Dans ce chapitre, TEUHEU-TEUHEU !

Comme promis, le chapitre sort ce week-end, ouiiii ! Pour ce qui est du suivant, je n'ai pas encore commencé à l'écrire, donc je préfère ne pas m'avancer sur sa date de sortie. Tout dépendra de mon temps libre. Je ferai aussi vite que possible, bien entendu !

Merci à Anga27, fabienne.2869, Looka, kirelie et aux Guests pour vos reviews ! J'en profite également pour vous présentez mes excuses ; cela fait longtemps que je n'ai pas répondu aux reviews et aux MPs. Ce n'est pas de la mauvaise volonté, au contraire. Je suis juste complètement dépassée par les événements et par mon emploi du temps chaotique, je n'arrive pas trop à me poser. Le peu de temps libre que j'arrive à dégager, je le consacre à la rédaction des chapitres de Dracà-cwellere. Mais je vous promets que je me rattraperai ! *lève la main droite et crache par terre* 'Ptiou !'

Sur ce, bonne lecture !

Leia ~


Chapitre 55.

CEUX QU'ON LAISSE DERRIÈRE SOI


Précédemment

Ce soupir fit sursauter Thorin. Quand il leva les yeux de Scathaban et qu'il la vit, il se figea.

Il ferma les yeux et s'ébroua, comme pour se débarrasser d'une hallucination persistante. Mais quand il rouvrit les yeux, il fut forcé d'admettre que la femme qui se tenait debout devant lui était bien réelle - ou alors, qu'il était devenu encore plus fou qu'il le craignait.

Cette seconde hypothèse l'emporta sur la première.

« Toi ! cria-t-il.

Ayrèn fit un pas en arrière, surprise.

— Cesse de me tourmenter ! reprit-il d'une voix chevrotante, pleurant presque. Ne suis-je pas assez malheureux ? Pitoyable ? Pourquoi viens-tu me torturer, démon ?! Tu prends son apparence, mais tu n'es pas elle. Tu ne seras jamais elle. Maintenant, va-t-en ! Disparais de ma vue ! »


Salles Inférieures

Trois jours après l'attaque de Lacville

En voyant Ayrèn se présenter devant lui, Thorin crut à un mirage. Il pensait avoir affaire à une hallucination - une de plus ! -, comme il en avait déjà été victime ces derniers jours, et dont il avait eu plus d'une fois la stupeur. Mais il était bien décidé à ne plus se faire avoir. À vrai dire, il était fâché contre lui-même, il n'aurait jamais pensé être si faible.

Il passa la main sur son front pour chasser l'illusion, tout comme les idées sombres qui le hantaient.

Mais l'image d'Ayrèn persista. Accablé, il détourna les yeux en soupirant péniblement :

« Va-t-en. Je t'en supplie, va-t-en… Je ne supporte plus de te voir. »

L'estomac d'Ayrèn se noua. Elle regardait le Nain avec remords, comme si elle se sentait coupable des tourments dont il paraissait souffrir. Elle désirait l'apaiser, le rassurer, le persuader qu'elle n'avait rien d'un fantôme ; elle se doutait toutefois que sa tâche serait difficile.

« Iyaroak..., dit-elle alors de sa voix la plus tendre, quoique sa soif extrême la rendait un peu rauque. Iyaroak, c'est moi.

— Je n'écouterai plus un seul de tes mensonges ! répliqua rudement le Nain, sans oser lever les yeux vers elle. Tu n'es qu'un mirage, une chimère de mon esprit, rien de plus !

Il balaya l'air de la main avec un geste sec :

— Allez, hors de ma vue ! »

Ayrèn sentit grandir son impuissance contre la fermeté de la volonté de Thorin. Prudente, elle fit un pas en avant et plaida habilement :

« Je suis bien réelle. Viens donc t'en assurer toi-même… Pourrais-tu toucher un mirage, Iyaroak ? »

Elle devait avoir piqué sa curiosité car, cette fois, il leva le menton pour la regarder, et il vit qu'elle souriait. Lui affichait une expression tourmentée, quelque part entre la colère et le désespoir.

Elle avança encore de quelques pas vers lui, bras tendus devant elle. Les pièces faisaient un doux cliquetis d'argent sous ses pieds.

« Ai-je l'air si mal en point que tu ne crois même pas à ma survie… ? » murmura-t-elle.

Après quelques hésitations suspicieuses, Thorin se leva et avança vers elle à petits pas. Il était méfiant, à l'affût, cherchant le piège : ses bras restaient le long de son corps, prêts à dégainer sa lame.

Il s'arrêta à trois pas d'elle en posant une main défiante sur le pommeau de son épée. À son tour, Ayrèn stoppa sa marche. Elle resta immobile tandis que le Nain l'étudiait, des pieds à la tête ; il regardait avec soupçon la moindre de ses blessures, la plus petite trace de suie sur son armure roussie, ses cheveux inélégamment raccourcis. Chaque détail apportait consistance et réalité à la douteuse apparition qui persistait devant lui. Peu à peu, le Nain changeait d'attitude. Ses assertions, pour autant qu'elles perduraient, lui semblaient de plus en plus incertaines ; la guerrière lui paraissait trop réelle, trop perceptible (1) pour n'être qu'une vulgaire perversion de son esprit.

À présent, deux idées s'expulsaient l'une l'autre du cœur de Thorin : celle qu'elle ne fût qu'une illusion, et l'autre, encore balbutiante, qu'elle fût autre chose.

D'un pas excessivement lent et mesuré, Ayrèn combla la distance qui restait entre eux. Thorin se crispa, mais ne bougea pas. Avec une légère hésitation dans la voix, comme pour s'excuser de ce qu'elle allait faire, elle murmura :

« Iyaroak, c'est moi. »

Elle se pencha vers lui et s'empara doucement d'une main du Nain à l'aide de sa main gauche valide.

Il frémit.

Il frémit car cette main lui était familière. Les doigts en étaient longs et fins ; les phalanges étaient écorchées, presque brûlées ; le poignet était délicat mais solide, prolongé d'un avant-bras puissant et couvert d'un fin duvet blond.

