Hey salut, ça faisait longtemps, hein. On reprend là où on s'était arrêté ?
Résumé de l'épisode précédent : drama, drama, drama, champagne.
Résumé de ce qui vous attend dans ce chapitre : drama, drama, drama, poires.
En avant la musique !

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Chapitre 55 : Le meilleur outil d'une caisse à outils

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Il me semble qu'ici se manifeste la rare vertu d'une forte vitalité individuelle, la rare vertu de murs épais, et la rare vertu de l'espace intérieur. Ô homme, admire la baleine, prends modèle sur elle ! Toi aussi, conserve ta chaleur au sein des glaces. Toi aussi, sache vivre en ce monde sans être de ce monde. Garde ta fraîcheur sous l'Équateur et la vivacité de ton sang au Pôle. Comme le grand dôme de St-Pierre, et comme la grande baleine, ô homme, sauve ta température propre en toutes saisons.

Mais il est trop simple et combien sans espoir d'enseigner ces choses belles ! Combien peu d'édifices ont un dôme comme St-Pierre ? Parmi les créatures, combien peu ont la grandeur de la baleine !

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Vi se réveilla, en pleurs et en sursaut, tombant quasiment du canapé sur lequel elle venait de passer la nuit. Elle batailla pour retrouver son souffle, tout en scrutant nerveusement autour d'elle. Elle se souvint alors où elle était.
Elle frotta ses yeux remplis de larmes, prit une grande respiration. Elle s'était revue de retour là-bas, dans l'eau rouge et chaude, encerclée par les morts, tout comme la veille. Mais cette fois, ils n'en réchappaient pas.
Il lui fallut quelques secondes pour se persuader qu'elle était en sécurité, et que les bribes d'émotions du rêve s'effilochent.
Une quinte de toux démarra alors, qui dura longtemps, et Vi se retrouva les paumes pleines de sang. En voyant la quantité qu'elle venait de cracher, elle se sentit soudain glacée, comme si quelque chose de froid venait de lui passer dans le dos. Par réflexe, elle tendit les mains vers le tissu du canapé pour les essuyer, et se reprit au dernier moment. Si les deux autres voyaient les taches, ce qui ne manquerait pas d'arriver, ils allaient s'inquiéter et poser des questions chiantes.

L'aube était en train de poindre, une timide lumière gris bleuté baignait la pièce. Vi se leva et alla essuyer ses paumes au revers d'un rideau. Son dos lui faisait mal, elle regretta d'avoir dormi sur le canapé, il était trop petit, elle aurait mieux fait de se mettre par terre ou, mieux encore, d'utiliser son lit attitré dans la voiture. Mais il y avait une cheminée dans le salon et du bois au garage, elle avait été trop tentée de passer la nuit réellement au chaud. Depuis qu'elle n'avait plus Merle la nuit en guise de bouillotte, elle avait sans cesse froid quand elle dormait.
Le salon était à température idéale, il y avait encore des braises dans l'âtre, elle s'était réveillée plusieurs fois au cours de la nuit pour remettre des bûches.
Tout était silencieux, les deux autres dormaient encore — ils avaient pris une chambre à l'étage. Il était très tôt et elle avait trop peu dormi, mais elle n'avait pas la moindre envie de se recoucher. Les images violentes de son rêve s'accrochaient à son esprit, tout comme le sang gluant qui persistait à laisser des traces sur sa peau sèche malgré ses frottements répétés.

La première chose qu'elle fit ensuite fut d'avaler un comprimé d'Oxycontin. Après quoi elle s'habilla, enfila son gros pull et une écharpe en cachemire par dessus sa chemise, mit ses chaussures, boucla son sabre sur ses hanches et alla faire bouillir de l'eau dans la Dodge garée dans l'allée de garage de la maison. Elle profita des quelques minutes nécessaires à la bouilloire pour chauffer pour faire une ronde rapide autour de la maison, s'assurer que les environs étaient déserts. Après quoi, sa première tasse de café de la journée à la main, elle s'assit dans un fauteuil au salon.
Elle savoura sa première gorgée, qui était presque brûlante, mais qui lui fit plaisir quand même — ou grâce à sa température justement.
L'instant d'après, elle fronça un peu les sourcils.
Il y avait… quelque chose.
Quelque chose clochait. Elle se concentra. Est-ce que c'était une réminiscence de son cauchemar, ou bien ? Elle tendit l'oreille, n'entendit rien. Absolument tout était silencieux. Pourtant, une petite lumière s'était allumée quelque part dans son subconscient. Une loupiote d'alarme. Vi se leva, sa tasse de café toujours à la main. Elle alla à la baie vitrée, une très grande porte-fenêtre dont le volet ne descendait pas, faute d'électricité pour l'actionner. Elle se sentit mal soudain. À découvert. Mais c'était stupide, car il n'y avait rien. Elle voyait très bien le jardin, la rue derrière, le quartier pavillonnaire désert où ils avaient trouvé refuge plus tôt cette nuit-là, il n'y avait rien, pas un mouvement.
Pourtant, son impression ne la quittait pas. Comme s'il y avait quelque chose dans l'air. Dans l'air…
Les arbres du jardin s'agitaient sous un vent fort. Il n'y avait pas de vent lorsqu'elle avait fait sa ronde.
Elle ouvrit la porte-fenêtre, la fit coulisser, et le vent, qui venait droit dans sa direction, lui souffla l'odeur en plein au visage.
La puanteur de la pourriture. Immense.
« Râpé pour le café, ce matin », murmura-t-elle.

Vi courut jusqu'à l'étage et se précipita à la fenêtre du couloir. Elle ne voyait rien au delà des toits des maisons alentours. Pas assez haut.
Il y avait un escalier qui menait au grenier, elle en gravit les marches quatre à quatre. L'endroit était sombre et poussiéreux, elle alla directement à l'unique petit velux, l'ouvrit et sortit, escaladant directement les tuiles, jusqu'au faîte du toit. Et là, dans la direction d'où venait le vent, elle vit enfin.
Vi se laissa quasiment tomber du velux, se couvrant sans y porter la moindre attention de poussière et de toiles d'araignées. Elle dévala les marches jusqu'à la chambre des deux autres et ouvrit la porte à la volée.
« Bonjour Merle, on a un problème ! » débita-t-elle à toute vitesse.

Elle se figea devant la scène avec une seconde de retard, et poussa un cri horrifié. Kitty cria à son tour, Merle poussa un énorme juron, et Vi se réfugia précipitamment de l'autre côté de la porte, qu'elle claqua derrière elle.
« Ok, on a deux problèmes maintenant ! rectifia-t-elle. Mais l'plus urgent s'passe dehors ! Enfile un putain d'froc ! »
Derrière la porte, elle entendit un embrouillamini de bruits divers, respirations haletantes, bousculades embarrassées, interjections et froissements d'habits enfilés à la hâte.
Merle apparut quelques secondes plus tard, torse-nu, rouge et en sueur, bataillant ferme avec la braguette de son jean.
« Apprends à frapper, bordel !
- Apprends à verrouiller les portes !
- Qu'est-ce qui s'passe ?
- On va avoir une horde sur le dos, elle vient tout droit ici, et elle est à moins de cent mètres.
- Bordel ! Une grosse ?
- Immense. »
Il se retourna vers la chambre.
« Kitty, on décampe, ça urge ! Départ dans deux minutes ! »

Lorsque Kitty arriva hors d'haleine dans le salon, s'étant rhabillée le plus vite possible, luttant encore avec ses chaussures, son sac à dos jeté maladroitement sur ses épaules, Merle était seulement en train de terminer d'enfiler sa chemise. Vi, son sac déjà prêt, courait déjà hors de la maison. Quelques secondes, le temps pour Kitty de faire les lacets de Merle en accéléré, ils entendirent démarrer le moteur de la Dodge, et le coffre claquer.
« J'ai oublié quelque chose ! s'écria soudain la brune.
- Tu t'fous d'ma gueule ? »
Sans prêter attention à Merle, elle courut dans les escaliers jusqu'à la chambre. Il était là, par terre de son côté du lit. Le flingue que Vi lui avait confié. Elle ne devait jamais s'en séparer, elle avait bien insisté. Et c'était un cadeau. Lorsque Kitty redescendit, Merle l'agonit de jurons, mais elle s'en fichait. Elle tenait l'arme serrée dans sa main, la boite de balles dans l'autre.
« Vous foutez quoi ? »
Vi, qui revenait les chercher, jeta à Merle un fusil qu'il attrapa à la volée. Maladroitement, Kitty rangea son pistolet dans la poche de son sweatshirt, tout en se glissant à l'arrière de la Dodge. Vi se mit d'autorité derrière le volant, les portières claquèrent, et ils furent dans la rue.

