Chapitre 55, la demi-finale est toute proche ! Je vois qu'un certain nombre d'entre vous se le joue en mode Trelawney... "Je vois... Je vois... des ennuis ! Le Sinistros est sur Drago et Harry !" Bon, bien sûr, vous avez interdiction de deviner la fin ! :P

Sinon, le chapitre est plus long que d'habitude, d'ailleurs j'ai mis plus de temps pour l'écrire. Je vous souhaite une bonne lecture et surtout de bien fêter Noël ^^ Perso, je suis en moyenne à 8 chocolats par jour + celui du calendrier de l'avant, tout va bien :D


Chapitre 55 :

- Alors, qu'est-ce qu'ils te voulaient ?

Je viens de pousser la porte-fenêtre de la chambre de Drago et je dépose ma cape d'invisibilité sur le fauteuil le plus proche. Drago est allongé sur son lit, un livre entre les mains. Il me regarde un long moment, sans répondre, et j'essaie de soutenir son regard gris sans ciller.

- Tu as fait vite, murmure-t-il enfin, de sa voix traînante.

Je souris. Bien sûr que j'ai fait vite. Sans Dean, j'aurais même pu faire encore plus vite. Je fais un pas en direction du lit. J'ai envie de m'asseoir près de Drago, de m'allonger même. J'aimerais fermer les yeux, ne plus penser à rien, attendre patiemment. Alors, peut être, il passerait sa main sur mon dos, ma nuque ou dans mes cheveux... Mais il se lève déjà. Il pose son livre sur sa table de nuit avant de soupirer :

- Il y aura une répétition générale, jeudi, à 17 heures. Pour Granger et Weasley, ça ira ?

J'acquiesce, en m'efforçant de cacher ma déception.

- Bien sûr, j'irai les prévenir.

Il s'installe dos au bar, sans me quitter des yeux et je me sens un peu idiot, à rester planté là au milieu de la pièce, sans savoir quoi faire. Heureusement, il reprend :

- J'aurais bien aimé en savoir plus, mais c'est tout ce qu'ils nous ont dit. Charles a bien essayé de les faire parler, mais...

Il hausse les épaules sans finir sa phrase et je me décide enfin à le rejoindre. Je prends appui sur le bar, à distance raisonnable. Il me lance un regard en coin, que je trouve singulièrement ironique et je détourne les yeux, troublé. Je sais qu'il y a quelque chose de ridicule dans mon comportement mais... avec Drago, faire le premier pas est toujours difficile. Comme si je craignais qu'il ait changé d'avis et qu'il me repousse.

- Ils ne veulent pas qu'on se prépare à ce qui nous attend, murmuré-je enfin. Je suppose que c'est déjà bien qu'ils aient prévu une répétition. J'avais pensé qu'ils nous laisseraient nous débrouiller seuls, en priant pour qu'on se plante tous lourdement...

- C'est ce qu'ils veulent, en effet.

Son regard cherche le mien et il ajoute lentement :

- Ça t'inquiète ?

Je perçois un brin de défi dans sa voix et je soutiens son regard, non sans sourire.

- Je serai fou si ça ne m'inquiétait pas.

Il acquiesce, sans me quitter des yeux. J'aime cette façon qu'il a de me regarder et je sens mon cœur battre légèrement plus fort tandis que les secondes s'écoulent, longues et silencieuses, et que nous nous refusons à être le premier des deux qui détournera les yeux.

- Il n'est pas totalement exclu que tu sois fou, Potter, souffle-t-il enfin.

Je ne sais pas pourquoi, mais c'est cette phrase, prononcée si bas que j'ai dû tendre l'oreille pour l'entendre, qui me donne le courage de faire ce fameux premier pas. Je tends la main vers Drago, attrape la manche de son haut, le tire doucement vers moi. Il ne résiste pas. Il se contente de suivre le mouvement, sans me quitter des yeux. Son expression est indéchiffrable mais je crois discerner un désir teinté de méfiance dans son regard.

- Et pourquoi ça ? demandé-je, à mon tour si doucement que je demande un instant s'il m'a compris.

Mon cœur bat beaucoup plus fort à présent. Peut être à cause de la proximité de Drago, peut être à cause de son regard qui ne me lâche pas...

- Pour avoir envie de moi..., souffle-t-il enfin.

Je sens le bar dans mon dos et, pour tout dire, le soutien qu'il m'offre est le bienvenu. J'ai arrêté de tirer sur sa manche, mais Drago s'approche encore, jusqu'à ce que je sente son corps contre le mien. Un corps mince, élancé, dur et musclé. Un corps que je connais et qui m'est étranger tout à la fois. Je prends le temps de détailler son visage. Mes yeux s'accrochent aux siens, gris, magnétiques. Ils s'en détachent avec peine, glissent sur son nez pointu, s'attardent sur ses lèvres fines et attirantes. Je retiens mon souffle. Drago a fermé les yeux. Il glisse son nez contre ma joue, inspire profondément. Je tourne la tête, mes lèvres frôlent les siennes. Alors j'oublie tout. Peut être bien que je suis fou...


Je sens comme des centaines de regards posés sur mon dos et, autour de moi, résonnent des murmures dont je ne parviens pas à trouver l'origine. J'essaie de me concentrer sur la voix de Drago, mais elle est lointaine, étouffée et je ne saisis que quelques mots qui ne me sont d'aucune utilité. Je tourne sur moi-même, essayant de me repérer. Les silhouettes indistinctes des moldus paraissent presque menaçantes et je ne discerne pas leur visage. De Drago, aucune trace. J'entends seulement sa voix, de plus en plus faible. Sur le mur d'en face, un chronomètre affiche le temps restant avant la fin de l'épreuve. J'essaie de ne pas le regarder mais, sans que je le veuille, mes yeux y reviennent sans cesse. A chaque fois, c'est un choc. Le temps s'écoule anormalement vite, comme s'il faisait des bonds dès que je détourne le regard. Je sens la panique m'envahir. Je baisse les yeux sur mon plan de travail mais il est vide. Désespérément vide... Les murmures se font plus insistants, recouvrent la voix de Drago. Je le cherche désespérément, mais j'ai l'horrible certitude qu'il s'éloigne de plus en plus... jusqu'à disparaître. Mon cœur cogne plus fort dans ma poitrine et j'essaie de réfléchir. Il faut que je fasse quelque chose. N'importe quoi ! J'ai encore le temps de penser que Drago va se faire éliminer, à cause de moi, et c'est à ce moment-là que je me réveille.

