Quatre mois. Quatre mois que c'est le blanc total dans mon cerveau, je n'arrivais plus à écrire et il a suffi que je découvre par hasard une chanson pour que l'inspiration revienne. Ça fait trois jours que je carbure à cette musique pour écrire. C'est tout à fait dans le ton de l'histoire et des émotions que j'essayais tant d'écrire depuis longtemps sans jamais y arriver. Je vous conseille donc de lire ce chapitre en écoutant la chanson So Cold de Ben Cocks et Nikisha Reyes.
Chapitre 54
Prison
Il n'y avait plus de passé. Plus du futur incertain. Que le présent. La fureur des corps. La fureur des sens.
Perdus sur une île déserte, nous n'étions plus des fugitifs, ni un vampire et une humaine. Nous n'étions que deux esprits égarés l'un dans l'autre, assoiffés d'oubli, avides d'ivresse. Désireux à chaque baiser de faire fuir les peurs, à chaque caresse de faire disparaître l'angoisse, à chaque étreinte de faire s'envoler les incertitudes et d'oublier le désespoir.
Et ce fut au zénith de notre extase mutuelle que commença notre nouvelle existence.
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Jour 1
On essaie de trouver nos marques, de se familiariser avec un environnement qui devra être le nôtre aussi longtemps que notre cavale durera. C'est-à-dire toujours.
Jour 2
On reste attentifs à ce qui se passe autour. On craint qu'un ennemi ne débarque à tout moment. On prend les cris des goélands pour des cris de guerre, le craquement d'une branche pour le pas d'un être hostile, le vent dans les arbres pour une présence malvenue.
On est à l'abri, mais on se méfie de tout.
On est isolé de tout, mais on craint que ce ne soit qu'une illusion.
Pris dans l'incertitude et la peur du lendemain.
Jour 3
On commence à s'intéresser à l'environnement extérieur pour ce qu'il est réellement; un terrain de chasse potentiel, une plage idyllique reposante, une forêt vierge aussi majestueuse que paisible. La maison n'est plus un abri de fortune. Elle devient petit à petit ce qu'elle doit être; un foyer.
Jour 4
Première chasse dans l'océan. On a si peur de se quitter que je me contente du premier grand poisson qui passe près du quai sur lequel m'attend fébrilement ma compagne en comptant les minutes.
Je sors de l'eau en vitesse une fois rassasié, me propulse sur le bois qui craque sous mon poids. Elle me heurte de plein fouet et m'étreint comme si j'étais parti depuis six mois. J'ai la même sensation. Alors, en dépit de mon corps trempé, je la serre contre moi sous le soleil de plomb et je ne bouge plus jusqu'à ce que tous les atomes de ma personne soient persuadés qu'elle est bien là avec moi et qu'elle ne disparaîtra pas dans un nuage de fumée.
Jour 5
Premier rire depuis des lustres.
Premier vrai sourire échangé à l'ombre d'un cocotier.
Premier jour où l'on se permet de vivre, pas de survivre.
Jour 6,7,8 ...
Les nuits sont passionnées. Les jours sont sereins.
Jour 10
Première livraison de provisions qui est déposée sur le quai par les intendants. Ils repartent sur leur hors-bord sans toucher terre, telles sont les instructions qu'on leur a données au téléphone. Ils ne posent pas de questions, ils sont trop grassement payés pour ça.
Jour 11, 12... et les autres qui se confondent.
Le temps devient relatif. Les secondes paraissent des heures et les jours peuvent sembler durer que quelques minutes.
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C'était une île paradisiaque, idéale pour nous bien que planait l'ombre des Volturi au-dessus de ce nid douillet. Il était rare que nous parlions d'eux, comme si leur seule évocation provoquerait leur arrivée. Je gardais toujours ma seconde écoute ouverte au maximum de sa capacité au cas où des esprits indésirables s'amènent. Je restais prudent, toutefois la conscience plus tranquille.
Jamais nous ne profitâmes autant l'un de l'autre qu'au cours du mois qui suivit. Toujours dans le passé il avait fallu composer avec nos familles respectives et le temps que nous passions seuls, totalement seuls ensemble, se comptait en heures. Aujourd'hui, ce temps se comptait en jours et, si tout se déroulait selon ce que j'espérais, il s'écoulerait en mois et même en années.
Souvent nos pensées se tournaient vers les nôtres, et toujours ces pensées étaient imprégnées d'amertume. Elles ne duraient jamais longtemps, pourtant, parce que nous nous avions tous les deux et rien n'était insurmontable tant que l'autre était à nos côtés.
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« Je me demande ce que tu attends. » dit-elle soudain.
Nous nous promenions sur la plage un soir, main dans la main, à l'écoute des vagues qui s'échouaient à nos pieds.
« Ce que j'attends?
-Pour me transformer. »
Je stoppai la marche, déconcerté.
« Je te demande pardon? »
La chevelure dans le vent, le visage tourné vers l'océan, elle avait les traits sereins.
« C'est le moment idéal pour le faire et l'endroit est parfait. »
Je la scrutai longuement, incrédule.
« Comment peux-tu dire une chose pareille? Nous sommes en sursis. Et si je te transformais et que les Volturi débarquaient tout à coup, en plein milieu de ton sevrage? » arguai-je d'un ton que j'espérais plus neutre que paniqué. « Les traqueurs ne seront réellement relâchés qu'après la date butoir annoncée dans la lettre. Le 3 mars. Dans un an, s'ils ne nous ont pas encore trouvés, nous pourrons alors juger notre planque comme étant vraiment introuvable. Après, nous pourrons... y réfléchir... » Non, réfléchir tendait trop vers l'approbation. « Nous pourrons en rediscuter plus tard. » rectifiai-je.
Je gardai la tête droite, les yeux fixés sur l'horizon, ignorai tant bien que mal son soupir frustré.
« Plus tard... Toujours plus tard... » marmonna-t-elle. « Et si au contraire me transformer nous aidait à faire face aux Volturi? Poursuivre une humaine aveugle et son vampire, c'est faisable. L'un de nous est le maillon faible et nous rend vulnérables. Mais si je suis comme toi, nous...
-Tu n'es pas un maillon faible.
-Je ne suis pas en train de me sous-estimer. Je fais seulement preuve de logistique et de stratégie.
-Tu n'es pas une donnée dans une équation. »
Son visage s'affaissa. Elle ne me relança pas tout de suite et je soupçonnai d'abord une réflexion pour trouver un argument imparable. Mais quand elle releva le menton vers moi, je constatai qu'elle était seulement accablée par la tristesse. Ce fut son coeur qui parla, pas la personne rationnelle.
« Je n'ai plus rien qui me rattache à la vie humaine.»
Tout mon être allait s'élancer vivement pour protester, mais quelque chose dans sa posture m'en empêcha. Je ne devais pas l'interrompre.
« Auparavant, il y avait tant de facteurs à prendre en compte... Aujourd'hui ces facteurs n'existent plus. Je n'ai plus de famille humaine, donc personne de qui je dois me cacher. Je n'ai plus de train de vie humaine, j'ai laissé tomber le lycée, mes projets d'avenir. Nous sommes isolés de la civilisation, sur une île, alors aucune chance que j'attaque un humain durant mon sevrage. Nous avons l'éternité devant nous, un océan à ma disposition pour faire de moi un vampire en parfait contrôle de lui-même. Tu vois? Il n'y a plus de contre, seulement des pour. »
Je tirai sa main vers moi, empoignai l'autre dans le mouvement et amenai ses doigts à ma poitrine.
« Ce n'est pas parce que tu as perdu ta vie humaine que ton humanité n'en vaut plus la peine. »
Elle haussa les épaules, pensive.
