Créatrice de la saga Twilight : la fabuleuse Stephenie Meyer

Auteure de Wisp : la formidable Cris

Traductrice de la version française intitulée Brindille : Milk40

Merci énormément pour tous vos commentaires, et bonne lecture.

Avertissement : ce chapitre contient des références à des abus passés.

Aussi, la section racontée du point de vue de Brindille est intentionnellement au présent plutôt qu'au passé. Elle vit beaucoup dans le présent, et donc c'est ainsi qu'elle s'exprime.

Chapitre 55

S'engager à changer était la chose la plus difficile que Tanya eût jamais faite.

Bien qu'elle fût pleinement motivée à changer et qu'elle admît sans réserve qu'elle avait besoin d'apprendre de nouvelles et meilleures façons d'être, il y aurait toujours une partie d'elle qui la démangerait de retomber dans ses vieilles habitudes comportementales. Elle luttait avec ces réactions familières presque comme une toxicomane, et elle comprenait que celles-ci garderaient toujours une sorte d'emprise sur elle. Ses réponses automatiques étaient les siennes, après tout, et les nouveaux comportements plus gentils, plus nobles, ne l'étaient pas.

Elle pouvait néanmoins apprendre, se dit-elle. Elle pouvait. C'était nécessaire. Le temps qu'elle avait passé au Venezuela lui avait fait comprendre ça. Si elle voulait être plus heureuse et vivre une plus grande spiritualité, elle devait apprendre, et changer.

Les anciennes circonstances faisaient toutefois ressortir ces anciennes pulsions, et être de nouveau avec Edward ne faisait qu'exacerber la situation. C'était un bon gars – vraiment bon – le meilleur qu'elle eût jamais fréquenté, et maintenant qu'elle était plus disponible émotionnellement, elle tenait mordicus à essayer encore et à faire en sorte que leur relation fonctionne cette fois-ci. Elle comprenait au moins quelques-unes des raisons pour lesquelles ils n'avaient pas pu rester ensemble auparavant, et elle était prête à admettre qu'une partie du problème était venue d'elle. Jadis, elle avait voulu les signes extérieurs d'une relation davantage que la connexion émotionnelle. Elle avait voulu exhiber son petit ami sexy et intelligent dans toute la ville ; être vue avec lui renforçait énormément son ego. Les yeux s'attardaient sur Edward, et donc sur elle. Elle était une belle femme et elle pouvait d'ailleurs l'admettre, mais elle était tout aussi complexée intérieurement que n'importe quelle autre femme.

Être avec Edward apaisait ces inquiétudes. Non seulement il était ridiculement beau et bon jusqu'à la moelle, mais il s'intéressait sincèrement à elle. Il se souciait d'elle, ce qui était difficile à trouver chez un homme. Jamais, au cours de leur relation, elle ne s'était demandé s'il tenait à elle. Il le montrait dans chaque geste, exprimait ses émotions dans chaque mot. Cela faisait simplement partie de la personne qu'il était.

Ce qui expliquait pourquoi elle ne pouvait pas vraiment blâmer la jeune femme qu'il avait prise sous sa protection. Il était tellement facile d'aimer Edward. Comment une femme pourrait-elle résister ?

Mais si Tanya ne pouvait pas blâmer Brindille, elle pouvait tout de même ressentir une certaine charge de ressentiment et de malaise au sujet de la situation. Edward lui avait décrit une enfant beaucoup plus jeune que la jeune adulte que Tanya avait rencontrée au cottage de ses parents. C'était difficile à déterminer parce qu'elle était petite pour son âge, mais la forme de son visage et de son corps disait à Tanya qu'il ne s'agissait pas d'une enfant. L'expression dans ses yeux lorsqu'elle regardait Edward disait la même chose. Quelles que soient les autres choses dont elle était capable ou non, Brindille était très amoureuse de l'ex petit ami de Tanya, et celle-ci ne savait pas quoi penser. C'était à prévoir, supposa-t-elle, mais cela n'en faisait pas une bonne idée pour autant.

Momentanément seule pendant qu'Edward donnait son bain à la fille – une autre chose avec laquelle elle ne se sentait pas à l'aise – Tanya erra sans but dans la maisonnette familière. Edward l'avait amenée ici plusieurs fois quand ils sortaient ensemble, et le seul changement qu'elle pouvait voir entre cette époque et le moment présent était l'ajout des possessions de Brindille au décor. Des images étaient accrochées sur les murs, certaines faites à la peinture, certaines au crayon de couleur, et certaines aux pastels à l'huile. Quelques-unes de ses fournitures d'art étaient empilées soigneusement à côté de la table basse, et un panier pour chat trônait près du canapé. Tanya n'avait pas encore vu le chat, qui devait appartenir à Brindille puisqu'elle n'imaginait tout simplement pas Edward comme quelqu'un aimant les chats. Les chiens, peut-être, mais pas les chats.

