J'embrasse Aria sur le front et rompt la magie de cet instant où nous sommes enlacés. Derrière moi, j'entends les pieds d'une chaise racler le sol et lorsque je me retourne, je constate que Victoire s'est levée. Elle s'avance vers moi. Comment en sommes-nous arrivés à nous séparer ? Quand je la vois s'approcher de moi dans sa robe d'été, ses longs cheveux glissant élégamment sur ses épaules, je me dis qu'il n'a jamais pu en être autrement, c'est elle que j'aime. Pourquoi l'ai-je donc laissée filer ?
J'ai envie de la serrer dans mes bras, de l'embrasser et de lui promettre que tout va bien se passer, que je ne laisserai pas ma fille mourir, que je vais trouver le moyen de la tirer de là mais alors que je fais un pas dans sa direction, mon regard bondit par-dessus son épaule et s'accroche à celui de Layamon.
Durant ce qui me semble être une éternité, nous nous toisons mutuellement. La jalousie que je lis dans ses yeux réfrène mon élan et m'empêche d'aller de l'avant. Certains me diront que je devrais, au contraire, lui montrer que Victoire et moi, c'est une histoire bien plus intense que lui-même ne connaîtra probablement jamais. Ils me diraient, au contraire, de foncer, de me précipiter et d'écouter mon instinct. Mais je ne suis pas un bagarreur. Que ce soit pris pour une faiblesse ou au contraire pour une force, je n'en ai rien à faire. Je n'ai pas envie de le provoquer, non pas parce que j'ai peur de me battre, non, mais parce que je sais que si j'étreignais Victoire, ça lui ferait atrocement mal.
Et je n'aime pas faire mal.
Prenez-moi pour quelqu'un de niais, de stupide, d'idiot, traitez-moi de tous les noms, je m'en fiche, j'assume parfaitement. Je ne vois aucun intérêt à faire mal, je n'en tire aucune satisfaction et même pire, ça me fiche mal à l'aise.
J'aime faire plaisir, j'aime aider. Je considère que je n'ai pas perdu mon temps lorsqu'on me serre la main et qu'on me dit merci.
C'est comme ça et c'est tout. N'en déplaisent à certains.
Victoire pose néanmoins sa main sur la mienne et ce simple contact me déclenche un frisson que je ne sais pas bien interpréter : excitation ? Angoisse ? Désir ? Peut-être est-ce tout cela à la fois.
« Je suis contente de te revoir Teddy, me souffle-t-elle. Comment est-ce que tu vas ?
_ Bien.
_ Tu en es sûr ? Tu as l'air… »
Elle ne va pas jusqu'au bout de sa phrase et je peux amplement comprendre pourquoi. Que dit-on à quelqu'un qui vient de passer… quoi… une semaine… à Azkaban ? On ne lui dit certainement pas qu'il a bonne mine, ça non ! Qu'il a l'air fatigué ? Evidemment ! Mais ça fait un peu plat quand même.
J'acquiesce.
« Je vais bien Victoire. Je te le jure. »
Elle hoche la tête mais je devine qu'elle n'est pas convaincue. Je connais bien Victoire, nous sommes sensiblement du même âge et j'ai grandi avec elle. J'ai passé toute mon enfance en sa compagnie. Je connais la moindre de ses expressions, je connais chacun de ses regards et toutes leurs significations, je connais ses gestes, sa façon de soupirer lorsqu'elle est agacée. Je connais jusqu'à l'odeur de sa peau, sa douceur, ses moindres reliefs et imperfections.
Victoire et moi, c'est plus que de la complicité, c'est de la complémentarité. Ce qui me rend d'autant plus idiot de l'avoir laissée filer sans chercher à la rejoindre.
« Je vais y arriver. J'en suis sûr.
_ Prends soin de toi. S'il t'arrivait quoi que ce soit, je ne m'en remettrais pas. »
Je lui décoche l'un de mes petits sourires que je réserve généralement pour dire : « pas de soucis, je suis le fils d'une auror et d'un loup-garou, je vais m'en tirer haut la baguette. »
Elle répond à mon sourire. Bien, maintenant, se pose un autre problème. Et sincèrement, je ne me sens pas du tout enthousiaste à l'idée de mettre ce projet à exécution. Mais il s'avère que je n'ai pas d'autre choix que de ranger mon orgueil dans ma poche. J'inspire profondément et contourne Victoire. Je ne peux cependant m'empêcher de lui caresser le bras en passant. Sa main s'accroche brièvement à la mienne, nos doigts s'enlacent l'espace d'une très brève seconde et mes lèvres s'étirent doucement sur un sourire que j'ai peine à réprimer. L'amour n'est pas mort, en est témoin ce minuscule geste d'affection.
