Disclaimer : je ne possède bien entendu aucun droit sur les personnages, les lieux et les situations créés par J. K. Rowling.

Chapitre 55

« Seigneur ».

Un genou à terre, Severus Snape se demandait ce qui motivait sa convocation. Il avait fait un rapport circonstancié sur leurs progrès à peine vingt minutes auparavant et il savait que des messagers renseignaient le Seigneur des Ténèbres presque minute par minute. Il n'aimait pas non plus le lieu où il se trouvait : leur chef avait élu résidence non dans les anciennes pièces de la demeure, dont la fonction sociale était encore évidente, malgré leur décrépitude, mais dans la cave, au plus près de Nagini. Même confiné dans une cage de verre, le reptile donnait des sueurs froides au Mangemort.

L'ordre de se relever finit par arriver. C'était un mauvais signe aussi, ce délai. Jusqu'à présent, Snape avait réussi à déchiffrer les motifs des actions du Seigneur des Ténèbres et, par conséquent, à les anticiper. Maintenant, il craignait une mauvaise surprise alors que son plan n'était pas encore mûr.

Voldemort réfléchissait, en silence. C'était là aussi inusuel : au fil des mois, alors qu'il devenait de plus en plus instable, il avait conduit ses réflexions à haute voix, avait agi sur le champ comme s'il avait perdu la faculté de peser les conséquences. Un Slytherin devenu Gryffondor ? Snape était toutefois trop préoccupé pour goûter ce paradoxe.

« Elle ne fonctionne pas comme elle le devrait.

-Seigneur ? »

Voldemort arrêta de manipuler la baguette qu'il tenait entre ses mains, la positionna dans la main droite et lança un Reducto sur un gros caillou. Les éclats jaillirent tout autour, évitant (heureusement ! constata Snape, la cage de Nagini), mais ricochant sur les murs de brique. L'espion sentit un fragment frôler sa pommette, puis le sang visqueux et chaud couler sur sa joue. Il ne bougea pas mais, au bout d'un long moment, leva lentement la main pour s'essuyer.

« Il y a comme une résistance, une barrière. Elle ne répond pas comme… » Il se tut au souvenir cuisant de la perte de la baguette qui lui avait appartenu.

« Les baguettes magiques sont un domaine très spécifique, Seigneur, et j'ai moi-même dû en changer à ma maturité, risqua Snape. Peut-être vaudrait-il mieux vous enquérir d'un exemplaire unique, fait spécialement pour vous ?

-Pourquoi cette baguette aurait-elle convenu à Dumbledore, dans ce cas ? »

Snape préféra battre en retraite immédiatement et secoua doucement la tête avec un air suffisamment honteux, traduisant par son attitude les regrets de sa propre ignorance.

« J'ai passé beaucoup de temps à étudier cette question, Severus, et je crois avoir compris ce qui me fait défaut. »

L'homme en noir sentit aussitôt le danger. Voldemort lui parlait comme à un égal, paraissant avoir oublié d'accentuer les sifflantes de son nom (ce qu'il faisait toujours par affectation et pour mettre à mal à l'aise ses affiliés en suggérant un lien particulier avec l'emblème de Salazar Slytherin, son ancêtre) et ne cherchant pas à le réprimander. En quoi cette satanée baguette pouvait-elle être plus importante que la bataille qui se déroulait au-dessus d'eux ?

« Vois-tu, Severus, cette baguette n'est pas ordinaire. Elle ne se livre pas, elle n'a pas de propriétaire, elle se conquiert. Antioch Peverell l'a arrachée à la mort... »

Snape resta impassible et évita de laisser paraître son incrédulité : il ne croyait déjà pas à la divination, c'était un fait acquis, et encore moins aux légendes pour enfants.

« Dumbledore a vaincu Grindelwald, l'a prise en trophée et, par conséquent, a reçu sa soumission. Elle ne m'obéit pas, pas encore. »

A ce moment précis, Snape se sut perdu. Voldemort attribuait, à tort ou à raison, ses difficultés au fait qu'il n'avait pas lui-même abattu Dumbledore. Que pouvait-il faire ? Révéler que Drago Malefoy et non pas lui, Severus Snape, avait désarmé le vieillard ? Pouvait-il espérer gagner le temps nécessaire pour prévenir Potter ? Il n'eut pas à prendre de décision. Il enregistra vaguement les excuses de Voldemort et entendit le glissement des anneaux de Nagini sur le sol.