Brindille était réellement douée, si ces images étaient vraiment d'elle. Edward n'avait jamais été un menteur, si bien que Tanya ne pouvait pas faire autrement que croire qu'il lui avait dit la vérité au sujet du talent de la fille. De nature, elle ne faisait pas facilement confiance aux gens – encore une autre chose qu'elle essayait de changer. En fait, au cours de leur dîner extrêmement étrange, Tanya s'était demandé si cette Brindille n'était pas en train de complètement duper Edward. Peut-être qu'elle était juste une femme ordinaire qui avait connu un revers de fortune et qui avait besoin d'une maison et d'une aide financière. Peut-être qu'elle avait inventé cette ruse élaborée et qu'elle n'avait pas du tout de besoins spéciaux, et qu'elle avait réussi à rouler Edward, sa famille et ses amis dans la farine, leur faisant croire un énorme mensonge alambiqué.

Logiquement, Tanya savait que cela ne pouvait pas être vrai. Sa tête comprenait que, peu importe combien Edward était dans le brouillard, il ne pouvait pas l'être à ce point. De plus, personne n'aurait besoin de concocter une histoire aussi étrange pour obtenir sa sympathie et son aide. Il les offrirait probablement si on les lui demandait tout simplement.

Cependant, même si la conscience de Tanya pouvait lui expliquer la raison logique pour laquelle Brindille ne simulait pas, son intuition restait silencieuse. C'était la partie qui ne changerait jamais, comprenait-elle, peu importe combien elle essayait. La petite voix intérieure ou l'instinct, qui l'auraient interpellée d'une manière ou d'une autre, lui faisaient défaut. Elle ne pouvait pas savoir intuitivement, et ce n'était pas quelque chose qu'elle était capable d'apprendre. On l'avait, ou on ne l'avait pas. Sa lacune l'ulcérait même maintenant. Edward avait plus d'intuition qu'elle, et il était un homme. Mais que pouvait-elle faire ? Aucune quantité de yoga ou de méditation ne pourrait faire apparaître un don là où il était absent.

Dans la cuisine, Tanya passa ses mains sur le bord étincelant de l'évier en acier inoxydable, le long du comptoir immaculé. La première fois qu'elle avait été invitée à Forks pour rencontrer les parents d'Edward, elle s'était sentie rejetée quand on l'avait envoyée résider dans le cottage au lieu de la grande maison. C'est seulement avec les explications délicates d'Edward qu'elle avait appris que Carlisle et Esmée voulaient simplement faire plaisir à leur fils, qui aspirait à la tranquillité. Même dans son enfance, il était plus à l'aise au cottage.

Tanya n'en avait pas fait cas une fois qu'elle avait réalisé qu'ils n'avaient pas besoin d'être silencieux durant la nuit. Il n'y avait personne dans les parages pour entendre ses cris d'extase, et elle profitait indéniablement de cet avantage.

Ses joues rougirent à ce souvenir. Edward et elle avaient fabriqué de très très bons souvenirs dans cette chambre. Ils avaient une chimie indiscutable, en dépit de leurs problèmes relationnels.

Qu'arriverait-il ce soir ? Edward avait promis que Brindille avait sa propre chambre et qu'elle y dormirait, mais après avoir passé la soirée à le regarder interagir avec la jeune femme, Tanya n'était pas sûre qu'il serait en mesure de respecter cette promesse. Elle savait que Brindille était habituée à dormir dans le lit d'Edward, mais contrairement au fait de s'asseoir sur ses genoux, dormir dans son lit n'était pas négociable pour Tanya. Si Edward ne pouvait pas faire dormir sa pupille hors de son lit, Tanya s'en irait. Ce n'était pas convenable, pas conforme à la morale. Oui, la fille avait traversé l'enfer, mais ce n'était pas la faute de Tanya, ni d'Edward. Elle devait apprendre à dormir seule. Mentalement, Tanya ajouta cela à la liste de choses qu'elle sentait que la fille avait besoin d'apprendre.

