Chapitre 55 Sous bonne garde
Trois jours plus tard.
Le voyage du retour se déroulait sans encombre. Bellamy et Jasper s'étaient excusés auprès de Clarke, en promettant que jamais ils ne tourneraient le dos à Lexa. Ils avaient simplement fait preuve de maladresse en avertissant Clarke de la menace. Jamais ils n'avaient eu l'intention de faire preuve de déloyauté envers Heda. La jeune femme accepta leurs excuses et décida de ne pas leur en tenir rigueur. Quant à Octavia elle était insaisissable, chaque fois que Clarke tentait de s'entretenir avec la jeune femme celle-ci trouvait toujours une excuse pour s'esquiver. Visiblement elle n'était pas prête à avoir cette conversation. Lincoln rassura Clarke en lui disant que leur amitié n'était pas remise en question, mais qu'Octavia avait du mal à se remettre des événements de la Tourbière. Pour le moment elle avait besoin de se tenir à l'écart.
Ce jour-là, l'armée d'Heda avait fait halte près d'un village. Le camp avait été monté dès le début d'après-midi. Profitant du passage de Heda dans la région, le chef de village demanda à s'entretenir avec elle pour lui exposer les différentes difficultés qu'il rencontrait dans ce territoire reculé. Comme toujours, Lexa ne manqua pas à ses obligations et fût ensuite conviée à rencontrer la population. Accompagnée de Titus et de sa garde personnelle le commandant avait laissé le camp sous la responsabilité d'un de ses seconds. Clarke quant à elle avait choisi de rester auprès de Gnar.
Sous la tente du commandant, la jeune femme essayait de passer le temps comme elle le pouvait. Elle initia Gnar a des jeux Trikru, puis lui prépara une collation.
Le pénitent lui faisait de la peine, depuis leur départ de la Tourbière la créature ne voyait la lumière du jour que pour chevaucher à côté d'Heda, dès que le camp était monté il se retrouvait enfermé sous la tente du commandant. Clarke voyait bien comment les guerriers de Heda le regardaient, des regards méprisants et haineux. Gnar était loin de chez lui, il était loin des siens et trouvait refuge dans la prière qu'il pratiquait dès qu'il en avait l'occasion. Après plusieurs heures, Clarke se trouva dépourvue d'idées pour occuper son ami. Gnar déambulait de long en large comme une âme en peine. Un prisonnier, il était devenu un prisonnier…
Eli avait fait de lui un pénitent et Heda malgré elle était devenue sa geôlière. Clarke ne supportait plus de voir Gnar répéter inlassablement les mêmes gestes comme un animal enfermé se mettant à tiquer. La Skaikru ne pouvait s'empêcher de penser que Lexa avait fait une erreur de l'emmener avec elle, après tout il n'avait rien demandé. Elle l'avait désigné comme ambassadeur et lui avait accepté sans avoir aucune idée de ce que cela signifiait. Bien sûr Heda avait une idée derrière la tête, mais Clarke avait du mal à lui donner raison.
« Gnar ! Ça te dirais de prendre l'air ? » Lâcha Clarke sans réfléchir.
Le boiteux s'immobilisa et se mit à agiter frénétiquement la tête de haut en bas comme il le faisait à chaque fois qu'il était heureux.
Clarke saisit sa veste et se dirigea vers l'entrée de la tente.
« Allons faire un tour ! » Dit-elle en l'invitant à la suivre.
En retrouvant l'extérieur, Clarke dût mettre la main devant ses yeux pour se protéger du soleil qui brillait haut dans un ciel sans nuage. Les deux gardes à l'entrée échangèrent un regard circonspect lorsque Gnar apparut derrière Wanheda. Clarke leur fît signe de ne pas bouger et s'engagea dans l'allée centrale aux côtés de Gnar provoquant sur leur passage de nombreux murmures parmi les guerriers. Bien vite les murmures devinrent des rires et des moqueries à l'égard de la créature. Clarke posa une main rassurante dans le dos vouté de son ami pour l'encourager à poursuivre en ignorant les remarques acerbes dont il était la victime. Malgré l'ambiance pesante, Gnar parvint à se détendre et commença à profiter de sa balade. Clarke était prévenante avec lui et même si leurs échanges étaient toujours limités elle lui commentait l'environnement avec application. Gnar n'avait jamais rien vu d'autre que la Tourbière aussi la fille du ciel prit le temps de s'arrêter lorsqu'elle trouvait une plante digne d'intérêt. Ensembles, ils parcoururent les allées du camp jusqu'à sa sortie à la lisière de la forêt. Là, la jeune femme invita son ami à s'asseoir quelques instants au pied d'un chêne.