Il avait envie d'hurler, de crier sa défiance à l'espèce de monstruosité qui avait cru être son maître pendant toutes ses années. Il voulut lui rire au nez et étaler sa traîtrise à ses yeux, mais, loyal et logique jusqu'au bout, il choisit de tenir son rôle, espérant (un comble, pour un pessimiste patenté de son calibre) que d'une manière ou d'une autre son silence permettrait encore à Potter d'accomplir sa mission. Alors il supplia. Mal, très mal. Il avait envie de rire de la nullité de sa prestation, et plus encore de la bêtise de celui qui se proclamait Seigneur des Ténèbres et qui croyait n'importe quel boniment. Dans ces quelques secondes de folie, il faillit croire à sa chance : Voldemort ne faisait pas un geste vers lui. En dehors de l'Avada Kedavra, tout sortilège possédait une parade, songeait l'espion. Alors il restait Nagini, et contre Nagini, Severus Snape disposait d'une botte secrète.

L'attaque le surprit, bizarrement, alors même qu'il s'y attendait. Parce qu'elle s'était produite trop tôt ou trop tard, il n'aurait su le dire, mais sa violence fit voler en éclat le contrôle qu'il exerçait sur lui-même. Peur, refus de mourir, panique à l'idée d'échouer si près du but, et surtout une souffrance terrible qui annihila toute pensée cohérente de son esprit. Il lui sembla qu'il avait perdu conscience pendant quelques instants : il ne se souvenait pas d'avoir crié, pourtant sa bouche était grande ouverte, et il n'avait pas remarqué le départ de Voldemort et de sa créature.

Il réalisa qu'il était étendu sur le dos, sans pouvoir bouger. Ses membres étaient en plomb. Il ferma la bouche et prit conscience de la douleur qui irradiait de son cou. Son cou, sa tête, son flanc, tout lui faisait mal. Sa respiration s'était emballée et il finit par entendre le bruit de ses inspirations laborieuses, comme un mécanisme rouillé. Il se força à retrouver un peu de calme, à raisonner, à se souvenir de ce qui était arrivé à Arthur Weasley au Département des Mystères plusieurs années auparavant. Bon Dieu ! Est-ce qu'il avait souffert à ce point ? Snape tenta de repousser la panique, mais l'Occlumencie, pour la première fois depuis son enfance, lui échappait et il dut faire face, désarmé. Il se souvint enfin que son corps, saturé de potions depuis des mois, contrait déjà le venin de Nagini. Il savait qu'il n'était pas en très bon état de santé, mais il devrait avoir encore de quoi lutter. Il sentait la chaleur monter à chaque battement de son cœur et réalisa que c'était la chaleur de son sang. Il se répandait dans son cou, sous sa tête, le long de son épaule. La terreur revint. Quelle quantité de sang avait-il déjà perdu ? Il fallait fermer la blessure, coûte que coûte.

Il avait besoin de sa baguette. Cette pensée s'empara de son esprit pendant une bonne minute. Où était-elle ? Où était-elle tombée ? Etait-elle dans ses vêtements ? Il n'arrivait pas à se souvenir s'il l'avait eue à portée de la main, au moment de son attaque. Il tenta de l'appeler à lui, mais il n'arriva pas à articuler et toussa, cracha, péniblement. Il ne pouvait plus tarder. Il mit toute sa volonté à plier le bras droit et tenta de refermer la blessure, sans baguette. L'effort avait été si intense que sa main retomba à terre et qu'il perdit la vue quelques instants. Il avait mal. Le mouvement, même aussi faible que ce qu'il avait exercé, avait encore avivé la douleur. Snape se concentra sur sa respiration et ce qu'il ressentait de la région blessée. Il était incapable de savoir avec certitude s'il avait réussi et il n'arrivait plus à bouger. Au-dessus de lui, la lumière de l'ampoule électrique accrochée au plafond l'aveuglait. Alors il allait mourir là, comme un chien, sacrifié par ses deux maîtres dont aucun ne valait mieux que l'autre ?

Il eut du mal à respirer et sentit qu'il reniflait, le nez obstrué. L'ampoule était floue. Snape réalisa qu'il pleurait, finalement. La lumière lui fit de nouveau mal aux yeux et il tenta de les abaisser, vers l'ombre qui montait des murs. C'est alors qu'il remarqua la présence d'une autre personne. Sur le coup, il crut qu'il s'agissait de Voldemort, venu contempler son agonie, mais il réalisa son erreur. Snape ferma les yeux, se demandant s'il était la proie d'une hallucination. Revivait-il en imagination l'arrivée inespérée de James Potter dans la Cabane hurlante ? Non, ce Potter-là avait les yeux verts. Ce constat lui fit l'effet d'une décharge électrique. Par quel miracle ? Il toussa, incapable de parler, puis réussit à articuler le nom de l'élève.