« Je n'envoie pas paître mon humanité. Seulement, je ne vois pas l'utilité de continuer ainsi. Si je dois passer le reste de mes jours seule avec toi, autant que nous soyons sur le même pied d'égalité, non? En supposant que personne ne nous trouve jamais, que je vive ici jusqu'à ce que la maladie, la vieillesse, me prenne, et que tu respectes ta parole de rester en vie après mon départ... que feras-tu? Tu vas rester seul ici pour le reste de tes jours par peur que les Volturi veulent leur revanche? Ce n'est pas juste. »
Une de ses mains se délia des miennes pour venir me caresser la joue. Ses doigts trouvèrent un visage marqué d'anxiété.
« Je t'ai dit que c'était à toi de choisir, mais ne vois-tu pas que c'est la meilleure décision, pour moi, pour toi, pour nous? » susurra-t-elle avec un sourire doux. « Tu pourrais le faire, là, maintenant, rien ne te retient ici. »
Et comme pour appuyer ses dires, elle pencha la tête de côté, découvrant sa nuque en une tendre invitation.
Je fermai les yeux.
Pourquoi ce sujet épineux était-il ramené sur le tapis? Pourquoi ici, pourquoi maintenant?
Nous étions sur une île isolée de tout. Et nous devrions être à l'abri de tout. À l'abri du danger, à l'abri de nos tourments, à l'abri de nos choix, de nos décisions. Un sujet pareil n'avait pas sa place ici, hors du temps. Nous étions en suspension, figés dans une bulle qui pouvait éclater à tout moment.
« Edward... » murmura-t-elle, lissant mes lèvres d'un doigt. « Plus rien ne nous retient d'agir. Attendre ne servira à rien. Nous n'avons plus que nous-mêmes. Pour toujours... »
Ses bras enlacèrent mon cou et je me laissai faire, docile statue hypnotisée.
« J'ai tout perdu. Ma famille, la tienne, mes amis, ma vie... La seule chose qu'il me reste et la plus essentielle de toutes, c'est toi. Mais je suis en train de te perdre aussi. »
Je rouvris brusquement les paupières.
« Non. Jamais.
-Si. Ici. Dans ma tête. Tu as presque disparu. Tu m'entoures, tu me hantes, tu me touches, mais je ne te vois plus. Tu es un fantôme.»
Quelque réminiscence de ce qui s'était passé dans la clairière de Forks passa dans ma conscience. Chagrin, colère, peur, ténèbres.
« Je ne veux pas te perdre. Ces jours qu'il me reste, qu'au moins je les passe dans le blanc de tes yeux. Je t'en prie. »
Son menton se nicha sur mon épaule, le vent traitre poussa sa chevelure, découvrant sa nuque offerte, si près de ma bouche, si près de la tentation. Pas de la tentation de m'abreuver, mais bien de la tentation de répondre à son souhait.
Elle était seule avec moi pour toujours... Si l'on ne nous trouvait pas, nous allions rester ensemble, personne ne nous séparerait...
Nous étions sur une île hors du temps, hors de nos tourments. Une île qui pourrait être exclue de toute convention, de toute définition du bien et du mal, de toute loi, de toute règle... Une terre vierge dépourvue de mœurs, d'éthique, de moralité... Une île où il n'y avait plus que deux individus qui n'ont qu'eux-mêmes comme univers...
Ce serait si facile. Si simple. Si fatal...
« Non! »
Je me réveillai de cette transe macabre dans un sursaut.
« Non! » martelai-je, l'empoignant par les épaules et l'éloignant à bout de bras. « Non! Je ne peux pas! Je ne peux pas...
-Tu ne me tueras pas. J'ai confiance en toi.
-Là n'est pas la question! Je ne peux pas te faire ça... Tu ne sais pas... Tu ne sais pas ce qui t'attend!
-C'est un mauvais moment à passer pour moi, je le reconnais, mais je n'ai pas peur. Tu seras là...
-Non...
-Edward, je t'en prie...
-Non! »
Les jambes soudain molles, je m'affaissai à genoux. Bella suivit le mouvement, ses deux mains prenant en coupe mes joues. Ma détresse la prit au dépourvu. Elle s'attendait à une rebuffade, pas à de la panique pure.
« Edward?
-Ce n'était pas comme ça que ça devait se passer... Ce n'était pas comme ça que j'avais envisagé la chose... » murmurai-je d'une voix éteinte.
Je m'écroulai, la tête contre ce coeur tambourinant sa poitrine. Un coeur qui m'était si précieux... Si précieuse vie... Y mettre un terme? Éteindre cette musique à tout jamais? Un instrument pareil n'avait pas à être interrompu. C'était dans l'ordre des choses qu'il s'éteint de lui-même, qu'il cesse de jouer quand sa symphonie serait terminée. On n'avait pas à choisir quand y mettre un terme. Personne ne devrait avoir ce pouvoir.
Prenant conscience qu'il s'agissait plus de frayeur que d'obstination de ma part, ses doigts s'enfouirent dans mes cheveux, me caressèrent et me calmèrent.
« Tu envisageais quoi alors? » m'encouragea-t-elle.
L'oreille toujours appuyée aux creux de sa poitrine, je fermai à nouveau les yeux.
Depuis quand avais-je vraiment envisagé quoi que ce soit? Je ne m'étais jamais questionné au-delà du oui ou du non, il me semble. Je n'avais jamais passé ce stade et envisagé le "comment". Excepté une fois... Pour guérir Bella... Mais j'y avais vite renoncé.
Renoncé ou juste relégué dans un coin censuré de ma conscience? Parce qu'y penser concrètement à ce "comment", c'était admettre que j'avais fait un choix, non?
Non, je n'avais pas choisi... pas encore. Je ne pouvais pas avoir choisi.
Pourtant... Si je n'avais pas de choix de fait, le "comment", lui, était déjà bien défini dans ma tête, réalisai-je tout à coup.
Mon dieu... J'avais choisi! J'avais fait un choix et je ne le savais pas encore jusqu'à cette seconde.
« Je voulais que tu voies avant.
-Que je voie...?
-Que tu voies, que tu subisses cette opération dont parlait Akiko. Je voulais que tu voies le monde en tant qu'humaine avant de l'abandonner. Et ensuite, quand j'aurais été certain que tu savais bien tout ce que tu allais perdre, que tu l'aies vu de tes propres yeux, j'aurais peut-être pu... Je... »
Seigneur, que c'était dur de dire à haute voix ce qu'on n'osait s'avouer à soi-même.
« Si... Si je penchais du côté du "oui", j'aurais tout fait pour que tu échappes à la souffrance. » commençai-je, étonné par la clarté soudaine de mes propres pensées. « Je ne pourrais pas supporter de te voir souffrir un tel martyre. Trois jours à te tortiller en tout sens, brûlée vive de l'intérieure et je devrais qu'être un témoin de ton agonie, impuissant? Et après, le calvaire ne ferait que commencer. Des semaines, des mois, des années à éprouver une soif dévorante pour un sang que tu ne pourrais jamais obtenir. Des années à vouloir tuer des gens qui auraient pu être pour toi des connaissances, des collègues, des amis... Ce serait un supplice inimaginable, une lutte contre toi-même constante. Et je devrais te regarder te consumer sur place, impuissant encore? Non! Je ne veux pas ça... Je ne veux pas ça pour toi... Tu ne mérites pas ça. Tu mérites tellement mieux...» me lamentai-je, mes mains crispées dans son dos, l'enroulant dans une étreinte protectrice. Protection contre ce futur que je ne voulais pas pour elle.
Ses bras frêles enlacèrent à nouveau mon cou, mais cette fois cela ne se voulait pas une étreinte tentatrice. Gagnée par ma détresse, il y eut des larmes dans sa voix.
« Edward... Mais quelle autre issue aurais-je eue? Tous les tiens en sont passés par là...
-Et aucun d'entre eux ne souhaiterait à personne de vivre un calvaire pareil. »
Je relevai la tête, l'écartai pour mieux appuyer mon front contre le sien, me perdre dans les deux puits.
