Deux tours de clef se firent entendre avant que la porte ne s'ouvre enfin sur Karl, qui était toujours habillé et affichait un air visiblement affecté...et qui parut pour le coup totalement décontenancé de se retrouver nez-à-nez avec Genzô à cette heure-ci. Ayant pour lui d'avoir néanmoins conservé un esprit vif malgré son état - et se doutant un tant soit peu du motif de la visite du japonais - l'allemand préféra ne pas trop s'avancer - surtout qu'à la tête que faisait Genzô, il aurait bien été capable de le mordre.

À ce propos, malgré les récents évènements, Karl n'arrivait pas à trouver ce qui pouvait donner cette expression à son...à son gardien. Après tout, il ne s'était « rien » passé avec Alex qui pourrait justifier un meurtre (quoiqu'avec un japonais) et il ne s'était pas montré non-plus trop entreprenant avec la jeune femme (sauf si on prenait en compte le fait de s'être retrouvé à quelques centimètres de ses lèvres, bien entendu. Mais dans la mesure où rien n'avait abouti et qu'il n'avait pas plus insisté...).

En effet, c'est le cœur brisé qu'il s'était résigné et avait accepté ce qu'il en était. Il l'avait laissée partir, libre de choisir, refusant de s'interposer. Cependant, Genzô le fusillait bel et bien littéralement du regard comme si... Instinctivement, lui qui pensait que les choses étaient claires avec Alex, il eut alors un doute et se demanda ce que la jeune femme avait bien pu raconter qui puisse plonger le japonais dans une colère pareille.

Pourtant, il n'y avait véritablement pas lieu de s'inquiéter sur ce point, et Karl n'allait pas tarder à s'en rendre compte en plus de comprendre qu'un nouveau problème se posait à eux...

Les deux restèrent là, sur le pas de la porte, face à face, dans un silence pesant, à se dévisager.

- Alors...? siffla soudain Genzô, au bout d'un temps qui parut interminable pour Karl.
- « Alors ? », répéta prudemment l'allemand en haussant les sourcils, alors qu'il avait du mal à comprendre où son visiteur voulait en venir – enfin, il se doutait bien du fond, mais avait un peu de mal avec la forme.
- Oui, dit Genzô dont la voix devenait plus forte et frémissante, Alex.

Karl était persuadé que quoi qu'il lui répondrait, il s'en prendrait plein la gueule – et éventuellement dans tous les sens du terme. Il se contenta donc de paraître tel qu'il se sentait, c'est à dire perplexe, et resta muet. Cela ne fit qu'en mettre une couche supplémentaire à Genzô. Mais de toute façon, il est vrai que rien de ce qu'aurait pu faire ou dire Karl à ce moment-là n'aurait pu le satisfaire.

Très bien, puisqu'il fallait se montrer clair :

- Alex, s'impatienta le japonais. Où est-elle ?
- Mais...mais je n'en sais rien moi, bredouilla Karl en affichant deux grands yeux ronds. Comment veux-tu que je sache où elle est ? C'est avec toi qu'elle est partie je te signale, fit observer maladroitement le jeune homme qui marqua aussitôt un blanc et regarda Genzô un peu effrayé – réalisant de suite que cette réflexion pleine d'amertume n'était pas faite pour détendre l'atmosphère.

En effet, Genzô sembla gonfler comme un crapaud buffle. Il fixa Karl un instant en s'imaginant tous les supplices qu'il pourrait lui infliger pour le punir de son audace. Fort heureusement, il n'en fut rien et il n'alla pas jusqu'à mettre à exécution toutes ses pensées. Après avoir souffler davantage comme un buffle que comme un crapaud, Genzô plissa les yeux, méfiant, puis fixa l'allemand. Karl eut l'impression d'être passé aux rayons-X.

- Et bien rentre si tu ne me crois pas ! lui proposa l'allemand avec mauvaise humeur tout en s'écartant de l'entrée pour laisser le champs libre. Tu verras bien qu'elle n'est pas là !

Trop soupçonneux pour le croire sur parole, Genzô prit Karl aux mots et rentra dans l'appartement, à l'affut du moindre indice suspect ou insolite qui aurait pu trahir la présence actuelle ou passée d'Alex en ces lieux. Sans se soucier de savoir si cela vexerait ou non Karl, Genzô alla jusqu'à visiter minutieusement chaque pièce du logement.

Sûr du résultat, Karl ne le suivit pas et l'attendit simplement dans son salon, debout, appuyé contre un pan de mur de la pièce, les bras croisés, imperturbable. Il ne pouvait pas en vouloir à Genzô de se conduire de la sorte. Il en aurait certainement fait de même...


