Ceci est ce que j'appelle un chapitre « sueur ».
Oui, j'ai sué sur celui-là, le travaillant sans cesse, puisant dans tous mes souvenirs de psychologie, peu nombreux, hormis la psychologie animale. Autrement dit « comment ne pas froisser un chien ou un cheval », que j'ai plus utilisé que la psychologie humaine.
Au final, après moult corrections et ajouts, ce chapitre faisait seize pages. J'ai dû me résoudre à le scinder. Voici les huit premières sur l'interrogatoire, par Holmes, de James Bradley.
Chapitre 219 : Interrogatoires des suspects au Yard
En entrant au Yard, nous tombâmes sur Gregson qui avait sa tête des mauvais jours. Il me jeta un regard lourd de reproches, qui semblait dire « Vous êtes encore en train d'aider mon principal rival » (1).
Toujours cette lutte fratricide entre Gregson et la fouine.
Justement, en parlant de la fouine, le voici justement qui s'avançait vers nous.
- Holmes ! me salua-t-il en me serrant la main. Mais c'est le charmant petit garçon qui résout les enquêtes, fit-il en serrant solennellement la main de Louis.
- Je suis venu pour poser des questions aux deux suspects, commençai-je de suite. Faites-les amener dans un local.
- Suspects ? ricana Lestrade. Coupables, oui ! Vous voulez les dernières nouvelles ?
- Louis, va t'asseoir sur le banc...
L'inspecteur attendit que l'enfant se soit éloigné pour commencer :
- La croix fut bien commandée par Bradley, à un ébéniste de renom, habitant la région. Pour une reconstitution historique de la Passion du Christ... Il s'amuse à refaire des passages de l'Histoire ! Les candélabres noirs ? Nous avons trouvé le forgeron. Bradley en personne les a commandé. Il a avoué, à contrecœur, qu'il connaissait l'existence des cachots et que, c'est lui et ses amis, qui ont posés les plaques portant les noms des quatre « bourreaux » des Templiers. La merveilleuse salle de torture dans les cachots ? Encore lui ! Roshentall avait trouvé des gravures dans un livre et ils ont eu l'idée de reproduire une sorte de chambre, comme celle dans laquelle le « maître » avait été torturé.
- Jacques de Molay, fis-je. Le dernier grand maître des Templiers.
- Oui, ce type là, acquiesça Lestrade. À propos du docteur Roshentall... Il a fait la guerre de Sécession, du côté de l'Union. J'ai reçu un long télégramme des États-Unis... Pendant la guerre, on le surnommait « le juif fou ».
- Pourquoi ?
- Parce qu'il est devenu fou, un jour, se mit à m'expliquer Lestrade. Une fois, durant le conflit, il a dû rester en retrait, avec une centaine de soldats blessés. Les soldats yankees devaient avancer très vite et les blessés les retardaient. Ils les ont laissés, avec le docteur Roshentall et cinq infirmières, dans un hangar et une église d'un village abandonné. Des soldats confédérés sont passés et ils ont jugés que ces pauvres hères ne méritaient pas de vivre. Ils ont tués tout le monde... Sauf le docteur, qui a joué au mort pendant trois jours, sous une pile de cadavres, dans l'église. Les confédérés ne sont partis que lorsqu'ils ont entendu les soldats de l'Union arriver. C'est là que les autres ont repêché le docteur, dans l'église, pleurant comme un dément auprès du cadavre d'une femme. Il en est devenu fou ! Un certain docteur Mortimer s'est occupé de lui et Roshentall a repris le travail, deux mois plus tard. Mais il n'était plus le même. Sa jovialité avait disparu...
Le médecin qui avait accouché Hélène était donc plus qu'un familier de Roshentall.
- N'importe qui serait devenu fou, à rester sous une masse de cadavres...
- D'accord, fit Lestrade. Mais le meilleur est à venir... Roshentall a retrouvé, un jour, parmi les blessés d'un champ de bataille, l'officier sudiste et deux autres gradés, responsables du carnage... Ceux qui avaient donné l'ordre de ne pas faire de quartier. Les brancardiers n'ont pas compris pourquoi Roshentall faisait ramasser des blessés « gris », des « Johnny reb », comme ils les appelaient. Puis, le lendemain, il a dit aux infirmiers que les officiers sudistes étaient morts, qu'il n'avait pas su les sauver... (Lestrade eut un rire narquois). Mais non, ils n'étaient pas morts ! Il avait creusé, plus loin, à l'abri des regards, un trou profond. En plein soleil du midi, le trou. Il a enterré un officier, à laissé juste la tête dépasser, l'a recouverte de miel, sans oublier de lui couper les paupières...
