1e année de l'ère Keiō, le 15 mai
Dans la cour du Nishi Honganji, la dixième division s'empressait autour de ses nouveaux membres. Le capitaine Tōdō était revenu la veille d'Edo. Sa mission de recrutement s'était révélée fructueuse : il ramenait avec lui une cinquantaine de recrues, dont cinq venaient d'être affectées à la dixième division.
Shino observait les nouveaux venus au milieu de ses camarades, lorsque Harada l'aperçut et l'interpella :
-Magoshi ! Les deux petits jeunes, là, ont ton âge. Tu veux bien t'occuper d'eux jusqu'à ce qu'ils soient habitués à la vie d'ici ?
-Très volontiers, capitaine ! s'écria Shino ravie.
-Tu peux m'appeler Harada-san comme les autres, tu sais, remarqua son supérieur.
-Bien sûr, capitaine, acquiesça docilement Shino.
Harada poussa un soupir de découragement, qui déclencha l'hilarité de Hayashi.
Les deux garçons désignés par Harada se détachèrent de leur groupe et se rapprochèrent de Shino. Le premier, un jeune homme aux yeux pétillants de malice et au large sourire, s'inclina devant la jeune fille.
-Je m'appelle Ogawa Satarō. Je suis enchanté de faire ta connaissance.
Son camarade, un garçon à l'air calme et déterminé, l'imita.
-Mon nom est Furukawa Kōjirō. Je me recommande à ta bienveillance.
-Magoshi Saburō, fit Shino en s'inclinant à son tour. Je suis tellement content d'avoir des camarades de mon âge. Je commençais à en avoir assez d'être considéré comme le bébé de la division, poursuivit-elle avec entrain. Vous verrez, il y a une très bonne ambiance au shinsengumi. Et la dixième division est la plus sympathique de toutes. Notre capitaine, Harada, se soucie vraiment de ses hommes. Je ne changerais de division en aucun cas… sauf peut-être pour la sixième. Ou la deuxième, ajouta Shino après réflexion.
Ses interlocuteurs échangèrent un sourire.
-Nous avons deux vice-capitaines, Hayashi Shintarō et Hashimoto Kaisuke, continua la jeune fille. Hayashi est gentil et il a le sens de l'humour, vous pouvez discuter avec lui sans problème. Hashimoto est un fervent partisan du sonnō jōi. Ne lui parlez surtout pas de Chōshū : il se précipiterait droit vers l'ouest, sabre au clair, et ne s'arrêterait pas avant d'avoir atteint la rade de Shimonoseki…
Ogawa eut un éclat de rire sonore, et Furukawa ne put s'empêcher de sourire.
-Suivez-moi, je vais vous montrer où sont nos quartiers, ajouta Shino. Vous en profiterez pour poser vos affaires.
La jeune fille conduisit ses nouveaux camarades vers le vaste bâtiment qui dominait le nord de l'enceinte du Nishi Honganji.
-Les moines du temple s'en servaient comme salle de réunion, expliqua-t-elle. Nous l'avons divisé par des cloisons pour en faire des dortoirs.
Shino et les deux garçons contournèrent le bâtiment et pénétrèrent dans la salle qui était affectée à la dixième division. Ogawa et Furukawa déposèrent leur paquetage avant de suivre leur camarade, qui leur fit faire le tour complet des lieux. Après leur avoir fait traverser le bâtiment, elle les emmena dans les deux constructions attenantes où se trouvaient les quartiers des officiers supérieurs, la salle commune et la cuisine. Elle leur présenta ensuite les bains, les toilettes et le dojo, un peu à l'écart, et leur désigna le campanile en précisant qu'il servait de prison.
-Nous avons emménagé il y a tout juste deux mois, expliqua Shino. Nous cherchions un logement plus vaste et plus proche du centre-ville. Cet emplacement nous offre l'avantage supplémentaire de pouvoir garder un œil sur les moines du Nishi Honganji. Ils sont connus pour sympathiser avec Chōshū. Après la bataille des Portes Interdites en juillet, ils auraient même donné asile à des rebelles en fuite.
-Ils ne doivent pas beaucoup apprécier votre présence, observa Furukawa.
-Pas du tout, même. Mais nous y sommes habitués, dit Shino en haussant les épaules. C'est le cas de la plupart des habitants de Kyoto.
La jeune fille ramena ses nouveaux camarades dans la cour du Nishi Honganji. Ils y croisèrent les membres de la deuxième division qui s'apprêtaient à partir en patrouille.
-Est-ce que le capitaine Tōdō vous a expliqué en quoi consiste notre travail ? demanda Shino aux deux garçons.
-Il a dit que la mission du shinsengumi était de maintenir l'ordre et la sécurité dans la capitale, répondit Ogawa.
La jeune fille approuva du chef, puis précisa :
-Pour cela, nous effectuons des rondes dans les rues de Kyoto et des perquisitions dans les lieux suspects. Nous avons un corps d'inspecteurs qui mène des enquêtes en parallèle. Nous faisons aussi des arrestations et des interrogatoires, mais ensuite nous remettons les prisonniers au gouverneur civil de la capitale.
-J'ai entendu dire qu'il y avait une autre organisation qui avait les mêmes missions que le shinsengumi, hasarda Furukawa.
Shino se rembrunit légèrement.
-Oui, il s'agit du mimawarigumi. Le groupe rassemble des serviteurs et des fils de serviteurs du shogunat, ainsi que des représentants éminents de différents clans. Leur commandant s'appelle Sasaki Tadasaburō. C'est lui qui dirigeait le rōshigumi à son arrivée à Kyoto. Mais le shinsengumi et le mimawarigumi n'ont pas le même secteur d'intervention : le mimawarigumi opère au nord de la ville, autour du Palais Impérial et de Nijō, tandis que le shinsengumi intervient au sud, jusqu'à Gojō dōri environ.
Ce que la jeune fille n'ajouta pas, c'est que depuis sa création quelques mois plus tôt, le mimawarigumi avait déjà outrepassé à plusieurs reprises ses limites officielles. Mais comme ses membres avaient un statut officiel, contrairement à ceux du shinsengumi, Kondō ne pouvait pas dire grand-chose…