D'abord, je cligne des yeux, peinant à reconnaître le décor pourtant familier de la chambre d'hôtel. Ensuite, une vague de soulagement m'envahit et je me tourne vers Drago, pour vérifier s'il dort encore. Une fois n'est pas coutume, ses yeux sont clos et il respire lentement, calmement. Je savoure la sensation rassurante qui suit le mauvais rêve, lorsque l'on comprend que rien n'est réel. Mais, ce matin, le soulagement est de courte durée. Déjà, l'inquiétude m'assaille. C'est ce soir. On y est. Comme à chaque fois que je redoute quelque chose, le temps qui m'en sépare est passé à toute allure. Il me restait six jours avant de devoir cuisiner pour Drago devant des millions de téléspectateurs. Puis, sans même que je sache comment, il n'en restait plus que quatre. Puis trois. Puis deux... Puis un...

Repenser aux jours qui se sont écoulés n'est pas une tâche aisée. J'ai l'impression d'avoir été entraîné dans une espèce de tourbillon qui m'a laissé chaque soir épuisé pour mieux m'entraîner dans sa course folle le matin suivant. Je ne suis rentré chez moi que le temps de récupérer quelques affaires et mon appartement me fait désormais l'effet d'un lieu froid et inhospitalier. Alors qu'ici... ici, il y a Drago.

Entre nous, tout s'est étrangement bien passé. Je le soupçonne de me ménager, en vue de la demi-finale. Je lui en suis reconnaissant. Le simple fait de penser à ce qui m'attend suffit à me faire paniquer. Je passe donc le plus clair de mon temps à me concentrer sur l'instant présent et mes efforts portent leurs fruits. Sauf la nuit, où je sombre dans un sommeil troublé par le même cauchemar, à chaque fois. Je me redresse à demi pour mieux voir Drago. Le nez enfoui dans l'oreiller, il semble presque... apaisé. Lui aussi a besoin de sommeil. Sa peau est encore plus pâle que d'habitude, les traits de son visage sont tirés et, même quand il dort, de longues cernes soulignent ses yeux. Quand tout ça sera terminé...

Je me rallonge en soupirant. Ces derniers jours, je me suis consacré entièrement à mon entraînement. Les pâtes sablées ou feuilletées n'ont plus de secret pour moi. Je sais désosser une viande. Je connais une dizaine de cuissons différentes. J'ai réalisé plus de recettes en une semaine que dans les dix dernières années de ma vie. Bien sûr, mon ignorance reste immense. Mais cela ne semble pas inquiéter Drago. Inlassablement, il répète : Suis mes consignes, Potter, et tout ira bien. C'est peut être pour cette raison que je ne cesse de faire ce cauchemar où sa voix me parvient étouffée, incompréhensible. Comme à travers un épais mur d'eau...

Je ferme les yeux, même si je sais que je ne dormirai plus. C'est mon cousin que cette semaine a enchanté au plus haut point. D'abord parce que je suis passé le voir chaque soir, pour lui déposer une part de mes créations du jour. Il s'est plaint que je ruinais les efforts de sa mère pour le faire maigrir, mais son visage réjoui et son sourire radieux démentaient ses propos. Et puis, Drago l'a invité à assister à la demi-finale, ce qui l'a fait littéralement sauter de joie, pour la première fois depuis la mort de son père.

Chaque soir, j'ai également rendu visite à Ron et Hermione, sans jamais m'éterniser. Eux aussi ont eu droit à des petits plats, mais je sais qu'ils les ont moins savourés que Dudley. L'idée de se retrouver au premier plan dans la prochaine émission de Master Chef devait donner à chaque bouchée un goût singulièrement amer. Plus la demi-finale se rapprochait, plus je trouvais Hermione fébrile et Ron renfrogné. A un tel point que je me demande dans quel état je vais les trouver cet après-midi...

A côte de moi, Drago remue. Je rouvre les yeux et mon regard croise le sien. Je tente de lui sourire, mais j'ai plutôt l'impression d'esquisser une grimace.

- C'est ce soir, soufflé-je inutilement.

Il acquiesce. Il a soudain l'air las.

- Je sais, Potter. Je sais.

Il fait un geste pour se redresser, mais je l'en empêche, posant une main sur son épaule.

- Repose-toi encore un peu. Je me prépare en premier.

Il ouvre la bouche pour protester, mais je pose un doigt sur ses lèvres.

- Tu te reposes. Tu restes allongé, tu fermes les yeux, tu ne penses à rien. Ok ?

Sa tête retombe mollement dans l'oreiller et il maugrée :

- Très bien, Potter. A vos ordres, Potter.

Malgré moi, j'esquisse un sourire. Je quitte la chaleur du lit pour m'enfermer dans la salle de bain et c'est presque un soulagement. Là, je n'ai plus besoin de faire semblant. Le cœur battant, les mains appuyées sur le lavabo, je fixe mon reflet d'un œil accusateur. Le teint pâle, les cheveux ébouriffés, la mâchoire crispée, je me fais l'effet d'un étudiant qui va passer l'examen le plus important de sa vie. A la différence près que ce n'est pas ma vie qui est en jeu... J'essaie de respirer calmement, profondément. Je n'ai qu'à suivre les consignes. Même si je n'ai jamais été très doué pour ça...

Je me secoue avant d'entrer dans la douche. Je laisse l'eau fraîche couler dans mon dos, le temps d'achever de me réveiller. Je me demande une nouvelle fois comment les jours ont pu filer si vite. Ce soir... Je frissonne et remonte un peu la température de l'eau. Est-ce que je me sens prêt ? Non, bien sûr que non. Mais est-ce que quelques jours d'entraînement y auraient changé quelque chose ? Je n'en suis pas sûr. Au final, c'est plus l'épreuve en elle-même qui me fait peur que la cuisine. La demi-finale m'apparaît comme l'occasion idéale pour la production de montrer toute l'étendue de son sadisme...