Technique de torture indienne...Violente, sans merci.
- Un nid de fourmis à proximité ? demandai-je.
- Oui, je vois que vous connaissez la technique. Il lui avait coupé la langue pour ne pas qu'on l'entende hurler... Cela doit vous rappeler le maçon, avec sa montre en bouche. Bref, la chaleur insupportable, la douleur cumulée des paupières et de la langue coupées, le miel qui a attiré les fourmis... Il était encore vivant, mais à moitié dévoré. Les soldats ont dû l'achever, comme une bête...
- Et les deux autres officiers sudistes ?
- Dans un premier accès de folie, il avait poignardé l'un d'eux avec une telle rage qu'il était méconnaissable. Une boucherie ! Il l'a ensuite enterré... Le dernier a été déposé, vivant, mais assommé, dans un cercueil et enterré. Tout le vice résidant dans le tuyau qui dépassait un peu à l'air libre, relié au cercueil, permettant à l'homme de respirer, faisant durer son supplice plus longtemps. Il avait pris soin de l'enterrer assez loin du campement, pour ne pas que l'on entende ses hurlements. Ceux qui ont déterré le cercueil ont découvert le bois griffé et une expression d'horreur sur les traits de l'homme. Mort asphyxié car, au bout de trois jours, le médecin avait bouché le tuyau avec de la terre. Le portrait du criminel vous plaît-il ?
- La vengeance, murmurai-je. Il faut que je parle avec eux, Lestrade !
- Deux avocats sont déjà venus, m'apprit-il. Votre connaissance, maître Higgins, a envoyé ses associés, maître Clark et maître Gable. (2) Mais vu les preuves accumulées à leur encontre, ils ne pourront pas les libérer ! On va droit au procès et à la corde, pour ces deux là. L'enquête est close, Holmes.
- Elle sera close quand je le dirai, Lestrade. En attendant, j'aimerais discuter avec James Bradley.
- Sans problème, suivez-moi.
Lestrade nous entraîna, Louis et moi, dans un autre couloir. Le regard de l'enfant se portait partout, tout heureux de découvrir le Yard.
- Avez-vous creusé le passé, Lestrade, m'enquis-je. L'affaire vieille de cinq ans ? Moi, j'ai trouvé quelque chose de probant.
- Un policier a fouillé le sommier et est tombé sur une affaire de cambriolage, dans une grosse banque londonienne, où Bradley et Roshentall ont leurs comptes... (J'acquiesçai, c'était la même affaire). J'y ai eu accès. Pas de gros transferts d'argent sur leurs comptes, ce qui veut dire que le magot n'a pas encore été partagé. Les trois autres étaient de mèches, avec le pendu, et nos deux suspects. Ils sont revenus dans le but de partager le magot et ils les ont tués. Point final.
- Il eut été plus discret de les enfouir dans une fosse à fumier...
- Ma main a couper que les quatre cadavres leurs ont joué un sale tour. Roshentall est déjà fou. Vous auriez dû le voir, ce matin. Un dingue ! Nous y sommes, Holmes.
Nous étions arrivés devant le local où avaient lieu les interrogatoires. Le suspect, le professeur Bradley, s'y trouvait déjà. Lestrade me faisait la gentillesse de me laisser l'interroger seul.
- Je vous laisse, Holmes, me dit-il en faisant un signe à ses hommes pour qu'ils sachent que j'en avais le droit. Passez dans mon bureau, si vous voulez me parler.
Lestrade tourna les talons et s'en fut vers son bureau.
C'est alors que je vis Louis sortir de sa besace un carnet de note, qui avait connu des jours meilleurs, ainsi qu'un crayon.
- Louis, fis-je doucement. Que comptes-tu faire exactement ? C'est quoi, ce carnet que tu viens de prendre ?
