Chapitre 21 – Partie 3
Severus


Après le déjeuner, les nerfs de Severus furent mis à rude épreuve en raison d'un malencontreux incident survenu dans les sous-sols du château : une canalisation d'eau avait cédé dans l'une des salles de bain, de sorte que les chambres du dortoir Serpentard s'étaient retrouvées partiellement inondées. Un désagrément sans gravité qui aboutira néanmoins à l'arrivée en trombe de Rusard – le concierge du château –, en plein milieu de sa séance de travaux pratiques de l'après-midi. Le vieil homme, tout tremblant de panique et surtout totalement dépassé par la situation, pria fermement Severus de le suivre sur les lieux de la catastrophe, et n'ayant guère d'autres choix que de répondre favorablement à sa sollicitation, ce dernier fut finalement contraint de congédier ses élèves avant l'heure prévue.

L'après-midi était déjà bien avancé lorsqu'il acheva de réparer les dégâts et d'effacer toutes les traces de cette inondation ; car, cela allait sans dire, ce pauvre Rusard, toujours aussi peu disposé à user de la magie, ne lui avait pas été d'un grand secours.

Aussitôt que sa besogne fut terminée, Severus décida de se diriger vers le septième étage où devait se tenir l'oral de son élève. Lorsqu'il traversa le Grand Hall, les cloches se mirent en branle pour annoncer la fin de la seconde heure de cours de l'après-midi ; lui indiquant au passage qu'il n'était pas vraiment en avance sur l'heure de son rendez-vous.

Après avoir grimpé pas moins de sept étages en courant et en un temps record, il arriva à bout de force et à deux doigts de l'asphyxie devant l'entrée de la salle de musique qui se trouvait non loin du bureau du professeur Flitwick. Devant le portrait de Liora Edelstein – la belle violoniste – qui dardait sur lui un œil moqueur, il s'accorda une très courte pause pour reprendre son souffle.

Après quoi, il entra à pas de loup dans la pièce. Ses yeux mirent un certain temps à s'habituer à l'obscurité et à distinguer autre chose que des silhouettes plus ou moins floues, mais bientôt, il remarqua le grand piano noir occupant le centre de la pièce et les quelques sièges déjà tous occupés qu'on avait disposé autour de l'instrument ; un long rideau de velours rouge couvrait intégralement le mur du fond et donnait à l'endroit une atmosphère feutrée de cabaret d'antan (détail qui, dans un tel contexte, avait de quoi surprendre).

Severus jeta ensuite un coup d'œil circulaire sur la foule de gens qui attendaient dans le noir et dans un silence le plus absolut ce qu'il supposait être une représentation. Une trentaine de personnes avaient fait le déplacement et parmi elles, il nota la présence d'un bon nombre de ses confrères professeurs ; McGonagall, Flitwick et Dumbledore occupaient, quant à eux, le premier rang et étaient installés aux côtés des examinateurs du ministère. Quelques élèves avaient aussi répondu présents au rendez-vous : les jumeaux Shacklebolt et quelques-uns de leurs amis Gryffondor ; une délégation de jeunes gens de la maison Serdaigle, avec à leur tête le préfet Alan Smith (que Severus savait fervent admirateur de son élève) ; quelques jeunes filles de la maison Poufsouffle ; mais aussi les camarades de chambre d'Amelia, ainsi que ses partenaires de Quidditch.

La jeune fille fit enfin son apparition et s'avança vers le centre de la scène. Sa baguette magique à la main, elle salua le jury d'examinateurs puis déclara d'une voix qui ne trahissait pas la moindre émotion :

— Connaissez-vous l'histoire que je m'apprête à vous conter ? C'est celle du prince courageux qui avait vaincu les ténèbres, ou de l'impérissable étincelle de lumière qui subsiste dans chacun de nos cœurs.

