Acte 50 : Comment tu me trouves !

« Tu me trouves comment ?
— Je t'aime, Renji. »

Un instant, Renji est confus. Peut-être que j'ai pas posé la question que j'ai cru avoir posée ? Mais il est certain de ce qu'il a demandé, et la réponse qu'il a obtenue est plutôt étonnante.

Qu'est-ce qui, dans ce qui s'est passé précédemment a déclenché une telle déclaration ? Quelques moments plus tôt, le capitaine Unohana et sa vice-capitaine opéraient sur ses cheveux ce qui était pour lui véritablement un miracle...

Quelques moments plus tôt

Après le shampoing, la coupe, le séchage et la coiffure pour montrer à Byakuya que tout va bien, les deux jeunes femmes s'affairent maintenant à ces extraordinaires tresses. Renji ne quitte pas son reflet des yeux, émerveillé. Car impossible qu'il puisse un jour arriver à faire pareil. Je pourrais sans doute me coiffer avec une demi-queue de cheval bien nette, si je prends le temps de me faire un brushing chaque matin...
Tout de suite après cette pensée, Renji sourit à son jumeau dans la glace : « Soyons réaliste, je suis condamné à la queue de cheval et aux cheveux tout fous... à moins que Byakuya n'apprenne à faire ce genre de tresses et ne me coiffe chaque matin... »

Cette perspective est déjà plus joyeuse que celle de se lever une heure plus tôt pour se coiffer, même si elle ne lui paraît pas plus réaliste...
Et, de pensée en pensée, le temps passe sans que Renji s'en aperçoive alors que les coiffeuses tressent ses cheveux.

Petit à petit, il voit sa coiffure prendre forme et son aspect se modifier. Lissés et assouplis par le séchage, ses cheveux se laissent domestiquer. D'habiles petits doigts s'activent sur chaque côté de sa tête. Il en sent le chatouillement intermittent. Comme il a déjà l'habitude de tirer ses cheveux en arrière, la légère sensation de tiraillement produite par les tresses serrées ne le gêne pas, elle est plutôt rassurante, le gage que ses cheveux ne décideront pas soudain de reprendre leur liberté et de rebiquer en tout sens.
Byakuya s'est mis à marcher de long en large derrière lui. Son visage est sévère, et à nouveau, Renji se demande quelles idées peuvent traverser son noble esprit pour faire une tête pareille. Comme il ne voit aucune raison qui expliquerait cette inquiétude, il renonce à le comprendre et se concentre à nouveau sur sa coiffure qui gagne de l'allure. À présent que la mèche enroulée sur son front est tressée elle aussi, il a une meilleur impression du résultat final.

Lorsque Retsu et Isane s'écartent, leur labeur accompli, Renji ne peut pas retenir son sourire. Il se plaît bien ainsi. Cela change, même si cela fait un peu bizarre de ne plus avoir l'épaisseur et la hauteur de son impressionnante masse de cheveux réunie en une queue de cheval au dessus de sa tête. Un chapeau! Il me faut un chapeau pour compenser ! réalise-t-il, réjoui à cette idée. Et comme il n'est pas vraiment du genre réservé, il s'exclame :

« Si ça se trouve, comme cela, le tricorne m'ira bien ! »

Ensuite, Byakuya a l'air rasséréné et retourne s'asseoir sur sa chaise. Il reste maintenant à affronter l'épreuve du maquillage, et ce n'est pas vraiment une perspective bien agréable. D'autant plus lorsque le le capitaine Unohana mentionne "les imperfections" de son visage. Renji remarque alors le regard de son amant sur lui.
Les cicatrices de leur combat pour la vie de Rukia... Le moment où il a juré de faire reconnaître sa valeur à son capitaine et sa volonté à ce frère indifférent, avec ses derniers lambeaux de force, avant de tomber, écrasé par la puissance des coups de cette figure impitoyable ; si proche de la mort...
Un bref instant, il voudrait effacer cette tristesse de leurs cœurs, mais elle fait partie de leur histoire à tous les deux. Leurs zanpakutôs dressés l'un contre l'autre, Senbonzakura qui broie sa chair, la lame de Zabimaru levée pour atteindre le cœur de Byakuya... ce souvenir est la première pierre de leur relation. Il compte autant que celui du couloir dans le manoir Kuchiki, il y a deux jours, quand il a écouté Byakuya lui chanter ses "Je t'aime". Alors, il se contente de répondre à son regard, et s'arme de courage pour se laisser maquiller.

