Chapitre cinquante et un

Londres, vendredi 14 août 1801.

– Monsieur Bennet ?

Edward Bennet se tourna pour faire face à Joss Kennedy.

– Que puis-je pour vous monsieur Kennedy, fit-il en le saluant.

– On vous attend dans le petit salon, répondit Kennedy. Il m'a dit que ce ne serait pas long.

Monsieur Bennet se contenta de hocher du chef tout en se mettant en route.

Il n'avait pas le moindre doute quant à l'identité du IL en question. Cela faisait quelque temps qu'il s'attendait à une convocation.

Le fait qu'Il se déplace lui-même était de bon augure.


Il se leva lorsqu'il pénétra dans la pièce.

– Monsieur Bennet !

– Monsieur d'Arcy !

IL était en grand uniforme avec plus de dorures que monsieur Bennet n'en avait jamais vu et ses bottes brillaient de mille feux. On lui avait dit que les Français raffolaient de ces nouvelles tenues outrancières et aguicheuses, et, de visu, il ne pouvait que constater que c'était effectivement le cas.

Les deux hommes se saluèrent d'une courbette respectueuse.

– Désolé de vous interrompre dans vos préparatifs de départ mais je tenais à vous rencontrer avant que vous ne partiez. J'ai une question importante à vous poser.

Monsieur Bennet fit signe à son interlocuteur de se rasseoir et prit place en face de lui.

– Et quelle pourrait bien être cette question ?

Les yeux intensément bleus de son vis-à-vis brillèrent de ce qui pouvait passer pour de la bonne humeur.

– J'aurais sans doute dû vous prévenir avant et ne pas vous prendre par surprise mais j'ai bien peur d'avoir sous estimé la discrétion de vos filles. J'étais sûr qu'au moins l'une d'entre elles vous aurait parlé de moi…

Le sourire de monsieur Bennet gagna en ampleur.

– Jane n'aurait rien dit mais ses soeurs ont été suffisamment volubiles pour me signaler et votre existence et les conclusions qu'elles tiraient quant aux sentiments que leur sœur aurait pu avoir pour vous.

Le sourcil de d'Arcy s'arqua pour marquer son intérêt.

– Serait-ce trop vous demander que d'avoir une petite idée des conclusions de vos filles ?

– A n'en pas douter, monsieur d'Arcy. Ces ragots m'ont été soumis sous le sceau de la plus stricte confidentialité et il ne saurait être question que je vous en fasse part ! Seuls les membres de l'honorable caste des pipelettes assermentées ont le droit d'être mis au courant… Le Royaume Uni saura tout de votre affaire avec Jane que vous serez toujours dans l'ignorance la plus totale.

Il lui fit une petite grimace.

– Ce sont les règles du jeu, vous serez forcément le dernier à être au courant…

d'Arcy poussa un long soupir.

– Si ce sont les règles du jeu, je vais donc devoir m'y soumettre…

Il se releva avant de regarder monsieur Bennet droit dans les yeux.

– En parlant de règles du jeu, monsieur Bennet, j'ai l'honneur de vous demander l'autorisation de courtiser votre fille aînée, Jane.

Le sourire de son vis-à-vis disparut pour laisser place à un visage extrêmement sérieux.

L'homme qui lui faisait face avait décidé de faire les choses dans les règles et il convenait donc de les prendre comme telles.

– Que se passerait-il si je vous refusais cette permission ?

– Votre fille ne me reverrait jamais, fusa la réponse de son vis-à-vis. J'ai, finalement, décidé d'être dans la plus parfaite honorabilité dans cette histoire. Je ne jouerai pas au plus fin avec vous…

– Finalement ?

Le sourire de d'Arcy revint immédiatement.

– D'après certaines règles, je crois que, ce type de renseignement doit être réservé à une certaine caste dûment assermentée. Dans ce cas bien précis, c'est vous qui serez forcément le dernier à être au courant…

Edward Bennet ne se sentit pas capable de répondre avec son humour habituel. Cet homme venait de faire une allusion presque salace à propos de son bébé à lui. De sa petite Jane, de la seule de ses filles dont il aurait été prêt à jurer que jamais, jamais, jamais, elle ne se laisserait aller à…

A quoi d'ailleurs ?

A rien du tout…

Il se força à retrouver un semblant de sérénité.

Cet homme, cet envahisseur, ce fourbe, était en train de faire des allusions gratuites pour le forcer à ne pas refuser.

– Pour en revenir à ma réponse de tout à l'heure, si vous refusez, je ne ferai rien pour la revoir. Je suis au courant de l'estime en lequel elle tient Charles Bingley et je pense que, dans certaines circonstances, il lui fera un meilleur époux que je ne le ferai jamais. Il n'est pas question pour moi d'ajouter une rupture avec ses parents à une vie de couple probablement déjà loin d'être facile…

– C'est-à-dire, fit monsieur Bennet qui sentait une vague inquiétude s'installer au creux de ses entrailles.

d'Arcy fit une grimace.

