Playlist
Puisque la mode est à la pensée unique,
Puisque la mode est à l'uniformisation,
Puisqu'il y a toujours quelqu'un qui t'explique,
Que tu n'es pas dans la bonne direction,
Je voudrais dire sans me prendre la tête,
Je voudrais dire en gardant mon sang froid,
Je voudrais dire : "Va-t'en compter les mouettes !"
Je voudrais dire : "Empêche-moi d'être moi !"
Moussu T, "Empêche-moi"
LV. Des contretemps
Le problème avec les moyens de transport magique, c'est que c'est quasiment instantané. J'ai dit au revoir à Cyrus, pris le tube de dentifrice proposé par l'employé du Centre international des portoloins de Venise et je me suis retrouvé à Genève en moins de cinq minutes. Il n'y avait même pas la queue pour les cheminées de transport urbain local. Il m'a fallu encore moins de temps pour me retrouver sur l'Allée des Bonnes Actions, l'allée centrale du centre commercial magique. La Banque des Gobelins était à moins de vingt pas de là.
Pas le temps de revenir même mentalement sur la proposition de recherche faite par Girasis à mon frère, pas plus de réfléchir à tout ce qui avait été dit ce matin : la réticence d'Ada, le choix de Tiziano, les connexions bizarres que nous semblions tous cultiver. Sans parler, surtout, de la compréhension tardive des motivations possibles de la jolie Brunissande. « Pas le temps », je répète en montant les marches de l'établissement. « Pas le temps », je m'exhorte après avoir demandé à l'accueil où je pourrais trouver Sorenzo Lorendan, le responsable des briseurs de sorts. Pas le temps de perdre tous mes moyens, de me disperser, de faire autre chose que répondre à la mission fixée par ce stage au mieux de mes capacités.
Je trouve Lorendan, comme prévu, aux archives du deuxième sous-sol. Il n'y a que nous, il se tourne en entendant mes pas.
« Harry. Potter. Lupin. », il énonce en détachant les mots comme pour se convaincre qu'il ne rêve pas.
« Bonjour Sorenzo », je réponds en affectant une décontraction bien superficielle. « Tu as eu mon hibou d'hier ? »
« Celui qui m'apprend que tu n'es pas mort et que tu as même bossé sur notre histoire de statuettes ? », il résume d'une fausse question. « Tout à fait. »
« J'amène les essais dont je te parlais », j'enchaîne donc bravement en montrant la besace en cuir qui bat contre mon flanc.
« Tu veux qu'on les teste ? » Il a une drôle de façon d'utiliser les questions Sorenzo, c'est un fait.
« J'imagine que nous allons définir un protocole ensemble », je reconnais.
Lorendan opine mais de la même façon que ses questions n'en sont pas vraiment, j'ai du mal à croire qu'il marque ainsi son approbation pour mes suppositions.
« Allons dans mon bureau », il finit par décider. « Allons voir ces potions et discuter tous les deux. »
Il n'a pas élevé la voix, ni employé des formules agressives, mais je présume immédiatement qu'il n'a pas que des félicitations à m'adresser. Mon silence, sans doute, je me dis en essayant de trouver normal de me retrouver à justifier de mon emploi du temps. Sorenzo ne dit rien pour me faire penser le contraire de tout le trajet ; échangeant plus de paroles avec des Gobelins et des employés sorciers croisés dans les couloirs qu'avec moi.
« Assieds-toi », il propose sobrement quand il ferme la porte derrière nous.
Le décor n'a beau rien à voir, j'ai l'impression que je me retrouve dans le bureau de Minerva, de Severus ou pire de Papa, pour justifier mes actions. J'obtempère pourtant, déposant avec précaution le sac sur le bureau entre nous, comme un appel à sa clémence.
« Raconte donc », soupire Sorenzo en se calant dans le fond de son fauteuil comme s'il anticipait un long discours de ma part.
« Les potions ou... mon absence ? », je décide de demander. Parce que le chat finit souvent par attraper la souris ; autant que la souris soit réaliste.