Pendant de longues minutes ils restèrent là tous les deux assis en silence, profitant du chant des oiseaux loin de l'agitation du camp.
« Gloarke. »
« Oui Gnar ? »
« Rikka… »
« Elle te manque ? »
Gnar baissa les yeux.
« Tu la retrouvera bientôt. Lexa te l'a promis, tu peux lui faire confiance. » Le rassura-t-elle.
« Gressa grami gre Gnar. » Répondit la créature en esquissant ce qui se rapprochait le plus d'un sourire.
« Lexa a besoin de toi Gnar…C'est important pour toi et pour l'avenir de ton peuple. »
Gnar acquiesça, visiblement il était tout à fait conscient de ça. Puis, il désigna de sa main difforme le camp en disant :
« Mauvais. »
« Ils ont peur de ceux qu'ils ne connaissent pas. Mais, ils finiront par réaliser qu'elle personne formidable tu es.» Répondit Clarke.
Comme un enfant Gnar sauta dans les bras de Clarke pour l'enlacer, la jeune femme se retrouva allongée sur l'humus avec la créature qui lui faisait un câlin comme l'aurait fait un petit garçon reconnaissant.
« Ok…ok Gnar… » Dit Clarke en suffoquant sous le poids de son ami.
Gnar se redressa, libérant la jeune femme de son étreinte spontanée.
« Gloarke grami gre Gnar ! » Répéta la créature.
« Oui je suis ton amie. » Lui confirma Clarke en se redressant des brindilles pleins les cheveux.
A l'expression réjouie de la créature, Clarke se dit que cette petite excursion lui avait fait du bien. Sur le chemin du retour, Clarke aperçut Octavia assise à l'entrée de sa tente. La guerrière aiguisait son épée. Lorsqu'elle leva la tête dans leur direction elle parût surprise de voir la créature se balader à l'air libre mais lorsqu'ils passèrent devant elle, la jeune guerrière fît mine de ne pas les avoir vu. Clarke et Gnar poursuivirent leur chemin jusqu'à ce que des cris retentissent dans leurs dos. Trois guerriers visiblement avinés proféraient des injures à leur encontre. Clarke passa sa main dans le dos de son ami pour l'exhorter à avancer lorsqu'une pierre alla s'abattre derrière le crâne du pauvre Gnar qui gémit de douleur. Clarke fît volteface en lançant un regard noir aux trois hommes hilares.
« Ça suffit ! Laissez-le tranquille ! » Leur cria la jeune femme.
Une larme au coin des yeux Gnar se redressa une main sur la tête. Du sang coulait sur son front. La créature se mit à grogner pour dire qu'il avait mal. Mais, ce grognement fût interprété comme une menace par les trois guerriers.
« Qu'est-ce qu'il y a le monstre ? Tu montres les dents ? » Lança l'un des guerriers en dégainant sa dague.
Craignant que la situation ne lui échappe Clarke lança un nouvel avertissement.
« Il ne vous menace pas. Nous partons. »
Affolé se sentant pris au piège Gnar se remit à grogner. Il n'en fallut pas d'avantage pour que les deux autres guerriers dégainent à leur tour leurs armes.
« Tiens ton animal en laisse ou sinon nous en faisons de la charpie ! » Menaça l'un des guerriers.
« Gnar viens. » Dit Clarke en tirant le bras de son ami. C'est alors que les guerriers décidèrent de se ruer sur Gnar. Ils le bousculèrent si violement que le pauvre homme tomba à la renverse. Clarke tenta de s'interposer mais l'un des guerriers la saisit par les épaules pour l'empêcher d'intervenir. Une pluie de coup alla s'abattre sur la créature à terre. Gnar poussa alors un cri déchirant.
« Arrêtez ! Heda vous châtiera pour ça ! » Hurla Clarke en se débattant.
« C'est lui qui nous a menacé ! » Répondit l'homme qui la maintenait sur place.