Je ferme les yeux, l'eau ruisselant sur mon visage. J'aimerais parvenir à noyer mon inquiétude, qu'elle glisse le long de ma peau sans trouver prise et qu'elle disparaisse dans le siphon de la douche. Mais elle est imperméable et je ne peux rien faire pour l'empêcher de me titiller. A nouveau, je me sens perdre pied. Et si... Et si je rate tout ? Si j'entraîne Drago vers la défaite ? S'il se fait éliminer par ma faute ? Je serre les dents. Quelque part au fond de moi, j'ai l'horrible intuition qu'il ne me le pardonnera pas. Au moment où nous trouvons doucement notre rythme, où nous commençons juste à nous accorder l'un à l'autre... cette pensée m'est insupportable.

J'essaie de me ressaisir. Mais frotter vigoureusement ma peau sous l'eau chaude ne me débarrasse pas de mon malaise. Lorsque je me sèche, j'essaie de faire le vide dans mon esprit, de ne penser à rien. Un autre exercice pour lequel je n'ai jamais été très doué... Une fois habillé, je lance un dernier regard à mon reflet, au contour mal défini sur la vitre embuée. C'est ce soir. On y est. J'inspire profondément avant d'ouvrir la porte de la salle de bain. J'ai fait face à bien pire, je le sais. Mais devant un public, je pense que je me sentirais plus à l'aise face à un dragon que dans une épreuve de Master Chef.

- Tu tires une de ces têtes, Potter.

Drago est en train de sortir des aliments du frigo et il lui a suffi d'un coup d'œil pour juger de mon état. Je balaye la chambre du regard. La fenêtre est grande ouverte et le soleil inonde l'épaisse moquette de la chambre. Le lit est déjà fait. La télé est allumée sur une chaîne musicale qui diffuse les derniers hits à bas volume.

- Je vois que tu t'es bien reposé, grommelé-je.

Il laisse échapper un sourire avant de refermer la porte du frigo, mais s'abstient de répondre. A la place, il demande :

- Ils arrivent à quelle heure ?

Je m'assois sur l'un des tabourets hauts qui font face au bar et passe une main dans mes cheveux encore mouillés.

- Midi.

- Alors approche, Potter. On a du pain sur la planche.

Je m'exécute sans pouvoir m'empêcher de répliquer, en imitant une certaine voix traînante :

- Très bien, Malefoy. A vos ordres, Malefoy.


Lorsque Ron et Hermione frappent à la porte de la chambre de Drago, j'ai la surprise de découvrir que Dudley les accompagne, visiblement ravi.

- Ils m'ont laissé monter, Harry ! s'écrie-t-il dès qu'il m'aperçoit, en brandissant son invitation cartonnée sous mon nez, comme s'il peinait à croire que ça puisse être vrai. J'ai six heures d'avance, mais ils m'ont quand même laisser monter.

Je souris à Dudley avant de lui assurer que la production préfère le voir en avance plutôt que en retard. Il cherche Drago des yeux, mais c'est inutile. Dix minutes avant midi, il s'est enfermé dans la salle de bain. Je referme la porte derrière mes amis, sans pouvoir m'empêcher de remarquer qu'ils ne font pas meilleure figure que moi. Certes, Hermione est particulièrement élégante, avec ses cheveux noués en chignon sur sa nuque et son tailleur impeccable. Mais elle peine à me sourire, son visage est étrangement fermé et ses mains tremblent lorsqu'elle dépose son sac à main près du canapé. Quant à Ron, seules ses tâches de rousseur apportent encore un peu de couleur à son visage et il semble avoir envie de fuir en courant.

- Mon Dieu, Harry ! s'écrie mon cousin, d'un ton effaré mais follement réjoui. Ne me dis pas qu'il va encore falloir manger tout ça.

Indifférent au stress ambiant, il désigne les plats qui recouvrent le bar d'un geste de la main. J'acquiesce en souriant, ne pouvant m'empêcher de ressentir une certaine fierté. En un peu plus de trois heures, j'ai réalisé un velouté d'asperge, une tourte, des petits pois à la française et une tarte aux fraises qui est encore au four.

- Ça sent divinement bon, ajoute Hermione en se laissant tomber dans le fauteuil.

Sa voix n'est pas aussi assurée que d'habitude et j'ai l'impression que mes progrès ne font que l'angoisser d'avantage. A plusieurs reprises, Hermione m'a demandé si elle et Ron pouvaient nous rejoindre pour s'entraîner eux aussi mais, à chaque fois, Drago a catégoriquement refusé. Pour Hermione, j'imagine que cela revient à se présenter à un examen sans rien avoir révisé. Autant dire que ça lui est insupportable.

- Ne t'inquiète pas. C'est à moi qu'il donnera les consignes. Vous n'aurez qu'à m'aider.

Je pensais que mes paroles sonneraient faux, mais je suis étonnamment convaincant. Comme si l'arrivée de mes amis avait chassé ma propre inquiétude. Hermione fait la moue avant de se lever brusquement pour tirer de son sac un long rouleau de parchemin, qu'elle déplie avec avidité en se rasseyant.

- Qu'est-ce que c'est que ça ? demandé-je en voyant Ron lever les yeux au ciel.

Mais Hermione ignore ma question, plongée dans sa lecture. C'est Ron qui me répond :

- Toute cette histoire la rend folle. Elle a passé la moitié de la nuit à recopier des recettes et il a fallu qu'elle renverse son encrier dans les draps avant qu'elle accepte de se coucher.

Dudley rit de bon cœur, mais pas Ron.

- Et vous n'imaginez pas ce que c'est d'essayer d'avaler son petit déjeuner face à quelqu'un qui récite à toute vitesse la recette de la blanquette de veau...

Mon cousin rit de plus belle.

- C'est normal que vous soyez un peu tendus, assure-t-il. Même moi, j'ai eu du mal à m'endormir. Mais tout se passera bien, vous serez tous formidables !

Sa conviction naïve a quelque chose de réconfortant mais je remarque que Ron regarde sombrement Hermione. Son visage est si sérieux que je peine à reconnaître l'expression habituelle de mon ami. Je sais que je ne suis pas le seul à m'inquiéter. Ce soir...


Lorsque Drago sort enfin de la salle de bain. Dudley et Ron se sont déjà attaqué à la tourte, non sans m'ensevelir sous une pluie de compliments, et Hermione a lu les trois-quart de son parchemin. Si mon cousin a le droit à un vrai bonjour, Ron et Hermione doivent se contenter d'un bref signe de tête.

- Vous croyez que je pourrais assister à la répétition générale ? s'inquiète Dudley, à mille lieux de nos préoccupations.