Lorendan hésite et sourit furtivement pour la première fois :
« Raconte donc les potions, je verrai ensuite si j'estime que tu mérites toujours le savon que je t'ai déjà maintes fois passé en pensée pour n'avoir même pas daigné visiter les archives de Genève alors que je les avais suppliés de t'accepter dans leurs murs... »
J'acquiesce lentement, content d'avoir plus ou moins posé le cadre du problème. Je n'ai pas seulement été silencieux, je n'ai même pas répondu à ses efforts pour m'aider dans mes recherches. Il a de quoi être agacé.
« J'ai continué à creuser les différences entre les statuettes », je commence assez directement. « J'ai identifié les dix fonctions symboliques. Ce faisant, j'ai trouvé pas mal d'usages, pas seulement chez des sorciers ou les lycanthropes. Elles catalysent la force du cycle lunaire à des fins diverses, thérapeutiques pour beaucoup. »
« Les Wuelfern auraient eu besoin de ça ? », il s'étonne ouvertement.
« Je n'ai pas totalement été au bout de l'enquête sur les Wuelfern », je reconnais - c'est après tout la base du travail de briseur de sorts que d'enquêter sur ses clients pour rétrécir le champ des possibles. « Mais les statuettes utilisent la magie de la lune, pas obligatoirement pour l'amplifier... Elles sont, par exemple, utilisées pour amoindrir l'effet de la pleine lune par les femmes lycanthropes enceintes », j'explique en espérant ne pas ouvrir trop grande la boîte de Pandore en donnant un exemple.
« Les lycanthropes », il répète sur son ton de demi-question, demi-affirmation.
Sorenzo m'observe et je ne flanche pas : on peut me parler des lycanthropes sans que je baisse les yeux, sans que je biaise, sans que rougisse, et depuis bien plus longtemps que je connais Ada.
«Évidemment, ça t'a intéressé », il commente un peu pour lui même, visiblement. « Mais tu confirmes, tout être magique peut les utiliser ? »
« Tout être vivant », je corrige - et mon parallèle de ce matin entre l'anneau des Sirénéens et les statuettes me revient nettement. « Il y a des pratiques moldues qui en sont dérivées – je ne commence pas une thèse, mais j'ai lu que ça existait », je minimise tout de suite derrière l'étendue de ma maîtrise des usages parce que c'est un terrain où je ne souhaite pas aller. N'ai-je pas refusé hier de le faire ?
« Donc les Gobelins aussi ? », insiste cependant Sorenzo.
« Il faudrait mieux connaître leur... sensibilité à la lune... », je remarque, me rendant compte que je n'avais jamais envisagé cet angle du problème jusque-là - une autre erreur de débutant quand on y songe. « Les statuettes sont un médium, faut savoir ce qu'on veut en faire. »
« Évidemment », il répond en opinant mais, cette fois, j'ai l'impression qu'il approuve mes propos. « D'ailleurs, nous t'avions demandé un moyen de les manipuler sans risque et uniquement ça. »
« Dans cette littérature un peu disparate que j'ai consultée», je commence à formuler avec précaution – c'est là que je vais poser les bonnes limites à tout ce bazar, « j'ai trouvé la mention de potions, essentiellement pour amplifier les effets, d'ailleurs. Ce sont toujours des potions très spécifiques mêlant l'effet attendu de la lune, les caractéristiques de celui qui va la prendre et de la statuette qui va être utilisée », j'explique. « J'en suis arrivé à essayer de produire des potions qui feraient exactement le contraire : qui amoindriraient les effets attendus, selon la statuette manipulée. »
« Une potion, une personne, une statuette ? », il relève les sourcils arqués d'une nouvelle manière. Il n'en est plus à se demander si je lui balance des salades pour justifier mon absence de plusieurs semaines. Autant juger ça encourageant.
«A priori, si on veut bloquer tous les effets, on peut être assez générique», je réponds en reprenant les informations lancées par Cyrus quand il griffonnait l'ébauche de la potion sur une paillasse du laboratoire de la Scuela. « Mais il faut évidemment faire des essais – ce que je n'ai pas eu l'occasion de faire depuis la dernière pleine lune ».