C'est alors que sortie de nulle part Octavia saisit l'un des assaillants par les épaules et d'un geste l'envoya au tapis. Puis elle se saisit du second et d'un coup de poing lui brisa le nez. Clarke profita de l'effet de surprise pour se libérer et frapper à son tour l'homme dans son dos.
« Tu es devenue folle Octavia ? » Rugit le guerrier le visage ensanglanté.
« C'est vous qui avez perdu la tête ! Cet homme est sous la protection d'Heda ! » Rétorqua la jeune femme tandis que Clarke aidait Gnar à se remettre sur ses pieds.
« Ce n'est pas un homme ! C'est un monstre, c'est notre ennemi ! »
« Peut-être, mais les ordres sont les ordres sombres imbéciles ! » Lança Octavia.
« Hors de ma vue ! » Leur hurla-t-elle.
Les trois guerriers ramassèrent leurs armes et ils déguerpirent en jurant.
« Merci. » Dit Clarke à son amie en soutenant la créature.
« Ramène-le dans la tente du commandant, avant que cela ne donne des idées à d'autres. » Se contenta de répondre Octavia en faisant signe à son amie qu'elle assurait leurs arrières.
Clarke s'exécuta en lançant un dernier regard de gratitude à la jeune femme.
Lorsque Clarke entra dans la tente elle poussa un ouf de soulagement. Elle avait pensé bien faire, mais la situation avait dégénérée sans l'intervention d'Octavia qui sait comment cela se serait terminé. La situation était décidément bien explosive, et il n'y avait aucun doute qu'à son retour Lexa piquerait une colère en apprenant l'imprudence de sa compagne.
A la nuit tombée.
« Tu as fait quoi ?! » Hurla Lexa à Clarke.
« Je pensais bien faire. » Se défendit la jeune femme.
Lexa fulminait, serrant les bras dans son dos comme à chaque fois qu'elle essayait de contrôler sa colère.
Gnar était allongé sur le lit de camp dans le coin de la pièce. Clarke avait pris soin de lui bander la tête et la créature assistait à la dispute sans oser grogner le moindre mot.
« Il aurait pu se faire tuer ! Est-ce que tu réalises ? »
« Je sais, je suis désolée. » S'excusa Clarke.
Le regard noir Lexa fixa attentivement la jeune femme en serrant la mâchoire.
« J'ai pensé que le faire sortir un peu lui ferait du bien… Je ne pensais pas que cela se déroulerait comme ça. »
« C'est sûr qu'il est beaucoup mieux là ! » Rétorqua Lexa en désignant le pauvre Gnar du doigt.
« Je ne peux pas tourner le dos plus de cinq minute sans que tu fasses n'importe quoi ! » Conclu Lexa.
Clarke prit cette remarque comme une claque en plein visage. Bien sûr elle n'en menait pas large mais elle n'avait pas pensé à mal. Et c'était la faute de Lexa si Gnar se trouvait dans cette situation. Même si ça la démangeait de lui faire cette remarque Clarke choisit de garder le silence et de laisser passer la tempête.
« Gressa… » Gémit Gnar.
Lexa détourna les yeux de Clarke et s'approcha du lit de la créature.
« Oui Gnar. »
« Gloarke grami gre Gnar, Gnar grontent ssssortttttiiiiie. » Dit la créature qui ne supportait pas de voir ses amies se disputer à cause de lui.
Lexa soupira, elle n'était pas étonnée que Gnar fasse tout pour protéger Clarke.
« Repose toi mon ami… Je suis désolée de ce qui est arrivé. Les guerriers qui t'ont fait ça seront punis. »
Gnar fît non de la tête, comme pour dire qu'il leur avait déjà pardonné.
Lexa ignora cette réponse. Il était hors de question que ces trois hommes échappent à une sanction. La guerrière remonta la couverture sur son ami et lui fît signe qu'il fallait qu'il dorme. Puis, elle se retourna en direction de Clarke et d'un geste l'exhorta à la suivre à l'extérieur pour poursuivre cette conversation.
« Que personne n'entre ! » Ordonna Heda à ses gardes.
Lexa entraina Clarke derrière elle.
