Chapitre 17
12ème District, New-York, aux environs de 15h.
Assise face à son ordinateur, scrutant l'écran, Victoria Gates réfléchissait. Le poste était plongé dans le silence le plus total en ce jour férié, où seuls quelques officiers et un lieutenant de permanence discutaient dans la salle de pause.
Elle était passée chez l'officier Vélasquez, pour s'entretenir avec son mari. Il avait déjà appris la terrible nouvelle, mais c'était son rôle, en tant que Capitaine, de venir lui faire part de sa sollicitude, et de lui expliquer tous les moyens qui étaient mis en œuvre pour retrouver l'assassin de son épouse. Le chagrin de cet homme, et de ses fils, deux garçonnets de sept et dix ans, lui avait brisé le cœur. C'était l'un des revers de ce métier, quelque chose qui à chaque fois la hantait pendant des mois. Elle n'avait oublié aucun des hommes qu'elle avait perdus au cours de sa carrière. Tous occupaient une place spéciale dans son cœur, ainsi que leurs familles, sur lesquelles elle s'efforçait de veiller, de près ou de loin, autant que faire se peut. Aujourd'hui, alors que d'ici quelques semaines maintenant, elle quitterait la direction du 12ème District, la mort de l'officier Vélasquez prenait un sens particulier. Elle devait lui rendre justice. Et faire payer celui qui avait ôté la vie à cette femme, cette mère, laissant anéantis un homme et ses fils.
En rentrant au poste, sans même prendre le temps de déjeuner, elle avait récupéré le dossier de l'affaire du « tueur au coupe-ongles » sur le bureau d'Esposito et avait entrepris de s'y plonger pour se mettre à jour sur cette enquête. Elle l'avait supervisée bien-sûr, mais n'avait pas eu le temps, avec l'ampleur de ce qu'elle avait à gérer, de prêter attention à tous les détails et tous les éléments de l'investigation. Mais désormais, elle avait du temps, puisqu'elle était seule à New-York en ce jour de fête nationale. Et elle ne pouvait se résoudre à attendre, les bras ballants, que la police de Staten Island lui fasse part d'une avancée, concernant la mort de l'officier Vélasquez. Le capitaine Lewis, son confrère à Staten Island, lui avait assuré qu'il ne négligerait pas la possibilité que Kim Garcia ait pu être agressée par un psychopathe, et en particulier par ce « tueur au coupe-ongles » dont elle lui avait parlé, mais pour l'instant, il n'y avait aucun élément concret en ce sens. De simples suppositions et déductions. Le laboratoire scientifique travaillait toujours sur la comparaison des empreintes de mains sur le cou de Kim avec celles trouvées sur le cou des autres victimes, Ellen et Samantha. Les résultats des analyses et prélèvements effectués aussi bien sur le corps de l'officier Vélasquez, que sur Kim Garcia à l'hôpital, n'étaient pas encore connus. Au domicile de Kim, la perquisition et les relevés étaient maintenant terminés. Aucun indice concret, ni empreinte, ni trace ADN, ni un quelconque objet ayant pu appartenir au tueur n'avait été retrouvé. L'enquête de voisinage était encore en cours. Plusieurs officiers passaient le quartier au peigne fin sur un rayon de deux kilomètres autour du domicile de Kim Garcia. Aux dernières nouvelles, l'enquête menée auprès des différents gangs et réseaux de drogues au sein desquels travaillait Kim Garcia ne donnait rien, mais plusieurs personnes étaient en train d'être interrogés. L'audition des proches de Kim se poursuivait également, mais tout cela prenait beaucoup de temps, la police de Staten Island étant, comme celle de New-York, en sous-effectif en ce samedi férié.
Gates referma le dossier en soupirant, et se leva, résolue à aller se servir un café. Elle n'avait aucun moyen légal d'approfondir l'enquête de son côté tant que celle-ci était du ressort de la police de Staten Island. Elle n'avait accès à aucun des éléments de l'enquête, et devait attendre que le capitaine Lewis veuille bien lui faire part des avancées.