Epuisé, Snape ferma les yeux puis les rouvrit aussitôt et chercha un moyen de communiquer avec le jeune homme penché vers lui. Il se concentra et tendit sa volonté vers l'esprit de l'autre, comme pour lui imposer ses pensées, comme une Legilimencie à rebours. Potter le regardait sans rien dire, sans lui donner le moindre indice de sa réussite ou de son échec, pourtant l'espion s'acharnait. Il tenta de diriger vers lui tout ce que Dumbledore lui avait communiqué de sa mission et, dans l'opération, il sentit des lambeaux entiers de ses souvenirs accompagner ces instructions. Lily, Dumbledore, Potter, James ou Harry, parfois il n'arrivait plus à les distinguer, ses parents, Voldemort, tout tourbillonnait, tout se mélangeait et il perdit le fil. Avait-il réussi ? L'expression des yeux de Potter ne semblait pas avoir changé. Snape ferma les yeux, vaincu. Il entendait des voix, peut-être ses souvenirs de classes de Potions, avec cette insupportable Je-sais-tout réclamant un récipient.

Quand il rouvrit enfin les yeux, il était seul. La lumière brillait toujours. Il eut préféré qu'on l'éteigne pour qu'il puisse dormir tranquillement. Elle lui paraissait plus lointaine pourtant. La douleur était toujours aussi forte, mais il semblait s'y être habitué. Elle faisait partie de lui. A présent que la terreur l'avait déserté, il retrouvait ses facultés de raisonnement : s'il n'était pas encore mort, alors il avait certainement réussi à clore la blessure. La potion réussirait-elle à éradiquer le venin ? Seul le temps le dirait. Il savait qu'il devait à tout prix quitter les lieux, mais il demeurait cloué au sol. Il avait sous-estimé le choc et la faiblesse qui en résultait. Snape jura en silence et débattit : Régénération d'énergie ou Régénération sanguine ? Dans l'impossibilité de savoir avec certitude s'il avait perdu trop de sang, il valait mieux choisir la seconde. Il laissa trainer son bras sur le sol et souffla quand il entra en contact avec l'un des pans de sa robe. Il lui fallut une éternité avant de mettre enfin la main sur l'une des fioles réservées dans une poche, et plus encore pour l'amener à ses lèvres et la déboucher. Il renversa une partie du liquide amer sur son menton, mais absorba le reste. Epuisé, il sombra dans l'inconscience en étant convaincu d'avoir fait le mauvais choix.

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Alessandro s'interdisait de penser. Il allait et venait entre les rangées de lits, écoutait madame Pomfresh, faisait entendre son accord et prenait ensuite en charge le blessé ou bien le transférait à leurs aides en leur expliquant le traitement.

Le début des combats lui avait paru interminable. Il était resté planté derrière les fenêtres de l'infirmerie, sans rien voir car la guérisseuse avait demandé aux Elfes de barricader les grandes baies, et avait attendu. Il avait à la fois soif d'action et peur de voir les ravages d'une guerre sur ses camarades. Les cris, les bruits d'explosions, puis les ébranlements des structures du château quand les combats s'étaient rapprochés avaient jeté son esprit dans la confusion. Il détestait madame Pomfresh qui, jugeait-il, avait recouru au chantage envers lui et l'avait séparé des autres qui faisaient vraiment quelque chose, mais en même temps il était soulagé (et se haïssait pour cela) d'être à l'abri.

Le premier blessé n'était même pas venu de l'extérieur : c'était un première année qui s'était cassé une jambe en cavalant dans les couloirs, jugeant sans doute que le moment était parfaitement choisi pour fausser compagnie à ses aînés et aller explorer tout seul le château. Autant dire qu'il avait été particulièrement mal accueilli par l'équipe médicale…

