Chapitre 53 : Deuils

Note de l'auteur : Comme le dernier chapitre commence à dater de bien trois mois, je vais faire un très bref récapitulatif des derniers évènements : Okita, qui a appris la mort de Kondo et Sanosuke, part à la poursuite du Shinsengumi, tandis que Shiranui retrouve Sen à Kyoto, complètement changée. Après s'être violemment fait agresser par Chigiru Kazama et Kyotarô Shiranui, elle jouait les courtisanes auprès d'occidentaux pour subvenir à ses besoins et trouver le moyen de libérer Umeko de la demeure Kazama. Cette dernière est enfermée par Chigiru, enceinte, elle a assisté à l'assassinat d'Amagiri et de Kimigiku, et à la chute de Chikage Kazama, toujours en vie car il semble être le seul qui ait une influence sur le sabre légendaire Doujigiri Yasutsuna.

Je rappelle que cette fic suit l'anime. On se situe actuellement à l'épisode six de la saison deux. Ceux qui connaissent bien la série reconnaîtront les passages que je ne réécris pas en entier pour ne pas donner trop de volume un peu inutile à cette fic déjà infiniment longue.

Bonne lecture

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Allongée dans le noir, Umeko Shiranui attendait que l'on vienne chercher son plateau repas auquel elle n'avait pas touché. Elle n'avait plus ni l'appétit, ni la force de vivre depuis que son agresseur, le géniteur de l'enfant qui grandissait en elle, l'avait enlevée avant de la séquestrer et la violer. Fort heureusement pour elle, elle était rapidement tombée enceinte et donc Chigiru Kazama ne venait plus déchirer ses parties intimes avec son horrible anguille¹. Seulement, elle redoutait l'accouchement. L'acte sexuel lui avait fait si mal lorsque cet homme l'avait pénétrée pour la première fois, alors qu'est-ce que ça serait lorsque l'enfant sortira par cette même porte. Umeko avait peur, aussi elle espérait qu'en mangeant peu, il ne serait pas très gros. Elle était si naïve et ignorante malgré les enseignements qu'elle avait reçus. Sa mère l'avait prévenue : « quand un mâle te monte dessus, fais la morte, et ton supplice sera bref ». Ce qu'elle avait fait, mais la douleur était restée un bon moment entre ses cuisses avant de remonter jusqu'à sa tête pour y laisser une douloureuse cicatrice. Depuis, elle s'était lavée, mais elle se sentait encore tellement sale.

Elle avait pleuré jusqu'à ce que ses larmes se tarissent. Même les bons souvenirs de sa vie avec Sen ne la consolaient plus. Elle ne savait pas ce qu'il était advenu de la jeune fille qu'elle chérissait comme une sœur voire même plus. Son sort à elle n'était rien à côté de ce que Sen avait enduré, et qu'on lui a forcée à regarder. Umeko a prié en silence, sans s'arrêter, mais cela n'a pas mis un terme aux tortures infligées à sa bienfaitrice. Elle avait perdu connaissance avant la fin, et ni son père ni Chigiru n'avaient voulu lui répondre si elle était encore vivante ou non. Pendant des mois, Umeko s'était accroché à un fin espoir. Le « Qui sait ? » de ses agresseurs laissaient supposer que Sen pouvait être encore vivante. Mais au fil des jours, sans nouvelle, sans lumière, souillée, humiliée, elle avait perdu toute volonté. Elle ne savait même pas depuis combien de temps on la retenait ici, ni quand aurait lieu cet accouchement qu'elle redoute tant. Seul l'air plus chaud lui indiquait qu'on devait approcher de l'été.

La porte s'ouvrit sur une servante. La jeune fille dut se cacher les yeux. La moindre luminosité l'éblouissait après tous ces mois passés dans l'obscurité. Même pas une lampe ou un livre ne lui avaient été donnés. C'était sa punition pour avoir osé déserter. Chigiru Kazama avait bien promis d'être clément avec elle si elle lui donnait un nouvel héritier, mais au vu du triste sort de Kyuju Amagiri, assassiné par cet homme, et de Chikage, son propre fils, elle doutait réellement que ce monstre soit capable d'une quelconque compassion. Probablement qu'elle allait croupir ici, à ne rien faire d'autre qu'enfanter des oni qui deviendront aussi sordides que leur géniteur :

« Vous n'avez rien mangé, Umeko-sama. »

Elle ne répondit rien, elle était presque devenue muette. Quelques mots parvenaient difficilement à sortir de sa gorge, mais cela lui demandait tellement d'effort qu'elle en faisait très rarement usage.

