Chapitre cinquante-cinq
Quelques heures plus tard, Rick laissait les autres chez les Beckett pour se rendre au commissariat où son ami Bob lui avait assuré qu'un policier l'attendrait pour lui permettre de consulter le fichier des personnes disparues. Johanna étant l'experte en ce qui concernait l'utilisation du dossier du lieutenant Montgomery, il était inutile qu'il restât là-bas.
- Je suis Richard Castle annonça-t-il en arrivant au commissariat de la 54ème.
- Ah ! Oui, monsieur Castle, on m'a prévenu de votre arrivée, répondit l'officier en faction. Mon collègue va vous conduire auprès du lieutenant Porter… Hey ! Espo ! Tu peux emmener ce monsieur auprès de Porter ? Il veut consulter le fichier des personnes disparues !
- Lui aussi ? Qu'est-ce qu'ils ont tous aujourd'hui avec ce fichier ?
- Quelqu'un d'autre a demandé à le consulter ? S'étonna Castle.
- Ouais, une jeune femme un peu paumée… Mais ça ne l'a pas aidée malheureusement !
- Comment est-elle ?
- Hein ?
- Cette jeune femme ! Décrivez la moi ! Insista Castle au bord de l'hystérie.
- Environ un mètre soixante-quinze, les cheveux châtains… Jolie… Vachement jolie, même.
- Où est-elle ?
- Je croyais que c'était le fichier, qui vous intéressait !
- Où est-elle ? Insista fortement Castle.
- Elle est repartie.
- Où est-elle partie dans ce cas ?
- Elle n'a pas voulu le dire… Son drôle de garde du corps plutôt…Je peux savoir ce que vous lui voulez ? Demanda l'officier Esposito suspicieux.
- C'est… Je n'en suis pas certain, bafouilla Castle qui ne savait plus que croire… Pourrais-je voir la photo que vous lui avez montrée ? Je...
- Et si vous me racontiez toute votre histoire, suggéra l'officier Esposito devant l'air perdu de Castle.
- C'est que… C'est une très longue histoire et je ne voudrais pas vous déranger…
- Vous ne me dérangez pas, c'est ma journée des longues histoires, sourit Esposito. Je vous offre un café ?
Castle acquiesça et le suivit jusqu'à la salle de repos. Esposito l'invita à s'asseoir et lui tendit une tasse de café.
- Je vous aurais bien proposé un beignet pour l'accompagner, mais le lieutenant Porter les a déjà tous mangés. Ce mec finira avec une crise cardiaque avant cinquante ans !
Rick bu une gorgée de son café en grimaçant.
- Oh seigneur, c'est certainement le pire café que j'ai jamais goûté ! C'est fascinant, ça fait penser à… à de l'urine de singe plus un petit mélange d'acide.
- Il n'est pas terrible, je sais, approuva Esposito, la machine est une antiquité.
- Alors… Vous dites qu'une jeune femme est venue consulter le fichier des personnes disparues ?
- Ouais. En pleine nuit. Elle disait avoir perdu la mémoire dans un accident et voulait savoir si elle était recherchée.
- Et vous avez trouvé un fichier correspondant ?
- J'ai trouvé le dossier d'une personne disparue qui lui ressemblait beaucoup, mais ce n'était pas elle.
La main de Rick se mit à trembler. Il posa sa tasse de café pour éviter de la renverser. Son cerveau était en ébullition. Il n'osait l'espérer, mais la théorie qui avait germé dans son esprit quelques heures auparavant semblait se confirmer. Il ne devait surtout pas s'emballer, car s'il avait tort, la chute serait violente et il ne saurait s'en remettre.
- Vous allez bien ? Demanda Esposito.
- Je ne sais pas… Souffla-t-il. Puis-je voir le dossier en question ?
- Pour ça, il va falloir me raconter toute votre histoire, répondit Esposito.
Castle acquiesça et lui raconta le drame qui les avait frappés, ainsi que leurs récentes découvertes concernant les négligences des policiers chargés de l'enquête qui avaient conclu à l'accident alors que tout portait à croire qu'une tierce personne l'avait sciemment provoqué.
- D'après la mère de mon amie, la voiture était comme neuve avant ça, il n'y avait aucune éraflure et la ceinture du côté passager était intacte, déclara Castle, c'est pourquoi nous pensons…
- … qu'il y avait quelqu'un avec votre amie dans la voiture, termina l'officier Esposito.