« Akiko et Carlisle avaient songé à des méthodes médicales pour adoucir la transformation. Et Akiko travaillait sur un prototype de dérivé de sang humain, tu te souviens? Je... Si jamais j'optais pour le "oui", ce fameux, ce redoutable "oui", j'aurais voulu attendre qu'elle concrétise ses recherches avant de te transformer. Tu n'aurais pas eu à souffrir de la soif si du sang synthétique humain était à ta disposition... Il te faudrait déjà passer l'éternité à voir se faner la vie autour de toi, à voir le monde changer, à voir ceux qui t'entourent disparaître les uns après les autres alors... si tu devais être condamnée à ça, qu'au moins cette transformation te soit plus légère, que la condition qui est la mienne te soit vivable, pas supportable. Ce serait bien le moins que je peux faire vu tout ce que tu devrais affronter par la suite. »
Sont front quitta le mien le temps d'un baiser, le temps d'une caresse apaisante contre ma joue.
« Je comprends. » reconnut-elle, un faible sourire aux lèvres. « Mais aujourd'hui ni Carlisle ni Akiko ne sont là. Et nous ne pouvons les atteindre.
-Je sais... C'est pour ça que je… Je ne peux pas te faire ça. Pas comme ça, pas comme moi je l'ai vécu. Je n'en peux plus de te voir souffrir. Tu as déjà tellement souffert à cause de moi. Ne me demande pas de t'infliger ce sort, je t'en prie. Ne me demande pas d'être ton bourreau. »
Ses lèvres trouvèrent les miennes, les effleurèrent.
« Chut. Tu n'es pas mon bourreau, tu ne le seras jamais. »
J'étais encore paniqué. Paniqué par ce "oui" que je venais d'admettre malgré moi. Je réalisais que j'avais pris ma décision, mais que j'étais incapable de l'assumer. Parce que ce serait toujours mal, pour moi. Peu importe que l'idée soit logique, elle demeurerait toujours un crime.
Bella n'insista plus. Elle se contenta de me garder dans ses bras. Avouer la voie vers laquelle je tendais pour elle m'ébranlait déjà au plus haut point, elle le savait. C'était une décision grave. Quant à l'appliquer... je refusais d'y songer. Pour le moment.
Bella resta donc là, berçante, rassurante, et moi je m'accrochai à elle.
Elle me demanda pardon pour l'insistance. Je lui demandai pardon pour ma lâcheté.
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Elle était cachée dans une crique de la forêt. Une chute d'eau enterrait ses sanglots, mais rien qu'à sa silhouette affaissée sur elle-même, je compris ce qui se passait.
Moment de faiblesse, moment où le désespoir est plus fort que le contrôle et fait surface.
La tête dans les genoux, Bella pleurait près de la cascade. Quand elle entendit mes pas sur les rochers humides, elle ne chercha pas à masquer sa peine. Elle se releva néanmoins et eut un petit haussement d'épaule d'excuse. J'embrassai les sillons de larmes sur ses joues et sa tête s'enfouit contre ma poitrine.
Je ne demandai pas la source exacte de sa tristesse. Pas besoin. Elle avait toutes les raisons du monde de pleurer, de toute façon, et c'était la première fois depuis notre arrivée que je la voyais flancher.
Je me contentai de la tenir au creux de mes bras et les pleurs s'estompèrent tranquillement. Je ne dis rien bien que chaque larme versée me tuait et chaque sanglot me torturait. Elle pouvait bien se laisser aller à quelques larmes. C'était sain de pleurer que j'avais entendu dire. Étant donné tout ce qui lui était arrivé, elle en avait légitimement le droit. Seulement, elle ne le méritait pas. Elle méritait des rires, des bonheurs, de l'insouciance, pas des larmes.
Une transformation? Quelque chose me disait que ce n'était pas l'éternité dans le blanc de mes yeux qui la rendrait plus heureuse. Ce n'était pas ça qui arrangerait notre situation. Ce n'était pas ça qui ferait disparaître pour de bon les larmes. Oh! Si, elles disparaîtraient, son corps mort serait incapable de faire fonctionner ses glandes lacrymales, ce qui n'empêcherait en rien la douleur et le désespoir de se manifester.
Ce fut la première fois, depuis notre arrivée sur cette île, que certaines pensées déplaisantes, mais vraies, me traversèrent l'esprit: Bella n'avait pas sa place ici, isolée du monde, en cavale. Ici, c'était une prison.
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Avec des feuilles de palmiers séchées, elle s'amusait à tresser ce qui allait peut-être être un panier, ou un chapeau, ou bien une corde, ou un hamac. Difficile à dire. Le but de la manoeuvre était plus de s'occuper les mains et passer le temps que de construire un truc utilisable.
Je m'approchai, lui ôtai ses verres fumés. Il me fallait voir ses yeux. Je surplombai son corps pour la protéger du soleil et pris ensuite son visage en coupe dans mes paumes. Je la dévisageai longtemps. Elle se laissa faire, patiente et paisible.
« Je peux te demander une faveur? » finis-je par laisser tomber.
« Ce que tu veux.
-C'est un désir égoïste.
-Laisse-moi en juger par moi-même. »
J'eus tout à coup la gorge nouée. J'ouvris la bouche deux fois avant de parvenir à laisser sortir un son.
« Souris-moi. »
Ses yeux s'arrondirent, ses lèvres s'entrouvrirent, mais je la coupai avant qu'elle ne réplique.
« Souris-moi. Je t'en prie, donne moi l'illusion que tout est rentré dans l'ordre. Mens-moi et dis-moi que tu es heureuse ici. »
Elle ne me sourit pas ni ne me révéla qu'elle était heureuse.
Elle se contenta de me prendre par la main et de se diriger vers la maison. Elle me fit asseoir à côté d'elle au piano de Carlisle.
Elle toucha le clavier pour la première fois depuis notre arrivée.
D'une attaque franche et profonde, elle s'empara de l'instrument et s'abîma dans les notes. Prirent ainsi vie ses peurs, ses angoisses, son désespoir. Sa famille lui manquait. La mienne aussi.
Elle ne demandait rien, ne se plaignait pas. Je ne perçus aucune animosité dans sa symphonie, jamais de rancune, jamais de regret.
Elle me sourit à travers le piano, comme je le lui avais demandé, mais ne mentit pas. Elle se montra franche. Elle ne me donna pas ce que j'avais besoin d'entendre. Elle me donna ce que je devais entendre. La vérité. L'honnêteté. Ainsi je pus lire à travers sa musique un amour infini, une énorme gratitude envers moi, un bonheur sans égal d'être à mes côtés et... caché entre deux notes, une tristesse sans fond.
La lune pleurait à nouveau.
Quoi de plus normal. La lune n'était pas faite pour être prisonnière dans une cage. Une belle cage, certes. Idyllique, un paradis terrestre entouré d'eau. Mais une cage tout de même.
« Merci... » chuchotai-je, bouleversé, quand elle eut terminé.
A cet instant, les pensées néfastes, mais vraies, revinrent prendre d'assaut ma conscience.
Ce n'était pas la solution pour elle. La cavale, la fuite, la vie de fugitif, ne devaient pas être le plan final. Ce devait être qu'une étape d'un plan plus élaboré.
Mais lequel?
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Je sortis de l'eau et remontai tranquillement jusqu'à la plage. Cette fois j'étais allé beaucoup plus loin et beaucoup plus profondément dans l'océan pour attraper une proie plus consistante. J'avais réussi à trouver un banc de requins blancs et leur goût s'était avéré plus intéressant. La chasse était presque amusante au fond de l'océan. Et ça m'avait pris quelques heures au lieu de quelques minutes.
Quand je criai pour annoncer mon arrivée, j'aperçus la silhouette de Bella apparaître sur la plage et courir dans ma direction. Elle était si belle. Une Robinson Crusoé magnifique.
