Disclaimer : Les personnages appartiennent pour leur grande majorité à Kurumada.
Résumé : Les jumeaux tiennent conseil pour se mettre d'accord sur l'attitude à adopter face aux invitations que leur a envoyées l'Empereur. Kanon fait le point sur son histoire et sa non-relation avec Rhadamanthe. Kiki rentre de vacances. Et le plus important : Shion and Dohko… We meet at last ! («Nous nous rencontrons, enfin ! » Citation tirée, entre autres, du Rocky Horror Picture Show… Oui, parce que vous ne trouvez pas qu'ils ont un petit côté Frank N Furter ? Mais lequel des deux est Rocky ? Vaste débat…)
NdA : Merci, merci beaucoup de continuer à suivre cette histoire, de toujours me témoigner votre soutien et vos encouragements. Vous aurez constaté que je n'ai répondu aux reviews que tardivement cette semaine encore. Bon, la bonne nouvelle, c'est que je suis désormais pratiquement à jour, donc que ça devrait mieux se passer la semaine prochaine. On croise les doigts !
Choupi : Je suis ravie que ces deux-là te plaisent. Je les aime beaucoup moi-même et davantage encore lorsqu'ils sont ensemble. Il est fort possible que Shion n'ait pas vraiment le temps pour de grandes prises de têtes et analyses, d'autant que Dohko a l'air très motivé à l'idée de rattraper le temps perdu. Je suis contente de constater que tu as toujours envie de connaître la suite de cette histoire. Pour les surprises, vous me connaissez, ce n'est pas ce que je recherche en priorité, mais c'est toujours agréable de savoir que vous n'arrivez pas à tout deviner : j'ai un peu moins peur de vous lasser comme ça.
Je vous laisse avec le nouvel épisode. J'espère qu'il vous plaira.
Neuilly – Appartement de Gabriel Camus
Une silhouette rouge qui court et des boucles foncées qui dansent dans le vent…
Gabriel ouvre les yeux. Difficilement. Laborieusement. Le générateur d'aube ne l'a pas réveillé et cette lumière, qui emplit sa chambre, le dérange. De même que les paroles incohérentes que prononce cette voix lancinante qui s'échappe de son poste de radio. Mais ce n'est pas ce qui l'a réveillé, non. Ce qui a finalement eu raison de Morphée, c'est le hurlement strident de son réveil qu'il éteint d'un mouvement du bras, espérant qu'à l'étage d'en-dessous, Milo n'a pas entendu ce son excessivement désagréable et discordant. Certes, le DJ est responsable de son état et de ces nuits au cours desquelles tout espoir de répit est vain, mais il vaut mieux qu'il reste encore ignorant des dégâts qu'il a causés. Il serait trop heureux et pressé de venir les réparer. Le réparer… Ce n'est pas le moment. Il n'a pas le temps. Il faut qu'il se lève… Il faut… qu'il se lève…
Milo ouvre un œil. Il était bien pourtant là… Il a chaud mais pas trop. Alors pourquoi… ? D'une main, il tâtonne à la recherche du bord de son lit et récupère son téléphone portable qui git sur sa table de nuit. En appuyant mollement sur des touches, plus ou moins au hasard, il finit par le faire réagir suffisamment pour que l'écran s'illumine. Youpi. Il commence l'inspection des quatre chiffres censés représenter l'heure. Le premier est un zéro. Le deuxième est un six… Pas besoin d'aller plus loin. Il se rendort aussi sec.
Gabriel ouvre les yeux. Pour la seconde fois. Ce son strident à nouveau. Il s'est rendormi. Il ne sait pas combien de temps. Il tourne la tête. Maintenant il sait. Trop de temps. Il est six heures et demie passé. Il soupire. Il l'a revue. Il éteint à nouveau son réveil et repousse ses draps de soie pour constater avec un certain déplaisir qu'effectivement, ses problèmes de frigidité n'ont rien de troubles physiques. Il grimace, se lève et va dans sa salle de bains : faites qu'aujourd'hui l'eau froide suffise. Il lui arrive, de temps en temps, d'avoir des érections matinales. Une ou deux fois par mois. Pas beaucoup plus en tout cas. Habituellement, une douche fraîche suffit à régler le problème. Mais depuis un mois qu'il ne dort pratiquement plus, ou du moins que ces nuits ne lui apportent aucun repos par la faute de cette fille, elles se font de plus en plus fréquentes. Et depuis quelques jours, une dizaine peut-être, il arrive que l'eau seule ne suffise pas. C'est extrêmement déplaisant. Parce qu'alors, il faut qu'il… se soulage manuellement. C'est une chose qu'il trouve désagréable. Pas que l'action en elle-même le rebute par principe mais il trouve cela proprement grotesque, compte tenu de ce qu'il est. Heureusement, lorsque l'eau froide a produit ses bienfaits sur son esprit, lorsqu'il se voit, lui, l'homme frigide qui se masturbe au réveil sans éprouver le moindre plaisir, cela suffit pour que son corps comprenne enfin ce que cette situation a d'ubuesque. Il n'a jamais eu à aller jusqu'au bout, jusqu'à présent. Quelque part, cela le rassure : il n'a pas encore totalement sombré. Pas encore. Samedi, l'Institut rouvre ses portes. Il prendra deux heures pour aller se faire masser. Cela lui permettra de tenir encore un peu. Il n'a besoin que de quelques jours de plus. De quelques semaines. Saga sort de l'hôpital aujourd'hui. Bientôt, il pourra reprendre les rênes de Sanctuary. Bientôt, lui-même pourra s'octroyer ne serait-ce qu'une journée de vacances… Une journée… pour se détendre… et dormir… Se reposer… enfin…
Milo grogne. Il a toujours chaud, il est toujours bien, mais il vient de se réveiller pour la troisième fois en une heure, environ. À son portable qui avance un peu, il est bientôt sept heures et demie. Il est donc beaucoup trop tôt pour se lever. Mais bon… si c'est pour ne pas dormir et s'énerver parce qu'on y arrive pas, c'est pas vraiment mieux. Donc debout. Il trouvera bien toujours quelque chose à faire pour occuper sa matinée jusqu'à ce que Shun arrive, hein. Il pourrait peut-être appeler Shura, voir s'il est possible qu'ils passent pour prendre les photos qu'il a promises à Io. Et comme ça, ils iront tous ensemble à l'hosto cet après-midi… Mais clairement que ça a l'air pilepoil comme programme ! Il fait valser le drap qui ne le recouvrait qu'à moitié, se lève et s'étire de tout son long en baillant. Café. Pieds nus, le cheveu hirsute et le caleçon froissé, il débarque dans le salon. Café donc. Ouais mais non. Musique avant. Bah oui. Forcément. Il oblique donc en direction de son PC qu'il allume. Ce qu'il y a de bien c'est que le matin, le PC est comme lui, il marche au ralenti… Les lignes qui défilent vite pour laisser place à cette image fixe et cette petite barre de défilement colorée qui ne correspond à rien… Et quand l'écran du bureau arrive enfin, ça veut pas dire que tout est prêt, oulah non. C'est un peu comme un type qui s'habille pour aller bosser le matin. Bon, un type normal, hein, pas un Gabriel, évidemment. Mais clairement, c'est pas parce qu'un type est habillé qu'il est réveillé. Surtout le matin. C'est comme un type qui vous dit « oui, oui » au téléphone. Ça veut pas dire qu'il vous écoute. C'est comme votre meilleur ami qui jure ses grands dieux, avec toute la sincérité du monde, qu'il en a plus rien à foutre du mec sur lequel il a psychoté grave durant six mois. Y a aucune garantie que ce soit vraiment le cas... Mais c'est un autre sujet… Qu'il peut mettre en attente durant encore deux semaines.