Elle prit ensuite place devant son clavier et commença à jouer. Les premières notes qui s'échappèrent de l'instrument composaient une mélodie douce et aérienne ; et après un court prélude, la jeune fille releva son visage et se mit à chanter d'une voix claire et pure, aux modulations qui rappelaient celles des enfants. C'était la première fois que Severus l'entendait chanter et même s'il ne comprenait pas un traître mot de ce qu'elle racontait, il trouva à son petit filet de voix toutes les qualités du monde. En outre, le gaélique donnait à sa chanson une sonorité particulière et le charme un peu mystérieux des langages anciens.
Bercé par la musique et par le son cristallin de sa voix, il se surprit à fermer un instant les yeux. Mais, à peine avait-il baissé ses paupières qu'une foule d'images apparurent brusquement dans son esprit : un immense édifice de pierres brutes bâti sur le sommet d'une colline verdoyante ; un jardin luxuriant aux arbres chargés de fruits et aux fleurs multicolores. Et voilà qu'il entendait maintenant le murmure de l'eau qui s'écoule dans le bassin d'une fontaine et qui se mêle au chant d'un rossignol…

Severus rouvrit brusquement ses yeux. Que venait-il de se passer ? D'où lui venaient ces images ; d'où provenaient ces sons ?

Son regard se posa sur la jeune fille qui promenait toujours ses petites mains sur le clavier. Assise sur son tabouret, le visage tranquille et imperturbable, elle était pleine de grâce et frappante de beauté. Son image, sa voix, tout en elle le subjuguait. Et dans la lumière tamisée, elle rayonnait comme un astre bienfaisant qui jetterait sur lui ses éclatants rayons. D'autre part, c'était pour le moins curieux, mais il avait le sentiment que son chant s'adressait directement à lui. D'ailleurs, il ne tarda pas à réaliser qu'il comprenait maintenant tous les mots qui sortaient de cette bouche en bouton de rose. Bien que troublé par l'étrangeté d'un tel phénomène, Severus ne put néanmoins résister à l'envie d'écouter ce que racontait son chant.

Sa chanson narrait l'histoire d'un prince, fils d'un roi et d'une reine, destiné à hériter du trône. C'était un jeune homme de mérite, plein de bonté et tenu en haute estime par l'ensemble de ses sujets. Mais au sortir de l'adolescence, une peine de cœur – la première, il est vrai – l'affecta particulièrement. Et pour pallier sa mélancolie, le jeune prince se plongea sans réserve dans l'ivresse et les plaisirs de l'amusement.

Voyant leur fils se complaire dans cette vie de paresse et d'égarement, le couple royal décida de réagir. Ils convoquèrent leur fils et lui proposèrent de partir à la recherche d'un trésor à la valeur inestimable : un calice censé révéler à celui qui le porterait à sa bouche tous les secrets du monde. Seulement, ce calice se trouvait depuis des siècles dans un pays lointain et sauvage qui ne portait pas de nom. De surcroît, la miraculeuse relique était jalousement gardée par un terrible dragon à la réputation sanguinaire. Le roi et la reine prétextèrent à leur fils que si son désir était d'accéder un jour au trône, il devrait s'acquitter de cette mission et leur rapporter ce trésor.

Le prince accepta de relever leur défi et c'est ainsi que par un beau matin de printemps, le roi et la reine firent leurs adieux à leur fils bien-aimé.

Le voyage du jeune prince fut long et pénible, mais son désir de s'emparer du merveilleux calice et de faire ainsi la fierté de ses parents l'aida à garder courage. Finalement, après plusieurs semaines d'un périple épuisant, il arriva aux portes d'une cité qui ne ressemblait en rien aux villes de son pays natal. Ici, la misère la plus sordide côtoyait le luxe le plus tapageur, et de pauvres vagabonds se voyaient dépouiller de leurs guenilles par des brigands sans foi ni loi.

Mais avant de partir à la recherche du dragon, le prince résolut de demeurer quelques jours dans cette citée pécheresse, caressant l'espoir de glaner quelques informations au sujet de la créature qu'il projetait d'affronter. Et pour passer inaperçu au milieu de cette population composite, il se para de modestes vêtements achetés dés son arrivée à une vieille marchande de chiffons.

Il trouva refuge dans une auberge qui offrait le gîte et le couvert ; et pressé de récolter ses précieuses informations, il se montra fort désireux de se mêler à la foule des clients. Sa bonne nature facilita les rencontres et les conversations, et c'est ainsi le prince passa sa première nuit en compagnie d'une joyeuse bande de canailles. Mais, comme il se montrait bavard et très curieux du pays, il ne tarda pas à trahir ses desseins et son identité ; et malins comme des singes, ses compagnons comprirent rapidement à qui ils avaient affaire. Aussi, les jours suivants, les crapules avec qui il s'était noué d'amitié entreprirent de l'abreuver de mauvais vins qui, progressivement, abêtirent le jeune prince, jusqu'à le faire sombrer dans une sorte d'amnésie.