Il échappe au mascara avec un grand soulagement, endure la sensation de la couche de fond de teint sur sa peau, s'habitue aux nouvelles odeurs, lourdes de parfums inconnus, s'amuse du chatouillis des poils de la houppette sur sa peau, et même de son nom : "houppette". Cela le fait rire, ses épaules tressautent, et le capitaine Unohana le réprimande : « Tiens-toi tranquille, Renji ». Puis il a un geste de recul à l'approche du crayon noir, qui déclenche un : « Ne bouge SURTOUT pas, Renji » de sa féroce maquilleuse. Il ronchonne : « Plus facile à dire qu'à faire ! » mais se garde bien d'émettre la protestation à haute voix, et s'efforce de suivre à la lettre les conseils que dans leur bonté, les jeunes femmes lui offrent. Il regarde sagement "bien en face" et "SURTOUT PAS le crayon''.
Le capitaine Unohana procède avec expertise et rapidité, et au final, constate Renji, une fois qu'on a rendu les armes et qu'on remet son sort entre les mains de la dame, c'est bien moins effrayant qu'on pourrait le croire. Enfin, il fronce les sourcils devant le fard à paupière qu'apporte Isane, car il ne tient pas à avoir les yeux colorés de bleu ou de vert, ou d'aucune autre couleur. Bien sûr, cela ne convient pas non plus à son exigeante maquilleuse : « Détends-toi et ferme les yeux Renji. » Il ne lui reste plus qu'à faire confiance, encore... Il découvre que se faire maquiller, c'est un peu comme se faire couvrir les arrières : on remet sa vie entre les mains d'autrui, ou du moins, c'est l'impression qu'il a. Pas étonnant que Byakuya ait paniqué : il déteste perdre le contrôle.
Digression philosophique mise à part, il sent des touches légères qui lui font papillonner les paupières et froncer le nez lorsque Retsu farde délicatement ses yeux, puis le moment est venu de les ouvrir.

Il est sérieux lorsqu'il découvre son nouvel aspect. Son maquillage est tout en subtilité, le contour de ses yeux n'est pas coloré mais légèrement ombré, et il s'émerveille de l'impression lumineuse que, par contraste, son regard donne. Son visage est comme éclairé et affiné. Il porte les doigts à sa joue, sent la texture différente du fond de teint et de la poudre sous ses doigts, et cherche sans les voir, les petites cicatrices familières...

Retsu et Isane commencent à ranger le matériel éparpillé dans la pièce. Il se lève et ôte la cape de protection qu'il porte aux épaules, puis va rejoindre Byakuya devant sa chaise.

x-x-x

« Tu me trouves comment ?
— Je t'aime, Renji. »

Renji est toujours confus. Attention, il ne faut pas se méprendre : une déclaration pareille fait toujours plaisir à entendre, quelque soit la question, surtout quand on en a été privé si longtemps, mais des fois – juste quelque fois, pas tout le temps – on voudrait entendre autre chose, la bonne réponse à la question posée, par exemple...

Renji lève les yeux au ciel, hésite sur la conduite à tenir, se souvient de la tristesse lancinante nichée dans le cœur de son amant, des complexités qui habitent son esprit, de la contradiction de ses sentiments, piégés entre l'honneur et le devoir... de la capacité de Byakuya à prendre sur lui, à agir avec correction, avec responsabilité en toutes circonstances... et s'avoue vaincu par le romantisme qui se dégage de lui, cet amour aussi puissant qu'il doit rester secret, cet amour qu'il lui déclare maintenant, hors de propos, devant deux femmes qui, même si elles sont sûrement au courant de leur relation maintenant que le pot aux roses a été dévoilé à Kenpachi Zaraki, amant de Retsu Unohana, n'en n'ont jamais été témoin.
Le sourire gagne les lèvres de Renji, la joie inonde son cœur, et il est tout près d'embrasser Byakuya et de le serrer contre lui à l'étouffer, lorsque la porte s'ouvre !

