Salut tout le monde! J'espère que vous allez tous bien! :) On arrive à un moment particulièrement pénible de l'histoire, donc j'espère que ce chapitre vous plaira malgré tout :')

Enjoy!


Le coeur au bord des lèvres, la respiration hachée, Dégel souffla sans parvenir à quitter le Marina de ses yeux horrifiés:

-Pitié, dis-moi que tu n'es pas sérieux… Tu ne comptes pas vraiment utiliser ta propre soeur comme réceptacle de Poseidon, n'est-ce pas?

C'était impossible, impossible que toutes ces horreurs lui arrivent maintenant. Impossible qu'Unity, miraculeusement sauvé malgré le coup fatal porté par Rhadamanthe, ait même la simple idée d'utiliser sa soeur ainsi. Il allait se réveiller. Rouvrir les yeux, être au Sanctuaire avec Kardia, Unity et Séraphina seraient tranquillement à Bluegraad et tout irait bien! Mais quand le sourire mauvais d'Unity s'élargit, il sut que tout était réel. Terriblement réel.

Ses yeux passèrent de Séraphina à son frère, incapable d'accepter ce qu'il voyait et entendait:

-Pourquoi? Pourquoi voudrais-tu faire une chose pareille? (Gronda-t-il d'une voix bien trop faible à son goût) Tu l'aimes tellement, comment oses-tu? Comment peux-tu faire une chose aussi horrible à ta propre soeur?! Pourquoi l'avoir mêlée à tout ça?!

Finit-il sur un cri de rage en désignant la jeune femme endormie d'un mouvement du bras. Une ombre voilà le visage si pâle d'Unity qui répondit d'une voix incroyablement posée, sereine, mais dure et déterminée:

-Parce que c'est la volonté du peuple de Bluegraad.

-Mais qu'est-ce que tu racontes?!

-Ne comprends-tu pas la beauté de la chose? Ma chère soeur aînée va régner sur le monde en tant que Poseidon, sans rival. (Une lueur presque folle éclaira le regard presque transparent du Marina) Elle pourra enfin apporter le printemps sur ces terres glacées qui l'attendent depuis si longtemps.

Dégel eut l'impression que c'en était trop. Que le poids des pertes et des trahisons s'était fait trop fort et avait enclenché un interrupteur. Si bien que quand il réagit, il se rendit compte qu'il hurlait, si fort que sa gorge lui faisait mal, qu'il n'avait jamais ressenti une rage aussi forte, aussi pure, mêlée de détresse et de chagrin:

-Espèce d'idiot! C'est de la folie!

-Ca suffit, inutile de perdre ton sang-froid légendaire. (Feula Unity en levant la main, faisant se mouvoir le corail à côté de lui) Le temps est venu, Dégel.

-Venu pour quoi?! Pour tuer ta propre soeur?! La rendre esclave d'un Dieu?! Une enveloppe sans vie propre?! Tu as complètement perdu la tête, Unity!

Le Marina grimaça si soudainement qu'il grinça des dents et un léger tremblement secoua ses épaules:

-Tu ne comprends pas, tu ne comprends rien du tout: si Séraphina devient le Dieu des Océans, Bluegraad retrouvera enfin de son prestige! Alors il faut m'aider. Il faut que tu libères Poseidon de sa prison.

Termina-t-il en se saisissant d'une urne bleue ornée d'or et scellée par un morceau de parchemin marqué du sang d'Athéna. Unity tendit l'urne vers lui, sans le quitter des yeux:

-Tu dois le faire, Dégel. En tant que Chevalier d'Or tu dois être capable de le faire. Tu dois tenir ta promesse et servir de pont entre Bluegraad et le monde extérieur. Tu dois sauver mon peuple.

-Je refuse.

Le jeune homme aux cheveux argentés inspira profondément et esquissa un sourire assuré:

-Je me doutais qu'il faudrait sans doute te forcer un peu la main. Mais j'aimerais éviter d'en arriver à de telles extrémités. Alors je me répète une dernière fois: ôte ce sceau et tu recevras l'orichalque en retour.

Unity tendit la main droite vers la bulle d'eau et, comme mû par sa propre volonté, le joyau se mut pour se placer à quelques centimètres de sa paume, toujours englobé de quelques gouttes d'eau et brillant de mille feux. Comme pour lui faire miroiter des promesses impossibles à tenir:

-Tu as assez souffert, Dégel. Pense un peu à Kardia, tu vas le laisser mourir pour rien?

Dégel serra les poings et grinça des dents, mais Unity continuait, imperturbable, complètement aveuglé par son délire:

-Contente-toi d'accepter et repars avec la puissance divine de Poseidon. Rends-moi ce service et rentre victorieux au Sanctuaire. (Une lueur presque amusée éclaira ses yeux) Tu sais bien que je ne mentirais pas à mon meilleur ami.

Dégel sentit une perle de sueur glacée rouler le long de sa tempe comme ses yeux passaient d'Unity à Séraphina, de Séraphina à l'urne, de l'urne à l'orichalque, de l'orichalque au couloir,… Il n'y avait aucun échappatoire. Aucun moyen de négocier. Il parviendrait jamais à convaincre son ami perdu que son fantasme était d'un danger mortel. Il devrait le secouer pour le réveiller et essayer de sauver Séraphina tant qu'il était encore temps:

-C'est de la folie, Unity! Je refuse de faire une chose pareille! En tant que Chevalier et en tant qu'ami, je ne peux pas te permettre de faire ça!

Le sourire d'Unity se mua en grimace de colère et de frustration:

-Si c'est là ta réponse finale, je vais devoir utiliser la force!

Il tendit vivement le bras vers lui et la vague de corail s'agrippa immédiatement à l'armure d'or, se frayant un chemin jusqu'à percer sa peau. Dégel grimaça, joignit les mains… Puis fit un pas en avant et écarta les mains. Contre son gré. Comme il écarquillait des yeux horrifiés et relevait la tête vers Unity, le Marina grinça:

-Inutile de résister: ce corail a atteint ton système nerveux. C'est moi qui contrôle tes mouvements.

Le Verseau tiqua et l'image d'une rose blanche teintée de rouge sanglant l'éblouit pendant une seconde. Le temps d'une inspiration, il se dit qu'Unity n'hésiterait pas à lui rompre le cou. A le tuer sans ciller. Mais alors que, contrairement à ce qu'il aurait cru, il réfléchissait à des moyens de s'en sortir, ses mains entrèrent seulement en contact avec l'urne glaciale:

-Enlève ce sceau. (Martela le Marina sans le quitter des yeux) Ne me force pas à te faire du mal.

Dégel grimaça, lutta de toutes ses forces pour reculer ses mains de l'urne, effleura le parchemin:

-Pourquoi…

Il releva la tête, le visage plein d'espoir, quand une voix résonna dans sa tête. Une voix après le si long silence qu'il venait de subir:

-Kardia?

Mais la voix continuait inlassablement, rempli de désespoir et de larmes de souffrance:

-Pourquoi, pourquoi, pourquoi…

Le léger sentiment de joie et d'espoir qui avait fait enfler son coeur disparut, remplacé par du doute: ce n'était pas Kardia. Ce n'était pas sa voix. Ce n'était pas une voix du présent. Et quand tout devint blanc autour de lui avant d'être remplacé par la bibliothèque de Bluegraad, Dégel comprit. C'était la voix d'Unity. Son souvenir que le corail lui transmettait. Son souvenir et sa souffrance.

-Pourquoi est-ce que tout ça nous arrive?

A genoux sur le sol au milieu de livres éparpillés et éventrés, le jeune homme aux cheveux argentés sanglotait lourdement, le visage enfoui dans les mains et les épaules secouées de tremblements:

-Que faut-il faire? Dieux, qu'est-ce que je dois faire pour sauver Bluegraad? (Un hoquet l'empêcha de parler pendant une longue seconde et Dégel sentit son coeur se serrer malgré lui et malgré tout ce qu'Unity avait pu dire) Pourquoi sommes-nous condamnés à rester ici, sur ces terres maudites?

