— Quarante-trois —

Dans les airs,

22-23 juillet

Jour 222-223

— Si jamais tu lui fais le moindre mal, je te promets que ce qui reste de ton corps sera tellement décomposé en infimes molécules que même Raf et son arsenal de microscopes ne pourront pas te retrouver dans ta propre tombe, débita Sherlock sur un ton ferme avant de tourner son regard vers l'extérieur de l'hélicoptère.

Greg Lestrade demeura sans voix et s'imagina vivre toutes les choses que le cadet Holmes pourrait faire de lui s'il venait à rendre Mycroft ne serait-ce que boudeur.

— O... K...

— Et toute trace de ton existence sera également détruite à jamais. Même ton visage sur les vidéos de surveillance du Met et les tasses imprimées de ton visage chez ta chère mère, continua Sherlock.

— Bien... Bien reçu.

Il avait compris le message. Il avait compris très clairement. L'A Alpha Sherlock Holmes ne le laisserait pas jouer de Mycroft, il l'avait compris. Nul besoin de plus de détails. Lestrade devenait pâle rien qu'à y songer.

— On le retrouvera, Lestrade.

Sherlock le fixa intensément, analysant les différentes expressions de son visage qu'il n'arrivait plus à lui cacher. Puis, satisfait, le détective détourna une nouvelle fois le regard. Il avait gardé une main dans sa poche de pantalon. Il en sortit un bracelet en platine et diamants.

— Il appartenait au grand oncle oméga préféré de mon frère. Je l'ai lui ai emprunté avant de partir à Hong Kong lorsqu'il a disparu pour la première fois. C'était le bracelet de lien que notre oncle portait. L'autre moitié a disparu avec son alpha lié lorsqu'elle était partie en expédition, botaniste elle était. On ne la retrouva jamais. Elle voulait l'emmener avec elle mais sa condition d'oméga en gestation l'en avait empêché. Ce fut un lien d'amour comme il en existait rarement à l'époque, débita Sherlock en lui prenant la main pour y placer le bracelet.

Gregory le regarda sans voix, haggard.

— Garde le bien, ajouta-t-il en refermant les doigts de l'alpha sur l'objet.

*xXx*

Italie, Venise

22-23 juillet

Jour 222-223

La nuit était finalement tombée, jetant une ombre déprimée sur le visage sans émotions de Dimitrov Ostrovski. Il tenait un verre de bordeaux, datant de presque vingt-ans. La date correspondait à celle du décès de Maddison Rothschild, l'enfant maudite de la célèbre dynastie financière.

L'alpha le provoquait délibérément, sans pudeur. Il remuait ses souvenirs, la douleur de la condamnation, ses regrets. Mycroft le soutenait du regard pourtant. Il n'avait aucune envie de se laisser faire. Dimitrov avait repris le dessus dans la négociation qui s'éternisait.

Dimitrov cherchait à le détruire par tous les moyens possibles. Il avait tenté l'humiliation sexuelle, la douleur physique, un assassinat psychologique, la traitrise de l'opinion publique et la peur de l'autre sur Mycroft. Il avait révélé le pire de lui-même, le poussant jusqu'aux retranchements de son âme, de ses pensées et de sa conscience. Il s'était amusé de l'A Oméga comme d'une vulgaire poupée.

Et là encore, il continuait de lui dicter ses règles. Il le provoquait par l'évocation de Maddison. Mycroft l'avait aimé, son premier amour, aussi pur que platonique et évanescent. Dimitrov aussi l'avait aimé, aimé d'une passion silencieuse comme un frère, celui qu'elle avait toujours rêvé d'avoir au lieu du populaire et inaccessible William.

— Le dernier membre du trio infernal, ajouta Dimitrov qui lisait parfaitement dans ses pensées.

— A ta place, je ne serais pas aussi imbu de moi-même, répondit Mycroft dans un ton qu'il voulait glacial. Mais Dimitrov avait toujours su le destabiliser. Il était le seul.

— Comme si tu ne l'étais pas toi-même... Ni tes deux amis. La pauvre Daiyu toujours à se plaindre de sa vie planifiée dès la naissance et de ses parents envahissants. Elle n'a jamais grandi dans le besoin, la maladie, la guerre. Grand-père serait toujours là pour elle. Elle n'avait qu'à lui dire pardon papi et le tour était joué. Pareil pour William, star du lycée et de l'université, toujours à fourrer son nez là où il ne le fallait pas, à détruire les couples, les rêves des autres et ensuite débiter de belles tirades sur le besoin de sauver ce monde. Et puis toi, entièrement fanatique de leurs faits et gestes, à les suivre partout, sans rien comprendre de la réalité.

