Till Kingdom come
Chapitre 43
Red Eyes and Tears
Il pleuvait des cordes sur New York et Casey regrettait d'être allé au travail en moto ce jour-là. C'était complètement sa faute : il n'avait pas vérifié la météo avant de partir ce matin et il n'avait pas écouté April. Elle lui donnerait de ce regard agacé qui disait « je te l'avais bien dit » dès qu'il rentrerait aussi avait-il pris les devants. Casey s'était arrêté chez le fleuriste sur le chemin et avait trouvé un joli bouquet dans les tons de jaune, d'orange et de vert. Son principal avantage était qu'il était très compact et qu'il ne souffrirait pas trop de son petit voyage dans les sacoches de la moto. Entre ce bouquet et Shadow chez sa meilleure amie pour la nuit, la soirée risquait d'être intéressante.
Enfin, si personne ne les interrompait, se rappela Casey. Il coupa le moteur de sa moto une fois dans le garage et attrapa son téléphone portable. Donatello et Michelangelo étaient rentrés à New York la veille et Casey pressentait qu'ils passeraient prendre des nouvelles. C'était hors de question. Il était rare que Shadow soit invitée par des copines de classe, surtout en plein été, alors c'était l'occasion de passer une soirée romantique entre adultes. Casey avait prévu de faire couler un bain chaud sous prétexte qu'il avait eu froid sous la pluie puis de convaincre April de le rejoindre au milieu des bulles et des sels de bain. Ils se câlineraient, passeraient un bon moment de détente ensemble puis Casey lui préparerait un bon petit repas, il sortirait une bonne bouteille de vin et les activités pour grandes personnes pourraient vraiment commencer. Donatello et Michelangelo pouvaient aller se faire voir ailleurs – surtout Donatello.
Casey envoya un SMS à Michelangelo pour le prévenir que ce soir leur appartement était une zone hostile pour les reptiles puis récupéra le bouquet dans une sacoche. Il n'avait pas trop souffert – quelques feuilles étaient un peu pliées bizarrement mais ça irait. Casey monta jusqu'au cinquième en sautillant comme un gamin, repoussa ses cheveux humides en arrière, tira sur l'entrejambe de ses jeans parce que Mini-Casey commençait à se réveiller et déverrouilla la porte de l'appartement.
Karai buvait tranquillement une tasse de thé en compagnie d'April dans le salon. Casey ne prit pas le temps de comprendre ce qu'il se passait : il lança son casque sur la kunoichi qui esquiva sans même lâcher sa tasse puis se précipita vers le placard de l'entrée pour récupérer son bâton de hockey. April s'était interposée, debout, lorsqu'il revint dans le salon.
– Tout va bien, dit-elle. Karai est là pour discuter.
– Conneries ! rugit Casey en poussant April sur le côté. Je vais vous le demander qu'une fois : sortez d'ici, tout de suite.
– Ou quoi ? demanda Karai en haussant un sourcil.
– Ou ça va être votre fête, m'dame.
Karai eut un petit rire moqueur. Elle posa sa tasse sur une coupelle sur la table basse, s'adossa au dossier du fauteuil et croisa ses jambes, se mettant à l'aise. April attrapa Casey par le bras pour le tirer en arrière.
– Arrête ça, dit-elle entre ses dents. Tu n'es pas de taille.
Casey prit très mal l'avertissement. Il savait très bien qu'il n'était pas aussi fort que tous ces foutus ninjas mais il préférait mourir en essayant de protéger sa femme plutôt que de ne rien faire. Karai ne l'impressionnait pas. Ce n'était qu'une petite bonne femme maigrelette comme toutes les Japonaises et puis elle commençait à se faire vieille. Casey savait par Leonardo que Karai avait eu une fille, tuée dans son adolescence par une branche séditieuse des Foots. Ça s'était passé environ dix ans plus tôt alors Karai devait facilement avoir une cinquantaine d'années. Elle était évidemment beaucoup plus forte que Casey mais il ne tomberait pas au sol sans s'être battu.
– April a raison, confirma Karai. Nous savons depuis longtemps où vous habitez et nous aurions pu vous tuer n'importe quand.