La servante sortit avec le plateau. Elle serait tranquille pour quelques heures, jusqu'au thé de l'après-midi. Elle s'allongea sur son futon. Dormir était la seule chose qu'elle pouvait faire dans cette prison. Au fond, elle pouvait s'estimer heureuse qu'on la laisse tranquille en dehors des heures de repas. Seulement aujourd'hui, le shôji se rouvrit brusquement. Par réflexe, Umeko remonta la couverture sur elle pour se protéger de la clarté. Des pas lourds se firent entendre, mais elle ne sortit pas de sa cachette pour autant, du moins jusqu'à ce qu'une voix grave et autoritaire résonne dans la pièce :

« Salue-moi, malpolie ! »

Umeko se raidit en reconnaissant le timbre de Chigiru Kazama. En vitesse et maladroitement, elle se mit à genoux et s'inclina, son ventre l'empêchant de se pencher trop. Elle espérait que son visiteur ne la punisse pas pour ce manque d'élégance :

« Ton paternel n'a pas cessé de me vanter ton éducation, mais il avait tord. A moins que ta vie de sauvageonne ne t'ait fait oublier les bonnes manières. »

Elle voulut s'excuser mais les mots ne sortaient pas. Chigiru posa devant elle le plateau que la domestique venait de remporter avant de dire dans un ton qui se voulait sans appel :

« Mange, c'est un ordre. Les bonniches disent que tu n'avales rien. Même si les enfants oni puisent jusqu'aux moindres ressources de leur mère pour se développer, tu vas quand même le perdre si tu es vidée et ça je ne te le pardonnerai pas. Alors mange. »

Il resta là à observer chaque bouchée du repas à présent froid qu'elle devait avaler. Chaque gorgée lui donnait presque la nausée, et plus elle mettait du temps, plus l'impatience de son agresseur se faisait sentir. Ce n'est que lorsqu'il ne resta plus un grain de riz dans son bol qu'il décréta :

« Tu n'imagines pas la chance que tu as. Si tu n'étais pas enceinte, je t'aurais attachée nue à un arbre pendant une semaine et tous les mâles du clan auraient eu le loisir de jouer avec toi. Si tu ne veux pas que ça arrive, ponds-moi des héritiers.

- Mè…

- T'as dit quelque chose ?

- S'il vous plait… articula-t-elle difficilement. Je veux… voir ma mère. »

Sa tendre maman, Natsuko Shiranui, qu'elle n'avait pas revu depuis sa fuite, était bien le seul réconfort qu'elle pouvait espérer. Si elle venait, Umeko était sure qu'elle retrouverait le courage d'affronter les épreuves que la vie mettait sur sa route. Elle avala sa salive pour dessécher sa gorge avant de s'incliner à nouveau :

« Je vous en supplie, Chigiru-sama. J'écarterai les cuisses pour vous, je vous donnerai de nombreux héritiers en bonne santé, je mangerai tous mes repas, je ferai ce que vous voudrez. Alors je vus en supplie, laissez-moi voir ma mère, Natsuko Shiranui. »

A sa grande surprise, l'homme éclata de rire avant de quitter la pièce. Umeko s'effondra de nouveau sur le futon en soupirant, juste quelques instants avant que sa prison ne se rouvre à nouveau, et cette fois deux hommes, ses pires cauchemars, entrèrent ensemble en ricanant :

« T'entends ça Kyotarô. Ta gamine veut voir la guenon.

- Mais c'est trop tard, idiote. »

Que voulaient-ils dire ? Celle qu'ils nommaient la guenon, ce n'est quand même pas sa mère, respectée pour son sang pur

« Où est-elle ? osa demander Umeko.

- Voilà ce qu'il en reste, répondit son père en lui balançant une longue mèche de cheveux bleus retenus par un lien. Ta salope de mère nous a trahis. Je savais depuis des années qu'elle évitait de tomber encore enceinte, alors que le rôle d'une femelle est de donner des héritiers. Mais bon, quand on t'a ramenée, elle a brandit un dague envers Chigiru-sama, exigeant qu'on ne te fasse rien tant qu'aucune cérémonie officielle n'ait lieu et sans qu'elle n'ait eu le temps de te préparer. Elle ne voulait pas qu'on souille impunément sa sauvageonne de fille. »

Umeko frémit, sa mère n'avait quand même pas osé prendre ce risque :

« Tu connais le règlement Umeko, continua Kyotarô. Il n'y a pas pire crime que de menacer notre souverain Chigiru Kazama. Cette pourriture n'a pas fait long feu. On s'est un peu amusé avec elle comme avec l'autre gamine avant de la marquer et la chasser de cette demeure.