Ishida fait irruption dans la pièce et franchit le seuil, les bras chargés de cartons.

« Bonjour ! Alors, comment est cette coiffure ? Oh, quel changement ! C'est pas mal... pas mal du tout... Hum, on dirait que tu vas pouvoir porter un chapeau, Abarai. J'ai apporté ceux que tu as essayés hier, on va pouvoir se rendre compte. »

L'ouragan quincy est là. Byakuya regarde toujours Renji comme si ce qu'il venait de lui confier expliquait tout et qu'il n'y avait besoin de rien dire d'autre. Malheureusement, ce qui pourrait se dire ou se faire devra attendre. Le sourire de Renji se transforme en une grimace penaude. Puis il laisse là son amant, sa déclaration d'amour, et sa propension à se faire adorable au point d'être embrassé, et se tourne vers l'arrivant dans l'intention d'essayer le fameux tricorne.

x-x-x

Le béret à plume de paon ne va décidément pas, conclut Byakuya, trop doux pour son allure... à la rigueur, le chapeau mou à larges bords, mais il cache trop son visage... Non, s'il faut absolument un chapeau à d'Artagnan, le mieux serait, par extraordinaire, le tricorne...

Byakuya hoche la tête, comme s'il ne pouvait pas y croire.

« J'étais encore indécis pour le pourpoint, mais maintenant, je n'ai plus aucun doute, il te faut du cuir, Abarai ! déclare le Quincy.
— Du cuir ? Comme Rochefort ? demande Isane, dubitative.
— Non, trop sombre et trop couvert. Je pense à une teinte plus claire, chaude, et à une encolure dégagée.
— Oh, je vois... »

Les deux couturiers se lancent dans une discussion animée, et Ishida sort son habituel carnet de croquis et se met à dessiner sur la chaise que Byakuya vient de libérer.

« Bon, je vais vous laisser, décide-t-il presque aussitôt. Il faut que je me dépêche si je veux avoir terminé pour demain. Venez-vous aussi, Kotetsu-san ?
— Puis-je aller les rejoindre, capitaine ?
— Vas-y, Isane, je terminerai ici. »

Aussi rapidement qu'il est arrivé, le jeune créateur de costumes débordé rassemble ses chapeaux, mais avant de partir, il se retourne une dernière fois :

« Ah, au fait : avec l'équipe couture, on essaie de voir comment vous pourriez vous évanouir dans les bras de Rukia. On vous tiendra au courant si on arrive à une solution. »

Et il part. Isane le suit, tout sourire en pensant aux futures discussions qu'elle va avoir avec les autres assistantes couturières tandis qu'elles couperont, surfileront et ourleront. Hanatarô sera-t-il là également ? Il vient de plus en plus souvent nous aider. Il a pris goût aux costumes depuis qu'on lui a proposé d'habiller le seigneur Kuchiki. Il aura peut-être une idée ? Comme il est petit, il doit avoir l'habitude avec les patients...

La porte refermée, Byakuya reste estomaqué. Combien de personnes sont-elles au courant de ce problème ? s'inquiète-t-il. Si Uryû Ishida l'est, c'est très certainement à cause de la conversation entre Renji et tante Birei de ce matin, mais après cette séance de couture, je crains le pire...