Mycroft avait cessé de l'écouter. Il regardait la clé usb qu'il tenait dans la paume de sa main, objet qui avait perdu toute force de persuasion depuis ces dernières paroles.

— Et j'oubliais Kalyn Keller, la douce et gentille fille pauvre devenue le faire valoir à ses dépends du trio... Ou plutôt du duo puisque toi-même n'étais qu'un suiveur du duo, l'assassina Dimitrov.

Mycroft savait qu'il avait raison.

Il refusait pourtant de l'admettre à voix haute. Malgré tous les défauts de William, ce dernier n'avait jamais été meurtrier ni criminel. Il avait grandi dans un univers pourri par les machinations, les trahisons et l'arrogance. Sa richesse, il l'avait toujours détesté mais se savait incapable de vivre sans. Tout comme ses privilèges et son nom. Maddison avait été toute autre. Très vite, elle avait compris qu'elle ne serait jamais libre. C'était une des raisons de sa perte.

Il se souvenait encore de son sourire. Elle n'avait même pas terminé ses études lorsque sa trahison fut révélée au grand jour. Aujourd'hui, personne ne commettrait d'exécution au sein de la SSA. C'était tout bonnement impossible. Mais à l'époque, ce n'était que l'unique solution. Mycroft avait appuyé sur la détente, la jeunesse et la peur de l'échec de la SSA ayant contribué à cet acte. Maddison n'était qu'une victime de plus des plans trop ambitieux pour leur jeune âge. Et quand bien même ils avaient réussi, ils y avaient laissé leur coeur et innocence.

— Te voilà bien silencieux tout d'un coup, ajouta Dimitrov en reprenant les cent pas sans le quitter des yeux.

Mycroft continuait de le fixer en retour.

— Sacha Li n'a jamais été d'un grande patience. A trop vouloir rester ici, tu risques de la perdre définitivement. Et ce, même si tes nouveaux amis et Filibert fouillent ce bâtiment en ce moment même.

— Elle a bien changé.

— Pas assez en tout cas pour se défaire de moi.

— Tu l'as manipulé.

— Peut-être bien. Mais que veux-tu? Je suis tellement doué et génial que tout devient évident. Vous tombez tous dans mon jeu. Y compris toi-même, mon cher Mycroft.

— ...

— Que dis-tu d'abandonner ta belle entreprise pour me rejoindre? Nous serions si puissants, si riches! Et tu pourras t'adonner à ta passion des A Alphas grisonnants et du pouvoir sans à avoir le besoin de plaire au vieux dragon. Tu pourras même prendre tes nouveaux amis avec toi. On régnera sur le monde à notre façon. Plus de ces ancêtres incapables de s'adapter à la modernité. Qui veut encore apprendre les chants traditionnels, se promener en longues robes et porter un collier de chien pour se dire oméga lié?

— Et diriger le monde comme des fous? Le monde n'a pas besoin de démagogues. Il a besoin de sagesse et de tempérance.

— Ce ne sont ni la sagesse, ni la tempérance qui rendront les gens moins bêtes. Il te suffit d'allumer les infos sur la BBC, CNN, Euronews et autres chaines d"infos. New York, Paris, ta chère Londres, Rome, Los Angeles, Ottawa et maintenant Venise. Quelle sera la prochaine ville à crouler sous les balles et les fumigènes pour ces idéaux?

— Il suffit que les générations futures évoluent pour que les choses changent.

— Les bêtas resteront jaloux des dynamiques extrêmes. Celles-ci chercheront toujours à asseoir leur supériorité qui est réelle à vrai dire. Foutaises quand on parle d'égalité et de changements! Rien ne changera jamais! Car c'est ainsi qu'est fait le monde. D'un côté les alphas et omégas, de l'autre côté, cette sous-dynamique qui se dit aujourd'hui être dans l'air du temps parce qu'elle est la plus nombreuse. Les idiots sont bien plus nombreux sur le monde que les gens intelligents. Et regarde autour de toi Mycroft. Combien d'alphas, d'omégas dans ton équipe d'élite? Combien de bêtas?

Mycroft le fixa avec une confiance renouvelée.

— Tu le sais très bien Dimitrov. Les bêtas font partie intégrante de la SSA et des gouvernements alliés à la raison. Veux-tu donc également des noms? Certains de ces bêtas que tu traites d'abrutis sauvent en ce moment même des vies, des rêves et bien plus encore.

— Blablablah! Tu parles donc de tes scientifiques et chercheurs?