- Elle est donc en fuite, dit tout bas Umeko au fond un peu rassurée que sa mère soit en vie malgré tout.

- Tu rigoles ! reprit son père. Tu crois que j'allais la laisser partir sans me venger ? Elle était mon épouse, elle a sali l'honneur de notre famille. Je l'ai assassinée, son corps a dû être dévoré par les poissons depuis un bon moment déjà. Oublie cette traîtresse, c'est à toi seule maintenant de redorer notre nom en donnant un héritier Kazama. J'espère que tu te rends compte de tes responsabilités et de ta chance, Umeko. »

La jeune fille enceinte mit quelques minutes à bien intégrer les paroles de son père. Sen, puis sa mère, les deux personnes qu'elle aimait le plus au monde, abusées, violentées, marquées, l'une morte, l'autre probablement. Peu importe son châtiment et les convenances, Umeko s'effondra en larmes. Ses dernières espérances avaient été anéanties par ces hommes qui sortirent en la laissant en l'état. Elle crut juste entendre Chigiru railler quelque chose comme « ces femelles, toujours en train de chouiner. Marie était pareille, c'est vraiment agaçant », puis la shôji se ferma de nouveau, la laissant seule dans le noir, avec sa peine pour seule compagne.

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Armée du revolver de Kyo, Sen était à l'affût du moindre bruit. Elle avait de nouveau revêtu le vieux kimono de sa mère et s'était installée dans sa chambre en attendant le retour de son ami parti en ville avec ses gracieux habits, son maquillage, ses accessoires à cheveux et tout autre objet revendable. Il disait avoir une idée, mais que pour cela il avait besoin d'un peu d'argent. Sen, pour une fois, n'avait pas rouspété qu'il prenne sa fortune, ou plutôt ses maigres gains. Le temps n'était pas aux réprimandes. D'un commun accord, ils avaient décidé de retirer Umeko de sa prison, en espérant que son amie n'ait pas été trop châtiée par ces bourreaux sans cœur.

Par mesure de précaution, il lui avait laissée son arme et montrée comment s'en servir si l'un de ses anciens clients se présentait et insistait. Quoiqu'il en soit, la jeune file avait compris qu'elle devrait quitter ce lieu où elle avait coulé des jours heureux avec sa famille, Kimigiku puis Umeko. Mais quels étaient les projets de Kyo ? Le clan Kazama est si puissant. Il ne va quand même pas jouer les suicidaires et se jeter seule dans la gueule du loup ? Si elle le perdait lui-aussi, Sen savait que cette fois elle n'y survivrait pas :

« Je suis de retour, retentit une voix familière au sein de la demeure.

- Rien à signaler, répondit-elle en soupirant de soulagement.

- Parfait, enfile ça. »

Comme toute affaire, Kyo était revenu avec un hakama gris et un kimono orange. Une tenue similaire à celle de Chizuru :

« Pourquoi me déguises-tu en homme ? Quelle est ton idée ?

- Je vais t'emmener dans un lieu où tu seras en sécurité, répondit simplement le tireur. Mais les femmes ne sont pas admises là-bas. Attache-toi les cheveux et baisse la tête. Ta frimousse peut trahir ta vraie nature. Prends ton vieux kimono avec toi et allons-y.

- Nous partons déjà ?

- Nous reviendrons si tu le souhaites lorsque j'aurai libéré Umeko. Le temps presse Sen. »

Elle approuva, un peu à contrecœur car elle aurait aimé saluer ses proches enterrés au fin fond de son domaine avant de partir. Mais Kyo avait raison, elle devait s'occuper avant tout des vivants.

Un lieu où les femmes ne sont pas admises ? Sen redoutait sa destination et elle avait raison. La voilà aux portes de Shimabara. Gênée de se rendre dans un tel endroit, elle baissa encore plus la tête pour ne pas se faire remarquer. Certains hommes semblèrent se moquer d'elle en lui lançant des « Alors, c'est ta première fois ici », ou des « V'là un puceau qui veut devenir un homme ». Ce qu'elle pouvait détester les hommes et leur fâcheuse tendance à écouter leur troisième membre plutôt que leur cerveau. Vraiment, elle ne comprenait pas pourquoi Kyo l'emmenait dans un tel foutoir alors qu'elle était une femme. Ils finiront par découvrir sa vraie nature. Et le pire, c'est que le tireur semblait bien connaître les lieux. Il la fit entrer dans une maison plutôt coquette appelée « Suzaku » :

« Soyez les bienvenus messieurs, saluèrent très courtoisement plusieurs femmes très jeunes à l'entrée de la demeure,

- Yo, c'est moi Kyo Shiranui. La patronne est-elle là ?