D'un coup, ce qui restait des certitudes de Thorin s'écroula. Sa bouche entrouverte ne trahissait plus qu'une confusion incrédule. Son corps s'anima malgré lui : il tira lentement sur le bras de l'Humaine, l'enlaça et la serra contre lui, avec une hésitation manifeste, comme s'il cherchait à résoudre une énigme. Ses gestes étaient lents, son front froid et humide d'incertitudes. Il y avait toujours au fond de lui-même un doute, un scepticisme qui lui interdisait tout effusion de joie. Mais maintenant qu'il étreignait ce grand corps contre le sien, qu'il pouvait sentir le moindre de ses mouvements, la chaleur de son corps, les palpitations régulières de son pouls, le sifflement étroit de sa respiration…

Il se murmura à lui-même :

« Serait-ce possible… ? »

Il fit un pas en arrière pour la regarder, ébahi, puis la serra de nouveau contre lui avec un sanglot incontrôlable.

Il avait abandonné ses premières certitudes pour de nouvelles : cela n'avait rien, absolument rien d'un mirage. L'évidence s'imposait. L'être qu'il tenait dans ses bras avait l'apparence et la solidité criardes de la réalité. La brume de son cœur se dissipait, tout se précisait et se durcissait.

« Ayrèn… ! s'étrangla-t-il d'émotion. C'est toi ? C'est vraiment toi ?

Un sourire radieux courba les lèvres d'Ayrèn tandis qu'elle l'entourait de ses bras pour se rapprocher encore de lui :

— Oui, Iyaroak. C'est moi. »

De joie, la respiration de Thorin s'arrêta dans sa poitrine. Il poussa un cri euphorique. Il n'avait jamais été d'un tempérament exubérant, mais, à ce moment, il était littéralement transporté de bonheur. Un bonheur contagieux, car Ayrèn se mit à rire quand il babilla comme un bébé, incapable de trouver les mots pour exprimer la liesse de son cœur. Il avait des mots sans suite, un langage Khuzdûl incohérent, des larmes d'une gaité folle qui lui montaient abondamment aux yeux.

Si Ayrèn n'avait pas eu l'air aussi mal en point, il l'aurait volontiers soulevée dans ses bras pour la faire tourner autour de lui. À la place, il l'entraîna avec lui en prenant sa main gauche valide dans la sienne. Il trépignait comme un enfant, d'une façon si enjouée qu'il en était transfiguré. Il l'invita ensuite à s'asseoir à côté de lui, sur un coffre scellé par un grand cadenas d'argent.

Là, il se pressa contre elle avec une précipitation contenue, car il craignait lui faire mal. La maintenant prudemment par la taille, il leva le menton et l'embrassa, d'un baiser plein et sincère, débordant d'un soulagement indescriptible, né du miracle que représentait sa seule présence à ses côtés.

Ayrèn soupira de bien-être contre les lèvres du Nain. Le baiser dura. Il dura aussi longtemps qu'ils s'aimaient, un de ces moments uniques de la vie où le cœur était inondé de joie par un bonheur infini et inattendu.

Finalement, après un temps merveilleusement long, le Nain mit un terme au baiser. Il frotta le bout de son nez contre celui d'Ayrèn, tout en demandant d'une voix curieusement enrouée :

« Est-ce que je suis en train de rêver ?

Ravie, Ayrèn laissa traîner le kunik pendant quelques secondes avant de répondre. Elle l'arrêta en prenant le visage de Thorin entre ses mains.

— Tu ne rêves pas. » répondit-elle avec une simplicité sincère.

Trop ému pour poursuivre ce début balbutiant de conversation, Thorin la serra encore contre lui. Il plongea son visage dans sa gorge et respira un grand coup. Son odeur nauséabonde de sueur, de cheveux brûlés, de sang et de vomissure ne l'incommodait pas le moins du monde. Au contraire, il n'avait pas souvenir d'avoir senti une odeur aussi vivifiante depuis des décennies.

Comparée à la souffrance qu'il avait d'abord exprimée, la joie de Thorin était pour Ayrèn une véritable douceur, une saveur qui la réchauffait, la rassurait, la sauvait.

« Iyaroak, je suis si heureuse de te voir en vie…, chuchota-t-elle d'une voix rugueuse. J'ai eu si peur que Smaug s'en soit pris à toi.

Le Nain leva la tête et la regarda. Il plongea ses iris céruléens dans les siens, légèrement effilés, illuminés par un or inaltéré et encadrés de longs cils blonds.

— Mahal a répondu à mes prières, murmura-t-il, au bord des larmes. Tu es là… Tu es là. Oh, dûn athazak, netu kozum e mottyhm khazil tûm… (2)

— Je n'ai rien compris à ce que tu viens de dire, répondit-elle gentiment.

Il sourit :

— Peu importe. Tu es là, et c'est bien tout ce qui compte. »

Bien qu'elle eut l'impression de ne pas l'avoir vu depuis une éternité, elle s'attendrit encore à la perfection de son nez aquilin et, surtout, à la dureté sculpturale de son visage de pierre.

Mais elle voyait bien qu'une flamme de vie manquait au fond du bleu de ses yeux ; sa vitalité s'était fanée. Son bonheur prit soudain l'allure d'une façade d'apparat, derrière laquelle des murs effrités se dressaient, misérables et véreux. Quelque chose s'était brisé en lui.

Soucieuse de ce constat, Ayrèn déglutit d'une nervosité naissante. Sa gorge se contracta douloureusement, et elle grimaça. La soif prenait son gosier en tenaille.

Thorin le remarqua immédiatement :

« Pardon, je manque à tous mes devoirs. Je vais te chercher de l'eau, ne bouge pas.

Il partit ramasser l'épaisse outre en peau de chèvre qu'il avait rangée sur une table, non loin de l'autel où il priait devant Scathaban, et revint avec un entrain quasi sautillant.

— Tiens, bois de tout ton soûl ! dit-il en tendant l'outre à son aimée.

— Merci Iyaroak. »

Il se rassit à côté d'Ayrèn, tandis qu'elle s'humectait les lèvres contre le goulot. Puis elle but à grosses goulées, envoyant l'eau directement jusqu'à son estomac sans prendre le temps de la savourer, jusqu'à vider l'outre de tout son contenu. La sensation de l'eau, d'abord corrosive, s'était progressivement adoucie, apaisant la sécheresse de son gosier aride. Elle avait respiré de l'air si chaud et si chargé de fumées qu'elle s'était brûlée les muqueuses. Sans les bons soins des dragons, elle ne pourrait probablement même plus parler, manger ou boire sans se tordre de douleur.

Dès qu'elle eut terminé, Thorin lui reprit l'outre des mains et la posa par terre sans la quitter des yeux.

Cette fois encore, il affichait une drôle d'expression. Frottant ses lèvres humides du revers de la main, Ayrèn trouvait ses yeux vitreux, et songea malgré elle que Thorin avait l'air mort à l'intérieur. Effrayée par ses propres pensées, elle se raidit d'un frisson.