Le prince oublia alors qu'il était fils de roi et qu'il était en mission. Il oublia tout ; même le calice pour lequel il avait été envoyé dans ces contrées hostiles. Et le pauvre bougre, qu'on avait dépossédé de tous ses biens et de ses facultés mentales, se retrouva alors à errer tel un vagabond, dans les rues de cette ville qui avait corrompu jusqu'à la moindre parcelle de son être.
Un jour, alors qu'il sommeillait à l'ombre d'un grand arbre, il se fit doucement réveiller par le chant mélodieux d'un oiseau. Ce chant était si beau et si réconfortant qu'il partit aussitôt à la recherche de la créature. Aussi, il fit rapidement la découverte du plus bel oiseau qui lui avait été donné de voir : posé sur un rameau fleuri, un aigle au plumage étincelant dardait sur lui un regard d'une intensité inouïe. Mais la vision de ce bel oiseau lui inspira une peur terrible et totalement irraisonnée. Par conséquent, le vagabond prit subitement ses jambes à son cou et, à sa grande déconvenue, il se retrouva bientôt pourchassé par la créature. En quelques battements d'ailes, l'oiseau le dépassa et alla se poser au milieu du chemin, juste au-devant de lui ; et c'est alors que le misérable assista médusé à la métamorphose de l'oiseau en une jeune femme. « Tu n'as aucune crainte à avoir, lui assura-t-elle aussitôt. Je te promets que je ne te ferai aucun mal.»

Mais, terrifié par cette soudaine apparition, le pauvre homme se figea et tomba à genoux devant la sorcière ; il crut alors qu'il en était fini de lui et se prépara mentalement à recevoir le maléfice qui mettrait fin à sa vie de misère. Pour autant, contrairement à ce qu'il redoutait, la sorcière ne semblait pas en vouloir à ses jours. Et comme elle s'approchait de lui, elle murmura : « N'aie aucune crainte ; ce sont tes parents qui m'envoient ; ils ont appris ce qu'il t'était arrivé et depuis, ils n'aspirent qu'à ton retour. »

Dans un premier temps, le vagabond ne voulut rien entendre et n'accorda pas le moindre crédit aux révélations de la sorcière. Mais, celle-ci qui savait comment le délivrer de son amnésie résolut de le conduire sur les berges de la rivière. Une fois fait, elle l'encouragea à se pencher au-dessus de l'eau et lui demanda : « Regarde ton reflet et dis-moi ce que tu vois . »

« Je me vois, moi, pauvre misérable, sans toit ni famille, lui répondit le vagabond. Je suis seul en ce monde et je n'ai aucun parent qui attend mon retour ; alors je t'en supplie, sorcière, fais cesser ta torture et laisse-moi traîner mes guenilles en paix ! »

« Regarde encore ton reflet dans l'eau et dis-moi ce que tu vois ? répétait-elle inlassablement.»

Bien trop faible pour s'opposer à la volonté de cet être qui lui était manifestement supérieur, le vagabond se pencha une nouvelle fois au-dessus de la rivière et examina son reflet à la surface de l'eau. Il ne vit qu'un visage brûlé par le soleil, sillonné par la fatigue et creusé par la faim. Mais au bout d'un certain temps d'observation, l'image de sa vile figure se troubla et le miroir lui renvoya un tout autre reflet. C'est alors qu'apparut sous ses yeux un visage jeune, éveillé, aux traits souples et intelligents. Qui pouvait bien être ce personnage ? Et pourquoi avait-il l'étrange sentiment de le connaître ? Et comme le vagabond se posait toutes ces questions, les larmes lui montèrent aux yeux.

« Te souviens-tu maintenant ? interrogea alors la sorcière.»

Ses paroles résonnèrent au plus profond de lui. Oui, il se souvenait. Il se souvenait qu'il était fils de roi et de reine ; il se souvenait également du calice et se rappelait comment, sur le chemin de sa quête, il s'était égaré.

« Je te rends grâce de m'avoir délivré de ce mauvais sort, dit alors le prince à la sorcière . Grâce à ton intervention, je sais à nouveau qui je suis et ce qui m'a emmené ici.»

La sorcière para le prince d'un costume qui convenait à son rang, ainsi que d'une armure d'or et d'argent ; elle lui fit ensuite don d'un glaive que ses parents avaient fait forger pour lui. Et à présent que son intervention était achevée, elle annonça son départ. Mais avant de laisser le prince poursuivre sa mission, elle lui révéla l'emplacement de la tanière du dragon : l'entrée de cette grotte se trouvait au pied de la plus haute colline de la région.