Drago a à peine le temps d'acquiescer que mon cousin se perd déjà dans d'autres questions, toutes portant sur l'épreuve du soir. J'aurais bien envie qu'il se taise, mais son enthousiasme a le mérite d'entretenir la conversation et je peux rester silencieux, bercé par ses paroles que j'essaie de ne pas entendre. Parler de ce qui m'attend ce soir est au-dessus de mes forces.

Je me sers à mon tour une part de tourte et j'en ai fini plus de la moitié lorsque je remarque que Dudley brandit un morceau de papier sous le nez de Drago.

- L'année dernière, les proches devaient cuisiner un plat de viande en sauce, assure mon cousin. Et l'année d'avant...

Il parcourt ses fiches les yeux plissés, comme s'il peinait à relire sa propre écriture. Je revois mon cousin chez lui, entouré de dizaines de feuilles froissées, le regard un peu fou, de l'encre plein les doigts.

- Ah oui ! C'était de la pâtisserie. La tarte au citron meringuée je crois.

Je manque de m'étouffer avec ma tourte. Je la trouvais absolument délicieuse, presque divine, il y a encore quelques secondes mais elle me fait désormais l'effet d'un pain sec. Une tarte au citron meringuée ? Vraiment ?

- Alors ce sera peut être une entrée, cette année, souffle Drago. Peut-être un bouillon, c'est plutôt difficile à assaisonner et ça manque souvent de goût...

Je déglutis. J'ai beau repasser toutes les préparations de ces derniers jours dans ma tête, je n'ai pas le souvenir du moindre bouillon.

- Ou une salade, c'est très difficile à dresser, ajoute-t-il de sa voix traînante.

J'ai l'impression que le peu de confiance en moi qu'il me restait fond comme neige sous le souffle d'un dragon. Le dressage... Ces derniers jours, Drago n'a eu de cesse de me répéter que c'était mon gros point faible...

Dudley semble se rendre compte que quelque chose ne va pas car un coup d'œil à mon visage lui suffit pour repousser ses fiches dans un coin tandis qu'il bégaye :

- En... Enfin, tout ira b... bien.

Drago suit le regard de mon cousin et plonge ses yeux dans les miens un court instant avant d'esquisser un sourire.

- Oui. Tout ira bien.

Je détourne les yeux vers mes amis, un peu troublé, mais aucun d'eux ne me prête la moindre attention. Ron regarde Hermione avec intensité, comme s'il espérait déchiffrer ses pensées. Hermione, elle, fixe son parchemin l'air concentré, mais je note que ses yeux restent immobiles.

- On devrait peut être s'y mettre, lancé-je vaillamment. Il ne reste que quelques heures d'ici la répétition générale et ce serait bien qu'on ait fait quelques essais avant...

Hermione replie lentement son parchemin et Ron consent enfin à la quitter des yeux. Drago, en revanche, fait comme s'il ne m'avait pas entendu. Je dois lui donner un petit coup de coude pour obtenir une réaction.

- Est-ce vraiment nécessaire ?

Le regard qu'il me jette m'arrache un sourire. Il a l'air de quelqu'un à qui on a demandé de rempoter une dizaine de géraniums dentus et sans gants en cuir de dragon.

- Tu sais, Malefoy, c'est pour toi que..., commence Ron.

Mais Hermione l'interrompt sèchement :

- Inutile de se disputer. Harry a raison. Allons-y.

Je cherche le regard de Ron, sans cacher ma surprise, mais il me semble qu'il fait tout pour garder ses yeux hors de portée des miens. Brusquement, j'ai l'impression de mettre le doigt sur quelque chose, quelque chose qui m'avait échappé lorsque mes amis sont entrés dans la pièce. Entre eux, il y a de l'eau dans le gaz... Je retiens un soupir exaspéré. La dernière chose dont nous avons besoin, c'est d'une querelle de couple pendant la demi-finale... Drago ne semble pas avoir remarqué la tension entre mes amis car il prend la tête des opérations.

- Bon, partons sur une entrée... Un bouillon ?

J'acquiesce. Puisque je n'en ai jamais fait et que ça risque de tomber, ce n'est pas une mauvaise idée. Drago soupire :

- Très bien... Dudley, tu gères le chrono ?

Mon cousin s'empresse de tirer son téléphone portable de sa poche. Avec une rapidité surprenante, il pianote son l'écran puis annonce :

- Trois... Deux... Un... C'est parti !

- Potter, tu vas avoir besoin du filet de bœuf, de carottes, de fèves de soja, d'ail...

Je fais signe à Ron et Hermione de me suivre et nous rassemblons les aliments au fur et à mesure qu'il les énonce.

- Un œuf, des champignons japonais, de la sauce soja, des graines et huile de sésame...

Notre équipe est bien rodée et cela me rassure. Hermione et moi attrapons les ingrédients dans le frigo ou les placards sans nous télescoper une seule fois et les passons à Ron qui les dépose sur le bar, vérifiant chaque produit. Il rend un petit flacon de sauce brune à Hermione au moment même où Drago s'agace :

- J'ai dit sauce soja !

- Détends-toi, on a vu ! réplique Ron sur le même ton, tandis qu'Hermione rectifie son erreur, tirant du frigo un autre flacon, très similaire au premier.

Elle le passe un peu trop rapidement à Ron qui manque de le laisser tomber. Je ferme les yeux mais aucun bruit de verre brisé ne parvient à mes oreilles. Avec un soupir de soulagement, je rouvre les yeux et me place face au plan de travail. Drago vient se mettre derrière moi et j'écoute ses instructions avec attention avant de répartir les tâches. Dix minutes plus tard, Ron a fini de peler les carottes, d'en couper une en dés, l'autre en longues lamelles et s'attaque aux gousses d'ail - les cours d'épluchage de légumes que nous avons subis il y a quelques semaines n'auront pas été vains. Hermione est occupée à faire griller les graines de sésame. Quand à moi, je fais brunir le bœuf, sous le regard attentif de Drago.

- Ta poêle n'est pas assez chaude.

J'augmente le feu. Aussitôt, la viande se met à grésiller.

- C'est mieux. Fais attention maintenant, ça peut aller très vite.