« Évidemment », il répète dans un soupir qui le ramène en position assise. « C'est là dedans ? », il questionne en pointant la besace. J'acquiesce et j'ouvre pour sortir les dix échantillons étiquetés.
« La base est toujours la même », je me décide à expliquer. « Une décoction de petite alchémille – pour sa pureté alchimique – enrichie de mauve douce – pour ses vertus de communication avec les astres – et de sisymbre récolté à la pleine lune pour ses qualités d'imitation des formes prises. »
« Je ne t'avais pas soupçonné si versé en potions », il commente en me regardant droit dans les yeux. « Je sais que le professeur Rogue est un ami de ta famille mais on est loin de potions de niveau Aspics, non ? »
« Mon frère m'a aidé », je décide que je n'ai pas d'autres choix que de dire la vérité. « Il est ethnomage spécialisé en potions... »
« Ton frère, c'est déjà lui qui a prêté main forte à notre jeune et jolie Brunissande Desfées ? », il questionne avec un sourire de sous-entendu.
J'opine sobrement, les joues plus rouges que lorsqu'il a essayé de me provoquer avec les lycanthropes.
« Il est plutôt du genre à aider », je commente maladroitement. « Mais il va falloir apprendre à se passer de lui, il part demain pour six mois de terrain en Amazonie. »
« Bill m'a dit ça », répond Sorenzo avec un regard lourd de sous-entendus.
J'en imagine tout seul quelques uns : je dois ma relative liberté à ce qu'il a pu apprendre indirectement par Bill sur Cyrus et moi, par exemple. Un tout petit monde. Je décide que le silence est ma défense la plus efficace.
«Avant de les tester», reprend finalement Lorendan. «Avant de t'autoriser à en tester l'efficacité», il précise en appuyant sur « autoriser », « je dois m'assurer de l'innocuité. Tu vas me laisser tes échantillons et tes notes. »
J'ai la brève envie de refuser – est-ce que je ne me départis pas de tout contrôle sur ce qu'il adviendra des potions et des statuettes dans cet établissement ? Je la surmonte en me répétant que j'ai toujours su qu'on en viendrait là, que je suis en quelque sorte un mercenaire et non un chercheur qui doit défendre ses découvertes. J'ai refusé cette voie-là. Je montre donc que tout est dans la besace.
« Je vais le porter au laboratoire de potions qui travaille avec nous», explique Sorenzo en se levant et en prenant la besace dans ses mains. «Si j'y vais moi même, ils devraient traiter ça assez vite. En attendant, tu te trouves un bureau et tu me fais un rapport sur tout ça. »
« La pleine lune est dans une semaine », je remarque.
« Exactement, le temps qu'il nous faut pour établir un protocole », il commente, et je comprends bien que si je lui dis que je pensais rentrer à Venise, la clémence dont il a fait finalement preuve risque de s'évaporer. «Tu as toujours une chambre chez Brunissande ? », il s'intéresse néanmoins.
« Non », je réponds quand j'ai surmonté la surprise de la question.
« Je vais voir si quelqu'un ne peut pas t'héberger », il commente sobrement en ouvrant la porte de son bureau.
Oo
« Mais comment le Sirénéen pourra te contacter si tu es à Genève ! », s'agace Ada quand je lui explique par miroir que je semble coincé en Suisse.
« Rien ne prouve qu'il ne pourra pas », je soupire.
« Mais s'il passe ici ou chez toi, on ne le saura pas ! Je pars à Rome ! », elle argumente.
Je retiens que je serais étonné de voir Oan-Ni se pointer chez ma logeuse. Je le vois plus chanter des rêves ou apparaître au bout de mon lit comme certains elfes de maison.
« Il y a une forte probabilité qu'il se tourne vers les Cimballi, ils ont un anneau », je raisonne plutôt. « Tu pars ce soir ? »
« Demain. Je pensais qu'on se verrait ce soir... », elle répond plus calmement..