« Prends garde en entrant dans cette caverne, avertit néanmoins la sorcière. Car, quand tu seras sur le point d'affronter le monstre, si ton courage est imparfait, ton corps sera précipité dans un enfer de flammes et ton âme servira de nourriture à d'infâmes démons. »

Après sa terrifiante mire en garde, la sorcière se changea en oiseau et prit enfin son envol.

Ainsi, guidé par l'élan effréné de sa détermination retrouvée, le prince partit aussitôt affronter le dragon. Dans les ténèbres de la grotte, il terrassa l'ignoble créature d'un coup d'épée et s'empara du calice. Finalement, son courage ne lui avait pas fait défaut.

Il prit ensuite le chemin de son pays natal, laissant derrière lui son passé d'esclave et la cité de sa perdition. Le prince retourna dans son royaume et à son arrivée, il fut porté en triomphe par son peuple jusqu'au palais où l'attendaient ses parents. Ceux-ci célébrèrent son retour dans la joie et louèrent son courage et sa persévérance. Il leur remit le calice ; mais pour le roi et la reine, toutes les connaissances de ce monde n'étaient rien en comparaison du retour de leur enfant chéri. Longtemps, longtemps, longtemps après sa mort, on chantait encore la gloire du prince victorieux des ténèbres.

Quand la chanson arriva à son terme, Severus essuya à la hâte une larme qui lui perlait sur la joue. Pour une raison qui lui échappait totalement, il était très ému de ce qu'il venait d'entendre et il craignait que, malgré ses efforts pour retenir en lui l'émotion qui menaçait de déborder, on ne vît sur son visage ce qui se passait dans son cœur. Pourquoi était-il si bouleversé ? Il était bien incapable de répondre à cette interrogation.

Il se sentait sous l'emprise d'une force qui le dépassait. Aussi, il fut un instant tenté de cesser toute lutte, de se laisser submerger par cette vague de sentiments un peu contradictoires – mélange de profonde allégresse et immense mélancolie –, mais sa parfaite maîtrise de l'occlumancie l'aida à résister. Néanmoins, quelque chose de puissant le dominait toujours. Il se surprit à songer à Lily ; à ses parents ; à toutes les personnes qu'il avait aimé et qu'il avait perdues précocement.

Pour autant, quelles que fussent les raisons de cet étrange phénomène de l'esprit, quand la pénombre se fit moins dense, Severus eut la surprise de découvrir les visages ruisselants de larmes de certaines personnes présentes dans l'assistance. Le plus spectaculaire d'entre eux était sans nul doute celui de Minerva McGonagall. C'était bien simple, il ne l'avait jamais vu dans un tel état d'effondrement. La directrice se cachait le visage en sanglotant comme une enfant, penchée sur l'épaule de Dumbledore qui lui caressait vigoureusement le dos.

— Mais que vient-il de se produire dans cette salle ? se demanda Severus, médusé par ce qu'il voyait.

Maintenant, il avait la vive conviction que tout le monde – lui y compris – avait saisi que quelque chose d'important venait de se passer en ces lieux.

Amelia, radieuse et souriante, se leva de son tabouret et accourut aussitôt près de ses professeurs et des agents du Ministère ; elle affichait sur son visage un air très satisfait qui indiquait qu'elle n'était pas mécontente de sa prestation.

Alors que la salle se vidait progressivement, la jeune fille entreprit de répondre aux interrogations de ses examinateurs. Mais Severus ne pouvait se résoudre à quitter les lieux sans adresser un mot à son élève (surtout après avoir vécu une telle expérience !) ; aussi, il s'adossa contre le mur de l'entrée et décida d'attendre près de la porte le moment de son départ.

C'est alors que les jumeaux Shacklebolt se pressèrent près de la sortie. Immanquablement, l'un des deux remarqua la présence de Severus.

— Mais, qui vois-je tapi dans l'ombre ? s'exclama Abigael Shacklebolt avec son habituelle désinvolture. C'est l'honorable professeur Snape qui, pour une raison que j'ignore, essaye encore de se fondre dans le décor. Alors, comment avez-vous trouvé le petit numéro d'Amelia, professeur ?

— En toute franchise, lui répondit Severus (en prenant soin d'ignorer son sarcasme), en arrivant ici, j'étais loin de m'attendre à assister à une telle représentation.