C'est à peine si j'ose quitter la viande des yeux. Je la fais tourner sur elle-même, la badigeonnant sans cesse de sauce soja. A ma grande satisfaction, elle prend rapidement une teinte qui me paraît de très bon augure. A côté de moi, Hermione en a fini avec ses graines de sésame et me lance un regard, attendant que je lui dise quoi faire. J'ouvre la bouche, mais j'ai du mal à me rappeler de l'étape suivante et aucun mot ne sort. Je m'attends à ce que Drago m'en fasse le reproche, mais il souffle à mon oreille :

- Tu dois les gérer en même temps que tu cuisines. Tu n'as pas le choix. Sinon, tu perdras trop de temps.

Sa voix a quelque chose de compréhensif qui me rassure et la suite me revient :

- Hermione, tu vois les chutes de viande sur le plan de travail ? Fais les frire dans de l'huile de sésame. Pas trop, il faut juste que le fond de ta poêle soit recouvert. Puis tu ajoutes les carottes en dés.

Mon amie s'exécute et je sens la main de Drago serrer furtivement mon épaule. Je ne peux retenir un sourire tandis qu'il m'explique la suite de la recette. Lorsque ma viande est suffisamment caramélisée, je la retire du feu et demande à Ron de la trancher le plus finement possible. Je prends ensuite la place d'Hermione qui met de l'eau à bouillir avant de s'attaquer aux champignons.

- Lave-les bien surtout, rappelé-je en remuant le contenu de la poêle. Il ne faut pas qu'il reste de terre. Ensuite tu les fais revenir avec l'ail. Tu ajoutes la sauce soja en fin de cuisson...

- ... et je laisse réduire à feu doux, complète Hermione.

J'acquiesce, agréablement surpris. Jusqu'ici, tout se passe bien. Une odeur délicieuse s'est répandue dans la pièce et j'entends Dudley renifler de temps à autre avec avidité. Ron ne tarit plus d'éloges sur la viande, qu'il découpe dans la moindre difficulté, assurant qu'il n'en a jamais vu d'aussi tendre. La tension entre mes amis ne me semble plus qu'un lointain souvenir. Comme Drago me l'a appris, je fais sauter doucement la poêle, surveillant la cuisson avec attention. La viande est bien dorée mais les carottes me semblent encore un peu trop fermes. Cela ne semble pas perturber Drago.

- Bascule le tout dans une casserole maintenant, Potter. Tu remplis jusqu'à la moitié d'eau et tu ajoutes une bonne dose de sauce soja.

J'obéis, versant le contenu de ma poêle dans la casserole que Ron me tend. Il s'est également chargé de préparer l'eau et la sauce soja. Je jette un regard incertain à Drago. Noyer mes morceaux de viande sous tout ce liquide ne me paraît pas être une bonne idée, mais il acquiesce. Je commence par l'eau qui prend aussi tôt une jolie teinte d'un brun presque doré. De gros bouillons se forment au début, avant de disparaître au fur et à mesure que j'ajoute l'eau puis la sauce soja.

- Maintenant, il faut porter à ébullition, annonce Drago.

Je cède ma place à Ron, qui surveille la casserole pour moi. L'eau qu'Hermione a mis à bouillir est prête depuis déjà une bonne minute et j'y plonge mes fèves de soja. A côté de l'évier, je place un grand saladier rempli d'eau et de glaçons. Plus j'égoutte les fèves de soja avant de les plonger aussitôt dans le saladier. Je recommence l'opération avec les lamelles de carotte, qui ne font qu'un court séjour dans l'eau bouillante.

- Parfait, approuve Drago. L'œuf maintenant.

Je laisse à Hermione le soin de faire cuire l'œuf quatre minutes et trente secondes précises et je finis le glaçage des champignons en ajoutant une rasade de sauce. De son côté, Ron m'avertit que le contenu de la casserole commence à frémir.

- Dès que c'est à ébullition, tu baisses le feu. Il faudra laisser le bouillon réduire.

Ron s'éloigne un instant des plaques de cuisson pour préparer un autre saladier d'eau glacée pour l'œuf d'Hermione. Alors que je le félicite mentalement pour cette initiative, il frôle très légèrement mon amie au passage et je la vois se tendre. Elle laisse tomber son œuf un peu trop brutalement au fond de la casserole et il se fendille.

- Il faut recommencer, siffle Drago en se penchant au dessus de la casserole.

- Je sais !

La voix d'Hermione est bien plus aiguë que d'habitude et je vois Drago l'observer longuement, les sourcils froncés. Les mains tremblantes, Hermione essaie de repêcher son œuf avec une grande cuillère. Elle le soulève avec précaution et, tandis qu'il vacille, prêt à retomber dans l'eau bouillante, elle fait un geste avec sa main gauche. Avec une rapidité surprenante, les doigts de Drago se referment sur son poignet.

- Ce n'est pas le moment de t'ébouillanter, Granger, murmure-t-il alors que l'œuf retombe et achève de se fendiller en cognant le fond de la casserole.

Sans méchanceté, mais avec fermeté, il l'écarte.

- Hermione..., l'appelle doucement Ron.

Mais mon amie l'ignore, se repliant de l'autre côté du bar, un peu tremblante.

- Laisse-là tranquille, Weasley. Occupe-toi plutôt de cet œuf. Quatre minutes, trente secondes. Compris ?

Pendant un instant, Ron semble sur le point de répliquer. Mais il jette un coup d'œil en direction d'Hermione et laisse échapper un soupir.

- Compris, grogne-t-il finalement.

J'échange un regard avec Drago et hausse les épaules pour lui faire comprendre que, moi aussi, j'ignore ce qu'il se passe.

- Les champignons sont presque trop cuits, Potter, me rappelle-t-il simplement.

Je les retire d'un geste vif.

- Maintenant, dresse.

Je jette un œil sur le bar. Il y a la viande finement tranchée, les graines de sésame grillées, les fèves de soja d'un vert éclatant, les carottes en lamelles qui sont encore légèrement craquantes... Derrière moi, Ron s'occupe de la cuisson de l'œuf, même si je sens qu'il ne cesse de jeter des regard furtifs à Hermione. Reste le bouillon, qui réduit lentement, dégageant une odeur de plus en plus engageante. Individuellement, tout me paraît réussi. Mais ensemble ? J'attrape un bol. Essayant de me concentrer sur le plat - et non sur Hermione, qui semble sur le point de fondre en larmes, je place les lamelles de carottes au fond du bol.