Alors… ? Sur quoi va-t-on se réveiller ce matin ? Oh oui, tiens… Idée. Muse. Showbizz. Carrément. Hop c'est décidé. Il lance la playlist et la lecture aléatoire sur tout l'album et se redresse avec un petit air satisfait, avant de se rendre dans la cuisine. Le son n'est pas trop fort. La musique a un côté doux et en même temps profond. C'est ce qu'il lui faut pour bien se réveiller. Minute. Est-ce qu'il a bien vu ce qu'il croit qu'il vient de voir ? Pas sûr. Il est encore franchement dans le pâté. Quelques pas en arrière et mouvement complet du corps pour se mettre en face de l'entrée. Observation. Et constatation. Aussi embrumé que soit son cerveau, ses yeux sont, eux, visiblement parfaitement réveillés. Le jeu de mot involontaire le ferait sûrement mourir de rire, dans un moment de contentement dédié à sa gloire personnelle, si cette révélation ne lui laissait présager le pire. En effet, devant lui, il peut contempler à loisir le léger par-dessus que Gabriel revêt pour aller à travailler… de même que ses chaussures, ce qui écarte d'amblée l'éventualité que Gab soit parti à Sanctuary habillé simplement de son costume. Si le manteau et les chaussures sont encore là, c'est que Gab est encore là. Et si Gab est encore là, et pourtant visiblement pas dans le salon à cette heure selon lui avancée, c'est qu'il y a un problème. Et s'il y a un problème…
Sans perdre une seconde de plus, il gravit rapidement les marches de l'escalier de bois. En quelques enjambées, il se retrouve au premier et se met à appeler Gabriel, tout en toquant à sa porte. Doucement. Si ça se trouve, Gab est juste en train de dormir. Il est fatigué ces derniers temps… Très. Trop. Mais il refuse obstinément de s'arrêter ne serait-ce qu'une heure. Milo n'a même pas réussi à le convaincre de le laisser tenter un massage intégral dans l'espoir qu'il se détende. Tout ce qu'il a pu obtenir c'est qu'il aille à son Institut, samedi. Il a fallu qu'il use d'arguments débiles pour que Gab finisse par comprendre que ce ne sera pas du tout une perte de temps. Y a des moments, son ami est une vraie tête de mule… Bref. Toujours est-il que si Gab est en train de dormir, il n'a pas vraiment envie de le réveiller… Mais en même temps… Gab qui dort au lieu d'aller bosser… Non, c'est vraiment trop bizarre. Il ouvre la porte.
La chambre de Gabriel baigne dans une douce lumière blanche. Le lit est vide et les draps sont défaits… et il y a le bruit de la douche. Il appelle. Encore. Et il n'obtient toujours pas de réponse. Il se rue dans la salle de bain et fait coulisser d'un geste brusque la porte de la douche. Tant pis s'il se fait engueuler. C'est pas sa faute. Il n'y est pour rien. Gab n'avait qu'à lui répondre, ça lui aurait évité…
La première sensation qu'il éprouve, c'est le froid. Un vrai froid. Comme un brouillard trop frais qui vous saute au visage. Et la seconde…
– Gab… !
Prostré contre le carrelage des parois et du sol, l'eau tombant sur lui, Gabriel relève des yeux excessivement las vers l'intrus. Ses cheveux trempés lui collent au visage. Ses lèvres bleuies tremblent en silence, légèrement entrouvertes, seul moyen pour qu'il ne claque pas des dents… Sans réfléchir plus avant, Milo se précipite pour le prendre dans ses bras et le serre contre lui.
– Putain, Gab… Mais t'es gelé… !
En même temps, il comprend pourquoi en sentant la température de ce qui est en train de frapper contre son dos-là… Il se retourne et va pour couper l'eau froide, mais il s'arrête. Il tourne le thermostat pour mettre de l'eau chaude. C'est mieux. C'est ce qu'il faut. Et il en rajoutera au fur et à mesure. Pas jusqu'à ce que ça devienne bouillant, non, faut pas pousser, mais au moins jusqu'à une température décente quoi. Au moins jusqu'à ce que Gab, entre ses bras, arrête de grelotter. Après, quand il aura retrouvé une température convenable, il le sortira de là et il le frictionnera. Pas avant. Il se doute bien, hein, que son ami n'est pas dans un état d'hypothermie grave… Mais c'est pas une raison pour faire n'importe quoi et ne pas suivre les procédures de secours. Alors il s'installe à son tour et attire Gabriel contre lui. Gabriel qui est toujours roulé en boule.
– Ça va aller, ça va aller…, murmure le DJ en dégageant les cheveux d'eau de devant le visage de l'homme entre ses bras.
Ce mantra rituel, il est autant pour lui que pour Gab, là, il le sait parfaitement. Parce qu'il est inquiet. Ils sont nus, au détail près de son caleçon trempé, l'un contre l'autre, et Gabriel ne réagit pas. Il ne dit rien. Il a trop froid pour protester contre cette proximité physique, contre cette irruption dans son intimité. Merde. Merde. Merde ! Il savait que Gab n'allait pas très bien, il savait qu'il était fatigué… mais… merde ! Merde… Kanon le lui a confié. Saga le lui a confié. Il n'a pas su le protéger... Bon, clairement, c'est pas le moment de penser à ça. Et puis de toute façon, ça sert à rien. Ce qui est fait est fait, hein. Mais il s'en veut. Il ne voulait pas contrarier Gab, il ne voulait pas le brusquer… Il a tenu sa promesse d'être sage, de se tenir à l'écart… de le soutenir et de se taire plutôt que de suivre son instinct qui lui criait qu'il devait le forcer à s'arrêter de bosser comme un dingue. Ils ont bien eu des discussions à ce sujet, hein, bien sûr… Mais il a jamais trop insisté. Parce que Sanctuary, parce que Saga, parce que crise majeure, parce que les Judge, parce que… blablabla… Gab a toujours de très bonnes raisons. Débiles mais trop sensées pour qu'il en démorde. Donc Milo a pas insisté. Pour pas rajouter au stress. Pour lui montrer que lui aussi, il peut être raisonnable… Pour lui montrer qu'il pouvait lui faire confiance… Il a juste négocié un peu pour l'Institut, samedi prochain… Il s'est bridé. Résultat ? Résultat, Gab va pas bien. Pas bien du tout. Merde.
Milo ferme les yeux et se laisse aller contre le carrelage derrière lui. Il berce son ami tandis que l'eau coule et ruisselle le long de leur corps. Régulièrement, il lève un bras et trifouille à l'aveuglette pour augmenter la température. Et petit à petit, Gabriel se réchauffe. Petit à petit, blotti contre le torse de Milo, entre ses jambes repliées, entre ses bras qui n'ont rien de possessifs, qui sont juste… protecteurs, sa peau perd son aspect violacé pour recouvrer sa blancheur coutumière.
– Qu'est-ce qu'il s'est passé ? lui demande doucement le DJ. Tu t'es endormi ?
– Peut-être… Probablement… Je ne sais pas…
Enfin, une réponse. Enfin, une réaction. Enfin. Même si cette réponse n'a rien de rassurant, en elle-même. Parce que le Gab qu'il connait n'est pas du genre à douter sur des faits. Parce que le Gab qu'il connait aurait répondu oui ou non. Simple. Concis. Efficace. Alors que là… même sa voix témoigne de son extrême fatigue. Milo a presque l'impression qu'il pourrait s'endormir, là. Il est persuadé, au plus profond de lui, que Gab s'est assoupi dans sa douche. Et longtemps apparemment, s'il en juge par l'état dans lequel il l'a trouvé.
– Qu'est-ce qu'il s'est passé ? demande-t-il à nouveau.
– C'est… à cause de cette fille… en rouge…
– Hein ? Quelle fille ? De quoi tu parles ?
– La fille… de ton histoire… avec sa robe rouge…
Milo fronce les sourcils. La fille de son histoire… ? Elle a jamais eu de robe rouge. Il le sait parce que c'est pas du tout dans cette couleur qu'il l'imagine lui-même. Mais c'est pas le moment de s'attacher à ce genre de détail.
– Et c'est quoi le problème avec elle ?
Une grande respiration et Gabriel détend ses jambes, au ralenti, à contrecœur, révélant… son problème que la chaleur a de nouveau réveillé. Durant quelques secondes, Milo reste interdit. Puis il comprend.
– L'eau froide…, commence-t-il.
– Oui… Mais là… je ne crois pas que… Milo… Fais-le, s'il-te-plait, murmure douloureusement le bras droit de Saga, à moitié conscient. Je ne… Je ne peux pas rester comme ça et…
– Chut… Viens-là…
Lentement, le DJ fait pivoter son compagnon pour l'amener à se retrouver de trois-quarts face à lui. Il l'invite à laisser reposer sa tête contre son épaule. Il étend une jambe et fait passer celles de Gab par-dessus, pour se faciliter l'accès à ce corps qui se raidit légèrement. Une légère résistance mais Gabriel ne proteste pas davantage. Parce qu'il sait, malgré sa fatigue, malgré le fait qu'il somnole, qu'il a besoin d'aide, en cet instant, pour résoudre une situation qu'il ne contrôle plus. Qu'il n'est plus capable de contrôler. Gab est quelqu'un d'intelligent. Ça n'a pas que des avantages mais ça n'a pas non plus que des inconvénients.