— Je vois à vos yeux rougis que, tout comme le professeur McGonagall, vous avez été cueilli comme une fleur par le charme d'Amelia.

Severus jeta un coup d'œil en direction du jeune homme pour examiner ses yeux ; il constata avec étonnement qu'il avait lui aussi pleuré. En revanche, contrairement au frère, la sœur ne montrait aucun signe visible d'abattement.

— Et ce charme n'a eu aucun effet sur vous, miss Shacklebolt ? s'enquit Severus, curieux de connaître les raisons d'un tel contraste.

— Il faut dire que je sers de cobaye à Amelia depuis prés quatre mois, expliqua-t-elle. Donc, à la longue, j'ai appris à me prémunir des effets de cet enchantement. Cela dit, vous pouvez me croire, les premières fois ont été sacrement éprouvantes ! Mais regardez le professeur Dumbledore ! dit-elle soudain, en pointant son index sur le directeur. Comme vous pouvez le voir, l'envoûtement n'a eu aucun effet sur lui.
Severus observa de loin le visage du directeur. Comme le faisait très justement remarquer la jeune fille, celui-ci affichait son inébranlable sourire de vieux sage et ne semblait pas le moins du monde affecté par la tristesse ni même par une quelconque émotion.

— Et savez-vous pourquoi le charme n'a eu aucun effet sur le professeur Dumbledore ? demanda alors Severus. Pourquoi certaines personnes présentes dans l'assistance étaient-elle en larmes et pas d'autres ?

— C'est inexplicable, répondit Caleb Shacklebolt, qui sortit soudain de son silence. Ce charme opère parfaitement sur certaines personnes, mais pas sur d'autres. Pour une curieuse raison, certains d'entre nous sont plus ou moins sensibles à ce genre d'envoûtement.

— C'est de la magie très ancienne, expliqua la jeune fille, si bien qu'il est difficile, pour nous autres sorciers du XXe siècle, d'en saisir toutes les subtilités et tous les enjeux. D'ailleurs, je ne suis même pas sûre d'avoir totalement compris ce qu'il m'était arrivé quand j'étais sous l'emprise de cet envoûtement. J'ai d'abord pensé qu'il nous connectait avec l'âme de ceux que nous chérissons ou que nous avons chéris. Mais Amelia m'a laissé entendre que c'était un peu plus compliqué que ça.

— Par tous les diables, s'exclama Severus d'un air contrarié, quelle était donc la signification de cette étrange histoire ?

— L'histoire du prince et de la sorcière Animagus ? interrogea la jeune fille. Elle demeure un mystère, pour moi aussi. Mais, vous savez, Amelia aurait pu nous chanter le règlement intérieur de l'école, son sortilège aurait opéré de la même manière.

— Vraiment ?

— Si je vous le dis. Cette histoire et sa signification n'avaient aucune importance dans cette opération. Seuls comptaient la puissance de cette magie et les talents de celle qui l'a mis en œuvre.

— Juste Ciel… soupira Severus, en observant son élève qui poursuivait son entrevue avec ses examinateurs. Elle est arrivée à ensorceler une trentaine de personnes simultanément ; j'ai de la peine à concevoir qu'une telle prouesse soit possible. Décidément, cette jeune fille arrivera toujours à me surprendre.

La salle était maintenant pratiquement vide. Amelia prit finalement congé de ses examinateurs et dans un même élan, se dirigea vers la sortie où l'attendaient ses deux amis. Avait-elle fait trois pas vers eux qu'Abigael Shacklebolt se précipita sur elle pour l'enlacer affectueusement.

— Comme je suis fière de toi, princesse ! lui dit-elle, en l'embrassant sur la joue. Si avec ça tu ne finis pas major de promotion devant cet empaffé de Smith, je veux bien me teindre en blonde !

Amelia éclata de rire ; elle rayonnait d'allégresse (et peut-être aussi un peu de soulagement). Mais bientôt, la jeune fille réalisa la présence de son professeur et levant ses yeux vers lui, elle lui demanda tout naturellement :

— Cela vous a plu, professeur ?

— Beaucoup, lui rétorqua Severus.

— Alors, j'en suis ravie.

Les deux amies sortirent bras dessus bras dessous de la salle ; et avant d'en faire de même, le jeune Shacklebolt prit soin de saluer courtoisement Severus.