Elle sortait de son bureau pour se diriger vers la salle de pause, quand elle aperçut un peu plus loin Kim Garcia et son mari Jo, qui semblaient être en train de se renseigner auprès d'un officier. Elle était surprise de les voir ici. Elle ne pensait pas que Kim serait sortie si tôt de l'hôpital. Même si ses blessures, heureusement, étaient légères, aux dernières nouvelles, les médecins voulaient la garder en observation, après le traumatisme qu'elle venait de subir. Elle savait que Kim était le genre de flic dure-à-cuire, qui passerait outre ses propres douleurs, pour retrouver l'assassin de son amie, et imaginait donc qu'elle se serait rendue plutôt auprès de la Police de Staten Island pour tenter de se rendre utile. Mais si elle était venue la trouver ici, au 12ème District, peut-être avait-elle des informations à lui donner. Ou peut-être y avait-il un souci.
- Capitaine, le lieutenant Garcia souhaite vous parler …, annonça l'officier, alors qu'elle venait de les rejoindre.
- Merci, Clark. Je m'en occupe, répondit Gates.
- Bien, Capitaine, acquiesça-t-il avant de s'éloigner.
- Je pensais que vous deviez rester vous reposer encore un peu à l'hôpital, constata Gates, en esquissant un sourire compatissant.
La jeune femme avait l'air épuisée. Elle n'avait certainement pas dormi depuis la veille. Son visage, livide, était couvert d'ecchymoses, ainsi que ses bras nues et son cou, autour duquel elle avait maladroitement noué un foulard, comme pour dissimuler les stigmates du drame qu'elle venait de vivre.
- J'ai signé une décharge, répondit Kim, comme une évidence. Il est hors de question que je reste dans ce lit à me morfondre alors que ce salaud court toujours … et que ma meilleure amie repose à la morgue.
Victoria ne dit rien, acquiesçant simplement du regard. Elle admirait le courage et la détermination de cette femme, qui venait de vivre l'horreur, et se trouvait là, face à elle, prête à tout pour que justice soit rendue. Elle savait ce que ressentait Kim. Pour avoir vécu, elle-aussi, traumatisme semblable, vingt ans plus tôt, quand son bébé avait perdu la vie, ou plus récemment, quand son fils, Andrew, avait été enlevé. Elle connaissait cette rage, cette soif de justice. Pour l'avoir ressentie par le passé. Pour l'avoir vue aussi dans les yeux de Beckett. Kim Garcia était de la trempe de ces femmes fortes, battantes, qui donneraient leur vie pour celles de leurs proches.
- Avez-vous du nouveau, Capitaine ? enchaîna Jo Garcia. Concernant la piste dont vous nous avez parlé ce matin ? Ce psychopathe ?
- Non …, répondit Gates, d'un air dépité. Et je ne peux rien faire de plus. L'enquête n'est pas de mon ressort. Il faut attendre les résultats des expertises et analyses pour voir si des liens se précisent. Mais le Capitaine Lewis m'a promis de ne pas négliger cette piste.
- On est passés, au poste, à Staten Island … Le capitaine Lewis a un suspect, expliqua Kim.
- Un suspect ? Qui ? s'étonna Gates, pestant intérieurement que Lewis ne l'ait pas tenu informée.
- Ron Braco, répondit-elle. Rien à voir avec la piste du psychopathe …
- C'est un homme de main du cartel Donaci, ajouta Jo. Il a été repéré sur des images de vidéosurveillance hier soir, dans une des avenues du quartier.
- Et pourquoi cet homme voudrait vous tuer ? demanda Gates, cherchant à comprendre.
Elle ne négligeait pas qu'elle puisse se tromper, et Jordan Shaw avec elle, quant à la théorie qu'elles avaient commencé à élaborer toutes deux, mais elle peinait vraiment à croire qu'un gang ou un cartel de drogue puisse avoir quelque chose à voir avec le mode opératoire de ce viol et de ce meurtre.