« Tu me déçois Clarke. »
« Combien de fois va-t-il falloir que je m'excuse ? »
« Autant de fois qu'il faudra pour que tu comprennes qu'il faut arrêter de te mettre en danger. »
« Je n'étais pas la cible. »
« Tu es la cible quand tu es avec lui. Tu es la cible quand tu es avec moi. Quand vas-tu comprendre ça ? Ecoute Clarke je marche sur une corde raide et là tu ne m'aides vraiment pas. »
« Lexa… »
Heda ne répondit pas. Elles marchèrent dans la nuit noire en suivant les flambeaux à l'entrée de chaque tente.
« Où allons-nous ? »
« Voir Octavia. »
« Je ne crois pas que cela soit une bonne idée… » Répondit Clarke anxieuse à l'idée que les deux femmes ne rentrent en confrontation directe.
« Elle s'est montrée loyale, je me dois de la remercier. »
Clarke déglutit.
Lorsque Heda pénétra dans la tente, elle trouva Lincoln et Octavia autour d'un repas chaud.
« Heda ? » Dit Lincoln en se mettant au garde à vous.
« Bonsoir, je t'en pries Lincoln assieds-toi. Je ne resterai pas longtemps. »
Le guerrier Trikru s'exécuta.
« Octavia, j'ai appris pour l'altercation d'aujourd'hui. Je voudrais que tu me désigne les responsables. »
Clarke se figea, si c'était la façon de Lexa d'adresser des remerciements cela était mal parti pour qu'Octavia se radoucisse.
« Ils ont déjà été châtiés Heda. » Rétorqua la guerrière.
« Tu as bien agi en protégeant mon invité, mais je veux que ces hommes prennent toute la mesure de leur geste. En l'attaquant lui, ils m'ont attaqué moi. »
« Ils sont vos guerriers Heda. Ils vous sont fidèles mais ont commis une erreur de jugement, je ne crois pas qu'il soit nécessaire d'en faire une affaire d'état. » Grogna la jeune femme.
Lincoln manqua de s'étouffer en entendant sa femme parler de la sorte à son commandant.
« J'en suis seule juge. » Déclara Lexa le regard noir.
« Dans ce cas demandez à Clarke, elle les a vu elle saura les reconnaitre. » Rétorqua la guerrière.
« Ce n'est pas à Clarke que je le demande. » Dit Lexa en plissant le front.
« C'est donc un ordre ? »
« C'en est un en effet. »
« Bien… » Dit Octavia en se levant de sa chaise, des éclairs dans les yeux.
La jeune femme releva le menton et sur un ton proche de l'insolence elle énonça les noms des trois guerriers puis elle ajouta :
« Vous vous trompez d'ennemis Heda. »
Clarke et Lincoln cessèrent simultanément de respirer. La tension était à couper au couteau. Lexa fronça les sourcils, elle toisa du regard sa guerrière.
« Encore une fois j'en suis seule juge. » Déclara Lexa avec froideur.
Un silence pesant s'installa, les deux guerrières ne se quittaient pas du regard. Mal à l'aise Clarke saisit le bras de Lexa et dit :
« Bien, il est tard nous allons vous laisser… »
Lexa acquiesça d'un signe de tête sans pour autant détourner son regard des yeux noirs d'Octavia.
« Merci et bonsoir. » Dit Clarke en se retournant vers l'entrée, Lexa suivit le mouvement et s'apprêtait à sortir lorsqu'elle marqua un temps d'arrêt pour faire volte-face. Droite comme la justice, les bras dans son dos Heda dit d'un ton sans appel :
« Octavia, puisque tu t'es montrée à la hauteur aujourd'hui, demain à l'aube tu te présenteras à ma tente. Je te charge de la sécurité de l'ambassadeur de la Tourbière. »
Cette annonce prit tout le monde de court y compris la principale intéressée qui en perdit son bagout.
« Il sera sous ta responsabilité jusqu'à ce que nous attenions Polis. » Ajouta Lexa.
« Mais Heda… » Balbutia Octavia.
« Ça sera tout Octavia. Reposez-vous, une longue route nous attend demain. » Déclara Heda pour couper court à la conversation.
Lorsque le commandant prit congé, Octavia se laissa retomber sur sa chaise en grognant son mécontentement. Lincoln n'osa pas dire un mot de peur que toute la colère de sa femme ne s'abatte sur lui.
Tandis que Lexa et Clarke faisaient le chemin inverse, Clarke adopta la même stratégie que le guerrier Trikru, elle n'osa pas prononcer le moindre mot…
Le lendemain matin.