Casey fut parcouru d'un frisson. Il eut envie de prendre April et une valise sous le bras et de partir au fin fond de l'Utah dans l'instant – il faudrait passer chercher Shadow chez son amie Sloane, aussi.
– Je viens en paix, insista Karai. J'ai amené des biscuits, bon sang !
– Ils sont peut-être empoisonnés, rétorqua Casey.
Karai leva les yeux au plafond et se pencha pour attraper un biscuit dans une boîte en bois sur la table basse. Elle en croqua un bout, le mâcha consciencieusement, avala et ouvrit même la bouche pour montrer qu'elle n'avait pas triché.
– Peut-être que les autres sont empoisonnés, insista Casey.
– On m'avait dit que vous étiez une espèce d'homme de Neandertal et je constate qu'on ne m'avait pas menti, répondit Karai avec un air ennuyé sur le visage.
Casey voulut répondre mais April lui prit sa crosse des mains puis le poussa sur le canapé avec. Casey s'assit et laissa sa femme lui verser une tasse de thé qu'il ne toucha pas – il pouvait aussi être empoisonné. Karai détailla longuement Casey avant de se retourner vers April.
– Je disais donc que les Foots ne s'en prendront pas à vous, reprit Karai.
– Trop aimable à vous, railla Casey en croisant ses bras.
Karai lui lança un regard agacé qui glaça le sang de Casey. Quelque chose lui disait qu'il devait la fermer. Il avait la désagréable impression que les grandes personnes parlaient entre elles.
– Les négociations pour parvenir à ce compromis n'ont pas été simples, continua-t-elle. J'estimais que vous deviez être mise au courant.
– Merci, répondit April.
Elle avait elle aussi un regard froid et déterminé. C'était celui que Casey appelait « guerrière d'affaire ». April l'utilisait quand elle endossait son costume de patron d'entreprise ou bien quand elle devait engueuler l'un des frangins. Même Raphael se tassait quand il avait affaire à ce regard mais Karai semblait habituée. Evidemment. Elle gérait des psychopathes à longueur de journée. Ce n'était pas une petite bonne femme comme April qui allait lui faire peur.
– Puis-je savoir quels sont les termes de ce compromis ? demanda April.
– Mon second aura l'honneur de tuer lui-même Leonardo, répondit Karai.
– Leo se fera pas avoir par un de vos petits ninjas, répliqua Casey en se redressant soudainement dans le fauteuil.
April lui posa une main sur le torse pour l'arrêter.
– Une vie contre trois autres, donc.
– Oui.
– Et si vous ne parvenez pas à tuer les Tortues au terme de votre guerre ? demanda April. Les survivants viendront-ils nous importuner ?
Karai secoua la tête, un léger sourire aux lèvres.
– Les Tortues mourront, quoi qu'il advienne, assura-t-elle. Ça nous prendra peut-être un mois ou dix ans mais ça arrivera, tôt ou tard.
– Je sais que Leonardo a tué un certain nombre de vos soldats et que c'est inexcusable mais je ne comprends pas votre détermination, dit April. J'imagine que vous ne pouvez pas passer l'éponge, évidemment, mais n'y-a-t-il pas...
– Leonardo a tué l'homme qui devait me succéder, coupa Karai. C'était un homme capable de gérer le clan et de le maintenir doucement sous sa poigne. Il était admiré par beaucoup et il avait une importance considérable pour nous.
Casey n'était pas très bon lorsqu'il s'agissait de lire entre les lignes mais il pensait percevoir une certaine douceur dans les propos de Karai. Elle avait apprécié cet homme, peut-être l'avait-elle même aimé. Leonardo avait vraiment déconné, ce soir-là.
– Son principal avantage était qu'il avait la confiance des deux branches des Foots, continua Karai. Il était traditionaliste, comme moi, et aussi écouté par les hommes aux opinions plus... marquées. Il les maîtrisait. Sans lui, cette branche est beaucoup plus vindicative et c'est contre eux que je me bats principalement. Ce sont eux qui veulent éradiquer les Tortues et toutes les sortes de mutants vivant à New York par la même occasion.
