Vacance entre la sixième et la septième année

- QUOI ?

- Je suis enceinte.

Louis ferma les yeux très fort. Non. C'était un cauchemar. Ça ne pouvait pas arriver. Non. C'était impossible. Il la connaissait par cœur. Ça ne lui ressemblait pas d'être imprudente. Parce que c'était imprudent ! Elle était trop jeune ! Beaucoup trop jeune !

- Victoire comment as-tu…, commença son père.

- Je pense que tu sais très bien comment on fait les bébés, tu en as eu trois ! pleura Victoire.

Louis s'approcha de sa sœur aînée. Dominique était totalement amorphe, sous le choc.

- C'est qui ? Le père, c'est qui ?

Victoire baissa la tête :

- Ça ne vous regarde pas.

Un connard qui l'avait laissé tomber. Qui avait cassé avec elle la semaine dernière, sûrement en apprenant la nouvelle. On se moquait bien de savoir qui c'était.

- Qu'est-ce que tu veux faire ? demanda sa mère, calmement.

- Comment ça ?

- Il va falloir que tu réfléchisses. Est-ce que tu veux garder ce bébé ? précisa sa mère.

- Bien sûr ! s'exclama Victoire.

- Non Fleur ! La véritable question, c'est « est-ce qu'elle peut garder ce bébé » ! vociféra son père.

Louis s'interposa, les sourcils froncés.

- Ne te mêle pas de ça Louis !

- La décision appartient à Victoire ! répondit Louis.

- Elle est incapable de s'occuper d'elle-même depuis un an ! Comment veux-tu qu'elle soit capable de s'occuper de quelqu'un d'autre ?

Les sanglots de Victoire s'accentuèrent. Depuis qu'elle et Teddy avaient coupé les ponts, elle avait du mal à remonter la pente… Elle claqua la porte de la cuisine, pour s'enfuir, et Louis fit face à ses parents :

- Vous pourriez la soutenir…

- C'est une bêtise.

- C'est un bébé ! rectifia Louis. Et c'est sa décision.

Fleur et Bill baissèrent la tête, sans savoir quoi répondre. Pour la première fois de sa vie, Louis était déçu par la réaction de ses parents… Il partit à la recherche de sa sœur et la trouva rapidement.

Victoire était couchée sur le sable, ses grands yeux bleus braqués sur le ciel, comme s'il allait disparaître. Elle posa une main sur son ventre encore plat. Mais quelle connerie ! Quelle immense connerie…

- Je savais que je te trouverai ici…

- Je savais que tu me trouverai ici, répondit la jeune-femme en laissant son frère s'installer à ses côtés.

La nuit était fraîche, et Victoire s'en moquait bien. En fait, Victoire se moquait de tout en ce moment-même. Elle désigna des étoiles dans le ciel et traça des lignes imaginaires dans l'air :

- On dirait un champignon.

- Tu te souviens ? Quand on était petit maman disait que les champignons poussaient dans les endroits humides, et que c'était pour ça qu'ils avaient la forme d'un parapluie.

- C'est vrai.

- Tu raconteras ça à ton bébé, toi aussi ? murmura-t-il.

Elle ferma les yeux.

- Tu peux pas ignorer ça Vic.

- Je sais.

- Tu vas faire quoi maintenant ?

Victoire regarda la lune, un beau quartier. Elle aimerait remonter le temps, revenir en arrière, à cette époque ou ses seuls problèmes étaient de savoir quelles couleurs ajouter à ses toiles, quelle jupe choisir, quel chemin prendre pour se rendre au Chemin de Traverse. Aujourd'hui, elle avait vingt-deux ans, n'avait pas d'emploi, et était de retour au domicile de ses parents. Victoire, d'adulte, elle n'en avait que le statut. Son ventre allait grossir, elle allait avoir une bouche à nourrir, un petit être, un petit bout d'elle, dont elle serait responsable. Ca, ça allait tout changer. Absolument tout.

- Quand tu étais enfant, tu croyais que les étoiles étaient des lucioles, et que, quand la lune n'était pas pleine, c'était parce qu'elles en avaient mangé un bout…

- Oui.

Il prit la main de sa sœur et l'observa. Victoire était si forte. Depuis toujours, Dominique et lui se reposaient sur elle, quand leurs parents n'étaient pas là. Victoire, elle se croyait si fragile parfois. Mais Louis trouvait que son aînée était un roseau : elle pliait sous le vent, sous la tempête, et elle s'en sortait, indemne, mieux que les arbres, aux racines profondément ancrées au sol. Victoire, elle surmontait toujours tout. Elle y arriverait… Et elle ne sera pas seule.

- Tu ne raconteras pas ce genre d'inepties à mon bébé, le prévint-elle finalement.

Et Louis se mît à sourire aux étoiles et songea à toutes les autres choses qu'il aurait à raconter, à son neveu, ou à sa nièce.