– Il faut que vous sachiez, monsieur Bennet que je n'avais pas, avant de passer à Rosings, la moindre velléité de prendre femme et encore moins de fonder une famille. Je suis un solitaire dans l'âme, monsieur Bennet et je n'ai pas de réelles aspirations familiales… Ce que j'ai eu comme famille m'a très tôt convaincu que les soi-disant vertus familiales ne sont que des légendes destinées à conforter les imbéciles et à pousser le vulgus pecum à rentrer dans le moule.
Il hésita.

– En fait, je suis un misanthrope qui ne trouve que rarement une qualité à admirer chez ses contemporains. Pour moi, l'expérience montre que les hommes sont veules et sans parole et les femmes frivoles et intéressées. Je n'avais encore jamais rencontré une être humain que je pus admirer.

Un sourire rêveur passa comme une ombre sur ses lèvres.

– Jusqu'à ce jour à Rosings où je l'ai vu. Tout dans son attitude montrait qu'elle ne savait pas ce qu'elle faisait. Que le bâton qu'elle tenait, elle ne savait pas s'en servir. Qu'elle était totalement dépassée.

Il prit une profonde inspiration et le sourire revint, un peu plus longuement.

– Mais ses yeux disaient qu'elle n'en avait cure. Qu'elle ne laisserait pas ces chenapans toucher à sa sœur ou à son amie. Et je suis persuadé que s'ils n'avaient pas eu d'armes à feu, elle les aurait arrêté.

Le sourire disparu et une moue méprisante le remplaça.

– Les armes à feu, monsieur Bennet, sont ce qui détruira le peu d'honneur qui reste dans l'espèce humaine. J'attends avec impatience le moment où elles seront suffisamment allégées pour pouvoir être mises entre les mains d'enfants.

Il fut parcouru d'un frisson.

– Vous imaginez ? Un monde où des enfants irresponsables auraient les moyens d'abattre n'importe qui leur déplairait ?

Le visage de d'Arcy redevint impassible.

– C'est le monde que demain nous prépare, monsieur Bennet. Un monde où je ne suis pas sûr d'avoir envie de vivre.

Il secoua la tête comme s'il avait voulu chasser cette vision qui le troublait.

– Je n'avais pas, devrais-je dire, envie de faire durer ce monde plus que nécessaire. Notamment pas en mettant au monde une nouvelle génération de d'Arcy… La rencontre avec votre fille a changé beaucoup de choses. Des envies que je croyais dépassées depuis longtemps ont saisi mon cœur et il m'arrive de me voir en train d'émettre ces gargouillis idiots que les pères se croient obligés d'éructer pour s'adresser à leurs enfants encore en bas âge. J'en frémis rien que d'y penser mais, d'un autre côté, l'idée que ce pourrait être un de ses enfants me donne l'espoir que, peut-être, le mauvais fond des d'Arcy pourrait, au moins un peu, être dilué. Ma vie pourrait prendre une autre direction avec elle. Plus normale selon les critères de normalités habituels. Au contraire, si elle disparaissait de ma vie, si je puis dire, celle-ci, à mon grand soulagement, redeviendrait normale selon mes propres critères de normalité.

Il fit quelques pas en direction de la fenêtre. Le soleil levant le frappa droit dans les yeux.


Edward Bennet prit grand soin de ne rien laisser paraître de ce qu'il pensait.

Il savait déjà, pour en avoir rencontré plus d'un, que ceux qu'on appelait des grands hommes étaient souvent des hommes très tourmentés, très monomaniaques. Et ce d'Arcy était le plus tourmenté de tous ceux qu'il avait rencontré.

Pas étonnant que sa petite Jane ne l'attire. Elle devait être son exact opposé. Calme là où il était impétueux, confiante là où il était méfiant, compatissante là où il était impitoyable.

En fait, comme les deux George de la famille royale, ce d'Arcy était fou…
Et il s'imaginait que sa petite fille pourrait le guérir de sa maladie.

Et, peut-être, était-ce exactement le cas.

– Ma vie passée, reprit d'Arcy, n'a rien eu de reposant ou de facile, et ma vie actuelle lui ressemble comme deux gouttes d'eau. Je doute que le futur soit plus calme. Une femme qui serait à mes côtés est donc susceptible de vivre des épisodes qui ne seront pas toujours drôles. Je ferai tout ce qui est en pouvoir et j'ai pris soin, je vous prie de le croire, de me doter de moyens considérables, pour qu'il ne lui arrive rien ! Mais nul n'est à l'abri d'un malade qui serait prêt à mourir juste pour le plaisir de me faire souffrir en me privant de l'être que j'aime.

