Notes de l'auteur : Cette histoire a atteint 50 chapitres, pfiou ! :D

Résumé : À leur mort brutale, Sam et Dean ont été emportés par Tessa qui les attendait. Ils montent au Paradis et elle les guide dans ce labyrinthe en leur expliquant que la faction du guide suprême l'a plus ou moins forcée à accepter cette mission. Le but est de trouver Bobby et de le remettre en Enfer avant que le compte à rebours avant le sacrifice de l'âme de Sam arrive à sa fin. Sauf que le temps s'écoule beaucoup plus vite au Paradis et ils sont recherchés. Une course contre la montre démarre. Il ne reste déjà plus que trois jours quand ils arrivent devant ce que Tessa dit être les portes du Paradis...

Bonne lecture !

oOo

Chapitre 50 : 3, 2, 1...

(Scorpions)

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Des éclats d'or baignés de lumière.

Le portail richement ouvragé lévite au-dessus du sol sans pourtant y projeter la moindre ombre. Il tourne lentement sur lui-même, la rotation déplaçant les reflets chatoyants. Les fresques gravées dans l'or marient symboles enochian avec de monstrueuses silhouettes au corps décharné, munies de deux paires de bras et de serres comme des aigles. Leur visage est toujours dissimulé par leurs ailes ou un élément du décor. L'un de ces monstres sculptés au pied du portail tient au creux d'une main ce qui semble être un mouton, et Dean peut voir son propre visage s'y refléter comme dans un miroir déformant.

« Et ça, qu'est-ce que c'est ? lance Sam en pointant du doigt un élément de l'imposante structure.

La tête renversée en arrière, Dean cligne des yeux pour s'arracher à sa contemplation et tourne les yeux vers ce qu'il désigne. La jointure entre les deux portes closes est verrouillée de haut en bas par une chaîne de lumière liquide aux reflets bleutés.

Tessa se place entre eux avec son habituel air indolent et triste.

- C'est la Grâce de Castiel qui verrouille les portes.

- Attends une minute... C'est le mojo de Cas', ça ?

- Pourquoi ne pas récupérer la Grâce et la ramener sur terre avec nous pendant qu'on y est ? renchérit Sam avec enthousiasme.

Dean tend une main hésitante et écarquille les yeux lorsque ses doigts traversent le portail et la chaîne de lumière comme si ce n'était qu'un hologramme. Il agite sa main dans le portail qui se dissipe comme de la brume dorée à son contact pour se reconstituer aussitôt lorsqu'il retire son bras.

- Impossible, soupire la Faucheuse en secouant la tête. Ce portail n'est qu'une représentation symbolique des accès entre le Paradis et la Terre pour les Anges et eux seulement.

- Comment ça, symbolique ? Ce ne sont pas les vraies portes, alors ?

- Si, mais ces portes existent sur plusieurs plans simultanément. Elles sont ici, là, et nulle part et partout à la fois. Ce que vous avez devant les yeux, ce n'est qu'une matérialisation schématique des accès à la dimension qui en pratique ne sont qu'une abstraction.

- Mon cerveau va imploser, grimace Dean en gardant les yeux fixés sur la Grâce de Cas' qui rayonne sous ses yeux.

- Je n'y comprends rien, le seconde Sam en fronçant les sourcils. Comment les portes pourraient-elles être ici, nulle part et partout à la fois ? C'est impossible !

Tessa hausse un sourcil avec une ombre de sourire, comme si elle s'adressait à des enfants.

- Vraiment ? Votre espèce a pourtant créé bien des choses similaires. Essayer d'ouvrir ces portes-là...

Elle esquisse un geste pour désigner le portail qui lévite toujours en poursuivant sa rotation.

- … serait aussi vain que de vouloir détruire Internet en cassant un ordinateur.

- Ah oui. Dit comme ça je comprends mieux.

- Suivez-moi, nous n'avons plus que trois jours pour libérer Sam de l'influence de la tablette des démons, ordonne Tessa en leur faisant signe de la suivre.

Dean arrache avec réticence son regard du portail et tourne les talons pour suivre la silhouette gracile de la Faucheuse – ses cheveux tressautent sur sa nuque et ses épaules à chaque pas alors qu'ils quittent le hall pour s'engager dans un couloir. S'ils ne l'avaient pas comme guide, Dean serait déjà complètement perdu. Il a beau avoir un excellent sens de l'orientation, il y a quelque chose dans l'immensité de ces lieux qui lui fait perdre ses repères. Tous les couloirs, tous les murs, toutes les portes sont identiques dans leur blancheur immaculée. C'est comme évoluer dans un palais de miroirs, mais sans les reflets.

Un frisson le parcourt lorsqu'il s'imagine errer dans ce labyrinthe pour l'éternité.

Sam le devance sans peine avec ses longues jambes, et Dean sent l'angoisse lui mettre les nerfs à vif en voyant les serpents de lave s'enrouler autour de lui avec une lenteur visqueuse, plongeant dans son corps comme dans de la brume.

- Par ici ! souffle la Faucheuse en rasant les murs. Nous y sommes presque...

Les frères Winchester se ramassent sur eux-mêmes en la suivant comme son ombre, les sens en alerte. Des éclats de voix résonnent loin derrière eux... et à l'autre bout du couloir, à bien six cent mètres, se profilent des dizaines, des centaines silhouettes qui paraissent minuscules vues d'ici.

Tessa étouffe ce qui semble être un juron dans une langue aux intonations qui n'ont rien d'humain.

- Ils nous ont repérés ! Entrez vite ! Je vais tenter de les ralentir en verrouillant derrière nous !

Dean ne se fait pas prier lorsqu'elle leur ouvre une porte, et il pousse sans ménagement son géant de petit frère devant lui avant de se précipiter à sa suite.

- Son of a bitch...

Non, ce n'est pas Dean qui vient de murmurer ce familier juron, mais bien Sam. Et il lui ôte les mots de la bouche. Parce que ouais. Son of a bitch.

Alors que Tessa claque la porte derrière eux et se met à murmurer une litanie d'incantations pour la sceller, les deux frères restent ébahis à regarder autour d'eux.

À perte de vue s'alignent des travées chargées de livres – les étagères de bois sombre s'élèvent si haut qu'elles se fondent dans la brume dorée qui stagne partout en formant de lents tourbillons ici et là. Dean déglutit, écrasé sous ces grandeurs démesurées. Il n'y a vraisemblablement pas de plafond, et lever la tête pour perdre son regard sur ces rangées sans fin d'ouvrages au dos relié de cuir gravé d'or lui fout le vertige. Il abaisse la tête en reprenant une profonde respiration – la tête lui tourne. S'il regarde en haut ne serait-ce qu'une seconde de plus, il va gerber, fantôme ou pas.

- Bienvenue dans la bibliothèque du Paradis, déclare Tessa en les dépassant. J'ai scellé la porte, les défenses devraient tenir suffisamment longtemps pour nous permettre de rejoindre l'Axis Mundi. Maintenant que les Faucheurs ennemis savent où nous sommes, il n'y a pas une seconde à perdre. Suivez-moi.