- Ben… C'est mon carnet de notes ! me dit-il en le levant à hauteur de mes yeux, comme si j'étais aveugle ou incapable de reconnaître un carnet de notes. J'en avais pas, alors Karl m'a donné celui-là, en attendant de m'en acheter un autre. Il a pas encore eu le temps. C'est moi qui joue le rôle de ton assistant, non ? Alors, je vais prendre des notes dans mon carnet, pendant que tu interroges le monsieur ! me dit-il avec fierté. J'espère que le monsieur ne parlera pas trop vite et que je pourrai tout noter, fit-il inquiet. Oncle John doit écrire plus vite que moi, mais bon, je n'ai que sept ans et c'est pas facile pour moi, d'écrire. Cela ne fait pas longtemps que j'apprends et j'ai dû faire deux langues différentes, en plus. Tant pis pour les fautes d'orthographe, parce que j'en fais plein. Mais je vais faire de mon mieux !
- Mon garçon, tu n'entreras pas dans cette pièce, en présence d'un suspect.
- Pourquoi ? fit-il étonné. Karl dit toujours que tant que c'est pas prouvé que tu es coupable, tu es innocent. Il est peut-être innocent, le monsieur. Et il connaît bien Guillaume, donc c'est pas un méchant.
- Louis, lui dis-je, tu m'attends dans le couloir, tu t'assieds sur un siège et tu restes là, bien sagement.
- Mais…
- Ne discute pas ! fis-je sur un ton plus autoritaire. Nous avons fait assez de bêtises pour la journée et je refuse que tu te retrouves en présence de ce monsieur que je vais interroger. Nous allons parler des meurtres, et ce n'est pas la place d'un petit garçon.
Il baissa la tête et rangea, à contrecœur, son carnet qui avait dû faire la guerre.
- Oui, je vais t'attendre alors… fit-il avec une pointe de tristesse dans la voix.
Je souris pour moi-même et pénétrai dans la cellule d'interrogatoire.
Une idée m'avait traversé l'esprit : maintenant, je savais quoi lui prendre !
Bradley était menotté et m'attendais sagement, les mains posées sur ses jambes, puisque les policiers étaient inconscients au point de le menotter « mains devant ». Son fin collier de barbe n'était plus aussi bien taillé. Des cernes étaient apparus sous ses yeux, et il avait rongé ses ongles, de nervosité. Ses cheveux, hier bien coiffés, étaient dans un état déplorable. Il portait toujours les mêmes vêtements, hormis sa ceinture, ses lacets, et sa cravate. Le maître de maison, le professeur d'université n'était plus présent en cet homme. Non, juste un homme aux abois.
- Bonjour, monsieur Bradley, fis-en tout en m'asseyant sur la chaise, en face de lui. Je suis Sherlock Holmes.
- Bonjour, monsieur Holmes, me dit-il en inclinant la tête. Je sais très bien qui vous êtes. Guillaume m'a toujours parlé de vous en termes élogieux. Mais je sens que je vais moins vous apprécier, si je me balance au bout d'une corde.
- Il ne tient qu'à vous de ne pas vous retrouver avec la corde au cou... Jusqu'à présent, la police a beaucoup de preuves qui jouent contre vous.
- L'inspecteur vous a raconté ? ricana-t-il. Oui, je me doute. La croix, c'était pour des reconstitutions et pour comprendre le mécanisme de crucifixion. Je l'avais déjà lu dans des vieux textes que j'avais traduits, mais je voulais le sentir dans mes chairs. Mes poignets furent liés sur le patibulum. Au bout de cinq minutes, même moins, j'ai crié qu'ils me détachent. Je l'ai mise dans mon entrepôt, pour ne pas qu'elle s'abîme.
- Vous peignez bien...
- N'est-ce pas ? me dit-il en souriant pauvrement. Cela égaie mon bureau. Je ne pense pas que je puisse vous promettre de réaliser une œuvre pour vous...
- Dans quel genre ? fis-je en souriant. Un joli pentacle au sol ?
- Si cela peut vous faire plaisir...
- Comme ceux que vous avez réalisé dans une pièce de l'entrepôt ? fis-je en posant mes bras sur la table. Là où nous avons retrouvé Freeman...
- Je ne vois pas de quoi vous parlez... me répondit-il, se fermant comme une huître. Je n'ai rien fait, même si vous ne me croyez pas. De toute façon, ce n'est pas un crime, que de peindre des pentacles sur le sol.
- Certes, mais y placer un homme, torturé à mort, si...