Le fait qu'Edward ne se rendît pas compte que Brindille le manipulait n'avait aucun sens. C'était un gars intelligent, et il savait soi-disant beaucoup de choses sur les gens et les relations. Il avait un doctorat en sociologie, pour l'amour du ciel ! Et malgré tout, il ne semblait pas comprendre la nature exacte de l'attachement de Brindille pour lui – probablement parce qu'il choisissait de ne pas la comprendre. Tanya n'était pas stupide, et elle se souvenait à quel point les deux derniers mois de leur relation avaient été pénibles. Ils savaient tous les deux que ça ne fonctionnait pas, mais ni l'un ni l'autre ne voulait le dire à voix haute. C'était comme s'ils pensaient que personne n'allait souffrir s'ils se taisaient. Maintenant, elle comprenait qu'il aurait été préférable de mettre fin à leur relation plus tôt, afin de minimiser la douleur et les regrets de chaque côté. À l'époque comme actuellement, cependant, Edward semblait prêt à simplement suivre le courant sans forcer quiconque, y compris lui-même, à changer. C'était un type assez aimable. Et peut-être que c'était la réponse à la question – peut-être qu'il détestait simplement tellement les conflits qu'il préférait se bercer de l'illusion qu'il n'y avait jamais de problème.

Non pas que cela fût bon pour lui – ou pour Brindille, ou pour Tanya elle-même. Faire l'autruche et se mettre la tête dans le sable ne rendait service à personne.

Regardant fixement la noirceur de la nuit, son propre reflet dans la fenêtre la fixant en retour, Tanya écouta distraitement les bruits provenant de la salle de bain. Brindille pouffait de rire doucement ; la voix d'Edward répondait avec un crépitement de mots que Tanya ne pouvait pas discerner. De façon réaliste, elle savait que la jeune femme était complètement dépendante d'Edward. Après tout, n'était-ce pas le sujet de son très long récit le week-end dernier quand il l'avait rencontrée à Seattle ? Mais l'entendre en parler et en être témoin elle-même étaient deux choses très différentes. Elle ne s'était pas attendue à la façon dont Brindille regardait Edward, ou à la dévotion absolue dans ses mains quand il la touchait. Il ne l'avait jamais, jamais touchée comme ça, elle, Tanya. Il était tellement à l'écoute de Brindille, tellement tendre avec elle, et néanmoins tellement aveugle en même temps. Il savait qu'elle était mécontente que Tanya soit là, mais il ne savait pas pourquoi.

Eh bien, Tanya le savait. Brindille ne l'aimait pas parce qu'elle voyait en elle une rivale, et d'une certaine manière c'est ce qu'elle était. Que ce soit en tant qu'amie ou partenaire romantique, Tanya monopoliserait invariablement du temps qu'Edward aurait autrement passé avec Brindille. Mais il y avait des choses dans lesquelles Brindille ne pouvait tout simplement pas rivaliser avec Tanya. Brindille ne pouvait pas intéresser Edward romantiquement. Elle ne pouvait probablement même pas être une amie – pas vraiment. Elle avait trop de besoins, et elle était trop endommagée, trop en retard mentalement. Ils ne pouvaient pas avoir une conversation intelligente. Qu'est-ce que Brindille pouvait vraiment offrir à Edward ? Autre qu'un corps chaud – qu'il ne pouvait pas baiser – Tanya était honnêtement à court d'idées. Leur relation était très unilatérale. C'était prévisible, compte tenu des limites de Brindille. Mais le fait demeurait. Qu'est-ce que cette situation apportait à Edward ? Et combien de temps serait-il prêt à continuer ?

Edward se tint tranquillement à côté du lavabo dans la salle de bain pendant que Brindille brossait ses dents et rinçait sa bouche. Elle avait fait beaucoup de progrès, apprenant à accomplir une grande partie de sa routine de toilette toute seule, mais elle refusait de prendre l'initiative à moins qu'Edward ne soit là avec elle. Elle ne voulait pas prendre son bain seule, et Edward ne sentait pas le besoin de la pousser. Pas maintenant. La visite de Tanya créait suffisamment de perturbations dans sa routine sans en rajouter.

« Petite Brindille, Trésor, » dit-il, essuyant les coins de sa bouche avec une serviette, « nous devons parler de ce qui va se passer cette nuit. Je sais que nous avons eu quelques ratés lorsqu'il a été question de dormir dans ta propre chambre, mais cette nuit j'ai vraiment besoin que tu sois gentille et que tu restes là où est ta place. »

Elle le regarda avec ses grands yeux bruns, si doux et confiants. « Mon Edward. »

« Oui – toujours. Cela ne changera jamais. Je promets. Mais tu dois comprendre, ma Chérie. Tanya est mon amie et elle va rester dans ma chambre avec moi, et les gens ne dorment pas à trois dans un lit. Donc il faut que tu restes dans ta propre chambre. Peux-tu comprendre ça ? »

Elle ne répondit pas, ce qui pouvait malheureusement signifier n'importe quoi. Habituellement il pouvait voir ses émotions si clairement, mais aujourd'hui son petit visage délicat était comme un masque vide d'expression. Il percevait de l'inquiétude chez elle, qu'il pouvait aisément imaginer être de la confusion alors qu'elle luttait pour comprendre l'apparition soudaine de Tanya, et où celle-ci se situait dans son monde.