Je la cueillis dans mes bras et la fis tournoyer dans les airs avant de l'étreindre à l'étouffer.
La tenant en silence, les pieds léchés par les vagues qui remontaient sur le sable, je réalisai un truc étrange.
Elle ne m'avait pas manqué.
Son odeur que je retrouvais, c'était la mienne aussi. Sa présence, elle était toujours là, en moi, autour de moi. Où que j'aille, je la sentais constamment à mes côtés. Elle ne me quittait jamais.
Depuis le chalet à Rîm, depuis notre première fusion, un morceau de Bella s'était incrusté à moi. Elle ne pouvait me manquer dans ces conditions.
Ce constat fait, je me demandai vaguement pourquoi il m'apparaissait important de reconnaître que nos séparations ne me déchiraient plus comme avant.
Plus tard, j'allais réaliser que ce constat m'aiderait à prendre une décision peut-être plus grave encore que sa transformation, et ce en lien direct avec les pensées néfastes, mais vraies qui s'immisçaient de plus en plus souvent dans ma tête.
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Un matin, je la surpris à s'amuser à fouiller dans les vieux coffres d'Esmé.
« Je me suis permis d'explorer la maison.
-Tu en as le droit. Cette maison est à toi.
-J'ai trouvé de vieux vêtements d'époque. Je l'ai deviné, à l'odeur. »
Sur le lit étaient étalées quelques babioles anciennes: un caraco, un chapeau haut de forme, de longs gants de velours, un noeud papillon, un pantalon avec bretelles élastique.
« Et j'ai trouvé ceci. »
Elle ouvrit son poing pour me montrer deux anneaux au creux de sa paume.
Je me figeai un instant, ce qu'elle ne remarqua pas.
« J'ai été étonnée. Ce sont les seuls bijoux de la maison. Pourtant, je suis certaine que Carlisle a offert des tas de bijoux à Esmé. »
J'observai les anneaux d'un air songeur.
« Oui. Mais Esmé les garde... les gardait avec elle à Forks. Ceux-ci ne sont pas à elle.
-À qui sont ces bagues, alors?
-Ce ne sont pas des bagues. Ce sont des alliances. Celles de mes parents. »
Je souris à son visage ébahi.
« Oh! »
Sa main trembla aussitôt, comme si les anneaux pesaient tout à coup très lourd dans sa paume. Je pris sa main ouverte dans la mienne et contemplai ces souvenirs avec un brin de nostalgie.
« Carlisle les avait gardées, à la demande de ma mère sur son lit de mort. Elle était tellement persuadée qu'il allait me guérir qu'elle lui a demandé de me les donner lorsque j'irais mieux. »
Je fus pris d'un petit rire caustique.
« D'une certaine manière, elle avait vu juste; je m'en suis sorti, mais certainement pas de la façon dont elle s'y attendait. » Je soupirai tout en caressant du bout du doigt le métal d'un des anneaux. « Je ne les ai pas voulues. Elles ne signifiaient rien pour moi, à l'époque. Je ne me souvenais presque pas de mes parents à ma transformation, tu comprends. »
Je pris l'alliance de ma mère, la fit tourner entre mes doigts. Elle étincelait sous les rayons du soleil qui traversaient la fenêtre. Je fus renvoyé à d'autres souvenirs, plus récents, où je découvrais qu'un certain désir m'étreignait. Un désir d'officialiser ce qui était indestructible.
« Apparemment, Carlisle n'a pas voulu s'en débarrasser et les a entreposées ici. Il s'est sûrement dit qu'un jour j'aurais envie de récupérer ce genre de souvenirs de mon ancienne famille. Il a bien fait. »
Curieux, je saisis doucement la main gauche de Bella, effleurai son annulaire. Le bijou glissa sur son doigt avec aisance. Comme un gant. Bizarrement, je ne fus pas du tout étonné, comme si le destin avait prévu le coup depuis un siècle.
Ma compagne retenait sa respiration. Elle comprit ce que j'étais en train de faire.
« Edward, c'était à ta mère. Je ne peux pas... »
Elle se tut, secoua la tête. Elle oublia ses réserves et prit ma main gauche. Elle était curieuse aussi. L'anneau de mon père y glissa aussi aisément que celle de ma mère pour Bella.
Révélation. Émotions palpables dans l'air.
« Je crois qu'elles sont à leur place maintenant. Là où elles doivent vraiment se trouver. » lui dis-je, serrant sa main ornée du bijou entre mes doigts.
J'amenai sa main à mes lèvres, embrassai ce symbole d'union. Elle exhala un soupir tremblotant.
« Edward?
-Oui?
-C'est quoi la version masculine de warmi? »
Je souris, ému.
« Kusa.
-Kusa... »
Kusa et warmi unirent leurs lèvres, dans la petite maison, sur une plage ensoleillée d'une île perdue au milieu de l'océan. Sans témoins, sans révérend, sans cérémonie, sans artifice. Aucun besoin de tout ça. Nous nous avions. Peu importe le reste.
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Le soir était tombé. Nous venions de recevoir une nouvelle livraison de provisions. Les bras chargés par les cartons qui venaient d'être déposés sur le quai, je ne remarquai pas immédiatement sur le chemin du retour que les lampes dans la maison éclairaient deux silhouettes dans le salon, non pas une.
Ce fut lorsque je vis passer dans la fenêtre une ombre beaucoup trop grande pour être celle de ma compagne que je m'alertai.
Les cartons furent jetés à terre et je me précipitai à l'intérieur.
« Bella! »
Pris d'effroi, je m'attendais au pire des scénarios lorsque j'arrivai en trombe dans le salon. Les Volturi nous avaient trouvés!
« Napaykullayki, Eduardo. »
Je freinai sec sur le tapis.
« Phileos!? » m'exclamai-je, ahuri.
Bella, sagement assise dans un fauteuil, son ordinateur portable sur les genoux, me lança un sourire ravi.
Je considérai le faux dieu qui se tenait avec nonchalance à ses côtés.
« Qu'est-ce que vous fabriquez ici? » m'énervai-je.
« Chaca est venu nous rendre une petite visite de courtoisie. »
Il grogna au surnom, mais conscient qu'il m'avait fait une peur bleue, Pachacamac eut un sourire plein d'arrogance et il oublia d'être mécontent.
Il agita un petit objet dans ses mains; le téléphone que lui avait donné Bella dans la jungle pour prendre en photo l'usine qui avait empoisonné des enfants péruviens.
« J'ai pris quelques clichés de l'usine qui déverse des déchets dans la rivière. »
J'avais complètement oublié cette histoire d'empoisonnement des eaux. A dire vrai, j'avais même cru que Phileos aurait dédain du cadeau de Bella et qu'il se débarrasserait de l'appareil au plus vite. Je n'aurais jamais pensé qu'il prendrait son idée au sérieux.
« Reste à les ... » Il se tourna vers ma compagne « comment dites-vous, Lata? Publier?
-En quelque sorte oui. On va les mettre sur Internet. »
Je les observai tous les deux agir comme si la situation était normale.
«Je croyais que nous nous étions entendus pour ne plus jamais nous revoir.
-Edward. » gronda Bella.
Le faux dieu croisa les bras, teigneux.
« C'aurait été le cas si votre technologie n'était pas si exaspérante. Je tiens à faire payer ces Américains pour ce qu'ils ont fait à mon peuple et...
-Et il ne savait pas comment faire pour publier les photos. »
Il fit la moue, refusa d'avouer qu'il était un grand ignorant concernant toute forme de technologie, néanmoins il lui donna l'appareil. En moins de deux, Bella se connecta au réseau.
« Voilà, c'est fait.
-Vous n'avez rien fait.
-Si. Je me suis inventé un compte dans plein des réseaux sociaux et j'ai posté vos photos. Toute la planète peut les voir maintenant. »
Il oublia mon accueil froid et se pencha sur l'écran, fasciné.