Ils accélèrent le pas, et Sam médusé tourne la tête de droite à gauche pour voir défiler les rayonnages saturés de livres à perte de vue – à chacun de ses mouvements, ses cheveux se déploient en auréole ambrée autour de son visage.

- J'ignorais qu'il y avait une bibliothèque au Paradis...

- Il y a beaucoup de choses que vous ignorez, répond Tessa qui visiblement n'est pas du tout impressionnée. Un millénaire ne vous suffirait pas pour visiter le Paradis dans son intégralité. La bibliothèque n'en est qu'une minuscule portion.

- Quelle est la superficie ?

- Pour cette section qui est la moins importante des deux mille sections qui composent la bibliothèque... approximativement la taille de la Belgique, à quelques hectares près. Venez, par là.

Ils tournent à gauche entre deux travées et Dean doit enjamber plusieurs piles de livres entassés au sol, comme si quelqu'un les avait sommairement sortis des étagères. La brume dorée se dissipe sous leurs pas pour former de petits tourbillons scintillants.

- Nous voilà au centre, déclare Tessa en débouchant dans un espace dégagé.

Ils la suivent dans cet immense espace vide qui accentue la sensation de Dean d'être un insecte perdu dans un dédale de géants.

- Au centre ? Déjà ? Mais tu viens de dire que cet endroit fait la taille de...

- Vos lois de la physique, du temps et de l'espace ne s'appliquent pas au Paradis. Je vous ai fait prendre un raccourci en tournant à un endroit précis. Cette bibliothèque n'a aucun secret pour moi.

Dean et Sam regardent autour d'eux. Tous les rayonnages convergent vers ce qui semble avoir été un espace de lecture de la taille d'un stade de base-ball au moins. Mais parmi des montagnes de livres empilés en colonnes branlantes, toutes les tables et chaises ont été repoussées et entassées dans un coin en un désordre sans nom.

- Je pense que c'est pour cette raison que la faction du guide suprême m'a capturée et forcée à vous escorter. Je connais le Paradis jusque dans ses recoins les plus méconnus, et sans moi vous seriez perdus.

La voix de Tessa est songeuse alors qu'ils s'avancent vers le centre de l'espace circulaire. Et plus ils s'approchent, plus Dean distingue quelque chose isolé au beau milieu.

Un fauteuil solitaire, entouré de piles de livres. Perplexe, Dean fronce les sourcils en constatant que oui, ils se dirigent droit vers le fauteuil. Il y a même une théière et une tasse qui reposent sur un plateau en équilibre sur les livres.

Mais alors qu'ils ne se trouvent plus qu'à une dizaine de mètres, un souffle de vent glacé le traverse et il voit une dizaine d'ombres blanches fondre devant eux et leur barrer le passage.

Tessa prend une brusque inspiration et se recule en écartant les bras comme pour protéger les deux frères derrière elle. Un souvenir lointain ressurgit dans la mémoire de Dean avec une netteté surprenante. La première fois qu'il a vu Tessa, lorsqu'il était dans le coma à l'hôpital, elle n'avait pas forme humaine. Elle était une sorte de spectre blanc vaporeux qui se délabrait en bandelettes de tissus déchirés – c'est un souvenir qui est resté gravé dans sa tête depuis que Tessa a ravivé sa mémoire.

Les dix ombres qui leur barrent l'accès à présent présentent cette même apparence spectrale. Mais ça ne dure guère que quelques secondes – l'instant d'après, tous ont pris forme humaine. C'est maintenant dix mecs en costard qui les dévisagent avec l'assurance de ceux qui pensent déjà la victoire acquise.

- Tessa, quel plaisir de te revoir ! sourit l'un d'eux d'un air avenant que démentent ses yeux froids. Bien joué pour avoir enfermé les autres dehors, c'était du beau travail.

Tessa amorce un pas en arrière, les épaules crispées.

- Luke... articule-t-elle avant de tourner les yeux vers un des autres Faucheurs. Davy...

- Amis ou ennemis ? siffle Dean d'une voix tendue bien que son instinct s'en soit déjà fait une idée.

Les Faucheurs tournent autour d'eux pour les encercler comme le feraient des vautours autour d'un mourant. Tessa pince les lèvres en repoussant Sam et Dean derrière elle d'autorité.

- Je croyais qu'ils étaient mes amis. Je me trompais.

Le dénommé Luke hausse les épaules.

- Ne le prends pas personnellement, Tessa. Je fais ce qui est le mieux dans notre intérêt et celui des âmes. Ces deux là...

Dean fronce les sourcils quand le Faucheur les pointe du doigt sans gêne, Sam et lui.

- … ont eu plus de deux mois déjà pour régler la situation. Nous avons été patients, nous leur avons laissé une chance de régler la situation comme tu le voulais, mais ils ont échoué. Trop d'âmes innocentes ont été jetées en Enfer, trop d'âmes corrompues goûtent au Paradis un bonheur qu'elles n'ont pas mérité, et trop d'âmes errent désespérées sur Terre. Cela ne peut plus durer. Davy et moi avons rejoint l'autre camp qui au moins a une chance de réussir. Nous venons tout juste de libérer Abaddon du Purgatoire, et une fois qu'elle aura ouvert la Cage, nous aurons enfin un Archange pour prendre en main le tri des âmes. Michael ou Lucifer, peu importe.

Tessa, Dean et Sam se trouvent à présent dos à dos sur la défensive à scruter leurs adversaires qui les cernent en un cercle de plus en plus oppressant.

- Tessa, soupire celui qui s'appelle Davy. Nous ne voulons pas te faire de mal. Nous savons que tu as été menacée, invoquée de force. Rejoins-nous et livre-nous les Winchester. Nous ne laisserons pas la faction du guide suprême t'invoquer en représailles si tu ne leur obéis pas. Nous te protégerons.

- Tu as trois secondes pour te décider, sourit Luke en tendant une main comme pour l'encourager. Trois... Deux... Un...

D'un coup, Tessa disparaît en une bourrasque, et Dean fait instinctivement barrage de son corps – plutôt de son âme, en l'occurrence – pour protéger Sammy. Et c'est les yeux écarquillés qu'il voit la Faucheuse sous sa forme spectrale soulever sans effort le fauteuil et le projeter sur ses ennemis. Les deux frères s'accroupissent alors que s'engage un combat acharné à un contre dix.

- Sam ! hurle Dean à l'oreille de son frère alors que Tessa envoie valdinguer deux Faucheurs dans les montagnes de chaises et tables empilées. Tu te souviens comment utiliser du mojo de fantôme ? C'est le moment ou jamais d'appliquer !

Sam hoche la tête alors qu'un serpent de feu ondule dans ses cheveux. Ils se relèvent vivement pour voir Tessa se faire plaquer au sol par quatre Faucheurs qui dégainent des serpes émettant une lueur macabre.

- TESSA !

Sam tend les bras et se concentre si fort qu'il en paraît constipé, et ça semble payer car trois des Faucheurs sont repoussés brusquement en arrière par la vague d'énergie.

Dean et Sam échangent un regard stupéfait.