– Je suis là, Gab. Je suis là… Je vais m'en occuper. Tout va bien… Tout va bien…
Les mains de Milo glissent sur les bras, les flancs et le ventre blancs. La peau de Gabriel est douce sous ses doigts. Comme sous ses lèvres qui déposent de légers baisers sur le front de l'homme qui a fermé les yeux et s'abandonne à ses caresses. Milo n'est pas idiot. Il sait qu'en d'autres circonstances, que si Gab était dans son état normal, il préfèrerait sans doute qu'il fasse ça vite. Juste pour le soulager. Juste pour qu'il puisse considérer le problème comme résolu, tant qu'il ne se représentera pas. Mais si Gab était dans son état normal, il ne banderait pas à cause d'une fille vaguement évoquée il y a un mois. Mais si Gab était dans son état normal, il ne se serait pas retrouvé sous un jet d'eau glacée pour soulager une érection matinale, il ne se serait pas endormi… et ce pendant suffisamment longtemps pour risquer une légère hypothermie. Si Gab était dans son état normal, ils ne seraient pas dans cette douche. Si Gab était dans son état normal… il ne pousserait pas cette légère plainte lorsque la main de Milo passe sur l'intérieur de l'une de ses cuisses. Ce n'est peut-être pas très bien de profiter de sa faiblesse, de profiter de son épuisement qui embrume son esprit et l'empêche d'avoir le contrôle de ses réactions. D'être lui-même. Ce n'est pas bien, non. Mais c'est peut-être sa seule chance de réparer Gabriel. De lui prouver… qu'il peut ressentir des choses lorsqu'il fait tomber ses défenses et accepte de lâcher prise. Des choses extrêmement agréables. Il réaffirme son étreinte autour de la taille de son hôte et l'attire encore davantage contre lui.
Gabriel a les yeux fermés. Il sent à peine les mains de Milo sur lui. Les mains de Milo qui parcourent son corps. Qui ne s'intéressent pas du tout à son érection. Il pourrait lui en vouloir. Il devrait. Mais il n'en a pas la force. Il n'a même pas la force d'y penser, en fait. Bercé par la pluie qui tombe sur lui, la tête reposant contre une épaule confortable, il vole au-dessus de Paris, au cœur d'un orage. Un orage d'été. Avec ses gouttes d'eau énormes et tièdes… que vous avez espérées longtemps avant qu'elles n'apparaissent. Vous avez prié pratiquement pour qu'elles viennent rafraichir une journée saturée de chaleur. Rendue moite par votre propre transpiration. Et lorsqu'enfin les nuages noirs s'accumulent dans le ciel… et que l'eau tombe en trombes drues, elle ne vous apporte aucun soulagement.
Il le sait depuis longtemps. Il n'y a pas grand-chose à attendre de l'extérieur. Vous ne pouvez compter que sur vous-même. Vous êtes la seule personne sur qui… vous êtes en droit de vous appuyer, au final. Les autres… Ils ont déjà eux-mêmes à gérer. Et les autres autres. Ils n'auront pas forcément le temps, toujours, de répondre à vos appels. À vos envies. À vos besoins. Ce n'est pas une critique. C'est un simple fait. Une donnée objective. Alors… Alors il est plus simple de ne pas appeler. Pour ne pas être déçu par l'absence de réponse. De ne pas avoir d'envies. Pour ne pas être frustré. De ne pas avoir de besoins. Pour ne pas créer de manque. Il est plus simple d'observer le monde. Pour l'analyser. Pour éviter les appels, les envies et les besoins des autres qui risqueraient d'aviver les vôtres. On a déjà tant à faire avec soi-même. Pour se contrôler. Pour… rester dans les limites au sein desquelles il est facile de se suffire à soi-même.
Bien sûr, il y a des exceptions. Parfois, il y a des miracles.
Il y a une grande étendue d'eau au-dessous de lui. Un lac. Un océan sur lequel la pluie s'abat à torrents. Il y a une rive. C'est impressionnant, ces arbres, ces arbustes, ces grandes feuilles qui se mêlent et s'entrecroisent, dans un capharnaüm verdoyant… Cela ressemble à la jungle. Il s'enfonce plus profondément. La pluie tombe toujours sur lui. Il est trempé jusqu'aux os. Et il a chaud. Il pousse la feuille d'une énorme fougère qui le fait pénétrer dans un cocon de verdure. Et, étendue sur l'herbe grasse, une silhouette rouge… Elle est pieds nus. Ses bras sont écartés et ses doigts s'enfoncent entre les brins du tapis sur lequel elle repose… Ses cheveux longs sont étalés autour de son visage aux yeux clos. Et elle savoure l'eau qui tombe sur elle, à travers le feuillage. Elle sourit. À travers les branches, on voit le ciel. On voit les nuages noirs qui semblent si proches. Et dangereux… Dangereux, oui… Violents. Mais si… troublants, aussi. Si puissants. Si… évidents. Il voit le rouge commencer à envahir son champ de vision… Le rouge fait disparaître les arbres, les branches, le feuillage… Il fait disparaître le vert. Il n'y a plus que les nuages et le rouge. Et la pluie qui tombe sur son visage. Il la sent marteler sa peau. Il la sent sur ses lèvres qu'il entrouvre pour… respirer plus profondément… Sous lui, derrière lui, il sent toujours la caresse de l'herbe. Autour de lui, il y a toujours le rouge… et la pluie qui tombe… et les nuages sombres. La couleur du plomb. Du plomb qui se met à fondre. Le rouge… est en train de les infiltrer. Les ténèbres reculent et se parent de teintes plus chaudes. D'orange et d'ocre. Le rouge… est en train de l'emporter… Le rouge… Le rouge… Un éclair déchire le ciel et le transperce, lui. Il pousse un hurlement qui se mêle au tonnerre. Puis un autre. Et un autre et…
Au-dessus de lui, les nuages s'écartent et le ciel devient bleu. La pluie s'arrête. Et c'est maintenant le soleil, un doux soleil, qui le réchauffe au moyen des caresses de ses tendres rayons.
– Encore…
Un souffle. Un murmure. Une prière qu'il prononce au sortir de son rêve.
– Encore, Milo…
– D'accord, murmure celui-ci. Mais pas ici…
Il se dégage doucement. Gabriel, alangui et l'esprit embrumé, ouvre enfin les yeux pour le voir se lever. Son caleçon trempé cache mal un début d'érection. Essaie-t-il seulement de le cacher, du reste ? Il est probable que non. Et de toute façon, ce qu'il voit dans les yeux et le sourire de Milo, ce qui ressort de toute son attitude… Gabriel ne se sent pas agressé. Milo n'a pas la moindre volonté de le contrôler ou de le posséder… ou de lui imposer quoique ce soit. Cela ne ressemble pas au désir que certains ont pu exprimer à son encontre. Et ça ne ressemble pas non plus au mélange de tendresse et de culpabilité, d'inquiétude qui emplissait le regard de Saga… Saga.
– Non, on ne peut pas, décide Gabriel en tentant de se remettre sur ses jambes.
Ce n'est guère facile, il tremble. Son corps, encore trop faible, le trahit… Et il a encore sommeil. Il est si fatigué… À peine a-t-il le temps de le réaliser qu'il sent les bras de Milo venir l'entourer pour le soutenir.
– Bien sûr que si, on peut, fait celui-ci, en mettant en contact leurs deux corps.
C'est agréable, c'est indéniable, de sentir la peau de Milo contre la sienne. Très agréable. Si les contacts physiques ne l'ont jamais rebuté – ses psychiatres n'ont d'ailleurs jamais compris cette nuance, fondamentale, entre le fait de ne pas les apprécier, ce qui est son cas, et celui de les trouver désagréables, ce qui n'est pas son cas – c'est bien la première fois qu'il éprouve ce genre de sentiment. Il se sent bien, là, sa tête appuyée contre l'épaule du DJ. Il pourrait s'endormir entre ses bras, aussi étrange que l'idée puisse lui paraître en théorie. Aussi étrangère qu'elle soit à ce qu'il est habituellement. Mais il ne doit pas se laisser aller…
– Il faut que j'aille travailler. Je suis déjà en retard.
– Et si tu prenais ta matinée ? propose tout bas le DJ.
– Je ne peux pas…
– T'es épuisé. À quoi tu vas servir dans cet état, hein ? Et Saga sort aujourd'hui...