— Qui d'autres? Cette nouvelle élite intellectuelle est bien peuplée de bêtas. Tout comme d'alphas et d'omégas. Mais bon sang Dimitrov, ouvre les yeux! Les bêtas, les omégas, les alphas peuvent réussir lorsque leur volonté est au rendez-vous. Et c'est cela que nous cherchons à instaurer dans les mentalités. Peut-être pas tout de suite, mais dans quelques générations... Imagine-toi un monde où un bêta ne se sentira plus stigmatisé d'être général dans l'armée. Un A Oméga au congrès américaine. Une B Alpha aide-soignante. Une C Bêta actrice... Les bêtas ne sont pas inférieurs aux alphas et omégas et tu le sais très bien. Plus que bien même.

— Tu veux donc vraiment en finir, n'est-ce pas?

— Ce n'était donc pas ce que tu étais venu chercher en m'invitant dans ta tanière?

— Je pensais que voulais te retrouver une nouvelle fois à genoux la bouche grande ouverte et le regard embrumé.

— Je ne te laisserais plus jouer de moi, répondit fermement Mycroft.

Dimitrov secoua la tête et soupira.

— Mon pauvre Mycroft. As-tu donc la mémoire tellement courte? As-tu oublié ce que je t'avais dit il y a quelques mois lorsque tu t'étais retrouvé chez moi, seul? dit-il, amusé.

Mycroft resta de marbre.

— Nous sommes mieux préparés, répondit froidement l'oméga en reculant.

Dimitrov le toisa, un rictus aux lèvres.

— Attendons donc, mon vieil ami. Rien ne presse. La nuit est encore bien longue devant nous.

Mycroft Alexander Holmes jeta un coup d'oeil dehors. Les lumières de Venise brillaient de pleins feux. Il revoyait les soirées et nuits de sa jeunesse. Venise. Il pensa à elle, une nouvelle fois. Il referma les yeux.

Et lorsqu'il les rouvrit, il avança vers Dimitrov.

*xXx*

Royaume-Uni, Londres

22-23 juillet

Jour 222-223

Amelia Longburn-Banaart fixa les nombreux écrans étalés sur le mur de son bureau secret. La plupart des dirigeants des pays alliés à la cause de la SSA la fixait en retour.

— Venise est entièrement encerclée pour le moment et nul ne connait l'issue de cette crise potentiellement dramatique pour la paix trop bancale que nous vivons encore actuellement. Le gouvernement italien n'en fait qu'à sa tête à l'exception du premier ministre qui a décidé d'agir avec sa tête plutôt qu'avec son coeur italien grâce à l'intervention d'une de nos meilleurs agents. Bien sûr, Mycroft Holmes, Kalyn Keller et même mon frère Aden Banaart sont hors connection puisqu'ils ont décidé d'aller dans cette maudite ville coupée du monde et des médias sans rien nous laisser comme information et...

— Amelia.

— Bien sûr qu'ils auraient dû nous laisser quelques éléments d'enquête mais je ne suis qu'une ministre et pas une agent comme mon satané de frère qui a préféré laisser en suspens l'affaire de sa fusion avec Boeing pour se promener sur des gondoles...

— A-me-lia.

— Heureusement que vous êtes là avec moi. Londres a décidé de reprendre ses émeutes et les villes de Glasgow et Birmingham ont suivi le mouvement. Est-ce vrai aussi que New-York a recommencé à agir comme l'enfant gâté des Etats-Unis et...

Le président américain Imogen, lointain cousin retrouvé d'Alice Imogen, acquiesça tout en se frottant le visage.

— Am... Ame... Amelia...

— Et aussi la France. C'est même évident. Le contraire m'aurait étonnée. Les journaux satiriques français ont décidé d'interpréter ce blocus des médias et autres infos sur Venise comme une conspiration. Tous les journaux francophones ne parlent plus que de la Roseraie, du Circus, et même un semblant de SSA comment de versions modernes des francs-maçons. Et puis les allemands se sont mis à scander leur désaccord avec le chancelier oméga qui est pourtant un de nos alliés mais absent ici car enfermé par une horde de protestants dans une pièce sans issue ni internet. On essaye de l'extraire sans grand succès. Kalyn avait raison, on aurait jamais dû le laisser gagner. Si seulement Filibert était de retour... Il est quand-même moitié allemand de par ses études et ses choix de résidence...

— Amelia!

La première ministre cessa de parler pour regarder avec surprise l'écran à l'extrême droite du mur. En retour, Victoria de Suède la sermonnait des yeux, la tête entre les mains. Amelia avait une fois encore cédé à une de ses logorrhées légendaires.