- Ok, c'est le moment de botter des culs, marmonne Dean avec un rictus en coin.

- Attrapez-les ! vocifère Luke en se précipitant vers eux avec six de ses acolytes.

Dean se concentre de toutes ses forces, et se retrouve téléporté vingt mètres plus loin – il manque de perdre l'équilibre, mais voir les Faucheurs mouliner des bras en agrippant le vide là où il se trouvait une fraction de seconde plus tôt est assez jouissif.

Tessa s'est placée devant Sam pour le protéger, mais Dean ne leur laisse pas l'occasion d'être attaqués : il balance une déflagration d'énergie qui envoie trois Faucheurs s'écraser dans le décor – contre la travée la plus proche, en l'occurrence.

- Putain, ça déchire ! T'as vu ça, Sammy ?

C'est comme avoir des super pouvoirs ! Mais Sam ne semble pas partager son enthousiasme et le gratifie d'une bitchface de compétition. Rabat-joie.

La travée flanche sous l'impact et s'incline avec un grincement avant de se fracasser sur sa voisine qui bascule à son tour, emportant la suivante et ainsi de suite en un jeu de domino géant qui produit un vacarme de tous les diables.

- Nous n'avons plus de temps à perdre ! hurle Tessa qui a repris sa forme humaine. Il ne reste plus que deux jours avant la destruction de l'âme de Sam ! Retenez-les pendant que je trouve le livre !

- Le livre ? Quel livre ?

La théière s'est brisée au sol, répandant une flaque de thé au fort parfum de vanille.

Sam couvre Tessa qui fouille dans les piles de livres près du fauteuil pendant que Dean tient en respect les autres Faucheurs.

- Metatron utilise un livre de sceaux pour se déplacer à sa guise au Paradis, et il le laisse toujours ici d'habitude !

- Trop tard, Tessa, tranche la voix de Luke. Tu as joué, tu as perdu.

Les travées ont toutes fini de chuter en cercle, et Dean étouffe un juron en voyant l'horizon se hérisser à perte de vue de Faucheurs en costard. Des centaines de Faucheurs armés. Non, des milliers. Juchés sur les travées, sur les montagnes de livres, plongés dans la brume dorée qui stagne en scintillant. Une véritable armée. Et tous les yeux sont braqués sur eux.

Tessa s'est immobilisée et relève la tête avec une expression de terreur muette que Dean n'avait encore jamais vue chez la Faucheuse qui semble toujours si sereine.

- Le sceau sur la porte...

Luke esquisse un sourire en s'approchant sans hâte.

- Il ne pouvait pas tenir bien longtemps contre dix mille Faucheurs. Nous sommes chaque jour plus nombreux, Tessa. Sois raisonnable et rejoins-nous. C'est mon dernier avertissement.

Le sang de Dean se glace dans ses veines. Ou plutôt, son âme se glace, puisqu'il n'a plus de corps.

Trois contre dix mille. Super mojo de fantôme et alliée badass ou non, le calcul est vite fait. Ils sont foutus.

Ayant repris contenance, Tessa se relève la tête haute et déclare d'une voix forte :

- Notre travail est de donner la mort et recueillir les âmes, pas de déclencher des Apocalypses. Je ne vous rejoindrai pas.

Le visage de Luke se durcit. Il esquisse un geste de la main qui suffit à faire se précipiter les milliers de Faucheurs droit sur eux, armés de faux et de serpes.

Dean se ramasse sur lui-même en se serrant contre son frère, mais se trouve soudain aveuglé par une lumière d'un blanc si pur que les lieux se trouvent saturés. Toutes les ombres sont emportées au loin. Il a la certitude que s'il s'était trouvé dans son enveloppe charnelle, ses yeux auraient été carbonisés dans ses orbites.

Il entrouvre les paupières pour voir nul autre que Metatron dévaster l'armée de Faucheurs à coups de vagues de lumière. L'Ange qui a toujours donné l'impression d'un être pataud engoncé dans ses pulls miteux dégage une rage divine qui dresse ses cheveux grisonnants sur son crâne et déforme de colère ses lèvres molles. L'espace d'une fraction de seconde, Dean croit apercevoir d'éblouissantes ailes et une sorte de masque lisse flottant devant le visage du Scribe de Dieu, mais tout disparaît lorsqu'il cligne des yeux.

Retenant son souffle, Dean, Sam et Tessa le regardent balayer les Faucheurs comme de vulgaires mouches jusqu'à ce que l'armée batte en retraite.

- Et que je ne vous y reprenne plus à mettre du désordre dans MA bibliothèque ! lance Metatron à l'attention des derniers qui s'enfuient sous forme d'ombres blanches. C'est mal élevé !

Dean se crispe lorsque Metatron tourne son corps trapu vers eux. Un rictus rehausse ses joues molles alors qu'il claque de la langue.

- Tsk tsk tsk. Les Winchester, encore et toujours. Je ne suis pas surpris, je m'attendais à être pris pour cible à un moment ou l'autre...

Il effectue un bref geste du poignet qui suffit à faire léviter le fauteuil dans les airs et le reposer à sa place. Dean esquisse un mouvement de recul lorsque Metatron apparaît d'un coup assis dessus, les jambes croisées.

- … mais une attaque aussi directe et stupide ? J'attendais mieux de votre part. Je suis le dernier Ange de la Création encore fonctionnel, il faudra bien plus qu'une poignée de charognards pour me...

- Parce que tu crois qu'on est là pour toi ? le coupe Dean d'un ton tranchant.

Très à l'aise, Metatron lève bien haut les sourcils sur son front en croisant les doigts sur son ventre, les coudes calés sur les accoudoirs de son fauteuil.

- Vous avez débauché une Faucheuse pour vous tuer temporairement et venir à moi pour me tirer des informations avant de me tuer. C'était bien pensé, mais vous avez oublié deux petits détails : Premièrement, non, je ne peux pas ouvrir les portes du Paradis, pas même si vous me le demandiez gentiment. Deuxièmement... vous êtes immatériels et ne pouvez donc attenter à ma vie avec une lame céleste.

À côté de lui, Sam ouvre la bouche pour parler, mais Dean le coupe en se téléportant droit devant l'Ange. Agrippé d'une main au dossier du fauteuil, il se penche pour articuler droit à la face de cet enfoiré au sourire sardonique :

- Crois-moi, espèce de fils de pute, c'est pas l'envie qui me manque de t'offrir un nouveau trou, et tu sais que j'en ai abattu des plus gros que toi... mais c'est pas toi qui nous intéresse.

Le visage de Metatron s'affaisse quand son sourire s'évapore et qu'il se recule dans son fauteuil. Il rentre son menton qui forme des bourrelets sous sa barbe et esquisse une moue contrariée en détournant les yeux pour les poser sur Sam.

- Laissez-moi deviner. Vous essayez d'annuler les épreuves de la tablette des démons, hein ? Votre petit Prophète vous a donc dit comment vous y prendre ?

Sam hoche de la tête avec un air infiniment plus conciliant et diplomate que Dean :

- Nous avons déjà recréé un Chien de l'Enfer, mais nous devons maintenant trouver l'âme que j'ai libérée de l'Enfer pour l'y remettre...

