous revoir.
- Moi aussi, j'espère qu'les pintes du coin sont bonnes, parc'qu'on a des choses à s'dire toi et moi !
- Je l'ignore, je n'ai pas essayé la bière locale, réponds-je amusé.
- Maître Trolf, je discute avec ce jeune homme, alors je vous prie de bien vouloir nous laisser ! S'exclame soudain le doc dont la patience semble avoir atteint ses limites.
Je rentre la tête dans les épaules par réflexe, mais Trolf semble à peine ébranlé.
- J'ai point dit qu'j'allais vous l'confisquer d'suite, dit-il d'un ton calme. J'y ai juste posé une question qu'a son importance. Vous m'semblez un peu d'mauvais poil messire Elfe d'ailleurs, fait-il remarquer. J'vous force à rien, mais j'pense qu'vous d'vriez vous calmer un peu avant d'dire ou d'faire des choses qu'vous regretteriez.
- Et c'est un nain pique-assiette qui me dit ça ? S'agace Elrond.
- J'ai souvent proposé d'payer ma graille, mais personne n'a voulu d'mon bon argent, soulève Trolf d'un ton dangereux.
Je décide d'intervenir avant que les choses ne dégénèrent et pose ma main sur l'épaule de Trolf avec assez de force pour lui faire lever des yeux étonnés vers moi.
- Je te remercie mon ami, dis-je en insistant sur le mot "ami". Mais cette affaire ne concerne que moi et maître Elrond. Je ne tiens pas à ce que l'on se serve de moi comme d'un prétexte pour se voler dans les plumes.
- Ça rien à voir avec toi gamin, me rétorque le nain. C't'une histoire qui me concerne avec ton…
- Vous viderez vos querelles une autre fois, insiste-je un ton plus bas. Quand vous serez plus calme tous deux.
Trolf me regarde d'un air peu avenant mais fini par dégager son épaule de ma main sans insister.
- J'te préférais avant gamin, grogne-t-il en s'éloignant vers le bar d'un pas raide.
- Je me préférais avant aussi, soupire-je.
Tout était tellement plus simple.
- Vous semblez avoir mûri quelque peu, au moins, constate Elrond.
- À défaut d'avoir pris du plomb dans le crâne, ricane-je. Il fut un temps où j'aurais préféré que maître Trolf détourne votre attention de moi.
Je marque une pause avant de soupirer d'un ton las.
- Je n'aime pas les explications en face, dis-je en me tournant vers le doc. J'ai toujours l'impression d'être rabaissé. Et ce que j'aime le moins, c'est que c'est souvent à raison…
- Faust, si vous ne faites pas front à vos problèmes, vous les fuirez toute votre vie et les laisserez s'accumuler jusqu'au moment où vous serez noyés sous leur nombre, me gronde Elrond.
- Je le sais, mais je préférerais ne pas en discuter ici, dis-je en me tournant pour englober le hall de l'hôtel d'un geste ample du bras.
Le doc tourne son regard aux traits colériques sur les quelques clients qui ont assisté bien malgré eux à notre incartade. Il plisse les yeux dans leur direction, ce qui les pousse à se détourner de nous mais il hoche la tête.
- Dutombil, puis-je vous louer une salle à manger privée ? Demande-je en souriant aimablement au tenancier.
- Bien sûr, la salle du fond à droite vous conviendrait ? Me demande ce dernier d'un ton amical.
- Je pense que ce sera parfait, dis-je en me rappelant qu'elle a l'avantage de ne pas avoir de mur mitoyen avec une pièce destinée au publique.
Dutombil sort de derrière son bar et nous fais signe de le suivre. Elrond emboîte immédiatement le pas à l'aubergiste et je termine la marche, pas à l'aise du tout à ce qui va suivre.
Dutombil nous ouvre la salle et nous laisse la clé avant de prendre congé, je la pose sur la table et m'assieds dans la première chaise qui me tombe sous la main. Elrond n'a pas commencé à parler que j'ai déjà le cœur qui bat la chamade et me sens presque nauséeux.
Je n'ai JAMAIS aimé les explications entre quatre yeux…
J'essaie de prendre de profondes inspirations pour calmer mon cœur et reprendre le contrôle de ma respiration.