Cependant, comme si de rien n'était, Retsu et Renji discutent :

« Tu veux rester coiffé ainsi jusqu'à demain, Renji ?
— Je peux ?
— Oui, les tresses devraient tenir : elles sont assez serrées. Tu n'auras qu'à les défaire si ce n'est pas le cas. »

Avec un plaisir renouvelé, Renji se retourne vers Byakuya et insiste : « Alors, comment tu me trouves ? », mais au même moment, Retsu, en ayant fini avec lui et la coiffure, déclare à son capitaine : « Capitaine Kuchiki, Kenpachi passera vous voir en fin d'après-midi : il désire revoir son texte avec vous. »

Bien évidemment, ne s'étonne guère Renji, c'est l'information de la venue du capitaine de la onzième division qui a la préférence par rapport à sa question qui, décidément, ne trouve pas de réponse, et il se retrouve relégué en arrière-plan. Se faisant une raison, il écoute l'échange :

« Zaraki ? À la sixième division ? interroge Byakuya, incrédule.
— Oui, confirme Retsu avec une sourire un rien gêné. Je vous remercie du temps que vous lui accordez. Nous vous en sommes infiniment reconnaissants, tous les deux. Comme vous le voyez, je suis assez occupée moi-même...
— Je vous en prie, c'est bien normal, entre collègues Shinigamis faisant partie de la même troupe de théâtre... »

Renji n'en croit pas ses oreilles et observe Byakuya suspicieusement. Que cache cette soudaine amabilité ?

« À propos, j'aimerais vous demander un service », continue son amant.

Renji est toute ouïe ! Or Byakuya s'interrompt et s'adresse maintenant à lui :

« Renji, pourrais-tu nous laisser ?
— Hein ? »

Qui ne serait pas confus ? Et déçu de ne pas être écouté ? Et irrité d'être tenu à l'écart ?

« J'ai à parler avec le capitaine Unohana et je préférerais que tu ne sois pas témoin de notre conversation, explique alors son capitaine, avec son manque de délicatesse coutumier. Rentre à la division et commence ton travail. Je te rejoindrai pour le déjeuner. »

Il n'y a pas de place à l'argumentation dans cette tonalité autoritaire. Renji doit s'incliner, mais son humeur s'est assombrie et la colère n'est pas loin. Que peux confier Byakuya au capitaine Unohana qu'il ne pourrait pas entendre ?

« D'accord, je vais vous laisser, mais avant, est-ce que tu vas ENFIN me dire comment tu me trouves !? »

Il regrette aussitôt d'avoir élevé la voix, parce que son noble amant s'approche, toute dignité, sérénité et grâce, absolument imperméable à son caprice, et caresse doucement de son pouce ses tresses sur la tempe :

« Tu me surprends constamment, Renji. Et je trouve à ces tresses un certain style qui te convient. Tu avais l'air prêt à l'aventure, avec ce tricorne. »

Ça y est, il faut que je l'embrasse, se dit Renji, retourné comme une crêpe. Ce qu'il fait. Ensuite, et seulement à présent que Byakuya est convenablement troublé à son tour, il est prêt à sortir. Alors qu'il referme la porte sur lui, il entend :

« De quoi vouliez-vous me parler ?
— Il s'agit de cette répétition, cet après-midi, avec Zaraki... »

Acte 50 : Fin


Après ces chapitres sur la coiffure et le maquillage de Renji, je vais prendre une petite pause pour organiser la suite et refaire le lien avec le récit en cours.
Pour tout vous dire, j'ai deux idées différentes et j'hésite sur celle que je devrais choisir. Donc, une fois n'est pas coutume, il me faut réfléchir à cette histoire...
Comme j'ai reçu une correction à faire, cela va me changer les idées, et je vais en profiter pour réfléchir aux événements suivants de Au théâtre, ce soir.

Mais ne vous inquiétez pas, la séance d'habillage de Renji est déjà toute prête dans ma tête :D

Je vous dis donc à mardi pour la suite de ces aventures théâtrales. Pour vous faire patienter, je vous livre les titres, provisoires, des deux prochains chapitres :
"Un après-midi théâtral à la sixième division"
"Le Gotei à la rencontre de d'Artagnan"

Tout un programme...

PS : j'espère que l'irrégularité de la publication ne nuit pas trop à votre plaisir. De si courts chapitres auraient besoin d'être publiés à une fréquence régulière et rapprochée, un peu comme un feuilleton journalier, et c'était l'idée, au départ. Mais c'est parfois incompatible avec une vie quotidienne qui ne tourne pas autour de l'écriture :)