On guettait le bruit des grandes portes et on s'était tout d'un coup retrouvé paralysé en entendant le grincement des gonds et les clameurs du dehors. Ça y était, on rapatriait les premiers tombés. Filius Flitwick avait fait son apparition en lévitant à toute vitesse, tenant son bras gauche en écharpe : trois grandes lacérations dont une, profonde, avait entamé un muscle. Il avait houspillé la guérisseuse pour qu'elle ressoude les tissus au plus vite et allait repartir aussi sec quand on avait amené une seconde personne. On n'avait pas entendu un bruit, et pour cause : les deux garçons qui dirigeaient l'élève étendu de tout son long étaient muets. Flitwick s'était approché à la suite de madame Pomfresh, sans un mot. La vieille femme avait esquissé quelques mouvements de baguette, puis claqué dans ses doigts pour appeler un Elfe et lui demander en chuchotant de dégager la salle des professeurs et d'apporter des draps. Non loin de là, Alessandro se dandinait d'une jambe sur l'autre en attendant qu'on lui donne des instructions mais rien ne venait.

Quand l'Elfe réapparut et prit le bras de l'élève inconscient pour le faire apparaître ailleurs, Alessandro s'approcha, intrigué par cette évacuation, mais madame Pomfresh le retint par la manche de sa tunique.

« Laisse, c'est fini ».

Alors le Slytherin avait enfin compris que ce n'était pas un blessé, mais un mort qu'on avait apporté. On n'avait pourtant pas l'impression que le Gryffondor (Creevey, finit-il par réaliser après avoir cherché son nom quelques secondes) avait été touché. C'était même étrange : Flitwick était arrivé couvert de sang et toujours prêt à en découdre et celui-ci n'avait rien…

« Il était près des portes… murmura l'un de ceux qui l'avait amené. Il ne participait même pas au combat, il n'a pas eu le temps ! Il regardait, et… et… d'un coup…

-Oui, oui, dans la salle des professeurs, et enveloppe-le bien, hein, surtout », disait madame Pomfresh à l'Elfe dont les oreilles pendouillaient lamentablement de chaque côté de son visage.

Alessandro avait eu l'impression d'être figé sur place et n'arrivait même pas à avoir une pensée cohérente. Rongé par la honte, il sentit que la peur avait pris possession de lui et envia Nott, qui avait fait le choix de ne pas participer au combat et de surveiller les plus jeunes.

« Allez-y, avait repris madame Pomfresh à l'intention des deux préposés aux grandes portes : dépêchez-vous, s'il y a des blessés graves, nous avons déjà perdu du temps ! »

Son intervention avait réussi à faire réagir les élèves. Flitwick essuya à plusieurs reprises son visage avec sa manche et leur emboîta le pas.

Après cela, Alessandro et les cinquièmes années qui prêtaient leur concours à l'infirmerie n'avaient plus eu le temps de réfléchir à ce qu'ils venaient de vivre. Comme un barrage dont on ouvre les vannes, les grandes portes ne cessèrent de s'ouvrir et de se refermer pour admettre les rebelles hors de combat ou y renvoyer ceux qui avaient pu faire soigner des blessures superficielles. Dans la pagaille générale qui régnait au-delà de la cour d'honneur, les combattants ne pouvaient organiser les évacuations, mais c'était les élèves qui survolaient les opérations du haut de leur balai qui repéraient les difficultés et fondaient à toute vitesse sur l'un des leurs tombé à terre. Ils devaient opérer une sélection et l'avait fait faite automatiquement, sans en avoir conscience : s'ils repéraient l'éclat vert caractéristique de l'Avada Kedavra ou bien, si la victime ne bougeait plus, ils passaient sans s'arrêter, pour secourir ceux dont ils savaient qu'ils vivaient encore et surtout pour minimiser le temps passé à terre, exposés aux coups de l'un et l'autre camp.

L'infirmerie, conçue pour une école, s'était rapidement trouvée débordée. On installait les blessés déjà traités et dont l'état n'était plus inquiétant dans un coin de la Grande salle. Un cinquième année patrouillait et s'assurait que les remèdes étaient délivrés en temps et en heure, ou allait quérir madame Pomfresh pour qu'elle donne son accord avant de laisser quelqu'un s'en aller. Les blessés graves ou qu'il fallait surveiller sans relâche restaient à l'infirmerie.