« Qu'y a-t-il ? s'inquiéta aussitôt Thorin. Tu as mal ?

— Non, à part la fatigue, je vais bien…, mentit-elle.

Elle eut en effet l'impression d'un mensonge, car si elle ne souffrait d'aucune souffrance physique particulière, elle sentait son cœur s'engourdir d'une douleur sourde.

— Et ta main ? ajouta-t-il gentiment en désignant sa main pansée de bandes de soie. Tu es blessée ?

— À peine, ne t'inquiète pas. Ça ne me fait pas mal.

— Alors pourquoi ce pansement si épais ?

Cette fois encore, et bien qu'elle n'ignorait pas que les Nains n'appréciaient pas qu'on leur mente, elle se contenta de répondre par un petit mensonge :

— Ma peau a pris un éclat de feu et une partie de mes muscles est à vif. J'ignorais jusqu'à quand j'aurais dû patienter avant de recevoir des soins alors, dans le doute, j'ai préféré isoler les blessures pour éviter une infection.

— D'accord, je comprends mieux. »

Il l'examina plus minutieusement, des pieds à la tête, afin de s'assurer lui-même de son état. Les sangles de ses guêtres avaient brûlé, elles tenaient à peine sur ses mollets. Son armure de cuir avait changé de couleur, du sang de dragon séché et de la bile en remplissaient les interstices. Le fourreau de Scathaban avait disparu, probablement emporté par une avalanche de pièces d'or. Sa main gauche était abîmée mais entière, la droite était bandée jusqu'au coude. Son visage était en piteux état : maculé de suie et d'onguent de millepertuis craquelé, de son propre sang et de celui de Smaug, une arcade grossièrement cicatrisée, la lèvre inférieure fendue et desséchée...

Cette inspection rendit l'Humaine nerveuse. Elle se concentra pour avoir l'air aussi naturelle que possible ; mais l'insistance de Thorin la mettait mal à l'aise, car elle craignait qu'il s'obstine pour voir le bras qu'elle cachait sous le bandage.

« C'est un miracle que tu t'en sois aussi bien tirée ! dit finalement Thorin sans faire à nouveau mention du bras, au grand soulagement d'Ayrèn. Mais dis-moi, comment as-tu fait ? Où étais-tu cachée ? J'étais...

Sa voix se brisa sans prévenir.

— … te croire morte, c'était pire que l'enfer… Mon cœur en saigne encore. Ne te méprends pas sur mes paroles, je suis infiniment reconnaissant à Mahal de t'avoir ramenée auprès de moi. Ta présence me transporte de joie. Même dans mes rêves les plus fous, j'avais abandonné tout espoir de te revoir un jour. Seulement, j'aimerais savoir ce qu'il s'est passé. J'ai… Bon sang, Ayrèn ! J'ai cru perdre la tête !

Émue et coupable, Ayrèn baissa les yeux sur sa main gauche serrée en poing.

— … Raconte-moi tout, s'il te plaît…, finit-il doucement. Je veux tout savoir. Peut-être qu'après, je serais en mesure d'apaiser mes tourments. »

Il y eut un silence, pendant lequel l'Humaine resta aussi immobile qu'une statue. Ses yeux fixaient toujours sa main valide, avec une dureté insondable. Lentement, Thorin glissa ses doigts froids sous le menton de son aimée, l'obligeant à redresser la tête pour le regarder. Son expression était douce et fragile à la fois.

« Raconte-moi…, répéta-t-il à la fin d'un souffle.

— Je doute que ce que j'ai à raconter te soit d'un quelconque réconfort, Iyaroak. Je n'ai rien d'autre à t'offrir que le récit de sombres périples. »

Elle hésitait. Les prunelles glacées du Nain s'assombrissaient à mesure qu'elle lui opposait ses réticences.

Les intonations d'Ayrèn se firent plus franches :

« Il vaut mieux différer cette conversation. À l'heure actuelle, elle nous causerait davantage de tort que de bien.

— Je ne vois pas quel tort pourrait me gâcher la joie de nos retrouvailles, fit-il d'un air sceptique.

— Si c'est ce que tu crois, tu fais erreur. »

Encore une fois, l'expression de Thorin se durcit. Seuls ses yeux trahissaient quelques mouvements sur son visage statufié.

« Il est hors de question que tu me caches les raisons de ta disparition, surtout après tout ce que j'ai subi en te croyant morte ! objecta-t-il. Tu me dois une explication. »

La discussion prenait une tournure indésirable. Ayrèn prit une longue inspiration, pendant laquelle elle se résigna à raconter la vérité à son aimé. Elle refusait la dispute.

« Bon, bon, très bien, je vais tout te raconter maintenant…, céda-t-elle, avec le sentiment d'accomplir un devoir difficile. Mais en échange, j'aimerais que tu me laisses parler sans m'interrompre.

— Bien sûr ! répondit-il promptement, avec une intonation soulagée. Tout ce que tu voudras.

— Dans ce cas, c'est d'accord. »

Elle s'appuya contre lui, épuisée, et déposa sa tête sur son épaule puissante. Thorin soupira de bonheur en l'entourant de ses bras, la serrant contre lui, dans l'étreinte amoureuse et marmoréenne de son corps.

« Je t'écoute. » dit-il d'une voix avenante.

Apaisée, Ayrèn se laissa aller. Elle se blottit dans les bras lourds et solides de Thorin. Puis elle raconta ce qui lui était arrivé. Elle parlait doucement, comme pour économiser son énergie. Sa voix, rauque et faible à la fois, trahissait une grande fatigue. À l'exception de l'Anneau, l'Humaine n'épargna aucun détail à Thorin : son combat, ses blessures, son coma, ses errances intérieures durant lesquelles elle avait eu l'impression d'avoir vieilli d'un siècle, sa rencontre avec les dragons et la façon avec laquelle ils lui avaient sauvé la vie… Elle éluda volontairement l'existence de l'Anneau et son pouvoir d'invisibilité. Tant qu'elle n'aurait pas eu une franche discussion avec Bilbo et Gandalf à ce sujet, elle préférait préserver Thorin de cet inquiétant artefact, porteur d'un maléfice qui pour l'heure les dépassait totalement. Vint ensuite l'épisode durant lequel Scatha lui avait transmis sa force, et les sensations incroyables qu'elle avait éprouvées. Le débit de paroles d'Ayrèn se mit à ralentir peu à peu. Elle choisissait ses mots avec une intense prudence. Pour ce qui était de sa disparition des Salles Inférieures, elle expliqua qu'une couche de pièces d'or l'avait ensevelie ; elle ajouta que, par miracle, celle-ci avait été suffisamment fine pour ne pas l'asphyxier.

