Créatrice de la saga Twilight : la fabuleuse Stephenie Meyer
Auteure de Wisp : la formidable Cris
Traductrice de la version française intitulée Brindille : Milk40
Merci énormément pour tous vos commentaires, et bonne lecture.
Une fois encore, le point de vue de Brindille est relaté au présent.
Chapitre 56
Brindille ne dort pas.
Alice lui a donné une boîte remplie de vieux coffrets de livres-cassettes il y a déjà un certain temps, mais elle n'a pas pris la peine de les examiner avant aujourd'hui, si ce n'est que pour apprendre à les utiliser.
Silencieuse, parce qu'elle ne sait pas comment être autrement, Brindille glisse une cassette en plastique rouge à l'intérieur d'un petit magnétophone, referme l'appareil, et appuie sur la touche 'PLAY.' Le volume est faible, mais suffisamment audible pour qu'elle puisse entendre les mots clairement. Elle comprend que les sons parlés correspondent à ce qui est écrit sur les pages, mais avant l'instant présent, elle ne s'est jamais donné la peine de relier les deux ensemble. Elle n'avait pas besoin de le faire ; Rose et Edward lui faisaient la lecture chaque fois qu'elle le demandait. Pour la première fois, ces mots sont quelque chose que non seulement elle veut, mais dont elle a besoin. Elle est convaincue que d'une manière ou d'une autre, ces traits noirs austères sont la clé d'absolument tout.
Lentement, elle trace les lettres dans son livre d'images avec son index. Elle essaye de suivre la cassette, de deviner où les paroles pourraient être sur la page. Un carillon sonne quand il est temps de tourner la page, et elle recommence. Encore et encore, durant des heures au plus profond de la nuit, pendant que Bête dort sur le matelas gonflable à côté d'elle, Brindille fait jouer la même cassette, suit dans le même livre. Elle tente d'utiliser les images pour l'aider à comprendre. Dans l'une d'elles, une jeune fille portant une robe bleue et des chaussures rouges brillantes marche le long d'une route de brique jaune. À ses pieds se trouve un animal qui est comme Bête, mais pas comme Bête. Dans les images suivantes, elle est rejointe par des créatures étranges que Brindille n'a jamais vues auparavant. Une femme effrayante au visage vert et au chapeau pointu se montre méchante à leur égard.
Après avoir parcouru l'histoire de nombreuses fois, Brindille croit pouvoir relier certains des mots sur la cassette avec les images dans le livre. La dame verte est une méchante sorcière, quoi que cela puisse vouloir dire. Elle regarde la jeune fille avec les chaussures rouges de la même manière que la vilaine femme regardait Brindille. Il y a longtemps qu'elle n'a pas vu la vilaine femme qui l'avait emmenée avec elle, et elle espère ne plus jamais la revoir. Peut-être que la vilaine femme était une méchante sorcière elle aussi ?
Ou peut-être que Mauvaise Tanya en est une.
Brindille sourit, mais non, Tanya ne peut pas être une méchante sorcière. Edward l'aime beaucoup, et Edward n'aime pas les gens qui sont mauvais. Il a délivré Brindille quand elle a été enlevée par la vilaine femme, et il l'a gardée en sécurité quand celle-ci est revenue. Il ne se souciait pas que Brindille ait mordu la vilaine femme. Mais il aime Tanya, alors Tanya ne peut pas être une méchante sorcière.
Cela ne signifie pas que Brindille l'aime.
Dans les images, la jeune fille aux chaussures rouges jette de l'eau sur la méchante sorcière, et celle-ci devient de plus en plus petite avant de disparaître complètement. Brindille regarde fixement l'image. Elle n'a jamais vu quelqu'un disparaître parce qu'il était mouillé. Cela veut-il dire qu'il n'y a que les méchantes sorcières qui peuvent fondre ainsi ?
Et si ce sont seulement les méchantes sorcières qui disparaissent quand elles sont mouillées, se demande Brindille, peut-être qu'elle peut tester pour voir si Tanya en est une. Si elle jette de l'eau sur Tanya et qu'elle ne disparaît pas, alors Tanya n'est pas une méchante sorcière.
Si elle disparaît, alors elle ne sera plus là. Partie pour de bon.
Cette idée plaît beaucoup à Brindille.
Elle n'aime pas Tanya dans la chambre d'Edward. Elle n'aime pas entendre le bruit de va-et-vient, ou la façon dont Tanya touche le bras d'Edward. Elle veut que Tanya disparaisse, juste comme la méchante sorcière dans son livre.
Quand la cassette arrive à la fin du ruban magnétique et fait 'clic', Brindille ne la change pas de côté. Cette fois-ci, elle ferme son petit livre d'images et regarde l'horloge numérique à côté du lit décoré de feuillage en tissu qu'elle n'utilise pas. Elle ne sait pas ce que les chiffres après les deux points signifient, mais en ce moment elle apprend à regarder le premier numéro. Actuellement, le premier numéro est un cinq, ce qui veut dire que la nuit est presque terminée.
Décidée, Brindille ouvre la porte de sa chambre et descend l'escalier à quatre pattes, faisant son chemin jusque dans la cuisine. Elle veut le seau sous l'évier, dont Edward se sert pour laver le plancher, mais aussitôt que Bête l'entend en bas, elle vient la retrouver et miaule pour avoir son petit déjeuner.
Bête n'a pas vraiment faim. Elle dormait encore il y a une minute. Brindille le sait, mais elle sort une petite boîte de conserve et la nourrit quand même. Bête est bonne. Bête est gentille. Bête s'enfuit et se cache de Tanya, ce qui veut dire qu'il n'y a pas de mal à vérifier si Tanya est une méchante sorcière, parce que généralement Bête aime les personnes qui sont bonnes.
Brindille ne peut pas rincer la boîte vide dans l'évier, aussi la laisse-t-elle sur le comptoir, s'étirant sur ses genoux pour l'y déposer. Puis elle prend le seau sous l'évier, le tient tout près de son ventre avec un bras, et clopine sur trois membres vers la salle de bain pour le remplir.
Avec le temps, elle a appris qu'elle doit se brosser les dents et se laver le visage dès qu'elle se lève le matin, mais aujourd'hui elle ne s'en soucie pas. Il est plus important de faire disparaître Tanya, si cela est possible. Elle met le seau dans la baignoire et fait couler l'eau froide pour le remplir.
Le seau est lourd une fois rempli, et elle renverse un peu d'eau en le sortant de la baignoire. Le déplacer en étant sur ses genoux est difficile aussi. Finalement elle commence à ramper à reculons, traînant le seau après elle. L'eau éclabousse, mais ça ne la dérange pas. Edward ne le remarquera probablement pas, et même s'il le remarque, il ne crie pas et ne lui fait pas de mal. Edward est doux. Edward est bon.
Elle fera tout pour lui. Elle peut être bonne pour lui. Elle peut.
La chambre d'Edward est plongée dans l'obscurité, mais Brindille connaît cette pièce. Elle tire le seau du côté du bord du lit où elle peut entendre la respiration de Tanya – si différente de celle d'Edward, qu'elle connaît par cœur. Elle ne le réalise pas, mais quand elle dort recroquevillée sur la poitrine d'Edward, les battements de son cœur, rapides et tendus, se calment et ralentissent, sa respiration devenant plus profonde pour presque s'harmoniser à la sienne. C'est dans ces moments-là qu'elle dort le mieux, quand son cœur et celui d'Edward sont synchronisés.
C'est aussi le moment où Edward dort le mieux.
Se soulevant sur ses genoux, les bras tremblants avec le poids du seau, elle déverse l'eau sur les personnes qui dorment dans le lit.