- Vous avez l'air prêt à faire un malaise, constate Elrond d'un ton surpris.
J'étouffe un petit rire jaune entre mes dents serrées.
- Vous me faites peur messire Elrond, surtout quand vous prenez votre air moralisateur, admets-je. Je ne suis pas en train de faire un malaise, je crève juste de trouille à l'idée de ce que vous pourriez me dire.
- Et que suis-je censé dire qui vous fasse si peur ? Demande-t-il en fronçant les sourcils.
- Je ne sais pas trop… Probablement des choses désagréables, réponds-je rapidement sans trop réfléchir.
Je ne veux pas y penser… Il y'a tellement de motifs pour me faire passer un sale quart d'heure…
- Pensez-vous que ce serait inapproprié ? Me questionne-t-il d'un ton de reproches.
- Non, ce serait justifié… Admets-je en sentant que je n'aime déjà pas la direction que la conversation prend.
- Si vous savez que ça l'est, pourquoi paniquer ainsi ?
- Parce que je ne sais pas quoi faire d'autre ? Propose-je. J'ai passé l'âge de pleurer dès qu'on me gronde, mais je n'ai jamais trouvé de solution pour éviter de me sentir très mal quand on me fait des reproches.
- Ne le prenez pas comme des reproches, mais plutôt comme des obstacles à surmonter, me conseille-t-il en croisant les bras comme à son habitude.
- Je vais essayer, dis-je sans trop y croire.
Elrond tire à lui une chaise à haut dossier et s'y assied avec lenteur avant de croiser les mains sous son menton d'un geste élégant.
- Faust, je me suis inquiété, et ce au-delà de ce que vous pouvez imaginer. Vous étiez sous ma tutelle, et pourtant vous avez pris la fuite comme un vulgaire criminel.
Je grimace car je ne me souviens pas très bien de cette nuit.
- Pire, vous vous abrutissez dans l'alcool en compagnie de votre ami nain d'une telle manière que ce n'en était plus tolérable.
- J'avais des soucis, tente-je de me justifier.
- Tout le monde a des soucis Faust, rétorque-t-il en balayant mon argument d'un geste de la main. On ne peut vivre sans. Il arrivera toujours un moment où l'un ou l'autre souci vous tombera dessus. Mais la différence entre un enfant et un adulte réside dans le fait que l'enfant laisse l'adulte les régler à sa place et que l'adulte prend la responsabilité de ses problèmes pour les régler lui-même. Vous avez eu le comportement d'un enfant Faust. J'en conçois même l'impression que tant que vous n'en subissez pas les conséquences, vous continuez d'agir ainsi.
Je sens mon ventre se tordre mais essaie de rester de marbre.
- Vous vous êtes donc enfui, alors que vous étiez déjà sous le coup d'un jugement en Lothlórien et placé sous ma tutelle ! Faust, rien que cela est un délit qui aggrave votre cas !
- Je me suis plus perdu qu'enfui… Tente-je de faire valoir.
- Cessez de vous chercher des justifications Faust ! S'exclame-t-il agacé. Vous êtes parti de vous-même et n'êtes jamais revenu ! Que vous vous soyez perdu n'entre strictement pas en ligne de compte !
Je rentre la tête dans les épaules et baisse mon œil pour fixer le sol.
- Par-dessus le marché, vous nous avez fait perdre du temps en nous lançant à votre recherche, alors que je vous avais dit que j'avais une mission ! J'ai failli ne pas arriver dans les temps et les conséquences auraient pu être catastrophiques pour cette guerre ! Vous ne vous êtes pas seulement mis en danger, vous avez également risqué la vie d'innombrables innocents si je n'avais pu rejoindre à temps le campement du roi du Rohan pour remettre son épée au roi Aragorn !
- Le roi du Gondor ? M'étonne-je.
- En effet ! Vous avez joué avec de trop nombreuses vies, y compris celles de ma famille. Avez-vous pensé à Nirianeth avant de faire vos bêtises ? Avez-vous pensé à toute la peine que vous risquiez de lui faire avec vos frasques ?
C'est un coup bas ça ! Arbitre !
Elrond laisse le silence se poursuivre, attendant visiblement une réponse de ma part.