- Tu ne peux pas essayer d'être... un peu plus fin ? soupire Drago en observant le résultat.

Je déplace quelques lamelles, sans grand succès.

- Granger, appelle Drago. Essaie.

J'essaie de croiser son regard pour lui faire comprendre d'un signe de tête imperceptible que c'est une mauvaise idée mais Drago semble décidé à m'ignorer.

Les mains tremblantes, Hermione prend ma place. De l'autre côté du bar, Ron en a fini avec la cuisson de son œuf.

- Hermione..., tente-t-il à nouveau.

Il n'obtient pas plus de succès. Les mains d'Hermione, plus tremblantes que jamais, s'entrechoquent à l'intérieur du bol.

- Bon, ça suffit, siffle Drago.

Il m'attrape par l'épaule et me pousse vers Ron.

- Emmène-le faire un tour.

Je regarde Drago sans comprendre et il s'agace :

- Allez, dehors, tous les deux !

Puis, comme Ron et moi restons immobiles, il se tourne vers mon cousin.

- Dudley, par pitié, emmène ces deux crétins ailleurs. Qu'ils ne restent pas plantés là !

Presque effrayé, mon cousin s'empresse d'obéir. Avant même d'avoir compris quoique ce soit, Dudley nous a doucement poussé sur le pallier. Lorsqu'il referme la porte sur nous, j'échange un long regard avec Ron. Un regard sinistre.

- Bon... Et si on allait prendre un verre, le temps que tout ça se calme ?

La proposition de Dudley a quelque chose de saugrenue, jusqu'à ce que j'entende des bruits de voix à travers la porte de la chambre. Drago fait parler... Hermione ?

- Non, répond Ron en secouant vivement la tête, comme révolté par cette idée.

Il a déjà une main sur la poignée lorsque je l'arrête et il me lance un regard furieux.

- J'ai le droit de savoir ce qu'il se passe !

J'acquiesce, sans le quitter des yeux.

- Oui, Ron. Mais ça ne me paraît pas... le meilleur moment.

- Je ne vais quand même pas la laisser avec...

Il s'interrompt brusquement, avant de me lancer un regard incertain, comme s'il craignait de me vexer. Mais je me contente de sourire.

- Ne t'inquiète pas. Hermione n'est pas une petite chose fragile...

Ron acquiesce à son tour, avant de jeter un regard singulièrement désespéré à la porte close. Je sais qu'il tend l'oreille, tout comme moi, mais les bruits de voix qui nous parviennent sont indistincts.

- A moi, elle refuse de parler..., murmure Ron. Mais à lui...

J'échange un regard perplexe avec Dudley, qui prend le relai.

- Allez Ron, viens. On va boire quelque chose, ça nous fera le plus grand bien.

Il ouvre la bouche pour protester, mais je suis plus rapide.

- Dudley a raison, Ron. Tu es énervé, Hermione est énervée... Allons prendre l'air une petite demi-heure et après, on règle tout ça.

Il lève ses yeux bleus vers moi et j'insiste :

- Après, on règle tout ça. C'est promis.


La petite demi-heure est devenue une bonne heure. A la terrasse d'un café, à deux pas de l'hôtel, Ron fixe son café d'un regard sombre. Dudley a décidé que lui seul avait droit à de l'alcool puisque, nous, nous devions « être en mesure de donner le meilleur de nous-même », je cite. J'ai opté pour un coca que je sirote lentement, écoutant mon ami ressasser pour la énième fois sa version de l'histoire.

- Le pire, c'est que je n'y comprends rien. Elle est comme ça depuis lundi. Elle fuit mon regard, ne m'adresse quasiment plus la parole, s'énerve pour un rien...

- Je n'arrive pas à croire que je ne me suis rendu compte de rien, murmuré-je à mon tour. Je suis passé chez vous tous les soirs.

- En coup de vent, précise Ron, d'un ton sinistre. Avec toi, elle était... presque normale.

- C'est le stress, assure Dudley. Tu verras, dès que la demi-finale sera passée, elle se sentira beaucoup mieux et tout rentrera dans l'ordre.

Mais Ron secoue à nouveau la tête, refusant cette excuse trop simpliste à son goût – et au mien.

- Ce n'est pas ça, réplique-t-il encore, sans donner plus d'explication.

- Comment tu le sais ? demandé-je, dans l'espoir d'ajouter un peu de nouveauté à la discussion.

Mais Ron se renfrogne, avant d'avaler sa dernière gorgée de café.

- On pourrait peut être aller voir ? suggère Dudley, son verre de bière vidé. Ils ont sûrement fini de discuter...

Du coin de l'œil, je vois Ron grimacer, comme si le simple fait d'imaginer Hermione discuter avec Drago lui était douloureux.

- Pars devant, tranché-je. On va régler la note et si c'est bon, tu nous feras signe de la fenêtre.

Mon cousin obéit sans se faire prier. Seul à seul avec Ron, je prends mon courage à deux mains et vais droit aux buts.

- Il y a quelque chose que tu ne me dis pas.

Mais, lorsque je croise son regard sincèrement désolé, je comprends que je me trompe.

- J'aimerais tellement avoir quelque chose à te cacher, Harry... Mais je te jure que je ne comprends rien à ce qu'il se passe. Et je peux te dire que je ne cesse d'y réfléchir !

Nous restons quelques secondes silencieux. Puis je soupire :

- Peut être que Dudley a raison. Peut être que la demi-finale lui monte à la tête, qu'elle panique...

- Ce n'est pas le cas. Crois-moi, j'aimerais. Mais ce n'est pas ça.

Le silence revient. Je vois que Ron ouvre la bouche à plusieurs reprises, comme s'il hésitait à dire quelque chose. Finalement, il prend une profonde inspiration et se lance :

- Dès qu'elle a su que Malefoy était qualifié et que nous participions à la demi-finale, elle a appelé ses parents pour les avertir. Elle était si... enthousiaste.

J'acquiesce. Je sais que, pour les parents d'Hermione, une grande partie de la vie de leur fille est un mystère. Et du peu qu'ils comprennent, ils n'ont pas le droit de parler. Ron poursuit :

- Le monde magique, tout ça... On sait tous les deux que pour sa famille, ça n'a pas été facile. Elle est toujours restée proche de ses parents mais pour les autres... Ses cousins, ses grands-parents, ses oncles et tantes... Elle leur est devenue presque une étrangère.