Logiquement, Vi prit la direction inverse de celle d'où la horde venait. Le quartier montait en forme de petite colline, elle se dirigea vers le sommet.
« Je suis presque sûre que ce que vous faisiez est illégal dans au moins la moitié des États du pays, dit-elle sur le ton de la conversation.
- J'espère bien, répliqua Merle, j'voudrais pas qu'des gosses le fassent.
- Et je ne pense pas que cet usage était prévu dans la notice d'utilisation de l'appareil.
- Pas ma faute si les fabricants ont aucune imagination.
- Et si j'avais eu l'intention de faire la cuisine avec, ensuite ? rétorqua-t-elle avec un regard lourd de reproches.
- Qu'est-ce que tu crois ? J'allais le laver après ! » se défendit-il.
Vi se contracta, frémissant de dégoût.
« Bâââh ! Boucle-la, par pitié !
- Vi, je suis vraiment, vraiment désolée, intervint Kitty.
- Bah écoute, si on meurt tous les trois, vous deux au moins vous pourrez vous dire que vous en aurez profité jusqu'au bout. »
Elle arbora un de ses sourires sarcastiques.
« Surtout qu'ça m'a l'air bien parti pour. »

Elle freina en haut de la côte. Il y avait des véhicules qui bloquaient la route. En poussant un léger juron, elle fit demi-tour, revint en arrière, dépassa la maison.
« Qu'est-ce que tu fais ? On va droit sur eux ! paniqua Kitty.
- Y a forcément une bifurcation », déclara-t-elle calmement.
Ils parvinrent à un carrefour, Vi prit à gauche. Mais le chemin revenait à la route principale au bout de quelques dizaines de mètres. Vi retourna en arrière jusqu'au carrefour et prit cette fois à droite. Et se retrouva dans une rue bloquée par un camion stoppé en travers. Kitty poussa un glapissement.
« Oh, va t'faire foutre, grommela la conductrice.
- Quoi ?
- Pas toi, Kit', le camion. »
Vi donna un coup de volant et la Dodge quitta la chaussée, contournant le camion par la pelouse d'un jardin. Elle ne parvint pas à éviter totalement un poteau juste derrière et y érafla la carrosserie.
« Ma Dodge ! s'écria Merle, outré.
- J't'en prie, ne me remercie pas de mettre le paquet pour sauver vos culs d'obsédés sexuels. »

Plus loin, il y avait d'autres véhicules en travers de la chaussée. Vi zigzagua entre eux à coups de volant saccadés, faisant crisser les pneus. Merle ronchonna à chaque manœuvre, mais il devait bien lui reconnaitre une chose : la Brindille conduisait comme un pied, mais elle conservait un sang froid impeccable. Kitty, par contre, était en train de s'exciter sur la banquette arrière. Il fallait dire aussi que leurs options d'échappatoire s'amenuisaient.
Enfin, la route bifurqua… pour les ramener à nouveau sur l'axe principal.
« J'arrive à cours d'idées, là, admit calmement Vi.
- Faut quitter la voiture, déclara Merle.
- Non ! s'écria la brune. On va se faire tuer dehors ! On est en sécurité à l'intérieur !
- Mais bien sûr, rétorqua Vi, j'ai toujours rêvé de crever de soif bloquée dans une bagnole avec des milliers de morts pressés autour.
- Ils ne nous lâcheront plus jamais s'ils nous voient, argumenta Merle. Il faut sortir de là, sinon on va se piéger.
- On va aller où ? On va pas laisser la voiture, on a tout dedans ! »
Vi fit à son ami une grimace éloquente. Kitty n'avait pas entièrement tort.
« On va la laisser ici, décida Merle, sortir et contourner la horde, et puis on reviendra la récupérer quand elle sera passée. »
Vi hocha la tête.

Immédiatement, les deux amis sortirent et commencèrent à transvaser des affaires dans leurs sacs à dos – médicaments basiques pour Vi, munitions pour Merle. Lui enfila son manteau et fourra plusieurs armes dans ses diverses poches, ainsi que des chargeurs. Vi prit un fusil en bandoulière, et récupéra un marteau qu'elle passa à sa ceinture, en plus de son sabre qui ne la quittait jamais.
Kitty sortit timidement de la voiture. Elle tenait son revolver d'une main incertaine. Elle savait à peu près comment le charger correctement, mais n'avait encore pas eu le temps de s'entrainer au tir.
« Tu ne tires pas à moins d'y être absolument obligée. »
Elle lança un regard en direction de Vi.
« Le moindre coup de feu, et on les aura tous sur le dos », expliqua-t-elle.
Kitty hocha la tête nerveusement.
« Attrape ça, c'est plus silencieux. »
Vi lui passa un pied-de-biche.
Elle sortit ensuite une petite arme d'un sac, Kitty la reconnut, c'était le pistolet d'alarme qu'elle avait utilisé au Homestead la veille. Vi tendit le bras en l'air, tira, et une fusée rouge monta dans le ciel, en direction de là d'où ils venaient.
« Avec un peu de chance, ça va les occuper un moment. Enfin, quelques uns. »
Comme en réponse au projectile qu'elle venait de tirer en l'air, des gouttes de pluie se mirent à tomber, se transformant rapidement en averse dense.
« Quelle super journée, ironisa-t-elle.
- Allez, on bouge », ordonna Merle.
Ils partirent dans la direction opposée.

Ils coupèrent à travers les jardins, tentant de mettre des obstacles entre eux et leurs futurs poursuivants, des haies, des clôtures. Mais très vite, Merle se rendit compte que quelque chose clochait. Vi trainait. Chaque pas semblait lui demander un effort considérable, elle qui ouvrait la marche au début s'était retrouvée petit à petit derrière. Il l'entendit tousser dans son dos et comprit rien qu'au bruit que ça faisait qu'une emmerde supplémentaire était en train de se rajouter au total déjà gratiné des soucis immédiats.
Lorsqu'il se retourna vers sa coéquipière, du sang débordait déjà entre ses doigts plaqués contre sa bouche.
« Continue d'avancer », ordonna-t-il à Kitty, d'un ton trop autoritaire pour qu'elle ose refuser.
Le temps qu'il fasse les quelques pas en arrière le séparant de Vi, elle était déjà en train d'essuyer sa paume sur son jean et recomposait son expression.
« Ça va, j'vais bien.
- Ouais c'est ça, et ma main est en train d'repousser. T'es la pire menteuse du monde.
- J'te dis qu'ça va.
- Ta gueule. Déjà qu'on est dans la merde jusqu'au cou, t'avise pas en plus de me prendre pour un con. »
Elle soupira, résignée.
« Pardon, c'était trop sportif pour moi hier soir, j'ai pas assez récupéré, j'ai encore mal partout. »
C'est pas comme si c'était une surprise. Lui-même avait encore des courbatures dans les bras et les épaules d'avoir tant frappé la veille. On ne pouvait pas leur demander de repousser leurs limites deux jours d'affilée.
« Mais tu peux marcher, quand même ?
- Ouais, c'est bon. Juste, pas trop vite.
- Pas grave, on n'a pas besoin de courir ou quoi, suffit de s'éloigner d'ici », dit-il, conciliant.