– S'il n'en tenait qu'à vous, arrêteriez-vous cette guerre ? demanda April d'une voix froide.
Karai soupira. Son expression s'était adoucie en parlant de ce second décédé.
– S'il n'en tenait qu'à moi, j'exigerai de Leonardo et ses frères qu'ils quittent New York et ne reviennent jamais. Oui, cette solution me conviendrait. Après tout, ils m'ont aidée par le passé et il serait dommage de tuer des combattants de leur valeur.
April hocha la tête puis but une gorgée de thé. Karai attendit patiemment qu'elle aborde le sujet suivant.
– Avez-vous trouvé le Singe Rouge ? demanda April.
Casey se tendit. Leonardo lui avait expliqué les circonstances de sa rencontre avec Emma ainsi que son implication dans leur opération dans Red Hook. Raphael avait été très vague sur la suite des événements. Il lui avait cependant dit qu'Emma et lui étaient les responsables du massacre de la ligne G – quoi qu'il avait assuré qu'elle n'avait tué personne. Depuis ce jour-là, le Singe Rouge était considéré comme l'allié des Tortues par le clan des Foots donc comme une cible de leur guerre actuelle.
– Trouvé et abattu, répondit Karai.
April perdit un peu de ses couleurs mais resta assise très droite sur le bord du fauteuil. Ses mains s'étaient crispées sur ses genoux. Casey n'en croyait pas ses oreilles. Ils avaient vu Emma le dimanche précédent, lorsqu'ils étaient partis de la ferme, laissant les gars là-bas. Michelangelo lui avait demandée de ne pas sortir sans lui. Emma avait approuvé mais était-elle capable d'enfiler son masque et d'aller dans les rues de New York seule ? D'après Donatello, oui. Avait-elle commis cette erreur ?
Est-ce que Raphael était au courant ?
– Il s'est avéré que le Singe Rouge était un membre du clan des Foots, reprit Karai.
Casey sursauta. Emma, une kunoichi des Foots ? C'était le genre de nouvelle qui aurait l'effet d'une bombe atomique sur leurs petites vies. Casey serra les poings. Si Raphael apprenait ça, ça le détruirait.
– Nos confrères Japonais l'ont envoyé pour nous mettre des bâtons dans les roues, continua Karai, mais il n'est plus un problème à présent.
April hocha la tête, mettant manifestement fin à la conversation. Karai termina sa tasse, remercia April pour son hospitalité et il fut temps pour elle de les quitter. April la raccompagna à la porte, échangeant des politesses avec Karai jusqu'au dernier instant. Sitôt la porte fermée, April attrapa son téléphone et tapa du pied au sol jusqu'à ce qu'elle obtienne une réponse.
– Donnie ? C'est moi. Tu as vu Emma depuis dimanche ? … Oui, je sais, mais vérifie pour moi s'il te plaît. Et il faut qu'on se voit, j'ai des nouvelles à vous donner... Mais je suis calme ! … Oui, très bien... Oui, j'attends.
April raccrocha et aperçut le bouquet de fleurs par terre – Casey n'avait même pas remarqué qu'il l'avait lâché. Elle se baissa pour le prendre, tripotant les pétales abîmés.
– Alors ? demanda Casey.
– Donatello va essayer d'appeler Emma et il m'enverra un SMS après, expliqua-t-elle.
– Tu crois à ce que Karai a dit ?
– Non, bien sûr que non.
Casey se rapprocha de son épouse, lui prit doucement le bouquet des mains pour le poser sur le guéridon de l'entrée puis la prit dans ses bras. April s'y lova aussitôt, posant sa tête sur l'épaule de Casey. Il pouvait sentir toute sa tension et il se sentait ridicule. Karai avait raison. Il n'était qu'un abruti incapable de voir toutes les subtilités d'une conversation, les menaces sous-jacentes, les mensonges et les vérités. Il était même incapable de protéger April contre une femme comme Karai. Si elle l'avait voulu, la kunoichi les aurait tués en quelques secondes.
Le téléphone d'April vibra dans sa main contre le torse de Casey. Elle lut aussitôt le message et parut soulagée.
– Alors ? demanda Casey.
– Emma est au travail, rien à signaler, répondit April.