« Je suis désolé. Je dois manger avec Lorendan, il m'héberge, et aider l'équipe de nuit », je soupire. Ça ressemble vaguement à une punition, mais j'admets que je leur dois des gages. Et puis Lorendan m'a ouvert sa chambre d'ami, pouvais-je refuser ?
« Vous êtes beaucoup ? », veut savoir Ada.
« En dehors de Lorendan, il sont quatre permanents... on est cinq stagiaires, je crois, je ne connais pas tout le monde. »
« Brunissande va te les présenter », elle glisse, et je réalise qu'Ada s'est sans doute moins trompée que moi, et depuis un certain temps, sur les attentes de la jeune Française. Ça me fait un drôle d'effet
« Si seulement elle était là », je réponds sans même rigoler et peut-être pas trop gentiment.
Ada hésite à creuser mais n'ose pas insister.
« On s'appelle demain ? », elle propose comme un gage de paix.
« Bien sûr, dès que tu peux. Dis à Lucca que je le tiens personnellement responsable de toi », j'ajoute sur une inspiration soudaine.
« Lucca ? », elle articule avec un brin d'effroi.
« Vous allez chez ta mère ? », j'enchaîne comme si je n'avais pas remarqué sa réaction.
« On va la voir, dîner, mais de là à ce qu'elle reçoive des garous dans SA maison.. » elle répond avec hauteur – la carapace est revenue.
« Je suis désolé », je commente avec sincérité.
« Lucca dit qu'elle aurait peut-être réagi autrement si tu m'avais accompagné », elle lâche alors.
« Lucca ? » je répète avec sans doute le même effroi qu'elle précédemment.
« … mais honnêtement, même si elle aurait été curieuse de te rencontrer, je ne pense pas que sa vision de la bienséance aille jusqu'à te proposer un lit sous son toit », elle termine sans relever la question, elle non plus.
« Dis comme ça, je finis par être super curieux de la rencontrer », je dis sans calcul.
«Comme si tu l'avais pas déjà rencontrée – ne m'as-tu pas dit que tu connaissais l'intolérance?», elle souffle avec sincérité elle aussi.
« Ada, elle avait épousé ton père, elle ne peut pas être si... elle a bien dû être plus ouverte que ça à un moment de sa vie... »
«Mais mon père l'a faite tellement souffrir qu'elle s'est refermée à jamais», estime Ada dans un regret patent.
« Je ne suis pas sûr du jamais », je propose.
« Fils de ton père ? », elle sourit.
« Un truc comme ça », j'avoue, heureux que pour une fois la mention de Remus nous offre une réconciliation.
« Bon, tiens bon face à ce Lorendan ; t'as fait un boulot énorme et il doit le reconnaître ! », elle affirme.
« J'espère qu'on aura les résultats des tests rapidement et que ça va nous amener à un plan d'expérimentation concret... »
« N'empoisonne pas un Gobelin », elle sourit plus largement encore.
« Cyrus serait content s'il t'entendait ! »
« Il ne m'aime pas beaucoup, ton frère », elle lâche alors.
« Quelle idée ! », je réponds en me demandant ce que j'en sais.
« Il préfère Brunissande », elle affirme relativement directe.
« Il connaît mieux Brunissande », je corrige. « On pourrait aller les voir, au Brésil... Tu connais ?»
« Qu'est-ce que j'irais faire au Brésil ? »
« Découvrir ? », je propose, « élargir tes horizons... »
Elle hausse les épaules sans répondre avant de dire : « Finissons ce que nous avons commencé ; toi, ton stage ; moi, ma mission à Rome et on en reparle, d'accord ? »
« Avec plaisir », je promets.
Ooo
La nuit à la Banque des Gobelins de Genève n'est pas riche en évènements. On est trois, un briseur de sorts en titre et deux stagiaires. Le régulier abat des rapports. L'autre stagiaire est polonaise. Elle m'explique qu'elle a décidé de devenir briseuse de sorts après avoir été enfermée toute une nuit dans un coffre ensorcelé dans la maison d'une vieille tante. Elle raconte qu'elle a étudié auprès de maîtres privés, puis en Allemagne quand la circulation vers l'Ouest est devenue possible. Elle rêve d'aller un jour aux États-Unis. Elle me fait terriblement penser à Myrna, en moins cynique.