– Justement. Je ne serai pas au siège cet après-midi…
– Justement, oui… Tu veux que Saga s'inquiète quand il te verra ? Et puis… tu en as envie, non ?
Gabriel se laisse un peu plus aller entre les bras puissants et soupire. Oui, il en a envie. Il ne sait pas de quoi exactement mais une part de lui, au moins, a envie. Il n'a pas envie de Milo. Il ne désire pas Milo, non. Mais il veut retourner au milieu de ce rouge. Il veut à nouveau… ressentir ce qu'il a ressenti. Son corps le réclame. De plus en plus. Il veut à nouveau sentir la foudre. Il veut à nouveau… avoir un orgasme. Car c'est bien de cela dont il s'agit, il l'a compris même à travers les brumes qui s'accrochent à son esprit et l'empêche de réfléchir convenablement. Milo… a réussi. Là où Saga a échoué. Là où… tous les autres ont échoué. Pourquoi ? Comment ? Pourquoi lui ? Peut-être parce qu'il a compris… contrairement aux psychiatres. C'est peut-être là que réside le génie de Milo. Dans le fait d'avoir intégré parfaitement ce que Saga n'a pu qu'admettre. Mais pourquoi… aujourd'hui ? Pourquoi… ? Ces questions s'effacent alors que les doigts du DJ descendent dans son dos pour se caler sur ses reins.
– Il faut prévenir le siège, abdique le bras droit de Saga dans un souffle.
– T'inquiète pas. Je m'occupe de tout.
Milo ouvre la porte de la douche, récupère un drap de bain dont il entoure Gabriel. Il essore ses propres cheveux et quitte son caleçon, prend la petite serviette à coté de la vasque, se sèche rapidement avant de la poser sur les cheveux de Gabriel. Pendant que celui-ci est occupé tordre sa longue chevelure, le DJ en profite pour le soulever de terre.
– J'ai dit que je m'occupais de tout, répète-t-il avant que son hôte ait pu élever la moindre protestation.
Gabriel le regarde et ferme les yeux. Il accepte. Il n'a pas la volonté de résister. L'aurait-il qu'il n'en aurait pas la force, il en est conscient. Alors à quoi bon ? À quoi bon lutter encore ? À quoi bon s'épuiser à combattre la réalité ? La réalité, c'est que Milo a réussi. S'il a l'air satisfait de sa victoire, il n'est pas triomphant. Pas plus qu'il n'a l'air… trop précautionneux lorsqu'il dépose Gabriel. Il se contente de sourire, tout simplement.
– Je reviens vite, fait-il en l'abandonnant entre les draps de soie et le coton éponge.
Et il sort de la chambre. Gabriel soupire. Qu'est-il en train de faire ? Il reconnait la victoire de Milo. Et sa propre… défaite ? Non. Il n'a pas le sentiment d'avoir perdu quoique ce soit. Mais il n'est pas très sûr de ce qu'il est susceptible de gagner.
Alors que Milo referme la porte, un sentiment d'intense bonheur envahit sa poitrine. Gab… Gab a ressenti du plaisir à ses caresses d'abord et aux attentions qui ont succédées, plus intimes et plus prononcées. Gab a crié quand il s'est libéré dans sa main. Un cri de plaisir. De jouissance. Et, après, Gab a dit « encore ». Gab… vient de comprendre qu'il peut ressentir des choses. Que sa frigidité n'a rien d'une fatalité. Et d'accepter d'explorer encore un peu…
Bon. Bon. Bon.
Tout n'est pas réglé pour autant. Les circonstances sont exceptionnelles. Ce qui s'est passé est exceptionnel. Il faut maintenant capitaliser sur cet événement, s'il l'on peut dire, et faire en sorte que Gabriel n'aille pas associer plaisir sexuel et épuisement physique extrême. Il ne faut pas qu'il voit ça comme une faiblesse. D'où l'intérêt de cette matinée. Le DJ compte bien la mettre à profit pour s'assurer qu'une telle chose n'arrivera pas. Et pour faire découvrir à Gabriel un maximum de sensations. Il tient à s'assurer que les premiers pas de son ami dans le monde de la sensualité et du plaisir physique seront… peut-être pas parfaits, mais aussi bien que possible. Il ne faudrait pas qu'une mauvaise première expérience vienne tout gâcher. Et comme il ne sait pas qui sera le prochain amant de Gab… mieux vaut qu'il s'en occupe lui-même. Il se sait être un bon amant. Un très bon coup. Meilleur que la plupart. C'est ce que lui ont dit ses amants, quel que soit leur sexe.
Il avise le téléphone. La petite lumière pour indiquer qu'il y a des messages clignote frénétiquement. Gab devait être sacrément haut, sous la douche, pour ne pas avoir entendu les sonneries… Il prend le combiné et réalise qu'il n'a pas la moindre idée du numéro qu'il doit composer. Pas grave. Il le repose et descend l'escalier, file dans sa chambre, pour récupérer son portable dans lequel est enregistré le dit numéro. Il l'y a mis après l'hospitalisation de Kanon, pour arranger les moments où il devait passer prendre son ami en voiture. Ou plutôt le prévenir qu'il allait être en retard.
Il pianote sur les touches et cale l'objet contre son oreille tandis qu'il commence à fouiller dans ses affaires.
– Ouais, Marine ? Salut, c'est Milo… Ouais, c'est justement pour ça que je t'appelle… Non, non, il va bien. Enfin, il est crevé donc il va rester au lit ce matin. Ouais t'inquiète… Voilà, c'est ça… Donc tu rassures tout le monde, je m'occupe de veiller sur lui… Clairement… On fait comme ça. Bon je te laisse… Bisous. Bye.
Il raccroche. Ça, c'est fait. Deuxième séquence de pianotage. Il laisse un message sur le répondeur de Shun pour lui dire de ne pas venir ce matin, tout en continuant ses recherches… Ah ! Enfin ! Il laisse tomber son portable sur son lit et récupère la boite de préservatifs et le gel lubrifiant avant de remonter dans la chambre.
Gab est allongé sur le côté, la tête sur son oreiller qu'il a recouvert de la plus petite des serviettes. Milo pose ses affaires sur la table de chevet et vient s'étendre à côté de lui. Il ne sait pas exactement ce qu'il y a dans les orbes arctiques qui le fixent. Ils sont toujours fatigués, bien sûr, mais… il y a autre chose. Peut-être un peu de peur… ou d'anxiété. Pas tout à fait. Gab n'est pas prostré. Son corps est détendu. Mais son cerveau semble tourner… peut-être pas à plein régime, mais il doit se poser des questions, évidemment. À propos de ce qui est arrivé. À propos de ce qui va se passer maintenant. Gab n'est pas vierge mais ça va quand même ressembler à une première fois pour lui. Enfin peut-être. Peut-être parce qu'ils ne sont plus dans la douche. Parce qu'il est un peu plus réveillé. Parce qu'il est un peu plus en état de contrôler son corps. Alors peut-être… Peut-être que ce sera comme pour les fois d'avant. Peut-être qu'il ne ressentira rien. Peut-être que la douche ne sera jamais qu'une anomalie. Une singularité. Peut-être… Ou peut-être qu'il ressentira quelque chose. Peut-être… Il n'en sait rien. Et Gabriel n'aime pas ne pas savoir. Et il aime encore moins ne pas savoir comment il réagira. Comment il devra réagir. Milo le sait bien.
Du revers de la main, il frôle le bras blanc qui repose entre leurs deux corps. Doucement. Il voit les yeux aigue-marine se clore. Le visage de Gabriel se détend tandis qu'il continue sa caresse et les lèvres s'entrouvrent pour exhaler un soupir. Milo sourit. Il y a du plaisir qui s'échappe de cette bouche. Mais avant tout du soulagement. Gabriel apprécie ce contact. Gabriel a la preuve qu'il ressent toujours quelque chose. L'une de ses peurs n'a plus de raison de d'être. La main de Milo quitte son bras pour s'aventurer sur ses côtes.