Ils rattrapèrent Kitty qui les attendait un peu plus loin. Elle leur fit des signes frénétiques, le visage anxieux. Un rôdeur déambulait devant eux, à quelques mètres.
« J't'emprunte ça », grommela Merle en tirant le sabre de son amie hors du fourreau.
Quelques secondes plus tard, la tête du mort roulait au sol.
Un peu plus loin, ils virent à nouveau, non pas un, mais plusieurs cadavres ambulants. Merle s'occupa de ceux qui se trouvaient sur leur chemin sans peine, mais ils constatèrent rapidement que leur nombre augmentait au fur et à mesure. Ce qui était au départ des rôdeurs isolés faciles à esquiver ou combattre était en train de se transformer en horde, et si ça continuait, ils allaient se faire repérer pour de bon.
« Merde, il y en a à la fois devant et derrière, c'est complètement infesté », dit Vi.
Elle avait passé son marteau à Merle et avait récupéré son sabre, avec lequel elle frappait en tâchant de s'économiser. Mais elle se sentait déjà à bout avant même d'avoir commencé à s'échauffer.

Ils continuèrent à avancer en zigzagant entre les petits groupes de morts, cherchant une ouverture, un passage libre entre les jardins, mais ils finirent par tourner en rond. La pluie s'était intensifiée. Merle n'avait pas songé à déployer la capuche de sa veste, l'eau lui coulait le long du visage. Kitty était quasiment collée à lui, de plus en plus terrorisée.
« On va être encerclés », glapit-elle.
Vi avait recommencé à tousser. Lorsqu'il la dévisagea, du sang coulait de son nez, et elle lui lança un drôle de regard, il aurait juré y lire de l'anxiété. Mais son amie se passa la main sur la figure, essuyant le sang et l'eau de pluie, puis lissa en arrière ses cheveux trempés qui lui collaient au front. Elle sourit.
« Ce serait vraiment un jour de merde pour mourir.
- Ouais, plutôt.
- Et dire que si tu tapais un sprint avec Kitty, tu pourrais t'en tirer.
- En te laissant seule derrière ?
- Voilà. Et avec un peu de chance, je pourrais même faire diversion pendant ce temps.
- Pas bête.
- Mais tu ne feras pas ça.
- Mais je ne ferai pas ça, confirma-t-il.
- Car tu es un idiot sentimental.
- Ta gueule. »
Vi lui adressa un franc sourire à travers l'eau ruisselante.
« Bon, on fait quoi, alors ?
- Pas l'choix, on s'planque. »
Vu la taille de la horde qui arrivait, ça signifiait se couper de toute possibilité de fuir, autant dire se piéger, et aucun des deux n'aimait ça. Mais comme il l'avait dit, ils n'avaient pas le choix.

La maison la plus proche était à une dizaine de mètres. Ils y parvinrent au prix de quelques crânes fracassés à coups de marteau. La porte d'entrée était verrouillée, mais le garage était ouvert et donnait sur le sous-sol.
L'intérieur de l'habitation était silencieux. La maison n'avait pas de volets extérieurs, mais les stores et les rideaux étaient tous tirés. Dans le salon, Vi se laissa tomber dans un fauteuil, exténuée. Dehors, on pouvait déjà entendre les gémissements des morts, innombrables, ininterrompus.
« Qu'est-ce qu'on fait maintenant ? chuchota anxieusement Kitty.
- On s'fait discrets », répliqua Vi.
Elle était déjà en train d'imbiber un des coussins du canapé avec son saignement de nez. Kitty déplia pour elle un épais plaid précédemment sur un dossier de fauteuil, pour qu'elle puisse retirer immédiatement ses habits trempés et s'enrouler dedans. Il était évident que l'attente allait durer.
« Restez là, j'fais la visite », annonça Merle.
Il prit le temps de fouiller chaque pièce de la maison, en commençant par la cuisine.

Lorsqu'il revint un petit quart d'heure plus tard, il avait une théière et des tasses, et un pot de miel, le tout sur un plateau.
« Tout ça ? s'étonna Vi alors qu'il lui servait une tisane fumante.
- Un idiot sentimental, tu l'as dit toi-même.
- Comment tu as fait de l'eau chaude ? demanda Kitty.
- Alimentation autonome en propane. Si vous voulez prendre un bain, c'est le moment.
- Celui d'hier m'a suffi », rétorqua la blonde en souriant.
Merle se marra dans sa barbe.
Kitty n'arrivait pas à croire qu'ils étaient capables de plaisanter dans un moment pareil. Ils étaient coincés dans une maison qui n'offrait que des vitres en guise de protection, des centaines, des milliers peut-être de morts se pressaient dehors, l'air puait la charogne, Vi était malade et à peine capable de tenir debout, ils avaient perdu toutes leurs affaires, et ils étaient détendus et souriants, et Merle se ramenait avec une tisane comme si de rien n'était.
Des cinglés. Elle vivait avec des cinglés.
« Vous êtes deux grands malades mentaux, siffla-t-elle. On va mourir, c'est tout l'effet que ça vous fait ? »
Merle et Vi la dévisagèrent, puis se regardèrent.
« Relax, Kit', c'est pas la fin du monde.
- Enfin si, techniquement, ça l'est, concéda Vi. Mais on n'est pas autant dans la merde que tu crois.
- Je sais pas ce qu'il vous faut !
- On a connu pire, fit Merle.
- Oh ouais, carrément, renchérit son amie.
- Au moins, ce coup-ci, on n'est pas sur un toit.
- Ni dans un putain d'arbre.
- Je suis pas menotté à un bordel de merde de tuyau.
- Je viens pas de me taper un choc anaphylactique.
- Et cette fois, j'ai des chaussures aux pieds. »
Vi pouffa.
Elle avait retiré son écharpe, son pull et sa chemise. Elle posa sa tisane encore brûlante en équilibre sur le bras de son fauteuil, et entreprit de se confectionner une pipe.
Merle, lui, avait ôté sa veste humide et s'était carré dans le canapé pour y rouler lui aussi une clope.
Kitty décida de se faire une raison. Puisque ces deux-là avaient décidé de ne pas s'en faire, autant tâcher de suivre le mouvement. Il y avait une petite étagère dans un coin avec des livres, peut-être y aurait-il quelque chose d'intéressant pour passer le temps ?
Une fois sa pipe en route, Vi se leva de son fauteuil pour aller suspendre ses habits mouillés au dos d'une chaise. Et tomba dans les pommes à mi-chemin.

D'un seul coup, tout devint sombre, et lorsqu'elle rouvrit les yeux, elle était allongée sur la moquette, dans les bras d'une Kitty stupéfaite qui l'avait retenue au dernier moment, et elle faisait face à un Merle inquiet qui était déjà en train de vérifier sa température et son rythme cardiaque simultanément tout en la secouant pour la réveiller, dans la pire initiative de premiers secours imaginable. Elle voulut le repousser mais se rendit compte que ses quatre membres étaient à peu près aussi mous que des endives trop cuites.
« Je vais bien, marmonna-t-elle d'une voix à peine audible.
- Qu'est-ce que t'as ?
- Je vais bien. »
Merle était déjà en train de la décoller du sol pour la remettre dans son fauteuil comme un paquet, renversant sa tasse par terre.
« Ma tisane, protesta-t-elle.
- On s'en fout, tu viens de tomber dans les vapes !
- C'est rien, c'est juste une baisse de tension, c'est pas grave. »
Elle sentait à nouveau ses jambes et pouvait bouger ses bras. Elle avait juste l'impression qu'on venait de la vider d'un seul coup de l'intégralité de son énergie, mais à part ça, ça allait, hormis un léger bourdonnement dans les oreilles.
« Tu es toute blanche ! s'inquiéta Kitty.
- C'est pas grave, répéta-t-elle. J'vais bien, c'est juste que je suis fatiguée.
- Et t'as pas non plus mangé c'matin. »
Merle était déjà en train de retourner son sac à la recherche de n'importe quoi de comestible. Quelques secondes plus tard, il lui tendit une plaque de chocolat.
« Ça c'est plein d'sucre, ça va l'faire.
- Mais ça a rien à voir avec le sucre…
- J'vais voir s'il y a de quoi faire un vrai repas dans les placards, annonça Kitty.
- Pas vraiment, dit Merle.
- Pas grave, ça va aller, promis, s'entêta Vi. C'est déjà passé. J'ai seulement besoin d'une petite sieste. J'ai mal dormi cette nuit, ça tombe bien qu'on soit coincés ici un moment, je vais me rattraper.
- Mange le chocolat quand même, insista-t-il.
- Comme si c'était mon genre de refuser du chocolat. »
Elle souriait en disant ça, comme si la présence de milliers de morts agglutinés à l'extérieur alors qu'elle n'était pas en état de se défendre n'était qu'un vague détail insignifiant.
« J'vais pas faire la même erreur deux fois, par contre. J'veux un vrai lit, pas une saleté de canapé pourri qui va me briser le dos.
- Y a des chambres libres en haut, indiqua son ami.
- Pas trop poussiéreuses ?
- Impeccables.
- Fabuleux.
- Tu vas réussir à monter les escaliers toute seule ?
- Bien sûr que oui, s'offusqua-t-elle. Pour qui tu me prends ?
- Pour la fille qui vient de tomber dans les pommes sur la moquette y a deux minutes.
- Je me suis levé trop vite, c'est tout, arrête de t'inquiéter pour rien. Bon, allez, à plus tard. Réveillez-moi quand on repart. »
Elle se releva prudemment, embarqua son chocolat et ses affaires, et disparut en direction de l'escalier, qu'elle gravit lentement mais sans difficulté.