Quand je rentre chez Sorenzo après mon service, il se lève à peine. On n'échange que quelques banalités et je m'écroule dans un sommeil sans rêve. Quand je me réveille, il fait jour dans la chambre et je suis super inquiet d'être en retard pour mon deuxième service – ça ferait sans doute mauvais effet. Ma montre me rassure. Je prends donc le temps de me doucher et de petit-déjeuner avant d'activer mon miroir pour appeler Ada. J'ai toutes une série de messages : Tiziano qui s'est pris en photo devant la Tour de Londres – pas besoin de réellement écouter, je me dis un peu paresseusement, il ne serait pas souriant si ça c'était mal passé. Ada a appelé aussi vers dix heures – "juste un baiser" et a promis de rappeler le soir. J'espère que sa soirée avec sa mère n'a pas été trop difficile mais je décide de la laisser rappeler quand ça lui convient. Le troisième message est de Cyrus et Ginny, l'air surexcités. Ils s'arrachent le miroir pour me dire au revoir et m'inviter à leur rendre visite le plus tôt et le plus longtemps possible. Je me rends compte qu'ils doivent déjà être en Amazonie à l'heure qu'il est, et ça me fait un peu bizarre de les penser si loin, dans un lieu si chaud, si végétal, si différent des vieilles pierres gelées de Genève. Le miroir vibre entre mes mains à ce moment-là, et je vois apparaître le visage de Sorenzo Lorendan. Je ne prends pas le temps de réfléchir et j'accepte l'appel.
"Harry, je ne te réveille pas ?", il demande inutilement puisqu'il me voit habillé dans sa cuisine.
"Non, j'allais venir", je réponds en me demandant si je suis finalement en retard. Ça doit être transparent, il sourit.
"Nul n'exige que tu arrives en avance", il se moque plutôt gentiment. "Sauf si tu es intéressé à assister à la présentation des résultats sur tes échantillons... Körbl und Sohnen ont apparemment fini et envoient quelqu'un les commenter - pas un sous-fifre d'ailleurs, Traugott Körbl er selbst", il remarque. "Si ça t'intéresse..."
"Évidemment", je me presse de répondre sans avoir à me forcer. Je suis curieux à la fois d'un avis extérieur sur nos potions bricolées à Venise mais aussi un peu nerveux sur ce regard. Et puis, ça fait clairement partie du boulot de briseur de sorts de connaître les procédures d'évaluation employées par les Gobelins.
"L'expert doit être en route, mais tu viens de moins loin. Nous t'attendons", il conclut en coupant la conversation.
A l'entrée de la banque, on me dit de rejoindre Lorendan directement dans son bureau - un des rares endroits que je sais localiser sans aide. Un homme plutôt âgé est assis en face de Lorendan et me regarde entrer avec pas mal de méfiance, je dirais.
"Traugott Körbl, je vous présente Harry Potter-Lupin", commence Sorenzo dans un allemand un peu chantant mais confortable, "notre jeune stagiaire qui a proposé les potions que je vous ai confiées. Harry est Anglais mais il parle français et allemand, entre autres, nous vous laissons donc le choix de la langue !"
"Vous savez que je préfère l'allemand", répond Körbl avec un sourire tellement bref que je l'ai peut-être inventé.
"Kein Problem", commente Lorendan avec juste un petit regard de vérification pour moi . J'acquiesce. Même si je n'ai pas tellement pratiqué l'allemand depuis Heidelberg, je pense que je vais m'en sortir, surtout si je dois d'abord écouter. "Nous sommes toutes ouïes, Traugott", il termine donc.