Il releva la tête et poussa un cri désespéré mêlé de larmes sincères:

-Sommes-nous destinés à tous mourir ici?! A mourir gelés et oubliés de tous?!

Même si ce n'était qu'un souvenir, Dégel ressentait la colère de son ami, son sentiment d'injustice, son envie pour ceux qui pouvaient vivre sous le soleil brillant. Soudain, Unity se releva vivement et, d'un violent coup, envoya valser des dizaines de livres contre le mur en hurlant:

-Les Dieux nous ont abandonnés! Ils nous ont oubliés sur cette terre maudite!

Ses coups se firent de plus en plus rageurs, désordonnés, dévastés par la douleur. Si bien qu'à un moment, il alla jusqu'à agripper une basse étagère et à l'envoyer valser sur le sol. Le souffle court, le visage tiré et les yeux exorbités, Unity se tourna lentement vers le mur. Vers la lumière bleutée qui s'en échappait et du trident dessiné sur la pierre.

Le reste du souvenir devint plus haché, plus rapide, un enchainement d'images. Dégel vit son ami franchir le portail qui le mena jusqu'à Atlantis, il le vit revêtir la Squale du Dragon des Mers, le vit faire la promesse de réveiller Poseidon pour sauver Bluegraad,… Le vit tuer son propre père qui tentait de l'arrêter en mentionnant Séraphina et son propre souhait:

-Tout est de ta faute. C'est de ta faute si ce pays est au bord de la ruine. C'est de ta faute si… (Il grimaça puis repoussa le corps ensanglanté de son père sur le sol, première offrande pour le Dieu des Océans) Il est temps que quelqu'un de plus fort dirige Bluegraad. Il est temps de lui rendre sa gloire d'antan! Et pour ça…

-Il faut que tu brises ce sceau.

Dégel cligna vivement des yeux quand le souvenir prit fin et qu'il se retrouva de nouveau face au visage ravagé par la détermination d'Unity. Il ne parvenait pas à y croire, le Marina avait tué son propre père, comptait utiliser sa soeur aînée… Et tout ça pour quoi?! Pour le pouvoir? Pour sauver un peuple qui se portait bien? Et pourtant, malgré cette colère, cette rage de vaincre, une maigre lueur de tristesse continuait de briller dans les yeux de son ami. Avec un regard qui lui rappelait un peu celui de…

-Maître Crest…

Oui, il avait l'impression que c'était la même chose que lors de son combat contre Crest et Grenat en France, des années, des siècles auparavant. Comme si Unity voulait qu'on lui montre qu'il avait tort. Comme s'il voulait être remis sur le droit chemin. Comme s'il attendait que Dégel le guide vers la lumière qu'il avait perdue. Empli d'une détermination nouvelle, le Verseau parvint à serrer les poings, à geler le corail une nouvelle fois et à claquer des doigts. Des cristaux de glace tombèrent de son armure et le corail fut réduit en miettes à nouveau:

-Je refuse de te laisser faire: je vais réveiller celui que tu étais avant. Je ne te laisserai pas tomber plus bas!

Unity fit un pas en arrière mais l'attaque partait déjà:

-Diamond Dust!

Une énorme ombre s'écrasa entre eux deux, accompagnée d'un grand bruit qui fit trembler le sol autour d'eux. Dégel leva le bras devant ses yeux et toussa à cause de la poussière qui avait envahi la pièce. Puis, quand un rayon de lumière bleutée l'éblouit presque, il tiqua: le plafond avait été percé, détruit par un magistral coup. Un coup donné par la statue géante de Poseidon à l'aide de son trident. Le Verseau pâlit:

-C'est impossible!

Comme pour le contredire, la statue se mit à bouger, à se redresser. Et en son coeur, une grande bulle d'eau brillait vivement: la bulle qui contenait encore Séraphina et qui servait de moteur à la pierre. D'une voix dure, Unity, debout sur l'épaule du géant feula:

-Je ne suis pas tombé, Dégel. Au contraire, je suis monté plus haut que jamais.

Le Verseau entrouvrit les lèvres sur une expression horrifiée: comment était-il censé vaincre une telle chose?! Cette statue mesurait une bonne cinquantaine de mètres, et si elle possédait les pouvoirs du Dieu, ne fut-ce qu'un petit pourcentage, il ne pourrait jamais y arriver! C'était l'orichalque, l'orichalque permettait à la statue de bouger, de s'animer. Un sentiment proche de la panique s'empara de son coeur et même les paroles de son armure ne parvinrent pas à le rassurer:

-Nous, peuple de Bluegraad, avons toujours été supérieur malgré notre souffrance! Mais j'aurais dû me douter qu'un étranger comme toi ne pourrait pas comprendre notre douleur, l'injustice que nous vivons!

-Arrête cette folie! Le pouvoir que tu cherches ne sauvera pas ton peuple!

Comment lui faire entendre raison? Comment vaincre une statue géante dotée de pouvoirs presque divins? Comment gagner? Sourd à ses paroles, Unity leva la main et la statue l'imita:

-Je suis désolé d'en arriver là, Dégel, vraiment. Mais ne t'en fais pas, tu n'en mourras pas. (Un tourbillon se forma dans l'eau qui surplombait la statue géante) Holy Pillars!

Le tourbillon fonça droit sur lui, à toute vitesse, si bien que Dégel eut à peine le temps de bouger:

-Je ne vais pas pouvoir l'éviter!

-Alors profite de cette occasion.

L'armure avait haussé la voix pour se faire entendre, et Dégel parvint encore à lever les yeux. A comprendre son plan. L'eau l'engloutit, si fort qu'il en eut le souffle coupé pendant un instant. Au coeur du tourbillon, le bruit était assourdissant, les mouvements d'une violence rare. Il sentit un épais morceau de marbre lancé à pleine vitesse heurter sa hanche et il dut s'empêcher de hurler quand un os se rompit. Pendant une folle seconde, son coeur s'emballa et il ressentit de nouveau l'angoisse d'être prisonnier, enfermé d'un endroit où l'oxygène manquait. Puis, enfin, la température chuta et le tourbillon se gela.

Repoussant la glace autour de lui, Dégel laissa échapper un long soupir contrôlé et claqua des doigts. La glace vola en éclat autour de lui, s'écrasant sur le temple et la ville en contrebas. Profitant de la stupeur surprise du Marina, le souffle étonnamment apaisé et le cerveau tournant à plein régime, le Verseau leva vivement les bras et visa le ciel d'eau qui les surplombait, juste au dessus de la statue géante, déterminé à mettre fin à cette folie, à arrêter cet Unity qu'il ne reconnaissait plus:

-Aurora Execution!

L'attaque effleura l'épaule de la statue et heurta l'eau de plein fouet, si bien qu'Unity crut à un coup manqué et se tourna vers lui en haletant, le visage rendu livide par la colère et la surprise horrifiée:

-Tu ne peux pas rivaliser avec la force d'un Dieu! Si tu continues je vais devoir te tuer!

-Je suis désolé, Unity. Désolé de ne pas avoir pu déceler ta douleur et ta souffrance. (Dégel baissa les bras et essuya le sang qui roulait dans ses yeux) Laisse-moi te ramener vers la lumière et te libérer de cette folie.

Pile comme il baissait les bras, des énormes stalactites se formèrent au dessus de la statue et d'un simple mouvement du menton, Dégel les fit tomber. Les pics de glace transpercèrent la statue de part et d'autre (évitant heureusement Séraphina), allant jusqu'à trancher un bras, la tête, une jambe,… Puis ce qui restait de la statue s'effondra sur le temple principal, alla valser sur les habitations en contrebas.