Je m'éclaircis la gorge. Layamon est là, devant moi, assis sur sa chaise. Son regard est rivé au mien. C'est dingue ce qu'il peut avoir l'air suffisant. J'ai presque envie de lui crever les yeux avec ma baguette tiens.
« J'ai… j'ai besoin de ton aide. »
Il hausse les sourcils.
« Ah oui ? Et pour quoi donc ?
_ Pour sauver Aria. J'ai besoin que tu m'aides. Tu sais transplaner et moi pas. »
Prononcer ces quelques mots me donne la nausée. Vas-y Layamon, fichu poète, tu peux rire. Ah oui, Teddy Lupin ne sait pas transplaner, quel scoop ! Pas la peine d'aller le crier dans les couloirs de l'hôpital ceci dit, tout le monde est déjà au courant. Ici, tu es sur mon territoire. Ici, Pathos mise à part évidemment, c'est d'abord moi que les autres aideront.
Enfin je crois…
J'espère…
Mais Layamon s'abstient de tout commentaire même si ses yeux brillent d'une lueur amusée. Il ne fait pas la moindre réflexion. Grand bien lui fasse.
« Moi je peux t'aider, me coupe Victoire. Je sais transplaner aussi.
_ Non ! C'est toi qu'Aria a besoin d'avoir auprès d'elle. Pas lui (je fais un vague geste vers Layamon.) Pas moi non plus. Toi. Reste ici. Lui, il m'emmènera jusqu'à la cabane des Gaunt. »
Wace Layamon se lève et d'un geste qui me donne envie de le secouer par les épaules comme un arbre à botruc, il lisse sa veste en tweed si chic qui a dû lui coûter une fortune.
« Avec plaisir, dit-il de sa voix hautaine et suffisance si irritable. Mais mon cher Teddy, j'ignore tout à fait l'endroit où se trouve la cabane des Gault comme tu dis et sache que pour transplaner il faut avoir visiter l'endroit au moins une fois ou connaître théoriquement son emplacement. »
J'ai envie de le corriger, de lui dire de se déboucher les oreilles. J'ai dit Gaunt, pas Gault. Mais au moment où j'ouvre la bouche pour lui en faire la remarque, je me rends compte que c'est exactement ce qu'il attend de moi. Il me provoque. Peut-être ce petit geste de tendresse que je viens d'échanger avec Victoire ne lui a pas échappé et il est jaloux. Est-ce qu'il veut lui montrer que je ne vaux pas le coup ? Est-ce qu'il cherche à lui rappeler que c'est son lit à lui qu'elle partage ?
« On trouvera, dis-je. Et le meilleur endroit pour ça, ce sont les archives du ministère. »
Layamon hausse les sourcils.
« Les archives du ministère ! Tu as donc autant de temps à perdre ?
_ Je ne te demande pas ton avis. Je te demande de l'aide. Pour Aria ! Perdre son temps à fouiller les archives du ministère à la recherche d'une information c'est, à mon sens, bien mieux que perdre son temps assis sur une chaise à regarder mourir une enfant. »
Et toc !
Il ouvre la bouche mais les mots lui manquent. Il faut l'avouer, je jubile intérieurement.
« Vas-y Wace, intervient Victoire. Je t'en prie. Vas-y. Teddy sait ce qu'il fait, j'ai toute confiance en lui.
_ Mais ce n'est pas un auror !
_ Non, mais c'est le père d'Aria. »
Et toc une deuxième fois ! Les mots de Victoire semblent atteindre Layamon droit au cœur. L'espace d'une toute petite seconde, je vois son visage se contracter sur une grimace de colère et de déception. Eh oui mon bonhomme, le père de la fillette, ce n'est pas toi. C'est moi. Et ça, quoi que tu fasses, c'est une chose que tu ne pourras jamais changer.
Il baisse les yeux, mâchonne ses mots sans que je puisse en comprendre un seul.
« On n'a pas de temps à perdre, dis-je de manière insistante. Il faut faire vite. Et la cabane des Gaunt est le commencement. J'en mettrai ma main au dragon !
_ Wace ? murmura Victoire. S'il te plaît. »
Il laisse échapper un râle de colère.
« Très bien ! Qu'on ne dis pas que je n'ai pas fait de mon mieux ! »
Il tend la main. Je la serre dans la mienne avec l'impression de conclure un pacte avec un serpent.
« Maintenant, dis-je. Le ministère de la magie, le hall. »
Et comme je commence à en prendre l'habitude, la pièce se dissout tout autour de nous tandis que nous voyageons à nouveau au gré de l'espace et du temps.