Après plusieurs minutes, Genzô fut bien obligé de se rendre à l'évidence : Alex n'était effectivement pas là. Il finit par rejoindre Karl au salon. La colère qu'il avait fomenté durant son trajet pour venir jusqu'ici avait disparu, laissant place à un sentiment d'angoisse, d'inquiétude...de culpabilité.

Il regarda Karl dépité. Troublé, abattu, il savait que ce n'était pas le moment de baisser les bras. Mais il avait le sentiment de ne plus rien avoir à quoi se raccrocher pour rester debout. Il avait l'impression d'avoir perdu les seules personnes qu'il aurait spontanément appelé à l'aide en cas de besoin.

Debout face à Karl, les bras ballants, le regard perdu dans le vide, Genzô ne savait plus vers quelle hypothèse se tourner...vers qui se tourner. Alors, bravant la colère froide de son ami et risquant le tout pour le tout, Karl prit une profonde inspiration et se risqua à lui demander :

- Qu'est-ce qu'il s'est passé quand vous êtes rentrés ? Vous vous êtes disputés ?

Il avait essayé de dire ça sur le ton de la conversation, tout en tirant l'une des chaises glissées sous la table du salon et en s'asseyant dessus. Genzô releva la tête et le regarda incrédule avant de froncer les sourcils et de lui répondre désagréablement moqueur :

- Non, on a bu un apéro tranquillement...!

Karl prit sur lui de ne pas répondre. S'il fallait en passer par là pour conserver un minimum de contact avec son ami, il y passerait. Il gardait espoir qu'avec le temps, les rancœurs s'amenuiseraient. Il était pour l'instant encore trop tôt pour s'attendre à de flagrants progrès. Mais le fait est que, plutôt que de partir faire ses affaires tout seul, Genzô sembla supporter plus qu'il ne l'avait pensé lui-même la présence de Karl et, à la (bonne) surprise de ce dernier, tira une chaise et s'assit en face de lui...

L'allemand resta silencieux et regarda le japonais, l'air inquiet. Genzô avait croisé ses mains sous son menton et semblait réfléchir – ou peut-être accusait-il simplement le coup après la série de catastrophes et déconvenues qui s'était abattue sur lui depuis quelques heures. Les minutes passant et le silence demeurant, Karl reprit la parole. Il réitéra sa demande posément avec l'intuition que Genzô y répondrait sans sarcasme cette fois-ci.

- Alors...Qu'est-ce qu'il s'est passé ?

Genzô soupira et répondit d'une voix monocorde.

- On a eu une...petite conversation concernant les récents évènements. Elle m'a plus ou moins expliqué et fait comprendre qu'il y avait eu un espèce d'imbroglio sentimental entre vous, expliqua-t-il en se raclant la gorge sur les derniers mots tout en jetant un regard éloquent à son voisin pour juger de sa réaction – mais Karl resta de marbre. Elle m'a affirmé qu'il ne s'était rien passé, ajouta-t-il avec un sourire désabusé.
- Et il ne s'est rien passé, affirma Karl.

Bien sûr, cela n'avait jamais été ce qu'il avait souhaité. Il ne cherchait pas davantage à sauver sa peau en plaidant la « non-action ». Ce qu'il voulait, c'était réhabiliter Alex aux yeux de Genzô. Le comportement qu'elle avait eu avec lui était, aux yeux de l'allemand, la plus belle preuve d'affection pour Genzô qu'elle pouvait donner. Seulement, légitimement, le japonais lui, n'y voyait certainement qu'un acte de trahison avorté.

- Genzô, crois-moi, insista Karl, elle t'aime. Alex n'aime que toi...

Malgré qu'il ait essayé de la masquer, Genzô perçut la tristesse qui perçait dans la voix de Karl. Il en fut même doublement troublé en songeant qu'Alex avait employé les mêmes termes peu de temps avant. Elle l'avait convaincu de sa sincérité et de sa loyauté, et lui...lui, il était parti et l'avait laissée. Il resta plongé dans ces regrets et souvenirs quelques secondes avant de fixer Karl avec un regard pénétrant.

- Et toi, demanda-t-il. Toi, tu l'aimes ?

Karl n'avait pas envisagé d'avoir à répondre à ce genre de questions aussi rapidement. Il s'était davantage imaginer traverser d'abord une période d'ignorance, voir de réflexions acerbes, puis, après avoir bien morflé, avoir dû s'expliquer sur ses agissements. Mais...non. Il y avait déjà droit. Il soupira et eut du mal à maintenir son regard dans celui de Genzô. Il était trop gêné.