- Et tu vas nous ouvrir le passage vers l'Axis Mundi, conclut Dean d'un ton sans appel.

- Oh vraiment ? Et pourquoi je ferais ça, je te prie ?

- Parce que c'est toi qui as foutu la merde. Tu as manipulé et piégé Cas', tu as trompé notre confiance, et c'est à cause de toi qu'on est tous au bord de l'Apocalypse, que les Anges se battent et que même les Faucheurs se foutent sur la gueule. Alors assume tes conneries et répare-les.

Metatron incline la tête sur le côté et plaque une main sur son torse d'un air scandalisé.

- Mes conneries ? Vous ne manquez pas d'air. Je n'ai jamais forcé Sam à passer ces épreuves, vous ne pouvez vous en prendre qu'à vous-mêmes ! Vous pensiez vraiment que clore pour toujours les portes de l'Enfer serait une promenade de santé et que vous en ressortiriez indemnes et frais comme des roses ? Quant à ce que j'ai fait à Castiel...

L'Ange secoue la tête en ricanant :

- Mon pauvre Dean... Si tu savais tout le sang qu'il a sur les mains, tous les innocents qu'il a massacrés, toute la souffrance dont il est responsable... tu le verrais autrement, crois-moi. Je n'ai fait que lui faire payer ses crimes, lui offrir la rédemption en l'utilisant pour sauver notre famille entière ! Je voulais sauver les Anges en les forçant à oublier leurs guerres incessantes et s'unir comme autrefois !

- Oh ouais, parce que ça a super bien marché, comme plan ! lui crache Dean au visage en haussant le ton. Impeccable !

Metatron s'empourpre de colère en grinçant des dents :

- Ça aurait marché si vous n'aviez pas anéanti l'écho de Castiel comme les imbéciles que vous êtes ! Je l'avais relié exprès à sa Grâce pour le sauvegarder, le ramener auprès de moi le jour où il achèverait sa vie de mortel sur Terre, et à partir de là j'aurais rouvert les portes du Paradis progressivement, en n'acceptant que les Anges repentants et pacifiques ! Tu comprends, maintenant ? Je voulais faire de Castiel mon bras droit et qu'il participe au renouveau d'un Paradis en paix ! Mais à cause de VOUS, je suis enfermé ici pour toujours, seul avec les Sœurs du Destin et des troupeaux de Faucheurs qui me harcèlent jour et nuit avec leurs jérémiades ! Alors dis-moi, petit malin, pourquoi j'irais vous aider, vous qui avez gâché tous mes plans et m'avez isolé à jamais ?

Dean jette un regard en biais à Sam. Les serpents se font plus flamboyants de minute en minute.

Ils sont en train de perdre du temps à bavasser alors que l'âme de son frère va se détruire d'un moment à l'autre. Ils sont si proches du but, mais à moins de trouver un moyen de convaincre cette enflure ailée de les aider, ils ne trouveront jamais Bobby à temps.

- Ok j'ai compris, grince Dean comme s'il mâchait quelque chose de répugnant. Qu'est-ce que tu veux en échange ?

L'Ange hausse les épaules avec un mépris palpable.

- Moi ? Rien. Je ne vous aiderai pas.

- Écoute-moi bien, espèce de fils de pute...

Mais Dean est coupé dans son élan par Tessa qui était restée en retrait jusque là. D'une poigne douce mais ferme, elle pousse les deux frères sur les côtés pour faire face seule au Scribe de Dieu avachi dans son fauteuil.

- Metatron... commence-t-elle d'une voix empreinte de gravité. Les Faucheurs ont libéré Abaddon du Purgatoire et veulent accélérer l'Apocalypse. Dean, Sam, Castiel et leurs amis sont le dernier rempart qui empêche les démons d'ouvrir la Cage où sont enfermés Lucifer et Michael. J'étais là à l'époque, lorsque tu as été banni et pourchassé par les Archanges. S'ils sortent de la Cage, tu ne pourras pas te cacher si facilement cette fois. Tôt ou tard, ils auront ta tête pour ce que tu as fait. Les Archanges sont-ils seulement affectés par ton sort ?

Le visage de Metatron se décompose et devient blafard, sa lèvre inférieure s'amollissant – un trouble passe dans ses yeux. Tessa poursuit en pointant Sam du doigt :

- Laisse celui-ci mourir, et tu signes ton propre arrêt de mort. Dépêche-toi de prendre une décision, il ne lui reste plus qu'un jour à vivre.

L'Ange ouvre et ferme la bouche à plusieurs reprises, et pousse finalement un soupir de frustration en se levant.

- Très bien, lâche-t-il à contrecœur. Mais à une seule condition.

Sur les nerfs, Dean réprime l'envie de le secouer comme un prunier en lui hurlant de se magner le cul.

- Laquelle ?

- Une promesse sur ton honneur. Le jour où j'aurai besoin d'une faveur, tu me l'accorderas sans discuter ni te défiler.

- Quoi comme faveur ?

Metatron sourit de toutes ses dents.

- Pas la moindre idée, mais il est toujours bon d'avoir un joker dans sa manche.

Dean roule des yeux en songeant au Faucheur véreux qui lui avait demandé la même chose – c'est devenu une mode, ou quoi ?

- Deal.

- C'est un plaisir de faire affaire avec vous, sourit Metatron en tendant la main.

C'est avec réticence que l'aîné Winchester échange une poignée de main avec le Scribe en remerciant intérieurement Dieu que les Anges ne concluent pas de pactes à la façon des démons. Embrasser Crowley avait été dégueulasse, mais là il n'aurait vraiment pas pu.

- Maintenant, grouille-toi de nous ouvrir le passage.

- Un instant, il faut déjà que je retrouve mon livre dans le bazar que vous avez mis...

Se traînant avec une lenteur désespérante sous le regard impatient des deux frères et de la Faucheuse, Metatron se penche sur les livres étalés au sol en les empilant un par un, prenant même le temps de les épousseter au passage. Il a déjà formé cinq colonnes branlantes d'un bon mètre chacune quand enfin il se redresse en brandissant un livre relié en cuir sombre orné de gravures et d'un fermoir en or.

- Ah, le voilà !

Il déverrouille celui-ci avec délicatesse.

- Je dois maintenant retrouver la bonne page, dit-il en les tournant une à une.

- Mais il le fait exprès, bordel ! siffle Dean qui fait les cent pas en regardant avec angoisse les serpents s'épaissir autour de l'âme de son frère.

Finalement, l'Ange tient le livre dans ses bras et le tourne vers eux en pointant une ligne du doigt.

- Lisez ceci.

- Où est le passage vers l'Axis Mundi ? demande Sam en s'approchant, perplexe.

- C'est le passage. Lisez cette ligne, ordonne-t-il en la tapotant du bout de l'index.

- C'est en enochian, objecte Dean en plissant les yeux sur les symboles.

- Bravo, tu as compris ça tout seul ? ironise Metatron en levant les yeux au ciel. Peu importe que vous compreniez ou non la langue céleste, lisez !

