Le Moldu

Chapitre LIV : Antiparastase

Finalement, Remus resta dîner chez Andromeda ; Tonks devait passer la première partie de la nuit au Ministère, ce soir-là. Après le repas, le petit garçon recommença à faire l'éloge de son nouvel ami du village moldu ; puis il finit par s'endormir dans les bras de son père. En les reconduisant jusqu'à la cheminée, Andromeda demanda à Remus d'une voix inquiète :

« Remus… vous ne pensez pas qu'il n'est pas prudent que Teddy continue à fréquenter ce garçon ?

- Sincèrement, je ne sais pas, répondit le loup garou. Ce Jeremy me parait très intriguant, c'est certain ; mais pour autant, on ne peut pas interdire à Teddy de se faire un ami. Ca ne peut pas lui faire de mal de fréquenter quelqu'un, en dehors de sa cousine Victoire ; il n'a aucun autre ami de son âge. Moi-même, lorsque j'étais enfant, j'ai énormément souffert de ne pouvoir me lier d'amitié avec personne… ma condition de loup garou rendait la moindre relation dangereuse, surtout lorsque j'étais trop jeune pour réellement prendre en compte tous les risques. J'étais trop différent des autres pour pouvoir me lier avec eux… »

La mère de Nymphadora écoutait Remus avec une grande attention, sans que son visage ne trahisse ce qu'elle pouvait bien penser à l'entente de cette nouvelle évocation de la condition de son gendre ; sans la regarder, Remus continuait à parler clairement, aussi bien pour lui-même que pour son fils. Il ne tenait pas à ce que Teddy ait une enfance aussi solitaire que la sienne …

Le regard triste du loup garou s'éclaira néanmoins un peu plus lorsqu'il poursuivit :

« Lorsque je suis arrivé à Poudlard, tout est devenu différent, bien sûr ; déjà parce que j'étais avec d'autres sorciers, mais aussi et surtout parce que j'ai rencontré James et Sirius. Sans eux, je n'aurais jamais connu de véritable amitié… je n'aurais jamais été capable de m'ouvrir à quiconque et d'oublier mes propres problèmes, pour me concentrer un tant soit peu sur ceux des autres. Sans eux, je serais resté prisonnier de mes craintes, de mon manque de confiance en moi et de mon égocentrisme ; je n'aurais donc connu que solitude et désespoir, sans jamais pouvoir m'affirmer moi-même. » Le loup garou eut un petit sourire sans joie : « Et je ne serais jamais devenu un mari et père aussi comblé sans leur entrée fracassante dans ma vie, c'est certain. »

Andromeda ne répondit rien ; elle se contenta de caresser tendrement les cheveux du petit Teddy, profondément endormi dans les bras de son père. Le petit garçon ne se réveilla pas à cette caresse, mais tourna la tête pour mieux la recevoir ; cela attendrit aussi bien le père que la grand-mère, qui se rapprochèrent davantage de l'enfant pour l'entourer de leur présence rassurante.

« Et… pour ce qui est de ce sport moldu ? reprit Andromeda. Le… le « skate » ? N'est-ce pas dangereux que Teddy traîne ainsi avec quelqu'un qui risque de l'enrôler dans cette étrange pratique ?

- Ah, c'est sûr qu'il vaudrait mieux garder un œil sur lui ; un accident est si vite arrivé. Je tâcherai de m'y employer. Mais je ne pense pas que ce soit une mauvaise chose que Teddy apprenne ce genre de pratiques, notamment si cela lui permet de s'insérer plus vite du côté moldu – lorsque nous l'enverrons à l'école primaire, par exemple. Nous comptons l'y mettre d'ici un an environ ; lorsqu'il aura atteint ses six ans. C'est très bien qu'il se familiarise déjà avec des petits garçons moldus et leurs centres d'intérêt ; cela lui servira toute sa vie.