La routine s'était vite installée car les sortilèges employés n'étaient guère imaginatifs : il s'agissait la plupart du temps de lacérations, de fractures dues à des chutes ou des bousculades, à des morsures aussi. Le premier mordu par un loup-garou avait hurlé comme un possédé pendant près d'une minute avant qu'Alessandro, qui avait pourtant déjà vu une fois ce cas, et ses aides arrivent à faire un pas dans sa direction. L'une des filles qui aidaient, une Gryffondor, était passée par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel avant de s'approcher puis, sans même avoir rien vu, courir vomir les restes de son repas dans les toilettes. Les malades déjà admis avaient eux aussi cessé leurs plaintes. La guérisseuse était pourtant à pied d'œuvre et, passée l'horreur initiale, ses troupes lui avaient obéi. La Gryffondor, après son malaise, avait une fois giflé à toute volée son acolyte qui menaçait à son tour de tourner de l'œil en changeant les bandages et ce genre d'incident ne s'était plus reproduit. On s'activait, on courait, on houspillait un peu les admis pour se rassurer soi-même et s'empêcher de ressentir une pitié invalidante, mais on ne réfléchissait plus, déjà blindé.

Madame Pomfresh avait beau rationner au plus juste les potions, les remèdes, les baumes, les pommades et les cataplasmes, on se trouvait à flux tendu. Des Elfes apportaient les préparations concoctées par Slughorn et Emilie, mais ce n'était jamais assez vite, jamais le bon médicament, et la guérisseuse pestait à qui mieux mieux. On eut un moment difficile, quand on réalisa que la jarre de baume anti-brûlure était désespérément vide. Madame Pomfresh fila comme une furie depuis la cheminée de son bureau jusqu'à la salle de cours de Potions, avant de revenir à l'infirmerie faire les cent pas, puis devoir se rendre à l'évidence et faire patienter le blessé. Un des aides avait alors refait un inventaire complet des potions indispensables et transmis la liste des préparations urgentes. Quand l'Elfe qui avait été trouver Slughorn revint et communiqua tout doucement à la guérisseuse la réponse du Potionneur, on crut qu'elle allait exploser, mais elle se contenta de pincer les lèvres, serra peut-être un peu plus fort que d'habitude le bandage de la jambe d'une septième année qui préféra se taire, et disparut dans son bureau avaler une grande rasade d'un liquide doré contenu dans une carafe placée dans un casier. Alessandro était persuadé qu'il ne s'agissait pas là du genre de potion que leur professeur fournissait d'ordinaire…

En dépit des cahots, du manque de coordination, du bruit et de la fatigue, la guérisseuse réussissait à faire tourner son hôpital de campagne avec compétence et efficacité. Malgré l'endurcissement nécessaire des élèves, le plus dur restait à supporter : les cas désespérés ou les blessés qui, pour une raison ou pour une autre, n'arrivaient pas à tenir et mourraient alors qu'on s'occupait d'eux. Il n'y en eut pas tant que cela, mais c'était à chaque fois très difficile : la guérisseuse et ses aides-soignants en perdaient alors la parole pendant plusieurs minutes et avaient des gestes dont la brusquerie trahissait leur détresse. Les lieux ne permettaient pas l'intimité : il n'y avait pas qu'Alessandro et ses camarades qui subissaient ces revers, mais tous les blessés alentours savaient tout d'un coup qu'on venait de perdre quelqu'un. Qui ? Qui ? demandait-on. Personne ne leur donnait de nom, parce qu'on se refusait à individualiser la douleur, pour l'instant. Un Elfe venait et emportait le combattant décédé, puis tout recommençait.

On blaguait sur tout et n'importe quoi, tant et si bien que madame Pomfresh finit par intervenir et exiger un langage correct mais, dans l'ensemble, elle pouvait s'enorgueillir d'une équipe de choc. Il leur semblait que cela faisait des jours qu'ils étaient à pied d'œuvre quand retentit la voix de Voldemort annonçant un retrait et un cessez-le-feu d'une heure. La première réaction fut un tel soupir collectif que blessés et soignants en éclatèrent de rire. Bizarrement, alors qu'on se trouvait à l'endroit le plus emblématique de la sauvagerie des combats, c'est là que l'espoir ressurgit.

Il fut de courte durée. Ceux qui étaient encore en état de se battre refluèrent pour faire soigner bobos et blessures superficielles qu'ils n'avaient pas pris la peine de faire traiter plus tôt. Surtout, c'est à ce moment-là qu'on alla à la recherche de tous ceux qui étaient tombés et qu'on avait abandonnés. Ce n'était pas cinq ou six morts qu'on devait déplorer, mais plusieurs dizaines, élèves ou adultes. Certains vivaient encore, mais pour combien de temps ? Madame Pomfresh était épouvantée à l'idée de laisser mourir l'un d'entre eux, parce qu'on se serait soucié de lui trop tard. Elle montra à Alessandro l'incantation et les mouvements de baguette d'un sortilège qui permettait de savoir si un souffle de vie, aussi ténu soit-il, animait encore l'un des corps étendus dans le hall et ils se partagèrent la tâche. De temps en temps, la guérisseuse appelait des renforts et on évacuait l'un d'entre eux vers l'infirmerie, mais son visage était sévère et on ne fondait pas de grands espoirs sur ses chances de survie.