Quand il avait demandé à Emily, en passant, comment présenter Brindille à des gens en dehors de son cercle actuel, elle avait répondu, « Avec précaution. Donne-lui le temps de les évaluer elle-même. » Si tel était le conseil, alors il allait tout bonnement laisser Brindille tirer ses propres conclusions quand elle aurait passé assez de temps avec Tanya. Elle aurait tôt fait de voir que celle-ci ne lui voulait aucun mal.

« Tu peux avoir Bête avec toi dans ta chambre, » ajouta Edward, bien que cela en soi n'eût rien de si spectaculaire. Bête dormait où ça lui plaisait, et c'était souvent avec Brindille. Elle prenait clairement son rôle en tant que compagne de Brindille très au sérieux. À part la fois terrifiante où elle s'était perdue, elle n'était jamais loin de sa maîtresse. Les rares occasions où Brindille devait quitter la maisonnette, Bête faisait de monumentales crises félines, déchirant tout ce qu'elle pouvait atteindre et miaulant sans fin jusqu'à émettre des petits sons rauques. Le salon avait besoin de nouveaux rideaux, et quelques-unes des feuilles de verdure en tissu attachées au lit de Brindille avaient été mâchouillées et griffées au point de ne plus être reconnaissables.

Peu importe. Cela en valait la peine rien que pour voir le visage de Brindille quand elle cajolait son chat. Lui procurer cette boule de poils était l'une des meilleures décisions qu'Edward avait jamais prises.

« Je ne veux pas que tu aies peur de quoi que ce soit, » poursuivit-il, cochant mentalement les choses sur sa liste. Brindille avait eu son bain, elle avait mis un pyjama propre et moelleux, ses cheveux étaient peignés, ses dents étaient brossées. Elle avait terminé sa routine de salle de bain. Il glissa ses bras autour d'elle et la souleva du meuble-lavabo. « Tu peux regarder sagement des films ou des images dans tes livres. Tu n'as pas à te mettre au lit tout de suite. Mais tu dois rester dans ta chambre, d'accord ? »

Elle demeura silencieuse alors qu'il montait les escaliers, et lorsqu'il ouvrit la porte de sa chambre, Bête sortit sa petite tête noire de sous le lit. Edward installa Brindille sur le matelas gonflable au milieu de la petite pièce et se mit à genoux à côté d'elle.

« Je sais que tu peux le faire, » dit-il. « Montre-moi combien tu peux être forte, ok ? Emily dit que nous aurions dû faire ça il y a longtemps. »

Putain, il n'aimait pas la façon dont ça se présentait. C'était sa faute, pour avoir laissé traîner les choses aussi longtemps. Elle aurait dû dormir dans sa propre chambre bien avant ça, mais il était trop faible pour faire acte d'autorité quand elle pleurait. À présent il était clair qu'il avait seulement empiré les choses. Il avait l'impression que Tanya tentait d'évincer Brindille, quand en vérité elle avait très peu à voir avec ça.

« Je me sens comme si j'avais foiré avec toi, » murmura-t-il. « J'ai l'impression de tout le temps foirer avec toi, même si la plupart du temps je n'ai aucune idée de ce que j'aurais pu faire différemment. Cette fois-ci, je sais. »

Brindille l'observa avec méfiance tandis que Bête grimpait sur ses genoux. Elle la ramassa et la colla contre sa poitrine, serrant étroitement la boule de poils. Ça semblait extrêmement maladroit, mais Bête cligna des yeux béatement et se mit à ronronner. Ses pattes avant s'affairèrent, gauche, droite, gauche, droite, pétrissant le vide.

« Gentil Edward ? »

« Parfois, je m'interroge à ce sujet. » Il glissa une main dans ses longs cheveux humides. « Tu sais que je t'aime. Je ne sais pas – peut-être que je ne suis pas tellement bon à le montrer. Je ne sais pas comment être ferme. » Il se pencha en avant, heurtant son front avec le sien. Bête tendit une patte, caressant sa joue.

« Dormir ? »

« Oui, mais tu dors ici cette nuit. Putain, je suis désolé. » Il inspira alors qu'elle expirait, une douce bouffée de menthe sur son nez et sur sa peau. Pourquoi était-ce si difficile ? Pourquoi ne pouvait-il pas l'avoir fait un mois plus tôt ? Ça n'aurait pas d'importance, alors, s'il voulait que Tanya dorme dans son lit avec lui.