Il se laissa aller à ricaner.

– Sans compter la politique qui viendra, plutôt tôt que tard, empoisonner notre existence.

Monsieur Bennet, observa d'Arcy et ne put que constater que le masque impassible était tombé. Il avait un homme en face de lui. Un homme avec des sentiments et des peurs. Avec des espoirs aussi et son bébé faisait partie de ces espoirs-là.

– Serez-vous franc avec elle ?

d'Arcy se retourna et Edward Bennet se reconnut dans son regard.

– Je suis toujours franc avec les gens que j'aime, répondit-il. Elle saura exactement ce qui l'attend avant de dire…

Il secoua la tête comme pour maintenir le mauvais sort à distance.

– De donner sa réponse…

Il soupira et rejoignit la table basse où il avait posé ses affaires.

– Elle ne sera pas surprise de ce qui l'attend. Je ne lui dois rien de moins…

Ses yeux transpercèrent Edward Bennet.

– Votre réponse ?

Edward Bennet décida de ne pas faire durer le suspense. Il avait en face de lui un homme qui avait besoin de savoir. Il aurait mille fois préféré que cet homme tombe amoureux d'une autre femme. Que ce soit quelqu'un d'autre que lui qui ait à confier une de ses filles à cet homme tourmenté.

Mais son propre passé lui avait appris que les émotions et les sentiments ne font pas bon ménage avec la raison. Surtout la raison des autres ! Il ne ferait pas à cet homme ce qu'on lui avait fait. Il laisserait à Jane le droit de choisir entre le banal Bingley et l'original d'Arcy.

Il y a une semaine, il aurait parié Longbourn sur Bingley. Aujourd'hui, il n'était plus prêt à jurer de rien.

– Vous avez ma permission, monsieur d'Arcy.

Il fit une tentative pour se lever mais finalement renonça. Il ne lui appartenait pas de fausser la partie qui s'annonçait. Quoi qu'il arrive, il saurait trouver des qualités chez son futur gendre

– Toutefois, vous voudrez bien m'excuser si je ne vous souhaite pas bonne chance. Je ne ferai rien pour entraver votre cour, mais j'avoue que je préfèrerai que Jane se décide pour Charles Bingley. Elle ne vivra peut-être pas une existence aussi excitante avec lui qu'avec vous, sa vie ne sera peut-être pas aussi épanouie et heureuse qu'elle pourrait l'être avec vous, mais au moins sera-t-elle plus en sécurité…

d'Arcy ne put que le regarder d'un air dubitatif.

– Même ça, ce n'est pas sûr, monsieur Bennet. Même ça, ce n'est pas sûr. Le fait qu'elle ne soit pas mienne, ne changera rien au fait qu'un certain nombre de personnes qui ne m'aiment pas apprendront que j'ai des sentiments à son égard. Je l'aime et mes actions l'ont déjà trop montré. Mon sentiment finira par être connu. Pour me faire mal, elle sera toujours la victime parfaite. C'est aussi pour ça que j'espère qu'elle voudra bien de moi. A mes côtés, elle sera mieux protégée qu'aux côtés de n'importe qui…

Il récupéra sa cape et son chapeau contenant une paire de gants blancs.

– Ceci étant, je vous dois des remerciements. Et pour votre autorisation et pour votre franchise. Je ne peux que vous promettre de tout faire ce qui est en mon pouvoir pour protéger Jane tout en la rendant heureuse.

Il fouilla sa vareuse et en sortit un pli.

– J'ai une lettre pour mon cousin, fit-il en lui la tendant. C'est une lettre officielle dans laquelle le nouveau gouvernement de Grande Bretagne requiert ses services. La tournure est polie et pourrait laisser croire qu'un choix existe. Je vous serai reconnaissant si vous pouviez le convaincre qu'il n'en est rien et qu'il est absolument nécessaire que ma famille soit à mes côtés et me soutienne inconditionnellement dans mes efforts.

Un petit rire s'échappa de sa gorge.

– Au moins officiellement… Des ennemis rodent qui sont prêts à profiter du moindre faux pas pour me faire tomber et si ça arrive, il me paraît évident qu'ils s'en prendront également à ceux qu'ils estiment, à tort ou à raison, de mon côté. Ce serait plus simple, pour tout le monde, que les apparences soient en conformité avec la réalité, mais je serais insistant pour qu'au moins les apparences soient respectées. Et cette lettre parle surtout d'apparences…

Il fit une courbette impeccable et stricte.

– Veuillez m'excuser, monsieur Bennet, mais j'ai un travail à finir.

Leurs regards se croisèrent.

– Nous nous reverrons au moins une fois, monsieur Bennet. Ce sera peut-être la dernière mais nous nous reverrons. Très bientôt…

Et, sans un mot de plus, il s'enveloppa dans sa cape et sortit.