"Les dix échantillons que vous nous avez fournis sont bien des variations de la même potion de base - une base à la fois simple et originale", commence Traugott Körbl, sobre, solennel, un poil méprisant. "La stabilisation par larmes de sirènes est plus déroutante dans ce qu'elle est généralement utilisée par des herboristes et des potionneurs de deuxième zone - qui n'auraient jamais songé à mélanger de alchémille et sysymbre", il continue, et je le trouve extrêmement dur pour Fiametta et Ada. "Nous pensons néanmoins que toutes les potions n'ont pas été préparées en même temps, ni sans doute exactement par la même personne - d'infimes variations à la fois dans les quantités et dans le mode opératoire, rien d'important mais des différences néanmoins discernables, traduisant des cultures différentes.. Vous avez eu de l'aide Monsieur... ?", il me demande directement à la fin.
"Potter-Lupin", précise Lorendan, peut-être pour me donner le temps de répondre.
"Je...", je balbutie avant de me résoudre à la vérité faute de temps pour trouver un mensonge crédible : "Mon frère m'a conseillé sur la composition de la potion et deux amis briseurs de sorts m'ont aidé à les préparer."
"Des amis en qui vous avez confiance, j'imagine", remarque Körbl.
"Bien sûr", je réponds sans trop cacher mon étonnement.
"Lorendan n'a pas été bavard sur ce que vous cherchez", indique Körbl presque avec ressentiment, "mais je suis un sorcier depuis trop d'années pour ne pas émettre quelques suppositions - mais sans doute n'êtes vous pas intéressés de les entendre !", il s'emporte finalement.
"Traugott", intervient Lorendan, avant même que j'envisage répondre. "J'imagine tout à fait que vous puissiez être curieux, mais vous savez aussi que les Gobelins offrent la plus grande discrétion à leurs clients."
"C'est pour cela que vous employez des gamins pour des choses aussi interdites que des magies de lune ? Pour la meilleure protection de vos clients ?", s'esclaffe presque le Suisse.
Il est à mettre au crédit de Lorendan qu'il ne rougit presque pas quand il demande sur son ton inimittable : "Les potions d'Harry seraient-elles dangereuses ?"
"Non", admet le spécialiste du bout des lèvres.
"Manqueraient-elles d'efficacité ?", questionne Lorendan avec un aplomb revenu.
"Je ne suis pas capable d'en juger - les dix variations me laissent évidemment libre d'imaginer des usages différents - et tous interdits en Suisse", répond Körbl pas plus démonté. "Je m'étonne que vous laissiez de tels matériaux circuler, des amis et des frères s'en mêler, ça ne vous ressemble pas, Lorendan..."
Je vois que Sorenzo est touché par la remarque mais résolu aussi à ne pas se laisser attirer sur ce terrain. J'en suis à peser que Körbl semble en savoir autant que moi sur les statuettes sur lesquelles j'ai eu tant de mal à réunir des informations de base quand Lorendan lui répond avec beaucoup de distance :
"Les Gobelins peuvent être amenés à garder des objets qui ne respectent pas les législations magiques suisses et ils peuvent demander à leur briseurs de sorts de rechercher des moyens de maîtriser ces objets"
"Certes", commence le spécialiste, mais Lorendan en a sans doute soupé de ses leçons de morale :
"Nous avons demandé à Körbl und Sohnen de garantir l'innocuité d'une recherche de ce type - pas d'émettre des avis sur l'illégalité des matériels magiques contenus dans les coffres ou sur l'organisation du travail des briseurs de sorts. D'ailleurs, si vos hypothèses étaient totalement fondées, si nous nous placions délibérément en porte-à-faux avec la loi suisse, nous n'aurions sans doute fait appel ni à Harry, ni à Körbl und Sohnen."
Les deux hommes se dévisagent ensuite sans dire un mot, et j'hésite à respirer.
"D'autres résultats intéressants que je devrais connaître ?", questionne alors Lorendan avec une amabilité revenue mais pas moins hautaine. Je me dis qu'il a l'âge de Bill et une expérience et un aplomb qui me semblent inaccessibles.