Gabriel est très beau ainsi. Vraiment. Milo descend jusque sur sa hanche puis remonte le long de son flanc. Petit à petit, la caresse se fait plus nette. De légère, elle devient plus ferme. Plus assurée. Petit à petit, elle se risque à explorer de nouveaux territoires. Un ventre plat. Le haut d'une cuisse. Il ne faut pas aller trop vite. Ils ne sont pas si pressés. Ils ont le temps. Ils ont tout le temps nécessaire pour que Gab fasse connaissance avec chaque partie de son corps. Re-connaissance. Qu'il expérimente. Qu'il ressente. Qu'il apprenne. Qu'il comprenne. Gabriel finit par basculer sur le dos, offrant davantage de son être aux explorations en cours. La main de Milo remonte doucement vers son torse et passe sur sa poitrine… Elle frôle un téton. Un frisson parcourt Gabriel. Mais la main ne s'arrête pas. Elle continue son lent chemin jusqu'à son épaule, sa clavicule, son cou… pour redescendre à nouveau… et passer sur le côté auquel elle n'avait pas accès jusque là. Il entend le froissement des draps. Il sent le corps de Milo se rapprocher du sien. Il sent… un contact, sur son torse. Humide. Les lèvres de Milo. Qui embrassent sa peau tandis que les caresses se poursuivent. C'est… agréable… Non… c'est mieux que ça. C'est… Il sent son cœur s'accélérer. Il sent l'air lui manquer. Il ouvre la bouche pour haleter, tandis qu'une sorte de fièvre embrume ses pensées. Le rouge, à nouveau. La chaleur. Il gémit.
Sous ses doigts, Milo sent le corps répondre à ses cajoleries. Et à ses baisers. Sa main descend et frôle le sexe tendu. Une plainte de plaisir résonne à ses oreilles. Alors il commence à le caresser tandis que sa langue agace un téton. Il entame une lente descente le long de la peau neigeuse qui déclenche d'autres soupirs, d'autres gémissements. Il se redresse un instant, récupère ce dont il aura besoin sur la table de chevet et va s'installer entre les cuisses qui se sont spontanément écartées. Il embrasse le membre dressé tandis que ses mains parcourent l'intérieur des cuisses… D'après ce qu'il sait, Gabriel a toujours été passif avec Saga. Autant commencer par quelque chose qui ne lui est pas totalement inconnu. Il enduit ses doigts de lubrifiant puis, attentif à la moindre réaction, il les glisse entre les fesses de Gabriel, pour venir caresser son intimité.
Gabriel a replié les jambes pour faciliter l'accès aux doigts de Milo qui commencent à s'aventurer en lui. Ce que c'est… Il gémit encore davantage, à mesure qu'ils le pénètrent. Il n'a pas mal. Il se sent incroyablement détendu… et en même temps, des spasmes traversent son corps au gré des mouvements de va-et-vient, qu'ils proviennent de ces intrusions au plus profond de lui ou de cet étau humide qui entoure son sexe. Il se sent partir. Il ne fait plus qu'un avec la brume sanglante qui a pris possession de son esprit et de ses sens. Elle se retire un instant. Il ouvre les yeux. Et il voit Milo. Milo qui soulève ses cuisses. Milo qui se présente à lui… Milo qui s'enfonce en lui. Lentement. Milo qui l'investit. Précautionneusement. Milo… Il perd pied, totalement, pris dans les arcs électriques qu'échangent des nuages en fusion.
Lorsqu'il retrouve le chemin de la réalité, c'est pour constater que le DJ se tient, à quatre pattes, au-dessus de lui.
– Il te reste encore des forces ? demande-t-il doucement.
Sans chercher à comprendre réellement le pourquoi d'une telle question, Gabriel fait rapidement le tour de sa situation physique. Une sensation de bien-être. Sa fatigue est toujours là, en arrière-plan, certes, mais elle n'a plus rien à voir avec l'épuisement nerveux qu'il a pu ressentir ces dernières semaines. De là à déduire qu'au-delà du stress dû à son travail, la cause probable de son état était une sorte de lutte que menait son esprit pour nier des pulsions sexuelles qu'il ignorait posséder… il n'y a qu'un pas qu'il franchira très certainement lorsqu'il prendra le temps d'analyser ce qui est arrivé ce matin. Il hoche la tête en signe d'assentiment.
– Parfait…, rétorque aussitôt Milo, apparemment soulagé. Et maintenant… deuxième question. Tu as déjà été… actif ?
Il a hésité à la poser. Mais il semble très sérieux.
– Je te demande pardon ?
– T'as déjà été actif ? répète le DJ. Sexuellement, je veux dire… Tu as déjà tenu le rôle du… dominant ?
Il ne semble pas aimer ce mot. Encore moins que celui d'actif. Mais ce n'est pas l'important. L'important c'est que Gabriel a saisi le sens de la question.
– Non, répond-il après quelques instants de réflexion.
C'est un fait. Il a toujours été cantonné à la position du passif, sans que cela ne le dérange d'ailleurs. Il aurait probablement trouvé particulièrement troublant d'être dans la situation inverse, alors qu'il n'éprouvait pas de désir. C'est du moins la sensation qu'il a en cet instant.
– Ça te dirait d'essayer ? propose le DJ.
– Plait-il…?
– Ça te dirait de… venir en moi ? Je veux pas te forcer… C'est juste que…
Milo se penche vers lui pour enfouir son visage dans son cou et s'appuyer contre son torse.
– J'ai envie de te faire découvrir ce que ça fait… de prendre au lieu d'être pris, susurre le DJ au creux de son oreille. Les sensations sont très différentes, tu sais… et… je voudrais que tu puisses… comparer. Pour que tu puisses choisir… ce que tu préfères. En fonction de la situation… et de la personne en face de toi. Je veux juste te montrer, Gab. Dis oui, s'il-te-plait… Pour me faire plaisir.
Il dégage son bras droit qu'il fait à nouveau glisser sur la peau blanche, passer entre ses propres jambes, pour que sa main vienne cajoler le bas-ventre de l'homme sous lui. Gabriel réagit immédiatement. Un frisson parcourt son corps.
– Plaisir… ? Tu n'as pas été… satisfait ?
Il a pourtant toujours satisfait Saga. Et ses deux autres amants ne se sont pas plaints. Enfin, si. L'un d'entre eux. Mais pas de l'aspect physique. Et après ces années à être l'amant intermittent de son meilleur ami, il a tout de même gagné en expérience… Maintenant, il doit également considérer que ce qui est arrivé était sans rapport ou presque avec ses pratiques passées. Il est donc possible…
– Si… bien sûr que si…, chuchote la voix de Milo. Et si tu acceptes tu sauras ce que j'ai pu ressentir en étant en toi…
Gabriel marque un temps avant de répondre. Il réfléchit. Il n'est plus frigide, c'est un fait acquis, même s'il ne comprend pas encore comment une telle chose est possible. Ce qu'il sait c'est que Milo est le responsable de cette nouvelle donne. Et que le DJ est bien plus expérimenté que lui dans ce domaine qu'il ne connait pas. Il connait la réputation de Milo. Et il a eu la preuve qu'il est un excellent professeur. Si l'on prend en compte tous ces éléments…
– Montre-moi.
À peine a-t-il prononcé ces mots qu'il sent le doux sourire de Milo dans son cou. Il sent la main se raffermir autour de son sexe... qui est à nouveau parfaitement réveillé. Après quelques minutes, apparemment enchanté par la tournure des événements, Milo récupère le lubrifiant. Instantanément, Gabriel comprend ce qu'il se passe. Il lui attrape la main. Le DJ le regarde, intrigué.
– Non, fait Gabriel d'une voix ferme. Ça… je m'en occupe.
– Tu…
– Souhaites-tu réellement que je sois actif, oui ou non ?
Le visage de Milo se pare d'un grand sourire. Bien sûr que oui. Bien sûr que c'est ce dont il a envie. Il roule sur le côté, invitant du regard Gabriel à faire ce qu'il veut de lui. Celui-ci se redresse. Et fait à nouveau rouler Milo. Allongé sur le ventre, le DJ jette un coup d'œil par-dessus son épaule et constate que Gabriel teste la texture du gel entre ses doigts et dépose un préservatif à portée de main. Ils échangent un regard, l'espace d'un instant, puis Gabriel se met à caresser les fesses fermes et musclées du DJ. Qui n'a pas la moindre réaction de défense. Pas le moindre sursaut. Gabriel remonte doucement vers le sacrum, passe sur les reins puis revient vers l'intérieur des cuisses avant de remonter pour dévoiler l'intimité de Milo autour de laquelle glissent ses pouces. Et il recommence son parcours. Encore. Encore. Jusqu'à ce que Milo écarte largement les jambes. Cette vision, couplée aux soupirs lascifs, et aux légers mouvements de bassin du DJ qui s'accordent au massage, provoque une bouffée de chaleur chez Gabriel. Du… désir ? Probablement. Il jette un œil au tube de lubrifiant mais plutôt que de l'utiliser, il porte ses doigts à sa bouche avant de s'atteler à la préparation de Milo. Comme il s'est lui-même préparé de nombreuses fois. Des gémissements rauques lui parviennent. C'est agréable… très agréable. C'est encore mieux que ça… Il se penche et embrasse la peau hâlée de Milo qui semblait l'y inviter. Il embrasse ses fesses, ses cuisses. Il passe sa langue sur la ligne imaginaire qui les sépare, tandis que ses doigts continuent leur travail et que les reins de Milo se frottent davantage contre ses draps de soie. Gabriel se retire, attrape le préservatif dont il déchire l'enveloppe d'un geste rapide, le met en place sur son érection palpitante et se présente devant Milo.