— Veuillez m'excuser, dit-elle en reprenant un calme et une contenance digne.

Elle se retourna et passa une main tremblante dans ses cheveux à nouveau d'un auburn majestueux. Elle rajusta son tailleur Victoria Beckham cintré à la taille. Elle n'avait plus dormi depuis deux jours, mangé depuis trois et ses ongles avaient longtemps perdu de leur régularité à force d'être rongés. Elle était éreinte et plongée dans l'ignorance la plus totale.

Victoria soupira.

— Amelia, on trouvera une issue à ce blocus Vénitien.

— C'est que ce que m'étais dit au départ mais aujourd'hui, plus rien ne peut rester dissimulé pour plus de deux heures. Hors il est bientôt trois heures du matin et le monde a les yeux braqués sur cette ville. Et je ne peux même pas demander aux médias de traiter d'un autre sujet. Le monde entier est en chaos, sauf là où sont Bai Long et Diesbach. Alors pour une fois qu'une ville a décidé de demeurer silence radio, on ne parle plus que d'elle, répondit Longburn-Banaart en croisant les bras.

— Et alors? lâcha Victoria en haussant des épaules.

Amelia la regarda comme si elle venait de se prendre un coup de fouet.

— On nous a tellement habitué à vivre avec les médias et l'opinion public qu'on oublie l'essentiel: le pouvoir reste dans tes mains. Est-ce que les parlementaires britanniques se sont rebellés contre toi? Est-ce que Sa Majesté continue à soutenir tes actions? C'est cela le principal. Le peuple croira ce qu'il voudra mais l'issue, c'est toi qui en décidera de par tes actes et ta prise de position. Ecoute les médias et tu te disperseras. Oublie les pendant quelques heures et concentrons-nous sur le principal. Tu nous as bien appelé pour t'aider à extrader Mycroft Holmes et les autres de Dimitrov Ostrovski, n'est-ce pas? expliqua sincèrement Victoria.

— Vous les royaux, on vous apprend un exercice du pouvoir tellement différent...

— Disons que notre pouvoir est censé durer une vie et non pas quelques années. Nous ne subirons sans doute jamais le ballotement des opinions qui sont assez changeants à vrai dire. Cela nous laisse le temps de la clairvoyance et de la patience. Une réforme prend du temps avant d'être effective ainsi que tout le reste. Et même si je n'ai plus de pouvoir exécutif à proprement parler, il me reste néanmoins un droit de regard et de décision.

— Dimitrov ne va pas les laisser tranquille, c'est sûr. Il est un manipulateur né. J'ignore totalement ce qu'il va faire de Mycroft et des autres.

— Que pourrait-il arriver de pire?

— Les deux plus grandes fortunes mondiales mortes sans héritiers ni plans pour la suite, Mycroft Holmes hors d'état de nuire et la Suisse sans dirigeante. Bai Long devant un choix réduit d'héritiers potentiels. On peut difficilement imaginer pire, grommela Amelia.

— Pas faux.

— Si je peux me permettre mesdames... Actuellement, toutes les forces de la SSA entourent la ville de Venise. Le bâtiment est lui-même entouré des forces protectrices de Dimitrov. La Roseraie est en proie à une agitation interne, surtout dans son aile occidentale en raison de la prise de pouvoir traitre de Sacha Li et sa récente révélation en tant que Reine Noire. C'est davantage en notre faveur, si je ne m'abuse? intervint le président Imogen.

— Il n'a pas tort Amelia.

—Vous avez raison. Mais c'est sans connaître Dimitrov. Je parie mon poste qu'il est seul avec Mycroft, en pleine négociation.

— Mycroft Alexander Holmes est l'un des meilleurs négociants de ce monde, ajouta le président français.

— Certes, mais pas lorsque Dimitrov est en face de lui, souffla Amelia.

— On devrait contacter Sherlock Holmes, proposa Victoria.

— Vous n'êtes pas sérieuse! cria Amelia.

— On ne le saura jamais sinon. Il connait son frère mieux que quiconque et il n'est pas seul, répondit Victoria.

— Deux A Alphas dont le père des jumeaux de Mycroft? C'est de la folie! Je refuse d'assister à un bain de sang! insista Amelia.

— Je me range du côté d'Amelia. C'est de la pure folie. Mêler deux A Alphas, un de famille, l'autre père de ses enfants, à Mycroft Holmes un A Oméga ne pourra que se terminer en massacre. Et c'est ce qu'il y a de pire, dit Imogen.