Un certain calme régnait, hors des murs de l'infirmerie, et les valides veillaient à ne pas se faire remarquer, faisant un grand détour. Alessandro avait essayé de ne pas regarder les visages. Vivant ? Mort ? Il lançait son sortilège et passait au suivant. Parfois, c'était facile : il s'agissait d'un adulte arrivé avant que le château ne soit bouclé, un Auror peut-être dont il ne connaissait pas le nom. Cette femme, là, lui disait quelque chose, mais non, il était sûr de ne pas savoir son nom. Non, pourtant… Les cheveux ! Un instant, Alessandro eut la vision devant lui de ce même visage encadré de cheveux non pas châtains, mais roses, et se souvint de l'avoir rencontrée après la mort de Dumbledore. Il n'avait jamais su son nom. Le suivant était un élève, il avait reconnu le pantalon de l'uniforme. Alessandro se força à garder les yeux sur le bas de ses jambes, mais n'y tint pas et scruta le visage. Owen quelque chose, l'un des Poufsouffles de l'organisation de Lucrezia Blackwell. Le blaireau… L'Italien jura intérieurement et poursuivit sa ronde, mécontent d'avoir eu à l'esprit ce sobriquet ridicule, quand le garçon était mort.

Un quart d'heure plus tard, plusieurs corps plus loin, il allait continuer son chemin, quand quelque chose clocha. Son cœur battait à tout rompre. Il revint un peu en arrière et recommença les mouvements de baguette : oui, là ! Lui ! Il était vivant ! Alessandro cria, faisant sursauter une partie des personnes présentes sur les lieux. Il était au bord des larmes : il y avait un espoir, tout petit, quand même ! La partie rationnelle de son esprit, celle qui avait avalé livres d'anatomie et manuels de guérison lui soufflait que les chances de ceux qui avaient été laissés sur place pendant longtemps étaient ténues, mais il voulait y croire. Pourtant, sortilège après sortilège, le diagnostic se répétait : mort. Maintenant, il devait se mordre la langue et prendre de petites inspirations pour ne pas pleurer.

Il y avait eu des combats sporadiques dans le château entre partisans de Voldemorts et opposants. Les Elfes apportèrent deux élèves, deux Slytherins, pour lesquels il n'y avait plus rien à faire. Des piaillements aigres et sonores accompagnèrent l'arrivée du troisième corps. C'était Miss Teigne qui miaulait de toute la force de ses petits poumons pour accompagner son maître, tombé dans l'effondrement du soubassement de l'une des tours. Quelqu'un s'avança en sautillant sur une jambe et attrapa le chat qui s'agrippa à ses épaules sans cesser de se faire entendre. Alessandro, distrait un instant, reconnut Lucrezia Blackwell, sa natte sectionnée, ses habits et son visage maculés de boue. Elle semblait incapable de marcher et devait progresser sur une jambe, accrochée au mur, avec les plus grandes difficultés et quelqu'un se porta enfin à son aide pour l'aider à avancer jusqu'à l'infirmerie.

Alessandro reprit sa tâche. Maintenant, il ne pouvait plus s'empêcher d'égrener les noms et se mettait en colère quand il ne les connaissait pas. Il lui fallut quelques minutes avant de réussir à quitter les côtés de madame Chourave dont la tête formait un angle impossible avec le reste de son corps. A proximité, une élève portait les traces de la morsure d'un loup-garou. La blessure était affreuse et avait emporté une partie de sa gorge et de son épaule. Son agonie avait dû être intolérable, jugea le Slytherin, notant la peau d'un blanc presque translucide, les lèvres bleuies et le sang noir qui semblait avoir imprégné tous ses vêtements, jaillissant des artères ouvertes. Il lui fallut plusieurs secondes pour accepter ce qu'il voyait, mais il n'avait aucun doute sur ces traits, ni sur ces cheveux emmêlés, poisseux, encore en partie retenus par les dizaines d'épingles du chignon. Le sanglot éclata en le prenant presque par surprise. Alessandro s'assit par terre, les jambes coupées, au milieu des cadavres, la tête dans ses mains. Peu importait la honte, il était à présent incapable d'en ressentir : il pleurait sans s'en cacher.