- Exactement ! Et comme on a retrouvé qu'un seul corps, méconnaissable soit dit en passant, continua Castle, nous pensons qu'elle…
- … doit avoir été portée disparue, conclut Esposito.
- Vous ferez un excellent détective, sourit l'écrivain.
- Je vais vous chercher le dossier, répondit l'officier Esposito en se levant.
Durant l'attente, Rick n'osait croire à ce que son esprit avait imaginé. L'autopsie avait été bâclée, rien ne prouvait que le corps qu'ils avaient enterré, fût celui de Kate. Le légiste s'était contenté de l'évidence : il s'agissait de la voiture qu'elle conduisait, ils avaient trouvé les papiers et les affaires de Kate, mis à part son bracelet… Et s'il s'était agi d'Emma au volant ? Et si pour s'amuser les filles avaient échangé leurs affaires ? Son cœur s'emballa. Se pourrait-il que Kate ait survécu ?
L'officier Esposito revint dans la pièce avec le fameux dossier et le lui tendit. Tremblant, il s'en empara, hésitant à l'ouvrir. Pour le moment, sa théorie était encore plausible. Tant qu'il ne l'ouvrait pas, il pouvait encore espérer… Il prit une grande inspiration et ouvrit le dossier. Et se figea devant la photo.
- Emma… Murmura-t-il les yeux pleins de larmes.
- Vous la connaissez ?
- Oui… C'est l'amie de mon amie. Elles se sont rencontrées lors d'un concours… Elles se ressemblaient tellement qu'on aurait pu les confondre…
L'officier Esposito restait silencieux, respectant l'émotion de Rick. Soudain celui-ci releva la tête vers lui.
- La jeune femme qui est venue vous voir cette nuit lui ressemblait ? Demanda-t-il la voix tremblante d'émotion.
- Beaucoup, ouais. Elle espérait que sa photo figurerait dans le fichier des personnes disparues, mais cette jeune femme est la seule que j'ai trouvée qui correspondait à son profil…
Envahi par l'émotion, Rick recula de quelques pas, la main sur la bouche et se laissa tomber sur le canapé.
- Oh ! Mon Dieu ! Oh ! Mon Dieu ! Répéta-t-il la voix étranglée et incapable de contenir ses larmes.
Esposito s'approcha de lui et posa une main amicale dans son dos pour tenter de le réconforter, vainement. Rick pleurait à chaudes larmes, partagé entre l'émotion de savoir que sa Kate était vivante là, quelque part et la honte de se sentir soulagé alors que l'accident avait coûté la vie à cette pauvre Emma.
- Où est-elle ? Vous savez où la joindre ? Demanda Rick lorsqu'il fut parvenu à reprendre un peu ses esprits.
- On ne peut pas les joindre. Son ami est plutôt du genre très méfiant, expliqua Esposito.
- Son ami ?
- Un drôle de gugusse qui l'a sauvée, il n'a pas de téléphone et n'a pas voulu me laisser d'adresse.
- Quoi ?! Mais comment on fait pour la retrouver alors ? Pesta Castle.
- On a convenu d'un rendez-vous. Ils vont revenir pour voir si j'ai trouvé quelque chose.
- Pourrais-je… ?
- Vous avez une photo de votre amie ?
Comment n'y avait-il pas pensé avant ? Rick sortit son portefeuille et en sortit une photo de Kate, qu'il tendit à l'officier.
- C'est elle, qui est venue vous voir ?
- Oui, c'est elle, confirma Esposito. Je ne pourrais pas oublier un tel sourire.
Rick le prit dans ses bras et le serra si fort qu'Esposito grimaça gêné.
- Elle est vivante ! Elle est vivante ! Ne cessait de répéter Rick incrédule. Ses parents ! Il faut que je les prévienne ! Quand doit-elle revenir vous voir ?
- Ils reviennent demain à quatre heures du matin.
- En pleine nuit ? S'étonna l'écrivain.
- Celui qui l'accompagne est du genre parano… Hyper parano ! Je ne sais pas ce qu'il craint, mais il était hors de question qu'il se pointe ici en plein jour, expliqua Esposito.
Rick fronça les sourcils, inquiet.
- Il lui a sauvé la vie et l'a amenée ici, dit Esposito pour le rassurer, s'il lui voulait du mal, il ne ferait pas tout son possible pour l'aider…
- Vous avez raison, reconnut l'écrivain.
- Allez trouver ses parents et reposez-vous un peu, dit Esposito. Je vous promets de ne pas la laisser repartir avant que vous ne soyez revenus.
- Merci, répondit Rick, nous ne serons pas en retard !