– Karai a menti ?
April étudia la question un instant puis secoua la tête. Elle tapa rapidement un SMS et l'envoya avant de quitter les bras de Casey pour aller prendre une veste dans le placard de l'entrée.
– Allons-y.
– On va où ? demanda Casey en attrapant son caddie.
– Voir Don et Mike.
Casey hocha la tête. Ce n'était pas la peine de discuter quand April était déterminée à ce point-là. Tant pis pour leur soirée romantique, pensa-t-il en fermant la porte derrière lui.
– Ah, les voilà.
Donatello releva les yeux de son Rubbik's Cube pour apercevoir April et Casey à l'angle du tunnel. Il rangea le casse-tête dans son sac mais resta assis sur les gros conduits qui longeaient la galerie. Michelangelo était debout à côté de lui, adossé contre la vieille ferraille. Il n'avait pas beaucoup parlé depuis qu'ils avaient quitté Northampton et ça embêtait un peu Donatello. Michelangelo était généralement celui qui remontait l'humeur de tout le monde et Donatello ne savait pas vraiment comment s'y prendre dans ce domaine. Il avait essayé de parler des choses qui intéressaient Michelangelo mais ses tentatives de conversation n'avaient pas tenu longtemps. Michelangelo n'avait pas envie de parler, voilà tout. Donatello pouvait le comprendre mais il redoutait surtout être la cause de la mauvaise humeur de son petit frère. Après tout, il lui avait menti.
– Je m'habituerai jamais à ces bandeaux, marmonna Casey en approchant.
– On s'y fait, répondit Michelangelo en haussant les épaules. Alors, qu'est-ce qu'il y avait de si important ?
April regarda Michelangelo avec une certaine inquiétude dans son attitude. Elle aurait voulu lui demander comment il allait et surtout pourquoi ils étaient rentrés avant Leonardo et Raphael. C'était compréhensible. Donatello ne lui avait pas donné de raison lorsqu'il l'avait appelée pour la prévenir de leur retour prématuré. Le plan originel consistait en une retraite d'une semaine entre eux pour pouvoir retrouver leurs marques. Le retour de la moitié du clan signifiait qu'il y avait eu une nouvelle dispute. April n'était pas stupide, elle avait dû parvenir à cette conclusion. Elle hésita un peu mais se lança tout de même.
– Karai est passée chez nous ce soir.
Michelangelo perdit de sa dureté et une réelle inquiétude passa sur ses traits. Donatello savait déjà que Karai n'avait rien tenté contre April et Casey. Si elle l'avait voulu, ces deux-là seraient déjà morts, après tout. Rien n'excluait que Karai les ait fait suivre, ceci dit. Donatello observa les alentours. Il avait choisi cet emplacement parce qu'il était à mi-distance entre chez April et le vaisseau, pas pour des raisons de sécurité particulières et il commençait à le regretter. La galerie était d'un diamètre suffisant pour qu'ils puissent se tenir debout et un chemin suivait les conduits sur lesquels Donatello était assis mais ce n'était pas l'endroit idéal pour se battre. Des ninjas humains auraient toujours moins de difficultés que des tortues mutantes dans ce genre de coin étroit et c'était bien ce qui dérangeait Donatello. Karai pouvait placer des hommes aux deux bouts de la galerie et les coincer comme des rats.
– Vous n'avez rien ? s'inquiéta Michelangelo en tendant les mains vers April.
Il arrêta son geste en cours de route, replaça ses bras le long de son corps et reprit une expression plus dure. Michelangelo imitait le comportement beaucoup plus froid de Leonardo et ça ne lui ressemblait pas mais Donatello avait un peu de mal à définir le vrai Michelangelo ces derniers jours. Lorsqu'ils étaient seuls tous les deux, Michelangelo était vraiment lui, joyeux, curieux mais aussi beaucoup plus calme et réfléchi. Il suffisait de rajouter Raphael ou Leonardo dans l'équation pour que Michelangelo redevienne un bouffon que le sérieux rendait malade. Donatello avait envie de le secouer pour le réveiller dans ces moments-là.
– Non, tout va bien, le rassura April.