– Attends…
Gabriel s'arrête. Le DJ replie ses jambes sous lui et soulève son bassin.
– Ce sera… mieux comme ça… Plus facile… pour toi… de bouger, souffle celui-ci en se redressant sur ses avant-bras.
Certes. À genoux, Gabriel se présente à nouveau. Il glisse en Milo sans la moindre difficulté. Ce corps s'ouvre devant lui, sans la moindre résistance, tout en l'entourant complètement. C'est agréable, cette pression autour de lui. Non… c'est encore meilleur… Il pose ses mains sur les hanches relevées, pour y prendre appui. Pour que son esprit n'ait plus à s'occuper que des sensations qu'il découvre. Sous lui, Milo attend patiemment. Il a dû comprendre, très certainement, qu'il a besoin de temps. Pour apprendre. Pour comprendre. Pour se familiariser. Pour savourer. Puis Gabriel initie un mouvement. Léger. Une tentative. Le plaisir l'envahit. Il gémit. Il agrippe plus fermement Milo et commence à se mouvoir, lentement. Il veut ressentir, avec précision, tout ce qui lui arrive. Il veut saisir chaque instant. Il veut découvrir… et à mesure qu'il découvre, qu'il est entraîné plus profondément dans un monde nouveau, le rythme s'accélère.
Le rouge l'a envahi à nouveau. Il n'est plus que fièvre frénétique. C'est extrêmement agréable. Non… c'est encore meilleur… Bien meilleur… Et pour que tout soit encore meilleur, il faudrait… Il voudrait… Oui… Oui, c'est ce qu'il veut. C'est ce dont il a envie. C'est ce qu'il désire. Vraiment.
Il se retire, retourne Milo d'un geste rapide et dirigiste. Légèrement étonné et le souffle court, le DJ le voit se pencher et prendre un nouveau préservatif, en déchirer l'enveloppe et le couler autour de son sexe. Et quelques secondes plus tard, à peine, Gabriel vient s'empaler sur lui en poussant un long gémissement de satisfaction. Il reste ainsi quelques instants avant de se mettre en mouvement autour de cette verge qui le pénètre… qui s'enfonce au plus profond de lui… Voilà. C'est exactement ça. C'est exactement ce qu'il désirait… C'est… Il sent Milo qui se redresse. Il sent ses bras venir l'enserrer, ses mains se perdre dans son dos, pour s'accrocher à ses épaules. Il baisse les yeux et voit Milo qui le regarde, le visage sérieux, serein, et les lèvres entrouvertes. Gabriel se penche et vient les recouvrir des siennes. Leurs langues se rencontrent. Le baiser est à la fois tendre et voluptueux. Et quelques secondes plus tard, cédant à la pression du corps au-dessus de lui, Milo se retrouve à nouveau allongé tandis que Gab continue d'onduler. Leurs bouches ne se sont pas quittées.
C'est extrêmement agréable… Non… C'est encore meilleur que ça… C'est… bon. Infiniment bon. Et la foudre qui le fauche à nouveau… C'est encore meilleur.
Un long moment plus tard, Gabriel est allongé aux côtés de Milo. Il regarde le plafond au-dessus de lui. Et le DJ le regarde, lui.
– Milo ?
– Oui ?
– C'est quoi l'amour ?
Devant le silence qui suit sa question, Gabriel tourne la tête vers le DJ.
– J'ai bien peur de pas pouvoir t'aider sur ce coup, finit par déclarer ce dernier.
– Pourquoi ?
– Je sais pas ce que c'est. Enfin… pas celui auquel tu penses. J'ai jamais été amoureux de personne.
– Pas même de Kanon ?
– Non.
– Tu es sûr ?
– Plutôt, oui. Qu'est-ce qui te fait penser que je suis amoureux de lui ? ou que je l'ai été ?
– Tu donnes l'impression de vouloir le garder pour toi, je t'en ai déjà fait la remarque. Et d'être… jaloux de Rhadamanthe.
– Je suis pas jaloux de cette ordure, dément aussitôt Milo.
Il soupire et se laisse aller en arrière. Maintenant, ils sont deux à être allongés. À regarder le plafond.
– Le jour où ça s'est mal passé entre eux, enfin le premier vu que ça s'est pas vraiment bien passé à chaque fois qu'ils se sont revus depuis, Kanon est rentré à la maison, complètement effondré. Il était vraiment dans un sale état. Sérieux. Je me suis occupé de lui. Et quand il s'est calmé, la première chose qu'il m'a dite… c'est qu'il voulait de la dope. À cause de cet enfoiré… À cause de cet enfoiré, il a eu envie de retomber dans cette merde. Et j'ai réalisé à ce moment là… que… j'ai failli le perdre. S'il avait rencontré un dealer sur le chemin du retour, putain… Je veux même pas y penser. Et le pire, c'est que je me serais pas inquiété. J'aurais pensé qu'il était avec lui. J'aurais rien fait. J'aurais pas bougé. Je serais pas allé le chercher. J'aurais passé la soirée à me foutre de sa gueule dans son dos, parce qu'il était qu'une midinette qui a oublié de m'appeler pour me prévenir que tout se passait bien. Kanon aurait pu mourir d'une overdose ce soir-là. Et moi, j'aurais rien fait.
– Saga aurait pu mourir aussi. Et j'aurais été tout aussi incapable de l'en empêcher, réalise Gabriel.
– Ouais… Et c'est pas pour ça que t'es jaloux de sa maladie, si ?
Gabriel ne prend même pas la peine de répondre.
– Et t'es amoureux de Saga ?
– Je ne crois pas. Non, confirme-t-il après quelques instants de plus. Je l'aime. Mais je ne suis pas amoureux de lui.
Saga est avec Ayoros. Il n'en conçoit pas la moindre peine, la moindre tristesse. La moindre jalousie. Au contraire. Il ressent presque un soulagement. Son meilleur ami a enfin quelqu'un dans sa vie. Quelqu'un qui souhaite prendre soin de lui. Quelqu'un qui l'aime. Et qu'il aime. C'est une source… de joie. Et de réconfort. Il réalise qu'il n'éprouve toujours pas le moindre désir pour Saga.
– Bah voilà, renchérit le DJ. Comme moi avec Kanon. Du coup, l'amour amoureux… j'en sais pas vraiment plus que toi à ce sujet. Je sais ce qu'on m'en a dit. Qu'on sait. Un jour, comme ça… on sait. Ça peut venir d'un coup, sans prévenir… ou alors c'est plus long, comme si… on avait besoin d'un temps d'adaptation pour bien prendre la mesure de tout ça. Et d'après ce que j'ai cru comprendre, ça n'a pas grand-chose à voir avec ce qu'on vient de faire, tous les deux. C'était très bien, hein. J'ai trouvé ça super, sérieux, mais… l'amour, c'est pas ça. Ça, c'est le plaisir. C'est bien aussi, c'est sûr. C'est important comme tout, même dans un couple… Surtout dans un couple. L'amour, c'est aussi physique. Ça passe aussi par là. Mais pas que. C'est plus compliqué que ça. C'est ce que Shina m'a dit, en tout cas. Tu sais ce que tu devrais faire ? demande le DJ en tournant la tête vers Gab. Tu devrais demander à Saga. Entre toi et Ayo… il pourra peut-être t'expliquer.
– Peut-être, oui.
Il engagera peut-être une conversation à ce sujet avec son meilleur ami, effectivement. Mais probablement pas avant un moment. Pas avant qu'ils aient… conclu avec Ayoros.
– En tout cas, y a une chose dont je suis certain, décrète Milo. Non même deux, en fait. La première, c'est que tu trouveras quelqu'un qui t'apprendra ce que c'est, l'amour. Quelqu'un de bien. J'en suis sûr. T'as toutes les clés en main, maintenant. Et la seconde…
Il marque une pause. Il lui prend la main et la serre dans la sienne.
– Quoiqu'il arrive, Gab, tu pourras toujours compter sur moi. Quoiqu'il arrive, je serai toujours ton ami.