Quand le silence se fit enfin, Dégel poussa un soupir douloureux et fit un pas en avant… Avant de grimacer et de tomber à genoux en étouffant un cri de souffrance quand sa hanche l'élança violemment. Les mains tremblantes sous le coup de la douleur, il se mordit la lèvre jusqu'au sang et se força à se relever, à avancer malgré son corps brisé. Malgré son coeur en miettes. Il avait vu Unity tomber mais il ne parvenait pas à dire s'il s'en était sorti. Sans doute que oui, il s'était arrangé pour qu'aucun stalactite ne heurte l'épaule gauche de la statue. Il ne voulait pas tuer son ami, juste le remettre sur le droit chemin. Le convaincre qu'il faisait une erreur.

Comme pour le guider jusqu'à lui, l'orichalque (revenu au niveau du sol) émit une vive lueur bleutée. Dégel posa les yeux sur le visage endormi de Séraphina et ne put s'empêcher de pousser un long soupir désespéré:

-Je suis désolé, Séraphina… (Il arracha sa cape de ses épaules et approcha les mains de la haute bulle d'eau) Je ne savais pas qu'il t'avait enfermée ici, qu'il avait perdu de vue le droit chemin…

A vrai dire, il savait, sentait qu'au fond Unity ne pensait pas mal faire. Que le désespoir lui avait fait prendre des décisions impossibles. Il voulait sauver son peuple du froid glacial qui les entourait, les mener vers une vie meilleure… Mais qu'est-ce qui avait pu causer un tel déclic? Qu'avait-il vécu pour en venir à de telles extrémités, au point d'utiliser sa propre soeur?

Ses mains encadrèrent le visage de la jeune femme et il l'attira à lui, sentant avec soulagement la chaleur de sa…

Un violent frisson le secoua et il sentit son coeur s'arrêter quand il réalisa que la peau de la jeune femme était aussi glacée que de la neige. Qu'aucun mouvement ne secouait ses paupières ni ses lèvres. Qu'aucun pouls ne battait dans son cou. Qu'aucune respiration ne soulevait sa poitrine.

Qu'elle était…

-Séraphina?

Les mains fébriles, Dégel serra la jeune femme contre lui de toutes ses forces, chercha son pouls, la secoua, chercha un moyen de se prouver qu'il avait tort. La voix tremblante et remplie d'horreur, il ne se rendit pas tout de suite compte qu'il hurlait et tombait à genoux en la serrant contre lui:

-Non, non! Réveille-toi! Ouvre les yeux, Séraphina! Je t'en prie! Non!

Il ferma les yeux et serra le visage glacé de la jeune femme contre sa poitrine, la gorge serrée et le visage ravagé par la douleur:

-Pitié, pas ça… Par pitié, non…

Il passa la main dans les cheveux argentés de Séraphina, repoussant les mèches qui tombaient sur son visage livide, comme pour la bercer ou s'assurer qu'elle était bien là. Il avait l'impression d'être dans un cauchemar, d'abord Unity qui les trahissait tous, ensuite Séraphina qui rejoignait…

Kardia…

Un hoquet larmoyant le secoua et ses yeux se mirent à le bruler, si fort qu'il crut que du sang y coulait de nouveau. Il grimaça et refoula la douleur horrible qui enflait dans son coeur, incapable d'empêcher une plainte tremblante d'échapper à ses lèvres ensanglantées:

-Pitié, réveille-toi…

Il ne savait même plus à qui il parlait, s'il dressait cette supplique à son amie d'enfance ou bien à son frère d'armes resté seul dans la première partie du temple. Seul alors qu'ils s'étaient promis de rester ensemble. Séraphina… Kardia… Sa voix se fêla et il sentit ses lèvres se mettre à trembler:

-Réveille-toi…

-C'est inutile, Dégel…

Le Verseau ne sursauta même pas, se daigna pas se retourner. Non, il refusait de l'entendre. C'était hors de question. Unity ne pouvait pas avoir fait une chose pareille, c'était impossible. Pas sa propre soeur, pas elle. Des pas se rapprochèrent lentement de lui et la main tremblante d'Unity effleura son épaule quand sa voix se brisa:

-Séraphina est morte il y a cinq ans.

Dégel arrondit un peu plus le dos, serra plus fort la jeune femme contre lui et laissa échapper un gémissement douloureux en secouant la tête, les épaules tremblantes. Unity déglutit difficilement et s'accroupit à son tour, se saisissant tendrement des épaules de sa soeur pour la soulever dans ses bras. Au début, le visage voilé par une mèche de cheveux, Dégel refusa de la lâcher, secouant la tête et murmurant une litanie de « non » sans fin. Puis, doucement, la main de son ami rencontra la sienne et la força à la lâcher. A la laisser partir. A accepter.

Incapable de le supporter, Dégel porta la main à son visage et souffla:

-Comment?

Unity souleva la jeune femme dans ses bras et l'eau l'engloba de nouveau, l'acceptant en elle comme si elle était son enfant. Les yeux perdus dans l'onde qui protégeait le corps de sa soeur, le Marina répondit d'une voix tremblante:

-Elle a d'abord… (Il hésita puis serra les poings et reprit un peu plus fort) Elle est tombée malade, juste de la fièvre, rien de bien grave. Mais son état s'est… empiré à cause du climat… Et comme les médecins pensaient qu'elle pourrait s'en tirer, mon père a… Il a fait une chose horrible pour la protéger. Elle ne l'a pas supporté. Et elle en est morte.

Cinq ans. Cinq ans qu'elle était morte et il n'en avait jamais rien su. N'avait rien senti. Rien du tout. Après une longue seconde de silence, Dégel se releva péniblement, négligeant le hurlement que poussa sa hanche meurtrie:

-Pourquoi ne m'as-tu rien dit?

-Je… n'en avais pas la force… J'étais anéanti… J'ai perdu la lumière de ma vie et je me suis perdu moi-même… (Il porta la main à son visage et dégagea une mèche de cheveux de son front d'un geste qui se voulait nonchalant) Avec toi parti et Séraphina… Morte, il ne me restait plus rien… Tu sais à quel point j'ai toujours eu du mal à supporter le froid de cette région, n'est-ce pas?

Dégel hocha lentement la tête, le visage uniquement tourné vers Séraphina:

-Je l'ai encore plus haï, il m'avait pris ma soeur, ruinait mon pays et mon peuple… Je savais que je devais faire quelque chose, mais je ne savais pas quoi… (Il serra les poings) J'en voulais au monde entier. Je t'en voulais à toi.

-Je ne suis pas responsable.

-Tu l'as blessée, et tu le sais. Je sais parfaitement ce qu'il y a eu entre vous lors de ce dernier voyage qu'elle a fait en France.

Dégel se tendit à peine, il n'en avait plus rien à faire. Que son ami pense ce qu'il voulait, qu'il le frappe, l'insulte, le haïsse, il s'en fichait:

-Je ne voulais pas lui faire de mal… (Soupira-t-il avec sincérité) J'ai tellement regretté ce que j'avais fait…

-Tu lui as brisé le coeur. Tu l'as… (Unity se mordit violemment la lèvre puis sembla renoncer) Inutile d'en parler, c'est du passé… Mais malgré ce que mon père disait, je ne pouvais pas abandonner le rêve de ma soeur, je devais faire quelque chose. Alors je dois…

-Arrête.

Il ne pourrait pas le supporter. S'il n'avait pas réussi à le faire changer d'avis, il ne pourrait pas se résoudre à le tuer. A vrai dire, il se laisserait mourir plutôt que d'essayer, de survivre seul dans ce monde si laid et si vide. Si seul:

-Je te remercie, Dégel.

Dégel se tourna vers lui et rencontra ses yeux clairs embués de larmes:

-Je suis heureux que tu m'aies arrêté. (Il esquissa un maigre sourire) Je sais que ma soeur t'aimait. Elle ne t'en a jamais voulu et elle voulait que je te pardonne.

-Comment le sais-tu?

Unity essuya la larme qui roulait le long de sa joue:

-C'est elle qui me l'a demandé, le jour où sa maladie a commencé à s'empirer.