— De toute façon, ils sont déjà en route vers Venise et vont atterrir d'ici quelques minutes, sauf si les troupes de Dimitrov décident de les accueillir en grandes pompes. Je ne pense pas qu'ils feront un tapage inutile. Mycroft est quand même à l'intérieur, se défendit Victoria.

— Et vous Diesbach, qu'en pensez-vous? demanda Amelia en fixant l'écran jusque là demeuré silencieux.

Le visage du vieil homme apparut sur l'écran.

— On verra lorsqu'ils seront à terre. Mais ne vous en faites pas, ils sauront quoi faire, se contenta de dire Diesbach un brin amusé par les échanges des jeunes dirigeants.

*xXx*

Italie, Venise

22-23 juillet

Jour 222-223

— C'était Diesbach, cria Greg par-dessus le bruit de l'engin.

Sherlock le regarda avec curiosité.

— Il nous conseille de faire selon notre désir mais de ne pas oublier que Mycroft est un homme ayant beaucoup de regrets sur le coeur... Mais qu'est-ce qu'il veut dire par-là?

— Que mon frère est un idiot fini lorsque Dimitrov entre en jeu. Il se croie plus fort que tout le monde en temps normal mais se bloque dès lors qu'il doit négocier avec Dimitrov. Leur passé commun empêche toute évolution dans leurs actes et paroles.

— Ils agissent donc comme s'ils n'avaient que vingt ans? demanda Greg, incrédule.

— Pire! Ils se croient encore avoir vingt ans et vivre comme tel lorsqu'ils se retrouvent, malgré leurs rides et dents qui tombent. Et même s'ils se critiquent sur leur âge et expériences et autres foutaises, ils ne peuvent pas s'empêcher d'agir comme des débutants. Diesbach l'a bien compris, expliqua Sherlock Holmes en levant les yeux au ciel.

— Mais pourquoi tant d'années passées à se hair ainsi? On aurait pu les arrêter avant!

— Parce qu'il manquait une case tout simplement.

— Sacha Li kidnappé?

— Oui, elle entre dans l'équation... Mais je dirais plutôt la mort de Daiyu et ton arrivée Greg. Sans ces deux éléments décisifs, Mycroft et ses copains vivraient toujours dans le passé, dans leur bulle!

— M... Moi?

Greg sourit fièrement.

— Deviens pas plus idiot que tu ne l'es déjà! Et Sacha Li a enfin décidé d'agir, ce qui a précipité la résolution de l'affaire. Tu n'as donc pas compris que durant ces années, tout ce que la SSA, le Circus et la Roseraie faisaient pouvaient être interprété comme une bataille d'égos de gosses d'une même classe d'école? Mais avec des retombées plus conséquentes et autres... Et voilà que l'usure et l'envie de changer ont enfin pris à la tête de mon frère. Enfin, on va finir avec tout cela. Enfin, le monde pourra retrouver un peu de silence. J'ai hâte... ajouta Sherlock en s'agrippant à la portière de l'hélicoptère.

— Alors que faisons nous?

— On entre dans le bâtiment, on redonne un peu d'énergie à ceux postés à la porte, on embarque Sacha Li si possible vivante et en un morceau et on remballe les deux ex-amis, proposa Sherlock.

Greg le regarda avec une terreur non feinte.

*xXx*

John Watson n'avait aucune envie de croupir et attendre la fin d'une négociation sans queue ni tête entre deux ex-amis d'une SSA à l'époque embryonnaire. Il était venu comme médecin et il avait bien l'intention de servir à quelque chose. Alors si Aden, Filibert et surtout Kalyn désiraient rester attendre le sort de Mycroft, tant pis pour eux.

Le B Oméga devait retrouver Sacha Li.

Il avait descendu les marches qui menaient vers l'entrée principale du musée. Il ouvrit plusieurs portes les unes après les autres. La plupart des pièces contenaient des oeuvres du XVIIe siècles à qui il ne prêtait aucun intérêt malgré ses connaissances sur le sujet engoncées de force par ses intendants.

Le reste du bâtiment demeurait plongé dans un silence sourd. John n'était nullement surpris. Ses amis et Ostrovski avaient donc préféré la discussion sur la violence.

Enfin, il parvint jusqu'à une porte devant donner sur une pièce inutilisée. La mention "privé" était collée sur le bois faux-semblant. John colla une oreille contre cette dernière. Aucun bruit n'y transperçait. Alors il tourna lentement la poignée et se retrouva coincé.

Merde. Voilà qu'encore une fois, Sherlock a raison.

