Partie I. 6 : 1000 ans – Guerrier
Il fait tout beau (À l'heure où j'écris) :) C'est chouette. Ceux qui ont oublié qui était le personnage de Taralith peuvent relire le chapitre 50 ... ou pas, en fait vous survivrez sans.
Chapitre 53 : Jour 15
— Legolas, tu t'en vas déjà ?
— Oui, je suis même en retard !
— En retard ? Tu devrais avoir honte, soupire Naëlissa. Combien de temps seras-tu absent ?
— Je ne sais pas ... Deux semaines, peut-être plus. Tiens, veux-tu me passer la tunique brune qui est à côté de toi, s'il me plaît ?
— Oh, bien sûr, répond ma sœur en me tendant le vêtement.
Voyons : une paire de chausses, une tunique de rechange, le petit poignard que Telith m'a permis d'emprunter, une provision de pain de voyage fourni par Fidya ... Je crois que tout y est. Il est plus que temps que je finisse d'empaqueter mes affaires pour aller rejoindre mes compagnons qui m'attendent dehors, maintenant. Tant pis si j'ai oublié quelque chose, je n'ai plus le temps de faire un inventaire.
— Il faut que j'y aille, Naëlissa, tu m'accompagnes ?
— Avec plaisir !
— Dépêchons-nous, alors. Medrigor va encore me faire des reproches si je les fais trop attendre.
— Il part avec vous ?
— Non. Non, je ne serai qu'avec les autres gardes.
— Ne t'en fais pas, je suis sûre que tu seras à la hauteur.
— Vraiment ? Pas moi.
Comment pourrais-je penser que mes qualités de guerrier valent celles des plus aguerris, alors qu'aux dernières nouvelles mes performances au tir à l'arc sont dramatiques, et celles au poignard pas beaucoup plus brillantes ? Medrigor a eu beau passer deux semaines à s'arracher les cheveux en s'efforçant de m'inculquer quelques rudiments de l'art du maniement des armes, mon niveau reste désespérément faible.
— Je ne comprends pas, Legolas, me disait-il encore l'autre jour. Je ne comprends tout simplement pas. Bien sûr, ça ne fait que deux semaines que nous travaillons, mais tout de même ! Est-ce que tu le fais exprès ? Tu as quelque chose à me reprocher, peut-être ?
— Mais non, je t'assure ! C'est seulement que je ne suis pas doué du tout.
— À ce point-là, tout de même ... Oh, ne me regarde pas avec ces yeux-là, tu en conviens toi-même ! Non, vraiment, c'est très étrange. Peut-être que c'est de ma faute ...
— Ne dis pas n'importe quoi, tu as entraîné d'autres Elfes par le passé et ils se débrouillent très bien, non ?
— Alors ça doit être que nous ne sommes pas efficace ensemble. Tu ne voudrais pas essayer de demander à quelqu'un d'autre de t'enseigner ?
— Oh non, s'il te plaît, je ne veux pas que tout le monde sache à quel point je suis maladroit !
— De toute façon, il faut faire quelque chose, on ne peut plus continuer comme ça. Il faut bien que tu arrives un jour à atteindre une cible à trente pieds ou à lancer un couteau sans te blesser. À mon avis, ce sont les conditions dans lesquelles nous sommes qui ne vont pas. Je ne sais pas pourquoi, mais le fait est que ça ne te réussit pas. Peut-être que tu t'épanouirais mieux dans un environnement plus réel ?
— Qu'est-ce que tu veux dire ?
— Je me demande si ça ne vaudrait pas mieux de te mettre directement au cœur des combats, plutôt que de te faire faire ces exercices qui ne donnent rien. Bon, je ne te demande pas non plus d'aller combattre sur la plaine de Dagorlad, rassure-toi ! précise-t-il devant mon air effaré. Mais peut-être qu'une petite mission de patrouille ...
— J'en ai déjà fait plusieurs.
— Oui, mais tu n'y participais que comme observateur. Cette fois, tu rejoindrais la troupe des gardes. Ils te feraient partager leur expérience, et peut-être que face au danger tes réflexes se développeront mieux. Comme ça, avec les autres gardes autour de toi tu ne risqueras pas grand-chose, et puis tu pourras faire des progrès. Qu'est-ce que tu en dis ?
J'en ai dit que j'étais d'accord, et me voilà maintenant prêt à rejoindre les soldats de la garde qui s'apprêtent à repartir en patrouille ce matin, pour tenter d'empêcher autant que possible que les noires créatures de Mirkwood ne nous envahissent. En m'empêtrant un peu entre le couteau attaché à ma ceinture, la cape que Naëlissa tient à me faire porter et la besace qui contient mes affaires, je cours vers les portes du palais pour aller les retrouver. La peur et l'excitation se mêlent dans mon esprit à l'idée de participer à cette nouvelle patrouille.