Gabriel ferme les yeux.
Il n'y a pas grand-chose à attendre de l'extérieur. Vous ne pouvez compter que sur vous-même. Vous êtes la seule personne sur qui vous êtes en droit de vous appuyer, au final. Bien sûr, il y a des exceptions. Parfois, il y a des miracles. Il y a Saga. Et maintenant… Maintenant, il y a Milo.
– Merci, murmure-t-il en étreignant la main du DJ en retour.
– De rien. Et maintenant dors un peu, fait Milo en se redressant. Il faut que tu te reposes. Je viendrai te réveiller à midi, histoire qu'on soit pas en retard à l'hosto, d'accord ?
– Entendu…
Et Gabriel se laisse sombrer. Dormir. Quelques heures. Se reposer. Enfin.
Paris – Hôpital Saint-François
C'est une belle journée. C'est ce que ce dit Milo en pénétrant, tout sourire, dans le hall de l'hôpital. Milo est heureux. Le soleil brille. Saga va bien et peut sortir comme prévu. Kanon se remet doucement. Le Scylla semble sur de bons rails et Shun travaille bien. Et Gab, qui marche à ses côté, apparemment détendu – sa sieste lui a fait beaucoup de bien, semble-t-il –, n'est plus frigide depuis ce matin. Que demander de plus ? Franchement… Non, vraiment, il est heureux. Alors il sourit aux gens. Il les regarde et il leur sourit, gentiment. Il sourit aux enfants, aux adultes. Il sourit aux femmes et aux hommes. Il sourit à cette vieille dame avec son manteau complètement délirant en ce début de mois d'août. Il sourit à ce petit qui fait un caprice pour avoir un bonbon. Il sourit à cet homme aux longs cheveux verts qui le lui rend immédiatement, comme si le bonheur d'un autre lui réchauffait le cœur et lui donnait une raison véritable de se réjouir. Au côté des boucles vertes, une chevelure châtain cède place à un visage… Aussitôt, Milo se fige. Et Gabriel s'arrête pour hausser un sourcil devant le comportement de son ami.
– Que se passe-t-il ?
C'est un murmure qui lui répond. Et qui n'est pas même dirigé vers lui.
– Do… Dohko…
Gabriel jette un coup d'œil dans la direction vers laquelle Milo se dirige, comme aimanté, et part à sa suite, intrigué. Il le voit s'arrêter devant deux hommes. Devant l'un des deux, plus particulièrement.
– Do... Dohko ? balbutie le DJ.
– Bonjour gamin, répond l'homme en face de lui, le plus naturellement du monde. On n'a toujours pas appris à saluer les gens correctement ?
Alors Milo s'illumine. Certes, il était déjà lumineux mais en cet instant, il est réellement resplendissant et son sourire, éblouissant, lui mange la figure. Il hésite puis se décide brusquement. Il prend l'homme âgé d'une quarantaine d'années dans ses bras et le serre contre son cœur, aussi fort qu'il le peut.
– Dohko !
– Holà… Tout doux, murmure le châtain en passant une main dans les boucles marines.
– Pas moyen. Ça me fait trop plaisir de te revoir, désolé…, se justifie le DJ, sans bouger. Tu m'as manqué, tu sais.
– Dis pas de conneries. C'était plus pareil après que tu sois parti.
– C'est juste parce que tu étais trop habitué à ce que je te gueule dessus, rétorque le quadra du tac au tac.
– Ça doit être ça…, murmure le DJ en relâchant sa proie. Qu'est-ce que tu fais là ? Je te croyais à l'autre bout de la planète…
– On est en vacances en France et son frère est médecin ici, fait Dohko en indiquant d'un mouvement de tête l'homme aux cheveux verts, à côté de lui.
– Alors… c'est pour lui que tu m'as quitté ? demande le DJ avant même que l'autre quadragénaire ait eu le temps de réagir.
Aussitôt Gabriel voit celui-ci adresser un regard à la fois… inquiet et offusqué au visiblement fameux Dohko qui soupire.
– Qui veux-tu que ce soit d'autre ? Bien sûr que c'est lui. Shion, je te présente…
– Milo ! Un des gamins du centre… Ravi de vous rencontrer ! s'enthousiasme le DJ. Je me demandais franchement à quoi pouvait ressembler le type qui avait rendu accro notre éduc' préféré au point qu'il nous laisse tomber du jour au lendemain…
– Tu dis vraiment n'importe quoi, proteste aussitôt Dohko. Je vous ai prévenu le jour où j'ai posé ma dèm'. On a eu trois mois pour se dire au revoir. Et je ne t'ai pas laissé tomber : tu n'avais plus besoin de moi. Il me semble qu'on avait réussi à faire entrer ça dans ta petite tête, je me trompe ?
– Non… Mais je suis quand même ravi ! fait le DJ en tendant la main à Shion, main que celui-ci accepte aussitôt.
– Moi de même, répond celui-ci apparemment rassuré.
Probablement pas totalement. Mais Gabriel peut le comprendre : après tout, un séduisant jeune homme s'est pratiquement pendu au cou de son compagnon.
– Tu ne nous présentes pas ? demande alors Dohko en lui jetant un coup d'œil.
– Hein ? Ah euh, si bien sûr !
Milo se retourne vers Gabriel.
– Alors, ça, c'est Gab. C'est un ami chez qui je squatte en ce moment, à cause d'un dégât des eaux dans mon ancien appart'… Et Gab, bah… je te présente Dohko. Il était éducateur dans le centre où on m'a collé après la mort de ma mère. Je lui dois beaucoup… et pas uniquement parce qu'il m'a aidé à m'en sortir, hein.
– On ne va pas revenir là-dessus… Tu ne me dois rien, Milo, décrète Dohko.
– Tu déconnes ? Sans toi, je serais pas DJ !
– La musique faisait partie de ta vie bien avant que je ne m'en mêle.
– Ouais… mais qui m'a emmené au concert de Jeff Mills sous l'arche de la Défense ? Hein, qui ?
– Un con qui a voulu te soudoyer pour que tu le laisses partir sans faire de drame…
– Et qui voulait me faire plaisir pour mes seize ans, ajoute aussitôt Milo. Et qui m'a fait du coup un des plus beaux cadeaux de toute ma vie. Vous êtes pressés, là, ou pas, au fait ?
Le couple échange un rapide regard… et Shion hausse légèrement les épaules. Dohko se ré-intéresse exclusivement à Milo.
– Pas particulièrement, pourquoi ?
– Il y a quelqu'un que j'aimerais trop te présenter ! C'est mon meilleur…
– Non.
La voix de Gabriel. Calme et glacée. Impérative.
– De quoi, non ? fait Milo en se retournant vers lui.
– Oublie immédiatement l'idée que tu as en tête. C'est non. Et tu sais parfaitement pourquoi.
– Mais enfin… ! C'est Dohko… ! C'est le seul type que j'aurai envie de lui présenter dans toute ma vie !
– Milo. Réfléchis deux minutes, s'il-te-plait, et tu verras…
– Tonton Shion !
Les quatre hommes se retournent pour voir une tornade rousse sauter dans les bras de l'homme aux cheveux verts.
– Tu m'as manqué ! s'écrie le garçon.
– Killian, gronde doucement Shion. On s'est vu hier…
– Et ça empêche en quoi ?
– Dohko a vraiment une mauvaise influence sur toi…, fait l'adulte en reposant l'enfant au sol.
Enfant qui le regarde avec un grand sourire qu'il dédie au compagnon de son oncle avant de se retourner vers Milo et Gabriel. Surtout vers le DJ, pour être tout à fait honnête.
– Bonjour !
– Salut ! Mais… euh… vous… vous connaissez ?
– Bah oui ! répond Kiki en hochant vigoureusement la tête. C'est mon tonton ! C'est le frère de mon papa !
– Je pense qu'ils savent ce que signifie tonton, fait la voix de Mû derrière eux.
Le jeune interne arrive accompagné d'Angelo, de Shura et Mikael. Les trois hommes sont passés les prendre, lui et son fils, en venant jusque là. Et tout ce petit monde de se saluer. Ce sont Mû, Angelo qui se chargent de faire les présentations. Avec, évidemment, l'aide enthousiaste de Killian.
– Qu'êtes-vous venu faire ici, si tôt ? demande l'interne en s'adressant à son frère.
– Officiellement, nous sommes venus nous occuper de notre neveu préféré pour que tu puisses prendre tout ton temps pour voir ton patient. Officieusement…
– Je suis passé voir si je ne pouvais pas croiser un gamin de ma connaissance, lâche Dohko.