Dégel se rendit compte qu'il se mordait la joue, tout pour se détourner de la douleur mentale horrible, tout pour éviter de penser au sourire radieux de Séraphina, tout pour oublier qu'elle était morte sans qu'il ne lui ai jamais demandé pardon… Tout plutôt que de vivre ces horreurs de plein fouet:

-Je suis tellement désolé, Unity… Je ne voulais pas… Je n'ai jamais voulu lui faire du mal… Je regrette de ne pas… De ne pas avoir pu le lui dire…

-Je suis sûr qu'elle le savait. Elle ne t'en a jamais voulu, Dégel: même dans les derniers instants, elle continuait de me demander de te pardonner. De veiller sur… Sur toi…

Ils restèrent murés dans un long silence avant que, lentement, faiblement, Dégel ne lève le bras et agrippe doucement l'épaule de son ami:

-Pardonne-moi…

Le Marina déglutit difficilement et laissa une dernière larme s'échapper du coin de son oeil en imitant la position de son meilleur ami:

-Tout est pardonné. Tu n'es pas responsable. (Il sembla presque s'ébrouer et il se dégagea soudain) Je t'ai assez retenu ici.

Il leva la main droite et la pierre qui se tenait devant la poitrine de Séraphina se mit à luire avant de quitter la bulle d'eau et de se positionner au dessus de la paume d'Unity. Un sourire rassurant et apaisé sur les lèvres, il tendit le précieux joyaux à son ami:

-Prends-le, et remporte cette Guerre.

Dégel baissa les yeux sur l'orichalque, les releva pour croiser le regard assuré du Marina:

-Que vas-tu faire?

Le sourire d'Unity se teinta d'une légère tristesse résignée:

-Je vais rester ici, avec ma soeur et mon père, et tu vas retourner au Sanctuaire avec l'orichalque.

-Tu en es sûr de toi? Tu vas vraiment rester seul ici?

-Peu importe, si tu l'amènes à Athéna, elle l'utilisera pour protéger le monde. Alors je te le confie, Dégel. Ainsi que Bluegraad.

Ils se regardèrent une longue seconde dans les yeux puis le Verseau hocha lentement la tête et souffla en tendant la main:

-Merci…

Mais comme il effleurait presque la pierre du doigt, un serpent se jeta droit sur elle et la saisit entre ses mâchoires en sifflant. Ils sursautèrent violemment et Unity poussa un cri horrifié en se liquéfiant:

-Non! L'orichalque!

Le serpent glissa vivement sur le sol et remonta le long d'une jambe à moitié dénudée tandis qu'un petit rire amusé s'élevait:

-Comme si j'allais vous laisser faire, sales chiens.

Dégel écarquilla les yeux et tiqua en rencontrant les yeux mauves sombres de la jeune femme qui leur faisait face:

-Pandore?!

-Tu aurais dû m'achever tant que tu en avais l'occasion, Chevalier. (Elle darda un regard plein de dédain sur Unity qui s'était littéralement figé, comme paralysé par l'horreur) Je n'aurais jamais imaginé que les Marinas étaient si faibles: comment as-tu pu penser donner l'orichalque à Athéna? Non, non, il appartient désormais aux armées d'Hadès.

-Pitié, ne faites pas de mouvements brusques.

Balbutia Unity en faisant un léger pas en avant, les mains tendues comme pour l'apaiser. Mais Pandore éclata de rire:

-Ne me prends pas pour plus faible que j'en ai l'air: je sens son énergie, mais je ne compte pas en faire usage moi-même. Il est juste absolument hors de question que cette peste d'Athéna en prenne possession. Tiens, j'oubliais… (Elle fit mine de réfléchir avant d'esquisser un sourire mauvais et de leur jeter un coup d'oeil en coin) Les armées du Seigneur Hadès n'ont nullement besoin de tricher ainsi.

-Qu'est-ce que vous-…

Elle ouvrit lentement la main, et, comme au ralenti, l'orichalque glissa de sa paume pour tomber vers le sol. Unity poussa un hurlement déchirant, les yeux exorbités sous le coup de l'horreur:

-Non!

Dégel se jeta en avant aussi vite qu'il le pouvait, tendit les mains… L'orichalque heurta le sol et vola en éclats avec un bruit net. Le Verseau resta agenouillé un millième de seconde qui lui parut durer un siècle. Il était incapable de détourner ses yeux incroyablement choqués des morceaux de l'orichalque qui pulsaient encore légèrement. Incapable d'accepter que tout ce qu'il avait fait, tous ces sacrifices, tout ce sang versé, avait été pour rien. Il crut que la colère allait le rendre fou, que le chagrin le ferait hurler, que le désespoir l'achèverait,… Mais il ne ressentit rien. Juste du vide. Et une immense lassitude choquée.

En revanche, Unity semblait déchiré entre l'horreur et la rage pure. Non… Plutôt envahi par une terreur sans pareille

-Mais qu'est-ce que vous avez fait?! (Hurla-t-il en agrippant les épaules de Pandore pour la secouer violemment) Est-ce que vous vous rendez compte de l'erreur monumentale que vous venez de faire, espèce d'idiote?!

Pandore releva fièrement la tête:

-Il était hors de question que cette chose reste entière et qu'Athéna puisse tricher!

-Pauvre folle! L'orichalque contenait le pouvoir de Poseidon même! Et en le détruisant tu as… Tu as…

Un filet de sueur glacée roula le long de sa colonne vertébrale quand un grondement résonna dans son dos et quand une vive lueur bleue l'éblouit presque:

-Tu as rendu son pouvoir incontrôlable…

Dégel se retourna et écarquilla les yeux en pâlissant: la bulle d'eau qui contenait le corps de Séraphina s'était élevée de plusieurs mètres au dessus du sol et brillait d'une intense lumière, dégageait soudain un cosmos d'une puissance incroyable. Et comme Unity se rapprochait de lui en tremblant, il haleta:

-Qu'est-ce qui se passe?

-C'est… C'est Séraphina…

-Quoi, Séraphina?! Parle!

-Elle baigne dans cette eau avec l'orichalque depuis cinq ans, elle est devenue le réceptacle de ce pouvoir quand il a été brisé…

A ce moment, Séraphina ouvrit les yeux. Une énorme vague (directement puisée depuis l'océan au dessus d'eux) se dressa derrière elle et un grand éclair de lumière l'engloba. Quand il se dissipa, elle était vêtue de la Squale du Dieu des Océans et d'une robe faite d'eau et d'écume, armée d'un haut trident orangé qu'elle brandissait sans la moindre difficulté. Dégel sentit une peur panique nouer son ventre quand il réalisa que le visage de la jeune femme était déformé par de la colère pure, que ses yeux entièrement bleus brillaient de rage et que le cosmos qui l'englobait était devenu sien.

Poseidon venait de se réveiller.

Pandore poussa un grognement et fit mine de se jeter en avant, comme pour attaquer le Dieu qui lui faisait face. Mais, avec une aisance incroyable, Séraphina leva simplement le bras qui tenait son trident et une vague énorme envoya valser Pandore sans le moindre problème, sans que la jeune femme ne puisse résister à sa nouvelle puissance divine. Pandore poussa un hurlement de souffrance et roula sur le sol déjà inondé de plusieurs centimètres d'eau. Unity sentit son coeur s'emballer à toute vitesse dans sa poitrine quand il regarda la jeune femme aux cheveux noirs être propulsée en arrière, et quand il se retourna de nouveau vers l'avant, il se retrouva nez à nez avec sa propre soeur.

Non… Ces yeux si clairs ressemblaient à ceux de Séraphina, mais ils étaient comme éteints, absolument pas brillants de cette lumière si pleine d'espoir qui rayonnait dans ceux de sa soeur bien aimée. Pendant une seconde, il envisagea la fuite, la supplication peut-être… Mais c'était comme si une flèche s'était fichée dans son coeur et le maintenait immobile, paralysé. Il était à la fois tétanisé par le regard et le pouvoir soudain de sa soeur et par ce qu'il lui avait fait. Par cette dernière promesse qu'il n'avait pas réussi à tenir alors qu'elle était sur son lit de mort.