- Le cartel Donaci, c'était ma prochaine mission … Cela fait des mois qu'on bosse dessus, expliqua Kim. Je devais commencer une mission d'infiltration cette semaine.
- Le Capitaine Lewis, et le capitaine Dawson pensent qu'elle a été démasquée et qu'on a cherché à l'éliminer …, ajouta Jo.
-Dawson ? C'est votre Capitaine aux Stups ?
- Oui.
Gates analysait les informations que lui fournissaient Kim et Jo, tout en réfléchissant. S'ils étaient là tous les deux, s'ils étaient venus la trouver, c'est qu'ils n'adhéraient certainement pas à la théorie faisant de ce Braco un suspect.
- Et ils l'ont arrêté ?
- Non …, répondit Jo, comme si cela était évident. On court après Braco depuis des années. Il est insaisissable. Il était l'un des objectifs de notre mission, justement.
- Et cet homme correspond au profil de notre assassin ?
- En partie. C'est un tueur de flics …, expliqua Kim. On le soupçonne d'être celui qui a abattu deux officiers il y a six mois lors d'une descente sur les docks. Il est capable d'avoir abattu Velasquez de deux balles dans le cœur dans l'obscurité. Sans aucun doute.
- Et son arme est fichée déjà. Selon Lewis, ça pourrait expliquer qu'il ne l'ait pas utilisée hier soir …, précisa Jo.
- Mais Braco n'est pas du genre à se cacher pour ses actes, ni à brouiller les pistes, leur fit remarquer Kim. En général, il a envie qu'on sache qu'il est derrière tous ces méfaits …, pour mieux nous filer entre les doigts. On sait qui il est, ce qu'il fait, mais il est insaisissable, une véritable anguille.
- Si ce Braco était là pour vous descendre, Lieutenant, il n'aurait pas pris de détours ainsi …, constata Gates.
- Oui. C'est un homme de mains, pas un violeur, répondit Jo. Il y a le cartel Donaci derrière. Braco est payé pour éliminer ses cibles. Rapidement. Proprement. Sans trace.
- C'est pour ça que vous êtes ici ? Vous n'y croyez pas ? demanda Victoria.
- Non …, répondit Kim. Ça ne tient pas … Je ne sais pas ce que Braco fabriquait dans le quartier, mais je ne pense pas que ce soit notre homme …
- Est-ce que vous avez un moyen d'être sûre que ce n'était pas Braco ? Je veux dire, vous avez entendu la voix de l'agresseur ? continua Gates.
- Oui. Mais je ne connais pas la voix de Braco.
- Et sa corpulence ?
- Je ne sais pas … Il faisait si noir. Et tout allait si vite. Je sais que j'aurais dû faire plus attention …, essayer de retenir de quoi l'identifier …, expliqua Kim, d'un air désolé.
- Vous n'avez rien à vous reprocher. Vous luttiez pour rester en vie, Lieutenant …, répondit gentiment Gates.
- Capitaine, on voudrait avoir accès au dossier du « tueur au coupe-ongles » …, expliqua Jo.
- A Staten Island, ils ont refusé de nous montrer quoi que ce soit, et nous ont demandé de nous tenir éloignés de l'enquête …, ajouta Kim. Les collègues des Stups ont pris en main le dossier mais ils font fausse route avec Braco …
- Peut-être pas totalement, cet homme rôdait malgré tout aux alentours de chez vous, lui fit remarquer Gates. Ce n'est sûrement pas un hasard non plus.
- Mais il ne m'a pas violée, Capitaine …, et il n'a pas tué Velasquez non plus. Je ne dormirai pas tant que le salaud qui l'a fait et qui a abattu mon amie ne sera pas sous les verrous ou à pourrir en enfer !
- Il faut qu'on essaie de voir s'il y a des liens entre Kim et ces autres femmes qui ont été tuées, expliqua Jo, aussi déterminé que sa femme à comprendre ce qui s'était passé.