Tanya hurle.
Il fait toujours noir dans la chambre. Brindille se demande si Tanya est déjà en train de disparaître. Elle fait encore beaucoup de bruit.
Edward allume la lampe de chevet, éclairant la chambre d'une douce lueur. Ses yeux groggy et à moitié ouverts trouvent Brindille à genoux à côté du lit. Elle lui sourit. Peu importe ce qu'est une méchante sorcière, elle sait qu'Edward ne pourrait jamais en être une. Et elle a raison : il est mouillé, mais il n'est pas en train de rétrécir.
« Brindille ? »
Elle est Brindille. Elle ne sait pas qu'Edward l'a nommée, mais elle sait bien qui elle est. Elle est la Brindille d'Edward. Quoi qu'il veuille d'elle, elle le fera. S'il veut quelqu'un comme Tanya, elle sera comme Tanya.
Sauf qu'elle ne sera pas une méchante sorcière.
Mais peut-être que Tanya n'est pas du tout une méchante sorcière ? Elle bondit hors du lit, recouverte d'un drap trempé. Elle n'a pas l'air plus petite. Elle n'est pas plus silencieuse ; elle crie et s'exprime avec le genre de mots qu'Emmett utilise beaucoup.
Brindille se demande pourquoi Tanya se cramponne si fermement au drap. Il ne lui est jamais venu à l'esprit de cacher son corps pour quelque raison que ce soit. Son propriétaire ne lui a jamais donné de vêtements, et après avoir passé tellement de temps sous son joug, elle ne se rappelle plus comment avoir honte de son corps. Pour elle, les vêtements sont un luxe pour se sentir bien et pour l'aider à garder son petit corps frêle au chaud. À l'occasion, comme sa robe de Noël, ils sont jolis, aussi. Ils n'ont aucune autre fonction pour Brindille. Et parce que sa nouvelle famille l'aide sans sourciller à prendre son bain et à s'habiller, elle n'a pas réappris le réflexe de cacher sa chair parce qu'il est honteux ou malséant de la montrer. Edward, Mère et Rose veulent qu'elle soit vêtue, alors elle porte des vêtements. S'ils voulaient qu'elle soit nue, elle obéirait de la même façon.
Alors elle ne comprend pas quand Tanya essaye de tirer le drap du lit d'Edward, échouant parce qu'Edward aime ses draps soigneusement bordés sur trois côtés du sommier. Brindille ne le sait pas, mais Edward pense qu'être bien bordé dans les draps l'empêche de trop bouger pendant la nuit, quand son corps tend à s'agiter et à se retourner. Il a tort : c'est Brindille endormie sur lui qui maintient son corps immobile durant la nuit à présent, mais il ne se rend pas compte que leur contact étroit les apaise tous les deux, et pas uniquement Brindille.
Tanya hurle des mots que Brindille ne comprend pas, tirant sur le drap qui ne veut pas se libérer du sommier du lit. Edward, trempé du nombril au cuir chevelu, s'empare d'un boxer et se rend jusqu'à Brindille, touchant sa joue avant de la soulever dans ses bras. Il parle – sèchement à Tanya, puis gentiment à Brindille, ce qu'elle apprécie. Elle se fiche que sa poitrine soit humide elle se blottit quand même contre sa peau nue. Il est tout chaud de sommeil, lisse sous ses mains. Il dit quelque chose d'autre, avec une modulation ascendante vers la fin, qu'elle reconnaît comme étant une question.
« Méchante sorcière, » tente-t-elle d'expliquer, espérant l'avoir bien compris.
Tanya hurle à nouveau.
Edward secoue la tête.
« Méchante sorcière, » répète Brindille, et elle indique sa chambre. Toujours serviable, Edward la porte à travers le couloir. Quand il la dépose, Brindille lui montre l'image dans le livre où la jeune fille aux chaussures rouges lance de l'eau sur la femme à la peau verte. « Méchante sorcière disparue, » dit-elle solennellement.
Edward rit.
Il jette sa tête en arrière et rit vraiment fort. Brindille ne sait pas ce qui est drôle, mais rire vaut mieux qu'être en colère. Elle n'aura pas d'ennuis à cause de l'eau. Edward comprend.
Edward arrête de rire au bout d'une minute, mais ses yeux brillent et il embrasse le front de Brindille. Elle entend Tanya descendre les escaliers. La douche se met à couler.
« Bon Edward. Mon Edward, » implore Brindille, les paumes sur ses épaules nues. « À moi. »
Il cogne son front contre le sien. « Ton Edward, » promet-il.
Mais Tanya n'a pas disparu.
ooo
« Non, je ne vais pas la punir. Ça ne servirait à rien. Il y avait une raison pour ce qu'elle a fait. Ce n'est peut-être pas valable pour nous, mais ça l'était pour elle. » Edward versa du jus de fruits pour Brindille, puis il sortit une tasse pour son propre café. « Si seulement tu cessais de menacer de partir plus tôt… Je peux utiliser deux ou trois radiateurs pour aider à sécher le matelas, et les draps sont déjà dans la machine à laver. Ce n'est pas si terrible que ça. Qu'est-il arrivé aux cristaux ou à ces trucs que tu voulais essayer ? »
La bouche de Tanya se pinça en une mince ligne austère. La pluie fouetta contre les fenêtres. Brindille gémit doucement, tendant les bras vers Edward, et il la souleva sur ses genoux en s'installant sur le canapé. Elle se blottit tout contre lui, enfouissant son nez dans son cou, toujours aussi adorable. Un petit son de contentement la quitta et elle ignora son petit déjeuner, se serrant simplement affectueusement contre lui.
Elle avait été remarquablement sage pendant le plus clair de la nuit, en fin de compte. Edward était resté en bas avec Tanya pendant plusieurs heures avant d'aller se coucher lui-même, et il n'avait rien entendu de Brindille durant tout ce temps. Elle n'avait pas rouspété, n'avait pas essayé de quitter sa chambre. Il n'avait pas ouvert la porte pour vérifier comment elle allait avant de se mettre au lit, ne voulant pas la déranger. Le faible éclairage des lumières scintillantes sur son plafond brillait sous la porte, mais sa lumière principale était éteinte. Il n'avait entendu aucun bruit, et il n'y avait aucune raison de penser qu'elle ne dormait pas.
Ainsi, même s'il n'aimait pas la méthode de Tanya pour faire en sorte que Brindille écoute, cela avait semblé fonctionner. Il s'était opposé à ce que Tanya mente à Brindille et utilise la coercition pour qu'elle se comporte bien. Tanya s'était contentée de rire et de secouer la tête. « On voit bien que tu es un enfant unique, » avait-elle dit en sirotant un verre de vin dans le salon tard dans la nuit. « On passait notre temps à se parler comme ça entre nous, mes sœurs et moi. »
Ouais, il était un enfant unique. Alors peut-être que Tanya savait quelque chose que lui ne savait pas.
Maintenant Brindille était blottie contre lui, se serrant à lui, et il caressait ses longs cheveux soyeux avec ses doigts. Tanya s'était endormie rapidement après leurs ébats amoureux la nuit dernière, mais il était resté éveillé un peu plus longtemps, incapable de trouver une position confortable. Incapable de sortir Brindille de son esprit. Techniquement, aujourd'hui, samedi, n'était pas un jour où Emily venait habituellement pour voir Brindille – elles se rencontraient les lundis, mercredis et vendredis. Mais beaucoup de choses encombraient sa tête, et il se demandait si elle serait prête à venir, ne serait-ce que pour une courte session avec eux deux. Cela semblait être une bonne idée, en particulier compte tenu du fait que Brindille et Tanya ne s'entendaient pas bien. Peut-être qu'Emily pourrait lui donner quelques conseils pour que cela se déroule mieux.