Il reprend son souffle, a un geste de la main impuissant.

- Cette émission signifie beaucoup pour elle. D'abord parce que ça compte beaucoup pour toi, bien sûr. Mais aussi parce que ses parents engeristrent les émissions où nous apparaissons, qu'ils regardent les épisodes en famille... C'est enfin quelque chose dont elle peut parler librement, quelque chose qu'ils comprennent.

- On dit « enregistrent », corrigé-je machinalement, avant d'ajouter : C'est peut être pour ça qu'elle se met la pression, non ?

- Non, tranche Ron. C'est sûr, elle est stressée avant chaque émission. Mais moins que moi. Beaucoup moins que toi. Et, je pense, mille fois moins que Malefoy. Pour elle, ce n'est pas un concours. C'est juste qu'elle... rattache le wagon ? Tu vois ce que je veux dire ? Avec le monde moldu.

Je fais signe que oui. Je vois parfaitement de quoi Ron veut parler.

- Elle est sincèrement contente d'y participer, achève-t-il, catégorique. Son comportement n'a rien à voir avec la demi-finale. J'en suis sûr.

Il se lève un peu brusquement avant de grogner :

- On y va ? Je n'en peux plus de rester assis.

Je fouille dans ma poche à la recherche d'un billet moldu que je dépose sur la table.

- Ce n'est rien de grave, assuré-je enfin, alors que nous nous éloignons du café en direction de l'hôtel.

Ron affiche une moue sceptique, mais j'insiste :

- Je te dis que ce n'est rien de grave.

Il me jette un petit regard en coin avant de demander :

- Vraiment ? Tu crois ?

Je perçois de l'espoir dans sa voix et je lui souris.

- Oui. Ça ne peut rien être de grave. Crois-moi, il faudra beaucoup plus que ces quelques jours pour égratigner votre couple.

Je lève les yeux vers la façade de l'hôtel. Au quatrième étage, à la fenêtre de la chambre de Drago, aucune trace de Dudley. Pourtant, je suis parfaitement sincère lorsque j'ajoute :

- Je suis désolé de te l'annoncer, mais il faut t'attendre à une vie de couple au moins aussi longue que celle de tes parents...

A ma grande surprise, je réussis à le faire rire.

- A moi, ça me va très bien, tu peux me croire !


Nous nous sommes installés sur un banc dans le parc au pied de l'hôtel et nous regardons tous les deux en direction du quatrième étage.

- Assez parlé de moi, dit Ron, sans quitter la façade des yeux. Comment ça se passe avec Malefoy ?

- Bien.

J'ai répondu en toute franchise, mais j'ai conscience de devoir de plus amples explications.

- J'ai l'impression qu'il y a une sorte de... trêve entre nous.

- Une trêve ?

J'acquiesce.

- Plus d'attaque, plus de parole blessante, plus de... discussion sérieuse non plus.

- C'est mal ? demande Ron.

- Non. Finalement, quand on ne se pose pas de question... on a l'impression que c'est possible.

J'ai l'impression de m'être mal exprimé, mais Ron acquiesce.

- Je vois. C'est la demi-finale, j'imagine. Ça ne vous laisse pas tellement le temps de penser à autre chose.

- Mais après ? soupiré-je.

- Après, sourit Ron, il y aura la finale, qui vous absorbera tout autant, si ce n'est plus.

J'ouvre la bouche, mais il me couper l'herbe sous le pied :

- Et après, vous saurez que c'est possible puisque vous l'aurez déjà fait.

- J'aimerais que les choses soient aussi simples.

Il secoue doucement la tête.

- Si tu veux quelque chose de facile, tu peux encore planter Malefoy là...

Je ne peux retenir un sourire.

- C'est un conseil ?

Il parvient à rire.

- Non. La difficulté, ça te va bien.

Il s'interrompt brusquement. La silhouette massive de Dudley vient d'apparaître à la fenêtre, le pouce levé.

- C'est bon signe ! souligne Ron, son optimisme retrouvé.

Nous regagnons l'hôtel d'un pas vif. Une fois dans l'ascenseur, Ron passe nerveusement la main dans ses cheveux. Il recommence en longeant le couloir tandis que j'essaie de deviner ce que Drago a bien pu dire à Hermione. Je n'y parviens pas. Mon imagination ne va pas jusque là...

C'est Ron qui frappe à la porte. Il n'a même pas le temps de frapper un second coup que Hermione lui ouvre la porte et le serre dans ses bras, à l'en étouffer. Je retiens un petit rire satisfait. J'aperçois Drago, assis sur l'un des tabourets du bar, qui lève les yeux au ciel en secouant la tête et Dudley, à côté de lui, qui sourit de toutes ses dents. Lorsque Hermione nous laisse enfin entrer dans la chambre, j'entends Drago qui grommelle quelque chose à mon cousin et ce dernier qui répond :

- Que veux-tu... C'est l'amoûuuur !

A nouveau, le temps qui nous sépare de la demi-finale file à toute vitesse, mais le reste de l'après-midi se passe globalement bien. Chacun évite soigneusement d'évoquer le comportement pour le moins étrange d'Hermione - alors même qu'il occupe bien des pensées. Je donnerai cher pour pouvoir parler seul à seul avec Drago et comprendre ce qu'il se passe, mais je sais que l'heure n'est pas encore venue. Ron non plus n'a pas posé la moindre question, se contentant de savourer les cajoleries d'Hermione. Je devine sans peine qu'il attend impatiemment le moment où ils se retrouveront tous les deux. Sans nous donner la moindre explication, Drago s'est donc contenté de nous annoncer que Hermione avait fini le dressage de notre plat, me laissant un vilain goût d'inachevé.

- C'est elle qui se chargera du dressage ce soir, Potter, avait précisé Drago, moqueur. Ça évitera à mon plat de ressembler à celui d'un routier.

Le compliment ne m'avait pas franchement touché, mais comme Dudley, Ron et Hermione ont ri, je me suis contenté de hausser les épaules. Personne n'a parlé de poursuivre l'entraînement, ce qui m'a paru une sage décision. Ron a fini par sortir un jeu d'échecs version sorcier de son sac - Ron, et si les moldus le voient ? s'était inquiétée Hermione - et je me suis laissé prendre par la diversion. Installé face à face, le jeu posé sur la table basse, Ron et moi livrons une bataille qu'il a gagnée d'avance. Hermione est allongée sur le canapé, sa tête sur le genoux de Ron. Dans deux fauteuils côte à côté, Dudley et Drago suivent vaguement la partie tout en discutant.