« On est loin des quipus et des parchemins, ma foi.
-Des qui...?
-Quipus. C'était le principal système de communication entre les Incas. »
Content de m'ignorer et ravi que sa présence m'agace, il se lança dans une vaste explication sur ces cordes avec des noeuds qui signifiaient des mots et des nombres différents.
« Du braille en cordage! C'est fascinant! »
Seulement parce que Bella était divertie d'avoir de la visite, je me résignai à ne pas jeter dehors le vampire qui s'amenait comme un cheveu sur la soupe.
« Comment vont les Amazones? Sont-elles bien cachées? » s'enquit-elle bientôt.
« Le clan se porte bien aux dernières nouvelles. » se contenta-t-il de dire.
Je le vrillais d'un tel regard incendiaire que Pachacamac finit par capituler.
« Apparemment, votre retraite se passe bien aussi. Je vais retourner à mon lac, maintenant. Adieu; Huq ratukama.
-"Yusulpayki, Bella, de m'avoir aidé avec ces photos." » mima ma compagne avec un faux air de reproche.
Le vampire leva les yeux au ciel.
« Yusulpayki, Lata, pour ces photos. » marmonna-t-il de mauvaise grâce.
La seconde suivante, il n'était plus dans le salon.
Sans un bruit, sans crier gare, il avait disparu, comme à son habitude.
« Bon vent. » bougonnai-je.
C'était une visite inattendue, pas vraiment désirée, mais somme toute distrayante. Du moins pour Bella. Nous étions seuls depuis un certain temps et cette apparition eut quelque chose d'incongru pour moi. C'était notre cocon ici, notre planque, notre refuge. Il le profanait en s'y invitant.
Ce fut en tout cas mon sentiment la première fois qu'il vint. Car cette visite ne fut pas la dernière, contrairement à ce que j'aurais pu croire.
Commença un nouveau train de vie où Phileos apparaissait de temps en temps. Il était le seul à connaître notre cachette et le seul qui pouvait se permettre de venir sans nous mettre en danger, étant donné son don. Au début, il ne vint que pour nous narguer, content de briser notre tranquillité. C'était puéril comme comportement, mais il n'en avait cure. Pour lui, nous déranger, c'était sa façon personnelle de nous faire payer sa propre tranquillité perdue puisqu'il guettait sans cesse le jour où les Volturi traqueraient notre piste jusqu'à son territoire.
Si au début ces visites se voulaient provocatrices, elles finirent petit à petit par devenir un rendez-vous apprécié des deux partis. Même moi je commençai à y prendre plaisir. Toujours à reculons et avec ses airs butés, Phileos se faisait parfois bavard et répondait aux éternelles questions de Bella sur la culture inca et son existence de dieu dispensateur de vie et de mort. Il prenait de moins en moins la mouche si on l'appelait Chaca et le mot Lata devint davantage un surnom amical qu'une insulte.
Le jour où il s'amena presque euphorique pour nous annoncer que l'usine américaine allait fermer et être poursuivie en justice, ses visites prirent une tournure franchement sympathique. Il était reconnaissant envers nous de l'avoir aidé pour les photos, ne le dit bien sûr qu'à demi-mot. Il ne l'aurait jamais admis, mais il nous traita presque avec cordialité à partir de ce moment.
Et ce fut lors d'une promenade dans la jungle derrière la maison, que je compris que Phileos ne tolérait plus Bella; il l'acceptait. Et même plus, il l'estimait.
D'abord, ce fut une promenade en duo, jusqu'à que le vampire s'incruste et s'ajuste à notre pas. A mesure que je l'observais agir, je mis peu à peu de la distance entre nous et, pour mieux observer ce que j'étais en train de découvrir sur lui, bientôt je me retrouvai à suivre Bella et Chaca alors qu'ils discouraient tous les deux en marchant à travers les palmiers. Je suivais à peine le fil de la conversation, plus titillé par la façon dont le vampire se tenait aux côtés de Bella.
« Manà, je n'ai pas de nouvelles des Amazones, c'est contre le marché que nous avions passé. Personne ne doit s'aventurer sur le terrain de l'autre, vous avez la mémoire courte.
-Vous êtes passé par le Brésil pour nous conduire ici la dernière fois, non?
-La dernière fois, vous étiez dans mes pattes et vous avez le don de limiter beaucoup les moyens de se déplacer rapidement, Lata. Je n'ai plus besoin de passer par le Brésil pour atteindre votre île, je n'ai qu'à longer le territoire à la nage.
-Ah, j'aurais dû y penser. L'eau, ça vous connaît, Monsieur-le-dieu-qui-vit-au-fond-d'un-lac. Dommage que vous n'ayez pas de nouvelles. J'étais curieuse de savoir comment ils s'en sortaient... »
Ils se narguaient tous les deux, se taquinaient. Ça faisait longtemps que Bella ne se laissait plus impressionner par sa prestance de faux dieu. Lui par contre, ça ne faisait pas longtemps qu'il la considérait avec un sourire sans condescendance. Il la tançait sans arrêt, mais c'était un jeu maintenant, pas de la mesquinerie.
« Vous voulez surtout savoir si Nahuel s'en tient à ce régime de végétarien comme vous l'appelez.
-Aussi. Qui sait, il influencera peut-être sa tante et le trio aussi.
-Vains espoirs. Préserver les humains, elles n'en ont cure.
-Mais leur protégé est moitié humain. J'aurais quelques remords de m'en prendre à ce qui est somme toute la moitié de ce qu'est Nah-aaah! »
Une racine sortie de terre fit trébucher Bella. J'allais m'élancer pour la rattraper, mais je me clouai sur place quand Pachacamac plongea la main pour attraper son coude et la remettre sur pied.
« Lata un jour, Lata toujours. Ce que vous êtes maladroite, c'est incroyable. Incapable de mettre un pied devant l'autre sans vous étaler par terre. »
Insultant dans ses paroles, prévenant dans ses gestes.
Je ne défigeai pas, sonné par l'ultime preuve que je venais d'obtenir sur les sentiments de Phileos. Il l'appréciait et ne s'en rendait même pas compte. Il veillait sur elle et n'en avait pas du tout conscience.
« Et vous, alors? » Il se tourna vers moi. « Qu'est-ce que vous attendez pour lui rendre ses yeux à cette mortelle? Mordez-la, par le grand Inti. » Il ne remarqua pas que je l'examinais et se détourna aussitôt. « Vous n'en avez pas assez de ne pas être son égal, de ne rien voir et vous prendre les pieds partout? » qu'il demanda à Bella. Cette dernière se remettait à marcher, l'air de rien. Elle n'avait même pas réalisé que Phileos l'avait touché pour la première fois. Elle n'avait pas compris que le geste qu'il venait de commettre, aucun vampire ne le ferait hormis ma famille.
Je secouai la tête, accordant enfin attention à la conversation.
« Elle est égale à moi. Supérieure même. » répliquai-je d'un ton sec. Ce à quoi Bella eut un soupir exaspéré. Je l'idéalisais trop, selon elle.
« Pas sur le plan équilibre si vous voulez mon avis.
-Ma transformation est un sujet qui ne regarde que nous, Chaca. » releva gentiment Bella avec un sourire indulgent. « Et puis, qu'est-ce qui vous dit que je cesserais vraiment de me prendre les pieds partout une fois transformée? J'ai peut-être des gênes de maladresse si profondément enfouis dans mon ADN que ça me suivrait dans ma seconde vie, qui sait.
-Ça, je veux bien le croire. » s'esclaffa le faux dieu.
Ils continuèrent à déambuler dans la jungle tandis que je les observais toujours de loin. Ce fut en les étudiant tous les deux, mais davantage en observant le comportement de Chaca, que je compris une chose importante. Une chose cruciale qui m'aida à prendre une certaine décision. LA décision. La décision qui me détruirait et réglerait tout en même temps.