- Faites ce qu'il vous dit, murmure Tessa qui vient de se placer entre eux et se penche elle aussi sur la page du livre.

Dean lui jette un regard incrédule avant d'obtempérer. Ses yeux parcourent les premiers symboles dont il ne comprend rien, et plus il progresse dans la ligne, plus l'encre semble se détacher de la feuille, et les traits se délier comme du lierre fou. Sa vision se sature de ces traits qui explosent au ralenti et un grondement s'amplifie dans ses oreilles. Tout devient noir et soudain il ne peut plus respirer – de l'eau glacée emplit ses poumons et l'enveloppe comme mille mains glacées le tirant vers le fond.

Paniqué, Dean se débat si bien contre le courant que sa tête crève la surface du fleuve rugissant. Il crache l'eau qui a bien failli le noyer et aspire goulûment l'air en regardant autour de lui avec panique.

Des gouttes ruissellent de ses cheveux et sur son visage alors que ses yeux écarquillés embrassent du regard les alentours. À quelques mètres surgit de l'eau la tête de Sam dont la chevelure fait rideau sur son visage – seul son nez perce la barrière capillaire – alors qu'il prend une grosse bouffée d'air. Ils se trouvent tous deux emportés dans les remous furieux d'un fleuve bordé de part et d'autre d'une végétation luxuriante. Les rapides sont si violents qu'il lui faut lutter pour rester à la surface et ne pas se faire engloutir.

- SAMMY ! hurle-t-il en buvant la tasse.

Sam rejette de l'eau par son nez en nageant pour le rejoindre. À trois reprises ils manquent de se perdre de vue, mais parviennent à force d'acharnement à s'agripper mutuellement l'épaule.

- Où est Tessa ? crie Sam en rejetant en arrière sa chevelure qui l'aveuglait.

Étourdi par les courants qui essayent de l'aspirer au fond, Dean tourne la tête pour essayer de repérer la Faucheuse, et écarquille les yeux en voyant au loin une barque filer avec Tessa debout en poupe. Ses cheveux bruns se déployant autour de son visage à l'ovale doux, elle tient sa main en visière comme si elle les cherchait.

- Tessa ! HÉ, TESSA ! PAR ICI ! s'égosille Dean en même temps que Sam qui agite les bras au-dessus des flots.

Les deux frères ne peuvent entendre ce qu'elle dit, mais la Faucheuse les pointe du doigt en s'adressant à trois silhouettes indistinctes qui l'accompagnent. La barque se dirige maintenant droit vers eux et les détails se font plus nets de seconde en seconde. Il y a derrière Tessa un homme qui rame et que Dean n'a jamais vu de sa vie... mais il en oublie de respirer lorsqu'il reconnaît les deux autres.

Ellen dirige la barque d'un air farouche tandis que Jo s'est levée en faisant tournoyer autour de sa tête un lasso, sa chevelure blonde au vent. L'instant d'après, la corde tombe sur Dean et Sam et se resserre autour d'eux, les capturant aussi efficacement qu'un cow-boy attrape un veau. L'aîné Winchester se retrouve plaqué contre son frère qui bat des jambes, à lui bouffer les cheveux et faire une bataille de regard avec un serpent de lave enroulé autour du cou de Sam.

La corde les tire énergiquement malgré la force du courant jusqu'à ce qu'ils heurtent de plein fouet la coque de la barque, et que quatre mains à la fois les hissent à bord.

- Bonne pêche, les filles ! rit la voix de l'homme inconnu qui les libère du lasso en utilisant un couteau de chasse.

Ruisselants d'eau et échevelés, Dean et Sam se redressent sur la barque agitée par les flots et échangent une poignée de main vigoureuse avec l'homme qui paraît familier – quelque chose dans le regard et les traits de son visage. Les cheveux d'un blond cendré, le quarantenaire leur sourit :

- Je me présente : Bill Harvelle. J'ai beaucoup entendu parler de vous. Vous connaissez déjà ma femme et ma fille, je crois.

- Ellen... Jo... souffle Dean avec un sourire douloureux.

- Je t'ai manqué ? taquine la jeune fille en le prenant dans ses bras.

- Tu n'as pas idée, souffle Dean contre ses cheveux.

Pendant que Sam serre à son tour Jo dans ses bras, c'est Ellen qui tire Dean pour le serrer contre elle et lui caresser la tête avec une affection toute maternelle. L'aîné Winchester enfouit son visage dans son épaule en prenant une inspiration tremblante.

- Je suis désolé... pour ce qui est arrivé...

Comme Pamela, comme Ash, comme tant d'autres qui ont croisé leur chemin, Ellen et Jo sont mortes à cause d'eux. À cause de Dean qui a brisé le premier sceau et de Sam qui a brisé le dernier.

- Pas de ça, jeune homme, ou je te rejette à l'eau, gronde Ellen à son oreille en lui tapant sèchement la tête avec de se reculer avec un sourire ému.

- Un, deux, un, deux, Ash, tu m'entends ? J'ai péché nos deux poissons, et la Faucheuse est avec nous comme prévu, mission accomplie !

Dean et Sam tournent la tête pour voir Jo parler à un talkie-walkie – ou plutôt, hurler dans l'appareil pour se faire entendre par-dessus le rugissement du fleuve.

Saturée de grésillements, la voix de Ash surgit en réponse :

« Cool. Ramène le colis à la maison, on vous attend. »

Jo fixe le talkie-walkie à sa ceinture et sort une craie de sa poche.

- Poussez-vous un peu !

Dean et Sam obéissent et regardent la jeune fille s'accroupir pour tracer un cercle parfait au fond de la barque, puis des traits et des symboles en enochian. Elle glisse sa main sur l'un des symboles qui se matérialise en relief sous ses doigts : comme par magie, il se transforme en poignée que Jo empoigne, ouvrant une trappe au fond de la barque. Mais au lieu d'eau, c'est de la lumière et des notes lointaines de musique qui s'en dégagent – ça a l'air profond.

- Allez-y, sautez ! »

oOo

Les petites croix et symboles de protection tintent à son poignet lorsqu'elle plonge la main dans le bol. Le bracelet d'argent scintille et elle porte à ses lèvres les cacahuètes qu'elle croque une à une, accoudée au comptoir du Roadhouse et juchée sur un des hauts tabourets. Les yeux posés sur son mari, elle écoute le cliquettement du clavier de Ash qui tape ses lignes de code.

« Il faut vraiment que je sois là ? marmonne John dans sa barbe, les yeux baissés sur sa bière qu'il n'a toujours pas touchée.

Mary esquisse un sourire indulgent, les jambes croisées et ses cheveux ondulant sur sa chemise de nuit blanche qu'elle n'a jamais quittée depuis sa mort.

- Je sais que tu es nerveux à l'idée de revoir nos fils... Je le suis aussi, tu sais, je ne les ai pas vus depuis des années, lorsque j'errais encore en fantôme dans notre maison.