- Très bien, répondit simplement Andromeda – elle qui, d'habitude, pinçait les lèvres à l'énoncé de chaque projet dont elle n'avait pas été préalablement informée, ou qu'elle n'avait pas décidé elle-même. Je m'inquiétais tout de même, parce que ce Jeremy m'intrigue au plus haut point ; et Teddy, sous ses airs de petit ange, devient de plus en plus incontrôlable. Il me fausse souvent compagnie pour aller retrouver ce garçon ; et, évidemment, je m'inquiète dès qu'il n'est plus sous mes yeux.

- C'est fâcheux, en effet » murmura Remus en baissant les yeux sur son fils endormi, aux traits si apaisés et sereins que la comparaison avec un ange n'en devenait que plus pertinente. « Il faudra que j'en parle avec lui. Je ne tiens pas à ce qu'il disparaisse n'importe où ; il pourrait trop facilement lui arriver malheur.

- Très bien » répéta la sorcière.

Elle considéra Remus encore quelques instants ; le loup garou sembla déceler un éclat de fierté dans son regard – chose pour le moins inédite. Visiblement, elle commençait, lentement mais sûrement, à être convaincue par les capacités de Remus à remplir convenablement le rôle de père ; et cela semblait à la fois la rassurer et apaiser quelque peu son animosité à son égard.

Ses inquiétudes étaient d'autant plus compréhensibles que Nymphadora était de plus en plus accaparée par son dangereux et prenant métier, ces derniers temps, et que la jeune Auror avait donc de moins en moins de temps à passer avec son fils qu'elle aimait tant – et qui était à un âge où une éducation ferme et droite était immanquablement requise, du point de vue d'Andromeda.

Baissant à son tour son regard sur le petit garçon, elle vint déposer un dernier baiser sur son front parsemé de mèches aux tons pastel ; puis elle échangea une poignée de main avec son gendre, avant de lui tendre un sachet de poudre de cheminette.

« Rentrez bien, leur dit-elle. Vous comptez déposer Teddy chez moi demain ?

- Uniquement le matin, promit Remus. Je ne peux pas m'absenter de mon travail. Mais demain après-midi, je le garderai avec moi, comme je le lui ai promis ; et si possible, je lui parlerai. »

La sorcière hocha la tête.

« Je l'emmènerai donc voir son nouvel ami, décida-t-elle ; mais je prendrai soin de ne pas m'éloigner. »

- Remus la remercia et glissa la main dans le sachet de poudre ; puis il en jeta dans le feu et, deux minutes plus tard, il mettait le pied dans le salon de sa maison, accompagné par le doux ronronnement des flammes sans chaleur.


Nymphadora rentra sur le coup de onze heures du soir. Epuisée, elle se glissa immédiatement dans le lit double qu'elle partageait avec son loup garou de mari ; ce dernier passa un bras protecteur autour d'elle.

« Remus ? s'étonna-t-elle en réprimant un bâillement. Tu n'es pas encore endormi ?

- Non, murmura t-il en déposant un baiser sur le sommet de son front. J'ai eu une journée bien remplie, aujourd'hui – je suppose que j'ai l'esprit encore trop « plein » pour pouvoir accueillir le sommeil… impossible de me vider la tête !

- Teddy va bien ?

- Très bien. Il s'est endormi chez sa grand-mère ; nous avons mangé là-bas. »

Tonks se retourna à demi pour le dévisager d'un air mi-incrédule mi-étonné.

« Tu es resté manger chez maman ?

- Elle m'a invité, précisa Remus. Elle tenait à me parler – enfin, à ce que Teddy me parle – d'un de ses nouveaux amis ; un petit moldu qui, visiblement, a entendu parler des sorciers.

- Oh. »

La jeune femme réprima un nouveau bâillement, qui arracha à Remus un sourire attendri.

« Mais je te fatigue, avec mes histoires ; tu dois être exténuée.

- Ce n'est rien. Ca me fait plaisir d'entendre que maman commence à se comporter plus civilement avec toi. »

Remus éclata de rire.

« Chut ! Tu vas réveiller Teddy.

- Il dort comme un loir, protesta Remus. Et tu devrais en faire autant, d'ailleurs.

- Hm.

- Ta journée s'est bien passée ?

- Tu vois bien que c'est toi qui me tiens éveillée, sale loup garou.

- Et ta garde, ça a été ? » ajouta-t-il encore, pour la taquiner.