Après tout, oui, il méritait ce qui allait lui arriver. Il avait tué leur propre père tant la colère l'avait aveuglé, avait haï son meilleur ami pour avoir fait souffrir sa soeur,… Menti à Séraphina avant de lui asséner le coup de grâce sans même le savoir… Unity sentit que ses joues étaient trempées de larmes, et pourtant, il se rendit compte qu'il souriait. Son châtiment l'attendait, il n'avait que ce qu'il méritait.

Il allait pouvoir arrêter de se torturer et à rester vivant. Il pourrait…

-Unity!

Le hurlement de Dégel ne le sortit pas de sa torpeur, et il sursauta à peine quand le Verseau se jeta devant lui, les bras tendus, s'interposant entre ses deux amis d'enfance:

-Diamond Dust!

Un violent choc fit trembler les fondations quand l'imposante vague, lourde de plusieurs tonnes, s'écrasa sur eux, engloutit tout sur son passage et… Unity poussa un hoquet surpris et entrouvrit les lèvres sur un cri muet, laissant échapper un nuage de buée de sa bouche: il faisait soudain glacial, incroyablement froid, comme si la température avait soudainement chuté loin en dessous de zéro. Il leva péniblement les yeux et comprit quand il vit que tout autour de lui, l'eau s'était transformée en glace, que de la neige se formait et que le gel commençait à recouvrir chaque goutte qui se trouvait dans un périmètre de dix mètres.

Le visage trempé de sueur et rendu blême sous le coup de l'effort, Dégel se força à déserrer les dents, laissant un gout métallique de sang envahir sa bouche quand il poussa un soupir après avoir bloqué sa respiration un long moment. Ses jambes le portaient à peine et ses bras tremblaient comme il continuait de faire chuter la température autour d'eux, d'arrêter autant d'eau que possible malgré les trombes que Séraphina projetait. Jamais il n'avait réussi à faire descendre la température aussi bas et aussi vite, il avait l'impression qu'il pouvait descendre jusqu'à des températures inimaginables, de pouvoir créer une véritable ère glacière malgré son épuisement et sa douleur. Il grimaça et haleta, soudain frissonnant:

-Tout va bien, Unity?

Le jeune homme balbutia quelques mots puis répéta plus fort pour se faire entendre par dessus le vacarme des trombes d'eau qui inondait le temple:

-Oui, oui mais et toi?!

-Ne t'en fais pas pour moi! Je refuse d'abandonner ici! Dis-moi juste comment calmer Poseidon!

Le sang pulsait dans ses oreilles et son coeur battait à toute allure comme il se répétait mentalement des phrases enragées:

-Je ne vais pas mourir! Je ne vais pas mourir ici! Je dois ramener l'orichalque et aller voir si Kardia va bien! Je ne vais pas mourir! Je ne vais pas… Mourir!

-Il n'y a pas de solution, Dégel… (Hoqueta Unity en refermant les mains sur ses bras pour se réchauffer autant qu'il le pouvait) Poseidon est un Dieu violent, les mortels ne peuvent qu'attendre que sa colère s'apaise… Mais d'ici là, il aurait inondé la Terre entière, je suis tellement désolé, je suis désolé, Dégel…

Le Verseau eut l'impression que le monde s'arrêtait de tourner, que chaque son s'éteignait, qu'il se retrouvait dans un monde vide et complètement insensé. L'évidence le frappa comme une gifle quand il réalisa qu'il n'y avait aucun moyen de sauver le monde et de survivre en même temps. Qu'il ne pourrait pas s'en sortir, peu importe le choix qu'il faisait. S'il fuyait, le monde serait perdu et il mourrait. S'il restait… S'il restait il pouvait peut-être arranger les choses et sauver le monde, il avait peut-être une idée pour calmer la colère du Dieu… De Séraphina…

Et pour ça il devait mourir.

Un violent frisson manqua de le faire faillir mais il se reprit, se força à regarder droit devant lui, à réfléchir à une solution:

-Je suis désolé, j'avais promis de rester avec toi jusqu'au bout… Mais j'ai encore quelque chose à faire ici, Kardia…

Pendant un instant, il eut presque l'impression de sentir une main se poser sur son épaule, une silhouette brulante se lover dans son dos, comme pour l'encourager. Mais quand il leva la tête, le regard rempli d'espoir, il était seul. Seul et étrangement transi de froid sans pour autant le sentir:

-Je sais…

Concentrant tout son cosmos dans sa main gauche, il se saisit vivement du morceau d'orichalque et le jeta à Unity qui le rattrapa in extremis. Le Marina écarquilla les yeux en reconnaissant le précieux cristal et il leva la tête vers son ami, l'air effaré:

-Qu'est-ce que tu…

-Je veux que tu ramènes l'orichalque au Sanctuaire à ma place pour le donner à la Déesse Athéna.

-Quoi?! Mais qu'est-ce que tu racontes?!

-Je compte sur toi. Le sort de la Guerre Sainte et du monde entier dépend de toi à partir de maintenant, est-ce que tu comprends?

-Mais…

-Est-ce que tu comprends?!

Unity déglutit difficilement puis hocha la tête:

-Et toi? Qu'est-ce que tu vas faire?

Dégel esquissa un sourire rassurant et étrangement épanoui:

-Je vais rester ici pour retenir la vague et m'occuper de Séraphina.

-Non! Non, je refuse de te laiss-…

-Unity!

Le Marina tressaillit et se tut, soufflé par l'exclamation déterminée du Verseau:

-Essaye de comprendre. Les troupes d'Athéna ont besoin de l'orichalque, nous ne pouvons pas leur faire faux bond, pas maintenant. Je ne veux pas que tu meures ici, pas alors que notre promesse tient encore. (Il grimaça soudain sous le coup de la douleur et comme il réalisait pleinement ce qu'il disait) Et je ne veux pas que la mort de Kardia soit vaine.

Il inspira profondément malgré la douleur que l'air glacé causait en passant dans ses poumons:

-Alors s'il te plait, c'est ma dernière requête: retourne à la surface, Unity. Et prends soin du monde pour moi. (Mais comme le jeune homme ne bougeait pas, il gronda) Va, maintenant!

Dégel ne regarda pas son ami partir, l'entendit s'éloigner au bout d'une demi seconde d'hésitation. Puis il ferma les yeux et inspira longuement avant d'étouffer une quinte de toux douloureuse: c'était comme si ses poumons étaient en train de se transformer en glace, que son sang gelait dans ses veines. Il rouvrit les yeux, chassa le voile flou qui couvrait sa vue et baissa les bras malgré l'immense vague qui se dressait derrière Séraphina.

Comme si elle était intriguée par sa soudaine immobilité, la jeune femme, méconnaissable dans cette armure, sembla l'étudier du regard. Dégel souffla:

-Séraphina… Je suis désolé…

Les sourcils argentés de Séraphina se froncèrent et elle leva une nouvelle fois son trident, projetant la vague droit sur lui. Dégel grimaça et leva de nouveau les bras, projetant son froid le plus glacial vers l'eau. Le choc le fit reculer d'un pas et il manqua de tomber à genoux quand le coup se répercuta jusqu'à sa hanche blessée. La douleur enfla dans son corps et il dut se mordre la joue pour ne pas hurler. Pendant un instant, des points verts parsemèrent sa vue et il crut qu'il allait s'évanouir. Il sentait qu'à chaque fois que la température baissait, c'était comme si un peu de sa vie s'écoulait de son corps.