Le médecin soldat fouilla dans ses poches et trouva une épingle. C'était un réflexe qu'il avait acquis aux côtés de son alpha: toujours avoir de quoi forcer une serrure sur lui.

John Watson inséra avec une habilité coupable l'objet dans le trou de la serrure. Et, d'une dextérité malheureusement habituelle, ouvrit la porte après quelques tours d'un secret savamment gardé.

Elle était allongée là. En piteux état. Elle ne le voyait pas. Ne le sentait pas.

Aussitôt, ses instincts de médecin reprirent le dessus. Il s'agenouilla devant elle et enleva son sac à dos. Il commença le travail.

*xXx*

— Tu penses qu'ils vont laisser John retrouver Sacha Li sans se faire prendre? osa demander Aden Banaart qui commençait à haïr l'atmosphère pesante.

Kalyn et Filibert continuaient de s'ignorer dans un silence mort. Aden soupira.

— Hein? ajouta-t-il, las de la relation compliquée entre les deux amants impossible.

Ils l'ignorèrent.

— Sans doute que oui. Après tout, Sacha Li a déjà bien souffert. Dimitrov est sadique, pas assassin. Il nous préfère détruits de l'intérieur mais vivants. C'est plus aisé de nous mettre sous son contrôle de cette manière. C'est un peu ce qu'il a réussi à faire avec Sacha. Il l'a détruite, l'a poussée d'une étrange façon d'agir contre nous...

— Qui se termina en échec pour lui, intervint enfin Filibert.

Aden dissimula un sourire triomphant.

— Ah oui? Et c'est parce que Sacha n'a pas réussi à nous convaincre de sa traitrise?

— Parfaitement.

— Et aussi, parce que Diesbach l'a autant manipulé, voire plus même dans un autre sens, ajouta Kalyn dont la voix sereine et grave réveilla l'atmosphère morose.

Filibert la regarda. Elle continua de l'ignorer.

— Il est vrai que Diesbach a toujours eu un don pour nous tenir sous son influence. Tout comme Bai Long. Nous sommes de bien utiles marionettes, dit Filibert à son encontre.

Aden sentit venir la réplique de Kalyn.

— Sauf bien entendu Dimitrov et peut-être toi aussi, Fil, dit-elle sur un ton sarcastique.

Filibert haussa les épaules.

— Et Mycroft, bien qu'il est un peu déstabilisé en ce moment, rétorqua dans son calme signature Filibert.

Kalyn croisa les bras.

— Parce que c'est normal pour un oméga en gestation d'être déstabilisé lorsque son alpha n'est pas là? Ou bien parce qu'il est normal pour un oméga de se retrouver sous l'influence des ainés malgré son intelligence et parti pris? ajouta sur un ton cinglant la jeune femme.

Filibert soupira et se frotta les yeux. Aden reconnut l'ancien Fil, celui qui ne pouvait rien faire contre Kalyn Keller.

— Ecoute. Je sais que tu m'en veux de n'avoir rien dit et rien fait avec cette histoire...

— Allié ou traitre? On se le demande bien. Tu prétends nous aider, mais Dimitrov ne semble pas très convaincu de ta loyauté envers Bai Long et nos idéaux. Il y a donc bien un peu d'hésitations dans tes convictions, non?

Aden soupira longtemps. Il se demanda quand John Watson donnerait de ses nouvelles. Il avait toujours détesté se retrouver au milieu de ce couple improbable.

— Kalyn! Tu sais très bien que je ne suis pas un traître. Et Dimitrov aussi. Dieu seul sait à quoi il joue. J'ai fais de mon mieux pour le divertir et l'empêcher de mettre le monde à feu et sang. Et tu le voix bien. Bien que le résultat n'est pas encore assez satisfaisant même si tu semblais plutôt contente de me revoir, dit Filibert.

Aden n'avait qu'une seule envie: disparaitre de la salle et retrouver d'autres personnes normales qui n'avaient pas un problème de sentiment amoureux et encore moins de désir inassouvi. Il se demanda comment Filibert pouvait faire pour se retenir autant de prendre la B Alpha ici-même. Tout en lui transpirait un désir rageant pour Kalyn.

— Mais pourquoi est-ce qu'ils prennent autant de temps? interrompit Aden dans le but vain de détendre l'atmosphère.

Les deux alphas se tournèrent vers lui.

— K', tu sais très bien que Fil ne peut pas nous trahir. Il est trop bisexuel, voire gay avec toi pour tomber dans un traditionalisme type Dimitrov. Un type comme lui serait mort tabassé par des gosses extrémistes! râla Aden, las.