En haut, la première chambre qu'elle trouva était idéale. Il y avait un grand lit au beau milieu de la pièce, avec un immense édredon qui l'avala littéralement lorsqu'elle s'y laissa choir. Elle faillit retirer ses chaussures et se retint, pas moyen de se laisser aller à ce point vu la situation. Son pantalon était mouillé par contre, elle se força à se relever, pas question de dormir avec ça, c'était un coup à attraper la mort.
Attraper la mort, se répéta-t-elle en ricanant toute seule, fière de sa blague. Il y avait un placard d'où elle tira des poignées d'habits jusqu'à trouver un jean d'homme trop large. Ridicule mais au sec, constata-t-elle en se voyant dans un miroir, après avoir serré sa ceinture au maximum, avant de repérer Merle dans l'encadrement de la porte.
« C'était quoi ce cirque ?
- Une chute de tension.
- Tu as mal quelque part ?
- Partout, donc nulle part en particulier, pas de quoi s'inquiéter.
- Tu veux qu'je reste ? hasarda-t-il.
- Ben non, puisqu'il y a pas de quoi s'inquiéter.
- Mouais, y a toujours de quoi s'inquiéter avec toi, si on cherche un peu.
- Va plutôt rassurer Kitty, elle, elle en a vraiment besoin. »
Il haussa les épaules, avant de s'en aller.
Toute habillée et en chaussures, Vi s'enfouit sous l'édredon et se laissa avaler par un sommeil qu'elle espéra sans rêves.

« Il vient de se passer quoi, là, exactement ? Demanda Kitty lorsque Merle redescendit au salon.
- Je viens d'me faire piquer ma dernière tablette de chocolat, v'là ce qu'il vient d'se passer.
- Ça lui arrive souvent de tomber comme ça ?
- Nan, là j'avoue, c'est une nouveauté.
- Et ça t'inquiète pas ?
- Tu sais, si je devais m'inquiéter à chaque fois qu'un truc cloche chez Vi, ça aurait pas de fin. »

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Vi se réveilla en panique, dans des mouvements désordonnés, happant l'air. Elle mit plusieurs seconde à se souvenir où elle était, et à calmer sa respiration.
Putain, c'était la deuxième fois en une journée. Pourquoi est-ce qu'elle se mettait à faire des cauchemars comme ça ?
Elle sursauta en entendant les marches d'escalier résonner sous l'effet de quelqu'un qui les gravissait à toute vitesse, et la porte s'ouvrit sur un Merle alarmé, et armé tout court. Il se reprit en la voyant et rangea son flingue.
« Cauchemar ? devina-t-il.
- Merde, j'ai crié ?
- T'inquiète, c'est bon, ça fait un bon moment qu'y a plus rien dehors.
- Quoi ? Ils sont partis ?
- Ouais, ça a pris le temps mais ils ont fini par déguerpir derrière la colline. »
Elle se tourna vers la fenêtre. De l'autre côté du carreau, le soir tombait. Elle avait dormi presque toute la journée.
« Pourquoi tu m'as pas réveillée plus tôt ?
- Ça pressait pas. Autant en profiter pour te laisser dormir et t'avoir en meilleure forme ensuite. Et puis il pleuvait encore.
- Désolée pour le réveil en fanfare.
- Pas d'problème, ça surprend, c'est tout. Ça va ?
- Ouais ouais, t'inquiète. Juste un sale rêve.
- À propos de quoi ? »
Elle eut un sourire sarcastique.
« J'ai une longue liste où piocher, en c'moment. »
Elle n'avait pas envie d'en dire plus. Elle s'étira, se leva, grimaça en constatant qu'elle avait encore mal à certains endroits, et récupéra ses habits.

Dehors, des lambeaux de nuages s'effilochaient dans un ciel désormais dégagé. Un beau coucher de soleil était sur le point d'infuser ses couleurs. Tout était désert, calme. Ils pouvaient retourner à la Dodge sans se presser, et ficher le camp de ce quartier. Point positif, la horde était venue du Nord, là où ils allaient. Ainsi ils étaient sûrs de laisser définitivement l'armée de morts derrière eux, et peut-être avec un peu de veine, de trouver une route dégagée.

Merle ouvrait la marche, aux aguets malgré tout. Kitty était un peu nerveuse, comme toute les fois où elle se trouvait à l'extérieur, mais la présence des deux autres la rassérénait. Ils en avaient réchappé une fois encore, grâce au cran, à l'intelligence et à l'expérience de ses nouveaux compagnons. Elle avait toujours son revolver, qu'elle sentait peser dans sa poche. Elle le sortit et le considéra avec une expression mélancolique.
« C'est pas encore aujourd'hui que j'aurai l'occasion d'apprendre à m'en servir.
- Tant mieux, répliqua Vi. Tout ce que je te souhaite, c'est de devoir commencer à l'utiliser le plus tard possible.
- Peut-être, mais je me sens franchement inutile à côté de vous deux.
- Mais non.
- Je ne fais rien de bien.
- Tu nous portes chance, si ça se trouve », déclara Vi en souriant.
La brune lui rendit son sourire, en demi-teinte.
« C'est plutôt toi et Merle qui me portez chance. »

Ils marchèrent en silence un moment, lorsque soudain, Kitty pointa du doigt quelque chose.
« Hey, regardez. »
Ils étaient en train de passer juste à côté d'un jardin où se trouvait un poirier ployant sous les fruits mûrs. Vi poussa un petit cri de joie. Les arbres fruitiers étaient très rares dans ce genre de quartiers résidentiels, et elle adorait les poires.
« Tu vois, j'avais raison : tu nous portes chance. »
Vi avait toujours des sacs supplémentaires en boule dans le sien, pour ce genre de trouvailles. L'arbre était si rempli que les branches se pliaient assez pour qu'on puisse cueillir les fruits à hauteur d'homme. Vi goûta une poire, elle était délicieuse.
« On n'aura pas tout perdu, aujourd'hui », se félicita-t-elle.
Elle se mit à tenir le sac ouvert tandis que Merle le remplissait.
Kitty, elle, aperçut une serre plus loin.
« Peut-être qu'il y a aussi des légumes.
- Oh, ce serait cool. Des tomates du jardin, ce serait génial. »

La brune alla voir, et entra sous la structure de toile plastifiée. Il y faisait un peu sombre, à cause du soir qui tombait, et les parois transparentes étaient salies par les intempéries, ce qui donnait à la serre une drôle d'ambiance de vieil aquarium. Elle sourit en constatant un grand nombre de légumes énormes, et son sourire s'élargit encore en découvrant des plants de tomates. Voilà qui allait consoler la cuisinière du groupe de sa journée pénible.
Ravie, Kitty tendit la main…

Merle et Vi se retournèrent exactement en même temps en entendant le hurlement, et la blonde était déjà en train de sprinter, la main sur son sabre, avant que le sac de fruits ne touche le sol.
Dans l'obscurité de la serre, elle vit Kitty allongée sur le dos, se débattant sous un homme mort, le repoussant des deux mains. Vi fut alors brutalement tirée en arrière par Merle, qui tendit le bras. Le crâne du rôdeur explosa, traversé de part en part par une balle de .500, et il retomba sur la femme, qui suffoquait de peur et d'essoufflement. Vi se dépêcha de la dégager du corps, de la relever, et de la tirer hors de la serre.
Dehors, Merle scrutait les environs, prêt à faire feu.
« Ça va ? s'inquiéta Vi.
- Mon bras, mon bras », bégaya Kitty.
C'est à ce moment qu'ils le virent.
La manche de son sweatshirt était déchirée au niveau de l'épaule, qui saignait abondamment.
« Il t'a mordu ? Putain, il t'a mordu ? » s'écria Vi.