- Il n'a vraiment aucun tact, pensa Sen désabusée.

- Shiranui-san, s'exclama une autre femme bien plus âgée et vêtue d'un kimono certes beau mais beaucoup plus simple que le accueillantes. Quelle joie de revoir un client tel que vous.

- Mais le plaisir est pour moi de rencontrer à nouveau la ravissante patronne de cet établissement, renchérit l'homme aux cheveux bleus apparemment très à l'aise.

- Allons, pas de flatterie à mon âge. Entrez donc, vous avez amené une connaissance aujourd'hui ? »

Cette fois c'était évident, Kyo était un habitué des lieux. Sen en fut contrariée. Il courtisait ouvertement ces filles en face d'elle, alors qu'il disait l'aimer. N'a-t-il réellement aucun tact ? Peu importe leur situation désastreuse, elle avait bien envie de lui coller une droite. Ca la défoulerait au moins :

« J'ai à vous parler, Fuzuki-san. Serait-il possible de faire servir un thé à mon ami ? »

Il avait ponctué cela en déposant quelques pièces dans les mains de l'hôtesse qui fit un seul geste. En moins de deux, Sen fut entraînée à l'intérieur, installée sur un cousin, entourée de femmes qui se collaient à elle sans oser plus leur geste puisque là n'était pas la demande du payeur. Cela dit, elles ne se gênaient pas pour lui poser bon nombre de questions sur sa vie et ses activités tout en lui servant un délicieux thé parfumé aux fruits :

« Kyo, dépêche-toi de me sortir de là » pensa Sen tout en avalant la boisson bouillante, se contentant d'inventer des bobards pour répondre aux questions dérangeantes des jeunes courtisanes qui tachaient de faire honneur leur maison.

Pendant ce temps justement, Kyo suivait l'hôte jusqu'à un salon où elle le fit asseoir avant de lui demander :

« Souhaitez-vous rencontrer l'oïran Akiyo aujourd'hui ? Les petites sauront bien s'occuper de votre ami…

- Je ne suis pas ici pour cela, Fuzuki-san. J'ai un très grand service à vous demander. »

Dans une autre pièce, Sen aurait tout donné pour se cacher dans un trou de souris. Même après sa terrible mésaventure, elle n'avait pas encore changé de bord. Les regards langoureux et les gestes un peu trop collants de ces professionnelles payées pour ça la gênait vraiment. Mais pourquoi Kyo l'avait-elle emmenée ici ?

Son calvaire prit fin lorsque la patronne fit irruption dans la pièce et ordonna à ses filles de laisser tranquille le client :

« Viens avec moi, petite. »

L'appellation féminine surprit les courtisanes qui eurent un soudain geste de recul. Sen s'empressa de la suivre jusqu'à la pièce où était installée Kyo. La patronne l'inspecta de tous les côtés avant de décréter :

« Elle n'a pas l'air robuste, ta protégée.

- Ne vous fiez pas à son corps, Fuzuki-san. Sa force se situe là, argumenta Kyo en désignant sa tête. Je vous en supplie, c'est l'affaire de quelques semaines. Vous avez là suffisamment d'argent pour la nourrir pendant facilement deux mois, et je suis sûr qu'elle peut se rendre utile. Tout ce que je demande, c'est qu'elle ne sorte pas, qu'elle soit le moins possible en contact avec la population.

- Ce n'est pas le travail qui manque ici. Il faut nettoyer les chambres, les cuisines, faire la plonge.

- Le travail ? souffla Sen tout bas. Kyo, qu'est-ce que ça signifie ?

- Tu vas rester ici Sen, le temps que je ramène Umeko. Tu y seras en sécurité.

- Je veux venir également, s'imposa la jeune fille qui se sentait encore coupable de l'enlèvement de sa sœur de cœur.

- Je ne veux pas risquer de te perdre aussi, Sen.

- Je vous laisse vous faire vos adieux. Petite, quand tu seras prête, enfile donc ton kimono féminin, celui-ci ne te sied guère. C'est un royaume de femme ici. Je vais expliquer la situation à mes filles, après quoi tu viendras me trouver dans mon bureau. Je vais te présenter à mon mari et te donnerai des instructions » dit alors la patronne en quittant la pièce.