Au moment de lever le camp, comme le lui avait ordonné la veille son commandant Octavia se présenta à la tente de Heda pour escorter Gnar. Elle s'annonça aux gardes qui lui firent signe d'entrer. A l'intérieur la guerrière tomba nez-à-nez avec Clarke qui terminait de rebander le crâne meurtri du pauvre Gnar.
« Où est Heda ? » Demanda Octavia en détournant son regard du monstre pour dissimuler tout le mépris que celui-ci lui inspirait.
« Heda est avec Titus. Elle m'a chargé de te transmettre ses consignes. » Répondit Clarke en prenant garde de ne pas irriter d'avantage son amie.
Octavia soupira. Les ordres du commandant lui déplaisaient mais en plus de cela elle ne se donnait même pas la peine de les donner en personne. Cette absence du commandant fût perçue par la jeune femme comme une nouvelle marque de mépris.
« Bien je t'écoute. »
« Comme tu le vois Gnar n'est pas en état de monter à cheval, aussi il doit prendre place dans un des chariots. Heda veut que tu montes avec lui et que tu ne le quittes pas d'une semelle. Ce sont ses propres mots. »
Octavia retroussa le nez, elle détestait l'idée d'être assise dans un chariot à surveiller cette chose comme un simple troufion. Elle avait l'impression qu'Heda se jouait d'elle, qu'elle était soudainement rétrogradée à la pire des places et surtout à la tâche la plus ingrate. Gnar ne semblait pas plus à l'aise avec cette idée, quelques jours auparavant la jeune femme avait tenté de le tuer et sans l'intervention de Lexa elle aurait réussie. Son sauvetage de la veille n'avait pas suffi à le rassurer sur les intentions de la guerrière à son égard.
Clarke n'était pas non plus très en accord avec la décision de Lexa. Elle avait l'impression qu'Heda soufflait sur des braises déjà bien assez chaudes. La fille du ciel termina le nœud du pansement et annonça à Gnar qu'il était prêt à prendre la route. Le pénitent se remit sur ses pieds en attendant une réaction de la guerrière. Comme un chien attendrait l'ordre de départ de son maitre. Clarke sentit qu'il lui fallait faire le lien entre ces deux-là, pour les aider à briser la glace. La Skaikru saisit la main difforme de son ami et l'amena jusqu'à Octavia.
« Gnar je te présente Octavia. Tu n'as rien à craindre…C'est une amie. »
Octavia serra les dents pour ne pas faire de remarque.
« Grami… » Répéta Gnar comme pour s'en convaincre.
Clarke tapota l'épaule du boiteux, un sourire rassurant sur les lèvres.
« Octavia je te le confie. »
Octavia soupira à nouveau son mécontentement en adressant un regard lourd de sens à son amie, puis elle fît volte-face en direction de la sortie en lançant :
« Suis-moi le monstre ! »
Gnar jeta un dernier regard à Clarke comme pour se donner du courage et avec sa démarche bancale suivit les pas de la guerrière qui ne le regardait même pas.
Lorsqu'Octavia eût installé son protégé à l'arrière d'un chariot elle prit place en face de lui. Cette fois-ci plus moyen d'éviter son regard, elle le savait pendant des heures elle devrait faire face à cette laideur, à cette créature qu'elle considérait toujours comme son ennemi.
« Ne me regarde pas comme ça le monstre, je ne suis pas plus heureuse que toi de me trouver là ! » Grogna-t-elle en regardant ses camarades se mettre en selle.
Gnar ne répondit pas, son visage sans expression fixait toujours la guerrière.
Lorsque le convoi se mit en route, Octavia tourna la tête vers l'extérieur. Observer le paysage serait toujours plus agréable que de rester à se regarder en chien de faïence avec cet étrange individu.
Les heures passèrent, interminables et monotones. Octavia qui ne supportait pas d'être inactive ne cessait de se dandiner sur son siège, changeant de position toutes les cinq minutes tandis que Gnar était d'un calme olympien. L'habitant de la Tourbière semblait être habitué à l'immobilisme. A plusieurs reprises, la guerrière pensa que l'homme était en entrain de dormir, mais ses yeux noirs bien ouverts affirmaient le contraire.