- Non je n'y ai pas pensé, finis-je par lâcher du bout des lèvres d'un ton mortifié.
- Et c'est bien là le malheur qui vous caractérise Faust, continue-t-il. Vous êtes intelligent, mais impulsif. Dans votre désir de bouger, probablement pour fuir vos responsabilités, vous préférez agir et vous moquer des conséquences. Vous n'avez aucune maturité et quand la situation vous échappe, vous préférez tout laisser tomber plutôt que régler vos problèmes. Cette fuite en avant ne peux plus durer mon garçon ! Quand je rentrerai en Lothlórien, vous m'accompagnerez et je dirais la vérité, à savoir que vous vous êtes enfuis et je laisserai les juges délibérer. Je ne pense pas qu'ils seront très cléments étant donné votre passif, mais peut-être faut-il cela pour vous faire prendre conscience de vos fautes.
Je dois avoir passablement pâli quand il m'a dit ça car je me sens vraiment nauséeux cette fois.
- Mais j'ai fait des choses bien ici ! Proteste-je d'une petite voix en sentant mes yeux me piquer. Je me suis battu et j'ai risqué ma vie pour défendre cette cité et pour gagner la guerre à la bataille de la Porte Noire !
- Une bonne action n'efface pas une mauvaise ! Me dit-il en m'enfonçant un index dans le torse. Considérez-vous comme consigné dans vos quartiers, car vous habitez ici n'est-ce pas ?
- Oui… Admets-je d'une voix blanche.
- Bien, je vais mettre un garde à votre porte puisque je ne peux pas vous faire confiance pour rester tranquille. On viendra vous chercher trois fois par jour pour manger avec moi et mes gens. Et si je vous reprends à me fausser compagnie sans mon accord, je vous ferais passer de vrais fers et vous ferez le trajet du retour enchaîné comme un vrai repris de justice, ce que vous êtes, ne l'oubliez pas !
- Mais… Tente-je de me défendre.
- Il suffit Faust ! Me rabroue-t-il vertement. Puisque la manière douce n'a rien donné, c'est vous qui me forcez à employer l'autre méthode ! Tant que j'y suis, je vous confisque vos armes !
- QUOI ? M'exclame-je outragé. VOUS N'AVEZ PAS LE DROIT !
- NON SEULEMENT JE L'AI, MAIS JE VAIS EN FAIRE USAGE ! Tonne-t-il d'un ton sans réplique. ALORS SOUMETTEZ-VOUS COMME VOUS L'AVEZ PROMIS OU CE SERA LES FERS !
Je tremble, à la fois de déception, de malaise et de rage. J'ai rarement eu aussi envie de frapper quelqu'un tout autant que de me trouver à un univers de lui.
Il se lève dignement et me désigne la table.
- Vous avez jusqu'à l'arrivée de mon homme d'arme pour avoir posé vos épées sur cette table. Ceci est mon dernier avertissement Faust, et ne croyez pas que je ne suis pas sérieux.
- C'est bien ça le souci avec vous doc, vous êtes toujours sérieux, grogne-je amèrement.
Je déboucle les ceintures de ma taille et les jettes avec colère sur la table, me morigénant ensuite en sentant les protestations de Din contre ce mauvais traitement.
Pendant ce temps, Elrond hèle deux de ses gardes en elfique qui viennent le voir. Il leur dit quelques mots et les deux Elfes dégainent leurs longues lames courbes avant de venir m'encadrer, le visage de marbre comme il sied à tout bon maton. Mon estomac fait des nœuds et je sens des brûlures d'estomac me tarauder pendant qu'Elrond me suis jusqu'à ma chambre, me fait entrer dedans, fait confisquer mon armure puis sort en s'emparant de la clé, postant un garde à l'extérieur comme il l'a promis.
Je suis si en colère qu'une fois seul, je n'ai plus qu'une envie : celle de tout casser. Mais le mobilier ne m'a rien fait et il n'est pas à moi alors je commence à tourner comme un lion en cage.
Putain ! Retour à la case prison dans ma propre chambre d'hôtel ! Ça m'apprendra à vouloir rendre service ! Finalement il est à chier ce monde ! Au moins autant que le mien !
Je bous de colère pendant une bonne demi-heure, excédé d'être traité ainsi.