Le visage de Kitty blêmit d'un seul coup et ses jambes cessèrent de la porter. Vi la rattrapa alors qu'elle tombait par terre et l'allongea. Elle grelottait et sa respiration était erratique.
« J'ai froid… j'ai froid », balbutia-t-elle. Son regard était affolé, débordant d'angoisse.
« T'es en état de choc, dit Vi. Calme-toi. Respire doucement. »
Merle se dépêcha de retirer son manteau et de la recouvrir avec. Kitty suffoquait, paniquée.
« Respire profondément, continua Vi, arrimant son regard au sien. Voilà, c'est bien… continue comme ça.
- Occupe-toi d'ça, ça pisse le sang », ordonna Merle en désignant son épaule.
Vi déchira ce qui restait de la manche, dégageant la plaie. C'était une morsure énorme, profonde, qui avait eu le temps d'arracher un large morceau de chair. A ce rythme, l'hémorragie allait la tuer avant que l'infection ait l'occasion de le faire.
Vi ôta l'écharpe qu'elle portait et la déchira en deux rapidement, à l'aide de son couteau et de ses dents. Elle replia la première moitié et la pressa contre la blessure.
Kitty poussa un cri de douleur et d'horreur, affolée à la vue du sang.
« Regarde pas, intervint Merle. Tu me regardes, moi. » Il mit sa main contre son visage, la forçant à tourner la tête. « Kit', regarde-moi. »
Alors que Vi s'affairait à nouer la seconde partie du pansement de fortune par dessus la première, Merle et Kitty se retrouvèrent à se fixer l'un l'autre. Elle, choquée, épouvantée, et lui, désemparé et luttant pour ne pas en montrer une miette.
La douleur et la détresse prenaient toute la place dans le regard de la femme, et ses yeux se remplirent de larmes.
« Non… »
Elle avait murmuré, d'une voix brisée.
« Non, répéta-t-elle plus fort. Non, non ! »
Elle sanglota, les larmes roulant sur ses joues.
« Non ! »
Elle criait maintenant. C'était un hurlement de terreur profonde, de désespoir total.
« Non ! Pas ça ! Non ! »
Son regard était toujours braqué dans celui de Merle, et il avait la sensation qu'elle s'adressait directement à lui, que c'était lui qu'elle suppliait.
Vi avait stoppé l'hémorragie, et elle restait là, à genoux, les mains poisseuses sur ses cuisses, sans savoir quoi faire de plus, aussi impuissante que lui. Ils se regardèrent, et Merle lut sans peine la question muette dans les yeux de son amie.
Qu'est-ce qu'on fait ?
Ils pensèrent tous les trois à la même chose au même moment.
Le regard de Merle revint sur Kitty juste après.

« Tu vas… couper mon bras ? prononça-t-elle.
- C'est la seule solution, s'entendit-il répondre. J'sais pas si ça va marcher, mais c'est l'seul truc qu'on peut faire. »
Elle avait dit que ça fonctionnait, que des gens de son groupe avaient survécu à des morsures grâce à ça. C'était l'unique moyen à leur disposition.
Il se tourna vers Vi. Ce n'était pas quelque chose qu'il pouvait faire seul.
Elle avait écarquillé les yeux, le visage figé d'horreur et d'appréhension en comprenant ce qu'il envisageait de tenter. Mais elle hocha la tête.
« Ok, dit-il. Kitty, on va essayer, d'accord ? »
Elle ouvrit et referma la bouche sans qu'un seul son n'en sorte, le regard fou, perdu.
« Je peux pas… parvint-elle finalement à articuler. Je peux pas… j'ai peur… »
Elle était incapable, dans l'état de choc où elle se trouvait, de raisonner correctement, ni de décider quoi que ce soit.
Merle comprit que c'était à lui de le faire. S'il ne faisait pas un choix maintenant, ce serait trop tard. Il ne savait pas comment il allait s'y prendre, ni si ça avait une chance de marcher, mais la seule chose qu'il savait, c'était que s'il ne faisait rien, s'il ne décidait pas à sa place tout de suite, elle allait mourir.
« On le fait. »

C'était comme si un autre type venait de le dire et que lui, maintenant, était forcé de suivre le programme. Pas seul, heureusement.
« J'cours chercher la bagnole, déclara Vi immédiatement.
- On n'a pas l'temps pour ça, rétorqua-t-il, si on l'fait, faut l'faire tout de suite.
- Ici ? s'exclama-t-elle, atterrée. On n'a rien, pas d'anesthésiant, pas d'antiseptique, tout est resté dans la voiture…
- On va devoir s'en passer. La plaie est juste à côté de l'épaule, faut couper avant que l'infection se propage, on fignolera le boulot plus tard. »
Elle hocha la tête gravement.
« Avec mon sabre, j'peux faire ça en un seul coup, si j'ai un bon angle.
- Nan, tu vas être en plein dans l'articulation, ça s'tranche pas comme ça, tu vas briser des os, ça va être de la boucherie et l'hémorragie sera impossible à gérer. On va amputer en désarticulant l'épaule. Je vais l'faire, ajouta-t-il en voyant sa tête. Toi, tu la maintiens en place et tu feras pression sur la plaie. Va falloir être rapide, et on n'aura pas assez d'trois mains. »
Vi opina à nouveau.
« Ça va faire mal ? » demanda la brune, d'une toute petite voix tremblante.
C'était probablement la question la plus stupide qu'on pouvait poser dans une telle situation. Merle faillit rétorquer « à ton avis ? ».
« Oui, répondit Vi, mais ça va aller, j'vais te bourrer d'antidouleurs. »
Elle vida ses poches et composa une dose de cheval d'Oxycontin et de Tramadol mélangés, qu'elle lui fit avaler avec de l'eau.
Merle et elle se regardèrent. Ils savaient parfaitement tous les deux que les médicaments allaient mettre de longues minutes à faire effet. Et ils ne pouvaient pas se permettre d'attendre.
« On y va », décida-t-il.

Ils soulevèrent Kitty et la mirent sur le manteau de Merle disposé au sol. Vi retira son pull, et découpa le sweatshirt et le teeshirt de Kitty à même son corps, dégageant entièrement son bras gauche et sa poitrine. Elle déchira de larges bandes dans les habits, tandis que Merle sortait son couteau. Vi avait une petite bouteille d'eau oxygénée dans son sac, c'était ridicule mais mieux que rien. Il en versa la moitié du contenu sur la lame, et sur l'épaule nue de la blessée.
Kitty suivait leurs préparatifs, hypnotisée, muette de terreur. Elle tremblait des pieds à la tête et les larmes coulaient en abondance sur son visage.
Vi la rassura du mieux qu'elle pouvait, continuant à lui parler, à chercher son regard, à lui dire que ça allait bien se passer, que ce serait rapide. Elle prit son pull et le roula pour le caler sous sa tête. Merle eut un petit pincement au cœur. Kitty allait tellement ruer qu'un oreiller n'allait pas lui servir à grand chose, elle ne garderait pas le crâne bien longtemps dessus.
« Assieds-toi sur elle, et tiens-la bien, qu'elle bouge le moins possible. Colle-lui un truc dans la bouche, elle risque de s'mordre la langue sinon. »
Vi s'exécuta et se mit à califourchon par dessus Kitty. Cette dernière sanglota de plus belle, totalement paniquée. D'une voix tremblante, elle les supplia d'arrêter, d'attendre un peu, juste un peu, de ne pas le faire tout de suite, comme une enfant terrorisée cherchant à négocier pour repousser le moment fatidique.
Vi la fit taire en lui mettant une boule de tissu entre les mâchoires.
« Désolée », prononça-t-elle gravement, sans marquer pourtant la moindre hésitation.
Elle prit son visage entre ses mains, dans un geste doux, réconfortant, et pourtant impérieux.
« Ça va aller, Kitty, je te le promets. Fais-moi confiance. »
Sa fermeté surprit Merle. L'espace d'un instant, il revit la même Vi calme, efficace et déterminée qui l'avait ramassé gisant dans la rue et l'avait soigné de force. Au plus profond de lui, cette vision le rassura. Il pouvait compter sur son sang-froid.
Comme pour confirmer cette impression, Vi lâcha Kitty du regard, et se tourna vers lui.
« Vas-y. »