Sen baissa la tête. Elle comprenait la décision de Kyo, mais elle était aussi en colère qu'il la mette à l'écart. Ce dernier soupira, lui caressa les cheveux avant de lui dire :

« Fuzuki-san est une brave femme sous ses airs sévères. Elle te traitera bien. Je reviendrais le plus rapidement possible, mais je ne peux pas m'attenter à prendre d'assaut la demeure Kazama sans préparation. Ce serait du suicide.

- Je serai un poids, c'est ça ?

- Disons que si tu venais à être tuée, je pense que je n'y survivrai pas. Je t'aime Sen, tu le sais.

- Oui, désolée de ne pouvoir y répondre.

- Ne t'en fais pas, on en reparlera quand Umeko sera là. Elle est assez douée pour servir d'intermédiaire, surtout quand on se dispute.

- En effet, répondit la jeune fille en affichant un sourire timide. Prends ça, Kyo. »

Elle sortit d'autour de son cou ne ficelle au bout de laquelle était accrochée un petit sachet en tissu maladroitement cousu. A l'intérieur, on pouvait sentir comme des petites plantes au doux parfum printanier :

« C'est Umeko qui m'avait fabriquée ça. Sa mère, enfin votre mère qui cultivait des plantes disait que celles-ci portent bonheur.

- On ne peut pas dire que ça a été efficace, railla Kyo qui acceptait mal ce qu'avait enduré sa dulcinée.

- Si justement. Pour remonter la pente après ça, j'ai réalisé que je devais penser à ce que j'avais encore, et non ce que j'avais perdu. Malgré tout ça, ma fausse-couche, mes soucis financiers ou le jeûne, je suis encore en vie, sans séquelles physiques. J'ai eu la chance qu'ils ne découvrent pas le vieux kimono de ma mère, ni même ses bijoux que j'ai dû revendre. Les occidentaux, malgré leurs manières, ont toujours été corrects et respectueux. Ca aurait pu être bien pire, j'estime que je m'en sors bien. Je ne sais si ça a une influence, mais je veux que tu le prennes avec toi et qu'il te garde parmi nous. »

Le tireur reprit son sourire malicieux avant de ranger le bijou de fortune dans une poche :

« Ne crois pas que je vais le mettre autour du cou, ça serait la honte.

- Tu ne changeras jamais » répliqua Sen en prenant un faux air contrit et en croisant ses bras sur sa poitrine.

Ils rirent ensemble, chose qui n'était pas arrivée depuis bien des mois. Même si le temps n'était pas à la rigolade, cela remonta un peu leur moral bien assombri. Sen s'attendait à ce que Kyo attente quelque chose, qu'il cherche à l'embrasser comme dans son habitude, sans gène et sans prendre en compte ses sentiments. Mais à sa grande surprise, il ne fit rien, se contentant seulement de lui donner une accolade :

« Tu as peur que je te rejette ? pensa-t-elle lorsqu'elle fut seule, au fond un peu déçue. Reviens-moi vite, Kyo. »

Les mains jointes, elle pria sa famille et sa défunte shinobi de protéger cet homme qu'elle aimait bien plus qu'elle ne le pensait.

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La nuit était tombée depuis quelques heures. Tout était calme dans le "quartier général" provisoire du Shinsengumi. Saito avançait à pas lents, de retour d'une mission de plusieurs jours. Même s'il s'impatientait de retrouver Hijikata, l'homme de sa vie, la mauvaise nouvelle qu'il avait à lui annoncer aura vite fait de décourager le nouveau capitaine. Ils s'en doutaient tous un peu, mais le gaucher n'avait eu de cesse de lui donner de l'espoir et de l'encourager à faire son possible pour libérer Kondo, en vain. Saito avait joué les coursiers et les intermédiaires, mais le défunt samourai n'avait pas échappé à sa sentence. Et l'homme aux cheveux violets revenait avec ce simple message de la part de l'ancien commandant : « Vis notre rêve, Toshi ».