Elle lui tira la langue ; il se pencha pour poser ses lèvres sur les siennes.

« Allez, je me tais, chuchota-t-il. Dors bien, ma chérie.

- Hmm. »

Les yeux de son épouse s'étaient d'ores et déjà fermés, et le sommeil attendait impatiemment de pouvoir s'emparer d'elle ; le loup garou poussa un discret soupir et croisa les bras derrière la tête, contemplant silencieusement le plafond. Une nouvelle fois, le sommeil semblait irrémédiablement le fuir, lui préférant son épouse éreintée ; seules lui restaient les pensées confuses qui s'agitaient dans son esprit fatigué.

Il lui fallait pourtant dormir ; non seulement travaillait-il encore demain matin, mais en plus son second « rendez-vous » avec Rémy aurait lieu le lendemain soir ; il lui faudrait un esprit calme et reposé pour y faire face sereinement.


Le loup garou finit bien par s'endormir ; mais si tardivement que ce ne fut qu'à neuf heures et demie qu'il fut extirpé d'un sommeil lourd et pesant par un Teddy surexcité :

« Papa ! Papa, on va voir Will, aujourd'hui ?

- Teddy ? Mais comment se fait-il que ce soit toi qui me… »

Le loup garou s'interrompit et se tourna vers son épouse ; celle-ci dormait toujours profondément, enroulée dans ses couvertures. Remus attrapa sa baguette sur la table de chevet et murmura un Tempus ; il poussa alors un profond soupir.

« Super, marmonna-t-il. Je suis irrémédiablement en retard. »

Il poussa un soupir supplémentaire et sortit du lit à regret ; prenant la main du petit garçon dans la sienne, il le conduisit jusqu'à la cuisine.

« Tu as mangé, Teddy ?

- Oui, deux toasts. Et j'ai bu un verre de jus, aussi.

- C'est très bien. Va te préparer pendant que je déjeune, mon chéri ; et ne fais pas de bruit, ta maman a bien besoin de récupérer. »

Le petit garçon eut un immense sourire :

« Alors on va chez Will ?!

- Cet après-midi, Teddy. Ce matin, tu vas aller chez mamie ; je dois aller travailler. Ne prends pas cet air malheureux ; tu pourras voir Jimmy, comme ça.

- C'est Jeremy, papa ! »

Remus se permit un sourire. Le petit garçon, rassuré à la perspective de retrouver son nouvel (et visiblement si précieux) ami, lui rendit ledit sourire et fila en direction de la salle de bain ; Remus réitéra sa demande de ne pas réveiller sa mère. Puis il se servit un café et avala quelques toasts avant de gagner à son tour la salle de bain ; une dizaine de minutes plus tard, Remus passait la tête par la cheminée pour s'excuser auprès de sa belle-mère pour son retard inopiné. En avisant le regard sévère de la sorcière, il regretta de ne s'être pas réveillé de lui-même ; il se doutait d'avoir déjà perdu une partie des « bons points » qu'il avait gagnés la veille aux yeux d'Andromeda.

Bah, je n'y suis pour rien, soupira-t-il mentalement ; il embrassa son fils, l'aida à traverser la cheminée et partit à son tour pour le Ministère.


L'après-midi venu, il se rendit chez Sirius, comme il l'avait promis à Teddy ; le loup garou avait apprécié le repas du midi, qu'il avait pu partager avec sa femme et son fils – Nymphadora n'irait travailler qu'en fin de soirée, en raison de la mission éprouvante qu'elle avait effectuée la nuit précédente. Remus était donc d'excellente humeur, et Teddy l'était tout autant ; le loup garou avait oublié son laborieux réveil et son sommeil désagréable. Sirius parut ravi de retrouver Teddy ; le loup garou décida de les laisser profiter de leurs « retrouvailles » et s'installa dans le canapé du salon aux couleurs de gryffondor, un journal à la main, se servant du prétexte de la lecture pour laisser ses pensées vagabonder à loisir.