Son couteau en main, Merle palpa l'épaule avec son pouce, à la recherche du joint de l'articulation. Lorsqu'il l'eut situé, il empoigna fermement le manche, et enfonça la lame d'un seul coup.
Le corps de Kitty se raidit dans un sursaut incroyablement violent, une convulsion foudroyante que Vi eut la plus grande peine à retenir. La femme poussa un hurlement à glacer le sang.
« Tiens-la, bordel ! » cria Merle.
Vi s'arc-bouta sur la blessée, appuyant de toutes ses forces, pesant de tout son corps pour la maintenir au sol, contenir ses ruades furieuses. Kitty était folle de douleur, elle hurlait à travers son bâillon, un cri continu, déchirant, l'empêchant même de reprendre son souffle.
Merle appuya sur le couteau, sentant la lame frayer son chemin entre les os, la chair et les tendons. Le sang giclait, noyant tout, rendant la vision chaotique. Seul le contact, la sensation de la lame d'acier plantée dans l'épaule lui indiquait où il en était.
L'épaule humaine était fabriquée comme celle de n'importe quel animal. C'était ce qu'il se répétait depuis le début. Il connaissait déjà le geste à faire. Il savait ce qu'il faisait.
Il devina la rondeur de l'humérus, sentit la résistance des tendons puissants reliant ce dernier à l'omoplate, juste sous la clavicule.
Il savait ce qu'il faisait, pensa-t-il à nouveau. Il ne voyait rien, mais ses doigts savaient. Ne pas s'affoler. Ne pas perdre pied. Penser à un animal. Ne pas penser à Kitty.
Il fit levier pour séparer entièrement l'articulation, et sentit la clavicule se fracturer au passage, victime collatérale de son geste trop violent et approximatif. Kitty répondit par un hululement de douleur encore plus déchirant.
Merle sentit un début de doute et de panique l'envahir, à l'idée qu'il n'allait peut-être pas y arriver, qu'il était en train de faire n'importe quoi et de torturer à mort la femme.
Soudain, il sentit l'articulation céder à l'intérieur. Il retira le couteau, tâtant à nouveau de ses doigts libres l'épaule, sa main pataugeant désormais dans le sang. Le bras était ballant désormais, sans os pour le rattacher au reste du corps. Merle empoigna à nouveau l'instrument et le replongea dans la plaie, agrandissant cette dernière, découpant cette fois la chair autour de l'articulation détruite, sa lame ne rencontrant plus de résistance.
Il trancha le dernier lambeau de chair, et le bras, désormais totalement amputé, se détacha complètement de l'épaule, réduite désormais à un moignon sanguinolent.
Immédiatement, Vi pressa un morceau de tissu contre la plaie, et appuya fortement. Il se remplit de sang immédiatement, inefficace à arrêter l'hémorragie.
« Appuie ! Appuie plus fort ! ordonna Merle.
- Tiens-la ! »
Ils permutèrent de places, et Vi revint à la charge sur la plaie, avec plus de tissu, préalablement imbibé de ce qui restait de la bouteille d'antiseptique, pressant des deux mains. Kitty continuait de gémir et de se débattre, plus faiblement toutefois, ses forces déclinant rapidement. Merle la maintint en place, tandis que son amie superposait d'autres bandes de tissu sur la blessure pour faire tampon.
« C'est bon, j'crois que le sang s'arrête. Relève-la un peu. »
Il s'exécuta, et elle passa ce qui restait du teeshirt autour de sa poitrine, englobant soigneusement le moignon d'épaule, après quoi elle noua le plus serré possible. Kitty poussa un gémissement. Ses paupières étaient fermées, et elle semblait inconsciente.
Merle la laissa reposer à nouveau par terre sur le manteau, désormais gorgé de sang. Il lui retira le bâillon improvisé. Elle resta inerte, la bouche entrouverte, sans la moindre réaction. Un filet de sang coula de ses lèvres le long de son menton, et Merle, en regardant de plus près, vit qu'elle s'était mordu l'intérieur de la joue.

Il se releva, un peu hébété.
Son regard accrocha alors le bras gisant à côté du corps. Cette vision de ce membre orphelin, abandonné par terre, la peau encore rose, tendre, vivante, était terriblement absurde. Irréelle.
Et de l'autre côté, il y avait désormais cette femme au corps étrange, soudain déséquilibré.
Tout comme il n'avait pas pu, sur le moment, relier l'image de sa main sciée à sa propre personne, l'esprit de Merle, à cet instant, ne parvint pas à rattacher la vision de ce bras avec sa propriétaire. D'un côté, il y avait Kitty, de l'autre le membre, et ils étaient maintenant absolument étrangers.
Et il avait l'impression, en la regardant, que Kitty n'était désormais plus Kitty.
Ce n'était pas la femme qu'il avait tenue dans ses bras, sentie contre lui, dont il connaissait l'odeur et la voix. C'était une autre personne.
« Est-ce que… »
Sa voix était rauque, sa bouche complètement sèche, il dut se racler la gorge avant de reprendre.
« Est-ce qu'elle est encore vivante ? »
Son ton indiquait clairement qu'il n'imaginait pas qu'elle puisse l'être. La peau de la femme n'avait plus la moindre couleur et il y avait du sang plein partout. L'ensemble ressemblait davantage à une scène de crime qu'au résultat d'une intervention médicale.
Vi posa deux doigts contre le cou de Kitty. Ses mains étaient poisseuses de sang, et ses doigts glissèrent contre la peau blafarde, y laissant un barbouillage rouge.
Quelques secondes s'écoulèrent dans un silence total. Un silence de mort.
« Elle est vivante, finit par murmurer Vi. Son cœur bat. »
C'était comme si elle avait du mal à y croire elle-même. Pourtant, sous ses doigts, elle sentait clairement battre un pouls. Faible, lent, mais un pouls quand même.
Kitty pouvait mourir la minute d'après, ou d'ici moins d'une heure, elle pouvait mourir à tout moment. Mais là, pour l'instant, elle était vivante.

.

.

