Chapitre 50

Vous ignorez si sa proposition cherche à répondre à des besoins humains ou si elle désire réellement vous suivre. Vous espérez ne pas la vexer en répondant :

« Non, Kara. Tu me plais vraiment, je ne suis juste pas prête à…

— Bien sûr ! » Répond-elle avec précipitation.

« Ce n'est pas parce que tu es une androïde, enfin si, mais c'est ce que ta nature implique : les androïdes ne ressentent pas la douleur, donc ils ne ressentent pas le plaisir non plus, je me sentirais trop égoïste. Et je pense que j'ai besoin d'un peu plus de temps.

— Il n'y a aucun souci, [V/P], je me demandais juste. »

Vous hochez la tête, rassurée de ne pas l'avoir blessée. La situation est ironique : le robot qui ne connait rien aux échanges charnels intimide la femme qui avait déjà eu plusieurs relations.

Vous refermez alors la porte de la salle de bains derrière vous. Vos muscles se relaxent sous l'eau chaude, vous berçant dans une étreinte de vapeur. Votre parfum se noie sous les jets, votre maquillage fond et les premières courbatures sont apaisées, nettoyant la sueur et les effluves de fête.

Une fois sortie, vous laissez Kara occuper la salle de bains aussi, mais avant de la laisser utiliser la douche, vous l'aidez à se démaquiller. Le coton frotte contre sa bouche, étalant tout d'abord le rouge à lèvres avant de faire disparaître les pigments rouges. Vous l'aidez ensuite à dénouer sa tresse, démêlant ses cheveux avec vos doigts.

« Je crois que je vais garder cette couleur de cheveux. » Elle saisit une de ses mèches corbeau, associant maintenant cette teinte à cette nuit unique. « Ce sera comme un souvenir.

— Tu as aimé cette soirée, alors ?

— Oui. »

Lorsqu'elle sourit, Kara n'hésite jamais à dévoiler ses dents avec un naturel incroyable. Vous passez vos bras autour de son cou et la serrez contre vous, rassurée :

« J'avais très peur que tu m'en veuilles pour mon comportement. Je suis vraiment désolée. »

Sur vos reins, vous sentez ses paumes. Sur votre épaule, son front.

« Non, je ne t'en veux pas du tout. »

Un poids se soulève sous votre cage thoracique, vous soulageant. Il n'y ni rancœur, ni colère.


Dans votre chambre, le soleil tente de percer les fentes de votre volet, jetant quelques lueurs grises sur votre lit. L'étreinte de vos draps est un bonheur pour conclure cette nuit particulière et, vêtue d'un t-shirt très large qui lui sert aussi de pyjama, Kara vient se glisser sous la couverture pour se blottir contre vous, cherchant votre main pour la saisir. Elle vous souhaite une bonne nuit et vous lui souhaitez un bon repos, accordant vos besoins de quiétude. Ses paupières se ferment très vite, mais vous vous bercez en observant sa LED tourner comme un cours d'eau azur tranquille, s'imprimant sur vos rétines même lorsque le sommeil vous emporte.


Il est treize heures passées quand vous ouvrez les yeux. Sur vos pieds repose un poids et quand vous essayez de bouger votre cheville, vous entendez votre chat ronchonner : lui aussi est si bien installé que la moindre contrariété est une ombre au tableau. Par contre, la place à côté de vous est vide et vous craignez que Kara soit partie sans vous prévenir.

Vous vous redressez dans un sursaut, faisant fuir le félin, avant de la voir installée dans un fauteuil placé près de la fenêtre, la tête penchée sur un livre. Elle est alarmée par votre réveil brutal et vous demande si vous allez bien.

« Oui, je croyais que tu étais partie.

— Non. Mon état de veille n'a pas duré longtemps et j'avais envie de lire, je me suis permise de voir ce que tu avais, j'espère que ça ne te dérange pas.

— Bien sûr que non. » Les yeux encore ensommeillés et encore troublée par le choc, vous lui demandez ce qu'elle a trouvé dans votre bibliothèque, incapable de reconnaître la couverture.

« Frankenstein, ma base de données me dit qu'il a été publié vingt-quatre ans avant Jane Eyre et est également classé en littérature gothique. Comme j'ai apprécié Jane Eyre, je me suis dit que le roman de Shelley était un bon choix.

— Je pense qu'il te plaira aussi. Je me suis beaucoup attachée à la créature. »

Malgré les volets encore fermés, le soleil arrive à s'inviter et éclaire le livre qu'elle tient. Livre assez menu, vous êtes quand même surprise de voir qu'il ne lui reste qu'un quart à lire :

« Mais tu l'as bientôt fini !

— Oui, » comprenant que vous voulez un premier avis, elle ajoute « je trouve la créature cruelle, même si je comprends ses intentions.

— C'est un peu le premier androïde de l'histoire littéraire si on y pense. Juste que son design est pas vraiment au top… Je suis humaine et je sais que la création implique forcément des responsabilités que le docteur Frankenstein n'assume pas, donc j'étais assez hostile contre lui. Qu'est-ce que tu penses de lui ? »

Cette fois, Kara garde le silence, incapable d'émettre un jugement sur un créateur, sur un humain assez puissant pour donner la vie autrement que par voie naturelle.