Alertée par le bruit, madame Pomfresh se redressa et se précipita aux côté de son apprenti. Elle n'essaya même pas de lui parler : il était incapable d'entendre quoi que ce soit. Elle conjura un grand linge blanc, y jeta un Aguamenti et s'agenouilla, passant le linge sur le visage de son élève, lui écartant les mains et essayant, enfin, de le sortir du choc initial de son chagrin.

« Berring ! Toi, mon garçon, va à l'infirmerie et appelle-moi Berring ! »

Bientôt, la cinquième année franchit le seuil de l'infirmerie et s'approcha.

« Reprends notre travail ! »

Madame Pomfresh lui apprit le sortilège et essaya de faire lever Alessandro. La Gryffondor lui prêta main forte et, à elles deux, elles réussirent à le remettre sur ses jambes.

« Vas-y, allez, je vais me débrouiller ! » la congédia la guérisseuse.

Comme un automate, à moitié affalé sur les épaules de madame Pomfresh, Alessandro se laissa trainer jusqu'au bureau de la guérisseuse et s'effondra sur une chaise. Il entendit des verres cliqueter et elle lui présenta une tasse à café pleine d'un liquide bleu, de la potion de Régénération d'énergie, une double dose.

« Avale », lui demanda madame Pomfresh.

Satisfaite, elle reprit la tasse et lui tendit ensuite un verre plein d'un liquide qui ressemblait à s'y méprendre à du whisky. Alessandro la regarda, un peu perdu et baissa de nouveau la tête, sans y toucher.

« Bois. Après, je veux que tu manges… »

Un sanglot, suivi de signes clairs de dénégation furent la seule réponse qu'elle obtint.

« Alessandro, tu es à bout de forces…

-Ce n'est pas ça… balbutia l'élève.

-Tu pourras la pleurer après, mon garçon, avança madame Pomfresh d'une voix mal assurée elle aussi : mais là, j'ai besoin de toi. »

Alessandro secoua la tête. La guérisseuse ne dit plus rien. Elle passa sa main dans ses cheveux, puis lui essuya de nouveau le visage. Pendant un long moment, on n'entendit rien d'autre que des pleurs et des reniflements, puis la vieille femme s'écarta un peu de l'élève et lui fit face.

« Bois, s'il-te-plaît. »

Alessandro obéit, non sans cracher et tousser deux ou trois fois, tant la boisson était forte. Il finit par accepter un biscuit, puis deux, puis trois et toute l'assiette y passa.

« Madame Pomfresh ?

-Pas maintenant, mon chou, j'arrive bientôt, répondit-elle à la Gryffondor qui venait d'entrouvrir la porte.

-Allez-y, articula Alessandro d'une voix devenue rauque à force de pleurer.

-Non, on peut attendre encore un peu. Elle resta silencieuse un instant et reprit : ça te fera du bien de reprendre…

-Non, je ne peux pas…

-Si. Ça ne soulagera pas ta peine, c'est certain, mais ce sera plus facile à supporter. »

Elle le laissa pondérer ses paroles, demanda encore des biscuits, promptement engloutis, à un Elfe, et le força à se redresser en saisissant l'un de ses bras.

« Allez, viens, nous avons besoin de toi, mon garçon. Elle lui fit faire deux pas et enchaîna : vas aider les autres à refaire les bandages, le temps de te remettre un tout petit peu. Vérifie qu'ils les font correctement, ils ne m'ont pas l'air très futés, ajouta-elle avec un petit rire : après, tu reviendras m'aider, hein ? Vas-y tranquillement. »

Lentement, Alessandro pénétra dans l'infirmerie, la tête lourde, le pas morne, comme s'il avançait dans l'eau, les bruits assourdis. Il prit un rouleau de tissu et commença à le dévider, puis refit le pansement d'un élève en ayant vérifié au préalable que la pommade avait été correctement appliquée.

Il travailla ainsi comme un automate plusieurs minutes, pointant sa baguette machinalement sur toutes les attaches de pansement effectuées par les novices enrôlés peu de temps auparavant. Les nœuds étaient souvent trop lâches et il les rectifiait les uns après les autres. Près de la porte se trouvaient les nouveaux admis. Le flot se ralentissait un peu, passé l'afflux des cas les plus graves amenés par l'escadron de madame Bibine.