Elle acheva son récit en décrivant son réveil et la grande confusion qui l'avait suivi. Ici encore, elle tronqua son histoire en évitant soigneusement de parler de ce qui se cachait sous le bandage de sa main droite, estimant qu'il n'était pas encore temps de dévoiler l'existence des écailles qui la recouvraient. Le Nain avait déjà largement de quoi s'occuper l'esprit pour le moment.

Et en effet, Thorin était déjà plein de réflexions. Plusieurs fois, il avait failli lui couper la parole, se ravisant juste à temps en se rappelant de sa promesse. Il semblait avoir de nombreuses questions à lui poser.

« Voilà, tu connais toute l'histoire…, dit-elle après un soupir fatigué. Je n'arrive toujours pas à croire que je sois encore en vie. Mes blessures étaient graves, trop graves. J'étais… brisée… J'aurais dû mourir, ce jour-là.

Elle s'interrompit, hésitante. Thorin s'était pétrifié, les tendons de son cou saillaient.

Elle reprit plus prudemment :

— Mais tout va bien maintenant. Les dragons m'ont sauvée. Un peu de repos suffira à me remettre sur pied, je te le promets. »

Elle ne le regardait pas, mais elle sentait qu'il fixait son visage avec insistance.

Thorin ne savait plus quoi dire. Les épreuves qu'avaient traversées son aimée lui paraissaient à la fois terribles et extraordinaires. Il trouvait miraculeux qu'elle soit encore en vie pour raconter cette histoire. Il eut une prière silencieuse à Mahal. Il n'y avait qu'un Valar pour permettre un tel prodige.

Il lui vint à penser que tout était de sa faute. Ayrèn n'aurait jamais eu à endurer toutes ces souffrances s'il avait été plus prudent. La laisser descendre dans les Salles Inférieures seule était une folie, une faute impardonnable.

« Je ne me pardonnerai jamais de t'avoir laissée affronter Smaug sans moi..., finit-il par chuchoter, rongé par la honte. Je t'ai cru morte… par ma faute…

Touchée par ces mots, Ayrèn leva une main et frôla le visage froid de son aimé. Il soupira et embrassa son front sale.

— J'ai manqué de discernement. Je ne commettrai plus jamais cette erreur…, murmura-t-il contre son front.

Son souffle était chaud, mais ses lèvres étaient glacées comme la pierre.

— Non, tu as fait ce qu'il fallait, rétorqua calmement Ayrèn. Ta présence m'aurait distraite, je n'aurais pas pu me battre au maximum de mes capacités si tu avais été là. J'aurais craint pour ta vie, et mis en danger la mienne en essayant de te protéger... au détriment de ma mission. Les Framdrēorig chassent seuls, sùn Iyaroak. Il en a toujours été ainsi.

— Tes paroles ne me réconfortent guère…, dit-il avec tristesse.

Il apposa un autre baiser sur son front et se reprit rapidement :

— Mais je ne compte pas m'apitoyer davantage. Tu es là à présent, c'est tout ce qui compte. Mais j'ai failli te perdre. Voilà une souffrance que je ne veux plus jamais endurer.

— Cette épreuve n'a pas que de mauvais côtés, ajouta Ayrèn avec une grande sérénité. J'ai appris beaucoup de choses sur ma malédiction et sur les dragons qui habitent mon âme. Ils ont su me soigner une fois, peut-être pourront-ils le refaire si je suis de nouveau blessée. Et j'ai même réussi à puiser moi-même de l'énergie directement en eux. A ma connaissance, aucun membre de mon clan n'a jamais réussi à faire ce genre de chose. C'est une source de pouvoirs que je ne devrais pas négliger ! Il faudrait que j'en parle à Gandalf, ou à Elrond, ils pourront certainement me guider et…

— Non, dûn athazak, je t'en prie…, la coupa-t-il, peiné.

— Qu'y a-t-il ?

— Reste à l'écart de ces dragons, je ne leur fais pas confiance. Même s'ils n'existent plus que dans ton âme et non sous leur forme charnelle, ils restent très dangereux. Promets-moi que tu ne te mettras plus en danger, plus jamais.

Surprise, elle leva un sourcil :

— Voilà une promesse que je ne saurai tenir.

Il la serra contre son torse dur, coinça sa tête blonde sous son menton.

— Alors promets-moi au moins d'essayer. C'est tout ce que je te demande. »

Ayrèn médita la requête de Thorin, la trouvant irréaliste. Elle en avait trop appris des dragons pour ne pas étudier la question. Elle ne s'en rendait pas encore compte, mais sa soif de puissance s'était trouvée grandie de sa confrontation avec Scamàl et Scatha. D'instinct, elle désirait leur pouvoir, bien plus que celui de l'Anneau, raison pour laquelle ce dernier n'était pas parvenu à la séduire comme il avait séduit Bilbo.

Pour l'heure, elle avait le cœur paisible et reposé. Thorin et sa douceur l'avaient soulagée de ses inquiétudes et de sa confusion. Elle en avait presque oublié l'obscurité lugubre tapie au fond de ses yeux bleus. Aussi, elle eut à cœur de ne pas entrer en conflit avec lui. Elle se devait de le ménager, ne serait-ce que par compassion pour lui, qui avait tant souffert de l'avoir crue morte.

« C'est d'accord…, répondit-elle finalement, en embrassant son cou. J'essayerai, c'est promis.

De soulagement, il soupira :

— Merci. »

La conversation s'interrompit un moment. Ayrèn était à bout de forces ; son visage, diaphane, exténué, s'amollissait de faiblesse. Le Nain en prit ombrage. Redoublant de tendresse, il caressait ses cheveux raccourcis et, de temps en temps, l'embrassait sur le front. L'Humaine se laissait faire bien volontiers, poussant quelques soupirs de bien-être.

Les deux amants animaient les Salles Inférieures d'un amour enveloppant, transformant les lieux en un paysage immobile qui n'existait que pour eux.

Ils échangèrent un baiser chaste et, ému, Thorin plaça délicatement les mèches blondes raccourcies de son aimée derrière ses oreilles. Puis il ajusta la position de l'Humaine contre lui, appuyant sa petite tête contre son torse, déposant des baisers sur son crâne.