John porte le goulot de sa bière à sa bouche. Il renverse la tête en arrière pour prendre une rasade, et soupire d'un air las :

- Et moi depuis que j'ai quitté l'Enfer après y avoir passé cent ans. Ce n'est pas facile, Mary.

Le sourire de Mary se fait triste et elle tend une main pour caresser la barbe de John du bout des doigts – l'homme ferme les yeux en pressant sa joue dans sa paume.

Lorsque John est monté au ciel après toutes ces épreuves, il a rejoint automatiquement Mary dans son Paradis. Comme elle l'a appris plus tard, les Anges ont pour procédure de placer ensemble les âmes sœurs. La cohabitation a été difficile au début, c'est le moins qu'on puisse dire. Mary dut avouer avoir fait un pacte avec un démon pour ressusciter John sans jamais l'avoir prévenu, et John raconta la vie qu'il a fait mener à leurs fils en les précipitant dans la chasse à un jeune âge, traquant Azazel quitte à commettre des atrocités et laisser d'innombrables cadavres dans son sillage, déchargeant sur Dean toute l'éducation de Sam à faire. Le Paradis a dû résonner de leurs disputes. Furieuse, Mary avait même essayé de le chasser de son Paradis, mais en vain. Ils étaient emprisonnés ensemble pour toujours sans pouvoir échapper à l'autre, à baigner dans leurs souvenirs les plus heureux vécus ensemble. Ces souvenirs et le temps les a adoucis, et la colère de Mary s'est estompée lorsque John a fini par lui raconter l'Apocalypse qu'il a essayé d'empêcher, et surtout l'Enfer.

L'Enfer... Cent ans d'atroces tortures raffinées et continuelles qu'il a subies pour sauver leur fils aîné. Cent ans d'horreurs innommables qui font encore frémir Mary rien que d'y songer.

Et il n'a jamais cédé. Pour Dean.

- Je sais, souffle-t-elle en lui caressant la joue du pouce. Mais ils en ont besoin, John, et toi aussi.

Si Mary a conservé une apparence jeune, John, lui, a vieilli, et elle peut voir dans ses traits fatigués, ses cheveux grisonnants et les rides qui marquent sa peau, ce que plus d'un siècle de peur, de haine et d'angoisse ont fait à l'homme doux, juste, aimant et attentionné dont elle était tombée follement amoureuse dans sa jeunesse. Même si elle sait maintenant que c'était le fait des Anges.

John rouvre les yeux pour la regarder avec une tristesse profonde qui trahit son véritable âge. Sa vie sur Terre et ses années au Paradis n'égalent pas encore la moitié du temps qu'il a passé en Enfer, et rien que de regarder le tourment qui ternit ses iris, Mary sent son cœur se serrer.

« Jo à Ash, Jo à Ash ! On vient de trouver la Faucheuse comme ton contact nous avait dit ! Elle va nous mener à Sam et Dean. Over. »

À la voix féminine qui vient de s'élever dans un concert de grésillements, Mary tourne la tête vers Ash et sa main quitte la joue de John pour se poser sur son genou en soutien moral. Ash se renverse en arrière sur sa chaise, croisant ses chevilles sur l'une des tables, et porte son talkie-walkie à sa bouche.

- Reçu 5 sur 5 ! Dis-nous quand tu auras pêché nos deux poissons !

Puis il tourne le bouton sur son appareil pour changer la fréquence :

- Appel à toutes les troupes, ici le commandant Ash ! L'équipe Harvelle a atteint l'objectif, vous pouvez arrêter de chercher. Retour à la base pour de nouvelles instructions !

Posant le talkie-walkie sur la table, Ash esquisse un sourire paresseux, les paupières entrouvertes. Il leur glisse un regard en croisant ses bras derrière sa tête, en équilibre sur les deux pieds arrière de sa chaise :

- C'est plutôt cool de diriger une armée de 250 âmes en fait. Je commence à y prendre goût.

- Idjit.

Le regard de Mary glisse vers le chasseur barbu qui se tient adossé au jukebox. Les bras croisés, il a grommelé ce mot en roulant des yeux. Elle n'a rencontré l'ancien ami de son mari que quelques jours plus tôt, et autant Bobby s'est montré très aimable et gentleman envers elle – au point de retirer sa casquette avec révérence – autant il se renfrogne à chaque fois que son regard croise celui de John. À leurs retrouvailles après que Ash ait libéré le couple Winchester de leur Paradis, les deux hommes ont bien failli en venir aux poings, Bobby qualifiant John de mauvais père et de sacré con, et John lui hurlant qu'il ne comprenait rien à rien et qu'il n'avait pas eu le choix. C'était Mary qui avait réussi l'exploit de les séparer et les apaiser avec l'aide de Pamela, une brave femme au cœur de lionne.

Mais Bobby s'est muré dans un mutisme agressif depuis que le mystérieux contact de Ash leur a plus ou moins ordonné de partir à la recherche de l'âme de Sam escortée par un Faucheur. Et ce en interdisant formellement à Bobby de s'éloigner de la base des opérations. Sans la moindre explication – voilà ce qui froisse le chasseur.

- Je vous le dis, ça ne sent pas bon, articule-t-il dans sa barbe en secouant la tête qu'il garde rentrée dans ses épaules. On lui a fait confiance jusque là, à ton contact, mais là je n'aime pas ça. D'abord il nous dit que Sam, Dean et Castiel ont fermé le Paradis, laissé l'Enfer ouvert et que l'Apocalypse commence sur Terre, et il nous ordonne de créer une armée pour choper Metatron et le forcer à rouvrir le Paradis. Puis il nous dit d'un coup qu'il faudra peut-être qu'on cherche un truc dans le jardin d'Eden, sans vouloir nous dire quoi... et là, du jour au lendemain il change d'avis et nous dit de laisser Metatron tranquille ? Et d'un coup on doit chercher Sam que je dois voir pour une raison obscure ? Et à la dernière minute, ce n'est plus seulement Sam qui est mort, mais Dean aussi ?! C'est plus un contact, c'est une foutue girouette ! Il ne lâche pas une seule information sur lui et sait trop de choses sur nous, il connaît nos noms à tous... Qui nous dit qu'il n'a pas tué Dean et Sam lui-même et se fout bien de notre gueule depuis le début ? Si ça se trouve, pas un mot de ce qu'il nous a dit n'était vrai !

La visière de sa casquette voile son regard, mais sa mâchoire crispée suffit à montrer son état de frustration. Pour toute réponse, Ash s'étire sur sa chaise avec désinvolture et entreprend de coiffer ses cheveux qui sont bien plus longs dans sa nuque qu'au niveau de son front où ils sont quasiment tondus. Il n'a pas l'air plus perturbé que ça par l'inquiétude de Bobby, et se contente de hausser une épaule :

- Ouais. C'est une possibilité.

- Et tu lui fais confiance ?

Ash esquisse un sourire paresseux en enroulant une mèche autour de son index, et avant qu'il n'ait eu l'occasion de répondre, le talkie-walkie grésille sur la table, et Ash laisse retomber les quatre pieds de la chaise et les siens aussi sur le sol pour adapter la fréquence. La voix grésillante de Jo surgit et s'amplifie :

« … m'entends ? J'ai péché nos deux poissons, et la Faucheuse est avec nous comme prévu, mission accomplie ! »

Collant presque l'appareil contre ses lèvres, le chasseur adresse un regard appuyé à Bobby en guise de je te l'avais dit :

- Cool. Ramène le colis à la maison, on vous attend.