Elle n'était pas morte tandis que Merle la portait jusqu'à la voiture, empaquetée dans son manteau en plus de la veste de Vi, exsangue et inerte – mais vivante.
Elle n'était pas morte non plus durant le trajet jusqu'à la maison qu'ils occupaient encore le matin-même, alors qu'il la tenait encore dans ses bras, sur la banquette arrière. Lorsqu'il la sortit de la voiture pour la transporter jusqu'à l'intérieur, jusqu'à un lit – leur lit, celui où ils avaient dormi ensemble la nuit précédente, il y avait de ça une éternité, semblait-il – elle n'était toujours pas morte.
Elle ne mourut pas après que Vi lui ait injecté une dose d'anesthésiant, suivie immédiatement après d'une deuxième dose, cette fois d'antibiotiques, pour prévenir une éventuelle infection.
Son amie était maintenant en train de disposer sur une table, placée à côté du lit, tout un tas de matériel. Chiffons propres, bandages, fil à suturer, ciseaux, désinfectant, ustensiles tranchants.
Merle se rendit seulement compte que la Brindille s'était agitée dans tous les sens, avait lavé ses mains, mis de l'eau à chauffer, préparé de quoi soigner correctement Kitty… tandis que lui était juste resté planté là comme un con sans rien faire, comme coincé au milieu d'une scène en accéléré. Il ne parvenait pas à détacher son regard du visage de la blessée.
« Elle a mal ?
- Plus maintenant. Avec ce que je lui ai donné tout à l'heure, plus ce qu'elle a dans les veines, tu pourrais lui couper le deuxième bras sans qu'elle s'en rende compte. »
Vi dénoua avec précaution le pansement de fortune, et retira une par une les épaisseurs de tissus ayant servi de tampon, jusqu'à dégager totalement la plaie. Le sang avait en grande partie coagulé, empêchant l'hémorragie de reprendre.
Merle ne put réprimer une grimace. C'était la première fois qu'il voyait littéralement à quoi ressemblait l'intérieur d'une épaule humaine… et ça avait l'air atrocement compliqué. Il avait désossé des troupeaux entiers d'animaux, mais ça n'avait rien à voir, il n'avait jamais fait ça pour les empêcher de mourir – c'était même l'inverse. Vi avait vraiment l'intention de soigner ça ? Lui n'aurait même pas su par quoi commencer.
« Pas beau à voir, marmonna-t-il.
- C'était pire quand c'était toi. Tout était infecté, et c'était plein de petits os brisés, de lambeaux de chair brûlée, tout ça. Là en comparaison, c'est super propre. »
Il réprima un haut-le-cœur soudain, vacillant presque. D'un seul coup, il eut vraiment, vraiment envie de s'assoir.
Vi se mordit les lèvres.
« Putain, désolée… j'aurais pas dû reparler de ça. Pardon, j'ai pas réfléchi.
- T'excuse pas, c'est bon. C'est juste… je me sens pas très bien, là, en fait, avoua-t-il. Sur le moment, j'ai pas réalisé, dans l'urgence… mais là, putain, ça me rappelle trop ce que moi j'ai vécu. J'ai un peu de mal, là, désolé…
- Pas de souci.
- J'pensais que c'était passé, tout ça… et puis en fait non. »
Il regarda son propre moignon.
« Ça te fait mal ?
- Depuis le début. J'ai l'impression que c'est à nouveau à vif. »
Vi posa sa main sur son bras, son regard compatissant, plein d'empathie.
« Je peux le faire seule, dit-elle. J'ai pas besoin de toi ici. Je l'ai déjà fait une fois, je vais essayer de le refaire. J'peux pas promettre que ça va marcher mais… que tu sois là où pas, ça changera rien à partir de maintenant. »
Il hésita. La bienveillance de Vi le touchait, mais il se sentait un peu coupable. Ce n'était pas correct de la laisser prendre ça sur ses épaules seule.
Elle dut le lire dans son expression, car elle reprit aussitôt :
« Tu sais quoi ? Si tu allais me faire un thé, ce serait parfait. Un thé bien sucré. Je commence à me sentir un peu ramollo, j'ai besoin d'un petit coup de fouet si j'veux pas me taper une deuxième baisse de tension.
- Ok, céda-t-il, heureux de ce prétexte pour s'en aller. J'te fais ça tout de suite.
- Mange quelque chose toi aussi, tu te sentiras mieux. N'importe quoi, des chips, des gâteaux… t'es tout blanc, là. »
Elle lui fit un vrai sourire, avec un clin d'œil.
« Qu'elle meure ou qu'elle vive, on va pas trop se marrer à partir de maintenant, Capitaine, alors c'est pas du luxe de prendre des forces.
- T'as raison. »

Il s'apprêtait à marcher vers la porte, hésita un instant, se ravisa. Il revint devant la table qui allait servir de plateau chirurgical improvisé, sortit un de ses revolvers et le posa à côté du matériel médical.
Le regard qu'il échangea avec Vi était grave, malaisé.
Ils ne prononcèrent pas un mot, mais il sut qu'elle comprenait ce qu'il lui demandait.
Si Kitty mourait durant l'opération, ou même après, il allait falloir utiliser cette arme – celle-là ou une autre. Et il ne voulait pas être celui qui le ferait. Il se sentit lâche et égoïste de lui demander ça, mais il était quand même en train de le faire.
Vi hocha la tête, le regard assuré. Compréhensif.

Après lui avoir apporté ce qu'elle avait demandé, Merle se retrouva seul au rez-de-chaussée et s'assit sur le canapé du salon. Il essaya de manger quelques chips, mais rien ne passait. Il sentit d'un seul coup une immense fatigue lui tomber dessus. Ses bras et ses épaules qui avaient porté Kitty étaient parcourus d'élancements douloureux, son dos était tendu, et il se rendit compte qu'il avait mal à la tête. Tout le stress et l'adrénaline retombaient, et il était sous l'influence du contrecoup. Cinq minutes plus tard, sans même s'en rendre compte, il dormait.

.

.

Ce fut Vi que le réveilla, l'appelant doucement. Clignant des yeux, il se rendit compte qu'il était allongé en travers du canapé. Il se redressa et sursauta en voyant son amie. Ses bras étaient couverts de sang jusqu'aux coudes. Elle les laissait pendre mollement, ne sachant pas quoi en faire, mal à l'aise, n'osant rien toucher. Elle avait une expression exténuée.
« J'ai fini », annonça-t-elle, presque décontenancée.
Merle se remit debout et la poussa de force dans le canapé.
« J'vais t'chercher de l'eau, bouge pas. »
Quelques minutes plus tard, ses bras et ses mains étaient propres, et tous deux étaient côte à côte sur le divan, tous deux pareillement déphasés.
« Ça s'est… bien passé ? hasarda-t-il.
- J'imagine que oui, j'ai dégueulé qu'une seule fois.
- T'avais dégueulé combien de fois avec moi ?
- Oh, au moins trois.
- C'est bien, tu t'endurcis.
- Les suites d'amputations, ça va devenir ma spécialité.
- Si tout le monde perd un morceau à chaque fois qu'un rôdeur l'attaque, tu vas avoir beaucoup de clients.
- Ouais, c'est clairement un métier d'avenir.
- Et tu sais ce qui serait cool aussi, comme métier d'avenir ?
- Mmh ?
- Prothésiste.
- Ah ben oui du coup. Tu voudrais une nouvelle main ?
- Disons que je commence à y réfléchir. Et comme je sais que t'aimes bien bricoler…
- Bon, ben je vais y réfléchir aussi, alors.
- Enfin, là, c'est pas trop le moment.
- Non, pas trop. »
Un silence s'installa. Leur bavardage n'était pas parvenu à dissiper le malaise qu'ils ressentaient.

Il faisait nuit, une horloge dans la pièce indiquait minuit. Le rez-de-chaussée de la maison était comme ils l'avaient laissé le matin même, avec toutes ses fenêtres et sa grande baie vitrée donnant sur l'extérieur, impossibles à barricader, à cause des volets roulants qui ne pouvaient s'actionner qu'électriquement.
« On peut pas rester là, décida Merle. C'est pas assez sûr.
- Je sais.
- J'vais nous trouver une meilleure baraque.
- Maintenant ? Tu veux pas attendre demain ?
- Nan. Si des morts se ramènent à nouveau, on est foutus cette fois.
- Ouais, j'avoue. »

Merle se leva et récupéra ses affaires pour sortir. Une fois dehors, la fraicheur de l'air et l'odeur particulière, froide et humide, de la nature après la pluie, lui apporta une sensation inattendue de soulagement.
Il fit consciencieusement la visite des autres habitations du quartier, jusqu'à en trouver une qui convenait mieux au bout de plusieurs heures. Transporter la blessée une fois de plus n'était pas l'idéal, mais ils ne pouvaient pas se permettre de transiger sur la sécurité. La nouvelle maison était plus spacieuse que la précédente et plus ancienne, avec des véritables volets qui fermaient de l'intérieur, elle avait encore l'eau courante, bien que froide, et un garage dans lequel ils pouvaient planquer la voiture. Avec un peu de chance, ils pourraient y rester un moment, il était clair que si Kitty survivait, elle n'allait pas pouvoir se remettre à voyager tout de suite.
Lorsque tout fut finalement déplacé, et Kitty installée dans un nouveau lit, l'aurore pointait.
La blessée était désormais dans une chambre au rez-de-chaussée, juste à côté de la salle à manger-salon où les deux autres avaient pris leurs nouveaux quartiers. Merle nota amèrement qu'ils avaient sorti un minimum d'affaires de la voiture, et qu'ils ne les avaient pas déballées, intentionnellement. Ni lui ni Vi ne l'avait clairement verbalisé, mais ils le pensaient tous les deux : pas la peine de s'installer réellement pour le moment, ils avaient de larges chances de repartir très bientôt… à deux cette fois.