C'était bien la peine de devenir chevalier tiens ! Qu'on soit chevalier ou simple pécore, on finit en taule la même chose !
N'y tenant plus, je finis par écraser mes deux poings contre la porte de la salle d'eau en poussant un long et sourd grognement de frustration. La douleur qui fuse dans mes phalanges a au moins le mérite de me calmer un peu.
Bon, même si c'est une prison, au moins tu es mieux loti que dans les cachots du Rohan ou dans les toutes petites cellules de Minas Tirith. Et c'est bien moins humide que les prisons de la Lothlórien.
Pour le coup, je n'ai vraiment plus rien à faire et ça me donnes envie de chialer. Tourner en rond est déprimant, me regarder dans le miroir n'est pas mieux et je n'ai plus rien à lire. Complètement en panne d'idées je me couche tout habillé et alterne entre de courtes siestes et de longues songeries.
L'après-midi défile avec une lenteur d'escargot absolument ignoble à supporter. Je finis par me mettre dans une chaise au balcon et à regarder la ville en contrebas, essayant de trouver quelque chose d'intéressant à regarder, mais au final je suis soit bien assis et je ne vois que l'horizon lointain, soit debout et je peux admirer la cour intérieure de l'auberge pour le peu qu'il s'y passe.
Le spectacle est d'un inintéressant qu'on jurerait que quelqu'un joue avec mes nerfs.
Si Bergen me voyait il rigolerait bien…
Quand finalement la porte s'ouvre, c'est l'un des serviteurs d'Elrond qui m'informe que son maître nous attend pour souper. À nouveau j'ai droit à une escorte armée de deux gardes pour descendre dans une salle à manger privée. Je suis installé tout en bout de table, en face du doc, entouré par une demi-douzaine d'Elfes qui semblent ne même pas réaliser que j'existe. La totalité des conversations est en elfique et je n'y comprends toujours rien, alors je n'essaie même pas de m'y intéresser.
Heureusement Jim fait le service et le voir me met d'un peu moins mauvais poil. J'arrive à échanger quelques mots avec lui en catimini pour lui demander s'il va bien et s'il se plait dans ce qu'il fait. Mais peu après, Elrond tousse au bout de la table avec une telle insistance que je comprends qu'il cherche à attirer mon attention.
- C'est pas la peine de vous racler la gorge comme ça si vous voulez me causer, dites-le franchement, grogne-je.
Le doc me fusille du regard mais ça ne me donne pas envie de me la coincer, c'est même le contraire. Cependant, j'estime que jouer avec ses nerfs ça n'a pas été trop à mon avantage ces derniers temps, aussi écoute-je.
- Pouvez-vous m'expliquer ce que vous avez fait en ville Faust ? Me demande-t-il posément.
- Pour quelle raison ? Réponds-je d'un ton méfiant.
- Parce qu'au cours de l'après-midi, cinq pages sont venu porteurs d'invitations à vous rendre en divers endroits de la ville. Et ce qui m'étonne le plus, c'est que toutes ces missives sont adressées au "chevalier Ignis du Gondor".
- J'en déduis que vous les avez lues pour y voir mon nouveau titre, grommelle-je.
- Une invitation porte le nom et le titre de la personne invitée, me corrige Elrond d'un air pincé. Je n'ai pas rompu les sceaux de votre courrier pour le lire à votre place.
- Alors comment suis-je supposé répondre à votre question si j'ignore moi aussi la teneur de ces invitations ? Rétorque-je glacial.
- Vous confirmez donc que vous seriez devenu chevalier entre-temps ? Questionne-t-il sèchement.
- Mon adoubement est récent, mais oui, je suis chevalier, confirme-je sur un ton similaire.
- Bon, après souper vous rédigerez vos excuses pour justifier vos absences à ces invitations. Se trouve-t-il autre chose que vous aviez planifié d'avance ?
- Pas aux dernières nouvelles, grogne-je. Vous avez de la chance, mon agenda s'était "libéré" peu avant votre arrivée.
- Ma chance n'a rien à voir là-dedans Faust, me rétorque Elrond d'un ton froid. C'est plutôt la vôtre, cela vous fera moins d'engagements à décliner.