« Bête ? »

« Oui, tu peux garder Bête avec toi. »

« Edward ? »

« Non. Je vais dormir de l'autre côté du couloir. » Il pointa la porte ouverte avec son doigt. « Dans ma chambre. Tu vas rester ici, dans la tienne. »

Le visage de Brindille se chiffonna dans un froncement de colère. De toute évidence, maintenant elle comprenait ce qu'il voulait dire. « Non. »

« Si. »

« Non, Edward. » Elle secoua la tête furieusement. « Non ! »

La douleur dans son cœur augmenta de façon exponentielle en voyant la crainte dans ses grands yeux bruns. Comment pourrait-il faire ceci ? Mais aussi, comment ne le pourrait-il pas ? Il n'était pas stupide ; s'il ne pouvait pas garder Brindille hors de sa chambre à lui, Tanya partirait et il ne voulait pas que ça se produise. Il avait besoin de quelqu'un dans sa vie pour le garder équilibré et sain d'esprit, et Emmett ne pouvait pas être cette personne quand ils étaient au milieu d'une dispute. Jasper était trop occupé avec le travail, et il n'avait jamais été très proche d'Alice. Esmée et Carlisle étaient merveilleux, mais ils n'étaient pas des amis.

« Ne me déteste pas, » l'implora-t-il, bien que la partie logique de lui fût certaine que Brindille ne pouvait pas le haïr, peu importe à quel point il se montrait ferme. Elle n'en était tout simplement pas capable. Le cœur d'Edward, toutefois, n'était pas aussi facile à convaincre. Il se brisait chaque fois qu'il la voyait au bord des larmes.

« Tanya ? » Demanda-t-elle, ses yeux oscillant vers l'embrasure de la porte et retournant sur lui.

Edward était fatigué. Fatigué d'avoir mal, et de causer du mal. « Tanya va dormir là-bas avec moi. »

Brindille secoua de nouveau la tête avec fureur. « Tanya, » dit-elle, et elle tapota le petit lit immaculé dans lequel elle n'avait pratiquement jamais dormi. « Brindille. » Elle indiqua le corridor au-delà de la porte, où la chambre d'Edward se trouvait.

Il ne put s'empêcher de rire malgré le malaise qui l'habitait. « Merci pour la suggestion, mais ça ne va tout simplement pas fonctionner cette fois. Ce n'est pas seulement à propos de Tanya. Ceci est ta chambre, et tu dois apprendre à y dormir. »

« Non. » Elle secoua résolument la tête.

« Laisse-moi essayer ? » Dit une voix féminine. Edward tourna la tête. Tanya se tenait sur le seuil, grande et blonde, ses pieds nus s'enfonçant dans le tapis. Elle tenta de sourire à Brindille, mais il y avait quelque chose qui clochait dans son sourire. Edward ferma les yeux sur l'étrangeté du geste. Elle essayait, après tout. « Brindille, » dit-elle, « je sais que tu aimes bien Edward. »

« Mon Edward, » répliqua Brindille, ses yeux marron scintillant avec détermination. « Mon Edward. »

« Je ne sais pas, » continua Tanya, tapotant son menton avec un doigt dans un geste exagéré. « Je pense que si tu l'aimais vraiment, tu ferais ce qu'il dit. Ça lui donnerait une preuve que tu l'aimes. »

« Je ne sais pas si elle peut comprendre – » commença Edward, mais il s'arrêta quand les yeux plissés de Brindille s'écarquillèrent. Il la regarda alors qu'elle luttait pour comprendre les paroles de Tanya, cherchant à relier les morceaux qu'elle comprenait avec ceux qu'elle ne saisissait pas. Au bout d'un moment, sa lèvre inférieure frémit.

« Mon Edward ? »

Bien que sa première impulsion était de la réconforter, Edward s'exhorta à stopper et regarda Tanya à la place. Tanya avait au moins réussi à faire en sorte que Brindille l'écoute au lieu de juste refuser d'accepter ce qu'il lui disait.

« Seulement si tu te comportes bien. »

Tanya ne disait pas du tout la vérité – il était l'Edward de Brindille de façon inconditionnelle, peu importe ce qu'elle choisissait de faire. Même si elle faisait la plus grosse crise de sa vie, il ne cesserait pas de l'aimer. Il ne pouvait pas. Mais Brindille était silencieuse et immobile, et elle n'argumentait plus. Elle déglutit, le visage blanc, et jeta un regard entre Tanya et Edward. Bête se débattait contre son emprise plus serrée, et elle laissa tomber le chat sur ses genoux. Avec un coup d'œil vers Tanya, Bête se faufila de nouveau sous le lit.