– Que voulait Karai ? demanda Donatello en sortant des bombes fumigènes d'une poche à sa ceinture, juste au cas où.
– Plusieurs choses. Tout d'abord, elle voulait nous dire que les Foots ne viendraient pas nous chercher, Casey, Shadow et moi.
Michelangelo lança un regard à Donatello. C'était étrange, en effet. S'en prendre aux proches des ennemis était un mouvement classique en cas de conflits. Karai aurait pu faire pression sur eux en menaçant April. Elle était leur grande sœur, celle sur qui ils pouvaient compter, celle qui les engueulait quand ils déconnaient et celle qui les réconfortait lorsqu'ils en avaient besoin. April était la seule humaine pour qui Donatello avait de l'affection. Il ferait n'importe quoi pour elle – pas sans réfléchir un peu avant mais l'idée restait la même. Karai devait le savoir. Pourquoi renonçait-elle à un levier aussi puissant ?
– A-t-elle parlé d'une quelconque contrepartie ? demanda Donatello tout en jouant avec les bombes dans sa main.
April hocha la tête.
– Son second a accepté de nous laisser tranquilles à condition d'avoir l'honneur de tuer Leo.
– Y'en a toujours que pour lui, railla Michelangelo.
Donatello hocha la tête. Il n'était pas difficile d'imaginer que les Foots se feraient un plaisir de les exécuter devant Leonardo s'ils en avaient l'occasion et qu'ils le tueraient en dernier. Autant le faire souffrir jusqu'à la fin s'ils le pouvaient.
– Bien, dit Donatello. Vous serez donc en sécurité tant que les Foots seront après nous.
– Dis pas ça, mec, grimaça Casey.
– C'est pourtant la vérité, rétorqua Donatello.
– Nan mais c'que j'veux dire, c'est que ça nous enchante pas non plus.
Michelangelo posa une main sur l'épaule de Casey.
– Mieux vaut nous que vous, dit-il. J'vais pas dire qu'on a l'habitude mais presque. Ça ira.
– Et ensuite ? demanda Donatello en retournant son attention vers April.
– Karai a dit avoir trouvé et éliminé le Singe Rouge.
– C'est impossible, rétorqua Donatello.
Il avait demandé à Michelangelo d'appeler Emma juste après avoir reçu l'appel d'April. Elle était bien vivante quoi qu'un peu occupée par son travail à ce moment-là. Elle avait également tenu sa promesse de ne pas sortir sous son masque seule – Bob surveillait la position de son téléphone par GPS en permanence. Elle aurait dû rejoindre Michelangelo cette nuit vers une heure mais il faudrait certainement annuler. Ce serait plus prudent.
– Karai a parlé d'un membre Japonais des Foots, expliqua April.
– Un Singe Rouge Japonais et membre du clan, donc.
– Oh merde, grommela Michelangelo.
– En effet.
Donatello imaginait à peu près comment ça s'était passé : Hiro, le nouveau chef de la branche japonaise qui voulait enterrer les Foots, avait promis d'envoyer un homme à New York pour les aider et il l'avait fait. Au lieu de chercher à les rencontrer pour préparer des actions communes, l'homme en question avait décidé de faire cavalier seul. Après avoir étudié la question, il avait jugé bon de revêtir le costume du Singe Rouge pour attirer les Foots – c'était plus simple que de les débusquer compte tenu du peu de moyens à sa disposition. Il avait tellement fait parler de lui qu'Emma s'était rendu compte de l'existence de ce « Faux Singe Rouge » et s'était confrontée à lui fin juillet. Les Foots leur étaient tombés dessus et avaient probablement décidé que le plus fort des deux était le Singe qui s'était allié au clan Hamato à Red Hook. Ils avaient donc poursuivi le Faux Singe Rouge, l'avaient attrapé, certainement questionné puis éliminé.
Ça ne collait pas. Ils avaient laissé des survivants à Red Hook – pas beaucoup mais un certain nombre tout de même – et ils avaient bien dû se rappeler que le Singe Rouge utilisait alors un bô. Sa copie se battait avec une kusarigama et des chaînes plombées d'après Emma. Pourquoi n'avaient-ils pas suivi Emma ce soir-là ? Elle n'avait pas changé d'arme entre temps et elle était suffisamment forte pour attirer leur attention. Certes, elle ne tuait pas ses adversaires mais ça ne l'empêchait pas de pouvoir mettre plusieurs hommes à terre sans grand effort. A moins que...