- Rien à voir avec ce que vous me reprochez, me dit-il. Je suis innocent, me dit-il d'un ton plus vif, cherchant à y mettre toute sa sincérité.
Toute son attitude était louche, sonnait faux, comme s'il voulait me cacher des faits, dont il ne voulait pas que j'aie connaissance. Me cacher quoi ? Une infamie, commise par les morts, vis-à-vis de sa nièce ?
Mon regard introspectif se posa dans ses yeux verts et je le fixai. Les siens se baissèrent devant les miens, avant de les relever subitement. Il venait de se rendre compte de son erreur, lui. Je lui répliquai :
- S'il me prenait l'envie d'aller faire un tour dans une prison, tous les prisonniers me jureraient, sur la sainte bible ou sur la vie de leur mère, qu'ils sont innocents. TOUS, sans exception, même ceux pris en flagrant délit de meurtre. Et pour certains, ils pensent vraiment qu'ils sont innocents et que tout n'est qu'un vaste complot visant à les persécuter. Les médecins que j'ai interrogés me disent que c'est leur esprit qui leur donne ces fausses informations, et ils sont très persuasifs lorsqu'ils vous expliquent qu'ils ne sont pas coupables. Dans leur esprit, ils hallucinent et ont oblitéré, totalement, les meurtres. Vous souffrez peut-être de la même pathologie...
- Si je vous jure que non, vous ne me croirez jamais... me dit-il sur un ton de défi.
- De toute manière, vous n'oseriez jamais avouer ces crimes, lui dis-je, employant une voix douce, comme celle d'un médecin. Comment un professeur émérite, tel que vous, pourrait supporter cette image peu reluisante de lui-même, alors que vous n'êtes pas ce genre d'homme, normalement ?
- Non, je ne suis pas ainsi, murmura-t-il, en se triturant les doigts, comme Louis le faisait lorsqu'il avait quelque chose à me dire et craignait ma réaction.
- Nous avons tous une image de nous même, monsieur Bradley, fis-je doucement. Les gens que nous connaissons nous voient sous cette apparence. C'est ce que nous appelons l'ego. Lorsque cette apparence est menacée, nous avons un mécanisme de défense pour protéger cet ego : le refoulement de nos actes, ceux dont nous aurions à rougir, au fond de notre subconscient. Cela nous pousse à nier certaines choses, certains faits dont nous ne sommes pas fier du tout. Pourtant, nous savons pertinemment bien que ces faits se sont produits. Mais vu que, pour nous, c'était contre nature, lorsque l'on nous demande pourquoi nous avons commis ces actes, nous ne savons pas comment y faire face et nous mentons, à cause de la pression terrible que l'on fait reposer sur nous. Cela s'appelle l'anxiété, comme celle qui vous ronge, pour l'instant. Elle est devenue si grande qu'elle vous empêche de penser, d'exister.
Il ne me répondit pas, se contentant de plisser les lèvres, comme si j'avais touché le point sensible.
- Oui, me dit-il dans un souffle. Je suis un professeur respecté à l'université. Oh mon dieu, gémit-il, ma carrière est fichue.
Je m'abstins de lui rétorquer qu'il fallait y penser avant. Pour le moment, j'étais dans mon rôle de « gentil ».
- Votre escapade nocturne, à vous et à Roshentall ? fis-je soudainement, me levant pour contourner la table. Les vêtements ensanglantés ? Les instruments chirurgicaux ? Une explication plausible ?
- Rien à vous dire non plus, s'entêta-t-il, sans même me regarder dans les yeux. Mais cela n'a rien à voir avec les meurtres !
Posant mes fesses sur le bord de la table, sans vraiment m'asseoir, je restai silencieux quelques minutes, qui durent lui sembler fort longues. Je ne me trouvais qu'à quelques centimètres de lui, invasion caractéristique de son espace personnel. Un chien ou un loup n'aurait pas apprécié du tout. Nous avions beau n'être ni l'un, ni l'autre, le "mâle dominant", dans cette pièce, c'était moi. Cela faisait trop de fois qu'il baissait les yeux devant moi. J'allais jouer au « méchant » déguisé en « gentil »...
Malgré tout, Bradley avait saisi mon petit jeu et, vu que ma position était plus haute que lui – au sens propre – je le dominais de toute ma hauteur, et lui, il se tassait comme un chiot devant un grand chien, dont il ne connaît pas les intentions.