Le canapé de ce salon-ci était bien plus confortable que le précédent. Merle s'y était affalé tandis que Vi terminait de transvaser du matériel médical dans la chambre. Lorsqu'elle revint, il remarqua qu'elle paraissait exténuée. Lui n'avait pas sommeil du tout malgré la nuit blanche.
« Dis, finit-elle par dire, on n'a même pas bouffé, j'devrais aller faire un truc, nan ?
- J'ai vraiment pas faim.
- Et ben moi si.
- T'as qu'à manger, ça me va. Moi j'ai rien envie d'avaler. »
Vi se laissa tomber juste à côté de lui. Elle passa son bras autour de ses épaules, dans un geste de réconfort, sans qu'il sache si c'était pour lui ou pour elle-même. En tout cas, lui, ça lui fit un peu de bien. Il se rendit compte qu'il était soulagé qu'elle soit là. Il aurait détesté être seul dans un moment pareil.
Il se décida enfin à exprimer ce qui le tourmentait depuis le début.
« Tu crois que j'ai bien fait ?
- Hein ?
- C'est moi qui ai décidé, parce qu'elle pouvait pas l'faire, mais… et si c'est pas ce qu'elle voulait ? Perdre une main, c'est déjà pas marrant, mais tout un bras, putain… Ça va être l'enfer pour elle si elle survit. Et si elle se disait qu'elle aurait préféré mourir ? Peut-être qu'elle va se réveiller, et me détester.
- J'ai pas le moindre doute sur le fait que t'as bien fait. T'as fait ce qu'il fallait faire, exactement ce qu'il fallait faire. J'aurais fait pareil. Sauf que moi, seule, j'aurais pas réussi. Tu lui as probablement sauvé la vie. »
Elle se confectionna une pipe, qu'elle fuma affalée dans le canapé, soupirant de soulagement de pouvoir enfin s'accorder un petit moment pour elle.
« Le plus longtemps auquel tu as assisté, entre une morsure et le début de la maladie, c'est quoi ? » questionna-t-elle.
Merle réfléchit, allant fouiller dans sa mémoire à la recherche des personnes qu'il avait vu se faire mordre.
« Quelques heures, peut-être cinq ou six.
- Moi, au moins dix avant que la fièvre démarre, dit Vi. On se donne jusqu'à midi, ça te va ? Si à midi elle a pas de fièvre, on s'autorise à déboucher le champagne. »
Merle opina.

Vi se releva, sa pipe toujours en bouche, sans avoir besoin de préciser pourquoi.
Ils ne pouvaient pas se permettre de laisser la blessée seule. Si elle vivait et se réveillait, elle allait avoir besoin de quelqu'un auprès d'elle. Encore plus si elle mourrait et se réveillait.
Merle offrit de prendre sa place, sans vraiment de conviction, et il fut plutôt soulagé lorsque Vi déclina. Elle ne quitterait pas le chevet de Kitty, pas avant de savoir.
« C'est ma patiente maintenant, je t'ai dit, je commence à me spécialiser dans les amputations », décréta-t-elle, feignant une plaisanterie, qui n'en était au final pas vraiment une, mais Merle fit l'effort de grimacer un sourire.
Elle tira un fauteuil depuis le salon, prit son livre bien-aimé, de quoi grignoter et son magazine de mots croisés, et s'installa dans la chambre, en vue de la longue attente à venir.
Merle était heureux qu'elle prenne d'office la blouse de l'infirmière, content d'y échapper. Il lui apporta une pleine thermos de café fort, et à manger, en signe de gratitude.

Il décida de sortir, sans but précis. Tourner en rond dans la maison comme un lion en cage aurait été la pire chose possible. Parmi les choses que Merle détestait le plus, il y avait attendre sans rien faire. Ça lui rappelait trop ce qu'il avait vécu au lac quand Vi avait risqué de crever de la pneumonie. Il lui fallait absolument s'occuper.

.

Le quartier lui était désormais un peu plus familier. Ils étaient arrivés en pleine nuit le jour précédent, après avoir roulé plusieurs heures en quittant le complexe hôtelier, et c'était en définitive la première fois qu'il avait l'occasion de parcourir les environs tranquillement, sans but précis. La zone était totalement déserte. S'il restait des morts, alors ils avaient rejoint la horde lors de son passage. La pauvre Kitty n'avait vraiment pas eu de veine, elle avait dû tomber sur l'unique retardataire.
Merle demeura tout de même sur ses gardes. Un accident stupide, c'était bien assez.

Il réfléchit longuement à une activité à s'attribuer, et décida de faire quelque chose qu'il aimait beaucoup dans sa vie d'avant, et qui était presque un jeu de gosse pour lui : se constituer une caisse à outils. Vi et lui en avaient déjà quelques uns, ceux qui s'étaient révélés utiles au cours de leur voyage, il décida de la compléter. Mentalement, il compila la liste de toutes les pièces et outils de base pour du bricolage simple, puis se mit en quête de ce qui manquait. Il fit le tour des maisons du quartier, visitant les garages, les tiroirs de buanderie, les placards d'évier, avec pas mal de succès. C'était comme constituer un puzzle pour adulte.

Chez lui, il avait des dizaines d'outils, tous incroyablement bien rangés — contrairement au reste. Seules deux choses étaient organisées avec soin chez Merle : les disques, et les outils. Voir tous ces objets alignés, chacun ayant une fonction bien précise, les forets de perceuse impeccablement disposés dans leur boite, les clés Allen en rang comme des touches de xylophone, les rabots bien propres, les tournevis par taille, c'était quelque chose de chouette, un sentiment de complétude, de sécurité. On se disait que quel que soit le problème, on allait pouvoir y faire face. On avait cette sensation de sérénité de se dire que même si on ne devait rencontrer qu'une seule fois au cours de son existence entière un cas de figure où on aurait besoin d'une scie avec des dents davantage courbées, et bien même là on ne serait pas pris au dépourvu, car on posséderait une pince à avoyer. Et quel homme ne se sentirait pas grandi dans sa virilité à l'idée de posséder une défonceuse, un perforateur et un arrache-rotule ?

Il prit un vrai plaisir à constituer ainsi une superbe caisse à outils, jubilant à chaque trouvaille un peu singulière, s'imaginant déjà la surprise épatée de Vi en la voyant, et le prestige d'initié qui en découlerait pour lui. Il avait réellement perdu la notion du temps. Comme une putain d'autruche, se dirait-il ensuite.

Lorsqu'il revint dans la maison, il se sentit idiot. Idiot et impuissant. Il n'avait toujours pas trouvé la pince à réparer les angoisses, le tournevis pour guérir Vi, la visseuse-recolleuse de membres amputés, pas non plus la clé anglaise qui pourrait remonter le monde comme il fallait, encore moins la lime à égaliser les émotions qui lui aurait permis de mieux les ranger et les gérer.

Sa partenaire l'entendit rentrer, et sortit de la chambre alors qu'il s'apprêtait à y entrer. Une odeur terrible de tabac imprégnait l'atmosphère, signe qu'elle avait passé des heures à fumer pipe sur pipe pour tenter de dissiper son inquiétude. En voyant le visage grave de Vi, ses traits tirés par la fatigue, il redouta le pire. Mais la seconde d'après, elle lui sourit.
Il regarda l'horloge. Il était midi passé. Son amie lui tendit son revolver, sans cesser de sourire.
« Tu peux le récupérer. »

Merle ne dit rien, il la tira juste contre lui et la serra. Sous le coup de l'émotion, il dit quelque chose qu'elle ne comprit absolument pas du tout, mais elle ne posa aucune question, se contentant de lui rendre son étreinte.

« Le meilleur outil d'une caisse à outils, c'est toi. »

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Et voilà, j'espère que ça vous aura plu. Au programme du chapitre prochain : des larmes, des crêpes, et des paroles malvenues.