Kirishitan
Hashiba Hideyoshi réapparut à Azuchi peu avant la fin du mois de janvier. Il venait demander à Nobunaga de régler la succession du clan Ukita, devenu vassal des Oda. Le seigneur profita de la présence de Hideyoshi pour organiser la cérémonie de passage à l'âge adulte de Tamotsu.
Le général posa sur le crâne fraîchement rasé du jeune page l'eboshi de gaze noire, et lui conféra son nom d'adulte : Warana Nobumasa. Les mains de Hideyoshi restèrent fermes pendant qu'il officiait, mais Tamotsu sentit au léger tremblement de sa voix que le général était ému.
Avant de repartir pour le Harima, Hideyoshi prit congé de Tamotsu et lui dit :
-Nous nous mettrons en marche pour le Bitchū en mars. Rejoins-nous à Himeji d'ici-là.
-Je serai prêt, promit Tamotsu.
Mais avant de partir pour le front, il lui restait une démarche importante à accomplir.
João Batista fut fort surpris quand l'un des domestiques du seigneur Koretō lui annonça qu'un visiteur demandait à le rencontrer. Lorsque le domestique introduisit le visiteur auprès du prêtre, ce dernier reconnut un des pages du roi d'Owari qu'il avait quelque fois vu auprès de lui. Il y avait cependant plus d'un an que João Batista n'avait vu le souverain ni aucun de ses collaborateurs.
La rumeur publique avait rapporté à João Batista que le jeune page n'était pas humain; avec plusieurs autres de ses camarades il appartenait à une race que les Japonais appelaient oni. João Batista avait cru comprendre que la traduction de cette appellation était "démon". Il ne ressentait pourtant rien de démoniaque chez le page, non plus que chez ses camarades.
Le jeune homme s'inclina devant le prêtre, qui le salua en retour.
-Je suis heureux de vous trouver ici, bateren-sama, déclara le page. On disait que vous aviez rejoint le séminaire d'Azuchi, mais un officier de la garde m'a assuré que vous résidiez encore dans la demeure Koretô. Permettez-moi de me présenter : je me nomme Warana Tamotsu Nagamasa.
-Je suis enchanté de faire votre connaissance, répondit le prêtre poliment. Etes-vous ici sur l'ordre de Nobunaga-sama ?
-Non, pas du tout. Je suis ici pour vous présenter une requête personnelle. Bateren-sama, dit le jeune homme en s'inclinant à nouveau devant le prêtre, je vous prie de bien vouloir m'administrer le sacrement du baptême.
João Batista dévisagea longuement le page, interdit. Le jeune homme dut deviner le désarroi du prêtre, car s'empressa d'ajouter :
-J'ai eu le privilège il y a quelques années de faire la connaissance du seigneur de Takatsuki, Justo Takayama Ukon, un chrétien comme vous le savez certainement. Lors de chacune de nos rencontres, il me parlait de Dieu. Plus il m'en disait sur Dieu et plus Celui-ci me paraissait sympathique, et plus j'avais envie qu'Il existe. Et un jour, je me suis surpris en train de m'adresser à Dieu. Je priais ! J'avais la foi, j'étais devenu chrétien.
João Batista se leva et se mit à arpenter la pièce. Il était en proie à une vive agitation.
-J'ignore que répondre à votre requête, avoua-t-il au garçon. A ma connaissance, c'est la première fois qu'une créature non humaine demande le baptême. Or si le salut de Dieu s'adresse à tous les hommes, j'ignore s'il s'étend à d'autres êtres. C'est une situation tout à fait inédite. Je dois prendre conseil auprès de mes supérieurs.
Le jeune homme ne chercha pas à masquer son désappointement.
-Je comprends votre embarras, bateren-sama. J'espérais recevoir le baptême avant mon prochain départ pour le front. Mais je suis prêt à attendre la réponse de vos supérieurs, en espérant qu'elle sera favorable.
Lorsque le page eut pris congé, João Batista réfléchit au meilleur parti à prendre. Il se trouvait face à un grave problème de droit canon. Normalement il aurait dû en référer à un évêque; or l'évêque le plus proche se trouvait à Goa… Une missive mettrait plusieurs mois à lui parvenir.
La meilleure solution consistait à poser le problème au nouveau supérieur de la mission du Japon, le père Gaspar Coelho, qui avait pris la succession du père Cabral quelques mois plus tôt après la démission de ce dernier. João Batista espérait que son supérieur aurait la réponse à sa question. Dans le cas contraire, il lui faudrait se résoudre à envoyer un courrier dans les Indes.
