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Hao à Jun

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Vous me voyez bien aise de cette trêve que vous m'offrez, ma belle amie. Bien intrigué, aussi, par ce nom que la duchesse vous dissimule. Je vous croyais plus en grâce, ne s'est-elle vraiment pas confiée à vous ? Quant à moi, vous savez mieux que personne que je suis libre de disposer de ma main et de mon nom. Je n'ai eu vent d'aucun projet de mariage et je pense bien que l'on m'en aurait avisé depuis des mois si cela avait été. Et comme je ne suis pas homme à vous cacher quoi que ce soit, vous auriez été la première à l'apprendre et à en rire avec moi. Vous pouvez donc assurément rayer mon nom de votre liste de maris : je n'en suis pas. Mais je reste, comme vous, curieux de savoir celui du pauvre homme auquel je réchaufferai bientôt la place, avant de la lui céder. Car, oui, Marquise, j'entends relever le défi implicite que vous me lancez. Seyrarm, comme Jeanne, comme Pirika, sera à moi. Je l'aurai, puis je vous la livrerai. Nous pourrons même en jouir tous deux ensemble, ou l'un après l'autre, ou avec les amis de votre choix, mais enfin nous piétinerons à tour de rôle sa fraîcheur juvénile. Et s'il faut qu'après cela un sot nous en débarrasse et nous l'épouse, grand bien lui fasse ! Cela n'en sera que plus drôle.

Comme ce mariage tombe à point pour nous réconcilier ! Marquise, j'ai été bien ingrat envers vous et je ne vous ai point rendu toutes les caresses que l'on doit à l'amitié. Je suis bien heureux de notre but commun et j'embrasserai volontiers l'imbécile que nous supplanterons et à qui je dois de renouer avec vous. Néanmoins, ne m'en veuillez pas de persister dans mes projets : je veux ma Pirika, plus encore que votre Seyrarm. Elle aussi sera à moi, comme Jeanne, comme votre pupille, comme toutes celles que j'ai voulues et qui se sont rendues ! Ce jour-là, je vous écrirai :« La voilà donc vaincue, cette superbe femme qui avait osé croire qu'elle pourrait me résister ! » Je n'aurai de cesse que ces mots vous soient portés. Vous comme moi, nous nous ressemblons : jamais nous ne renonçons et, comme Alexandre, nous souhaiterions qu'il y eût d'autres mondes, pour y pouvoir étendre nos conquêtes amoureuses. Si âme sœur il y a, vous êtes la mienne : il n'y a qu'avec vous que j'ai horreur des disputes, et vous devez pardonner à mon caractère son piquant. Il en fait tout le sel, avez-vous dit une fois, j'ose espérer que vous le pensez encore.

Adieu, je vous aime à la fureur.

Hao

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PS :

Vous seriez bien déçue par l'histoire de mes amours avec la sainte I*** de M*** si je vous la contais. Sachez seulement que je n'avais encore jamais séduit de femme aussi pieuse et que celle-ci tombait à point pour me tenter. Outre qu'elle était immensément riche et fort jeune, je la savais belle, lointaine, inaccessible. Cela suffisait à faire mon bonheur. On parlait d'elle comme de la femme la plus sage et la plus vertueuse du pays. Il faut croire que même les saintes peuvent se laisser aller à quelque faiblesse, car j'appris bientôt, ayant pris soin d'effrayer sa femme de chambre pour me faire apporter ses lettres, que l'imprenable avait déjà été vaincue ! Ma fière dévote cachait bien son jeu : elle avait un amant !

Ce n'était pas ce que vous imaginez. Ils s'écrivaient des lettres fort niaises sous de faux noms et il était visible que leurs amours demeuraient tristement inassouvies. Il me semble avoir lu à quelque endroit une mention de mariage, et je me souviens avoir plaint les malheureux empotés en voyant à quels expédients ils en étaient réduits.

Mais le plus amusant, Marquise, c'est que nos deux tourtereaux s'écrivaient en grand secret et dans l'anonymat : je gage que si tous les amants du monde mettaient autant de précaution dans leur correspondance que ces deux-là, on ne pourrait en découvrir un seul. Aussi, jamais je ne pus savoir le nom de son galant, jamais je ne le vis ni ne l'entendis nulle part et jamais ma très noble forteresse ne consentit à me le dire. Aujourd'hui, je l'ignore encore et, comme pour Seyrarm, je ne sais à quels bras j'ai ravi cette belle. Voilà donc l'histoire de nos amours. La suite, vous la connaissez : comment je me fis introduire chez elle, comment je m'y rendis indispensable, et comment je parvins à chasser le galant de son esprit. Je me délecte encore du réquisitoire que je lui tins lorsqu'il fallut la convaincre de franchir l'obstacle. Pour vous dire l'affaire en peu de mots : elle me parlait du Ciel et de ses saints, de fidélité et d'engagement. Je me gardais d'un calembour grossier et trop usagé, et lui répondis alors, avec l'aide d'un certain poète : Mais, Madame, après tout, je ne suis pas un ange ! Et puis : Le Ciel défend, de vrai, certains contentements ; mais on trouve avec lui des accommodements. Et encore : Contentez mon désir, et n'ayez point d'effroi ; je vous réponds de tout, et prends le mal sur moi. Admirables mots que ceux d'un dramaturge ! Avec son aide, je triomphai : et le soir venu, elle était mienne.

Voilà, Madame, les trois motifs qui me poussèrent à entreprendre sa conquête : sa réputation, sa beauté et cet amant qui me narguait.

Voyez comme le désir diffère de vous à moi : vous vous éprenez d'un visage, d'un air, d'un sourire. Moi, je m'éprends d'un défi, d'un péril, d'un interdit. Vous n'aimez que ce qui plaît à vos yeux et à vos sens. Pour moi, j'aime aussi ce qui touche à ma gloire. Non que vous en soyez dépourvue, mais enfin, elle n'est pas aussi exigeante que la mienne. Vous vous moquez bien de ce que l'on sache ce que vous faites, quand moi, je ne peux vivre qu'en plein jour. De nous deux, c'est sans doute vous qui êtes la plus sage : je pourrais aimer une cariatide, pour la seule raison qu'elle ne saurait me répondre.

À vous,

Hao.

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De Tokyo, ce 1er Juin 17**

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