- Et je dois lire les rapports d'autopsie, et comparer les éléments avec ce dont je me souviens …, ajouta Kim. Cet homme court toujours, on n'a pas de temps à perdre …
- Ok, acquiesça Gates. Suivez-moi …
Victoria les emmena vers son bureau. Ils allaient passer en revue les lieux fréquentés par Ellen et Samantha, et les comparer avec ceux que Kim fréquentait. Ils allaient aussi comparer les personnes qu'elles connaissaient, ceux qu'elles avaient pu croiser, et tenter d'établir une connexion à un moment ou un autre. Les rapports d'autopsie avaient permis de retracer le mode opératoire du « tueur au coupe-ongles », avec le détail très précis, des gestes qu'il avait opérés pour violer, puis tuer Ellen et Samantha. Les souvenirs de Kim, ses ressentis, pourraient permettre de mettre en évidence un lien quant au mode opératoire. S'il y avait bien une personne, qui, en l'état actuel des choses pouvait faire apparaître un rapport entre les deux affaires, c'était Kim. Et elle était déterminée. Elle ferait tout son possible pour y voir plus clair.
Villa des Hamptons, 15h30.
Sur la plage, fermant la marche, aux côtés de son père, qui portait Eliott, blotti dans ses bras, Kate contemplait le groupe de sa famille et amis, se promenant tranquillement. Au fil de la balade, et au gré des discussions, ils s'étaient dispersés, profitant joyeusement du cadre enchanteur : la mer était calme et les vagues légères venaient mourir lentement, presque sans bruit le soleil, haut dans le ciel bleu, diffusait sa chaleur, que seul un petit vent iodé tempérait de temps à autre.
Loin devant, au bord de l'eau, elle apercevait les silhouettes de Jenny et Lanie qui s'amusaient avec Sarah-Grace. La fillette gambadait, pieds nus sur le sable, s'arrêtant de temps à autre pour ramasser des coquillages ou sauter dans des flaques d'eau de mer, riant et poussant des cris de joie. A quelques mètres d'elles, Ryan et Esposito étaient plongés en pleine discussion avec Cody. Kate se demandait bien ce qu'ils pouvaient se raconter tous les trois, tant ils étaient différents. Mais le courant avait l'air de bien passer et elle se fit la réflexion, amusée, que si Cody, et sa vision philosophique du monde, pouvaient mettre un peu de plomb dans la tête de ses deux collègues, ce ne serait pas un mal. Un peu à l'écart du groupe, Martha, bras-dessus bras-dessous avec Archibald et Theodore, marchait tranquillement, faisant parfois quelques pauses pour contempler la mer, ou lever les yeux vers le ciel en observant le vol des mouettes et cormorans. Kate pouvait entendre jusqu'ici le rire éclatant de Martha, et ceux plus graves, mais tout aussi joyeux, des jumeaux qui cherchaient à gagner son coeur. Ces trois-là avaient l'air de bien s'amuser et de s'entendre à merveille, mais elle se demandait bien comment Martha pourrait parvenir à son objectif du week-end : faire un choix entre ses deux prétendants. A priori, cela s'avérait impossible.
Juste devant son père et elle, à quelques mètres, Rick et Alexis, marchant côte à côte, discutaient. Kate n'entendait pas ce qu'ils se disaient, mais elle savait qu'Alexis avait dû saisir l'occasion pour ouvrir son cœur à son père. Elle ne le voyait que de dos, mais elle sentait qu'il écoutait. Sans nul doute, Alexis allait apaiser certaines de ses craintes, et il serait heureux qu'elle partage ses ressentis avec lui. Cela ne changerait probablement rien à son chagrin de la voir partir, à ses peurs de la voir se tromper, mais il serait soulagé néanmoins. Plus que tout, Rick avait besoin de savoir que son monde ne changerait pas. Il avait beau être totalement fantasque et farfelu parfois, délirant et insensé aussi, il cachait aussi au fond de son coeur l'angoisse, profonde, de se retrouver seul, de voir les gens qu'il aimait s'éloigner, et faire leur vie loin de lui, sans lui. Cela faisait partie de lui, certainement une conséquence de l'absence de son père, même s'il en parlait peu. Son besoin irrépressible de contrôler la vie de sa mère et de sa fille découlait probablement des douleurs de son enfance enfouies en lui. Et son comportement, qui l'exaspérait parfois, l'attendrissait malgré tout, car il dévoilait ses faiblesses, sa fragilité, et lui prouvait combien son homme avait besoin d'elle-aussi.