Celui-ici lui rendit la pareille, puis les regarda s'éloigner dans le couloir. En les voyant se diriger vers l'entrée de la cage d'escalier, il fut soudain saisi par une terrible angoisse : dans moins d'une semaine, il devrait inévitablement faire ses adieux à son élève ; et la seule pensée d'être privé à tout jamais de sa présence lui semblait parfaitement intolérable.


Severus se trouve dans une pièce aux murs recouverts de lourdes tentures rouges ; il est assis confortablement dans un grand fauteuil. À sa gauche se trouve Adrian Egerton, installé dans un fauteuil identique au sien. L'homme lui sourit très aimablement.

Oh !͢ b̨onjơur ̵pr͟o̸fe͝sseu͠r, dit-il. Ne trou̢v́ez̛-̕v͡o͢us ͜pa͝s͢ ̡q͜ùe̷ ̵le̴s oise̵au̧x ch͢ante̵nt très for̴t,͢ en ͟ce m̴om̕ent̨ ?
En face de lui, une très belle jeune femme aux cheveux roux et aux yeux verts est assise dans un troisième fauteuil. Elle le regarde fixement, tout en lui adressant un sourire radieux et un brin charmeur.

Je̵ ̵v̧o͢us̸ prés̨ente ma ̷śœu͢r̵, dit le juge en lui montrant la jeune femme.

Mais ce n'est pas votre sœur, réfute aussitôt Severus, en fronçant les sourcils. C'est Lily Evans. Vous êtes bien Lily Evans, n'est-ce pas ? demande-t-il ensuite à la jeune femme.

P͜a̧rf͢o̸is, ͡j'ai̴ ̸l'̕impr̴e͡ssion̸ ̕d͟e͜ l̢a ̴co̡nnaî̴ţr͢e, répond la jeune femme. Surt̨oųt lors̛qùȩ j'en͟t͏ends̀ lęs̡ ̢ple͞ur̸s̕ d̶'un bébé et͘ que ͞m͟a po̶itrine͏ m̡e fait ̧s̨oưff̷r͜ir.

Les mains de Severus se mettent tout à coup à trembler.

Ma ̸sœur ̧es̵t une ̸f͢il̷l͜e͠ ̨pleine ḑe͟ ̸my̨s̸t҉è͝res, dit le juge d'un air amusé.

C'est alors qu'Adrian Egerton se lève d'un bond de son siège et se met à faire les cent pas à travers la pièce.

E͝nt̛ȩn͝d͝ez-͝vous l̸e̡ bou̕ca͞n ̴q͟ue produ͟i̧se͢nt c͠e̛s̶ mau̶d̕i̷ts ͢o͟is͢ea͝ux ? s'exclame-t-il, visiblement agacé.

Un t̡el ̡vaca͘r̶me est́ ̧t͟out d̀e ̕mêḿe͡ inc͜ơncevabl͜e !

Il se dirige vers le centre de la pièce ; et comme il leur tourne le dos, la jeune femme en profite pour se lever. Elle s'approche lentement de Severus, dardant sur lui un regard flamboyant. Puis elle vient poser une main sur son visage et se penche vers lui pour presser ses lèvres contre les siennes. Leur baiser dure un certain temps. Puis, sa bouche glisse sur sa joue et s'approche son oreille.

Lè͏ve ̧to͟i̡ et ̶re̴gard͟ȩ de͟r͟rièré le r̶ideau, lui dit-elle tout bas.

Severus s'exécute aussitôt. Il s'approche avec prudence et écarte doucement un pan du rideau qui recouvre intégralement les murs. Il se glisse ensuite dans l'entrebâillement et pénètre aussitôt dans une autre pièce parfaitement identique à la première.

Quand tout à coup, il fait une terrible découverte : au centre de la pièce, un garçon inanimé est étendu sur le sol, son corps baigne dans une immense flaque d'eau et sa poitrine est sillonnée de larges plaies sanglantes. Devant une telle vision d'horreur, Severus réprime un haut-le-cœur.

Mais, il remarque bientôt que le pauvre garçon est vêtu d'un uniforme aux couleurs de la maison Serpentard ; ses cheveux blonds, presque blancs, flottent autour de son visage pâle, dans ce mélange d'eau et de sang, alors que ces yeux sans vie contemple le plafond.

De son côté, Severus est comme figé sur place. Il voudrait bien accourir près de lui pour lui venir en aide, mais ses jambes refusent de bouger.