Là qu'il y repense, Hijikata avait été tellement patient autrefois. Il l'avait soutenu dans le début de leur relation où il avait bien du mal à gérer ses affects. Quand il y repense maintenant, Saito a un peu honte de s'être si souvent laissé aller aux larmes. N'importe quelle recrue l'aurait surpris aurait immédiatement perdu le respect envers le taciturne capitaine, en plus de le traiter de femmelette. C'est ce qu'il avait été, il ne le niait pas, mais il avait surmonté tout ça. Maintenant, même s'il continuait d'aimer Hijikata de tout son cœur, c'est plus son compagnon qui se transformait presque en guimauve. Ce constat fit sourire le gaucher. Il pouvait au moins se vanter d'être l'un des seuls à connaître le côté très doux du démon du Shinsengumi, avec Chizuru peut-être. Mais il pardonnait à la demoiselle qui, il le sait, aimait bien trop Heisuke pour attenter de séduire son vice-capitaine. Il émanait d'elle une telle adoration pour le jeune rasetsu, plus forte chaque jour. Ses yeux brillaient particulièrement et elle semblait presque bien trop guillerette par rapport à la situation du pays. A croire que quelque chose a changé en elle aussi, car Chizuru respire la vie à des kilomètres.

Une voix s'éleva soudain dans la nuit, au niveau du local qu'ils empruntaient. Saito crut reconnaître la voix de son frère d'arme Sôji Okita. Que faisait-il ici ? Ils se situaient à des kilomètres d'Edo. Il n'avait quand même pas pu faire le trajet à pied dans son état.

En passant près des écuries, la présence d'un nouveau cheval le renseigna sur le moyen de transport de son ami. Serait-il venu pour revoir son maître ? Saito savait Sôji très dévoué à Kondo. Comment allait-il accepter le sacrifice de ce dernier :

« Comment as-tu pu laisser Kondo-san se sacrifier ? C'est toi qui aurais du être fait prisonnier à sa place. »

Très mal apparemment…

Saito fronça les sourcils. Il savait depuis toujours qu'Okita pouvait se montrer colérique et cassant dès qu'il s'agissait de Kondo, mais croit-il vraiment que c'est facile pour Hijikata qui fut contraint de laisser son supérieur et ami de longue date mourir à sa place. Kondo avait donné un ordre, Hijikata n'avait eut d'autre choix que de lui obéir.

Le silence reprit ses droits, et Saito vit Okita passer à côté de lui, marchant en sens inverse, l'air renfrogné, sans lui adresser un seul regard. Chizuru le suivait à la trace. Le gaucher la laissa faire. Après tout, c'est elle qui s'occupait d'apaiser tous ces cœurs meurtris. Et puis, il avait une autre mission tout aussi peu plaisante à accomplir :

« Saito, demanda Hijikata qui s'approchait vers lui, ne peut-on plus rien faire pour Kondo-san ?

- Le vingt-cinq avril dernier, le capitaine Kondo a été décapité à Itabashi².

- Je vois, ils ne lui ont même pas permis de se faire le seppuku. Ca explique pourquoi Sôji est venu jusqu'ici malgré son état. Je ne peux pas le blâmer, c'est en partie ma faute » répondit le brun d'un ton abattu.

Saito s'approcha pour poser sa main sur l'épaule de son compagnon. Hijikata lui enlaça la taille d'une main et pressa sa tête sur son buste de l'autre, embrassant les cheveux indigo du gaucher. Le plus jeune sentit l'odeur du sang et remarqua les bandages quelque peu imbibés de son supérieur :

« Je vais te faire du mal Toshi, si je m'appuie comme ça sur tes blessures, dit Saito en se desserrant de l'étreinte et en offrant un baiser papillon sur les lèvres du nouveau commandant.

- La souffrance est ma pénitence.

- Kondo-san ne l'aurait pas voulu. Tu sais comme moi qu'il s'est sacrifié pour te sauver et pour que tu poursuives votre rêve. Pardonne mon impertinence, je n'ai pas de leçon à te donner. Mais en quoi est-ce que ça honore sa mémoire et son sacrifice si tu sombres dans le désespoir ? Il voulait que tu vives pour vous deux.

- Bien sûr, confirma Hijikata en dégainant son katana. Je poursuivrai son combat et mènerai nos troupes à la victoire. »

Il ponctua ses paroles de quelques techniques de kenjutsu mais fut arrêté net par Saito :

« Ne force pas. Je te rappelle que tu es blessé, Toshi. Tu ne peux pas revenir sur le champ de bataille maintenant.

- Ne t'occupe pas de ça. Mes blessures m'importent peu, je dois combattre, c'est tout ce qui m'importe.

- Et te faire tuer par le premier ennemi que nous croiserons ? Tu peux à peine bouger correctement. Toshi, soit raisonnable et repose-toi jusqu'à ta guérison complète.

- Tu me prends pour un infirme ? » pesta le brun qui repoussa brutalement son compagnon.