Néanmoins, il fut rapidement tiré de ses réflexions (par ailleurs stériles) par l'arrivée d'un visiteur inattendu. Ce fut Remus qui vint ouvrir suite aux coups frappés par le visiteur à la porte de la maisonnée de Sirius ; il dissimula plutôt adroitement sa surprise en reconnaissant Harry Potter.

« Harry ? » s'enquit-il.

Le jeune sorcier, qui semblait avoir provisoirement tiré un trait sur ses différends avec Remus depuis les célébrations du 2 mai, sourit amicalement à son ancien professeur et ami ; il lui tendit la main. Remus la serra tout aussi amicalement.

« Comment vas-tu ? répliqua Harry.

- Très bien, et toi ?

- Un peu fatigué par le travail ; mais bon, c'est le métier que j'ai choisi, alors je dois y faire face.

- Je comprends ce que tu veux dire - Nymphadora est épuisée aussi, ces derniers temps.

- Ah, ça ! On nous en demande de plus en plus, se plaignit Harry ; je n'ai même plus de temps à consacrer à ma fiancée !

- Comment va-t-elle ? sourit Remus.

- Ginny se porte comme un charme ; elle est en pleine période d'entraînement, en ce moment. Les prochains matchs de la saison arrivent à grands pas.

- Je vois. »

Remus s'effaça pour laisser Harry entrer.

« Je suis venu prendre des nouvelles de… de « Will », expliqua le sorcier ; voir comment… la situation évolue. »

Remus ne répondit rien. Il lui semblait limpide, depuis l'instant où Harry avait franchi le seuil, qu'il comptait vérifier s'il y avait ou non des progrès concernant la mémoire de Sirius ; le délai demandé par Remus était encore loin d'être écoulé, mais Harry semblait toujours aussi impatient. Le loup garou se résolut à museler cette fois ses inquiétudes ; il ne tenait pas à blesser Harry, comme il l'avait fait la dernière fois que les deux hommes s'étaient trouvés en même temps chez Sirius.

En apercevant Harry, Teddy – qui s'était installé sur les genoux de Will Wands dans un fauteuil du salon, pendant l'absence de Remus – laissa échapper une exclamation totalement ravie et courut jusqu'à lui ; Harry le souleva dans ses bras et le serra tendrement contre lui. Il échangea ensuite une poignée de main avec Sirius, qui semblait sincèrement heureux de le revoir.

« Ah, mon cher Harry ! Justement, j'allais demander à Remus si tu avais l'intention de revenir me faire un petit coucou. Hein, mon p'tit loup ? »

Remus se contenta d'un sourire, qui s'altéra bien vite lorsqu'il avisa le regard médusé d'Harry qui dérivait lentement de Sirius à lui-même ; le loup garou commença par froncer les sourcils, puis il comprit ce qui motivait ce regard. Harry avait toujours entendu Will Wands appeler Remus Johnny ; cet emploi soudain de son véritable prénom devait lui sembler pour le moins étrange, tout comme cette allusion à sa condition de loup garou dans le surnom affectif dont l'avait affublé Sirius. Néanmoins, Remus ne pouvait rien expliquer à Harry pour le moment ; aussi se contenta-t-il de lui adresser le discret signe de tête qui leur était désormais familier à tous les deux : je t'expliquerai plus tard. Harry haussa les épaules et retrouva une expression normale.

Sirius, occupé à empêcher Teddy de jouer avec le coupe-papier qui trainait sur la table basse, ne remarqua rien ; lorsqu'il se releva, Harry avait retrouvé son sourire habituel et prenait déjà son filleul sur ses genoux. Les trois adultes et l'enfant commencèrent alors une conversation, au cours de laquelle Teddy se vanta à plusieurs reprises d'avoir un nouvel ami qui faisait du skate – ce qui, on l'entendait bien à sa voix émerveillée, était indéniablement très classe. Cela faisait rire aussi bien Sirius qu'Harry – ce qui, évidemment, vexait le petit garçon.