« Peux-tu être gentille et rester ici ? » Interrogea Tanya.

Brindille eut un souffle saccadé qui souleva sa maigre poitrine. « Être gentille, » murmura-t-elle. « Rester. »

Il y avait quelque chose d'étrange dans sa voix. Mais elle n'argumenta pas et n'essaya pas de quitter la chambre. Edward se sentait piégé entre deux choix : la réconforter ou laisser cela se produire. Il fallait que ça arrive. Quoiqu'il n'approuvât pas la coercition, Tanya obtenait des résultats. Des résultats que lui-même n'avait pas réussi à obtenir. Et s'il continuait de dorloter Brindille, elle n'apprendrait jamais. N'était-ce pas ce qu'Emily lui disait toujours ? Que la tendresse avait ses limites, et que parfois le mot 'Non' était nécessaire ? Brindille ne pouvait pas comprendre pourquoi il voulait qu'elle soit dans sa propre chambre et que Tanya soit dans la sienne, mais était-ce vraiment important ? Dans quelle mesure était-il nécessaire d'expliquer ? Sa pauvre petite Brindille avait l'air misérable, mais elle n'allait jamais accepter la séparation sans rechigner, peu importe comment celle-ci se présentait. Peut-être que laisser Tanya être 'la vilaine' n'était pas si terrible.

« Voilà qui est bien, » déclara Tanya avec un hochement de tête. « Bonne nuit, Brindille. » Elle lui offrit un autre sourire un peu faux.

Brindille ne répondit pas.

Edward expira lentement. Ceci semblait de plus en plus être une mauvaise idée, mais d'autre part, Brindille était silencieuse au lieu de rouspéter. Cela devait arriver, se dit-il. Elle avait besoin de dormir dans sa propre chambre. Ce n'était pas à cause de Tanya, vraiment. C'était pour son propre bien.

« Tu es si gentille, » murmura-t-il, déposant un baiser au sommet du crâne de Brindille. Elle sentait le shampooing qu'Alice lui avait acheté, suave et fruité. C'était son odeur spéciale. « Je t'aime, Chérie. Dors bien, d'accord ? »

Ses yeux toujours immenses dans son visage pâle, Brindille demeura silencieuse.

ooo

Tard.

Sombre.

Dans sa chambre, la porte fermée, Brindille écoute les bruits de l'autre côté du couloir. Elle croit reconnaître ces sons. Ils lui rappellent – c'est-à-dire, certains d'entre eux lui rappellent – les choses que celui à qui elle appartenait aimait faire à son corps quand elle vivait avec lui. Il allait et venait en elle, entrait et sortait, et ça n'avait pas d'importance que ça lui fît mal et qu'il lui arrivât parfois de saigner. Tout ce qui importait était de le satisfaire. Elle avait très vite appris à rester immobile et à le laisser faire ce qu'il voulait, parce que si elle n'obéissait pas, il la frappait et continuait quand même d'aller et venir en elle. Se débattre n'en valait pas la peine.

Mais elle ne croit pas qu'Edward puisse jamais faire mal à qui que ce soit, pas même à Mauvaise Tanya, la nouvelle femme que Brindille n'aime pas. Edward est bon. Edward est doux. Alors peut-être qu'elle se trompe au sujet des bruits ? Elle peut entendre Mauvaise Tanya rire. Parfois, Brindille pleurait pendant le va-et-vient, mais jamais elle ne riait. Elle ne savait pas qu'elle pouvait rire avant d'être avec Edward. Rire est une bonne chose, alors peut-être qu'elle a tort au sujet des bruits. Ils ne peuvent pas être des bruits d'entrer et sortir, parce que ça c'est mauvais, et les rires sont bons.

Parce qu'elle est confuse, et parce qu'Edward lui manque, Brindille tend la main et éteint la lumière dans sa chambre réconfortante inspirée du Pays imaginaire. Elle ouvre la porte et sort en rampant dans l'obscurité du couloir. Devant elle se trouve la porte fermée de la chambre d'Edward. Il aime dormir avec la porte fermée. Brindille est habituée à ça, aussi ne se sent-elle aucunement coupable tandis qu'elle tourne silencieusement la poignée et ouvre la porte de quelques centimètres.