– Karai a sacrifié le Faux Singe Rouge pour épargner Goku, comprit Donatello.
– Goku ? répéta Casey. Tu veux dire...
– Goku, insista Donatello en foudroyant Casey du regard.
Il se tassa un peu, grimaçant par la même occasion. April avait compris qu'il valait mieux ne pas prononcer le nom d'Emma dans ces tunnels, au cas où ils seraient surveillés, mais ça ne voulait pas dire pour autant qu'elle appréciait la manière dont Donatello se comportait avec Casey. Elle l'avait déjà repris une fois à ce sujet et Donatello supposait que ça allait encore arriver s'il continuait comme ça. Il ne pouvait pas s'en empêcher. Casey l'insupportait. Il n'avait d'abord rien pensé de lui lorsqu'il était apparu dans leurs vies mais l'humain avait commencé à lui porter sur les nerfs progressivement. Son comportement machiste envers April avait été le déclenchement de tout, en fait. Certes, Casey était encore jeune et idiot à cette époque mais ça n'excusait en rien ses blagues sexistes et son attitude grossière. Donatello n'avait jamais compris pourquoi April était tombée amoureuse de ce singe.
Au fil des années, le tempérament de Casey s'était calmé et il était devenu un homme respectable – en dehors de ses activités nocturnes avec Raphael – ainsi qu'un père acceptable. Laxiste sur bien des points mais acceptable. Ce n'était qu'une supposition, ceci dit, car Donatello n'avait connu que Splinter comme figure paternelle et le vieux rat n'était pas exactement le genre de personne citée en exemple dans les manuels. Durant toutes ces années, Donatello avait gentiment ignoré Casey et l'avait supporté pendant les repas de famille. Quelques fois, quand April en avait gros sur le cœur, il l'avait écoutée déverser sa bile sur tout et n'importe quoi, son mari inclus. Donatello lui avait conseillé une seule et unique fois de le quitter puisqu'il la rendait malheureuse et elle lui avait ri au nez. Une dispute de temps en temps ne constituait pas un motif de rupture, d'après elle. C'était un argument que Donatello comprenait. Ses frères se disputaient souvent mais ils ne se séparaient pas pour autant.
Quoi que les choses étaient différentes à présent que Splinter était mort. Rien ne les empêchait plus de prendre différentes voies. D'après ce que Michelangelo lui avait dit, Raphael et Leonardo ne comptaient pas rentrer vivre avec eux au vaisseau, Raphael parce qu'il ne supportait pas le manque d'intimité et Leonardo parce qu'il voulait prendre un peu de distance le temps du deuil. Donatello comprenait la raison de Raphael mais celle de Leonardo ne rimait à rien. Ça faisait des mois qu'ils se préparaient à la mort de Splinter et Leonardo réclamait encore du temps pour se faire à sa disparition ? Voulait-il seulement encore rentrer à New York ?
– Pourquoi elle aurait fait ça ? demanda Michelangelo.
Donatello releva les yeux vers son frère. Ah, oui, Karai.
– Va savoir, répondit-il en haussant les épaules.
Michelangelo fronça les sourcils. Il croyait qu'il mentait. C'était compréhensible.
– Je n'ai vraiment aucune idée, assura Donatello. Il faudrait cependant éviter que vous ne rencontriez publiquement Goku. Karai ne vous veut peut-être pas de mal mais ça ne veut pas dire qu'elle ne vous fait pas surveiller. Si quelqu'un apparaît soudainement dans votre entourage une fois la menace passée, cette personne sera automatiquement considérée comme une cible potentielle. Ils chercheront qui elle est, qui elle fréquente, ce qu'elle fait et ainsi de suite. C'est trop de risques pour Goku.
– J'avais cru comprendre que tu l'aimais pas, rétorqua Casey.
Michelangelo se tourna vers son frère et scruta avec attention son expression. Donatello avait intérêt à dire la vérité.