- Tu l'as dit toi-même, soupira-t-il avec un petit rictus triste, il y a eu un sacré imbroglio entre nous. Mais, poursuivit-il en tentant de se montrer confiant, c'est réglé désormais...
- Ça ne répond pas à ma question Karl, observa calmement Genzô. Toi. Tes sentiments pour Alex...?
- Savoir qu'elle t'aime et que notre relation est à nouveau et à jamais amicale ne te suffit pas, n'est-ce pas ? lui demanda l'allemand la voix étrangement rauque.

Il avait tourné la tête en émettant cette remarque, trop fier pour s'abaisser au point de montrer l'émotion qui avait rendu ses yeux si brillants. Il eut beau se dire qu'il n'avait pas volé cet acharnement, ça lui fit mal. Pourtant, même s'il ne s'était jamais agit d'un match dont l'enjeu aurait été le cœur d'Alex, en bon joueur il se devait d'y répondre, ne serait-ce que pour Genzô (car vis-à-vis d'Alex, la question était réglée). Il soupira profondément et confessa que :

- Mes sentiments pour elle resteront comme ils ont toujours été finalement : admiratifs et sincères.

Il regarda ensuite Genzô et ajouta :

- Je suis tellement désolé...Mais quoiqu'il en soit, poursuivit-il soudain plus durement, tu n'avais pas à la traiter comme ça, aussi froidement.
- Hé ! Te dérange pas pour moi surtout ! s'étrangla Genzô indigné. Je suis juste un de tes meilleurs potes à qui t'as simplement essayé de piquer la petite-amie ! À croire que tu n'y vois rien de gênant !

Karl le regarda étrangement agacé. Alors qu'il aurait dû faire le profil le plus bas qui soit, l'allemand se surprit plutôt à tenir tête à Genzô.

- Mais bien sûr Genzô ! Qu'est-ce que tu crois ? Que ça ne m'a posé aucun problème de vivre ce genre de sentiments peut-être ? Tu crois que je l'ai voulu ou programmé ? Qu'est-ce que tu voulais que je fasse ? Que j'enchaîne les filles jusqu'à en trouver une qui me fasse oublier ? Et bien non, désolé ! Ça n'a pas marché figure-toi !

Genzô se contenta de souffler bruyamment, mais n'intervint pas. Il était trop désireux de savoir ce que Karl avait pour plaider sa cause. Si désireux, que partagé entre cette volonté et celle de savoir où Alex avait bien pu aller, il se laissa aller à écouter ce que son...son...ami – il ne pourrait le gommer comme ça de son existence – avait à lui dire.

- Je n'ai jamais eu pour objectif de te « piquer » ta petite-amie Genzô, poursuivit-il avec une soudaine lassitude, même si j'ai toujours eu conscience qu'en lui parlant, les résultats auraient pu être les mêmes...
- Et t'aurais pu vivre avec ça ? demanda doucement le japonais incrédule.
- Peut-être...j'en sais rien...murmura Karl en remuant lentement la tête.

Il fixa alors Genzô, les yeux brillants de sincérité,

- Je n'en sais rien et ne le saurais jamais. Et je ne veux plus le savoir de toute façon. Si Alex est heureuse avec toi...Ce que je sais par contre, c'est qu'en plus du reste, j'ai encouru le risque de perdre ton amitié, poursuivit-il désolé. Précieuse comme elle l'est à mes yeux, je l'ai risquée à...

Mais ses mots se perdirent en même temps que son regard. Genzô ne savait plus quoi penser. Il avait ce pressentiment que ça ne serait pas demain que les deux garçons riraient à nouveau avec une totale complicité, mais il pensait également qu'il serait incapable de tirer un trait comme ça, sur son amitié avec Karl. Il laisserait le temps faire son œuvre et verrait bien où ça les mènerait. Pour le moment, il y avait plus urgent : retrouver Alex.

Alors, oubliant momentanément sa rancœur, il fit grâce à Karl de poursuivre sur ce sujet.

- Tu ne sais pas où elle aurait pu aller ? demanda-t-il conciliant, l'air grave et à nouveau inquiet.
- Je n'en ai pas la moindre idée, avoua Karl. Je pensais que vous resteriez ensemble...

Genzô se sentit à nouveau fautif.