Edward passa une main dans le dos frêle de Brindille, perdu dans ses pensées. Il refusait de l'admettre en son for intérieur, mais il avait eu du mal à dormir parce que les sensations physiques étaient complètement erronées. Tanya était trop grande, trop musclée et robuste là où Brindille était une petite chose minuscule. Brindille se pelotonnait parfaitement dans ses bras, et il était maintenant tellement habitué à s'endormir avec son corps souple recroquevillé sur lui que c'était un choc pour son système de se retrouver de nouveau avec Tanya, qui avait le sommeil aussi agité que le sien l'avait été avant Brindille. Il avait essayé de tenir Tanya durant la nuit, mais ce n'était pas quelque chose qu'ils avaient typiquement fait au cours de leur relation précédente, et ça n'allait pas du tout de soi. Qui plus est, elle faisait des mouvements brusques et donnait des coups de pied dans son sommeil, dégageant son corps de ses bras ou marquant ses jambes de bleus avec un talon pointu, aussi avait-il finalement abandonné ses tentatives.
Au début, lorsqu'il s'était réveillé après avoir été aspergé d'eau froide, Edward avait eu la réaction instinctive de s'emporter. Mais après avoir allumé la lumière et vu Brindille agenouillée à côté du lit, regardant fixement Tanya en train de hurler, forme nue avec ses énormes yeux marron, toute sa colère l'avait quitté. Il était désorienté, oui, mais il ne l'avait jamais punie avant, et il n'avait pas intérêt à le faire maintenant. Elle faisait peut-être des choses étranges, mais elles étaient toujours raisonnables dès qu'il les considérait de son point de vue. Comme il s'y attendait, une fois qu'il lui eut demandé pourquoi elle avait déversé un seau d'eau sur eux, elle lui montra un livre d'images du Magicien d'Oz, ouvert à la page où on voyait Dorothée jeter de l'eau sur la Méchante Sorcière de l'Ouest, qui se mettait à fondre.
Ouais, il ne pouvait faire autrement que d'en rire.
Évidemment, si Brindille voyait Tanya comme une sorcière, la situation était potentiellement problématique.
« N'as-tu pas faim ? » Demanda-t-il, inclinant le menton de Brindille vers le haut avec une jointure repliée. « Tu veux toujours ton petit déjeuner. Ou bien avais-tu déjà mangé avant de nous réveiller ? » Cela ne semblait pas être le cas. Le seul désordre provenait d'avoir nourri Bête, ce qu'elle faisait tous les matins.
Ses grands yeux bruns regardèrent dans les siens avec une expression suppliante qu'il ne comprenait pas. « Que veux-tu ? » Murmura-t-il. « Que puis-je faire, Petite Brindille ? »
« Tu peux arrêter de la traiter en bébé. Elle n'est pas un bébé. » Tanya s'assit à l'autre bout du canapé, une tasse de café noir dans le creux de ses mains. « Es-tu parvenu à comprendre pourquoi elle a fait ça ? »
« Euh, tu ne veux pas le savoir. » Edward tendit la main pour prendre son propre café, surpris de voir Brindille prendre la tasse de ses mains et la porter à ses lèvres. Elle en but une gorgée et essaya de cacher l'horrible grimace qu'elle fit en avalant le liquide. « Trésor, tu n'as pas à… » Edward rit et reprit la tasse. « Ouais, je pensais bien que tu n'aimerais pas ça. Bois ton jus. »
Elle l'ignora, se recalant dans son endroit préféré.
« Regarde, je vais appeler sa thérapeute aujourd'hui, d'accord ? Je vais voir ce qu'elle dit. Mais je ne vais tout simplement pas la punir. »
Tanya sembla momentanément apaisée. Elle ne dit rien d'autre tandis qu'ils buvaient leur café et que Brindille restait assise dans les bras d'Edward, nichée fermement contre lui.
« Pourquoi ne ferais-tu pas ton truc de cristaux, ou un peu de yoga, ou ce genre de choses ? » Suggéra Edward. « Pendant que j'appelle sa thérapeute. Ensuite nous pourrons décider ce que nous allons faire durant le reste de la journée. »
Tanya acquiesça, et Edward se rendit à l'étage pour téléphoner à Emily. Il était encore tôt le matin – beaucoup plus tôt que l'heure à laquelle il avait prévu de se réveiller – mais Emily lui avait dit qu'il pouvait l'appeler n'importe quand s'il avait besoin de lui parler.
Elle répondit au téléphone, paraissant beaucoup trop éveillée pour l'heure qu'il était – à peine 7h du matin. « Edward, » dit-elle, n'ayant pas l'air très surprise de l'entendre au bout du fil. « Comment est-ce que ça se passe ? Brindille apprécie-t-elle Tanya ? »
« Euh… pas du tout. » Il faillit s'asseoir sur le bord de son lit, puis se souvint pourquoi il y avait deux radiateurs braqués sur celui-ci. À la place il alla s'installer dans le fauteuil dans le coin de la pièce. « Elles sont comme l'huile et l'eau. Je n'ai jamais vu Brindille si méfiante en présence de quelqu'un avant. » Eh bien, à l'exception du Dr Lawton, mais cela allait de soi.
« Et Tanya ? Quelle a été sa réaction ? »
Edward passa une main dans ses cheveux. Il devait prendre sa douche, mais il l'avait repoussée à plus tard parce que Tanya avait insisté pour la prendre en premier, et Brindille avait besoin de son attention. Hier ils avaient été tellement optimistes au cours de leur séance quand il avait parlé de la visite de Tanya à Emily. Emily était sur la même longueur d'onde que lui à propos des cristaux guérisseurs – elle trouvait que c'était une thérapie inutile, mais également sans danger, et si Tanya voulait s'en servir, personne n'allait s'y opposer. Il entendit faiblement Tanya commencer à psalmodier en bas. Il se demanda ce que Brindille pensait de ça. « Je lui ai dit comment Brindille était, mais elle n'était pas préparée. Elle n'arrête pas de me dire qu'elle s'imaginait que Brindille serait beaucoup plus jeune, et elle n'est pas à l'aise avec ma façon d'interagir avec elle. »
« Hm, » fit Emily. « Et Brindille ? Comment se comporte-t-elle ? »
« Collante. Timide. Et ce matin elle a renversé un seau d'eau froide sur Tanya et moi pendant que nous dormions dans mon lit. »
« Quoi ? » Emily parut surprise. « Ce n'est pas dans ses habitudes de faire des sottises. Pourquoi a-t-elle fait ça, selon toi ? »
Edward renifla légèrement. « Elle a trouvé un livre d'images du Magicien d'Oz. Je suis à peu près sûr qu'elle essayait de faire fondre Tanya. »
Un rire ravi retentit au téléphone. « Voilà bien ma fille ! » Lança Emily. « Je suis fière d'elle. Elle t'a donné son avis sans équivoque, n'est-ce pas ? »
« Oui, mais qu'est-ce que je fais maintenant ? Tu as dit que j'avais besoin de compagnie adulte. Tout le monde me dit d'avoir une vie. Mais je n'ai pas le temps de rencontrer des femmes. C'était pratique d'avoir Tanya. Et, je veux dire, elle est encore ici, mais Brindille et elle ne s'aiment vraiment pas. » Il passa une main sur son visage.