– Je ne l'aime pas mais je ne la déteste pas non plus, dit-il. La seule variable qui m'oblige à vouloir la protéger est l'importance que Raphael lui attribue.
– Ça t'a pas empêché de l'utiliser, rappela Michelangelo.
– Dans l'intérêt de Raphael.
– Et des miens.
– Et des tiens, admit Donatello.
Cette probation commençait à l'ennuyer – et ça ne faisait pourtant que vingt-quatre heures qu'elle était en place. Michelangelo lui avait dit être au courant à propos de son projet de faire de lui le leader de l'équipe et il n'avait pas apprécié être gardé dans le secret. Donatello avait eu l'intention de lui en parler mais seulement après que Michelangelo se soit suffisamment construit pour ce rôle. Certes, il l'avait plus ou moins poussé à prendre des responsabilités et des décisions mais ce n'était pas comme si Michelangelo n'avait jamais manifesté son envie d'être plus écouté et d'avoir plus d'importance. Il était parti de lui-même au Japon, après tout. Il avait peut-être attendu le feu vert de Leonardo mais ça avait été son idée dès le départ. Ça avait été une étape importante qui lui avait permis de prendre de l'assurance. Pourquoi Michelangelo ne voyait-il pas tous les progrès qu'il avait faits en si peu de temps ? Son obstination était une source de frustration énorme pour Donatello.
– De quoi vous parlez ? demanda Casey.
– Des trucs entre nous, répondit Michelangelo. Or donc, les Foots vous ficheront la paix parce que Karai a promis nos têtes à ses hommes et Goku est tranquille parce que les Foots croient avoir tué le Singe Rouge qui était en fait l'homme que Hiro devait nous envoyer en soutien, alias le Faux Singe Rouge, mais vous pouvez pas sympathiser avec Goku parce qu'il y a toujours le risque d'un piège visant à découvrir la véritable identité du Singe Rouge. J'ai tout bon ?
Donatello approuva de la tête.
– Bien. Alors la classe est finie, les enfants, rentrez chez vous.
– Attendez, coupa April, je n'ai pas fini.
– Ah oui ?
– J'ai demandé à Karai s'il y avait un moyen de mettre un terme à cette guerre et elle m'a répondu que, si ça ne tenait qu'à elle, elle se satisferait de votre départ définitif de New York.
Donatello haussa un sourcil. Après tous ces morts et le bordel ambiant instauré par leur guerre, pourquoi Karai leur offrirait-elle une telle porte de sortie ? Peut-être avaient-ils éliminé les membres les plus embêtants de son clan et qu'elle avait récupéré un certain contrôle sur ses hommes. C'était logique : la guerre avait permis de ressouder le clan contre un ennemi commun, ce qui avait étouffé les luttes internes. Si Karai s'était permis un petit détour par chez April, elle devait maîtriser les Foots. Elle avait dû faire des compromis mais elle avait récupéré toute sa légitimité en tant que chef. Autrement dit, elle était plus puissante maintenant qu'avant et les Foots leur opposeraient désormais plus de résistance. Ils seraient également beaucoup plus vindicatifs sur la chasse à la tortue.
Karai avait pitié d'eux.
Donatello se sentait soudainement vexé. Il ne voulait pas de la pitié de cette humaine.
– C'est une option qui nécessite notre pleine et entière attention, décréta-t-il en descendant de son perchoir.
Il attrapa son téléphone portable et composa de tête de Leonardo. Son frère ne répondit pas – évidemment.
– Leo, c'est moi, dit Donatello à la messagerie. Des nouvelles importantes sont arrivées et nous ne pouvons pas en parler au téléphone. Il faut que vous reveniez à New York, c'est impératif.
Donatello raccrocha et tomba sur le regard dur d'April.
– Leo doit se reprendre et vite, expliqua-t-il.
– Laisse-lui du temps.
– Nous lui en avons donné et nous n'avons plus le temps de nous apitoyer sur nous-mêmes.
– Tu es trop dur avec lui, Donnie, insista April.
– Et toi, tu es trop gentille avec lui, répliqua Donatello sur un ton agacé.