Enfin, je sors du palais et je cours à la rencontre de ces soldats à l'allure fière dans leur armure discrète mais élégante. Naëlissa me glisse rapidement quelques mots pour me souhaiter bonne chance, puis s'éloigne et me laisse seul. Sans elle, sans Medrigor ni aucun des autres Elfes qui me sont familiers, je crois que je vais vivre une drôle d'expérience. Par chance, je me rends compte que je n'arrive pas trop en retard, car notre départ ne semble pas imminent ; les gardes se reposent, rêvent en contemplant le ciel ou bien discutent en profitant de ne pas être encore soumis au joug de la discipline.
— Bonjour ... dis-je d'une voix hésitante, m'adressant à la fois à personne et tout le monde.
Quelques « Bonjour, Altesse » me répondent, accompagnés de sourires et de signes de tête amicaux. Ces gardes n'ont pas l'air trop brutaux, au moins, et je suis content de voir qu'ils ne me regardent pas avec trop de mépris. Peut-être est-ce seulement dû au fait qu'ils ne connaissent de moi que mon titre de Prince, et aucun de mes nombreux défauts ... pour l'instant. Pris d'une soudaine timidité, je vais m'installer un peu à l'écart d'eux : mieux vaut rester discret, car moins ils en sauront sur moi, moins ils en auront à me reprocher.
Il me semble qu'en fait, nous attendons pour partir que le chef de la patrouille nous rejoigne. Sans doute est-il occupé à présenter ses respects au Roi mon Père, ou bien de régler des détails d'intendance avec Telith. Tant mieux ; pour une fois que ce n'est pas moi qui arrive en dernier ... Naëlissa est beaucoup plus fiable que je ne le suis pour ce qui est de la ponctualité. De toute façon, généralement, Naëlissa mérite bien davantage son titre de Princesse que moi celui de Prince, mais allez comprendre les lois du hasard qui nous ont faits frère et sœur ...
— Altesse ? Voici Elriomir qui arrive. Vous feriez bien de vous préparer, nous allons partir très bientôt.
L'Elfe qui s'est adressé à moi a une voix chaleureuse, et je souris en le reconnaissant.
— Oh, bonjour Taralith ! Comment allez-vous ?
— Très bien, Altesse, je vous remercie. C'est un plaisir et un honneur pour notre patrouille que vous nous rejoigniez.
— Oh, un honneur ... dis-je d'un ton dubitatif. C'est surtout à moi de vous remercier de m'accueillir parmi vous.
Taralith incline la tête et me sourit, avec une petite lumière malicieuse au fond des yeux. Cet Elfe, à chaque fois que je le croise, a toujours l'air de bonne humeur. J'espère que c'est un signe que la condition de soldat n'est pas trop difficile à supporter. Comme il me l'a indiqué, Elriomir s'avance vers notre groupe en enfilant des gants de cuir sombre. Si Taralith me semble d'un naturel enjoué, Elriomir est quant à lui plus sévère. Je suppose que c'est une qualité nécessaire pour un chef.
— Compagnons, êtes-vous prêts ? demande-t-il d'une voix autoritaire.
— Oui, Elriomir, répondent les gardes en chœur.
Ils se sont rapidement mis en formation de marche, et je m'efforce de m'intégrer à leur groupe sans trop me faire remarquer. Elriomir ayant déjà mené les deux patrouilles auxquelles j'ai déjà participé, il ne prend pas la peine de signaler officiellement ma présence, et je lui en suis reconnaissant. Au fond, je trouve un certain plaisir à me fondre parmi ces soldats anonymes : dans la patrouille, la hiérarchie royale ne compte plus vraiment, et Elriomir est le seul véritable chef. Par conséquent, on n'attend rien de plus ni de moins de la part d'un Prince que d'un autre.
Nous nous mettons en marche d'un pas rapide, et bientôt le palais disparaît derrière la frontière des arbres de la forêt. Très vite, les nuages s'amoncellent au-dessus de nos têtes et une obscurité rampante se répand autour du nous, tombant du ciel chargé et montant des buissons de ronces. Cela n'a rien d'étonnant : il en va ainsi dès que l'on s'éloigne un tant soit peu du cercle protégé qui entoure nos cavernes, et ce cercle s'amenuise imperceptiblement de jour en jour.