- Il y a un souci avec Lanie et Javier ? demanda Jim, la tirant de ses pensées. J'ai senti quelques tensions …
- Oui … enfin, ni plus ni moins que d'habitude, lui répondit Kate. Je crois simplement qu'ils réalisent qu'ils arrivent au bout de leur relation.
- Oh … je vois, c'est douloureux …, constata Jim tristement, tout en caressant doucement la tête de son petit-fils, endormi contre son torse, dans le porte-bébé.
Son père appréciait ses amis, qui faisaient partie de sa famille à part entière, et il savait combien ils étaient importants pour elle. Les gars et Lanie étaient comme les frères et sœurs qu'elle n'avait jamais eus. Et Jim prenait toujours des nouvelles des uns et des autres.
- Oui, répondit-elle. Ils s'aiment beaucoup mais …
- Mais parfois ce n'est pas suffisant …, conclut-il.
- Voilà, sourit Kate. Pas facile de renoncer à ce en quoi on a cru de tout son coeur …
Ils marchèrent silencieux quelques instants, chacun perdu dans ses pensées, profitant simplement de se retrouver tous les deux. Ces moments étaient devenus plus rares, mais Kate savait apprécier chacun d'eux à sa juste valeur. Cela faisait des années qu'elle ne s'était pas promenée sur la plage avec son père. Et la dernière fois, c'était le jour de l'enterrement de sa mère. Elle ne pouvait s'empêcher d'y penser aujourd'hui. Pas tristement. Non. Mais avec une infinie tendresse pour cet homme dévasté et anéanti que son père était à l'époque, et la jeune femme le cœur broyé par le chagrin qu'elle avait été. Avec fierté aussi, en constatant le chemin parcouru et le bonheur qu'ils avaient su retrouver. Jamais elle n'aurait cru à l'époque y parvenir. Ce jour-là, et les suivants, elle avait maudit tous ceux qui lui disaient que le chagrin passerait, qu'un jour la douleur s'estomperait, et que sa mère aurait voulu la voir aller de l'avant et être heureuse. La douleur ne s'estompait pas avec le temps, mais elle l'avait apprivoisée. Elle savait la faire taire par une pensée, un souvenir joyeux. Elle la laissait parfois refaire surface, et il lui arrivait encore de pleurer. Mais le chagrin avait passé, oui, pour laisser place à l'apaisement, et au bonheur de vivre au quotidien. Et en effet, c'était tout ce que sa mère aurait voulu. Sans nul doute, elle serait fière de voir la famille qu'elle avait fondée.
- Alors la petite Alexis va vraiment se marier ? poursuivit Jim, qui sans prendre vraiment part aux discussions au cours du déjeuner, avait néanmoins capté quelques informations capitales.
- Elle n'est plus si petite, Papa …, lui fit remarquer Kate avec un sourire.
-Tu sais bien ce que je veux dire. Elle est très jeune … Richard doit être tout retourné …
- Oui, surtout qu'elle ne lui en avait pas parlé avant, expliqua Kate, et il a l'impression d'être mis à l'écart. Mais ils sont en train de discuter, je crois, et ça va s'arranger.
- Tu m'as un peu mis devant le fait accompli toi-aussi je te rappelle …
- Papa, ça n'a rien à voir …, s'offusqua Kate en riant. J'étais adulte et indépendante quand Rick m'a demandé en mariage.