« Dire que tu as été contrainte de couper une si belle natte…, dit-il contre ses cheveux, avec une légèreté attristée. Enfin, ce n'est pas grave. Tu as juste assez de longueur sur le devant de ta tête, je pourrai encore te tresser quelque chose d'élégant en les ramenant vers l'arrière. Je m'en occuperai quand tu auras pu te faire un brin de toilette.

Ayrèn sourit, apaisée par la délicatesse de cette attention.

— Je rêve d'un bain chaud, dit-elle. Je n'ai pas souvenir d'avoir senti aussi mauvais de toute ma vie.

— Si cela peut te réconforter, je trouve que tu sens particulièrement bon.

Elle ricana doucement :

— Tu es fou. Un Orque couvert de crottins sentirait meilleur que moi.

— Tu as l'odeur de quelqu'un de vivant, rétorqua Thorin avec un sourire. Mon nez s'accommode parfaitement du reste. »

Ayrèn sourit en levant les yeux au ciel.

Brusquement, elle fut prise d'une quinte de toux sèche. De petites perles de salive rouge constellèrent les pièces d'or à leurs pieds. Thorin massa et tapota son dos pour la soulager.

Une fois la crise passée, il demanda :

« Ça va mieux ?

— À peine, croassa-t-elle. Je donnerais cher pour une rasade d'hydromel bien fraîche.

— Ça pourra s'arranger, dit-il, sourire en coin. Tu as besoin d'autre chose ? »

Elle fit non de la tête, et il la serra à nouveau contre lui. Elle était dans un tel état de fatigue qu'elle eut le plus grand mal à poursuivre la conversation.

Après un halètement, elle parvint enfin à articuler :

« Qu'est-ce qu'il s'est passé, après ? Qu'a fait Smaug, une fois qu'il m'a neutralisée ?

Le changement de sujet prit Thorin par surprise. Il répondit un peu abruptement :

— Ne te soucie pas de ça. Tout le monde va bien. Le dragon est mort.

Ayrèn poussa un vrai gros soupir de soulagement, dont le souffle s'étira sur plusieurs secondes.

— Je m'en doutais un peu, avoua-t-elle à demi-mot. Sans quoi, il serait revenu couver son trésor, et je l'aurais forcément vu à mon réveil… Comment est-il mort ?

Lentement, Thorin s'assombrit.

— Si je te le disais, tu ne me croirais pas…, dit-il avec une pointe d'amertume.

— Franchement, après tout ce que nous avons traversé, je pense être prête à tout entendre.

— Eh bien, le dragon a…

Il hésita un moment, retint sa respiration, puis la reprit plus lourdement :

— … le dragon a été achevé par le batelier.

— Le batelier ? répéta-t-elle avec surprise. Tu veux dire… par Bard ? Le Bard ?

Thorin hocha la tête en grimaçant :

— Lui-même.

— Mais comment a-t-il fait ? demanda-t-elle, interloquée.

Le Nain haussa nonchalamment les épaules :

— Je n'en ai aucune idée. Smaug était déjà mortellement blessé, il est sorti très affaibli de votre affrontement. Je l'ai vu sortir de la Montagne par la Grande Porte, et voler en soulevant son corps à moitié mort. Le batelier a dû profiter de cette circonstance pour l'achever pendant l'attaque de Lacville.

Désemparée par la tournure que prenait la discussion, Ayrèn s'arracha à l'étreinte de Thorin et le regarda droit dans les yeux :

— L'attaque de Lacville ? Tiaavuluk, Thorin ! Que s'est-il passé ?

Il soupira profondément et, détournant les yeux, il ajusta la position de sa couronne d'un air absent.

— Qu'est-ce que tu veux que je te dise ? Tu as blessé et humilié Smaug. Il s'est enfui et a pris la direction de Lacville, voilà toute l'histoire.

— Qu'est-il advenu des habitants ? s'affola la guerrière.

Une ombre passa sur le visage de pierre du Nain, et elle sut que quelque chose d'affreux était arrivé.

— Peu importe, cela n'a plus d'importance, éluda Thorin avec un geste de la main.

D'une voix sèche, elle insista :

— Qu'est-ce que tu ne me dis pas ?

Comme il ne répondait rien, elle reprit :

— Est-ce que Smaug s'est vengé sur Lacville ?

Baissant les yeux sur ses genoux, Thorin articula lentement :

— Ayrèn… Ce n'était pas de ta faute. Ce dragon n'était qu'une créature vicieuse et pleine de haine, un suppôt du Mal. Tu n'y es pour r...

— Combien de morts ? le coupa-t-elle. Combien de gens Smaug a-t-il tué avant de mourir ?

— Tu ne devrais pas te…

Elle le coupa encore, criant presque :

— Combien ?! »

L'écho de ce mot se répandit puissamment dans les Salles Inférieures. Thorin eut l'impression de se le prendre en pleine figure, il le trouvait d'une persistance menaçante. Il se résigna à avouer du bout des lèvres :

« Beaucoup. Plus de la moitié de la ville est partie en fumée, les habitants avec. L'autre moitié a brûlé après que les habitants ont pu évacuer les lieux. Il ne reste plus rien. »

Ayrèn reçut le choc comme une flèche en pleine poitrine. Son visage couvert d'immondices se froissa comme un parchemin usé.

« Qu'est-ce que j'ai fait... ? » dit-elle d'une voix blanche.

Elle courba la tête et se cacha le visage dans les mains. Une boule enflait dans son ventre et remontait jusque dans sa gorge, l'empêchant de respirer. Elle sentit sur ses épaules raides les doigts réconfortants de Thorin.

La voix éraillée, elle murmura :

« Tant de mes semblables sont morts. Si j'avais réussi à tuer Smaug tant qu'il était encore temps, rien de tout cela ne serait arrivé, rien n'aurait… »

Elle s'interrompit en crispant ses mâchoires, à la fois furieuse contre elle-même et coupable de ne pas avoir tué le dragon. Les conséquences de ses échecs étaient tout bonnement inacceptables.

Lentement, Thorin prit entre ses mains la nuque puissante d'Ayrèn. Il tourna sa tête vers lui, faisant face à son pâle visage exténué. Il vit que les yeux d'Ayrèn brillaient d'une fureur larmoyante.

« Ne te mets pas dans un état pareil…, dit gentiment Thorin, caressant la ligne de sa mâchoire. Tu as accompli un exploit comme nul autre avant toi. Et ces gens ne sont pas morts en vain : Erebor est à nouveau aux mains des Nains ! La lignée de Durin te doit une reconnaissance éternelle.