- Chic… Commente-je d'un ton acide. Je suis un de ces veinards…
Je me demande cependant qui m'a envoyé un page et pour quelle raison.
Il me semblait que la guerre était finie pourtant…
Je suis raccompagné à ma chambre sitôt le repas fini par les deux gardes d'Elrond et le doc lui-même qui s'arrête à sa chambre pour prendre une pile de parchemins scellés à la cire. Une fois arrivé, il me remet les missives et me désigne mon pupitre.
- J'enverrais le jeune Cemaën pour chercher vos réponses.
- Cemaën ? Qui est-ce ? M'étonne-je.
- Votre ancien valet, celui qui vous a défendu contre les accusations d'esclavagisme du capitaine Valen.
- Pardon ? Jim m'a défendu, mais je ne me souviens pas d'un Cemaën.
- C'est son vrai nom ! S'énerve Elrond. Vous utilisez ce surnom de "Jim" pour je ne sais quelle obscure raison !
Dans mon cerveau, deux neurones finissent par se connecter et ça fait tilt.
Ha oui, le vrai nom de Jim ! Bon sang, je l'avais complètement oublié celui-là !
- Ha ok, j'ai compris !
- Il était temps ! s'exclame Elrond d'un air agacé.
Et être un peu plus agréable, c'est pour les chiens ?
Je garde mon commentaire pour moi et me glisse à mon bureau pour étudier mon courrier, seul moment d'interaction social de la journée.
La premier cachet que je brise est une invitation à souper du seigneur Luri. Je suis immédiatement très déçu d'avoir manqué une occasion de souper avec lui. Je saisi la plume et commence une petite lettre d'excuses.
"Le bonsoir mon ami,
Je vous suis reconnaissant pour cette invitation, malheureusement celle-ci a été interceptée par une mienne connaissance qui a oublié de me la transmettre en temps et en heure. Mais je vous assure que j'aurais avec plaisir partagé cette soirée en votre compagnie.
Amicalement,
Chevalier Faust Ignis."
Je cherche ensuite de quoi fermer mon pli, mais si j'ai de la cire à cacheter, je n'ai pas de sceau. Je me sers d'une baguette de bois pour faire l'emprunte d'une petite croix sur la cire en désespoir de cause.
La lettre suivante est une missive d'Elisia, me rappelant d'une tournure très impérieuse que je dois passer la voir ce soir pour nos leçons de bonne conduite.
Je ne peux m'empêcher de sourire en songeant à la tronche qu'elle va faire en voyant ma lettre d'excuse arriver à ma place.
"Le bonsoir Dame Elisia,
J'aurais été très heureux de me présenter au rendez-vous que vous m'avez si aimablement rappelé, mais une mienne connaissance a requis ma présence de manière très insistante pour cette soirée et je crains de ne pouvoir honorer cet entretien. Sachez que je m'en excuse le plus platement qu'il m'est possible et que j'espère pouvoir faire amende honorable auprès de vous aussitôt que possible.
Avec tout mon respect,
Chevalier Faust Ignis."
J'ouvre le pli suivant, cette fois c'est une invitation de Limain pour demain matin qui me dit qu'il souhaiterait discuter avec moi de mes projets d'avenir.
Foutue canaille, tu veux savoir comment va bouger le fou avant de prévoir ton prochain mouvement l'échiquier ? Ou bien au contraire tu veux me proposer un truc ?
Pour lui, je décide de rester sobre.
"Le bonsoir monseigneur,
Votre invitation m'est bien parvenue, mais je dois hélas la décliner, une mienne connaissance s'étant arrogée tout mon temps depuis son arrivée, je crains qu'elle ne daigne me laisser un moment de libre pour vous rencontrer.
C'est avec le plus grand regret que je vous souhaite une bonne soirée et une bonne matinée de demain.
Respectueusement,
Chevalier Faust Ignis."
La lettre suivante est de Calembel, m'invitant à une partie de chasse le surlendemain après-midi. La lettre en elle-même est une vraie pub à domicile vantant les mérites de la chasse et le fait de partager du temps entre amis.
Mille ans avant l'informatique, Calembel invente le SPAM…
Je me demande vraiment comment lui va réagir à ma lettre car jusqu'ici il a rarement eu les réactions que je pensais de lui.