La solution était là. C'était la résultante de ces idées néfastes, mais vraies, qui tournoyaient dans ma tête depuis un certain temps. Cette solution me pendait au bout du nez depuis un bon moment déjà, mais je refusais qu'elle fasse surface, qu'elle prenne une place de choix dans ma tête. Je ne pouvais pas songer à cela. C'était mal. Cela allait en sens contraire de toutes les promesses que je m'étais faites, de toutes les promesses que je lui avais faites.
Mais, justement, n'avais-je pas failli à ma propre parole? Et ce depuis le début?
Ne m'étais-je pas promis de ne jamais dire à Isabella Swan ce que j'étais? De garder le secret sur mes sentiments?
Ne m'étais-je pas promis de ne jamais l'exposer aux dangers de mon univers?
Ne lui avais-je pas promis, après le tragique accident avec James, que plus jamais elle ne subirait un traitement pareil?
Ne lui avais-je pas promis que Victoria n'atteindrait jamais ma famille ni jamais la sienne?
Ne lui avais-je pas promis que cette année serait beaucoup moins mouvementée que la dernière?
Ne lui avais-je pas garanti que jamais les Volturi ne seraient à craindre?
Ne lui avais-je pas garanti que jamais l'histoire d'Otoshi et Akiko ne se répéterait?
Ne m'étais-je pas promis qu'Isabella Swan aurait la plus heureuse des existences humaines possible?
Toutes des paroles trahies, toutes des promesses rompues.
Pour une seule raison: parce que j'étais là. Parce que j'existais.
Il m'était arrivé une fois, une seule fois, d'envisager ce que j'étais en train d'envisager malgré moi en ce moment. C'était arrivé le soir du bal, après l'appel funeste de Victoria. J'y avais songé pour être aussitôt interrompu par ma soeur. Ce n'est pas la solution, ça ne mènerait à rien, avait-elle certifié. Peut-être. Mais, si à l'époque elle avait été en mesure de voir plus loin, de voir la menace Volturi, aurait-elle tiré la même conclusion?
Je me pétrifiai alors que le centre de mon univers déambulait dans la jungle aux côtés du plus improbable ami que l'on puisse trouver. Mes pensées me piégèrent sur place, acides et révélatrices à la fois. Bienfaitrices et destructrices. Insensées et pourtant si justes.
Renée apparut dans mes souvenirs. Ses paroles me revinrent en tête. « Attention, elle ne peut aimer qu'une fois. Bella est comme son père. Il a tourné la page après mon départ, mais il n'y a plus de pages, plus de suite, le livre se termine là. »
Elle avait tort. D'autres chapitres avaient fini par suivre, l'histoire avait continué, le livre n'était pas terminé. Charlie... N'avait-il pas fini par trouver Sue? N'avait-il pas fini par trouver le moyen d'être heureux, de recommencer à zéro?
Les humains avaient un talent naturel pour ça. Bella plus que les autres. N'avait-elle pas perdu la vie qu'elle avait toujours connue en devenant aveugle? Elle avait dû tout recommencer à zéro, réapprendre à vivre d'une autre façon. Et elle avait réussi. Elle était douée pour ça. Elle était douée pour tourner la page.
Les yeux fixés sur la jungle, j'observai ce coin de paradis sur terre. Un paradis qui était devenu une prison.
Mes pensées m'empoisonnaient de l'intérieur, mais je n'avais que faire de moi parce que ces pensées étaient vraies et incontestables.
« Edward? Edward, tu es là?
-Vous traînez derrière, blanc-bec! »
Je défigeai de ma posture, avançai d'un pas automatique pour les rejoindre, tâchai de faire valoir mes talents de comédien.
« J'arrive! »
La promenade prit fin sans autre incident. Je demeurai dans une sorte d'état second qui heureusement ne fut pas détecté par les deux autres.
Notre visiteur voulut prendre congé de nous, mais il me fallait le retenir à tout prix. Je ne devais pas attendre une autre de ses visites ou alors mes convictions se désintègreraient bien vite et je me trouverais des tas de prétextes pour y renoncer.
Je m'ébrouai, tentai d'opprimer la part catastrophée de ma personne au profit de la part réfléchie.
Je profitai du fait que Bella était rentrée chercher à manger dans le frigo pour prendre Chaca à part.
« Je dois m'entretenir avec vous. Seul à seul. »
Il fronça les sourcils, intrigué par mon ton soudain grave, comprit toutefois ma demande.
« Allez-y, je viens de la couper de notre voix. Elle ne nous entendra pas. »
Je devais faire vite alors je parlai à un débit vampirique.
« Vous connaissez bien Aro. »
Il grimaça aussitôt que je mentionnai le nom. Il n'avait pas du tout envie de parler de lui, mais se résigna à m'écouter.
« D'après vous, s'il avait à choisir entre exploiter mon talent, celui de Bella et notre talent combiné, lequel des trois choisirait-il? »
La question l'étonna. Il ne voyait pas où je voulais en venir. Il réfléchit néanmoins quelques instants.
« Votre talent combiné n'est utile qu'à vous deux. Puissant, mais Aro ne pourrait pas en profiter personnellement puisqu'il ne fonctionne que si on vous attaque, vous deux. Il pourrait l'apprécier pour le côté intimidation et prestige qu'il aime bien montrer aux clans rivaux.
-Mais ce ne serait pas son premier choix. » conclus-je.
Il acquiesça.
« Quant à la deuxième option... Le bouclier de votre warmi serait peut-être plus étendu une fois transformée, mais à quoi bon l'utiliser quand on a déjà une avant-garde des plus destructrice, comme ce Alec et cette Jane? » Il se fit encore songeur avant de trancher vraiment. « Non, ce serait un pouvoir intrusif qui intéresserait vraiment Aro. Un pouvoir qui peut cerner l'ennemi de loin pour avoir une longueur d'avance sur lui avant même une confrontation.
-Mon pouvoir, autrement dit. »
Son regard rosé se rétrécit sur moi, soupçonneux.
« Pourquoi m'avoir posé la question si vous étiez déjà arrivé à la même conclusion que moi?
-Pour avoir un avis neutre. Pour être certain que ma décision est la plus juste.
-Quelle décision? »
L'expression de mon visage devait parler d'elle-même, car il s'exclama aussitôt: « Ah, non! Vous n'allez pas faire ce que je crois? »
Je le quittai des yeux pour regarder l'horizon; un espace neutre dont j'avais besoin pour rester sur mes positions sans être influencé.
« Le 3 mars approche.
-Que se passe-t-il le 3 mars?
-Les Volturi ont donné rendez-vous à ma famille. Une occasion de nous rendre sans résistance avant qu'Aro ne déploie ses troupes pour de bon pour nous retrouver. »
Je serrai les poings, regardai avec détermination l'horizon derrière lequel se trouvait le continent européen.
« J'irai au rendez-vous. Seul. »
Les vagues agitées meublèrent le silence qui s'ensuivit.
J'étais très content de m'être décidé alors que j'étais dans le sillage de Chaca. Il parasitait notre présence et, où qu'elle fût dans le monde, Alice ne verrait pas mon choix.
« C'est du suicide. » déclara enfin le faux dieu.
« Non. Je vais proposer mes services à Aro. En échange, je lui demanderai de laisser ma famille tranquille. Pour l'instant, il ne connaît que le don combiné. Quand il connaîtra mon talent personnel, il oubliera le bouclier-miroir et ne pourra refuser un tel marché. Il a trop à y gagner. Aro est trop vicieux, trop manipulateur et, vous l'avez dit vous-même, il va adorer l'idée de pouvoir espionner de loin tous ceux qui l'entourent. Mon pouvoir va le séduire beaucoup plus que tous les autres. »
Les bras croisés, Phileos se campa devant moi.
« Vous voulez jouer le rôle du sacrifié.
-Je vois plutôt ça comme une opportunité.