« Eh bien, je peux voir pourquoi elles sont comme ça toutes les deux, pour être franche. Mets-toi à la place de Brindille. Il s'agit de la première personne à entrer dans sa vie qui ne s'intéresse pas vraiment à elle. Elle s'intéresse à toi. Tanya est là pour ta compagnie, pas celle de Brindille, et c'est une menace viable aux yeux de Brindille. Je t'ai mis en garde, tu te rappelles ? Que si Tanya, ou n'importe qui de nouveau faisant son entrée dans la vie de Brindille, ne réussissait pas à établir des liens d'amitié avec elle, elle allait se sentir menacée. »
« Tu as aussi dit de procéder lentement, alors j'essaye de leur donner du temps pour résoudre leurs différends entre elles. Mais ça n'a pas l'air de s'arranger. »
« Eh bien, ce n'est pas exactement ce que je voulais dire. Je voulais dire qu'il fallait présenter Tanya à Brindille petit à petit. Une heure par-ci, quelques heures par-là. »
« Oh. » Soudain, Edward se sentit stupide. « C'est un peu difficile étant donné qu'elle vit à Seattle. »
« J'en suis consciente. Mais tu ne peux pas forcer Brindille à aimer quelqu'un. Elle a sa propre personnalité, ses propres goûts et dégoûts. Et si elle se sent menacée par Tanya, elle va naturellement avoir tendance à être plus collante. Tu es une denrée précieuse pour elle – la chose la plus importante dans sa vie. Elle accepte de te partager avec les gens qu'elle aime quand elle doit le faire, mais à part ça ? Oublie ça. »
« Et Tanya ? »
« Je sais qu'il est difficile pour toi de le voir parce que ça fait un bon moment que tu vis comme ça, mais ta relation avec Brindille est problématique à certains égards. Vous êtes physiquement très démonstratifs l'un envers l'autre, et en raison de votre différence de sexe et de vos âges somme toute assez rapprochés, c'est quelque chose avec lequel notre culture est mal à l'aise. Et, si je peux me permettre d'être directe, vous êtes tous les deux profondément interdépendants en ce moment. C'était inévitable, et il y a des choses plus importantes à régler avec Brindille avant d'aborder ce sujet. Je ne te blâme pas du tout pour ça. Et je ne sais évidemment pas exactement ce que Tanya t'a dit, mais il est naturel pour elle de se sentir bizarre lorsqu'elle est témoin d'une relation très étroite qu'elle ne comprend pas, alors qu'elle essaye elle aussi d'avoir une relation avec toi. Elles sont toutes les deux platoniques, mais – »
« Euh… » Edward frotta l'arrière de son cou. « Pas exactement. »
Il y eut une légère pause à l'autre bout du fil. « Tu veux bien m'éclairer ? »
« Tanya et moi… la nuit dernière après que Brindille soit allée se coucher… »
« Je vois. » Une autre pause. « Je dois admettre que je ne croyais pas que ça se produirait si vite. Est-ce que Brindille va bien ? »
Edward fronça les sourcils. « Elle dormait. Pourquoi n'irait-elle pas bien ? »
« Es-tu sûr qu'elle dormait ? »
« Bon Dieu, ce n'est pas comme si je baisais quelqu'un et que je la laissais regarder ! Quel genre de personne crois-tu que je suis ? » Se sentant très mal à l'aise, Edward se leva et se mit à arpenter la pièce. « Elle était dans sa chambre avec la lumière éteinte et la porte fermée. Elle a dormi dans sa propre chambre pour la première fois la nuit dernière. Tanya l'a convaincue de le faire. Et je te l'ai dit, elle est juste un petit peu plus pot de colle que d'habitude. »
Après un moment, Emily parla de nouveau. « J'aimerais venir la voir aujourd'hui, si ça ne te dérange pas. »
« Tu es sûre ? On est samedi. »
Emily rit. « J'en suis pleinement consciente, mais je tiens à m'assurer qu'elle va vraiment bien. Je ne suis pas très ravie à l'idée que tu aies des relations sexuelles lorsqu'elle est à la maison. »
« Pourquoi pas ? »
« Nous savons qu'elle a été abusée sexuellement, mais nous ne connaissons pas les éléments déclencheurs chez elle. »
« Les éléments déclencheurs ? Mais elle dormait, bon sang de merde ! »
« Je veux juste vérifier, Edward. Tu sais combien elle est fragile. »
Ouais, Edward le savait. Et parler à Emily ne lui procurait pas le réconfort qu'il avait espéré. Il n'avait même pas pensé que Brindille pourrait d'une manière ou d'une autre savoir que Tanya et lui faisaient l'amour. Ce n'était pas comme si elle avait une sorte de radar pour ça ou quoi que ce soit. Mais elle était une petite chose perspicace… Il secoua la tête énergiquement jusqu'à ce qu'il voie des taches danser dans son champ de vision. C'était en train de devenir une journée plus difficile qu'il ne l'avait souhaité.
« Tu n'es pas un parent, mais tu es un gardien maintenant. Chaque décision que tu prends pendant que Brindille est avec toi doit tenir compte du fait qu'elle est ta priorité. »
« Mais ce n'est pas ce que tout le monde passe son temps à me dire. »
Emily rit sèchement. « Voilà la dialectique – deux choses opposées qui sont vraies en même temps. Il faut que tu aies du 'temps pour Edward' afin de vous garder tous les deux heureux et sains de corps et d'esprit, Brindille et toi. Mais tu dois aussi la faire passer en premier, quoi qu'il advienne. »
Emily était jeune, et nouvelle dans sa profession.
À certains égards elle reconnaissait volontiers qu'elle n'était pas la personne idéale pour guider Brindille, celle parmi ses clients qui avait le plus besoin d'aide. La vie l'avait éprouvée de bien des façons jusqu'à présent, mais pas professionnellement – pas encore. Brindille était un peu comme une épreuve de feu, nécessitant tellement tout en étant capable de comprendre si peu. D'autres professionnels plus expérimentés seraient sans doute en mesure d'utiliser leur expérience pour mieux savoir comment l'atteindre. Mais en même temps, Emily essayait de voir sa jeunesse comme un atout plutôt qu'un obstacle. Elle était ouverte à de nouvelles idées auxquelles d'autres pourraient ne pas adhérer, et elle n'était pas tellement obsédée par sa propre réputation. Si quelque chose ne fonctionnait pas, elle n'y voyait rien de personnel. Elle consultait simplement Edward pour trouver une nouvelle voie à explorer.
Son propre passé de victime d'abus aux mains d'un homme violent et possessif aidait aussi. Bien qu'Emily ne pût pas vraiment savoir tout ce que Brindille avait traversé – personne ne le pouvait – elle était en mesure de la comprendre d'une façon qu'Edward et même Esmée ne le pouvaient pas. L'abus subi de manière insidieuse érodait le sentiment d'estime de soi des gens – c'était quelque chose dont elle pouvait expliquer la théorie à la nouvelle famille de Brindille, mais ils ne sauraient jamais vraiment comment on se sentait.
Non pas qu'elle souhaitât que quiconque ait vécu cette expérience.
Elle arriva à 10h ce matin-là, pour trouver une grande femme blonde en train de guider Edward, Brindille et Esmée à travers une série de positions assises de yoga. La femme, qui ne pouvait être que Tanya, insista sur le fait qu'ils ne pouvaient pas mettre fin à leur 'classe' avant d'avoir accompli plusieurs autres poses. Imperturbable, Emily se tint en retrait et attendit, regardant Brindille bouger son corps comme elle ne l'avait probablement jamais fait auparavant. Le yoga lui ferait énormément de bien, à la fois physiquement et mentalement, et elle applaudit quiconque avait eu cette idée.