Une fine goutte de sueur perla à son front. Mon regard se posa sur ses mains et je compris qu'elles étaient moites. Lorsqu'il le remarqua, il les posa sur ses jambes et je sus qu'il les essuyait discrètement.
L'homme avait décidé de se passer lui même la corde autour du cou, et je ne parlais pas ici du sens figuré...
- Il y avait une toile noire en satin, dans la pièce où Mc Bride se trouvait, poursuivis-je. En provenance directe de la « Maison Hardwicke et Burke ». Vous avez une explication logique ?
- Non, je n'ai pas commandé ce genre de toile. Enfin, je n'ai pas souvenir... Je fais tellement de chose.
- Vous en aviez une dans votre salle secrète, pour recouvrir votre reproduction de Saint Jean d'Acre, sans doute. Je l'ai vue, pliée dans un coin...
- Oui, je l'utilisais pour ne pas que mes amis découvrent mon œuvre, avant la fin.
- Vous avez envoyé votre nièce et le jardinier, pour chercher la toile de satin.
- Je ne me souviens pas toujours de tout ce que j'achète et commande... fit-il, de plus en plus mal à l'aise.
Plusieurs fois, il jeta des coups d'œil vers moi, n'appréciant visiblement pas que je sois toujours en train d'empiéter sur son territoire.
- On oublie rarement la commande d'une pièce pareille !
- Alors j'ai dû le faire... Et l'oublier.
- Où étiez-vous, cette nuit ? fis-je pour tenter de le déstabiliser un peu plus.
- Vous ne saurez rien ! me dit-il sur un ton de défi. Je n'ai pas à vous le dire. Mon avocat est là pour me défendre au procès et en attendant, je resterai silencieux.
- Où place-t-on les colonnes Jakin et Boaz ? demandai-je à brûle pourpoint, en me moquant du fait qu'il ne veuille pas répondre à ma question précédente.
- Guillaume a dû vous l'expliquer, non ?
- C'est à vous que je le demande !
- Pour quel rite ? demanda-t-il de mauvaise grâce. L'écossais ou le français ?
- Les deux...
- Chez nous, au rite écossais, on place Boaz à gauche et Jakin à droite. Au rite français, c'est le contraire : Jakin se place à gauche et Boaz à droite. Vous voulez les orientations précises ?
- Non, cela ira. Si un frère du rite écossais les inversait, qu'en penseriez-vous ?
- Qu'il ne mérite pas sa place en notre sein ! s'exclama-t-il. C'est le genre d'erreur que même un apprenti ne ferait pas !
- Alors pourquoi Mc Bride, qui avait le grade de maître, les a-t-il inversées ?
Il me regarda avec des questions plein les yeux.
- Comment pouvez-vous être sûr que c'est Georges, et non son assassin, qui a commis pareille erreur ? Moi, je ne l'aurais pas faite !
Qui sait ? me dis-je. Peut-être les aurait-il faites dans le but de brouiller les pistes, et nous faire croire que l'assassin ne connaissait pas tous les secrets des rituels maçonniques. Où alors, tout occupé à ses meurtres, l'assassin n'avait pas pris garde à ce que faisait Mc Bride...
- J'ai des preuves que c'est votre ancien ami, qui les a dû les tracer, ces colonnes. Mais il les a interverties pour laisser un message, que seul un frère pouvait comprendre !
- Jakin à gauche et Boaz à droite ? fit-il en fronçant les sourcils. C'est cela qu'il a fait ?
- Oui...
- JB ! fit-il en comprenant soudainement. Voilà pourquoi vous m'êtes tombé sur le râble et que l'inspecteur a dit « on le tient, notre JB ». Pas uniquement parce que j'étais propriétaire de l'entrepôt. Pas uniquement pour tout le reste. Mes initiales ! Oh, le salaud ! jura-t-il en tapant ses poings menottés sur la table. Oh, le traître ! Comme si tu n'en avais pas assez fait, Georges. Fallait que tu l'ajoutes, celle là ! Voilà d'où proviennent vos soupçons sur ma personne. A cause de ce gredin de Mc Bride.
- Parlez-moi de Janus...
Mon changement brusque de question le dérouta totalement :
- Que ?... Quoi ?... Vous parlez de Janus, la divinité romaine ?
- Expliquez-moi ce que vous savez...