« Je ne comprends pas pourquoi il a fait ça, donc je ne sais pas.

— Tu ne trouves pas que c'est un peu facile ? Hop, je créé un être doué d'intelligence et je l'abandonne en pleine nature sans le protéger ? C'est ce que les parents font avec leurs enfants au début avant de les laisser s'assumer.

— Mais sa créature possède déjà le langage et sait répondre à ses besoins pour survivre.

— Tu le vois comme une machine qui obéit encore à son programme, mais tu devrais le voir comme un déviant. Non, en fait, tu devrais le voir comme n'importe quel être social : la créature de Frankenstein a besoin d'affection et il se demande pourquoi il est visé par l'injustice. »

Votre version semble ouvrir un nouveau regard sur cette œuvre et Kara comprend alors où vous voulez en venir. Elle se fige un instant, la diode à sa tempe devenant jaune quelques secondes avant de redevenir bleue.

« Ça va ?

— Oui, c'est juste que j'envoyais ce que j'avais lu jusqu'à maintenant à Markus et Luther. Je pense que c'est une histoire qu'ils aimeront aussi. »


Décalée par votre nuit et votre réveil tardif, vous lézardez tout votre dimanche en discutant littérature. Vous êtes impressionnée par la vitesse de lecture de Kara qui avait envoyé la fin du roman de Mary Shelley à ses semblables un quart d'heure plus tard.

Votre bibliothèque réunit tous les tomes de la saga du Trône de Fer, des pavés qui avaient connu un formidable succès pendant les années de votre adolescence. Vous prêtez le premier livre à l'androïde, curieuse de voir en combien de temps elle pourrait lire ces huit-cents pages et, à nouveau, sa rapidité vous surprend. Plus encore, c'est son engouement qui vous étonne : Kara développe un goût pour les mondes imaginaires, acceptant la présence de la magie, des dragons et des géants.

Vos discussions vous ramènent une paire d'années en arrière, vous remémorant la passion que vous aviez pour la période médiévale et Kara tombe sous le charme du monde celte. Elle cherche des récits irlandais, des légendes écossaises et les partage avec vous avec un vrai talent de conteuse. Allongée sur le canapé, la tête sur ses cuisses, vous l'écoutez redonner vie à ces figures celtes et ces paysages peuplés de créatures fantastiques.

Tout d'un coup, elle touche une de ses oreilles, se souvenant d'un compliment maladroit que vous lui aviez fait :

« Je suis contente que mes oreilles ressemblent à celles d'une elfe. »

Et vous confirmez ses allures féeriques.

Cette ambiance qui invite les rêveries et toutes les croyances s'accorde au printemps qui s'installe, donnant plus de couleurs aux feuilles aperçues depuis votre véranda, ravivant les parfums des fleurs de votre appartement. Vous ne pouvez pas empêcher le temps de filer mais l'idée que Kara reparte vous attriste. Elle semble répondre à cette pensée secrète en disant soudain :

« Je n'ai pas envie de rentrer. »

Vous ne voulez pas influencer ses choix, mais vous demandez :

« Tu m'as dit que Carl Manfred vous hébergeait et que vous vous êtes cachés chez lui le temps que l'enquête se termine, c'est bien ça ? » Kara confirme d'un hochement de tête, « vous viviez où avant ?

— Durant l'hiver, on occupait des bâtiments abandonnés, avec le retour des beaux jours, ce sera plus supportable d'être à l'air libre.

— Vous ne resterez pas chez Carl ?

— Non. C'est absurde mais nous voulons être libres avant d'avoir le droit de posséder un toit comme un être humain parce que nous ne voulons pas être dépendants. C'est un cercle vicieux qu'il faut briser. »

Vous mordillez votre lèvre avant d'oser lui proposer :

« Ça te dérangerait de vivre ici ? Je sais que c'est tôt mais enfin, beaucoup de familles s'accommodent de leur androïde dès le premier jour, » elle rit avec vous, comprenant votre humour, « mais si tu ne veux pas, si tu te sens redevable ou quoi, je comprendrais. »

Kara ne répond pas tout de suite et vous la laissez réfléchir : vous n'attendez pas forcément une réponse dans l'instant. Mais vous ajoutez tout de même :

« En tout cas, voilà, tu sais que la porte est ouverte et si tu veux rester, sans que je te demande quoique ce soit d'ailleurs, tu es la bienvenue.

— Merci, [V/P]. »

Livrée à elle-même, l'androïde ignore de quoi sera fait demain, pourtant, elle y pense sans crainte, rassurée par l'assurance de Markus, la détermination de North, l'optimisme de Josh, la sérénité de Simon et la quiétude de Luther. Leurs relations sont soudées comme des alliages puissants, composant une famille originale mais solidaire. Kara ignore aussi quels pourraient être les réactions des autres si elle annonçait son départ.

Et puis après tout, se dit-elle, rien ne presse et elle est libre de partager sa vie entre cette famille et vous, adoptant un rythme qui n'exclurait ni l'une, ni l'autre.


[► Avancez au chapitre 52.]