« Est-ce que c'était amusant, ma Chérie ? » S'enquit Esmée, souriant chaleureusement à Emily. C'était une femme tellement bonne et gentille. Emily savait que Brindille allait s'épanouir en ayant une figure maternelle aussi douce qu'Esmée dans sa vie.
Brindille ne répondit pas, allant rapidement retrouver Edward pour se l'accaparer.
Il adressa un regard contrit à sa mère, puis attira Brindille dans ses bras et la serra contre lui. « Trésor, je vais aller faire un petit tour avec Tanya pendant que tu restes ici avec Emily et Esmée. D'accord ? »
« Non. » Elle se cramponna plus fermement, cachant son visage dans le creux de son cou.
« C'est seulement pour un peu de temps, Petite Brindille, » plaida-t-il. « Tu aimes Esmée. Je parie qu'elle va faire des biscuits avec toi si tu veux. »
« Oui, » répondit Esmée promptement, s'asseyant à côté d'Edward et frottant le dos de Brindille d'une main délicate. « Nous pouvons faire des biscuits ou lire – tout ce que tu veux. »
Mais Brindille était catégorique : elle ne voulait pas lâcher Edward.
Tanya monta à l'étage pour se changer, sans dire un mot.
Emily avait vu Brindille se montrer têtue avant, et elle aurait aimé qu'il y ait une façon de contenter tout le monde. Il aurait beaucoup mieux valu qu'Edward reste à la maison et que Tanya s'en aille, pour donner à la famille le temps d'assimiler ce qui s'était déjà passé au cours de ce week-end. Mais Tanya avait fait un long trajet pour voir Edward, et Emily comprenait que la femme n'allait pas rentrer chez elle tout de suite. Tanya ne pouvait pas être dans les parages pendant les séances de thérapie de Brindille, pour des raisons de confidentialité du patient, alors Edward allait l'emmener ailleurs. Au moins Esmée était là pour aider.
Puisque Brindille était celle qui allait inévitablement perdre ce combat, Emily essaya d'adoucir la situation autant que possible. Utilisant l'art de la distraction, elle sortit quelques poupées de chiffon de son sac et se dirigea vers le canapé, s'installant par terre avec le dos appuyé contre celui-ci. « Brindille, » dit-elle, calme et recueillie. « Regarde, j'ai quelque chose de nouveau pour nous à faire aujourd'hui. Viens jouer avec moi. »
Mais Brindille n'était pas un enfant en bas âge ; elle était d'une autre trempe. Elle regarda Emily et les poupées pendant un moment, puis tourna de nouveau son visage dans la chemise d'Edward. Ses jointures étaient blanches à force de se cramponner à lui. « À moi, » dit-elle, parlant dans sa chemise. Sa voix était étouffée, mais Emily comprenait parfaitement bien ce qu'elle voulait dire. « Mon Edward. À moi. »
« Oui, Petite Brindille, je suis tout à toi, je le promets. » Edward semblait être au-delà de la frustration – pas en colère, juste perdu. Emily se sentait un peu navrée pour lui, mais là encore, il avait créé cette situation lui-même.
« Edward, tu lui dis une chose avec tes mots, mais une autre avec tes actions. Étant donné ses compétences linguistiques, laquelle penses-tu qu'elle est le plus susceptible de croire ? »
Il expira longuement. « Veux-tu dire que je ne devrais pas sortir de la maison ? »
« Ce que je dis, c'est que tu dois éviter les messages mitigés. Réfléchis à ce que tu vas faire, et une fois ta décision prise, tu ne dois pas en déroger. Tergiverser ne fera rien d'autre que l'embrouiller. » Emily ne pouvait qu'espérer qu'elle donnait les bonnes instructions. Les recherches sur les adultes non verbaux se limitaient largement aux déficients intellectuels graves, ce que Brindille, à leur connaissance, n'était pas. Ses limites étaient dues à un manque de stimulations, pas à un manque de capacité. À cause de cela, Emily préférait utiliser des techniques développées pour les jeunes enfants, dont les limites reflétaient celles de Brindille de plusieurs façons. Mais ce n'était pas une solution parfaite, comme le démontrait ce problème. Un bébé ou un enfant d'âge préscolaire avec l'anxiété de séparation serait probablement quand même attiré loin d'un parent sur le départ par une distraction et la promesse d'un nouveau jouet. Brindille, cependant, n'était pas dupe. Il était possible qu'elle fût intéressée par les poupées d'Emily, mais pas assez pour lâcher Edward. Son esprit était plus développé et plus complexe que celui d'un enfant de quatre ans, et pour elle le réconfort de la présence d'Edward l'emportait sur la nouveauté des jouets.
Malheureusement, cela signifiait qu'Edward devait faire acte d'autorité. Emily se demandait s'il le pouvait. Elle ne l'avait pas encore vu se montrer autoritaire, sauf si sa précédente tentative avortée de faire dormir Brindille dans sa propre chambre comptait. Il avait tenu une nuit, puis il avait cédé. La nuit dernière, Brindille était à nouveau restée dans sa propre chambre, mais Edward avait admis que c'était l'œuvre de Tanya, pas la sienne.
Edward pouvait-il le faire ?
« Fermement, mais gentiment, » l'encouragea Emily. « Essaye physiquement de la tendre à Esmée. Vois ce qu'elle fait. »
Edward avait l'air malade, mais il fit ce qu'elle lui suggérait. Après avoir lutté pendant un moment, Brindille cessa de se battre. Elle devint molle et pleura doucement tandis qu'Edward la passait de ses bras à ceux de sa mère. Elle cacha son visage dans l'épaule d'Esmée.
« Je t'aime, Petite Brindille. Je serai de retour plus tard, je le promets. » Edward se leva, semblant toujours sur le point de vomir. « Tanya ? »
« Ici. » Elle descendit l'escalier en vitesse, prit sa main, et le conduisit à la porte avant qu'il puisse changer d'idée.
« Oh, Chérie. Tu vas bien, je t'assure. » Esmée caressa les cheveux de Brindille, la laissant se blottir tout contre elle. « Edward sera bientôt de retour. Il te l'a promis, tu te souviens ? Tout ira bien. Il va juste passer du temps avec Tanya, et tu vas passer du temps avec nous. » Ses yeux étaient humides quand elle croisa le regard d'Emily, et son sourire était à peine visible. « Je déteste quand elle souffre comme ça et que je ne peux rien y faire. »
« Laisse-la juste pleurer. Elle arrêtera quand elle sera prête. »
Brindille arrêta de pleurer, mais cela prit un certain temps.
Il n'y avait qu'Edward, en tant que tuteur légal de Brindille, qui avait le droit d'assister à ses sessions de thérapie, et donc, une fois que la jeune femme fut calmée, Esmée alla s'affairer dans la cuisine. Elle était encore à portée de voix, mais Brindille ne voulait pas qu'elle soit plus loin, alors Emily ne protesta pas. Brindille n'était pas une enfant capricieuse. Elle avait vraiment mal, et Emily voulait s'assurer qu'elles ne lui causent pas plus d'affliction.
Lorsqu'elle fut enfin prête, Brindille rampa vers Emily. Elle toucha doucement les poupées, en prenant une dans ses bras, puis l'autre, passant ses mains le long de leurs yeux en boutons et de leurs sourires faits de fil. Pour ce qu'Emily en savait, elle n'avait jamais vu de poupée avant. Elle avait Bête et quelques animaux en peluche, mais pas de poupées. Celles-ci étaient délibérément ordinaires, ne ressemblant pas à grand-chose, de manière à ce que l'imagination de Brindille puisse avoir libre cours.
« Comment te sens-tu à présent ? » Demanda Emily, faisant exprès de ne pas donner d'instructions pour jouer avec les poupées.