Sur le coup de trois heures de l'après-midi, Remus s'absenta quelques minutes afin d'aller redéposer Teddy chez eux ; Nymphadora tenait à profiter un peu de son fils avant de repartir assurer sa garde de la soirée. Le loup garou redoutait de laisser ainsi Sirius et Harry seuls en présence l'un de l'autre ; mais lorsqu'il réintégra la maisonnée de Sirius, les deux hommes jouaient au babyfoot dans le débarras surchargé du musicien. Remus resta un moment près de la porte, à les regarder jouer ; leur visage à tous deux était si détendu et rieur que le loup garou s'en sentit revigoré. On devinait bien là un parrain jouant avec son filleul ; même si cette bonne entente reposait sur une situation si étrange et incomplète, tous deux semblaient retrouver ce lien particulier en s'amusant ensemble, étoffant leur relation et leur complicité mutuelle par le jeu et la bonne humeur.

Sirius, avisant un Remus négligemment appuyé contre l'encadrement de la porte, lui proposa de les rejoindre ; mais Remus déclina avec un sourire, affirmant que ça n'était plus de son âge.

« Si ça n'est pas du tien, ce n'est pas du mien non plus, mon p'tit loup ! Tu cherches à me vexer, là ?

- Pas le moins du monde, s'esclaffa Remus.

- En parlant d'âge, tu ne sais pas que ce cher Remus, tout casé qu'il est, a fait une touche mémorable pas plus tard qu'hier après-midi ? » demanda Sirius à Harry d'un air goguenard.

Harry ouvrit des yeux étonnés ; Remus se contenta de soupirer sans parvenir à dissimuler un indéniable sourire amusé :

« Will ! Arrête de raconter n'importe quoi sur mon compte. Tu es déjà suffisamment passé maître dans l'art de créer – et de perpétuer – les malentendus ! »

Sirius, surpris tout d'abord par cette insinuation, se rappela alors la scène qu'avait surprise la veille l'ancien chef de son gang de motard ; et il éclata de rire. Harry, perplexe, les regarda rire ainsi de si bon cœur à propos d'un événement – apparemment marquant – connu d'eux seuls ; une nouvelle fois, il se sentit exclu de l'univers de ce nouveau Sirius si particulier. Remus avait sans conteste retrouvé la place qu'il occupait déjà bien avant que Sirius ne passe à travers le voile ; mais Harry, lui, était loin d'avoir retrouvé la sienne – une place qu'il n'avait occupée dans la vie de Sirius que pendant deux courtes années, d'ailleurs…

Remus, sans parvenir à en déterminer la cause, remarqua le changement, infime mais bien présent, qui s'opérait chez Harry ; son visage se renfrognait légèrement, ses sourcils se fronçaient et la lueur dans son regard changeait de nature, passant d'amusée à dangereusement déterminée. C'est mon parrain, Remus, semblait clamer ce regard accusateur ; c'est mon parrain. Le seul parent qu'il me reste. Il me semble si loin, si inaccessible… pourquoi toi, tu es parvenu à l'atteindre ? Comment as-tu fait pour qu'il se souvienne de toi ? Aide-moi, Remus.

Sauf que ce n'était pas une réelle demande d'aide ou de soutien ; c'était juste l'expression de l'injustice et de la douleur que devait ressentir le jeune sorcier qui lui faisait face. Remus poussa un profond soupir intérieur, tout en continuant à donner le change à Sirius. Il ne se souvient pas de moi, Harry, clarifiait-il intérieurement. Il ne se souvient de rien. Il ressent certaines choses, c'est tout ; et je suis devenu son ami, dans cette vie comme dans la précédente. Il n'y a rien de répréhensible là-dedans…

Mal à l'aise, Remus se demanda à nouveau comment il allait bien pouvoir gérer cette situation. Voilà que toute sa complexité lui apparaissait à nouveau, avec violence et soudaineté, alors même qu'il avait cru à une trêve avec le jeune sorcier ; mais il devait bien se rendre à l'évidence : cette situation faisait souffrir Harry, et plus elle s'éterniserait, plus il souffrirait. Il n'était pas juste que le jeune sorcier ait à nouveau à souffrir ; il avait déjà suffisamment donné.

Mais moi aussi, glissa une petite voix à l'intérieur du loup garou.