Sur une civière, il retrouva Lucrezia Blackwell. La jambe de son pantalon avait été découpée et exposait une longue blessure très profonde. Les muscles autour du tibia avaient été sectionnés. C'était un miracle que la Serdaigle ait réussi à parvenir jusqu'ici par ses propres moyens jugea Alessandro, tout en grimaçant à l'idée de la douleur que la jeune fille devait ressentir. Il se força à piétiner figurativement son empathie. Lucrezia paraissait inconsciente de ce qui l'entourait, entièrement focalisée sur sa douleur et sur le chat qu'elle étreignait contre son buste. Miss Teigne avait posé sa tête contre son cou, la truffe fouinée dans ses cheveux, les yeux fermés et ronronnait furieusement, si fort qu'on aurait dit un petit moteur.

« Bien, on va y aller, elle a assez attendu comme ça, déclara madame Pomfresh parvenue à sa hauteur. Alessandro, va me chercher de la morphine, de la Dictame, et peut-être aussi de la Régénération sanguine. On ne sait pas ce qui nous attend quand on aura ôté ces sortilèges… Ah, et prends quelqu'un avec toi, Berring, de préférence, si elle est libre. »

Le Slytherin acquiesça silencieusement et fila dans la réserve de l'infirmerie, derrière le bureau. En revenant dans la salle principale, il avisa la présence d'un autre élève, appuyé sur le chambranle de l'une des portes. Theodore Nott avait l'air abasourdi et parcourait la salle des yeux, du sol au plafond, comme s'il devait la mémoriser pour la dessiner plus tard. Par réflexe, Alessandro l'examina rapidement, en quête de blessures.

« Nott ? Tu es blessé ?

-Hein ? N-non. Je ne crois pas », murmura l'autre Slytherin.

Il se détourna et regarda à nouveau le hall. Alessandro fit de même et eut un haut le cœur qu'il n'arriva pas à masquer en s'apercevant que la plupart des corps avaient déjà été emmenés par les Elfes. Nott avait dû être alerté par son mouvement et le regarda soudain, avec un soupçon, bientôt remplacé par de la commisération.

« Des gens que tu connais… connaissais ? » l'imparfait fut difficile à prononcer.

Alessandro ne put que hocher la tête, craignant de ne pas réussir à parler sans être repris de faiblesse.

« Désolé, murmura l'autre garçon.

-Des gens que tu connaissais aussi ? » chuchota enfin Alessandro en hoquetant un peu, curieux malgré lui.

Nott lui lança un regard un peu effrayé et secoua la tête.

« Je-je ne sais pas. Je n'ai pas réfléchi. C'était eux ou moi. »

Il mit ses mains devant son visage, se tourna vers le chambranle et frotta ses yeux avec énergie, pour en chasser la fatigue ou des larmes.

Non loin de là, madame Pomfresh faisait les gros yeux à son apprenti. Réalisant qu'il perdait du temps, Alessandro allait la rejoindre, le rouge au front, quand il demanda à Nott, sans savoir ce qui le prenait.

« Tu tiens encore debout ? On a besoin d'aide. »

Nott le dévisagea avec surprise puis ayant pris une décision, enfonça les poings dans ses poches et fit un pas dans la salle.

« Vas te laver les mains, passe les dans la solution de Dictame à 10%, et demande une blouse a un Elfe. Oh, tu n'as pas peur du sang, non ? »

Les sourcils de Nott se haussèrent sur son front et il répondit non sans une certaine hésitation :

« Euh… non… je ne…

-Bon, on verra bien, répliqua Alessandro. On s'occupe de Blackwell, dépêche-toi. »

Nott bougea enfin, tandis que son voisin de dortoir s'avançait à grands pas vers la guérisseuse qui tenait à bout de bras une Miss Teigne crachante et miaulante, le poil hérissé, toutes griffes dehors, déterminée à défendre jusqu'à la mort la nouvelle maîtresse qu'elle s'était choisie.


Note de l'auteur : bonsoir Laurel, merci beaucoup pour ton commentaire ! Je ne devrais pas montrer de la joie à l'idée de causer des insomnies à mes lecteurs mais… bref, je suis super contente que tu aies aimé l'histoire à ce point ! Je suis en particulier très heureuse que les personnages te plaisent et que Snape reste in-character. Quant à Emilie, j'ai vraiment prié pour qu'elle ne tourne pas à l'affreuse pimbêche, alors je suis très fière qu'elle ait su toucher autant. D'ailleurs, mademoiselle réapparaît bientôt…