À présent, après cinquante longues années de progression vers les ombres, la surprise choquée que je ressentais en voyant notre belle forêt se ternir s'est muée en une tristesse nostalgique mêlée d'un fond d'angoisse. Nos patrouilles suffisent encore à nous protéger des monstres qui pullulent, toujours plus nombreux, autour de nous, mais pour combien de temps encore ? En tout cas, c'est toujours une satisfaction de me dire que je vais enfin prendre ma part dans le combat qui nous oppose à cette force sombre qui nous oppresse et nous écrase.
Du moins, j'espère que je servirai véritablement à quelque chose. Le grand arc d'Elriomir semble défier de nous approcher les créatures sournoises qui grouillent ici, les poignards acérés qui brillent à la ceinture ou au poing des guerriers paraissent imprégnés d'une bravoure farouche, presque animés d'une vie propre. Et moi, dans tout cela ? Le poignard que je porte ne m'appartient pas, il n'est pas l'extension de moi-même que Medrigor m'évoquait. Quant à mon arc d'entraînement, je ne l'ai même pas emporté ; il n'aurait fait que m'encombrer.
Des éclaireurs sont envoyés en avant de notre troupe, et le reste de la journée est ponctué par leurs sifflements discrets qui nous informent qu'il est temps pour les archers de grimper aux arbres et pour les autres de se tenir aux aguets, car nous approchons du repaire de sinistres créatures. Quand nous tombons sur eux, l'attaque est brève, précise, et cruelle. C'est sans états d'âme que les guerriers de la garde de Mirkwood lacèrent d'immondes araignées, percent le corps noirâtre de chauve-souris ou mettent le feu à des fossés infestés de plantes vénéneuses.
L'issue des combats, cependant, n'est pas toujours glorieuse : il arrive que les monstres soient trop coriaces ou bien trop nombreux pour les quelques soldats que nous sommes, auquel cas nous évitons de les affronter et nous faisons un large détour, la gorge nouée à l'idée de subir entre leurs griffes le sort que nous imposons à leurs congénères plus faibles. Pour ma part, je m'arrange tant bien que mal pour ne récolter que quelques bleus et écorchures sans gravité, mais on ne peut pas dire que je sois une recrue d'une efficacité hors pair.
Aussi, quand vient le soir et l'heure d'établir un campement de fortune, je suis secoué de tremblements nerveux, et je me sens écrasé par le poids de l'angoisse. Et si nous étions attaqués par surprise durant la nuit ? Jamais elle ne m'a semblée aussi noire, privée de Lune et même d'étoiles ... Bien sûr, des tours de garde ont été organisés, mais ... Par Eru, mes entrailles sont liquéfiées de peur. Que suis-je venu faire ici ? Comment ai-je pu croire avoir l'étoffe d'un soldat ?
Les autres guerriers ne semblent pas en proie aux mêmes affres que moi, et c'est bien normal, car ce sont des Elfes vaillants, et qui plus est habitués à braver les terreurs qui peuplent Mirkwood. Néanmoins, ils n'affichent pas non plus une grande aisance ... enfin, presque. Taralith, malgré ses chausses maculées de sang noir et la cicatrice brillante qui zèbre sa joue, trouve encore l'énergie de siffloter une vieille rengaine en attisant notre petit feu de camp, et de plaisanter avec quelques amis pour détendre l'atmosphère.
Instinctivement, les autres se rapprochent de lui, dont émane autant de lumière et de chaleur que du feu lui-même. Taralith, même au cœur de la plus noire nuit, est une véritable allégorie du bonheur. Il n'est pas insouciant, mais il accepte la peur qui peut le prendre au cœur en la réduisant à une simple petite pierre en travers de son chemin. Son sourire inaltérable lui vaut l'affection et l'estime de tous, et ma jalousie la plus féroce.
Ce n'est pas que je ne l'apprécie pas, bien au contraire – et qui le pourrait ? Non, je me consume simplement d'envie d'échanger de vie avec la sienne. Taralith est à peine plus âgé que moi, mais à la fois plus mûr et plein de vivacité. Comme il vient me le confier en remarquant mon malaise, il se raccroche en permanence à ce qu'il y a de meilleur dans son existence pour en tirer la force d'affronter les difficultés. Son épouse, par exemple ; une Elfe charmante du nom de Galaradë, et puis leur fille, Gebrilia, l'amie de ma petite soeur.
Je l'écoute me parler en opinant d'un air absent. Qu'y a-t-il d'excellent dans mon existence ? Qu'y a-t-il que je n'aie pas irrémédiablement gâché ?
Ah, Legolas retombe dans ses idées noires ... Pauvre petit. Mais comme vous le savez, il faut bien toucher le fond avant de remonter. Et la chute n'est pas finie (rire sadique)