Lors des haltes, Octavia descendait du chariot pour se dégourdir les jambes avec son protégé. Dès que Gnar en avait l'occasion et cela plusieurs fois par jour il se mettait à genoux pour prier sous les yeux dubitatifs de la guerrière qui restait debout les bras croisés quelques pas derrière lui. Elle avait entendu parler du culte des habitants de la Tourbière mais y assister était une expérience inédite. Dans la journée, Lincoln, Bellamy et Jasper vinrent se mettre à hauteur du chariot pour s'assurer que tout allait bien. Octavia ne cachait pas son agacement de se trouver là mais profitait du moment pour discuter un peu afin que le temps passe plus vite. Elle attendait le soir avec impatience, pour être délivrée de son fardeau difforme.
A leur arrivée à l'étape du soir dans une immense prairie au pied d'une colline, Octavia retrouva le sourire. Deux guerriers s'approchèrent du charriot pour récupérer l'ambassadeur de la Tourbière et le reconduire auprès du commandant. De la journée Gnar et Octavia n'avaient pas échangés le moindre mot mais au moment de quitter son garde du corps la créature se tourna vers la guerrière et comme pour lui souhaiter une bonne nuit leva la main en esquissant un sourire timide. Un peu décontenancée, Octavia se contenta de regarder la créature s'éloigner avec son escorte. Un peu plus tard tandis qu'elle déambulait dans le campement aux côtés de son frère, la jeune femme sentit des regards pesants accompagner ses pas. Plusieurs de ses camarades guerriers semblèrent même l'éviter.
« Ne prête pas attention à eux O. » Dit bellamy.
« Ils me prennent pour une traitre. » Souffla la jeune femme.
« Tu obéis à ton Heda, personne ne peut te le reprocher. »
« Heda, nous met dans une situation impossible. Les hommes ne veulent pas pactiser avec les habitants de la Tourbière. Et bientôt chacun devra choisir son camp. »
« Tu crois vraiment que le peuple va se soulever ? »
« Si Heda persiste cela ne fait aucun doute. »
Bellamy leva les yeux au ciel.
« Est-il si affreux que tu me l'a décrit ? »
« Ce n'est pas parce qu'il est doux comme un agneau parce qu'il se sait surveiller qu'il n'est pas une menace. Il n'en est pas moins un monstre. Le même que ceux qui ont terrassés mes frères. »
Bellamy grimaça mais ne souffla pas le moindre mot. Il regrettait que sa sœur ne se rappelle pas les mots que Lexa avait prononcés le jour de ses noces. Le commandant avait rappelé que Lincoln et Octavia avaient été les premiers à voir au-delà des apparences, tournant ainsi le dos aux préjugés. Sa sœur avait tellement souffert dans la Tourbière qu'elle était devenue aussi aveugle qu'il l'avait été au sujet de Lexa sous la chancellerie de Pike. Bellamy Blake ne savait plus quoi penser entre les dires de Clarke et ceux de sa sœur, il était un peu perdu. Pour une fois, il choisit de ne pas trancher et de rester en retrait. Après tout cela n'était pas son combat. C'était celui de Heda, elle seule pouvait rassurer son peuple ou faire imploser la coalition. Dans un cas comme dans l'autre le commandant était maitre de son destin.
Dès le lendemain, Octavia se retrouva à son poste auprès de Gnar. Comme la veille, la créature n'osa pas adresser la parole à la jeune guerrière qui après quelques heures se tourna vers lui en s'exclamant :
« N'as-tu pas fini de me fixer ainsi ? »
La créature se mit à siffler en prenant un air détendu, ce qui irrita encore un peu plus la jeune femme.
« Arrête… »
Ignorant sa demande Gnar continua de siffloter.
« Arrête ! » Pesta Octavia.
Le silence revint et Octavia se tourna à nouveau vers l'extérieur en soupirant. Mais, un instant plus tard Gnar recommença à siffler. Octavia inspira profondément pour contenir ses nerfs. Visiblement la créature avait décidé que ce silence entre eux avait assez duré et temps que la jeune femme ne daignerait pas le regarder il persisterait. Octavia pensa que l'homme allait se fatiguer et qu'il finirait par cesser de lui-même, mais cela dura et dura encore. Si bien qu'elle finit par céder en se tournant à nouveau vers lui. Gnar cessa immédiatement son sifflement et comme satisfait de lui agita la tête frénétiquement de haut en bas libérant un filet de bave involontaire qui coula sur son proéminent menton.