Il fait noir à l'intérieur, juste comme dans le couloir. Ses yeux ne se sont pas encore adaptés à l'obscurité, si bien que les ténèbres veloutées qui se profilent devant elle l'empêchent de distinguer quoi que ce soit. Mais Brindille lève son petit nez, et après une respiration, elle n'a pas besoin d'attendre que sa vue s'acclimate. L'odeur, même si elle est faible depuis le seuil, frappe sa mémoire avec la force d'une massue. C'est l'odeur du va-et-vient, l'odeur qui arrivait quand celui qui la possédait entrait et sortait de son corps. Son corps à lui sentait, puis le sien sentait, et le bruit du va-et-vient les entourait. Il le faisait partout dans la maison, mais toujours sur le plancher. Jamais sur le lit, parce qu'elle n'était pas autorisée à aller sur le lit. Si jamais elle allait sur le lit, il la fessait, encore et encore.

Tanya glousse. « Mmm… » Souffle-t-elle, un faible gémissement de plaisir physique.

Brindille ferme la porte aussi silencieusement qu'elle l'a ouverte.

De retour dans sa chambre, elle allume la guirlande de petites lumières scintillantes au plafond et se recroqueville sur son matelas gonflable. Elle tremble légèrement bien qu'elle ne le réalise pas, et elle se drape d'une couverture polaire moelleuse. Bête renifle son nez, et Brindille reste immobile afin que la chatte passe sa petite langue rugueuse comme du papier de verre sur le bout de son nez. Somnolente, Bête se réajuste sur le matelas et ferme les yeux, vibrant doucement d'un ton apaisant. Brindille l'attire plus près d'elle, frottant son visage dans la fourrure noire miteuse. Elle aime ce qu'elle ressent en étreignant son chat, et elle aime le fait de savoir que Bête l'aime en retour. Bête ne parle peut-être pas avec des mots comme Edward, mais Brindille la comprend tout aussi bien. Je suis ici avec toi est ce que cette vibration signifie en ce moment. Je suis endormie, alors je n'ai pas peur. Si je n'ai pas peur, tu ne devrais pas avoir peur non plus.

Bête est bonne pour savoir quand avoir peur, alors Brindille essaye de lui faire confiance.

Ce n'est pas facile.

Allongée sur son matelas, la couverture tirée jusqu'au menton, Brindille sait où elle est. Mais en même temps, son esprit vrille et tourbillonne, des souvenirs remués en guerre avec les murs qu'elle a érigés pendant si longtemps. Cette odeur… Les bruits de va-et-vient…

Elle n'aime pas du tout le va-et-vient, mais jusqu'à ce qu'elle se réveille dans la vie d'Edward, c'était la seule chose que les hommes voulaient d'elle, se rappelle-t-elle. Aller et venir dans sa bouche, aller et venir entre ses jambes. C'est ce que celui à qui elle appartenait voulait, et puis Mauvais James, quand il l'a enlevée. Dr Gerandy aussi, bien que ses souvenirs de lui soient très vagues, comme le souvenir d'un rêve. Tout ce qui est arrivé avant qu'elle devienne la possession de l'homme aux tatouages est flou dans son esprit. Ça nage comme des poissons qui chatoient avec des reflets argentés d'une clarté plus nette ici et là, puis ça replonge dans l'abîme où ça ne montre qu'une ombre à peine visible. Elle pense savoir que le Dr Gerandy est une personne réelle, mais seulement parce qu'Edward et Emmett l'ont emmenée à sa maison et qu'elle a été en mesure de voir, de sentir, et de toucher.

Père ne voulait pas faire le va-et-vient avec elle. Il s'est fâché contre elle parce que le Dr Gerandy la forçait à le faire. Il a crié après elle puis il l'a enfermée à l'extérieur et n'a pas voulu la laisser rentrer. C'est à ce moment-là que son 'propriétaire' est apparu, qu'il a donné des papiers verts au Dr Gerandy, et qu'il l'a emmenée avec lui.

Elle ne se souvient pas vraiment de ce qui est arrivé après ça. Elle a juste vécu avec l'homme à qui elle appartenait. Il la faisait ramper et lui donnait de la nourriture dégueu qui avait un goût horrible et lui donnait mal au ventre. Si elle parlait ou marchait, il la battait et l'enfermait dans une pièce noire pendant un très long moment. Finalement elle a cessé de parler, même dans sa tête. Maintenant elle se rappelle, ou pense se rappeler qu'elle se tenait debout sur deux pieds comme Edward, Rose et Esmée. Elle parlait. Père lui faisait mémoriser de longues chaînes de mots qu'elle ne comprenait pas.

Il y a tellement de choses qu'elle ne comprend pas, même maintenant.

Pourquoi Père voulait-il qu'elle parle, mais l'homme à qui elle appartenait ne voulait-il pas ? Pourquoi son propriétaire voulait-il aller et venir dans son corps, mais pas Père ? Pourquoi est-il si difficile de se souvenir ? Pourquoi ne peut-elle pas dormir recroquevillée sur la poitrine d'Edward cette nuit, et pourquoi Tanya fait-elle des bruits de contentement si Edward fait le va-et-vient ?