- C'est le dieu des portes, l'étymologie vient de janua, qui signifie « porte » en latin, car il gardait les portes du ciel et du domaine des Dieux. On le représente souvent avec deux visages : l'un tourné vers le passé et l'autre tourné vers le futur. À Rome, son temple principal a cette particularité d'avoir les portes ouvertes en temps de guerre et fermées en temps de paix. Les portes de ce temple n'ont, d'ailleurs, été fermées que cinq fois depuis 509 avant Jésus-Christ. Trois fois durant le règne d'Auguste, d'ailleurs. Vous voulez connaître autre chose sur ce dieu romain ? (3)
- N'a-t-il pas une sorte d'homonyme, ce... Janus ?
- Que vous a raconté Guillaume ? fit-il en se mettant sur la défensive.
- C'est à vous que je pose la question, pas au professeur Stanford ! Pourquoi ?
- Si vous me posez la question, c'est que vous êtes au courant, pour un certain évangile hérétique et diabolique...
- Peu de personnes peuvent se targuer de connaître la signification particulière du dernier I.N.R.I inscrit sur un mur... « Ianus Nazarenus Rex Infernorum »... « Celui-ci est Janus, Roi des Enfers »... Vous avez consulté le registre de la grande bibliothèque, qui possède une copie de cet évangile du Diable. VOUS et personne d'autre.
Ses doigts se mirent à trembler, presque imperceptiblement, mais je les vis trembloter. Pour enfoncer le clou, je me mis à lui énumérer tous les indices qui convergeaient vers lui :
- Vous seul saviez comment procéder à l'élaboration d'un cabinet de réflexion, vous seul saviez comment crucifier un homme, comment tracer correctement des pentacles... Votre statut de professeur de mathématique et d'histoire fait de vous un homme cultivé, intelligent, brillant. Vous possédiez les livres, bien à l'abri dans votre bureau secret, où personne ne peut entrer. Vous êtes maçon, passionné des Templiers, de religion... Les candélabres, présent dans l'entrepôt vous appartiennent. Tout vous incrimine professeur. L'entrepôt vous appartient, vous aviez les clés, et vous saviez que personne ne viendrait vous déranger. Les cachots que vous connaissiez, l'aide d'un chirurgien pour certaines petites opérations. Sans compter vos quelques disparitions, la nuit...
- N'ai-je pas le droit de me promener la nuit, si je souffre d'insomnies ? me jeta-t-il à la figure, alors que la sienne avait virée au blanc malade, et qu'il transpirait de plus en plus.
- Vous ne vous comportez pas comme un innocent..., lui signifiai-je, en analysant tous les signes que son corps me donnait, sans qu'il puisse y faire quoi que se soit. Vous ne souffrez pas d'insomnies ! Alors, pourquoi ?
Il resta silencieux, mais la sueur perlait plus fort sur son front, alors que la température n'était pas très élevée, que du contraire. Nerveux, aussi. Je vis sa lèvre trembler et son regard se voiler. Le masque tombait et le professeur allait s'écrouler. Plusieurs fois, il passa sa langue sur ses lèvres, sèches. Sa bouche devait être aussi desséchée que le désert.
- Voulez-vous que je vous fasse apporter un verre d'eau, fis-je avec beaucoup de gentillesse. Votre bouche doit être bien asséchée après toute cette conversation.
- J'aimerais bien, oui, me dit-il en me regardant fugacement, avant de plonger son regard vers ses chaussures. Mais je n'ose imaginer ce que vous aller me demander, en échange.
- Rien du tout, fis-je rassurant. Je vais juste vous expliquer une petite histoire. Voyez-vous, les Chinois, dans l'Antiquité, donnaient au suspect une bouchée de riz à mâcher et ensuite, lui demandait de la recracher. Partant du principe que, lorsque l'on ment, on secrète moins de salive, si le suspect avait peur du test, le riz lui collait à la langue et au palais, parce qu'il avait la bouche sèche. S'il était innocent, le suspect recrachait la boule de riz sans problème. Voulez-vous que l'on fasse le test ? (4)
- Laissez-moi tranquille, me supplia-t-il. Allez-vous en !
- Je suis ici pour résoudre cette affaire, et je ne lâcherai rien avant la conclusion. Il me manque le mobile...
Je me gardai bien de parler du cambriolage de la banque et de la possibilité, qu'en tant que professeur de mathématique, il ait calculé les problèmes de portance des murs.