- Et alors ? lui fit Jim, en la regardant d'un air presque grave. Un père doit accorder la main de sa fille, peu importe son âge !
- Tu es sérieux ? s'étonna-t-elle, surprise.
- Oui et non ..., sourit-il, taquin. J'aurais bien aimé que Richard vienne me demander ta main quand même …
- C'est un peu vieux-jeu …
- Mais c'est romantique, non ? objecta-t-il. Ça ne t'aurait pas plu ?
- Si … peut-être …, sourit-elle.
- Mais je savais que ton choix était le bon de toute façon, assura-t-il. Et c'était mon choix aussi … Richard est le seul de tes petits-amis que j'ai réussi à apprécier … Tous les autres étaient …. bizarres …
- N'abuse pas non plus, Papa … Il y en a eu de très bien quand même !
- Peut-être parmi ceux que je n'ai pas connus alors, sourit-il. Mais aucun n'arrive à la cheville de Richard, c'est certain … Je n'aurais pas pu rêver mieux pour toi. Tu le sais …
- Oui, sourit Kate.
Elle savait combien son père aimait Rick. Pas seulement parce qu'il était son mari, le père de son enfant, et qu'il la rendait heureuse. Mais il l'aimait en tant qu'homme. Simplement. Pour sa bonté, sa gentillesse, son dévouement, son sens de la famille aussi.
- Dis-moi, puisqu'on parle de relation père-fille, n'as-tu pas quelque chose à me dire ? continua Jim.
- Non … quoi ? s'étonna-t-elle.
- Capitaine Beckett ! lui fit-il, en la regardant.
- Rick te l'a dit ? Ce n'est pas vrai ! s'exclama-t-elle, en soupirant. Il ne peut pas tenir sa langue !
- Ne lui en veux pas, sourit-il.
Elle avait demandé à tout le monde de ne pas faire allusion à son concours de capitaine, afin de réserver la surprise pour son père, une fois l'examen obtenu. Mais visiblement, son cher mari avait vendu la mèche, fidèle à lui-même.
- Ça devait être une surprise, grogna-t-elle. Je vais le tuer …
- Depuis le temps que tu dois le tuer …, la taquina-t-il. Il est tellement fier, Katie …
- Je sais, oui, mais ce n'est pas encore fait. L'examen est en août, expliqua-t-elle.
- Tu vas réussir … Capitaine Beckett, ça sonne bien, non ? sourit-il, tout content.
- Oui, sourit-elle.
- A moins que tu ne prennes le nom de Richard ? Capitaine Castle, c'est bien aussi …
- Non, au boulot, je suis Beckett, répondit-elle. Ce sera Capitaine Beckett …
- Je suis fier, chérie ... C'est fantastique … Ma fille, capitaine de police …
- Papa, ne mets pas la charrue avant les bœufs …, si jamais …
- Je serai tout aussi fier même si tu n'avais pas cet examen … Ce n'est pas facile de se replonger ainsi dans les cours de droit. Et puis, je suis fier de ton ambition … et de te voir pleine de projets et d'envies … C'est ma plus grande fierté. Que tu sois heureuse …
- Papa …, sourit-elle, tendrement, touchée. Ne me fais pas pleurer aujourd'hui …
- Mais non …, sourit-il, passant son bras autour de sa taille, pour venir déposer un baiser sur sa joue.
- Et toi alors ? Où en sont tes projets ? continua-t-elle.
- Eh bien, dans un an, à peu de choses près, je serai un heureux retraité, lui annonça-t-il.
- Vraiment ?
- Oui. Ma décision est prise, et ma demande envoyée. J'ai bien assez donné de mon temps à la société. Je veux avoir le temps de profiter de ma famille … de ce petit bonhomme … qui va grandir si vite, expliqua-t-il, passant tendrement sa main dans le dos d'Eliott, qui commençait à se réveiller et à gigoter.