« Edward parti, » dit Brindille avec un petit soupir pitoyable. Elle semblait comprendre la différence entre une question et une affirmation, bien qu'elle répondît aux questions au hasard, quand elle y répondait. Il était impossible de dire, dans ce cas, si elle comprenait ce qu'on lui demandait.
« Pour l'instant. Pas pour toujours. Il va revenir. »
Brindille ne semblait pas convaincue.
L'une des poupées avait des cheveux de fil noir, et l'autre avait des cheveux jaunes. Brindille tint celle avec les cheveux jaunes pendant une minute, puis la lança vers la porte. Avec force. Elle atterrit sur le sol en un tas de membres enchevêtrés.
Cela ne surprit pas entièrement Emily. « Est-ce que c'est Tanya ? »
« Tanya mauvaise, » déclara Brindille avec un certain venin. Puis son air furieux et renfrogné s'affaissa, de même que tout son corps. « Pas méchante sorcière. »
Ainsi donc Edward avait visé juste. « Elle n'a pas fondu, n'est-ce pas ? Je suis désolée, Brindille. »
Brindille secoua la tête, tenant la poupée aux cheveux noirs sur ses genoux. Elle mordit sa lèvre de toutes ses forces, les sourcils froncés. C'était une expression qu'Emily reconnaissait. C'était Brindille qui était aux prises avec ses propres limites, voulant exprimer quelque chose et ne le pouvant pas en raison de sa maîtrise restreinte du langage.
« Peut-être que ceci va aider ? » Emily lui offrit du papier et des crayons de couleur. « Je sais. Je sais que c'est difficile. Edward pense que tu es intelligente, et je le pense aussi. Tu es tellement perspicace, tellement astucieuse. Tes compétences linguistiques ont juste besoin de rattraper ce qui se passe dans ta tête. »
Après que plusieurs minutes se soient écoulées, Brindille s'empara lentement du papier et des crayons. Son sourcillement frustré se changea en une grimace de dégoût alors qu'elle esquissait ce qui était clairement Edward et Tanya en train de faire exactement ce qu'Edward avait admis plus tôt au téléphone. Elle jeta le crayon jaune qu'elle avait utilisé pour les cheveux de Tanya, plantant un doigt mince à l'endroit où leurs corps étaient joints. Se tournant vers Emily, elle l'observa et attendit avec impatience.
« Rapports sexuels, » déclara lentement Emily. Et dire que Brindille était censée avoir dormi toute la nuit… « On appelle ça des rapports sexuels. »
« Rapports sexuels, » répéta Brindille, plissant le nez à l'expression. « Faire mal. Aïe. Pourquoi ? »
Emily cligna des yeux. Brindille posait tout le temps des questions, mais elle ne l'avait jamais entendue utiliser ce mot particulier avant. C'était une très très bonne question, mais elle doutait pouvoir y répondre d'une manière que Brindille comprendrait.
« Ça ne devrait pas faire mal, » répondit-elle, secouant la tête lentement et posément. « Si ça fait mal, c'est mauvais. D'accord ? Les rapports sexuels devraient être agréables. »
« Devraient être agréables, » fit Brindille en écho, mais Emily n'avait aucun moyen de savoir si elle comprenait ou non.
« Peux-tu comprendre ça, Brindille ? » Interrogea-t-elle. « Avoir mal c'est mauvais, mais ça ne veut pas dire que les rapports sexuels eux-mêmes sont mauvais. »
« Avoir mal mauvais, » dit Brindille en regardant l'image qu'elle avait dessinée. « Être agréable… être bon ? Faire du bien ? »
Emily sourit. Bonne fille, elle essayait. « Oui, » dit-elle en hochant vivement la tête. « Oui, tout à fait. Je suis très fière de toi. »
Le froncement de sourcils frustré réapparut. Elle pointa le visage de Tanya sur son dessin. « Être agréable… Tanya ? »
« Oui, c'est agréable pour Tanya, je suppose. » Emily aurait aimé pouvoir généraliser la discussion en utilisant des termes comme 'femmes' au lieu de Tanya en particulier, mais elle ne savait pas comment linguistiquement faire ce saut d'une manière que Brindille comprendrait. « Elle ne le ferait pas si ça faisait mal. »
« Faisait mal à Brindille, » fut la réponse abattue de la jeune femme. « Aïe. »
« Ce n'est pas toi, je le promets. Il n'y a rien qui cloche avec toi. Rien ne cloche avec Brindille, » lui assura Emily. « Edward est un homme doux. Il ne ferait jamais mal à une femme. »
Brindille réfléchit pendant longtemps à ce qu'Emily venait de lui dire, les sourcils rapprochés, essayant de déchiffrer le sens des mots. Emily la laissa cogiter, sachant qu'il ne fallait pas la pousser. Esmée sortit de la cuisine et indiqua l'escalier avant de monter à l'étage. Emily lui fit signe d'y aller. Cette discussion pourrait prendre un certain temps.
Finalement, après avoir mordillé sa lèvre jusqu'au sang, Brindille tira une autre feuille de papier et de mit à dessiner. Ses coups de crayons étaient plus hésitants cette fois, et Emily fut en mesure de comprendre pourquoi alors que l'image devenait claire. C'était l'homme tatoué que Brindille avait dessiné à quelques reprises, et Brindille et lui étaient à peu près dans la même position qu'Edward et Tanya.
« Aïe, » déclara finalement Brindille en montrant l'image. Un frémissement subtil la parcourut, ses doigts tremblant en tenant son crayon.
« Seulement parce que lui il est mauvais, » répliqua Emily en indiquant l'homme avec des tatouages. « Est-ce que tu comprends ça, Brindille ? Homme mauvais signifie 'Aïe'. » Elle simplifiait un peu les choses, mais ce n'était pas le temps d'aller plus en profondeur. Brindille ne comprendrait tout simplement pas, en particulier ce sujet. Homme-mauvais-égale-douleur semblait assez clair.
« Mauvais, » réitéra Brindille en montrant l'homme tatoué avec son propre doigt. « Aïe. » Elle déplaça son doigt à l'endroit où les deux personnages étaient joints. Puis elle retourna au dessin qu'elle avait fait avant et montra Edward. « Bon. Agréable ? »
« Oui, c'est tout à fait ça. » Pour l'instant.
« Pourquoi ? »
Mince alors.
Comment était-elle censée répondre à ça ?
Dans un autre univers, Emily pouvait imaginer la thérapie sexuelle répondre à cette question : quelqu'un montrant à Brindille avec douceur et amour à quel point les rapports sexuels pouvaient être agréables. Mais il y avait tant de choses qui n'allaient pas dans ce scénario, outre le fait que Brindille ne pouvait pas légalement consentir de façon éclairée, même si elle avait plus de dix-huit ans. Personne ne savait vraiment ce qu'elle avait subi, sauf Brindille elle-même, et elle ne connaissait probablement pas ses éléments déclencheurs. Elle semblait gérer l'idée du sexe avec rien de plus que des questions, mais si quelqu'un la touchait accidentellement de la mauvaise façon, elle pourrait si facilement se fondre dans une crise de panique. Elle pourrait régresser. Elle pourrait à nouveau se replier sur elle-même et refuser de s'engager. Le sujet du sexe était comme un champ de mines avec Brindille – un champ de mines sans carte. Il n'y avait littéralement aucun moyen de savoir ce qui pourrait ou non la bouleverser.
Elle pourrait montrer à Brindille des diagrammes de son système reproducteur et lui expliquer les mécanismes physiques de l'excitation sexuelle et de l'orgasme. Elle pourrait tenter de lui expliquer l'amour romantique. Mais rien de tout cela ne fournissait vraiment de réponse à la question que Brindille posait réellement.