Une fois la communication coupée, il rajuste sa veste sans manches en se penchant sur son ordinateur portable.

- Sam et Dean nous diront eux-mêmes de quoi il en retourne. Il n'y a pas de quoi stresser, on gère la situation. Tiens, Bobby, mets un peu de musique pour l'ambiance, ok ? Je vais aller chercher des bières fraîches pour nos nouveaux arrivants.

Alors que Ash se lève et saute prestement par-dessus le comptoir pour aller fouiller dans le frigidaire, Mary réprime une joie coupable à l'idée de revoir ses fils – elle caressait cet espoir depuis longtemps. Bien sûr, elle sera heureuse de les embrasser, de les serrer dans ses bras et de rattraper le temps perdu avec eux, mais... elle aurait tant espéré qu'ils vivent plus longtemps et ne viennent la rejoindre que très âgés, morts dans leur sommeil sans douleur ni regrets, après une vie pleine d'amour et de joie.

C'était trop espérer, bien sûr. En les introduisant à la chasse au surnaturel, John les a condamnés à périr de mort violente et prématurée, comme presque tous les chasseurs. Et si elle se montre tout à fait honnête envers elle-même, Mary sait qu'elle est aussi fautive que son mari. En signant un pacte avec Azazel, elle se doutait qu'on n'échappe pas à son passé si facilement, mais avait nié tout en bloc en s'accrochant à ses rêves de normalité et de bonheur. Elle y avait goûté quelques merveilleuses années avant que tout lui soit arraché.

Baissant les yeux sur son poignet, elle observe les reflets jouer sur l'argent de son bracelet, ses souvenirs de ses dernières années sur Terre lui mettant les larmes aux yeux. Le sourire de Sammy qui palpait maladroitement sa joue de ses petits doigts potelés et mâchonnait ses cheveux dès qu'il en avait l'occasion. Les cheveux blonds de Dean tout ébouriffés lorsqu'il se levait le matin et allait tout droit à John et Mary pour réclamer son premier câlin de la journée.

Le cœur gonflé de nostalgie et tambourinant d'anticipation, elle se laisse glisser de son tabouret et ses pieds nus touchent le sol avec délicatesse. D'un pas feutré elle s'avance droit vers le jukebox et arrête la main de Bobby qui s'apprêtait à lancer une chanson.

- Laisse-moi choisir celle-ci, sourit-elle en écartant gentiment le poignet du vieil ours. S'il te plaît.

- Bien sûr, honneur aux dames, répond l'homme avec une tendresse bourrue en lui laissant le champ libre.

Mary se penche sur le jukebox et sélectionne sa chanson favorite des Beatles – après un cliquetis mécanique, les paroles et notes de Hey Jude emplissent le Roadhouse, flottant parmi les odeurs de cacahuètes, de bière et de sang. Elle se redresse et croise le regard de John qui baisse la tête. Même en gardant les yeux obstinément rivés sur sa bière entre ses doigts, Mary aperçoit ses yeux brillants de larmes.

C'est alors que la porte du fond s'ouvre avec fracas et reste ainsi béante à battre sous l'effet du vent. Mary aperçoit dans l'encadrement le morceau de ciel encerclé de planches et de silhouettes qu'elle ne peut tout à fait distinguer tant elles sont floues, comme au travers d'une cascade d'eau. Des éclats de voix jaillissent de l'ouverture, inaudibles au travers du rugissement d'un fleuve et des clapotis d'eau contre une coque. Visiblement, la gravité n'est pas orientée dans le même sens dans cette dimension – c'est un phénomène que Mary a souvent observé depuis que Ash lui a appris à voyager entre les Paradis.

Et soudain, deux hommes surgissent de l'ouverture avant d'être ramenés à la gravité du Roadhouse. Ils s'effondrent lourdement au sol aux pieds de Mary, trempés et les yeux écarquillés. Sam et Dean. Le temps semble se ralentir alors que ses deux grands garçons se relèvent en fixant un regard stupéfait sur elle.

- Dean... murmure-t-elle avec un sourire sans prendre la peine d'essuyer la larme qui roule sur sa joue.

- Maman ? répond Dean d'une voix blanche.

Incapable d'articuler un mot de plus, Mary s'avance et le serre dans ses bras, déstabilisée par la taille de son aîné. C'est à peine si elle atteint son épaule et lui faut lever bien haut la main pour lui ébouriffer les cheveux comme elle aimait le lui faire quand il était petit. Ils sont coupés courts à présent – en brosse – et parsemés de gouttelettes d'eau.

Se détachant de lui, elle se tourne avec un sourire radieux vers son Sammy, son tout petit bébé... et étouffe une exclamation de surprise en se plaquant une main sur la bouche. Pas à cause de sa taille, non, car même s'il fait une tête de plus qu'elle et ressemble à sa propre mère à elle, Deanna Campbell, c'est autre chose qui fait blêmir Mary. Sam est parcouru par des serpents de feu qui s'enroulent autour de ses membres et plongent dans son cœur comme pour s'en nourrir.

- … Sam ? souffle-t-elle en l'observant des pieds à la tête.

- Bonjour... maman.

Sa voix est étranglée et à peine audible. Visiblement submergé par l'émotion, Sammy la dévisage avec des yeux brillants de larmes, le menton tremblotant. Mary se laisse emporter par une angoisse maternelle chargée de possessivité, et c'est sans hésiter qu'elle se met à lui épousseter énergiquement les vêtements du plat de la main pour tenter de chasser les reptiles de feu qui serpentent sur son fils.

- Qu'est-ce que c'est que ces choses ?

Quatre silhouettes émergent à leur tour de la porte derrière Sam – la famille Harvelle au grand complet, et une jeune fille brune qui doit être la Faucheuse dont le contact de Ash a parlé.

- Ouais, moi aussi j'aimerais bien savoir c'est quoi le délire avec les serpents démoniaques, lâche Jo qui vient de s'intercaler entre les deux frères avec assurance. Vous connaissant, même morts, vous avez trouvé le moyen de vous mettre dans les emmerdes jusqu'au cou, hein ?

Sam détourne les yeux et replace ses cheveux derrière ses oreilles, exactement de la même manière que Mary le fait toujours.

- C'est le moins qu'on puisse dire, oui.

Bobby se détache du jukebox contre lequel il était adossé et s'avance droit vers eux en grommelant dans sa barbe :

- Il ont trouvé le moyen de se faire tuer après avoir chassé les anges du Paradis, laissé l'Enfer ouvert et laissé glisser d'entre leurs doigts un Chevalier de l'Enfer qui veut démarrer une nouvelle Apocalypse sur Terre. Alors des serpents de feu ? Pourquoi pas. On est plus à ça près.

- Bobby ? s'étonne Sam en se laissant étreindre par le chasseur barbu. Mais comment tu sais tout ça ?