– Tu savais… ? s'étonne Milo.
– Killian vient de passer quinze jours chez nous. Il nous a vaguement parlé de vous tous, quand il nous a raconté ses dernières semaines. Et quand il a fait ton portrait…
– Tu m'as reconnu ? Et tu es venu… pour moi ?
Mais avant même que son ancien d'éducateur ait pu répondre, le DJ fait volte-face et se plante devant Gabriel.
– Je t'en prie !
– Milo…
– S'il-te-plait ! Sans Dohko, je serais pas là aujourd'hui ! Et je serais pas moi… Et c'est le frère de Mû ! Et Kiki leur a parlé !
– Ce n'est pas une raison…
– Mais à qui tu veux qu'ils en parlent ? s'indigne-t-il. De toute façon, c'est à Saga de décider !
Gabriel marque une pause. L'argument est… valable.
– Suis-moi.
– Vous restez là, hein ? demande le DJ en s'adressant à son ancien éducateur.
Dohko acquiesce. Ils ont prévu de rester en bas, avec Killian. Milo s'élance à la suite de Gabriel. Il est confiant. Avec Saga, s'il joue sur la corde sensible, ça devrait bien se passer. Surtout qu'Ayo doit déjà être avec lui, là-haut. Ouais. C'est carrément jouable…
Saga n'a pas été difficile à convaincre. Enfin une fois qu'il s'est remis de sa surprise. Gabriel a pris une demi-journée car il était exténué, c'est Ayoros qui le lui a dit… Or, visiblement, Gaby se porte plutôt bien. Il n'est pas aussi lumineux que le DJ à ses côtés, certes, et une certaine fatigue de fond se lit sur ses traits fins, c'est indéniable, mais Saga pensait vraiment voir son meilleur ami dans un bien pire état. Cela le rassure évidemment. Mais c'est tout de même perturbant. Milo a dû faire quelque chose. Il ne sait pas quoi mais le DJ a forcément fait quelque chose. Il lui en sait gré. Et c'est donc avec un a priori extrêmement favorable qu'il a écouté sa requête. Autoriser des inconnus à voir Kanon. Ayoros a joué son rôle, comme Milo l'avait prévu. Il sait ce qu'il doit et au DJ et à Kanon. Il a souligné qu'il ne s'agissait pas exactement d'inconnus… Gabriel n'a guère mis de temps à céder, face à la volonté très nettement exprimée de son meilleur ami. Et puis… s'ils préservent le secret sur l'état de santé de Kanon, c'est uniquement pour cacher la gravité de la maladie de Saga, pour protéger Sanctuary. Si l'aîné des Gemini estime que le risque en vaut la peine, il n'a qu'à s'incliner.
C'est donc une véritable armada qui débarque dans la chambre du cadet.
– Kanon ! Tu devineras jamais qui je te ramène !
Dans son lit, Kanon se redresse. Son meilleur ami est d'excellente humeur et ce n'est rien de le dire. Étrange. Très étrange. Parce qu'il est au courant, comme tout le monde ou à peu près, de l'absence matinale de Gabriel. Or Kanon connait très bien Milo. Il s'attendait à le voir arriver légèrement déprimé, coupable de ne pas avoir su protéger suffisamment leur hôte. La nouvelle doit donc être réellement extraordinaire.
– Jeff Mills ? tente le malade.
– Presque ! Kanon… Je te présente Dohko.
Le DJ prend le bras d'un homme d'une quarantaine d'années. Dohko. L'éducateur. L'homme qui a sauvé Milo. L'homme qui a sauvé son ange-gardien. Une sorte d'archange, quoi. Il n'est effectivement pas tombé loin en évoquant Dieu.
– C'est… un honneur de vous rencontrer, assure le cadet des Gemini.
– C'est fou ce que les gens peuvent dire comme débilités quand ils sont shootés, constate Dohko. Quoique. Pas sûr que tu aies pris quoique ce soit, si tu es capable de supporter ce gamin au quotidien. Je n'ai pas l'impression qu'il ait beaucoup changé en neuf ans…
– J'ai un peu grandi quand même ! Et pas uniquement au niveau de la taille ! Je vais pratiquement être à la tête d'une boite qui va ouvrir à la rentrée, là… Bon allez ! Café pour tout le monde ! Et c'est moi qui le fais…, annonce-t-il, réjoui, à son ancien mentor. Faut bien que je te montre les résultats de ton apprentissage. C'est aussi lui qui m'a fait découvrir le café, explique-t-il à l'assistance. Et qui m'a appris à le faire. Et sérieux, j'ai jamais gouté un café aussi bon que le sien… Il le fait trop bien… C'est un Dieu du café ! C'est…
– Milo. La ferme.
La voix de Dohko résonne dans la pièce. Et aussitôt le silence se fait dans la chambre. Et dure. Ce n'est pas tant la voix de Dohko qui stupéfait l'assistance, même s'il reconnaisse à cet homme une autorité naturelle extraordinaire, mais bien le fait que Milo, leur Milo, a immédiatement obtempéré et ne semble pas vouloir pousser la moindre protestation.
De son côté, Dohko s'est retourné vers Shion, qui est livide. Il n'y a que Mû qui comprenne pourquoi. L'ancien éducateur pousse son compagnon contre le mur derrière eux et se colle contre lui.
– Arrête de te faire des films, gronde-t-il. Il parle vraiment de café. De la boisson. Ça n'a rien à voir avec toi et moi.
– Il a dit que tu l'avais quitté, remarque pourtant son compagnon.
– Putain… Toi, je t'ai dit de la boucler, jette-il par-dessus son épaule à l'adresse de Milo qui referme aussitôt la bouche.
Dohko prend une profonde respiration avant de plonger à nouveau ses yeux verts dans la lavande de ceux de son amant.
– Écoute-moi bien parce que je n'ai pas envie qu'on y passe cent-sept ans. Je n'ai pas couché avec ce gamin. Je ne suis pas sorti avec lui. Il n'y a rien eu de ce genre entre lui et moi. Absolument rien, tu m'entends ? Il n'en a jamais été question. Et je n'en ai jamais eu envie. Il avait… douze ans, quand je l'ai connu… seize, quand je me suis barré. Seize ans, Shion ! Et, de toute façon, je t'avais déjà rencontré…
– Tu as eu des amants après mon départ…
– Non. Je me suis tapé des mecs, des coups d'un soir, quand, vraiment, j'étais trop en manque de toi, c'est tout. Et tu le sais parfaitement. Ne m'oblige pas à te prouver, ici et maintenant, qu'il n'y a que toi pour moi.
– Tu en serais capable…, murmure, dans un sourire, l'homme bloqué contre le mur.
– Tu sais bien que oui. Mais on choquerait les gosses.
Shion éclate de rire. Et embrasse son amant. Leur baiser… est indécent de volupté.
Dès le début de l'échange, Mû a détourné le regard de Killian. L'enfant sait qu'entre ses deux oncles se passent des choses qui ne sont pas vraiment de son âge et il n'a pas besoin d'être confronté directement à certaines… réalités. L'interne n'en veut pas à son frère et à son amant. Il les connait. Et il sait qu'ils se sont particulièrement bien tenus durant les quinze jours que son fils a passés avec eux. Et il comprend le besoin de son frère d'être rassuré. Angelo prend position de manière à s'assurer que l'enfant ne puisse rien voir de la scène. Mû lui sourit, reconnaissant.
Mikael a ouvert de grands yeux et sourit largement devant cet échange si emprunt de sensualité. Et d'amour. Ça crève les yeux. Il jette un coup d'œil à Shura, à côté de lui, qui, mâchoire serrée, ne dit rien… et se détourne du spectacle pour s'occuper des vestes que certains ont jetées pêle-mêle sur une chaise. Ayoros a pris la main de Saga dans la sienne. L'aîné des Gemini ne peut empêcher le rouge de lui monter aux joues devant le regard que lui lance son compagnon. De son côté, Kanon comprend beaucoup de choses. Sur Dohko. Sur Milo. Gabriel également. Il ne peut que constater qu'il y a, dans l'échange entre ces deux hommes, quelque chose qui était absent de ce qu'il a vécu ce matin. Quant au DJ, il resplendit. Il est immensément heureux de constater que Dohko aime et est aimé à ce point. Non, vraiment, c'est une belle journée.
Allez hop ! Ce n'est pas tout ça, mais il a dit qu'il allait s'occuper du café !