Il en avait assez d'attendre et ses amis aussi sans doute. Parce que pour devoir parler de choses bien vues et enterrées et ressasser des hypothèses qui n'avaient pas lieu d'être... Le bêta grogna sa frustration et s'accroupit, la tête entre des mains moites.

*xXx*

— Et merde! Reviens parmi nous Sacha, haleta John en continuant de lui taper la joue.

L'Alpha s'était évanouie de fatigue et de déshydratation.

— Comment est-ce qu'il a pu faire ça avec ton bras? J'espère que Mycroft et ses petits génies comptent sortir un bras bionique vraiment efficace dans peu de temps parce que sinon... Une dirigeante handicapée, ce n'est pas mal non plus, continua de grogner l'oméga qui abandonna la joue de l'alpha pour traiter sa blessure.

Il découvrit lentement les bandages maladroitement fixés au moignon et s'attendit au pire.

— Rien n'est encore pourri, c'est quand même rassurant. Les bras bioniques existants ne te plairont sans doute pas, Sacha. Ils ne sont pas assez élégants. Te connaissant, ils créeront un département prothèses de luxe. Ma foi... Allez, détend toi un peu. Ok! Et maintenant, je dois nettoyer tout ça, te remettre en place ces bandelettes et espérer te sortit d'ici sans guet-apens.

L'oméga continua de parler, de débiter des sotises dans le but de meubler le silence dérangeant et peut-être faire réagir la dirigeante Suisse. Il se frotta le front et continua de bander le bras estropié de Sacha Li.

Il se demandait comme tout cela allait finir. S'ils n'allaient pas tous crever ici au final. Winston, Moriarty et maintenant Ostrovski. Les trois hommes étaient connus pour leur folie et leur amour du morbide. Des suicides, des mis à mort et aussi beaucoup d'assassinats psychologiques.

Mycroft n'était au final pas mieux qu'eux. Il se suicidait autant par ses addictions successives et son don de la manipulation n'avait rien à leur envier.

John respira un bon coup, admirant ce qu'il pouvait déclarer comme une oeuvre d'art contemporaine.

— Ca suffira pour le moment. Allez viens Sacha. Et s'il te plait, réveille-toi! J'aurais tellement besoin que tu utilises tes jambes pour nous sortir de ce merdier.

Il espérait aussi que Molly demeurait en poste et bien vivante.

Il ne voulait plus perdre personne.

*xXx*

Royaume-Uni, Londres

22-23 juillet

Jour 222-223

— Si j'étais Bai Long, j'ouvrirais aussitôt toutes les frontières et demanderais aux journalistes occidentaux de montrer des images de l'Orient tel que nous le connaissons. Et peut-être, peut-être bien que ces révoltes cesseront, murmura Alice Imogen au bord des larmes.

L'équipe s'était rassemblé autour d'elle, à l'exception d'Amelia Longburn partie retrouver quelques dirigeants italiens assez sensés pour encore vouloir les aider.

— Tu sais très bien que c'est impossible, répondit dans un souffle Anna Ulanov.

Alice lui pressa la main et reprit son inspection des différentes caméras.

— Alors fais quelque chose, toi, la chouchoute des médias, lui dit-elle sans un regard.

Anna Ulanov soupira.

— Je fais ce que je peux.

— Pas assez en tout cas. Car rien ne se passe et cela me dérange. Je déteste l'immobilité, ce silence et tout... Tout cela. Pourvu que Myc reste en vie... Je ne sais pas ce que je ferais s'il lui arrivait quelque chose, lâcha enfin Alice, épuisée après des années de stress permanent.

Le groupe se regroupa plus près d'elle.

*xXx*

Italie, Venise

22-23 juillet

Jour 222-223

— Nous sommes de la même espèce. Toi. Moi, dit Dimitrov, les mains enfoncées dans les poches de son pantalon de costume.

Mycroft le regardait toujours.

— Tu aimes le pouvoir. Tu as soif de reconnaissance. Tu aimes l'intelligence, le génie. Tu es de glace. Et ton coeur était d'un froid éternel. Maintenant tu es faible comme au tout début, de part ta nature oméga et tes pulsions. Et pourtant, nous arriverons bien à faire quelque chose de bien, toi et moi. Car tu es le seul en qui j'ai confiance. Tu es mon pendant. Nous sommes formés pareils, nous avons grandi dans les mêmes milieux, entourés des mêmes discours. Et Bai Long. Nous avons vécu les mêmes choses. Nous sommes devenus ce que nous sommes aujourd'hui de manière similaire.