Le choc se fit moins fort et il leva la tête, détaillant la gigantesque tour de glace qui s'élevait derrière Séraphina jusqu'à l'océan au dessus d'eux. Océan qui semblait trembler, hésiter à s'effondrer sur eux. Dégel inspira difficilement et croisa le regard transparent et enragé de la jeune femme en soufflant d'une voix rauque à cause du froid:

-Tu as tellement souffert…

Il fit un pas hésitant en avant dans l'eau et espéra que son plan fonctionnerait:

-Même dans la mort tu as continué de veiller sur ton frère…

L'air se changeait en glace autour d'eux et Séraphina sembla tiquer légèrement. Elle baissa le trident et plissa les yeux, comme disposée à l'écouter avant de l'achever. Comme si elle peinait à le reconnaitre. Dégel continuait d'avancer, de lutter malgré le courant qui le poussait en arrière:

-Ne t'en fais pas… Tu ne seras plus seule désormais, je serai avec toi pour le guider…

Le visage de la jeune femme fut déformé par une légère grimace et une sorte de grognement s'échappa de ses lèvres. Dégel esquissa un léger sourire triste et résigné puis, lentement, pour ne pas l'effrayer, il leva la main et effleura doucement sa joue glacée:

-Je ne te laisserai plus…

Séraphina tressaillit, cligna vivement des yeux, gronda… Se tendit, comme si elle luttait contre elle-même:

-Alors, veillons ensemble sur Bluegraad et sur Unity.

Un éclair de lucidité sembla traverser le regard bleu transparent de la jeune femme, puis, un doux sourire étira ses lèvres bleuies par le froid et un soupir rempli de tendresse lui échappa:

-Dégel…

Le Verseau hocha doucement la tête:

-Je suis là maintenant, tout va bien se passer.

Les yeux de la jeune femme se mirent à briller, mais aucune larme ne roula sur sa joue glacée:

-J'aurais voulu que tu le voies…

-Nous allons veiller sur lui ensemble, ne t'en fais pas.

Séraphina sembla hésiter, puis ferma les yeux à demi et secoua lentement la tête avant de souffler:

-D'accord…

Puis, son sourire se figea peu à peu sur ses lèvres, ses yeux se fermèrent et elle poussa un dernier soupir qui sembla résonner dans le temple. Comme si elle attendait ce signe, l'armure se détacha de son corps et disparut, rejointe par le trident que la main de Séraphina avait lâché. Dégel tendit les bras et rattrapa le corps de la jeune femme, ne put s'empêcher de tomber à genoux sur le sol en retenant un grognement de souffrance. Il serra Séraphina contre lui, haletant, le front paradoxalement trempé de sueur malgré le gel qui se formait sur ses cils et qui gerçait déjà ses lèvres ensanglantées.

Le visage désormais paisible, Séraphina s'était enfin endormie pour toujours, apaisée. Et il en était de même pour l'âme de Poseidon, calme pour l'instant. Dégel observa presque distraitement l'énorme vague qui les surplombait toujours: même si Poseidon s'était rendormi, il n'avait pas daigné bon de faire disparaitre la dernière manifestation de son courroux, et la gigantesque masse d'eau commençait à s'effondrer droit sur eux avec un grondement terrible.

Déposant la jeune femme sur le sol trempé d'eau devant lui et la couvrant de sa cape, Dégel joignit les mains, leva les bras, prit une longue inspiration, concentra tout son cosmos, toutes ses forces restantes, dans son attaque:

-Aurora Execution!

Le rayon glacé jaillit de ses poings, heurta le centre de la vague, peina à en geler le quart, manqua presque de se briser… En grimaçant, Dégel força ses poings presque gelés à se séparer, à orienter un deuxième rayon vers la source même de la vague: l'océan au dessus d'eux. Il fallait frapper la source, geler l'entièreté de l'eau pour éviter qu'il ne s'effondre sur Atlantis et ne l'engloutisse de nouveau complètement. Il devait laisser une chance à Unity.

Un pic de glace se détacha du plafond gelé, tomba juste à côté d'eux, mais il ne faillit pas, même quand sa vue devint complètement noire, même quand ses oreilles se mirent à siffler, même quand son coeur se mit à s'accélérer, même quand sa respiration se fit de plus en plus sifflante. Au bout de deux minutes, deux heures, deux siècles, il sentit vaguement qu'il tombait en avant. Il essaya de lever les bras pour se rattraper, mais ses membres gelés ne lui répondaient plus, si bien qu'il heurta le sol sans pouvoir se retenir.

Dégel se força à cligner des yeux, à essayer de se relever pour arrêter l'eau, retint une quinte de toux sèche, ne parvint pas à se redresser:

-Tout va bien, (Le rassura doucement son armure) Dégel: tu as gelé l'entièreté de la vague.

-Et… L'océan?

Il n'arrivait pas à parler, ses cordes vocales refusaient de lui obéir, de fonctionner, de se réchauffer…

-On croirait voir une plaine remplie de neige. Tu as réussi, tu peux te reposer.

Il ne voulait pas se reposer, il voulait d'abord donner une sépulture digne de ce nom à Séraphina, il voulait se relever, aller retrouver Kardia et alors seulement… Alors seulement il se reposerait. Le souffle court, la respiration sifflante, il balbutia:

-Faut… Séraphina… Elle doit… Il faut…

-Je m'en occupe.

Dégel se redressa péniblement, le corps secoué de tremblements de… Froid? Il avait… froid? Lui? Il aurait voulu passer les mains sur ses bras, essayer de bouger, même d'esquisser un sourire rempli d'ironie, mais il parvint à peine à s'adosser à la colonne qui se dressait encore miraculeusement derrière lui. Il vit une lueur dorée illuminer son armure, englober le corps de Séraphina, et quand il cligna des yeux, la jeune femme semblait endormie.

Endormie dans un cercueil de glace.

Il sentit sa gorge se serrer mais ne parvint toujours pas à se relever: sa hanche lui faisait atrocement mal, et il avait si froid, si froid… Il leva difficilement les yeux vers l'océan gelé qui les surplombait:

-Tu crois qu'elle va fondre?

-Je ne crois pas non. Du moins, pas avant des siècles.

-Bien… Bien…

Il sentit ses yeux se fermer, ses paupières se faire plus lourdes.

Puis ce fut le noir.

$s$s$s$

Le silence régnait dans l'entrée du temple, un silence de mort après l'affrontement titanesque qui s'y était déroulé. Le silence, rien que le silence.

Puis, un bruit, léger, presque imperceptible.

Un battement de coeur.

Suivi par un autre après une nouvelle longue minute de silence. Doucement, lentement, un coeur brulant faisait enfin cadeau de sa vie pour son propriétaire. Comme pour s'excuser de l'avoir tant fait souffrir. Comme pour lui faire une dernière fleur.

A moins que ça ne soit à cause de ce morceau de cristal qui l'avait effleuré quand il avait redressé ce jeune homme en fuite? Quand il avait fait un dernier effort surhumain pour lui venir en aide malgré les hurlements de souffrance que poussaient ses muscles, ses os,…

Lentement, deux yeux bleus s'ouvrirent.

Il n'était pas encore mort.

Il n'était pas encore mort, mais il n'était plus tout à fait vivant.

Son corps n'était que souffrance, son bras droit gisait lamentablement le long de son corps, sans force, sans volonté de se redresser, sans vie. Du sang coulait de son arcade sourcilière jusque dans ses yeux et lui brûlait les rétines. Son genoux était comme disloqué, pulsant à l'unisson avec sa colonne vertébrale en miettes. Il avait tellement mal qu'il n'envisageait même pas de se lever.

En poussant un soupir douloureux et en retenant une grimace, Kardia se laissa aller contre le mur en haletant difficilement, sa main valide pressée sur sa poitrine, le souffle court et sifflant. Du sang avait envahi sa gorge, rendant sa respiration encore plus pénible qu'elle ne l'était déjà. Il toussa et cracha sans même s'en rendre compte, puis il s'appuya de nouveau contre le mur, les yeux à moitié fermés, le front brûlant de fièvre.

Il tenta de les rouvrir, mais même ainsi, ses yeux ne percevaient que du flou, comme si un voile de buée et de sang était en train de l'aveugler un peu plus à chaque instant? Des larmes de douleur avaient fini de rouler sur ses joues, il ne les avait même pas senties. A peine sentait-il qu'il gisait dans de l'eau glacée qui l'entourait.

Jamais crise n'avait été aussi terrible. Jamais la mort n'avait été aussi proche.