Que s'était-il passé, maintenant ? Un différend avec ses complices ? Non, plutôt une envie de garder le magot et de ne pas le partager. Aurait-il simulé une antipathie profonde pour Mc Bride ? Pour détourner les soupçons ?
Me bougeant de ma place, je revins m'asseoir sur ma chaise et je fis un soulagement apparaître sur les traits de Bradley.
- Qu'ont fait ces hommes à votre nièce ? fis-je dans le but de le pousser à bout.
- Je suis coupable, monsieur Holmes, lâcha-t-il à voix basse. Laissez-moi... Mais libérez Benedict, avant qu'il ne devienne fou dans son cachot. Il est innocent, je suis le seul responsable de ce massacre.
- Pourquoi ? fis-je en étendant mes jambes. Quel était votre mobile ?
- La vengeance ! cria-t-il. Vous ne saurez rien de plus, cela ne vous regarde pas. Laissez-moi, monsieur Holmes. Dites à Guillaume que je m'excuse. GARDES ! hurla-t-il pour faire venir les policiers en faction devant la porte.
- Votre ami se donne beaucoup de mal pour vous innocenter ! C'est ainsi que vous le remerciez ?
- Je lui dois la vie... Ma dette envers lui est incommensurable, me dit-il avec le regard triste. Gardez-le toujours comme ami, il est précieux ! Ne le poussez jamais à bout... Il devient dangereux. On devient tous dangereux, lorsque l'on nous pousse à bout... L'homme est un animal, un prédateur. N'est-il pas dit, dans cette foutue bible, que le diable se déguise bien en ange de lumière ?
Restant impassible, je pris bonne note de sa phrase. Celle qui était noté dans le cabinet de réflexion, pour l'assassinat du maçon McBride.
Je fis un geste de la main aux policiers pour qu'ils l'emmènent. Cinq minutes plus tard, deux autres policiers m'amenèrent le docteur Roshentall.
Notes de l'auteur :
(1) La rivalité entre Lestrade et Gregson, d'après Holmes : « Gregson et Lestrade sont le dessus du panier, ce qui ne veut pas dire qu'ils valent grand-chose ! Rapides et énergiques, ils sont en revanche routiniers de façon scandaleuse. Par-dessus le marché, ils travaillent à couteaux tirés : jaloux l'un de l'autre comme des vedettes ! » (STUD : « Une étude en rouge »)
http: / www. sshf. com/ wiki/ / Lestrade
L'inspecteur Tobias Gregson :
Il était chargé de l'affaire Drebber avec son rival Lestrade. (STUD : « une étude en rouge »)
Il était chargé de l'affaire Mélas. (GREE : « l'interprète grec »)
Il assiste l'inspecteur Baynes à Londres pour trouver John Scott Eccles. (WIST : « l'affaire de Wisteria Lodge »)
Il assiste Leverton (détective de Pinkerton) dans la poursuite de Giuseppe Gorgiano. (REDC : « le cercle rouge »)
Ses relations avec Holmes :
Gregson consulte Holmes dans l'étude en rouge. (STUD)
"Lorsque Lestrade, Gregson ou Athelney Jones donnent leur langue au chat - ce qui devient une habitude chez eux - c'est moi qu'ils viennent trouver." – paroles de Holmes, extraites du « Signe des quatre » (SIGN)
http: / www. sshf. com/ wiki/ / Tobias_Gregson
(2) Les noms des avocats : « maître Gable et maître Clark », ce qui nous donne « Clark Gable », l'acteur de « Autant en emporte le vent ».
J'avais rigolé, en trouvant les noms des associés du cabinet d'avocat. Le jeu de mot me plaisait. Sachant qu'un autre s'appelle Wilson (l'ami souffre-douleur du docteur House), un autre Highsmith (Patricia Highsmith est une romancière américaine qui a inventé monsieur Ripley). Quant au nom de famille de Karl : Higgins, c'est, lui aussi, un auteur (Jack de son prénom) de thriller, avec le héros Sean Dillon.
(3) Janus : j'en avais déjà parlé lors des chapitres concernant le rituel satanique. Pour les renseignements complémentaires, je me suis basée sur Wikipedia.
http: / fr. wikipedia. org/wiki/Janus_%28mythologie%29
(4) Lue dans un livre : « L'éventreur de Pékin » de Peter May.