"Comme je ne suis pas supposé me poser la question de l'usage de ces préparations, j'ai du mal à imaginer ce qui peut vous être utile", répond presque plaintivement Körbl.
"Des améliorations pour les rendre plus stables ?", je suggère parce que c'était notre souci à Venise.
Kôrbl se retourne vers moi l'air pensif.
"Vous avez donc remarqué le caractère instable de ces préparations", il s'étonne presque avant de redevenir hautain : "J'imagine que vous avez perdu des chaudrons de la potion de base et que quelqu'un vous a suggéré l'emploi des larmes de sirène. C'est une bonne combinaison, mais l'ensemble reste par nature dépendant des cycles lunaires... je ne vois rien qui pourrait les en prémunir sans annuler les effets que je pense deviner que vous recherchez... Vous trouverez ce résultat indiqué dans mon rapport", il conclut en montrant un rouleau épais posé sur le bureau de Lorendan.
"Il me reste à vous raccompagner", annonce Sorenzo quand tout le monde se lève comme selon un ordre tacite.
"Merci, je venais déjà ici avant que vous y travailliez, Sorenzo", répond le maitre des potions en sortant sans se retourner ou me saluer.
J'ose à peine mesurer l'effet du camouflet sur Lorendan.
"Che la laguna l'inghiottisse !", murmure ce dernier avec venin ce qui me fait venir un sourire parce que j'imagine Traugitt sombrer raide et dédaigneux comme il s'est montré dans la discussion. Puis je pense à tous les êtres qui hantent les lagunes vénitiennes, et la menace d'y être englouti me paraît alors assez effrayante !
Mais Lorendan semble prendre alors conscience de ma présence et m'observe quelques secondes avant de soupirer en italien encore mais d'une voix plus égale :
"Une potion, une statuette, un mois ? On va aller au bout des tests, Harry, il n'y a rien de mieux à faire mais je crains de connaître déjà la réaction des Gobelins... Solution beaucoup trop coûteuse, cherchez encore !"
Je dois me rembrunir plus que je ne le voudrais parce qu'il pose une main presque paternelle sur mon épaule.
"Tu ferais mieux de retenir ce que Körbl t'a dit : toi et tes amis, vous vous êtes montrés inventifs, vous avez su associer savoirs théoriques et pratiques. Et si tu leur fais confiance, moi aussi, Harry... Un garçon comme toi a dû apprendre très jeune à savoir à qui faire confiance, j'imagine..."
"Et Körbl ?", je questionne quand j'ai assimilé ce que sa réponse a d'élogieux.
"Körbl... s'il avait le nom du client, il serait carrément dangereux", il reconnaît sans me quitter des yeux, et j'imagine que c'est une mise en garde muette.
ooo
Sorenzo Lorendan, sorcier italien, responsable des briseurs de sorts de la banque Gobelin de Genève, ami de Bill Weasley
Traugott Körbl, sorcier suisse, spécialiste en potions- Traugott croit en dieu et Körbl est un corbeau - comment ça, je n'ai pas fait beaucoup d'efforts pour le rendre sympathique ?
Allée des Bonnes Actions - rue commerçante du Genève magique. Je l'ai appelé comme ça en repensant à une conversation entendue un jour de soldes au bord du Lac Léman : "J'ai trouvé des cuissettes en action" et il s'agissait de short en soldes... J'ai bien aimé jouer avec le double sens de bonnes actions...qui peuvent aussi désigner de bonnes affaires...
Notes linguistiques
Je parle l'allemand bien mieux que l'italien mais je vous ai épargné pour une fois (mais une fois qu'on a dit que tout le monde parle la même langue, il n'y a pas de raison). Pour les précis; "Körbl er selbst", Körbl lui même. "Kein Problem", pas de problème.
"Che la laguna l'inghiottisse !", Que la lagune l'engloutisse ! Je ne sais pas si les Vénitiens disent ça, mais ils devraient, non ?
La suite ? Hum, Cyrus prend pied au Brésil (mais, si) et ça s'appelle "Des bases sereines et des diables moldus". Non, je ne me disperse pas. Promis.