Ce visage au teint laiteux ; cette chevelure claire ; ces yeux gris ; ce petit nez pointu ; tout dans la physionomie de ce garçon lui rappelle Lucius Malfoy, à l'âge de seize ou dix-sept ans.

Voilà ton œuvre, Severus Snape ! dit soudain une voix qui murmure à son oreille.

Severus sursaute puis se retourne ; le visage de Lily, à quelques centimètres du sien, s'estompe jusqu'à disparaître ; puis apparaît celui d'Amelia Egerton.

Voilà ton œuvre, Severus Snape ! lui dit la jeune fille, avec un sourire terrifiant.

Mais, je n'ai rien fait à ce garçon ! se défend-il aussitôt. Je te jure que je n'y suis pour rien !

Ne joue pas les innocents, répliqua-t-elle sèchement. Tout le monde ici sait parfaitement que tu es un assassin ! N'est-ce pas toi qui as mis fin à mes jours ?

Mais je… balbutie-t-il. Je n'aurai jamais fait…

TU M'AS ASSASSINÉ SOUS LES YEUX DE MON FILS ALORS QU'IL N'ÉTAIT ENCORE QU'UN BÉBÉ ! s'écria la jeune fille.

Ce n'est pas moi qui t'ai tué ! coupe-t-il abruptement, la voix contrite par la panique. Je te jure que j'ai essayé de te sauver, mais…

Tu es un assassin doublé d'un menteur ! lui cracha-t-elle avec véhémence. Et un jour au l'autre tu devras répondre de tes crimes ! D'ici là…

Tout à coup, Lily réapparaît, prenant la place d'Amelia.

D'ici là, prend garde aux serpents, professeur ! conclu-t-elle, fendant sa bouche d'un sourire sardonique.


Severus se réveilla en sursaut. Quelqu'un frappait à la porte de sa chambre. Il repoussa les couvertures, se redressa tant bien que mal sur le rebord du lit, puis jeta un coup d'œil sur le cadran de l'horloge qui trônait sur la cheminée. Il était prés de 2h du matin. Les images de son cauchemar lui revenaient en tête. Mais, il préféra les chasser immédiatement de son esprit. Ainsi, il résolut de se lever, enfila à la hâte une robe de chambre et se pressa pour aller ouvrir.

Il tressaillit au moment où il découvrit les visages des deux jeunes qui se tenaient de l'autre côté du battant ; c'était Alice Bulstrode et sa sœur Ursula, toutes deux vêtues de leurs chemises de nuit. Severus, qui redouta alors le pire, retint son souffle et écouta ce qu'elles avaient à lui annoncer.

— Pardon de vous réveiller à une heure aussi tardive, professeur, commença la plus jeune. Mais…

— Que s'est-il passé ? interrompit brusquement Severus. Il est arrivé quelque chose à miss Egerton, c'est cela ?

Les deux jeunes filles échangèrent un regard interrogateur.

— Euh… non non, répondit l'aînée. Amelia se porte très bien. C'est d'ailleurs elle qui nous a dit de venir vous chercher.

Elle regarda soudain sa sœur, comme pour l'inciter à parler.

— En fait, en sortant de mon lit pour aller aux toilettes, expliqua Ursula Bulstrode, j'ai posé le pied dans une grande flaque d'eau et…

— N'en dites pas plus, miss Bulstrode… soupira Severus, en pivotant sur ses talons.

Il partit chercher sa baguette magique et retourna près des deux jeunes filles qui attendaient dans le couloir, à l'entrée de sa chambre. Après quoi, il les suivit sans un mot jusqu'aux dortoirs. Cette maudite canalisation avait encore cédé.

[Fin du chapitre 21]


NB : Le chapitre étant terminé, je vais pouvoir faire une petite pause pour préparer ma convention du mois prochain.

Les publications reprendront certainement à la fin du mois de mai ou au pire des cas début juin. Je vous annonce néanmoins que je compte consacrer tout mon été à la rédaction de Prince et Princesse.

D'ici là, je donne rendez-vous aux montpelliérains à l'Anime Game Show (MAG), convention manga/jeu vidéo qui aura lieu le 12 et 13 mai à Montpellier. N'hésitez pas à venir me faire un coucou sur notre stand (Atelier Cadeling) si vous êtes dans les parages, je suis toujours d'attaque pour papoter de Severus ou de HP (ou d'autres choses). A très vite !