Horrifié par ce qu'il venait de percevoir du fin fond de sa conscience, Remus perdit totalement le sourire. Je ne suis pas aussi mesquin, se défendit-il en lui-même. Je ne suis pas quelqu'un de mesquin.

Mais à avoir trop souvent fait passer les intérêts des autres avant les siens propres, on en devenait parfois amer… mais ce n'est pas le cas, décréta-t-il fermement.

Ce petit débat intérieur ne dura qu'une demi-seconde à peine ; mais lorsqu'il reporta son attention sur Harry, il vit que ce dernier avait repris son air naturel et avait su museler ses émotions – peut-être en percevant le malaise de Remus. Sirius, lui, n'avait apparemment rien remarqué – ou bien avait choisi de ne rien remarquer, tout comme il avait choisi de ne pas questionner Remus plus avant sur la dispute qu'il avait interrompue la semaine précédente entre Harry et lui, ou encore sur les raisons qui avait poussé le loup garou à travestir son prénom. C'était toutes ces petites choses, toutes ces questions que Sirius passait sous silence ou ne réitérait pas après avoir essuyé une parade, qui persuadait de plus en plus intimement Remus que l'ancien maraudeur, quelque part au fin fond de la conscience de Will Wands, ne voulait pas être réveillé. Sirius ne voulait pas retrouver ses souvenirs. Sirius ne se rappelait de rien, ou de presque rien – juste quelques sensations, juste des images floues qui apparaissaient parfois dans ses rêves, comme un chien courant sous la lune avec un loup, un cerf et un rat –, et ne souhaitait pas en savoir plus. Sirius voulait préserver cet oubli libérateur ; il voulait poursuivre cette nouvelle vie, cette nouvelle opportunité qui s'était offerte à lui.

C'était cette inébranlable certitude que Remus ne parvenait pas à transmettre à Harry ; c'était ce qu'Harry refusait délibérément, ou inconsciemment – un peu des deux, sans doute -, de percevoir.


Quoi qu'il en soit, les trois hommes passèrent une bonne partie de l'après-midi ensemble ; le cœur de Remus n'était ni à la fête ni à l'insouciance - au contraire de celui de Sirius, bien évidemment. Le musicien se réjouissait d'avoir à ses côtés son meilleur ami et ce jeune homme si sympathique pour lequel il ressentait une inexplicable affection… autant dire que ni l'un ni l'autre n'eut la moindre occasion de s'ennuyer.

Lorsque Remus aperçut, par la fenêtre du salon aux couleurs de gryffondor, le soleil qui entamait le dernier quart de sa descente en se glissant peu à peu sous la ligne d'horizon (qui n'avait plus de ligne que le nom, imprécise et chaotique qu'elle devenait en fonction des aléas du paysage urbain), le loup garou décida qu'il était grand temps pour lui de partir – il avait tout de même son second rendez-vous avec Rémy ce soir, et il ne tenait pas à être trop en retard.

Tout en échangeant une bourrade amicale avec Sirius, Remus lui demanda à mi-voix comment il s'en était sorti avec la moto, la veille au soir.

« Bah, te bile pas ; Rémy est arrivé en moins de deux. J'ai laissé ma moto chez lui – enfin, dans le garage de son immeuble, même si évidemment ça ne fait pas très bonne impression. Il ne m'a rien promis pour les réparations ; c'est vraiment un travail de sagouin. M'enfin, rien n'est impossible pour Rémy ; avec un peu de bonne volonté, il peut faire des miracles. »

Ca ne m'étonne pas, songea Remus ; le nouveau Rémy – ou plutôt, cette nouvelle facette de Rémy, plus complète et plus authentique – qu'il avait découverte quelques jours plus tôt lui avait laissé une excellente impression.

Harry décida de repartir avec Remus ; à peine la voiture du loup garou eut-elle tournée au coin de la rue de Sirius qu'il posa enfin au loup garou la question qui, visiblement, le taraudait depuis un bon moment :

« Remus… comment se fait-il que Sirius t'ait appelé par ton prénom ? Ton vrai prénom, je veux dire ?

- C'est à cause de notre… euh… de notre altercation de la dernière fois, Harry. Tu as prononcé ce nom, et Sirius l'a entendu en arrivant ; il m'a donc demandé des explications.