— Mais à quel prix ? croassa-t-elle en battant des paupières pour chasser ses larmes naissantes. Tous ces gens, tous ces pauvres gens…

La fatigue l'avait véritablement affaiblie, elle éprouvait le plus grand mal à garder la tête froide.

— Les guerres sont faites ainsi, dûn athazak. Tu devrais le savoir mieux que personne.

— Mais les habitants de Lacville n'étaient pas des soldats ! rétorqua-t-elle, à bout de souffle. C'étaient des civils, bon sang. Des civils ! Je les ai impliqués de la pire des façons dans notre Quête. J'ai semé la mort et la désolation, je ne vaux pas mieux que le dragon qui couvait sous la Montagne ! »

Un sanglot aride lui racla la gorge. Un goût cuivré se répandit sur sa langue.

« Calme-toi…, murmura Thorin en effleurant sa nuque de caresses réconfortantes.

— Je suis une chasseuse de dragons. C'était mon rôle de tuer Smaug et de l'empêcher de s'en prendre aux Hommes du Lac. Mais j'ai lamentablement échoué ! Et je… »

Elle s'étrangla de rage et repoussa les mains de Thorin. La fureur et la culpabilité la faisaient trembler. La fatigue lui donnait le tournis. Elle enfonça ses poings dans ses orbites, empêchant les larmes de couler.

Le Nain ne s'offusqua pas de cette attitude. Au contraire, il s'en attendrit. Avec des trésors de gentillesse, il lui dit :

« Rien de tout cela n'est de ta faute, dûn athazak. Comme pour Dale avant elle, la destruction de Lacville était gravée dans le Fadhûm'kornal (3) ; elle était inéluctable. Il n'y a rien que l'on puisse faire pour changer cela. Mais il y a une autre chose qui devrait compter : ton retour auprès de moi. Nos desseins sont scellés l'un à l'autre, nous en avons désormais la preuve… Alors tâchons d'en profiter, aussi longtemps que nous vivrons. Et si la mort de ces Hommes te cause trop de chagrins, je te promets que je ferais quelque chose pour les aider. »

Les mots de Thorin furent d'une sagesse froide et étonnamment réconfortante. Curieusement, Ayrèn se sentit un peu mieux ; il excellait toujours à l'apaiser de ses tourments.

Elle releva la tête et vit qu'il la regardait d'un air désemparé. Il était troublé par ses remords et les chagrins amers qu'ils lui causaient. D'un geste à la fois lent et affaibli, elle l'enlaça et l'attira contre elle pour enfouir son visage dans ses cheveux, dans leur odeur familière et rassurante de tabac froid.

« Je m'en veux tellement…, dit-elle tristement. Si tu savais comme j'ai honte.

Il passa une main sous son plastron de cuir roussi et caressa la peau blanche de son dos.

— C'est fini, Ayrèn…, souffla-t-il, les lèvres contre sa joue charbonneuse. Smaug est mort. Nous avons repris Erebor. Une nouvelle ère commence, et nous allons la vivre ensemble.

Une dernière vague d'une grande tristesse la traversa, et elle prit une profonde inspiration, à la fois longue et grondante, qui fit vibrer tout son être. Thorin commençait tout juste à le découvrir, mais Ayrèn n'était pas une femme à se complaire dans son chagrin. Aussi, la sérénité réapparut peu à peu sur ses traits.

— C'est vrai..., souffla-t-elle. Et les Valars soient loués, Bard a arrêté le dragon avant qu'il ne tue tout le monde. Si cela n'enlève rien à ma culpabilité, cela allège un peu le poids de ma peine. »

Thorin lui sourit, et elle sourit à son tour. Le sentiment de culpabilité demeurait gravé en elle, mais elle parvenait lentement à retrouver son calme, aidée par les caresses de Thorin dans son dos.

Une autre idée prit place dans les pensées de l'Humaine. Maintenant qu'elle y songeait mieux, elle trouvait curieux que Thorin ne fût pas entouré du reste de la Compagnie.

Elle se redressa et, luttant pour ne pas bégayer tant l'épuisement l'accablait, elle demanda :

« Où est Bilbo ?

— Avec les autres. Ils vont tous très bien, ne t'inquiète pas.

— Pourquoi n'es-tu pas avec eux ?

— J'avais encore du travail et j'avais besoin d'un peu de solitude, répondit-il simplement. Les autres sont en train de dormir, dans les étages supérieurs. Tu ne l'as probablement pas remarqué, mais la nuit est déjà bien avancée. Il est difficile pour un Humain de deviner l'heure tout en étant sous terre. Un Nain le devine de façon instinctive. Enfin, passons… La Compagnie reprendra les recherches demain à la première heure. Il n'y a pas de temps à perdre.

Avisant l'expression confuse d'Ayrèn, Thorin expliqua :

— L'Arkenstone reste introuvable. Je sais qu'elle est ici, dans cette Montagne. Mais je n'arrive pas à mettre la main dessus.

— Ah ! s'exclama Ayrèn, comprenant enfin. Tu la retrouveras, j'en suis persuadée.

— Je l'espère… Dès que nous l'aurons retrouvée, nous pourrons remettre Erebor en état, rassembler les Nains exilés et les rallier à leur patrie perdue. L'Arkenstone me donnera un droit inaliénable et exclusif au trône de la Montagne, je serai donc Roi de droit divin. Aucun Nain ne pourra exiger mon abdication. Nous pourrons ensuite nous marier, avoir des enfants et…

Elle eut un recul de surprise :

— Des enfants ?

— L'idée… ne te plaît pas ? fit Thorin avec un visage triste.

— Ce n'est pas que ça ne me plaît pas, mais rien que de te l'entendre dire, ça me fait bizarre.

Il se moqua d'elle sans méchanceté :

— Pourquoi ? Les Humains ne se marient pas et ne font pas d'enfants ? Comment diable faites-vous pour vous reproduire ?

— Tu vois parfaitement ce que je voulais dire, répondit-elle en détournant les yeux d'un air un peu gêné. Ma malédiction se transmettra à tous les enfants que je porterai, quels qu'ils soient. Jusqu'ici, j'étais résolue à ne jamais être mère, par peur de ce qu'il pourrait advenir de mes descendants. Mais aujourd'hui, j'en sais assez pour apprendre à mes futurs enfants à endiguer la malédiction et à vivre presque normalement. Alors, du coup…

Elle lui décocha un regard attendri :

— … je me surprends à en avoir… plutôt envie.