- Je n'ai jamais rien compris à ce truc, admet mon cousin en désignant le plateau. Ça doit être trop intellectuel pour moi...

- La seule chose que tu dois comprendre, Dudley, c'est que c'est aussi trop intellectuel pour ton cousin et qu'il se prend une raclée.

Je vois le coin des lèvres de Ron tressaillir et il fait un furieux effort pour ne pas sourire tandis que je laisse échapper un grognement mi-amusé, mi-vexé. La vérité, c'est que Ron a toujours été doué aux échecs. Beaucoup plus qu'Hermione ou moi. Jouer contre nous n'a donc qu'un intérêt limité, celui de gagner haut la main...

- A toi, Harry, me rappelle Ron, de nouveau maître de lui-même.

Je m'efforce de me concentrer à nouveau sur le jeu. Je n'ai donné que quelques ordres, mais l'issue ne fait aucun doute. J'ouvre la bouche pour envoyer mon cavalier à l'attaque, mais Drago me devance. Penché en avant, le regard braqué sur le plateau, il annonce :

- Fou en E3.

Le fou en question se retourne brusquement. Il regarde le nouveau venu avec suspicion.

- T'es qui, toi ? grogne-t-il avec colère, arrachant un glapissement de joie teinté d'effroi à Dudley.

- J'ai dit : fou en E3, répète Malefoy.

Sa voix est glaciale et la pièce semble perdre son air belliqueux. Sans demander son reste, elle s'empresse d'obéir. Ron ne fait aucun commentaire, mais je lis un sérieux soudain sur son visage. Je retiens mon souffle. Il est clair qu'il ne compte pas perdre...

- Cavalier en F5.

Je laisse Drago annoncer le coup suivant pour moi et le front de Ron se plisse un peu plus. Il me semble qu'il a trouvé un adversaire à sa taille et je comprends que je ne suis là que pour maintenir l'illusion. Tant que je reste assis face à l'échiquier, ce n'est pas comme si Ron et Malefoy jouait ensemble...

Les coups s'enchaînent et je suis le jeu avec attention. Drago s'est levé et a contourné mon fauteuil, pour se placer derrière moi et être face au jeu. Puis, sans prévenir, il pose ses avant-bras sur mes épaules et prend appui sur moi. Je m'efforce de masquer ma surprise. C'est la première fois qu'il a un geste d'intimité envers moi devant mes amis. La première fois qu'il reconnaît qu'il y a quelque chose entre nous. Que je suis beaucoup plus pour lui que ce qu'il veut bien faire croire... Ça n'a l'air de rien, ces deux avant-bras sur mes épaules. Peu de gens peuvent comprendre ce que ça signifie réellement. Je le comprends. Ron aussi.

Sagement assis sur mon fauteuil, je savoure la proximité de Malefoy, son contact. Je n'ose pas bouger, de peur de le déranger. Je sens son souffle dans mes cheveux et je prie pour que la partie dure des heures.

- Échec et mat ! hurle finalement Ron, en levant les bras au ciel.

Je manque de sursauter. A mon grand désespoir, Malefoy se redresse. Heureusement, il place ses mains sur mes épaules.

- Désolé, Potter, souffle-t-il. Tu avais trop mal commencé pour pouvoir gagner...

Ron laisse échapper un sifflement furieux.

- Je te bats quand tu veux, Malefoy !

Je me tourne vers ce dernier. Il regarde Ron en haussant un sourcil, ouvertement sceptique.

- Tu veux vérifier ? lui proposé-je doucement.

Malefoy hésite longuement. Il regarde Ron, qui reste silencieux. Finalement, il hausse les épaules.

- Si tu veux.

Ses yeux sont à nouveaux tournés vers moi, mais je sais qu'il s'adresse Ron. D'un coup de baguette, mon ami renvoie toutes les pièces à leur place.

- C'est parti.

Son regard brille d'un éclat que je lui ai rarement vu et la pièce se charge soudain de tension. Hermione s'est redressée, un drôle de sourire aux lèvres, et Dudley regarde alternativement Drago et Ron, comme s'il assistait à un match de tennis. Je me lève, cédant mon fauteuil à Malefoy. Il s'y installe lentement et je me place derrière lui.

- Bonne chance, lancé-je, sans trop savoir à qui.

- Oh, ne t'inquiète pas, sourit Malefoy.

Ron lui jette un regard noir. La répétition générale a lieu dans moins d'une heure. Mais il y avait bien longtemps que la demi-finale ne m'avait pas paru aussi loin.


Drago a gagné la première partie et Ron la suivante. Il en aurait fallu une autre pour les départager, mais Hermione est restée inflexible.

- On ne va pas arriver en retard juste pour savoir lequel de vous deux a le plus gros égo.

Drago n'a rien répondu. Les échecs avaient tenu le stress en respect, mais la partie est finie... Il ouvre la porte de sa chambre, plus pâle que jamais, et nous sortons un à un dans le couloir. Je sais que mon visage est aussi tendu que celui de mes amis, que celui de Drago. Même Dudley a perdu son air jovial. Il fixe le bout de ses chaussures comme s'il espérait y lire l'avenir. Je marche lentement dans le couloir, jusqu'à ce que Ron me rattrape. Drago est déjà en train d'appuyer sur le bouton d'appel de l'ascenseur.

- Merci, pour avoir pensé aux échecs, souffle-je aussi doucement que possible. Très bonne idée.

Mon ami esquisse un sourire, mais semble ne pas trouver le courage de me répondre.

Une nous entassons dans l'ascenseur avant d'entamer notre descente en silence. L'appareil, habituellement silencieux, me paraît faire un boucan d'enfer. Dans ma poitrine, mon cœur bat de plus en plus fort. Ce n'est que la répétition générale, mais j'ai déjà l'impression de ne plus pouvoir supporter ne serait-ce qu'un soupçon de stress supplémentaire.

L'ascenseur s'immobilise et les porte s'ouvrent lentement.

- Nous y voilà, murmure Drago.

Je prends une profonde inspiration et je le suis dans le hall. Nous y voilà.