Et pourtant, malgré ce désespoir omniprésent et cette noirceur aveuglante, une lueur subsistait dans sa conscience:

-Dé… gel…

Ces simples syllabes lui coupèrent presque le souffle tant la douleur au niveau de sa poitrine était forte. Kardia ferma les yeux et grimaça:

-Dégel…

-Il est dans le temple, à quelques mètres d'ici.

Le rassura son armure, incapable de lui avouer que son frère d'armes venait de perdre connaissance. Le Scorpion redressa légèrement la tête, haletant de souffrance: il n'était même pas révolté, n'arrivait pas à bouger un doigt et encore:

-Il va bien?

-… Non.

Un éclair de colère mêlée d'inquiétude zébra dans son coeur brulant et il se redressa avec une lenteur effroyable, se mordant les lèvres pour ne pas crier:

-Que fais-tu? Tu ne dois pas bouger!

-Je vais le rejoindre. Je lui ai promis qu'on resterait ensemble.

-Tu n'y arriveras pas dans ton état, Kardia.

-Je t'ai pas demandé ton avis!

Un grognement s'échappa de ses lèvres ensanglantées quand il posa la main sur le sol et ordonna à ses jambes de bouger, de se lever. Le silence douloureux de son armure dans sa tête lui importait peu, seul restait Dégel. Dégel seul, à seulement quelques mètres de lui. Négligeant la douleur, les yeux fixés sur son objectif, Kardia se força à se lever, incapable pourtant de refouler les larmes de douleur qui roulèrent sur ses joues meurtries.

Mais comme il levait le pied et essayait de faire un pas, il se sentit tomber en avant, incapable de se rattraper. Il en aurait hurlé de frustration et de rage s'il l'avait pu, s'il avait eu assez d'énergie. Sa main rencontra l'eau glacée, heurta le sol et il crut un instant qu'il ne parviendrait pas à se retenir de tomber plus bas. Le bras tremblant sous le coup de l'effort, Kardia se rendit compte qu'une lueur dorée parvenait à percer les nuages qui brouillaient sa vue.

Il cligna des yeux et sentit une vague d'apaisement et de force enfler dans sa poitrine. Pendant un instant, il crut à une nouvelle crise, celle qui l'achèverait à coup sûr. Puis, la voix souriante de son armure souffla dans son esprit:

-Je sais bien que tu ne m'as pas demandé mon avis, mais je comptais t'aider de toute façon.

Kardia sentit une force soudaine envahir son corps, souder quelques muscles réparables, atténuer la douleur autant que possible,… Si bien qu'au bout de quelques secondes, il parvint à se lever sans que ses jambes ne tremblent trop. Un sourire légèrement crispé sur les lèvres, il parvint quand même à souffler:

-Merci…

-C'est normal.

Marcher était un calvaire, lutter contre le courant était un enfer. Mais tout était comme repoussé, refoulé: la douleur, la chaleur que l'eau glacée n'atténuait pas, l'épuisement, tout était relégué en arrière plan. Seule restait une pensée, une image.

Un mot.

-Dégel.

Une poutre s'effondra derrière lui et l'eau salée éclaboussa sa plaie ouverte à l'épaule. Il poussa un sifflement de douleur, se mordit la lèvre et se força à avancer, les yeux fixés sur un point droit devant lui, sur une porte de marbre et d'or qui était entrouverte. Sur la légère lumière dorée qui s'en dégageait.

-Dégel.

Kardia réprima une quinte de toux, s'appuya maladroitement sur le mur humide, continua à avancer, à faire attendre la mort qui le guettait patiemment. A rejoindre Dégel.

-J'arrive.

Tout se déroulait comme dans une espèce de brouillard, un rêve dont il oublierait la moitié presque instantanément. Une seule chose le faisait avancer, une seule idée refusait de mourir. Un visage sérieux encadré de mèches vertes. Deux magnifiques yeux améthystes.

-Dégel.

Un vent glacé fouetta ses joues quand il passa la haute porte de marbre et il ne put retenir un frisson d'aise en poussant un soupir ravi. Il avait si chaud, si chaud que cette brise gelée le rafraichissait enfin. Un nuage de buée s'échappa de ses lèvres et du col doré de son armure, somme s'il était presque en train de faire fondre la glace qui couvrait la pièce. Seul le tapis d'eau restait mouvant et liquide, tout le reste n'était que neige et glace, d'une blancheur immaculée.

Kardia leva les yeux et détailla l'océan au dessus de lui, la couverture de neige que les Dieux semblaient avoir posé sur Atlantis, comme pour la couvrir un instant. Comme pour bercer un enfant. Il surprit un sourire sur ses lèvres et il souffla lentement, péniblement, le coeur battant de plus en plus lentement. Il manqua presque d'appeler, d'essayer d'ouvrir la bouche sur autre chose qu'un gémissement. Puis il le vit.

Avachi plus qu'assis contre une colonne, face à un bloc de glace brillant, Dégel gisait, plus mort que vivant.

Presque mort, mais pas encore tout à fait.

Kardia sentit son coeur s'emballer dans sa poitrine, du moins battre un peu plus vite, et il accéléra le pas, niant les sanglots de ses muscles, les hurlements de ses os, uniquement guidé par l'élan de son coeur:

-Dégel!

Un léger mouvement de tête se tournant vers lui, le regard à moitié clos d'un mauve presque éteint… Une légère lueur d'espoir qui l'éclaira soudain comme les lèvres tant aimées formaient son nom:

-Kardia…

Le Scorpion se laissa tomber sur le sol et referma aussi vivement que possible son bras valide sur lui, le serrant contre son coeur aussi fort qu'il le pouvait. Il ferma les yeux et enfouit son visage dans les cheveux de son frère d'armes, la voix rendue rauque par l'émotion plus que par la douleur:

-J'ai eu tellement peur.

Il y eut un long moment de silence et d'immobilité, puis, lentement, les bras de Dégel se refermèrent sur son dos. Avec une lenteur tremblante, comme s'il n'y croyait pas. Comme si ce contact ne pouvait pas être réel. Des sifflements rauques chatouillèrent sa gorge, et il comprit que le Verseau essayait de parler. Qu'il n'y arriverait sans doute plus jamais:

-Tu es… Mort… Je t'ai… Je t'ai senti disparaître…

Kardia sentit sa lèvre inférieure trembler quand le soupir mental effleura son esprit, et il grimaça, serrant Dégel encore plus fort contre lui, communiquant la chaleur brulante de son corps à celui, glacé, de son amour:

-J'allais pas te laisser tout seul comme ça. On a dit qu'on restait ensemble jusqu'au bout. Je te l'avais promis, non?

Les mains de Dégel agrippèrent difficilement son dos, se refermèrent péniblement sur lui avec des craquements de glace qui se brise:

-J'ai eu… Si peur…

Kardia écarquilla les yeux et sentit sa gorge se serrer: quelque chose dans l'intonation, dans la voix de Dégel… Non, quelque chose n'allait pas. Ca ne pouvait pas être… Il encadra doucement le visage parsemé de givre de ses mains ensanglantées et eut l'impression que ses pouces effleuraient quelque chose d'humide. Impossible.

Il releva doucement le visage glacé. Croisa un regard embué de douleur et de soulagement à la fois. Des lèvres bleuies et tremblantes.

Des joues trempées de larmes qui gelaient presque instantanément.

Les premières qu'il voyait dans les yeux améthystes de Dégel.

Lui qui n'avait plus jamais réussi à en verser une seule depuis des années… Et ses premières larmes étaient pour lui. Rien que pour lui.

Kardia sentit ses yeux le bruler, et à aucun moment il n'empêcha ses propres larmes émues et ravies glisser sur ses joues trempées de sang. Il pouffa, essayant de dissimuler un sanglot qui lui cassa la voix:

-Et moi donc, idiot.

Il posa ses lèvres contre celles de Dégel et ferma les yeux, le serrant de nouveau contre lui aussi fort que possible, le calant contre son corps du mieux qu'il le pouvait. La respiration sifflante, le corps parsemé de tremblement, le Verseau ferma les yeux et poussa un soupir d'aise:

-Tu es brûlant…

-Et t'es glacé.