Le visage de Thorin s'illumina :

— Assurer la descendance de Durin et de Fram au sein d'une seule et même lignée. Est-ce que ce ne serait pas faire un fantastique pied-de-nez au destin ? demanda-t-il en s'emparant de sa main gauche pour la poser contre ses lèvres.

— Le plus insolent de tous.

— J'ai hâte… » souffla-t-il en déposant un baiser sur ses phalanges.

Le baiser la chatouilla. Elle rit, et toute la tension accumulée de ces derniers jours se relâcha enfin. Ils restèrent ainsi longtemps, à savourer la présence de l'autre, sans jamais tout à fait cesser de se regarder.

Leurs paroles avaient été audacieuses : elles bravaient le destin qui seyait aux gens de leur rang. Au fond d'eux, ils regrettaient toutefois de ne pas être ordinaires, un simple Nain et une Humaine de modeste condition, qui n'auraient pas à se soucier du qu'en dira-t-on.

Mais un tel avenir ne serait pas possible tant qu'Ayrèn s'évertuerait à cacher l'entière vérité à son aimé. Elle se persuada de garder encore un temps le secret de l'Anneau, mais sentait que Thorin avait le droit de savoir ce qui se cachait sous le bandage de sa main droite. Décidée, elle commença à retirer la bande de tissu avec une précaution exagérée.

Affichant une expression aussi grave que sérieuse, quoique la fatigue la rendait somnolente, elle demanda :

« Promets-moi de ne pas paniquer.

Surpris par ce changement de ton, Thorin acquiesça en lâchant un petit mais ferme :

— Promis. »

Voyant la lenteur pleine de doute avec laquelle son aimée retirait le bandage, le Nain fut pris d'une curiosité à la fois soucieuse et morbide. Il craignait une grave brûlure, des chairs et des muscles à vif. Il avait vu nombre de blessures au cours de sa longue vie, toutes plus sanglantes les unes que les autres, et connaissait les terribles cicatrices qu'elles laissaient derrière elle. Il s'attendait à découvrir une mutilation semblable sur le corps de son aimée ; l'attente le remplissait d'une anxieuse appréhension.

Peu à peu, ses yeux s'écarquillèrent. Le bandage dévoilait de-çà de-là des écailles d'airain sur lesquelles dansait la lumière enflammée des braséros. Il retint un mouvement de stupeur quand Ayrèn retira la dernière ligne de bandage et qu'il comprit, enfin, la nature de ce qu'il avait sous les yeux.

« Ce sont des écailles ! souffla-t-il, stupéfait.

L'Humaine hocha du menton d'un air coupable.

— Et pas n'importe lesquelles : on dirait des écailles de dragon ! ajouta-t-il avec un début de panique. Et... Oh Mahal tout-puissant ! Tes ongles ! Est-ce que ce sont des griffes ?!

— Tu m'avais promis de garder ton calme…, le reprit prudemment Ayrèn.

— Mon calme ? répéta-t-il, l'esprit sens dessus dessous. Parlons-en, de mon calme ! Qu'est-ce que c'est que ça ? Comment t'es-tu retrouvée avec… avec…

Il pointa les écailles avec un doigt accusateur.

— … avec ça à la place de ta main ?!

— Thorin, calme-toi.

— Arrête de me dire de me calmer. Je veux des réponses !

La voix d'Ayrèn se fit plus ferme :

— Et tu les auras ! Dès que tu te seras calmé.

— Mais je… !

— Iyaroak, tout va bien, je te promets que tout va bien, répéta-t-elle en appuyant sur ses derniers mots. Je t'expliquerai tout ce que je sais quand tu auras cessé de t'agiter. »

Le Nain se fit une grande violence pour retrouver son calme. Il se concentra sur sa respiration, plusieurs fois, jusqu'à ce que les battements de son cœur retrouvent un rythme moins chaotique. Quand il y parvint enfin, il garda le silence durant quelques secondes, les yeux fixés sur les écailles aux miroitements dorés qui constellaient la main et l'avant-bras d'Ayrèn. Ses nerfs se calmèrent à leur tour et, une à une, il cloîtra ses inquiétudes les plus sombres au fond de son esprit. Il laisserait à Ayrèn une chance de s'expliquer, il lui devait bien ça.

« Voilà, je suis calme…, dit-il en forçant la lenteur de ses mots. Dis-moi ce que tu sais sur cette… chose…

— Je n'en sais pas beaucoup plus que les hypothèses que j'en ai faites. » répondit-elle en grattant la partie supérieure de son avant-bras.

À cet endroit, il n'y avait plus d'écailles. La peau avait moins souffert, mais la chaleur des flammes l'avait tout de même marquée : des bandes rouges marbraient la peau blanche jusqu'à son coude. Le Nain ne reconnaissait que trop bien ce type de blessures ; beaucoup des Nains survivants de l'attaque d'Erebor, il y a de cela cent-soixante dix ans, avaient présenté des brûlures similaires, après avoir été surpris par les trombes brûlantes du souffle de Smaug. Par contre, il n'avait jamais vu qui que ce soit se réveiller d'un coma avec des écailles à la place de la peau.

« Durant l'affrontement, ma main droite a été touchée par une projection du feu de Smaug, reprit Ayrèn d'une voix qu'elle souhaitait rassurante. Elle était complètement carbonisée. Il aurait fallu l'amputer avant qu'elle ne se nécrose, ou pire encore.

— Ça n'explique toujours pas les écailles, s'impatienta quelque peu Thorin.

Elle soupira :

— Je t'ai parlé d'un transfert d'énergie avec les deux dragons, n'est-ce pas ?

Le Nain fit oui de la tête.

— Je pense, bien que je ne sois sûre de rien, que l'énergie des dragons a fait bien plus que simplement me soigner. Elle a également restauré les parties de mon corps qui ne pouvaient pas être guéries. »

Elle baissa les yeux sur la main en question, et fit bouger ses doigts. Elle décelait une certaine beauté monstrueuse dans l'agencement de ces écailles ; loin de l'effrayer, leurs ondulations reptiliennes la fascinaient.

« Tu veux dire que ces dragons avaient suffisamment de pouvoirs pour… te recréer une main ? inféra Thorin, lui aussi obnubilé par la beauté dérangeante des écailles.

— Oui.

— C'est déroutant, ajouta-t-il avec franchise. Vraiment déroutant.

— Je ne suis plus à un mystère près.

Il secoua la tête avec obstination :

— Vraiment, vraiment déroutant.

Elle ricana d'une nervosité lasse :

— Quoi ? Est-ce que ça te fait peur ?