- Et tu lui as dit la vérité, j'espère ?

- Je lui ai dit que c'était mon vrai nom.

- Il t'a demandé des précisions ? Pourquoi tu lui en avais donné un autre, par exemple ?

- Non », mentit Remus.

Le jeune sorcier tourna vers lui un regard inquisiteur.

« Non ?... dis-moi la vérité, Remus.

- C'est la vérité. »

Harry le scruta longuement avant de pousser un soupir exaspéré.

« Et s'il te l'avait demandé, tu n'aurais pas dit la vérité, hein ? Tu n'aurais pas parlé de son monde ?

- La magie n'a rien à voir avec ça ! C'était un stupide caprice de ma part, de ne pas lui donner mon véritable nom. C'était puéril et stupide ; en aucun cas je ne…

- Tu as promis de ne pas interférer, lui rappela Harry en fronçant les sourcils. Tu m'as promis de ne pas lui cacher la vérité lorsqu'il l'exigerait, si de mon côté je lui accordais ton fichu délai.

- Je sais ! » s'exclama Remus. Puis, plus doucement : « Je sais. »

Harry le considéra encore un moment, mais n'ajouta rien. Face à cette retenue et aux efforts que faisait le jeune Auror pour retrouver son calme, Remus réalisa à nouveau à quel point Harry avait grandi, maintenant ; il n'était plus ce jeune garçon un peu perdu qui grappillait chaque information concernant ses parents avec avidité et révérence, mais un jeune sorcier qui considérait désormais Remus comme son égal – et non plus comme un dernier vestige du temps glorieux des Maraudeurs, qu'il plaçait jadis sur un piédestal. Le loup garou laissa encore défiler un pâté de maison avant de reprendre la parole, d'une voix plus posée :

« Je te dépose quelque part, au fait ? Tu ne peux pas transplaner en voiture.

- Non, je comptais retrouver mon filleul quelques minutes – j'ai beaucoup négligé mes devoirs de parrain, ces derniers temps, sourit Harry d'un air d'excuse.

- Tu n'y es pour rien ; Nymphadora aussi à des horaires délirants, ces jours-ci.

- Il n'empêche qu'il faut que je passe plus de temps avec ce petit ; ou sinon, Sirius va finir par me le prendre. »

Remus doutait que Teddy cesse un jour de considérer Harry comme son parrain ; même s'il ressentait énormément d'affection pour « Willy » et qu'il lui donnait effectivement le titre, affectif à ses yeux, de « parrain », ce qu'il éprouvait pour Harry était encore différent des liens qui s'étaient créés entre lui et Sirius. Teddy avait toujours considéré Harry comme une sorte d'idole, de modèle : Harry était extrêmement ouvert et débordant d'affection pour son filleul, et il exerçait le même métier que la mère de Teddy – métier que le petit garçon rêvait déjà d'exercer un jour, et qui constituait à ses yeux le summum de tous les métiers possibles. Sans oublier que Harry était plus jeune, et donc plus accessible que ses parents ou même que « Willy ». Non, le lien qui unissait Teddy à Harry ne changerait jamais de nature, même si Sirius prenait indéniablement de plus en plus d'importance dans la vie et dans le cœur de Teddy.

Néanmoins, Remus n'exprima pas ses réflexions à voix haute ; à la place, il proposa :

« Si tu veux, tu peux passer la soirée avec ton filleul et l'emmener chez vous, pour ce soir – si aucun de vous deux n'est trop fatigué pour supporter un énergique petit garçon de cinq ans. Nymphadora sera en mission ; et Teddy s'ennuie parfois, lorsqu'on reste seuls tous les deux à la maison. »

C'était là un incontestable mensonge – du moins, Remus espérait que ce soit le cas -, mais Nymphadora serait absente et après avoir assuré à Andromeda qu'elle n'aurait à s'occuper de Teddy que le matin, Remus se retrouvait dans une impasse – il ne se voyait pas emmener Teddy dans un bar pour y retrouver Rémy, d'autant qu'ils allaient probablement discuter de Sirius ; et Teddy, intelligent et vif qu'il était, aurait vite fait de faire le lien entre Will et le « Sirius » qu'ils mentionneraient, ce qui ne manquerait pas d'avoir son lot de conséquences imprévues.