C'était soit Pourquoi moi ? ou Pourquoi pas moi ? Comme dans « Pourquoi fallait-il que j'aie si mal alors que les autres femmes n'ont pas mal ? » Ou bien, « Pourquoi Edward a-t-il choisi Tanya et pas moi ? »
Emily aurait voulu avoir des réponses.
« Je sais que tu ne comprendras pas, » dit-elle lentement, détestant le fait de ne pas pouvoir offrir à Brindille le réconfort dont elle avait besoin, « mais voici la seule vérité que je peux vraiment te donner. Certains hommes aiment faire du mal aux femmes. Ce n'est pas bien du tout, mais ça arrive. Tu as été parmi les malchanceuses, et je suis terriblement désolée pour ça. J'ai été blessée moi aussi, mais rien de similaire à ce que tu as traversé. Tellement de gens t'ont fait du mal, n'est-ce pas ? » Elle secoua la tête. « Tu as besoin d'entendre ceci jusqu'à ce que tu puisses le comprendre et le croire : ce que cet homme mauvais t'a fait est inacceptable. C'est inacceptable, et ce n'est pas ta faute. Mais j'ai tant de foi en toi. Tu peux passer à travers cette épreuve. Je sais que tu le peux. »
Emily resta dans les parages après leur séance de thérapie, juste pour être sûre que Brindille allait bien suite à la discussion difficile qu'elles avaient eue. Elles firent des biscuits aux pépites de chocolat et les mangèrent tout chauds sortis du four, et Brindille monopolisa l'attention d'Esmée. Après le déjeuner, des cernes sous les yeux, Brindille s'endormit avec sa tête posée sur la cuisse d'Esmée, recroquevillée en une petite boule sur le tapis.
« Je sais que tu ne peux pas me parler à propos de la session, alors je ne poserai pas de questions, » dit Esmée, caressant distraitement les cheveux de Brindille. « Mais je m'inquiète de la présence de Tanya ici, et j'espère que Brindille va bien. »
« Elle n'est pas contente au sujet de Tanya, ça c'est évident, mais je pense qu'elle va bien, » confirma Emily. « Il est vrai que je ne peux pas te parler de la session, mais je peux te dire qu'Edward et Tanya ont eu des relations sexuelles la nuit dernière. Il pensait qu'il était discret, mais Brindille est parfaitement au courant. »
Le visage d'Esmée devint sérieux. « Mais elle va bien ? »
Emily ouvrit ses mains, paumes vers le haut. « Jusqu'à présent elle semble aller bien, mais tu sais combien il est difficile de le savoir avec certitude avec son vocabulaire limité. Elle ne régresse pas, donc l'idée du sexe ne semble pas être un élément déclencheur, Dieu merci. Elle n'est pas contente, cependant. Elle voit Tanya comme une menace. »
« Et pourquoi ne la verrait-elle pas ainsi, pauvre chou ? » Esmée fronça les sourcils, regardant solennellement la fille endormie sur ses genoux. « Crois-tu que je devrais la prendre chez moi pendant que Tanya est ici ? »
« Mm… c'est une idée. » Emily ne savait vraiment pas quoi faire. D'une part, il n'était pas bon d'arracher Brindille à sa maison, surtout compte tenu du fait qu'elle le verrait presque certainement comme la confirmation qu'Edward choisissait Tanya plutôt qu'elle. D'autre part, c'était une très très très mauvaise idée de continuer à l'exposer au sexe quand personne ne savait ce qui pourrait ou non provoquer une réaction de sa part. « J'aimerais parler à Edward avant de prendre quelque décision que ce soit. »
« Je comprends. » Esmée expira par le nez. « Ce n'est pas un mauvais bougre, » dit-elle tranquillement. « Je pense que, si la chose est possible, il prend les critiques extérieures beaucoup trop à cœur. Nous lui avons tous dit qu'il avait besoin d'une vie en dehors de Brindille, et il s'est accroché à l'idée et s'est laissé emporter. »
« Es-tu familière avec le terme interdépendance ? »
« J'en ai entendu parler. »
« C'est un peu difficile à expliquer, et beaucoup de gens abusent du mot. »
« Essayes-tu de me dire qu'Edward et Brindille sont interdépendants ? »
« Je crois qu'ils le sont, oui, et je le lui ai dit. Ce n'est pas la fin du monde, alors ne t'inquiète pas trop. Ça veut simplement dire qu'ils ont établi certaines tendances nuisibles dans leur relation, et ils vont avoir besoin d'un peu d'aide pour y mettre un terme. »
« Avec toute son éducation, j'aurais pensé qu'Edward était mieux avisé. »
« Tu serais surprise. Juste parce qu'il est un sociologue, ça ne veut pas dire qu'il est à l'abri. Il est vraiment difficile de voir ces choses arriver, surtout quand on est pris au milieu de ça. Edward n'est pas le premier universitaire à avoir ce problème, et il ne sera pas le dernier. »
Esmée serra doucement l'épaule de Brindille. « Quelles sont ces tendances nuisibles ? »
« Brindille est excessivement dépendante d'Edward, et il est excessivement obsédé par son rôle de gardien. La clé dans ce cas-là est l'intensité du comportement. Il est naturel pour elle de compter sur lui – il est son gardien, après tout. Le problème c'est qu'il est devenu plus que ça. Il n'est pas seulement son tuteur, il est son monde. Cet incident avec Tanya n'a fait que rendre cet état de chose plus clair. Et en ce moment Edward définit tout son être à travers sa relation avec Brindille. Il a essayé de s'en évader en invitant Tanya ici, mais il a échoué lamentablement. »
« Je peux voir ça, » murmura Esmée.