- Ah ! Tu vois bien que mon contact disait vrai ! commente Ash qui se trouve juché sur le comptoir à décapsuler une bière.

Bobby l'ignore et prend Dean dans ses bras avant de lâcher avec une affection bourrue :

- C'est bon de vous revoir, les garçons.

Mary tourne la tête pour s'apercevoir que John n'est plus assis au comptoir, mais s'est déplacé juste derrière le pilier couvert de tracts, de sorte à ce que Sam et Dean ne puissent le voir. Plongé dans l'ombre, il garde les yeux obstinément baissés et son visage verrouillé. Agacée, elle repousse ses cheveux derrière ses oreilles en réprimant un soupir, et tend la main en sa direction.

- John, articule-t-elle d'une voix douce mais sans appel. Viens embrasser nos enfants.

Elle voit Sam et Dean se raidir lorsque leur père émerge de l'ombre et s'avance vers eux. John et les Harvelle s'écartent pour leur laisser la place, et Dean articule le mot papa sans qu'un son ne sorte de sa bouche. Sam a l'air au moins aussi choqué et fragile que Dean.

John esquisse un fragile sourire, les joues striées de larmes. Il ouvre la bouche pour parler, mais semble à court de mots alors qu'il déglutit, et secoue la tête comme pour renoncer à formuler une phrase cohérente :

- Venez par là, dit-il d'une voix brisée en écartant les bras pour les enlacer de son mieux.

C'est maladroitement que Sam et Dean lui rendent son étreinte sous le regard attendri de Mary qui s'est placée aux côtés de Bobby.

- Je déteste avoir à interrompre ces émouvantes retrouvailles, mais...

Père et fils se séparent et tous les regards convergent vers la jeune fille brune – la Faucheuse. Il y a quelque chose dans son regard d'ancien et calme qui trahit sa nature étroitement liée à la mort. Les bras croisés, elle hausse le menton, son carré de cheveux encadrant l'ovale de son visage.

- … nous ne faisons que passer, et il ne reste plus que vingt minutes pour sauver l'âme de Sam de son sacrifice programmé.

C'est comme si un seau d'eau s'abattait sur Mary alors qu'une exclamation de surprise parcourt le Roadhouse.

- Comment ça, sacrifice programmé ? articule John en plissant les yeux.

Tessa hausse les sourcils en jetant un regard à Ash, puis à son ordinateur portable sur lequel défilent les lignes de code mêlées de symboles en enochian.

- Attendez... Le guide suprême ne vous a rien dit ?

- Qui ça ? s'enquiert Ash avec désinvolture en sirotant sa bière.

- Le guide suprême qui dirige une importante faction d'Anges sur Terre. Votre contact. Celui qui m'a fait enlever et m'a forcée à accepter cette mission.

- Pas un foutu mot, grogne Bobby d'un air contrarié. Et si vous nous mettiez un peu dans la confidence ? On en a marre d'être pris pour des imbéciles, nous autres pauvres pions sur l'échiquier.

Tessa acquiesce d'un air compréhensif.

- Il ne reste que peu de temps, alors je serai concise. Sam t'avait libéré de l'Enfer dans le but précis de compléter une des épreuves qui lui permettraient de clore à jamais l'Enfer, mais il fait maintenant marche arrière pour éviter que son âme soit sacrifiée. Bobby, nous sommes là pour te ramener en Enfer.

- Hé, une minute ! la coupe Sam. Je n'ai nullement l'intention de forcer Bobby à faire quoi que ce soit ! J'ai dit depuis le début que je ne l'emporterais qu'avec son accord !

Avec une colère farouche qui rappelle John dans ses mauvais jours, Dean pointe son frère du doigt en sifflant entre ses dents :

- Ne dis pas de conneries, Sam ! Moi aussi j'étais contre au début, si tu te souviens bien. La situation a changé depuis, et on tient Crowley en laisse ! Il dépend de nous pour tuer Abaddon et garder son trône, et il sait que s'il lève ne serait-ce qu'un doigt sur Bobby, il pourra se foutre au cul notre arrangement !

Abasourdie par le langage grossier de son aîné autant que par la situation critique, Mary suit l'échange comme un match de tennis alors que Bobby les sépare en râlant d'une voix puissante :

- Mais vous allez me laisser placer un mot, bande d'idjits ?! Vous avez entendu la Faucheuse, le temps de Sam est compté !

Puis, se tournant vers la Faucheuse :

- Si je descends en Enfer, Sam sera sauvé ? C'est bien ça ?

Hochement de tête affirmatif de la Faucheuse.

- Et ces deux imbéciles seront ramenés à la vie ?

- Oui. C'est ce que prévoit mon accord passé avec la faction du guide suprême. Sam et Dean ont été tués temporairement pour que je les amène ici, qu'on te dépose en Enfer et que je les ressuscite ensuite.

- Alors qu'est-ce qu'on attend ? Partons tout de suite !

Mary se plaque une main sur la bouche, partagée entre l'agonie d'être si vite séparée de ses fils, et l'espoir de les voir vivre plus longtemps sur Terre et régler la situation chaotique qui semble y régner.

- Bobby, ne prends pas une pareille décision sans réfléchir ! supplie Sam avec un regard de chiot battu. Tu n'as aucune obligation de subir Crowley et ses démons pour moi ! J'ai vu dans quel état je t'ai trouvé et ce qu'il te faisait quand je t'ai sorti de l'Enfer...

- Crowley, j'en fais mon affaire. Je vous ai dit que j'étais un homme d'action, pas du genre à rester assis à ne rien faire. Et je n'ai fait que rester assis sur mon cul à siffler des bières et papoter comme une mémère depuis que je suis ici. Si je n'étais pas déjà mort j'en aurais crevé d'ennui.

- Le temps presse, le coupe la Faucheuse en écartant les bras. Il ne reste plus que quelques minutes avant qu'il ne soit trop tard.

Son corps s'illumine comme si un soleil était en train d'y éclore, et Mary se trouve éblouie par les rayons qui saturent de lumière tout le Roadhouse. Elle se souvient de cette lumière pour l'avoir vue quand elle avait finalement accepté de monter au Paradis après des décennies à stagner sur Terre.

Bobby se tourne vers eux tous et leur adresse un bref hochement de tête en signe d'adieu avant de s'évaporer dans les bras de la servante de la Mort.

Sam et Dean sont maintenant tournés vers leurs parents avec un air triste et hésitant.

- Nous rattraperons le temps perdu la prochaine fois que vous monterez, dit-elle en souriant à travers ses larmes. J'espère que ça sera dans très longtemps et que vous serez très vieux. »

Dean ouvre la bouche pour dire quelque chose d'inaudible lorsqu'il se fait absorber à son tour dans la lumière en même temps que Sam. Le bras de John enlace sa taille en support silencieux quand les deux silhouettes se fondent dans la lumière qui se résorbe jusqu'à s'éteindre.

La pénombre retrouve ses droits dans le Roadhouse alors que le jukebox égraine les dernières notes de Hey Jude des Beatles.