« Ca me convient, accepta Harry en souriant. Ginny ne s'est pas entraînée cet après-midi ; je pense qu'elle sera ravie de revoir Teddy. »

Il en fut décidé ainsi. Arrivé chez les Lupin, Harry alla chercher Teddy dans sa chambre après avoir salué Nymphadora – et avoir échangé avec elle quelques précisions sur une enquête en cours ; une fois qu'il eut fermé la porte de la chambre du petit garçon, Nymphadora se tourna vers son mari, pressant sa main de la sienne.

« Chéri, tu ne devineras jamais ce qu'il s'est passé cet après-midi...

- C'est grave ? s'enquit immédiatement celui-ci, alerté par l'expression inquiète de son épouse.

- Ca dépend de ce que tu entends par grave, Remus. Ron Weasley – enfin, la tête de Ron Weasley – s'est retrouvée dans notre cheminée. Il devait être aux alentours de quatre heures de l'après-midi, je crois. Il cherchait Harry ; j'étais au sous-sol, et je ne l'ai pas entendu appeler. C'est Teddy qui est allé lui répondre.

- Et que lui a-t-il dit ?

- Il était ravi de revoir son « tonton Ron », d'après ce qu'il m'a raconté ; il a été tout fier de lui annoncer que papa et Harry étaient chez Willy. »

Remus ouvrit de grands yeux.

« Il ne faut pas lui en vouloir, mon chéri ; il ne pensait pas mal agir. Ron était en train de lui demander qui était donc ce « Willy » dont il parlait avec tant de chaleur lorsque je suis remontée ; j'ai pu sauver la situation, heureusement. Je ne sais pas où vous en êtes, Harry et toi, avec Sirius ; je me suis dit qu'il valait mieux que personne d'autre – personne d'extérieur – ne soit au courant pour le moment, même si nous avons tous deux une grande estime pour Ron.

- Tu as bien fait, approuva Remus en déposant un baiser sur son front. Tu as très bien fait. Il faudra que je lui explique, à Teddy ; et que j'en informe Harry, pour qu'il trouve une parade aux questions de Ron. »

On est passé près, cette fois, songea Remus. Très près.

Brusquement, une nouvelle pensée prit forme dans son esprit, une pensée qui expliquait la présence de Ron – enfin, de la tête de Ron – dans leur cheminée cet après-midi là : Hermione avait sans doute fini par partager ses doutes avec lui, par le mettre au courant de ce qu'elle pressentait actuellement au sujet d'Harry. C'était sans doute pour calmer les inquiétudes de sa femme que Ron avait cherché à joindre Harry aujourd'hui ; et à savoir où il passait ses journées de permission, visiblement.

Sans le savoir, il avait été proche de la vérité ; très proche de découvrir l'étonnant secret qui influait ainsi sur l'attitude de Harry…

Mettant fin aux réflexions du loup garou, ledit sorcier ressortit de la chambre de son filleul, avec ce dernier dans les bras ; le petit garçon embrassa chacun de ses parents, Harry serra la main de Remus et fit une dernière bise à Nymphadora, puis le jeune sorcier et le petit garçon entrèrent dans la cheminée où était apparue la tête rousse de Ronald Weasley deux heures auparavant. Ils jetèrent de la poudre dans le feu (ce fut Teddy qui s'en chargea, malgré les protestations de Nymphadora) et disparurent.

Une vingtaine de minutes plus tard, Remus se garait devant le Bar Corail et coupait le contact, avant de sortir dans la ruelle peuplée d'ombres du crépuscule.


Petit mot de l'auteure : Toujours un énorme merci pour vos reviews et votre fidélité ;). Je m'envole pour les oraux des concours que j'ai passés il y a un mois, le prochain chapitre n'arrivera donc pas avant trois semaines. Au plaisir de vous retrouver à ce moment-là pour le retour de Rémy :) ! A bientôt.