- Oui, marmonna-t-il. Mais, à moment donné, j'ai eu besoin de sortir prendre l'air et quand je suis rentrée elle...Quoi ? s'exclama-t-il soudain devant le regard condescendant et très déplacé que lui lança Karl. Tu ne vas pas me dire ce que j'aurais dû faire par-dessus le marcher ?
- Comme si j'en avais les compétences, balaya l'allemand désenchanté. Simplement...
- Quoi simplement ? s'impatienta le japonais.
- Simplement je te connais suffisamment bien pour savoir que si tu as eu besoin de sortir prendre l'air, tu devais être sacrément remonté et...
- Humpf, comment fut-ce possible, marmonna Genzô moqueur.
- Et, poursuivit un peu plus fort Karl qui marqua ainsi la remarque sans s'interrompre pour autant, j'imagine à peine l'état dans lequel devait se trouver Alex, sous-entendit-il.
- Où tu veux en venir là ?
- Au fait que tu n'aurais pas dû la laisser seule. Rien d'étonnant à ce qu'elle soit partie...et en s'imaginant dieu sait quoi en plus ! fit remarquer Karl dramatique devant le visage de plus en plus déconfit de Genzô.
- Merci Karl ! lança Genzô ironique. Tu n'as pas ton pareil pour remonter le moral des autres. Vraiment !

Les deux garçons se dévisagèrent puis réfléchirent aux différentes opportunités qui s'offraient à eux, sans que rien de constructif n'en soit ressorti au bout de plusieurs minutes. Ne supportant plus de rester assis, Genzô se leva et entreprit de faire les cents pas en commentant à haute voix :

- J'étais tellement certain qu'elle serait venue chez toi, répéta-t-il pour la énième fois.
- Je suppose que t'as essayé de la joindre...
- Je tombe directement sur la messagerie.
- Essaie d'appeler chez toi, on ne sait jamais...
- Elle est partie avec ses affaires, objecta Genzô.
- T'en sais rien, insista Karl. Elle est peut-être rentrée après s'être calmée.

Le japonais s'exécuta mais, comme il l'avait pensé, n'obtint aucun résultat.

Il devait être près de deux heures du matin lorsque, n'ayant plus de quoi penser, Genzô décida de rentrer chez lui. Il venait de franchir le seuil de la porte d'entrée lorsqu'il se retourna une dernière fois vers Karl, l'air hésitant.

- Si...si jamais elle venait finalement ici ou si elle t'appelait, est-ce que tu pourrais...?
- C'était prévu...confirma Karl avec un petit sourire rassurant. Et...est-ce que c'est trop te demander de faire de même lorsque tu auras des nouvelles ?

A l'évidence, Genzô trouvait effectivement que c'était trop lui demander. Mais il envisagea cette demande davantage comme une inquiétude que comme un moyen qui aurait permis à Karl de rentrer au plus tôt en contact avec Alex.

- D'accord, souffla-t-il avant de disparaître dans l'ascenseur

Les deux garçons passèrent la plus longue et la plus pénible soirée qu'il leur ait été donné de vivre. Karl alla jusqu'à appeler son père, quasi persuadé que ça ne servirait à rien à part mettre d'autres personnes dans l'inquiétude, mais décidé à ne négliger aucune piste possible. Dans le pire des cas, il lui répondrait qu'il n'avait aucune nouvelle et dans le meilleur (façon de parler) il obtiendrait des renseignements ou de précieux conseils.

En l'occurrence, l'homme lui recommanda d'appeler dès cet instant les centres urgentistes et d'attendre jusqu'au lendemain avant d'informer la police au sujet d'une disparition.

Imaginer Alex à l'hôpital ou avoir été récupérée par les forces de l'ordre dans un lieu mal famé de la ville où elle aurait mis sa santé en danger, terrifia les deux garçons – Karl ayant fait passer les conseils de son père à Genzô. Ainsi, malgré d'être épouvanté à l'idée d'apprendre une mauvaise nouvelle, le japonais suivit l'avis de son coach et contacta les urgences. Par bonheur, aucune personne correspondant au signalement d'Alex n'avait été admise ces dernières heures. Genzô avait également envisagé le fait que la jeune femme ait tout simplement passé la nuit dans une chambre d'hôtel à proximité de leur domicile – il s'était même raccroché à cette éventualité pour ne pas sombrer dans la folie. Mais dans la mesure où le matin du jour suivant, il n'avait toujours pas eu de nouvelles de sa petite-amie, Genzô dut se résoudre au fait de devoir se rendre au commissariat du quartier.

C'est alors que son portable sonna à nouveau...


- Tu te sens mieux ? demanda une voix douce.

Alex avait passé, elle aussi, une nuit aussi courte que mouvementée. Et ce ne sont pas les trois malheureuses petites heures de sommeil qu'elle venait de grappiller qui allaient lui permettre d'appréhender l'avenir de manière plus sereine...