- C'est une super nouvelle. Eliott va avoir une sacrée chance d'avoir un grand-père disponible pour lui, constata Kate, radieuse.
- Oui. J'aimerais qu'il se souvienne de moi comme toi tu te souviens de ton grand-père Eliott.
- Je n'en doute pas un instant, Papa …, le rassura-t-elle avec un sourire.
- Il lui sourit en retour, contemplant la petite tête d'Eliott, et ses mains s'agitant pour se frotter les yeux, alors qu'il s'éveillait.
- Il est adorable …, continua-t-il, en admiration béate devant son petit-fils comme depuis le jour de sa naissance. Il ressemble de plus en plus à Richard je trouve.
- Tu crois ?
- Oui … Il a ton sourire et ton nez, mais son regard, sa bouille me rappellent Richard sur les photos que Martha m'a montrées …
- Moi-aussi … Je crois qu'il a hérité de la curiosité de son père aussi …Son caractère est en train de s'affirmer … C'est fou, parce qu'il est si petit … Mais il est déjà têtu.
- Ah, ça c'est le côté Beckett … C'est une bonne qualité, bonhomme. Il faut savoir ce qu'on veut dans la vie, et se tenir à ses idées et ses principes. Qu'il est beau … Je ne suis pas objectif, sourit-il, mais qu'il est beau …
- Non, tu n'es pas objectif du tout, mais c'est vrai que c'est une petite merveille ….
Ils rirent tous les deux, amusés d'être aussi gagas l'un que l'autre.
- Tu sais, reprit Jim, retrouvant son sérieux, ce petit gars a changé ma vie … Je m'étais un peu résigné à finir ma vie ainsi …, je veux dire, laisser les jours s'écouler lentement …
- Survivre en attendant la fin …
Il s'arrêta de marcher, regardant sa fille, surpris par la façon dont elle venait de formuler les choses, et surpris, peut-être aussi, de lui-même s'autoriser à lui livre le fond de son coeur.
- Quoi, papa ?
- Rien … c'est juste que t'entendre le dire …, c'est … un peu … Enfin, ça fait dépressif, dit comme ça, non ?
- Un peu …, sourit-elle avec tendresse, mais c'était ton état d'esprit, non ?
- Katie, je …, hésita-t-il. Jusque-là, j'étais heureux de te savoir heureuse. Et cela me suffisait. Je n'avais pas besoin d'autre chose.
Depuis la mort de sa mère, passé les terribles années qui avaient suivi, et durant lesquels il avait sombré dans l'alcoolisme, son père s'était enfermé dans le travail, comme elle-même l'avait fait finalement. A part son métier d'avocat, à part elle, sa fille, sa vie n'était qu'un vaste néant. Il le disait lui-même. Il attendait, regardant le temps s'écouler lentement.
- Tu te souviens, il y a quelques années, quand tu me harcelais pour que je sorte, que je vois du monde ? demanda-t-il.
- Oui, pour que tu vives de nouveau … simplement.
- Oui. Je t'ai dit qu'avec la mort de ta mère, quelque chose s'était éteint en moi, et rien ne pourrait rallumer cette flamme … Sans elle, rien n'avait de sens …
Kate l'écoutait, touchée, comme à chaque fois que son père évoquait sa peine, réveillant son propre chagrin. Elle savait tout cela. Il avait renoncé à vivre et au moindre plaisir. Pas par choix. Mais parce qu'il n'en éprouvait plus le besoin, disait-il. Il ne vivait que pour elle, sa fille. Pour la voir être heureuse. Simplement. Et la vie s'écoulait lentement. Elle s'était fait une raison, malgré ses nombreuses tentatives pour l'inciter à profiter de la vie autant que possible. Son père avait remonté la pente, était sorti de sa torpeur, et avait atteint une sorte de sérénité. Mais plus jamais il ne redeviendrait cet homme souriant et joyeux, taquin et rieur qu''elle avait connu, jusqu'à ce terrible soir de janvier où leur vie avait basculé. La flamme s'était éteinte, et parfois, elle avait même l'horrible sensation qu'il attendait que sa vie prenne fin, qu'il attendait de mourir pour rejoindre sa femme. Elle en avait le cœur broyé rien que d'y songer, mais jamais elle n'avait osé parler des choses ainsi avec son père. Il était si secret, si pudique sur ses sentiments. Elle comprenait aujourd'hui, et savait que dans la même situation, s'il arrivait quelque chose à Rick, l'amour de sa vie, jamais elle ne s'en remettrait. Jamais elle ne retrouverait le goût de vivre. Elle le ferait. Pour Eliott. Mais sa flamme s'éteindrait elle-aussi. Elle chassa très vite ses pensées tristes, se disant que son père allait finir par la faire pleurer en ce jour si heureux.