-L'opportunité de faire quoi?
-De laisser une chance à ceux que j'aime de vivre en paix.
-Et en deuil de vous.
-Je serais toujours vivant. Mais coupé des autres, c'est tout. »
Il secoua le menton, n'en croyant pas ses oreilles.
« Vous voulez laisser la Lata seule sur cette île? » s'enquit-il, médusé.
« Juste le temps de m'assurer que le marché que je veux passer est respecté. Après, elle pourra rentrer chez elle.
-J'ai peine à croire que vous allez laisser cette Lata seule. »
Il avait raison. Jamais je ne laisserais Bella seule. Jamais je ne l'abandonnerais... À moins d'avoir la certitude qu'elle serait entre de bonnes mains.
« Elle ne le sera pas. »
A la façon dont je le fouillai du regard, Chaca comprit où je voulais en venir.
« Ne comptez pas sur moi pour jouer les gardiens! » cracha-t-il, hargneux. « C'est non.
-Je ne vous demande rien.
-Parfait.
-Parce que je sais que vous le ferez tout de même, malgré vous, sans que je ne demande quoi que ce soit. »
Il eut l'air perdu tout à coup.
« Que je fasse quoi au juste?
-Veiller sur elle.
-Je n'ai pas le temps de surveiller une mortelle infirme. Et effacez ce sourire insolent de votre visage, jeune effronté! » s'insurgea-t-il tandis que je ne pouvais retenir mon amusement de se manifester.
« C'est plus fort que vous. Vous l'aimez bien, ma lata onqonsca. »
Il ouvrit la bouche, prêt à riposter, mais il n'y avait rien à redire à cela. Je l'avais trop bien cerné, mieux qu'il ne se cernait lui-même.
A défaut de ne pouvoir me contredire là-dessus, Phileos attaqua sous un autre angle.
« Et moi dans tout cela? Aro vous inspectera, qu'il accepte votre marché ou non, il vous inspectera pour s'assurer de votre honnêteté. Il verra défiler toute votre vie. Et il me verra. Il verra le secret des amazones aussi. Vous nous dévoilerez à lui!
-Ce sera la première clause de notre marché; je lui livre toutes les pensées de ses ennemis, de ses alliés même, des gens qui voudraient le poignarder dans le dos, de clans isolés qui voudraient contester son autorité. En échange, il ne doit jamais savoir les miennes et laisser ma famille tranquille.
-Même s'il vous donne sa parole, il trouvera un moyen de contourner ce marché.
-Je crois qu'il est trop avide de connaître ce qui se cache dans la tête des autres pour prendre le risque de me leurrer. Il ne peut pas me déjouer, je saurai toujours s'il me ment ou pas. »
Le plan que je préparais était solide. Pratiquement infaillible. Et Phileos dût bien le reconnaître.
Il cligna des yeux, ébranlé par ce plan qu'il n'approuvait pas, mais qu'il ne pouvait empêcher.
« Vous êtes sûr de vouloir faire ça? »
Il avait du mal à admettre à lui-même qu'il était rebuté à l'idée que je me rende aux Volturi. Il était rebuté à l'idée qu'il m'arrive malheur. Qu'un ami se fasse prendre dans leurs griffes.
Je ne devais pas me permettre le loisir d'être touché par sa sollicitude.
« Oui. » affirmai-je, certain de moi.
En tout cas, je l'étais tant que je fixais l'horizon.
Mais quand Bella sortit d'un pas léger en croquant une pomme, ma détermination s'émietta quelque peu.
Ne flanche pas. Tiens bon.
J'eus un regard appuyé sur Phileos qui comprit que la discussion était terminée et qu'il ne devait jamais évoquer mon plan auprès de Bella.
J'allai retrouver cette dernière tandis que je laissais le faux dieu à ses réflexions.
Remarqua-t-elle la façon dont mes doigts se lièrent désespérément aux siens? Sentit-elle mon regard la transpercer comme si je voulais imprimer son image sur ma rétine?
Ce soir-là, après le départ de notre visiteur, sentit-elle le chagrin derrière l'ardeur de mes baisers? Sentit-elle le désarroi à travers notre étreinte passionnée? Soupçonna-t-elle la résolution camouflée par le délire des sens? Lut-elle les adieux entre les je t'aime? Entendit-elle les pleurs silencieux entre chaque soupir?
J'espérais que oui. J'espérais que non.
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Les jours passèrent dans un étrange brouillard où mon corps agissait et accomplissait sa routine auprès de ma compagne alors que mon cerveau était déconnecté de ce corps pour se concentrer sur mon plan. Je me surpris à y travailler sans fléchir, sans tergiverser, sans me demander si je n'avais pas tort de faire une telle chose. Je ne me remis jamais en question. Je sentais au plus profond de moi que j'avais raison d'agir ainsi. Et pas même l'agonie insupportable et la souffrance incommensurable qui déchirait ma poitrine chaque fois que je levais les yeux sur ma raison de vivre ne me firent renoncer. C'était dire à quel point j'étais résolu.
Tout était maintenant en place. J'avais tout calculé, tout prévu, tout préparé. À présent, je pouvais passer à la phase concrète de mon plan. Je n'avais plus de raison de remettre à plus tard son exécution.
J'avais réfléchi maintes fois à la façon de procéder. L'étape la plus difficile du plan allait bientôt se produire et j'ignorais comment agir. Je finis par opter par un moyen facile, mais honteux: le mensonge.
Quand elle s'endormit cette nuit-là, les derniers mots que Bella entendit de moi furent que j'allais chasser, et qu'elle ne me cherche pas.
Mentir. C'était la dernière fois que je le faisais. La dernière fois que je la trompais.
Au lieu de chasser, je m'étais réfugié dans le salon et j'avais pris son ordinateur portable. Je restai une bonne partie de la nuit devant un logiciel de traitement de texte vide à l'écran. Je n'arrivai pas à taper un mot. J'étais incapable d'affronter Bella en face, mais lui écrire était trop lâche à mon avis.
Je retournai à la chambre et observai longuement son visage enfoui dans l'oreiller. Elle était si belle, si désirable, dans son sommeil.
J'imprimai dans ma tête cette image d'elle, si paisible et béate. Je tâchai ensuite de me secouer. Je devais agir, avancer. Plus j'attendais, plus ma détermination s'effilochait.
Je repris l'ordinateur, décidai de l'utiliser d'une autre façon. J'ouvris un logiciel différent. Je mis en route la fonction "magnétophone" et cliquai sur "record". Je déposai l'engin sur la table de chevet et vins m'accroupir près du lit.
Je caressai sa joue, dégageai une mèche folle de son visage.
J'ouvris la bouche. N'arrivai pas à parler.
Courage, allons.
Je déglutis, fermai les yeux un instant pour me concentrer.
Par quoi commencer?
Ne calcule rien. Parle comme ça vient, c'est tout.
« Je voulais d'abord t'écrire une lettre. » amorçai-je enfin. « mais je trouvais la méthode lâche. Je tenais à te faire part de… Je tenais à te parler face à face. Quoique… je suis tout aussi lâche de le faire alors que tu dors paisiblement. »
J'eus un rire de dérision envers moi-même qui s'interrompit brutalement. Je décidai d'attaquer le sujet de front.
« On m'a prévenu depuis le début, tu sais. A propos des Volturi. Charlotte et Peter. Je ne crois pas t'avoir jamais mentionné leurs noms. Ils étaient venus rendre visite à Jasper. Ils ont été les premiers à craindre que notre situation tourne mal à cause des Volturi. Je n'ai jamais pris leur mise en garde au sérieux. Même quand Akiko nous a raconté son histoire, je n'ai jamais pensé une seule seconde que ce clan pouvait nous atteindre. Toi si. Tu as toujours été plus perspicace que moi. J'aurais dû t'écouter, être plus prudent, me méfier... Nous n'en serions peut-être pas là aujourd'hui. Je ne serais peut-être pas ici, sur cette île, avec toi, en train d'essayer de te dire adieu pour réparer mes erreurs. »
Je fis silence, interloqué par mes mots. J'étais arrivé à dire "adieu". Je n'aurais jamais cru qu'un simple mot pouvait être si terrible à prononcer, qu'il pouvait revêtir une dimension si tragique.