Saito ne se laissa pas déstabiliser. Autrefois, peut-être que ce rejet l'aurait anéanti, mais maintenant il devinait juste que son amour était profondément blessé autant dans sa chair que dans son âme de guerrier. Il irait au front même avec tous ses membres cassés. Sur ce point, lui et Sôji se ressemblent bien. Demander au disciple de Kondo de rester sagement au lit, c'est comme tenter d'apprivoiser une poule pour qu'elle fasse les courses à votre place :

« Très bien, tu ne me laisses pas le choix, répliqua le gaucher tout en dégainant lui-aussi son arme. Montre-moi que tu es capable de combattre.

- Tu pointes ton katana vers moi ? se scandalisa Hijikata. Hajime, es-tu devenu fou ?

- Qui est le plus fou ici entre toi et moi ? Ca m'en coûte, mais je fais ça pour te protéger Toshi. Par respect pour Kondo-san et aussi parce que je t'aime plus que tout.

- On discutera de ta sanction lorsque je t'aurai vaincu.

- Arrêtez tous les deux. »

Heisuke apparut dans cette atmosphère lourde. Depuis qu'il était devenu un rasetsu, il avait appris à se fondre dans les ténèbres de la nuit. Aussi il avait tout entendu mais n'avait osé interférer jusqu'à ce moment :

« Hijikata-san, Hajme-kun a raison. Prendre le commandement au front dans ton état est trop dangereux. Mais Hajime-kun, tu n'as pas besoin d'aller aussi loin. »

Pour Heisuke, cela paraissait inconcevable que ces deux hommes qui s'aiment tant puissent se battre. Lui ne brandirait jamais son katana contre sa Chizuru même si elle allait dans un sens totalement opposé a sien. La dite jeune fille arriva sur ces entrefaites et tenta à son tour d'arrêter les deux samourai mais elle ne réussit qu'à se faire rembarrer. Heisuke la fit reculer. Il ne tenait pas à ce qu'il arrive quelque chose à la femme de sa vie, celle-ci s'accrochant à sa chemise et se cachant les yeux dans son omoplate. Ce contact rapproché suffit à faire naître des sensations en lui. Décidément, la demoiselle ne finirait jamais de prendre le contrôle de son corps, même involontairement.

Comme prévu, Saito emporta facilement ce petit duel. Après bien des argumentations, Hijikata céda à lui laisser temporairement le commandement de l'armée. Satisfait, le gaucher se retira dans le local qui les abritait, l'air stoïque :

« Je n'ai même pas tenu une minute. Ma fierté me fait plus mal que mes blessures, soupira le nouveau commandant.

- Votre courage redore entièrement votre personne, Hijikata-san, répliqua Heisuke qui voulait détendre l'atmosphère.

- J'aurai plutôt dit son côté insensé, baragouina Chizuru tout bas qui en oubliait presque que les rasetsu avait une bien meilleure audition que les humains.

- Qu'est-ce que tu as dit ?

- Oh, nous allons vous laisser Hijikata-san, sourit bêtement le jeune rasetsu en emmenant sa dulcinée loin de la colère du démon. Reposez-vous bien si vous voulez guérir vite. »

S'il ne s'était pas senti si faible, il lui aurait mis une sacrée correction à cette petite insolente. Quoique, ce n'est pas la première fois qu'il se promet de la corriger sans jamais y parvenir, toujours attendri par son visage de poupée. Chizuru montrait des fois un enthousiasme peu adapté à la situation, et ça s'arrangeait de moins en moins surtout depuis qu'elle avait retrouvé Heisuke après l'Abura-Kôji et qu'ils semblaient vivre une parfaite idylle amoureuse même en ces temps de guerre. Ce n'était pas le cas de lui avec Saito. Cette altercation risquait d'être un coup dur pour eux. Il aurait aimé l'avoir auprès de lui ce soir, mais il allait encore devoir passer la nuit seul dans ses draps froids. Jamais il n'aurait pensé que la présence de celui qu'il qualifiait maintenant d'âme-sœur puisse lui être aussi vitale :

« Je devrais peut-être aller m'excuser, pensa-t-il. Je n'ai pas à lui en vouloir, Saito n'a fait que son devoir et je pense que j'aurai aussi été prêt à le mettre ainsi à l'épreuve si les rôles s'étaient inversés. Mais je ne sais même pas où il est allé. »

A sa grande surprise, Hijikata retrouva le jeune capitaine dans sa propre chambre, à genoux, tête basse, ses katana posé à côté de lui. Il avait retiré son manteau et semblait attendre :

« Hajime ?