« Des limites faibles ou inexistantes sont un symptôme d'une relation interdépendante, et Edward les a assurément. Ce que tu as décrit avant, Edward qui prend les opinions de chacun à cœur, c'est ce qu'on appelle la réactivité, et c'est aussi un symptôme. La présence de Tanya ici a causé un gâchis parce que la relation d'Edward et de Brindille est quelque peu dysfonctionnelle. Elle n'est pas complètement saine ni pour l'un, ni pour l'autre. Je ne veux pas t'alarmer – ce n'est pas aussi sérieux que ça en a l'air. À certains égards, c'était inévitable. Brindille a tant de besoins, et Edward est un aidant naturel. Il a ce cœur ouvert et chaleureux que tu connais bien, j'en suis sûre. Je soupçonne aussi, même si je ne peux pas l'affirmer avec certitude, qu'il puisse y avoir des traumatismes non-traités qui subsistent encore en lui, même inconsciemment, parce qu'il a été abandonné par sa mère et donné à toi et à Carlisle. Cela peut se manifester de bien des façons, l'une d'elles étant un désir intense de plaire aux gens dans sa vie. »
« Je me suis interrogée à ce sujet de temps à autre, » dit tranquillement Esmée. « Nous avons demandé à notre avocat et au juge, quand nous l'avons adopté légalement, s'il pourrait avoir besoin d'un suivi psychologique. On nous a répondu que les enfants sont résilients, et qu'ils ne retiennent pas les choses comme le font les adultes. »
« C'était l'hypothèse générale parmi les psychologues pour enfants, » convint Emily. « C'est seulement au cours des vingt dernières années que les gens ont vraiment commencé à comprendre que, bien que les enfants réagissent à un traumatisme différemment des adultes, ils le ressentent quand même. Et même si je sais que vous lui avez donné un foyer chaleureux et aimant, il a quand même fallu qu'il se débrouille avec le fait de savoir que sa mère l'avait donné en adoption. Ma profession a négligé des générations d'enfants parce que nous ne comprenions tout simplement pas ce que nous comprenons maintenant. Edward ne le sait probablement même pas. Il est fort probable qu'il pense qu'il n'y a pas d'impacts durables de sa petite enfance. »
Esmée était au bord des larmes. Emily détestait voir ça, mais pour que l'ensemble de cette famille guérisse, ils avaient tous besoin de savoir à quoi ils avaient affaire. « Nous aurions quand même dû l'emmener voir quelqu'un. Je pensais juste qu'un juge du tribunal de la famille savait ce qu'il convenait de faire pour le mieux-être de notre fils adoptif… »
« Ce n'est pas ta faute. Si tu l'avais emmené voir un professionnel, il vous aurait probablement renvoyés à la maison. Comme je le disais, c'était l'opinion communément admise à l'époque. Heureusement, nous en savons plus aujourd'hui. »
« Mais qu'allons-nous faire ? Que pouvons-nous faire maintenant ? »
« Nous avons tellement de travail à faire avec Brindille que je ne m'inquiéterais pas trop à ce sujet pour le moment. Elle a besoin d'Edward dans sa vie, et parce qu'elle voit les choses en noir et blanc, elle va interpréter toute tentative de prendre le la distance comme une menace vis-à-vis du lien qui les unit. La meilleure chose à faire, je pense, est de l'encourager à passer de temps avec autant de gens que possible. Enseignez-lui qu'elle peut compter sur d'autres personnes, et non pas seulement sur Edward. Félicitez-la quand elle passe du temps seule dans sa chambre, aussi longtemps qu'elle est contente d'y être. Au final elle apprendra que sa relation avec Edward n'est pas en péril. »
« Et bien sûr, il fallait qu'Edward et Rosalie choisissent ce moment précis pour se quereller. » Esmée se renfrogna, une expression très inhabituelle pour elle. « Rose prétend qu'elle ne se sent plus la bienvenue ici. Ils sont à couteaux tirés tous les deux depuis qu'Emmett a prit part à l'interrogatoire d'Edward. »
« Je sais. Je l'ai entendu plus d'une fois de la bouche de Rose. C'est l'une de mes meilleures amies, mais parfois je ne sais pas comment agir avec elle. Quand elle a une idée en tête, elle n'en change pas, qu'elle ait raison ou tort. Elle a appris ça de ses parents, malheureusement. C'est une des raisons pour lesquelles ils ne sont plus en contact actuellement. »
« Edward n'est pas comme ça, mais il est susceptible en ce qui concerne cette affaire au sujet de James parce qu'il a peur qu'on l'éloigne de Brindille. Et Emmett était son meilleur ami. » Esmée rit sans humour. « Était. Je ne pensais jamais employer le passé à propos d'Edward et Emmett. Ce garçon vivait pratiquement chez nous en grandissant. Edward et lui étaient inséparables, puis Jasper s'est joint à eux. Parfois j'avais l'impression d'avoir des triplets. » Elle renifla, et une larme tomba. « J'aime Emmett et Rosalie comme s'ils étaient mes propres enfants. Ça fait juste tellement mal. »
« Peut-être que quand le bébé sera né, les choses vont se tasser. Les bébés ont une façon bien à eux de rassembler les gens. »
« Je peux seulement l'espérer. Pour Brindille, et pour Edward. »
ooo
Lorsqu'Edward et Tanya rentrèrent à la maison, Emily fit asseoir Edward sur le divan et lui montra les dessins que Brindille avait faits au cours de la session. « Pris la main dans le sac, » dit-elle, tenant le dessin de lui et Tanya.
« Merde. » Il tira sur ses cheveux, l'air aussi malade qu'avant son départ. « Elle dormait ! Je jure qu'elle dormait. »
« Il est clair que ce n'était pas le cas. Je ne sais pas dans quelle mesure elle vous a vus ou entendus, mais elle sait. Et elle a beaucoup de questions, ce qui ne te plaira sans doute pas. Je comprends que tu essayais de rendre tout le monde heureux – les gens qui te disent de trouver des trucs à faire, Tanya, et peut-être aussi toi-même. Et je saisis très bien qu'il est difficile de trouver un juste milieu. Mais tu dois être très prudent avec Brindille, Edward. Tu sais que ses crises ne sortent de nulle part. Aucun de nous n'a la moindre idée de ce qu'ouvrir cette boîte de Pandore pourrait causer. Je veux dire, ça devra forcément arriver à un certain moment – elle ne peut pas passer le reste de sa vie en ignorant comment se déroulent les rapports sexuels chez les gens normaux. Mais ce n'était vraiment pas le meilleur moment quand elle en est encore au stade quasi non verbal. »
« Je sais ça. Je le sais. » Il se leva, regardant l'après-midi humide par la fenêtre. Tanya était à l'étage, et Brindille était dans la cuisine, en train d'aider Esmée à nettoyer après leur séance de pâtisserie. « Je ne pensais tout simplement pas qu'elle était réveillée. »
« Eh bien, maintenant que tu le sais, que vas-tu faire ? » Emily le fixa intensément. « Esmée a offert de prendre Brindille avec elle pour le reste du week-end. »
« Non ! » Edward se tourna brusquement, la dévisageant avec de grands yeux verts. « Tu es dingue ? Elle peut à peine être de l'autre côté de la pièce ! Qu'est-ce qui te fait croire qu'elle sera heureuse de dormir dans une autre maison ? »
« C'était seulement une suggestion. »
« Une suggestion tordue. »
« Edward, malgré le respect que je te dois, qu'est-ce qui, dans cette situation, n'est pas tordu ? Je pige que tu es sous énormément de pression en ce moment. Tu es un suspect dans la mort de quelqu'un qui a fait du mal à Brindille, tu as des amitiés proches en péril, et tu as complètement suspendu ta vie normale afin de prendre soin d'une fille qui nécessite beaucoup de ta part. Les gens n'arrêtent pas de te donner des conseils contradictoires, y compris moi-même. Tu dois avoir l'impression de ne pas savoir à qui faire vraiment confiance. »
Il fit une pause, un peu de la tension quittant ses épaules. « Je te fais confiance, » dit-il lentement. « Tu as été bonne pour Brindille, et c'est tout ce dont je me préoccupe vraiment. Je suis juste… confus, je suppose. »
« Eh bien, je ne suis pas ta thérapeute, alors je ne peux pas te dire ce qu'il faut faire à ce sujet. Je suis la thérapeute de Brindille, cependant, et je recommande fortement que tu n'aies plus de rapports sexuels là où elle peut le savoir. Ça peut vouloir dire de s'assurer qu'elle est bel et bien endormie. Ça peut vouloir dire de ne pas avoir de relations sexuelles dans le cottage. Elle est tellement embrouillée en ce moment, et elle a connu un début difficile avec Tanya. »
« Est-ce que ça peut s'arranger ? »
« Je crois toujours que les relations peuvent être rafistolées si les deux parties veulent qu'elles le soient. Dans le cas présent, je sais que Brindille n'est pas intéressée par une relation avec Tanya, mais qu'elle est encline à te plaire. Alors ça repose vraiment sur Tanya en ce moment. Qu'est-elle prête à faire ? Peut-elle véritablement faire un effort avec Brindille ? Raviver la relation avec toi en vaut-il la peine pour elle ? »
Edward secoua la tête. « Je ne sais vraiment pas. »
« Eh bien, peut-être que c'est un bon point de départ. »
Comme d'habitude, je tiens à remercier ma collaboratrice mlca66 pour son aide inestimable.
À bientôt.
Milk