En écoutant sa respiration, je tâchai de calmer la tempête qui se levait dans ma cage thoracique.
« Il y a tant de promesses que je n'ai pas tenues. » repris-je, amer. « Promesses faites à toi et faites à moi-même. Te protéger, te rendre heureuse, j'ai échoué. Et je vais rompre une dernière promesse. »
Je me concentrai sur les mots, pas sur les images atroces rattachées au souvenir que j'allais évoquer.
« Dans ce studio de danse, alors que tu étais presque à l'article de la mort, je t'ai promis, je t'ai juré que plus jamais je ne te laisserais. Je vais trahir cette promesse-ci, contre une autre promesse qui, elle, sera la seule que je pourrai tenir: je n'échouerai pas à te rendre ta liberté. »
Les doigts de ma main droite caressaient machinalement l'anneau qui entourait mon annulaire gauche.
« Akiko m'avait dit que je devais te laisser évoluer dans ce monde, ne pas te protéger de tout et de rien, que tu pouvais affronter ce monde toute seule. Elle avait raison et c'est ce que je vais faire. »
Je contemplai le profil délicat de son visage endormi, y puisai l'apaisement dont j'avais besoin pour poursuivre mon discours.
« Tu es si belle… » m'émerveillai-je, rêveur.
Je penchai la tête et frôlai doucement ses paupières fermées de mes lèvres.
« J'aimerais vraiment que tu subisses cette opération. » murmurai-je. « Pour que tu voies le visage que j'aime tant dans le miroir. Il y a tellement de choses que tu mérites de voir, de découvrir. »
Je parvins à sourire.
« Si mon plan fonctionne, tu pourras le faire. »
A nouveau j'écoutai sa respiration, le temps de rassembler mes idées qui fuyaient en tout sens dans ma tête, chassées par le désarroi qui commençait à poindre.
Je ne devais pas me laisser submerger par la peine. Pas tout de suite.
« J'espère que tu me pardonneras. Oui, tu le feras. Tu as toujours été trop bonne avec moi. » lui reprochai-je amoureusement avant de me faire happer par un lambeau de détresse qui fit recroqueviller mon corps un moment.
« Tu seras forte. » martelai-je, soudain, essayant de reprendre mes esprits. C'était une certitude et à la fois un ordre. Elle devait être forte malgré ce que je projetais de faire. « Tu l'as toujours été. Tu te rappelles ce que tu m'as dit en Russie ? Tu m'avais dit que, si tu disparaissais, tu voudrais que je continue de vivre, que j'aille de l'avant, que je poursuive ma route, que je me trouve d'autres buts, d'autres choses à accomplir, que je maintienne vivace notre lien en vivant ma vie à fond. Que tout cela c'était ce que tu ferais, toi, si je disparaissais. Et j'ai toujours dit que moi je n'y arriverais pas. Mais toi tu y arriveras. Tu te serviras de ce lien extraordinaire qui nous unit pour accomplir de grandes choses. Tu seras forte Bella. Tu me survivras. Il le faut. Pour moi. »
Je me tus le temps d'éclaircir ma voix qui venait de se casser.
« Tu auras une vie merveilleuse, bien remplie. Tu feras tout ce que tu m'as dit en Russie. Oui, tu le feras. Parce que tu es humaine et que tu es douée pour la vie, douée pour te relever et garder la tête haute, douée pour ne pas te laisser abattre. Tu appliqueras la philosophie de ta grand-mère: la fin n'est que le commencement d'autre chose. »
Je détournai les yeux de sa silhouette pour regarder sans le voir le plafond. Je me perdis dans mes songes.
« Quant à moi… Je tâcherai de continuer d'être digne de toi, même en me donnant à eux. Je ne m'offre pas en pâture, rassure-toi. Je vais marchander mon don contre ta liberté. Moi, je n'ai pas besoin de vivre libre, du moment que je sais que tu es quelque part, vivante, en bonne santé. Toi, tu mérites la liberté, tu mérites de vivre en paix, non dans la crainte. Et si mon allégeance envers les Volturi peut permettre qu'on te laisse tranquille, je le ferai sans hésitation. J'espère que tu comprendras la raison de mon geste. »
Mes globes oculaires étaient contrôlés par mon subconscient et mon regard dériva tout seul vers son corps. Je scannai chaque détail, enregistrai la moindre parcelle de son anatomie dans ma mémoire.
« Tu ne me manqueras pas. » affirmai-je. « Depuis Rîm, tu ne me quittes jamais. Chaque cellule morte de mon corps est désormais animée de vie, grâce à toi. Tu es toujours là, où que j'aille. Bien sûr, ailleurs ce sera toujours nulle part sans toi. Mais je tiendrai bon. Ce sera la même chose pour toi. Je t'accompagnerai toujours, où que tu te trouves. Ne l'oublie pas. »
Mes lèvres s'étirèrent en tendre sourire. Mes yeux devaient pétiller, sans doute.
« Merci. »
Un mot qui n'était pas assez fort à mon goût.
« Je ne te serai jamais suffisamment reconnaissant. Tu m'as tant appris. Tu as fait de moi un homme meilleur. Merci pour tout ce que tu m'as fait découvrir. Merci de m'aimer. Ton amour… »
Bon sang, comment décrire cette chose inestimable qu'elle me donnait sans condition?
« L'amour est un don précieux. Le tien est un second souffle de vie. J'ai tellement plus reçu et tellement plus vécu avec toi en un an que durant le dernier siècle... »
Encore une fois ma voix se brisa. Le sourire se fana. Je réprimai une plainte de douleur en serrant les dents. Je m'obstinai à poursuivre en dépit du supplice.
« Tu feras de grandes choses. Je le sens. Tu es née pour bouleverser la vie des gens qui t'entourent. Tu as bouleversé la mienne, tu révolutionneras celles des autres. Tu aimeras aussi, qui sait. Ne t'inquiète pas, j'ai appris à ne plus sous-estimer ton amour et je sais, pardonne ma présomption, que tu ne trouveras jamais un autre lien tel que le nôtre. Mais tu sauras te construire de petits bonheurs… Comme Akiko l'a fait. Tu seras aussi extraordinaire qu'elle, sinon plus. Tu continueras ta route, comme elle, et tu seras brave, époustouflante. »
Je fermai les yeux, me plus à imaginer cette Bella forte et immuable qui braverait tous les obstacles et triompherait de sa souffrance.
« Je t'aime. J'ai toujours trouvé ces mots merveilleux et en même temps si infimes. 7 insignifiantes lettres ne suffiront jamais à décrire ce qui se trouve là » je posai une main sur mon coeur « dans cet organe silencieux. » J'eus un faible rictus. « Tu vois ? Je n'ai pas dit "mort". J'ai retenu la leçon. »
Je sentais que je faisais inconsciemment durer cet instant.
Je devais en finir.
Je me fouettai mentalement et me remis sur mes deux pieds.
Comment conclure? Comment résumer ma pensée? Comment essayer de faire comprendre ce qui me motivait à commettre un tel geste.
Ce fut en examinant une vieille amie à travers la fenêtre que je trouvai.
« La lune n'est pas faite pour rester dans l'ombre du soleil. La lune est faite pour briller et parcourir librement le ciel. »
Je ne l'embrassai pas. Ce serait ma perte.
J'appuyai sur la touche "stop" sur l'écran de l'ordinateur et l'enregistrement s'arrêta.
« Adieu. »
L'instant d'après, je désertais la chambre, détruit, mais en paix avec moi-même.