- J'attends ma sanction, Hijikata-san. Pour avoir osé diriger mon arme vers mon commandant, je mériterai la mort. Tuez-moi ou ordonnez le seppuku, je m'y plierai. »

Le brun tiqua. Décidément, Saito était toujours bien trop droit et formel. Quelque chose qui ne changeait pas chez lui. Quand il recommençait à le nommer de façon respectueuse, oubliant le « Toshi » affectueux, c'est qu'il ne se sentait plus digne d'être son compagnon. Il s'assit en tailleur face au jeune homme et ordonna :

« Relève la tête. »

Il s'exécuta docilement. Son unique œil bleu nuit visible resplendissait à la lueur des lanternes, malgré une certaine tristesse contenue qui s'y reflétait. Son visage apparaissait encore bien jeune mais avec un air plus mature que l'époque où il laissait tomber sa chevelure sur son épaule. Hijikata regrettait vraiment les soyeuses longues mèches mauves où il laissait glisser ses doigts et avait l'impression de caresser de la soie. Saito était beau, à n'en pas douter, et ce même lorsqu'il est recouvert de sang. Personnellement, Hijikata préférait quand même ses rares sourires et démonstrations de joie. Une idée lui vint alors. Tentant de garder son air sévère, il dit cette fois au jeune homme en face de lui :

« Approche-toi »

Encore une fois, Saito s'exécuta sans comprendre où voulait en venir son supérieur. A sa grande surprise, Hijikata l'attira encore plus près de lui, rengainant une grimace de douleur lorsque le corps svelte du gaucher percuta le sien blessé. Avant même qu'il n'ait le temps de demander quoique ce soit, le brun s'empara des lèvres du plus jeune, le renversant sur le tatami. Saito répondait à peine à son étreinte et gardait son visage toujours aussi passible :

« C'est tout l'effet que je te fais ? demanda Hijikata en mimant un air contrarié.

- Que faîtes-vous, Hijikata-san ?

- A ton avis, mon Hajime. J'embrasse l'homme que j'aime.

- Je m'attendais à recevoir une sanction.

- Oh, mais tu vas l'avoir, et elle se prolongera si tu gardes cette dégaine. Allez souris, ça fait des jours qu'on ne s'est pas vu. »

Face à son éternel air renfrogné, Hijikata se permit de prendre les devant et de déboutonner la chemise de son amant pour y dévoiler sa poitrine et son abdomen musclé :

« Lève les bras, ordonna-t-il encore, et je t'interdis de les baisser »

Saito comprit enfin lorsqu'il reconnut l'air malicieux de son compagnon. Trop tard pour lui, Hijikata était déjà en train de lui chatouiller les aisselles. Malgré les années, les épreuves et la fortification de son caractère, la gaucher était toujours aussi sensible à ce genre d'agression qui amusait toujours autant le brun. Immédiatement, ses bras allèrent protéger ses zones attaquées et il se replia sur lui-même, luttant pour ne pas hurler de rire et alerter le reste des recrues :

« Hep hep, je t'ai interdit de baisser les bras.

- Hijikata-san… Non, pas ça, rit Saito qui ne pouvait pas à lui seul protéger tout le haut de son corps.

- Je croyais que tu voulais être sanctionné ? Allez, lève les bras et retiens-toi. Si tu cris, tu vas sonner les gong, si tu bouges, tu as me faire mal et ça va augmenter ta punition.

- Je ne pourrais jamais, je suis trop chatouilleux.

- Prends sur toi. »

Le supplice le tortura tout autant qu'il amusa l'homme aux cheveux indigo qui avait l'impression de n'avoir rien perdu de sa complicité avec l'homme qu'il aimait. Aussi, lorsque qu'au bout d'un temps interminable ce dernier jugea qu'il avait assez malmené son petit gaucher, il l'invita à s'allonger à ses côtés sur le futon. Contraint de dormir sur le dos à cause de ses blessures, Saito se contenta seulement de lui prendre la main et de nicher sa tête dans le creux de l'épaule de son amant pour s'endormir… Du moins il attendit que le brun se soit fait kidnapper par Morphée pour se relever, renfiler sa tenue et quitter la pièce et le quartier général au beau milieu de la nuit.

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¹ Son horrible anguille : La comparaison vient du film Mémoire d'une Geisha

² Itabashi : Un des vingt-trois arrondissements formant Edo, l'ancien Tokyo.