- Quand je t'ai vue épouser Richard, j'ai eu l'impression d'avoir accompli ce pourquoi j'étais resté vivant toutes ces années … Te voir heureuse, épanouie … J'étais soulagé, parce que c'était la plus belle preuve que la vie n'avait pas éteint ta petite flamme à toi … Richard l'a rallumée, il a embrasé ton cœur … Je ne lui serai jamais assez reconnaissant pour tout cela.
- Papa … Tu veux vraiment que je pleure ? sourit-elle gentiment, les larmes lui montant aux yeux.
- Tu te plains toujours que je ne dis rien ! lui fit-il remarquer.
- Je sais, répondit-elle avec tendresse. Dis-moi, Papa …
- Eliott a rallumé ma flamme, Katie … Ton fils, votre fils, me donne envie de vivre … Je ne veux plus attendre … que le temps passe … Je veux vivre chaque minute. Profiter de toi, de lui.
Cette fois-ci, elle ne put retenir une larme qui coula sur sa joue.
- Ne pleure pas … Je dis des choses heureuses …, sourit son père.
- C'est de ta faute ! lui fit-elle sur le ton du reproche, en essuyant bien vite sa larme.
Il esquissa un sourire, amusé.
- C'est super, Papa … J'ai vu combien tu as changé depuis le jour où tu as su que nous allions avoir un bébé …
- Oui … C'est fou ce qu'un bébé peut changer la vie …
- Je ne te le fais pas dire, sourit-elle pensant aux multiples nouvelles contraintes de leur quotidien. Je suis tellement heureuse pour toi, Papa.
- C'est grâce à toi, Katie.
Elle sourit.
- Tu sais, je vais être à la retraite maintenant, je vais avoir plein de temps, tu peux me faire tous les petits-enfants que tu veux !
- Hum … on verra, répondit-elle en riant. Ne dis pas ça à Rick, il est déjà en train de programmer les suivants …
- Il a raison ! Le temps passe !
- Oui … mais …
- Tu ne veux pas d'autres enfants ? s'étonna-t-il.
- Je ne sais pas, sourit-elle. Eliott a trois mois. Je veux juste profiter de lui, et de ce qu'on a pour l'instant.
- Toujours la tête sur les épaules, ma fille …, constata-t-il, tendrement. Tu sais …, je rêve du jour où je pourrais emmener Eliott à son premier match de baseball
- J'imagine bien …
- Je pourrais l'initier au saxophone aussi …, continua Jim, songeur.
- Le saxophone, tu crois que c'est indispensable ? lui fit-elle, en grimaçant, rien qu'au souvenir des répétitions musicales de son père.
- C'est incontournable pour un Beckett …
- Rick va te maudire …, rigola-t-elle. Le saxophone, c'est terrible … Les Beckett ne sont pas doués pour la musique.
- Tu rigoles ! On a la musique dans la peau …
- Hum …, sourit-elle, sceptique.
- En tout cas, Richard me bénira quand j'emmènerai Eliott en week-end pour pêcher sur le lac, et que sa femme adorée lui sera entièrement dévouée …
- Vu comme ça …, sourit-elle. Je crois qu'il pourrait te bénir oui …