Un léger sourire étira les lèvres bleutées de Dégel:

-On fait la paire… comme ça.

-Comme si c'était la première fois que ça nous arrivait.

Kardia se cala contre la colonne dans son dos et se tut un moment, profitant simplement de cet instant hors du temps, si proche de la mort et pourtant encore si loin. Il sentait que Dégel souffrait, que ses poumons gelés lui faisaient atrocement mal, que sa hanche ne savait plus le porter, que le froid l'empêchait de réfléchir correctement. Il vit les souvenirs récents du Verseau, la trahison de son ami, la mort de celle qu'il avait aimé pendant des années,… Il avait l'impression que jamais Dégel n'avait été confronté à tant de coups bas, que ça l'avait épuisé et qu'il ne parvenait plus à lutter. Sa gorge se serra, si fort qu'il crut qu'il ne saurait plus respirer, mais quand son frère d'armes lui fit comprendre que lui aussi voulait savoir ce qui lui était arrivé, il laissa libre cours à ses souvenirs:

-Tu t'es bien débrouillé, Rhadamanthe était un guerrier hors pair...

-C'est clair, mais ça fait du bien de se lâcher à fond: je me suis bien marré.

-Tu as l'air oui.

-T'as pas mal géré la situation non plus, je sais pas comment j'aurais fait à ta place.

-Bien sûr que si, tu aurais sans doute mieux fait…

-Pas du tout, j'aurais jamais eu ton calme: t'as été parfait, Dégel.

-Flatteur.

-J'assume.

Ils se turent un instant, puis, Kardia esquissa un semblant de sourire:

-Dis, seigneur Dégel?

-Quoi encore?

-Ca te dirait de rester ici avec moi? Une ville sous l'océan rien que pour nous, c'est pas si mal comme résidence secondaire, non?

Un soupir rieur résonna dans sa tête:

-Idiot… (Léger silence, comme s'il cherchait ses mots, lui qui n'était pourtant jamais à court) On ne va pas s'en sortir, pas vrai?

Kardia haussa les épaules, jugeant inutile de lui mentir:

-Non, je crois pas. Pas moi en tout cas, toi tu te sens comment?

Dégel grimaça:

-Atrocement mal.

-Alors je crois vraiment qu'on a fait notre dernier combat.

-Je m'en doutais. Est-ce que ça fait mal?

-La mort?

Un léger mouvement contre sa gorge confirma sa question, si distant qu'il ne le sentit presque pas:

-Pour avoir testé deux petites fois: pas du tout. Honnêtement, on a fait le plus dur, le reste c'est du gâteau. C'est un peu comme s'endormir.

-Tant mieux… J'en ai assez d'avoir mal…

Kardia serra sa main dans la sienne et embrassa doucement son front, avec une tendresse infinie:

-Tu n'auras plus mal. Et je ne te laisserai plus jamais.

-Tu sais quoi?

-Dis toujours.

-Je suis heureux qu'on parte ensemble… Je n'aurais pas pu vivre sans toi… Ca aurait été insupportable…

Un sourire ému étira faiblement les lèvres de Kardia:

-C'est pour ça que je suis là, pour être avec toi jusqu'au bout. On a de la chance au fond.

Un frisson glacé secoua les épaules de Dégel et Kardia retint une quinte de toux douloureuse quand son coeur manqua un battement. Déjà à moitié inconscient, le Verseau souffla, interprétant mal son grognement:

-Ne te moque pas…

-Je ne ris pas.

Léger silence, si long qu'il crut pendant un horrible instant que c'était fini. Puis, enfin, la voix rauque de Dégel reprit:

-Je suis content que tu sois revenu.

-C'est la moindre des choses à faire, j'ai promis de pas te laisser.

-J'ai essayé de revenir vers toi mais ma jambe…

-C'est rien, c'est rien, on est ensemble, c'est tout ce qui compte.

-Ne m'en veux pas d'accord?

-Comment est-ce que je pourrais t'en vouloir, idiot?

-C'est juste que je suis si fatigué… (Léger silence, brisé par un soupir inquiet) Je ne vois plus rien… Tu es toujours là?

-Oui, je suis là avec toi, t'en fais pas. Tu sens? Je tiens ta main. T'es pas tout seul.

-D'accord… Merci…

-C'est normal, seigneur Dégel.

-Dis…

-Hm?

-J'aurais dû te le dire tous les jours depuis Paris… J'aurais dû te le dire à chaque seconde qui passait…

-T'es pas obligé, je t'en voudrai pas.

-Moi si. C'est juste que ça me faisait peur aussi en fait, c'est trop bête...

-Mais non, c'est pas grave. Je t'en veux pas.

-Merci… (Léger silence, si long, si long) Je t'aime.

Son coeur se serra dans sa poitrine et la joie l'emporta sur la peine et le chagrin. Ces sentiments tristes n'avaient pas lieu d'être: ils étaient ensemble, et rien ne pourrait plus les séparer. Il était presque… Apaisé:

-Je t'aime aussi.

-Je ne t'ai jamais remercié de m'avoir choisi.

-Merci à toi d'avoir bien voulu de moi.

-Comme si j'avais pu faire autrement.

Ils échangèrent un sourire mental, cet espèce de regard complice qu'ils avaient tant de fois réalisé sans compter:

-Je n'ai jamais été aussi fatigué…

-Dors, je reste avec toi.

-Tu devrais te reposer aussi...

-T'en fais pas, je somnole déjà.

-Je m'en doutais. Tu mérites un peu de sommeil après tous ces efforts.

-Ca vaut pour toi aussi.

Ils échangèrent un silence complice, rempli de non-dits, de message muets et de sentiments partagés. Soulagement, épuisement, ravissement. Bonheur même.

Puis, d'une même voix, d'une même âme, ils fermèrent les yeux et soufflèrent simplement, sans que leurs mains ne se lâchent, bercés par le bruit de l'eau:

-A tout de suite…

$s$s$s$

Quand les coeurs cessèrent de battre, quand le feu se mêla à la glace, les armures échangèrent une pensée douloureuse puis se détachèrent des corps immobiles de leurs porteurs. A regret, les coeurs brisés. Seules dans la ville sous-marine d'Atlantis.

Contemplant les corps enlacés et les mains liées des deux Chevaliers, Scorpion fit mine de s'éloigner mais Verseau la retint. Elle voulait faire une dernière chose pour son porteur, pour lui et la lumière de sa vie. Une douce lueur dorée engloba les corps qui paraissaient presque endormis, puis une couche de glace se dessina lentement autour d'eux. Protégés par l'épaisse couche de glace, leurs visages étaient paisibles, libres de toute douleur, souffrance, tristesse ou autre. Un léger sourire étirait même leurs lèvres.

Les armures les observèrent encore une longue seconde puis disparurent: d'autres les attendaient au Sanctuaire. Leur rôle n'était pas encore terminé dans cette Guerre Sainte.

Elles devaient les laisser partir.

Après tout, l'histoire ne finissait peut-être pas si mal…

Puisqu'ils étaient ensemble.


Et voilà, on en est là... Fin de l'aventure de Bluegraad et de celle de de Kardia et Dégel... Vous me croyez si je vous dis que pendant l'écriture de ce passage final youtube a décidé de me passer une OST du "Dernier Samourai"? L'horreur pour mon petit coeur! (Si vous êtes curieux et avez envie de voir à quoi ça ressemble, "The Way of the Sword", à partir de 2min36, ce morceau est magnifique et allait tellement bien avec le moment... Trop même...). Les scènes finales des Golds étaient toutes horribles à écrire mais celle-ci était particulièrement difficile, sans doute parce que j'ai évolué avec ces deux personnages et qu'au fond je repoussais ce moment où tout serait fini...

Quoiqu'il en soit, j'espère que le chapitre vous aura plu malgré tout. On se retrouve très vite pour le prochain chapitre (sans doute aux alentours du vingt) suivi de l'épilogue :')

Gros bisous à tous et à très vite! 3