« Que me veux-tu monstre ? » Lui demanda la guerrière des flammes dans les yeux.
Gnar siffla si fort qu'Octavia eût l'impression que ses tympans allaient exploser.
« Bon sang arrête ! Gnar ! » Lui cria la jeune femme.
A nouveau la créature se tût et répéta :
« Gnar. »
Octavia comprit que ces provocations n'avaient pas d'autre but que de lui signifier qu'il était temps qu'elle ait un peu plus de considération pour lui. L'appeler monstre à tout bout de champ lui déplaisait et il avait trouvé le moyen de le lui faire comprendre. L'habitant de la Tourbière avait bien compris que la jeune femme ne pourrait pas lui faire de mal, cela lui était interdit, aussi il pouvait agir comme bon lui semblait.
« Ok, Gnar…Arrête...s'il te plait…Je veux du silence. »
Le silence entre les deux revint, mais il fût de courte durée, puisque Gnar tenta à sa manière d'entamer la conversation. Il désigna du doigt les peintures de guerre sur le visage de la guerrière en claquant la langue.
« Eh ! Garde tes mains dans tes poches ! » Grogna Octavia.
Gnar se redressa sur son siège un peu déçu que la jeune femme n'ait pas d'autre réponse à lui donner. Puis, il retenta à nouveau de se montrer aimable, en sortant de sa poche quelques baies qu'il avait ramassé la veille. Il en avala une et proposa à la jeune femme de se servir.
« Non merci je n'en veux pas. » Répondit froidement Octavia en croisant ses bras sur sa poitrine.
« Grogtavia…grognon… » Dit Gnar en mimant la jeune femme les bras croisés.
« Voilà qu'il se fout de ma gueule. » Pensa Octavia.
Elle s'apprêtait à sortir une tirade cinglante lorsque brusquement le chariot s'immobilisa. La tête d'un guerrier apparut à l'arrière.
« Qu'est-ce qu'il se passe ? » S'empressa de demander la jeune femme.
« La route est barrée. » Répondit l'homme.
« Comment ça barrée ? » Rétorqua Octavia en s'apprêtant à bondir du chariot.
« Heda a ordonné que vous ne quittiez pas le prisonn…Lui… » Répondit le guerrier en désignant d'un hochement de tête le pénitent.
Octavia n'aimait pas ça, être tenue à l'écart, pire enfermée avec cette créature pendant que ses camarades agissaient en guerrier cela était un véritable supplice. Elle reprit sa place en face de Gnar en soufflant sa frustration.
C'est le moment que choisit Gnar pour répéter :
« Grogtavia grognon… »
Le visage boudeur, la jeune femme lui adressa son regard le plus noir.
Pendant ce temps aux avants postes de l'armée.
« Combien de temps pour dégager la route ? » Demanda Heda à l'un de ses hommes.
« Plusieurs heures Heda. »
Lexa jeta un regard nerveux aux falaises qui entouraient son armée. Elle s'était engouffrée dans un canyon long de plusieurs centaines de mètres et il n'y avait pas moyen de contourner l'obstacle. Cela ressemblait à un éboulement, comme si une partie de la rocaille qui les entourait s'était effondrée. En temps de guerre jamais Lexa n'aurait emprunté cet itinéraire, bien trop propice à une embuscade. Mais, il n'y avait plus de guerre et Heda avait pensé gagner ainsi un temps précieux pour rallier la capitale.
« Titus, je veux un détachement d'archer de chaque côté de la colonne, qu'ils couvrent nos flancs. Au moindre mouvement suspect… »
« Bien Heda. » Répondit le Fleimkepa avant de s'éloigner pour transmettre les ordres tandis que Lexa observait la centaine de guerrier qui se mettait à l'œuvre pour dégager la voie.
« Il y en a pour longtemps ? » Demanda Clarke.
« J'en ai bien peur… »
Clarke scruta à son tour le sommet des gorges.
« Tu crains quelque chose ? »
« Je crains toujours quelque chose…Cela peut être qu'un simple éboulis comme…autre chose… »
Clarke grimaça.