Il partit en courant. Il avait hâte d'annoncer la nouvelle à Jim et Johanna. Kate était vivante ! Rien d'autre n'avait d'importance, elle était en vie !
A quelques kilomètres de là, Kate ignorait toujours qui elle était. Elle plaçait tous ses espoirs dans ce sympathique officier qu'ils avaient rencontré durant la nuit. Mais elle ne voulait pas se contenter de ça, il fallait qu'elle se remue. Sa mémoire pouvait revenir, elle le sentait. Elle se souvenait du prénom de ce Rick, qui semblait être si important pour elle. Et ces yeux bleus qu'elle voyait en songe? Etaient-ce les siens?
Incapable de tenir en place, elle était sortie et s'occupait, si elle accomplissait de menus travaux physiques, peut-être que sa mémoire se débloquerait. Elle s'activait donc près du tas de buches derrière la cabane, quand Fletcher revint à la cabane.
- Tu devrais te reposer, marmonna-t-il avec sa bonne humeur légendaire.
- J'essaye de me changer les idées, sourit-elle, mais comme vous ne voulez pas me parler de vous, il faut bien que je trouve une occupation…
- Et tu t'es dit que jouer avec une hache, c'était la meilleure chose à faire ?
- Ne vous en faites pas, je suis prudente ! répliqua-t-elle. Et puis, je suis entre de bonnes mains…
- De quoi tu parles ? Tiqua Fletcher sur la défensive.
- De votre formation de médecin, déclara-t-elle en le regardant droit dans les yeux.
- Quoi ?
- Ne vous en faites pas, je n'en parlerai pas, même si je ne vois pas en quoi vous trouvez ça honteux.
- … De toute façon… Cette personne n'existe plus, marmonna-t-il en lui prenant la hache des mains. Laisse, je vais m'en occuper, tu n'as qu'à ranger les buches dans l'abri.
Elle hocha la tête et se mit au travail en silence. Ils passèrent une bonne partie de la journée à travailler sans parler. En fin d'après-midi, lorsqu'il ne fit plus suffisamment jour pour continuer, ils rentrèrent à l'intérieur. Fletcher s'occupa de leur préparer un repas chaud, pendant que Kate faisait chauffer de l'eau pour sa toilette.
- J'espère que tu as faim, parce que je t'ai fait une montagne de pancakes ! Lança-t-il alors qu'elle avait disparu dans la petite pièce qui faisait office de salle de bain.
- …
- Tu aimes le sirop d'érable ?
- …
- Fillette ?
- Je m'appelle Katie, murmura-t-elle en revenant dans la pièce.
- Tu te souviens ?
- Seulement de mon prénom, répondit-elle médusée. Et d'une femme… Sans doute ma mère.
- C'est génial, ça, se réjouit Fletcher. La mémoire te revient ! Qu'est-ce qui l'a déclenchée ?
- L'odeur des pancakes… Je me suis vue enfant, avec cette femme, qui m'appelait Katie et me souriait, expliqua-t-elle au bord des larmes.
- Ne pleure pas ! C'est une excellente nouvelle ! La rassura-t-il en la prenant dans ses bras. Ta mémoire va continuer de revenir peu à peu, elle est juste un peu bloquée !
- C'est le médecin qui parle, là ? S'enquit-elle en levant les yeux vers lui.
- J'étais chirurgien, marmonna-t-il après un temps de réflexion.
- Qu'est-ce qu'il s'est passé ?
- J'étais le meilleur de l'hôpital où je bossais… Un jour, alors que j'allais opérer un ouvrier gravement blessé, on m'a ordonné de laisser des collègues s'en occuper. Un sénateur venait d'arriver et devait être opéré en urgence.
- Et… Vous n'avez pas pu le sauver ?
- Si. Je l'ai sauvé. On m'a félicité et convié à des soirées en compagnie des personnes les plus influentes de New-York ! C'est le lendemain, que j'ai appris que l'ouvrier que j'aurais dû opérer n'avait pas survécu. Il avait une femme et des enfants en bas âge !
- Ce n'était pas votre faute…
- J'aurais dû le sauver ! Enragea Fletcher. J'ai lu le compte-rendu post-op' ! J'aurais pu le sauver ! Si je l'avais opéré, il serait encore en vie et ses enfants ne seraient pas orphelins !
Kate le prit dans ses bras pour le réconforter, en lui murmurant que rien de tout cela n'était sa faute, tandis qu'il retenait difficilement des larmes amères.