Le son rythmique du lit s'arrête à un certain moment, mais Brindille n'est pas prête pour dormir. Elle veut tellement comprendre, mais le langage est encore une barrière, et les gens un mystère. Elle a offert son corps à Edward avant, et il le refuse toujours. Elle pensait que peut-être qu'il n'aimait pas le va-et-vient pour une quelconque raison, mais il le fait actuellement avec Tanya. S'il le fait avec Tanya et pas avec elle, est-ce que ça signifie qu'il aime mieux Tanya ? Ou est-ce que ça signifie qu'il aime mieux Brindille parce qu'il ne veut pas lui faire de mal ?

Mais cela n'a pas de sens, parce que Tanya ne semble pas avoir mal. Elle semble heureuse. Le va-et-vient ne rend pas Brindille heureuse. Ça fait mal et elle déteste ça, mais elle laisserait Edward le faire s'il le voulait parce qu'elle l'aime davantage qu'elle ne déteste le va-et-vient.

Et pourquoi Tanya est-elle ici, de toute façon ? Est-ce tout simplement parce qu'Edward veut aller et venir ? Pour Brindille, c'est une raison stupide. Mais les gens font beaucoup de choses qu'elle ne comprend pas, alors peut-être que c'est le cas. Elle glisse ses doigts dans la douce fourrure de Bête, et la vibration dans la poitrine du chat double d'intensité. Bête ne la rend pas confuse. Bête est simple, comme Brindille elle-même.

Avec un petit soupir, Brindille enfonce encore plus son épaule pointue dans le matelas d'air sous elle. Elle se blottit plus profondément dans sa couverture, songeant à Rose qui lui manque. Rose n'est pas aussi déroutante que d'autres personnes. Elle essaye très fort de comprendre ce dont Brindille a besoin. Parfois c'est un câlin, et parfois c'est une explication. Rose lui a appris tellement de choses, et Brindille souhaiterait qu'elle puisse tout lui expliquer. Mais Rose et Edward sont fâchés l'un contre l'autre, et Rose ne vient plus la voir. Elle vient seulement si Edward n'est pas là. Brindille ne comprend pas pourquoi, mais elle le remarque. Même quand elle ne comprend pas, elle prête attention.

Ses souvenirs tourbillonnent autour d'elle, et Brindille n'aime pas ça. Elle souhaiterait que tout disparaisse. Si elle pouvait, elle effacerait tout ce qui s'est passé dans sa vie avant qu'elle ne se réveille dans cette maisonnette, en sécurité avec Edward. Rien n'était bon avant Edward. Rien n'était sans danger. La façon dont elle a vécu avant Edward n'était pas normale, mais elle ne le sait pas. Tout ce qu'elle sait c'est que beaucoup de gens lui ont fait du mal, et il n'y a qu'Edward qui l'ait toujours gardée en sécurité. À présent que Tanya est ici, et qu'elle dort dans son lit, Brindille se demande s'il va l'oublier. Peut-être qu'il ne voudra plus être son Edward ? Peut-être que Tanya est là pour la remplacer ? Silencieuse dans le cottage maintenant silencieux, Brindille se demande ce qu'elle a fait de mal, et ce qu'elle peut faire pour arranger les choses. Comment peut-elle prouver à Edward qu'elle l'aime et qu'elle a besoin de lui ? Tanya n'a pas besoin de lui.

Mais peut-être qu'Edward est fatigué de prendre soin d'elle ? Peut-être qu'il aime Tanya parce qu'elle n'a pas besoin de lui ? Tanya est beaucoup de choses que Brindille n'est pas. Elle est grande et forte. Elle marche et elle parle. Elle rit quand il va et vient, et elle n'a pas peur. Peut-être que c'est ce qu'Edward veut. Après tout, il l'a laissée préparer le dîner avec lui, et maintenant elle dort dans son lit. Brindille n'a pas fait le dîner, et à présent elle est seule avec Bête.

Brindille veut être bonne pour Edward. Elle aime le faire sourire. Parfois elle devient confuse à propos de ce qu'il veut, mais ceci semble assez clair pour elle : il aime Tanya plus qu'il ne l'aime en ce moment. Elle serait exactement comme Tanya si elle le pouvait, mais elle ne sait pas comment.

Elle pense qu'il est peut-être possible d'apprendre, néanmoins. Tanya pourra alors rentrer chez elle, et tout sera exactement comme avant.

Mille mercis à mlca66 pour avoir pris le temps de relire ce chapitre.

J'aimerais vous souhaiter à tous (toutes) une très bonne année 2016.

À bientôt.

Milk