« Qui pourrait bien tendre une embuscade à l'armée de la coalition ? »
« Il y a des bandits sur ces territoires. Je te l'ai déjà dit Clarke nul endroit en ce monde n'est totalement sûr. »
« Peut-être mais là je crois que tu t'en fais pour rien. »
« Probablement. » Dit Lexa sans relâcher sa vigilance.
Sentant que sa présence aux côtés de sa compagne n'était pas indispensable Clarke décida de remonter la colonne pour voir si elle pouvait être utile ailleurs. Sur sa route elle croisa Jasper, Lincoln et Bellamy qui remontaient dans le sens inverse pour prêter mains forte aux guerriers de Heda pour déblayer le chemin.
Lorsque Clarke atteignit le chariot dans lequel se trouvaient Gnar et Octavia elle s'arrêta un instant pour tendre l'oreille. Derrière les planches de bois elle entendit Gnar grogner et siffler. Un sourire aux coins des lèvres la Skaikru talonna sa monture et apparut à l'arrière du chariot.
« Ah Clarke ! Peux-tu dire à ton ami d'arrêter son charabia ? »
Dès que la créature aperçut la jeune femme blonde il s'écria :
« Gloarke grami gre Gnar ! »
Clarke ne pût retenir son sourire devant cette scène cocasse, la mine renfrognée d'Octavia face à l'attitude enfantine de Gnar était à mourir de rire.
« Pitié Clarke…Dis-lui d'arrêter… »
« Je ne peux malheureusement pas rester, je suis appelée ailleurs…Mais vous avez l'air de bien vous entendre tous les deux. On se voit plus tard. » Dit Clarke en s'éloignant.
Octavia bondit de son siège pour se pencher sur la porte du chariot :
« Clarke ! Clarke s'il te plait reste ! Ne me laisse pas avec cette… »
Gnar se remit à siffloter.
« …Ce…Gnar… » Murmura Octavia désespérée.
C'est au milieu de la nuit que l'armée installa son camp de base. Après avoir passé des heures à déblayer la route, Lexa avait ordonné de poursuivre jusqu'à la sortie du canyon. Ce n'est qu'une fois en lieu sûr que le commandant relâcha la pression sur ses hommes. Même s'il n'y avait pas eu d'embuscade, Heda ne semblait pas sereine. Elle avait pris un risque en empruntant cet itinéraire et ne cessait de ressasser intérieurement son erreur. S'il y avait eu une menace, son armée bien qu'imposante aurait subi de lourdes pertes. Ce petit rappel à l'ordre obligea Lexa à revoir avec Titus ses cartes pour les prochains jours de marche. Quant à Clarke elle délivra Octavia de son fardeau dès que la tente du commandant fût dressée au centre du campement. La jeune guerrière partit rejoindre Lincoln sans même se retourner, ulcérée par l'attitude de son amie qui l'avait laissé en plan avec le monstre toute la journée.
Clarke était couchée depuis plus d'une heure lorsqu'elle sentit les draps se soulever dans son dos. Le parfum de la jeune femme qui s'étendait à ses côtés ne lui laissa aucun doute sur son identité.
« J'ai cru que tu ne viendrais jamais te coucher. » Soupira Clarke.
« Il y a tellement à faire Clarke. » Répondit Lexa d'une voix épuisée.
Le silence empli la pièce.
« Tu as remarqué ? » Demanda Clarke.
« Quoi donc ? » Souffla Lexa.
« Le silence… »
Lexa fronça les sourcils en tendant l'oreille. Soudain, elle fût frappée par cette réalité. Elle était tellement fatiguée qu'elle n'avait même pas fait attention à cela en entrant dans la tente.
« Où est Gnar ? » S'inquiéta le commandant.
Clarke posa une main rassurante sur la poitrine de sa compagne.
« A côté…Il dort comme un bébé… »
« Ca n'était encore jamais arrivé, d'ordinaire j'ai l'impression qu'une armée d'homme ivre mort dort juste sous mon oreiller. »
« Il faut croire qu'il a passé une bonne journée. » Déclara Clarke.
« Ça serait bien le seul. » Soupira Lexa en repensant au temps perdu au milieu du canyon.
Clarke glissa son bras autour de sa compagne et lui murmura à l'oreille en fermant les yeux :
« Repos commandant… »
Lexa sourit puis se laissa bercer par le souffle tiède de Clarke dans son cou, le sommeil la gagna en un instant.