"Le bonsoir monseigneur,
J'ai bien reçu votre missive, mais suis dans l'obligation de décliner votre généreuse proposition pour cause de…"
Je bute à ce moment puis finit par me dire que ce sera toujours plus marrant de lui dire la vérité toute nue, il est du genre à avoir des réactions disproportionnées ce qui risque d'être drôle.
"… séquestration de ma personne en attente de mon procès.
Je vous souhaite malgré tout une bonne partie de chasse et espère avoir de vos nouvelles sous peu.
Avec mes sincères salutations,
Chevalier Faust Ignis."
Je ricane seul dans ma chambre. Dans le genre troll, je ne pense pas avoir jamais fait mieux.
Tu vas voir doc de malheur ! Je suis plus emmerdant avec une plume qu'avec mon épée !
J'ouvre le dernier pli et constate avec effarement que c'est une convocation séance tenante au palais signée du vieux barbon.
- Houlà… J'en connais un qui ne va pas apprécier la blague… Marmonne-je pour moi-même en constatant que j'ai largement dépassé l'heure de la convocation.
Je ne vois pas ce que je pourrais dire, et écrire une excuse ne me sied pas au final. Je vais laisser Elrond et Gandalf se débrouiller, ça ne les changera pas de d'habitude.
J'empile mes petites lettres sur mon bureau et me rassied au balcon en attendant Jim. Il ne met d'ailleurs pas longtemps à venir.
- Alors mon grand, comment va ? L'accueille-je avec un sourire réjoui. Tu m'as l'air en forme. Et tu prends du muscle en plus non ?
Il me regarde d'un air attristé.
- Maître, vous êtes à nouveau emprisonné… Commence-t-il d'un ton désolé.
- Tut tut tut ! L'interromps-je avec un sourire en coin. Je ne t'ai pas demandé de compatir à ma situation. Je commence à avoir l'habitude de voir des barreaux partout. Au fond, c'est un peu ce que je suis. Un mauvais toutou qu'on sort de sa cage uniquement quand on a un vilain voisin à punir.
Ma comparaison semble lui déplaire au plus haut point et il fronce les sourcils en l'entendant.
- Mais maître, vous êtes innocent ! On vous accuse d'esclavagisme mais ce n'est pas vrai !
- Un peu mon neveu que ce n'est pas vrai ! Manquerait plus que ça tiens ! Ricane-je. Non, la raison pour laquelle je suis surveillé c'est que Elrond estime que je me suis enfui de sa bonne garde et qu'il faut que je sois puni une bonne fois pour toute pour grandir un peu.
- Ils vont vous emprisonner pour longtemps ! Vous aurez peut-être même des cheveux blancs quand vous en ressortirez !
- Vraiment ? Je pourrais faire un concours de barbes avec le vieux Gandalf tu penses ? M'amuse-je.
- Maître ! S'insurge Jim.
- Bon d'accord, ce n'était pas très drôle, admets-je avec un sourire. Mais ne t'inquiète pas. Je ne suis pas resté inactif pendant que j'ai disparu.
Jim me regarde en fronçant les sourcils.
- Que voulez-vous dire ?
- Que j'ai une armée d'Uruks dans ma poche, lui dis-je avec un clin d'œil.
- Vous vous moquez de moi maître, grogne Jim d'un ton exaspéré.
- Métaphoriquement parlant non, ils peuvent faire autant de dégâts qu'une armée d'Uruks quand ils s'y mettent. Mais littéralement parlant, oui. Je n'ai pas une vraie armée d'Uruks dans ma poche, réponds-je en préservant mon effet de style.
J'ai vraiment hâte de voir la réaction de Calembel.
Jim m'adresse un regard suspicieux, mais je préfère ne pas y réagir. Il se dirige vers les missives sur le bureau et les ramasse. Je n'ai plus qu'à espérer qu'Elrond ne contrôle pas mon courrier pour attendre les réactions qui ne manqueront pas.
J'ai hâte ! J'ai hâte !
Jim ressort avec le courrier, s'excusant car on lui a dit de passer le moins de temps avec moi. Je lui dis que ce n'est pas grave et en profite pour aller me coucher tôt. Demain risque d'être intéressant…