Mycroft avança d'un pas.

— Je ne suis pas sûr, souffla l'A Oméga en attrapant la cravate de l'alpha.

— Tu vois, je te suis irrésistible.

— Comment peux-tu le savoir? Si je te ressemble tant... Alors mes dons d'acteurs pourraient bien te mener en bateau.

— Alors toi aussi, tu penses qu'il est traître? Qu'elle est traître?

— Voyons, Dimitrov. Nous savons tous les deux que Filibert n'est pas un cas facile certes, mais il est trop droit et dévoué à Kalyn pour la trahir. Il la suivra jusqu'au bout. Quant à Sacha, c'est différent. Elle ne suit personne. Seulement elle-même et ceux qu'elle aime.

— La recherche d'une famille qu'elle a perdu après son adhésion aux côtés de Bai Long.

Dimitrov s'écarta de Mycroft.

— Comment veux-tu en finir? demanda-t-il en sortant un révolver de la poche intérieur de sa veste.

— A toi de voir. Après tout, je ne suis qu'un oméga. Ton jouet, ton être admiré et celui avec qui tu veux fusionner pour créer le specimen parfait.

Dimitrov éclata de rire.

*xXx*

— Molly, Dieu soit loué, tu es bien vivante! s'exclama Greg Lestrade en courant vers la médecin légiste improvisée urgentiste en attente.

Molly se retourna et accueillit les deux alphas d'un hochement de la tête.

— Ok, voici le topo les gars. Ils sont tous à l'intérieur et j'attends un signe de John qui devrait, on l'espère sortir Sacha de là. Ils ont barricadé les entrées, sinon je serais entrée. On ne me fait pas attendre comme ça, dit-elle sur un ton ferme en ouvrant son arsenal.

Elle leur présenta rapidement le contenu de leur sac.

— Et vous? leur demanda-t-elle.

Les deux alphas montrèrent qu'ils n'avaient presque que des armes sur eux.

— Pitié. Vraiment alphas jusqu'au bout. On devait bien en finir avec ces préjugés non? C'est raté avec vous.

— On entre dedans?

— Non Greg. On attend encore. Et si on entre, c'est avec la permission...

— Donc si personne ne nous l'empêche. S'ils ont tout barricadé et qu'on entre par la force, ce sera comme une déclaration de...

— On l'a bien compris, Sherlock. Notre idiotie n'est pas si terrible, le coupa sèchement Molly qui avait appliqué sur ses lèvres une couche intimidante de rouge à lèvres.

Sherlock et Greg la regardaient bouches bées, peu habitués à se faire remonter les bretelles par la bêta habituellement timide et discrète.

— Alors, on...

— Vous restez avec moi devant la porte, car c'est par là qu'ils vont sortir. Et on attend avec le matériel médical qu'il faut. Dès que la porte sera ouverte et que personne n'est dans un état de mort imminente, vous pourrez entrer et faire ce que vous avez à faire de bien A Alphas possessifs, grogna la bêta avant de refermer son sac et se planter devant la porte comme avant.

*xXx*

— Allez, encore un peu Sacha. Reste avec moi! cria John en trainant comme il le pouvait la masse inconsciente vers la sortie.

Il lui devait encore grimper les quelques marches qui le séparaient du rez-de-chaussée. Dimitrov avait bien prévu son coup en cachant l'alpha dans une salle utilitaire du sous-sol qui n'était même pas visible sur les plans officiels.

— Encore un peu...

La respiration de Sacha se faisait erratique. Par expérience, John craignait un arrêt cardiaque imminent.

Encore un peu. Allez. Encore.

Il vit la porte d'entrée fermée automatiquement de l'intérieur.

— Ces bâtards l'ont barricadée de l'intérieur!

Sans relâcher le corps inerte, il chercha un moyen d'ouvrir l'issue. En vain, elle était bel et bien bloquée. Alors il fit comme on lui avait appris. Il se jeta sur la porte.

*xXx*

— John! cria Sherlock en voyant débouler son oméga en rogne.

Il n'eut pas le temps de se précipiter vers l'amour de sa vie que Molly Hooper s'était déjà précipitée vers un corps inerte ensanglanté. Et John. John l'ignora pour se pencher sur le corps.

— C'est Sacha, elle est inerte! cria Greg qui se précipita également vers l'entrée.

Il tira Sherlock de sa torpeur en l'attrapant par le col de sa veste.

— Elle est vivante! cria John en fixant son alpha juste assez pour le rassurer de son état. Leur lien tremblait d'excitation.