Piqué au vif, il lui coula un regard vexé :

— Bien sûr que non. Je suis simplement inquiet pour toi. Ces dragons ont un pouvoir plus immense que tout ce que j'avais imaginé. Qui sait ce qu'ils seraient encore capables de te faire ? Cette fois, ils t'ont soignée. C'est une bonne chose. Mais pourraient-ils se servir de cette puissance pour te faire du mal ? Pourraient-ils changer ton corps au point que tu ne sois plus toi-même ? »

Les inquiétudes de Thorin parvinrent aux oreilles de l'Humaine comme à travers un brouillard et il lui sembla que, lentement, elle comprenait enfin ce que ressentait son aimé.

« Je n'y avais pas songé plus que ça…, marmonna-t-elle.

— Tu devrais. Tu parais toi-même surprise d'un tel événement. Ces deux démons te cachent peut-être encore des choses insoupçonnées, et...

Elle le coupa en levant sa main d'écailles en l'air :

— Tu as raison, j'y réfléchirai. Je pense même que j'aborderai le sujet avec Gandalf, peut-être saura-t-il m'éclairer sur ce problème…

— Mais…

— … Et si cela peut te rassurer, poursuivit-elle sans lui laisser le temps de continuer sa phrase, les deux dragons sont très affaiblis. Je doute qu'ils soient capables de me faire quoi que ce soit avant très longtemps. D'ici-là, j'aurai trouvé une parade ou un contre-sort. Plus j'en apprendrai sur eux, moins seront-ils en mesure de me faire du tort. »

Thorin resta un temps silencieux. Il paraissait débattre avec lui-même ; le tumulte de sa pensée se lisait sur son visage.

Finalement, tous ses traits se relâchèrent, et il soupira :

« D'accord. Je te fais confiance, dûn athazak.

Si ces mots arrachèrent un sourire à Ayrèn, celle-ci ne pipa mot.

— Mais fais attention à toi…, la supplia-t-il, le front soucieux.

— Je serai prudente. » le rassura-t-elle.

Thorin hocha le menton d'un air approbateur, puis, avec une prudente lenteur, il s'empara des deux mains d'Ayrèn et les serra dans les siennes. Le contact des écailles était moins déplaisant qu'il ne l'aurait cru, mais cette texture de serpent ranimait en lui une frayeur instinctive qu'il aurait préféré ne pas éprouver.

« Est-ce que les écailles vont disparaître ? chuchota-t-il en retenant une grimace, pour ne pas la vexer.

— Je ne sais pas, répondit Ayrèn en se mordillant machinalement l'intérieur des joues pour se maintenir éveillée. J'ignore si ces écailles font office d'un simple pansement, ou si elles ont vocation à remplacer définitivement les morceaux que j'ai perdus.

Cette fois, il grimaça pour de bon :

— Tu devrais peut-être porter des gants jusqu'à ce que nous sachions exactement ce qu'il en est. Ces écailles pourraient perturber nos amis. »

L'Humaine acquiesça en silence. Elle ne s'offusqua pas de sa mine dégoûtée, car elle savait qu'il avait raison. Elle-même était indisposée par ces écailles, aussi fascinantes fussent-elles ; elle aurait été bien malhonnête de lui en tenir rigueur.

Soudain, une sensation désagréable lui gratta la gorge. Elle fronça les sourcils et tenta de déglutir. Sa gorge se contracta d'un spasme.

Thorin remarqua le changement d'attitude de son aimée.

« Ça va ?

— Je ne sais pas, je me sens un peu bizarre.

Sa voix dérailla au moment où elle acheva sa phrase.

— Tu as besoin de boire ?

— Je… oui, je crois. »

Au moment où Thorin se levait pour aller chercher de quoi étancher sa soif, elle eut un horrible accès de toux. Elle suffoqua, toussant aux larmes et crachant du sang entre ses pieds.

« Ayrèn ! s'écria Thorin en se penchant vers elle. Tu as respiré trop de fumées. Il faut qu'Óin t'examine avant que ça empire. »

Elle hocha la tête sans cesser de tousser. Se sentant impuissant, Thorin se pencha encore et lui massa le dos. Le soulagement en fut malheureusement inexistant : la toux lui ébranlait les côtes, lui remuait les nerfs. Quand enfin elle cessa, elle la laissa tremblante, toute en sueur, le front pâle. Sa poitrine était comprimée de douleurs.

Soucieux, Thorin se redressa et lui tendit une main :

« Viens, dûn athazak. Tu ne peux pas rester ici. Je vais demander à Óin de s'occuper de toi, et je te ferai préparer une chambre dans les étages supérieurs pour que tu puisses t'y reposer. »

À bout de souffle, Ayrèn s'empara de sa main et le laissa la tirer sur ses pieds.

Ils ne s'attardèrent pas plus longtemps dans les Salles Inférieures. Thorin rebanda rapidement la main d'écailles puis il guida Ayrèn dans les coursives et escaliers qui menaient vers la surface, marchant aussi lentement que nécessaire pour ne pas forcer son rythme éreinté. La remontée parut leur durer des heures. Le souffle saccadé d'Ayrèn accompagnait le bruit de leurs pas. Au détour d'un couloir, elle eut comme un étourdissement, et elle dut s'appuyer fortement sur un mur pour ne pas chuter.

Sans en aviser Thorin, elle puisa à nouveau dans les forces des dragons. Ce regain d'énergie lui fit un bien fou, et elle reprit la marche d'une foulée moins pitoyable.

Quand ils eurent enfin gravi les innombrables marches qui conduisaient vers les niveaux résidentiels, ils empruntèrent un petit couloir, qu'Ayrèn crut pourtant aussi long que l'interminable voyage qui l'avait conduite de la Comté jusqu'à la Montagne Solitaire. Puis, enfin, ils s'approchèrent d'une ouverture en arche, d'où jaillissait la lumière chatoyante d'un feu de bois et le bruissement reposant des braises et du ronflement des Nains.

« La Compagnie est dans la pièce juste derrière, prévint Thorin. Ils doivent encore dormir, je vais me charger de les réveiller. »

Et ils en franchirent le seuil.


Notes :

(1) Il trouvait que, pour une hallucination, elle avait une odeur particulièrement nauséabonde. Erk ! ;

(2) « Oh, ma bien-aimée, puisses-tu ne plus jamais me quitter... », en Khuzdûl ;

(3) « Fresque divine », en Khuzdûl. Synonyme religieux du destin, référence à l'influence de Mahal sur le destin des Nains.