April sembla grandir de dix centimètres alors qu'elle se raidissait, ses traits envahis par la colère. Donatello regretta aussitôt ses paroles. Il avait dépassé les bornes et ce n'était pourtant pas facile avec April qui était d'une patience incroyable avec eux. Donatello se tassa et toucha nerveusement les queues de son bandana. Le violet était supposé représenter l'équilibre, l'intelligence et la sagesse mais Donatello se trouvait particulièrement idiot à ce moment-là. En plus, il détestait cette couleur.
– April, je..., tenta-t-il.
– Mike, Casey, vous pouvez nous laisser un moment ? demanda April.
Les deux concernés hochèrent la tête et s'éloignèrent prudemment. Michelangelo articula un « t'es mort, frangin » silencieux puis disparut avec Casey au coin de la galerie. Donatello dépassait à présent le mètre quatre-vingt-cinq et pesait plus de cent kilogrammes, pourtant il se sentait tout petit face à April. Il se souvenait parfaitement de l'époque où elle était plus grande que lui – qu'eux tous – et de sa manière de le regarder de haut, les sourcils froncés et les poings sur les hanches. Ça n'arrivait pas souvent concernant Donatello, April se fâchait plus souvent contre Raphael et Michelangelo qui n'arrêtaient pas de casser des choses chez elle, mais il s'était senti impuissant à chaque fois. Il aurait pu détester April pour ça, pour le réduire à une petite chose fragile et incapable de se défendre, ç'aurait été plus logique que de simplement la craindre. La peur aurait dû être réservée aux colères de Splinter et à l'anticipation de ses punitions – toujours ingénieuses et délicieusement tordues. Pourtant, Donatello avait eu peur des remontrances d'April comme de celles de Splinter. Bien plus encore que celles de Splinter. Leur maître ne les aurait jamais abandonnés alors qu'April était susceptible de tourner les talons à n'importe quel instant. Elle pouvait le faire parce qu'elle était humaine, elle n'était pas condamnée à vivre dans les ombres. Donatello avait peur des colères d'April parce qu'elles pouvaient marquer la fin de leur relation. Donatello avait peur de perdre la seule personne à laquelle il tenait vraiment.
– Je suis désolé, souffla-t-il, encore sonné par l'ampleur de sa réalisation.
April posa une main sur le bras de Donatello, sachant qu'il n'appréciait pas les contacts physiques. Sa main était chaude, si chaude que Donatello eut l'impression d'être brûlé.
– Ça va, Donatello ? demanda April d'une voix radoucie.
– Oui.
– Ça prend du temps, tu sais.
– De quoi ?
April lui lança un regard interloqué. Oh. Splinter. April pensait que son comportement étrange de ces derniers temps était dû à la mort de son maître. Ce n'était pas vrai. Donatello se sentait bizarre depuis qu'il avait été blessé, passant du chaud au froid pour rien, son comportement se durcissant de plus en plus. Donatello était convaincu que c'était à cause de ce mutant mais Michelangelo ne croyait pas à cette théorie fantaisiste. Le plus inquiétant était que Bob n'avait rien dit à propos d'une quelconque modification de son état. Bob pouvait cependant lui cacher certaines informations, ce n'était pas sans précédent. Il suffisait que Donatello n'ait pas conscience de ce qui le tourmentait pour que l'hologramme ait la liberté de ne pas parler. Maintenant qu'il avait mis le doigt dessus, peut-être que les choses changeraient.
– Donnie ? appela doucement April.
Sa main lui caressait doucement le bras en signe de réconfort et Donatello eut un frisson. Splinter, donc. Donatello avait appris il y a bien longtemps que les idées trouvées par les sujets étaient bien plus puissantes que toutes celles qu'il pourrait leur implanter alors autant aller dans cette direction.
– Ça va, répéta-t-il. Maître Splinter est mort il y a longtemps pour moi.
April eut soudainement des larmes aux yeux et Donatello réalisa qu'elle avait aussi perdu une figure paternelle en même temps qu'eux. Splinter avait été là pour soutenir April dans les moments difficiles et pour rire avec elle dans les moments de joie. Elle s'était montrée forte tout le week-end pour eux, ne s'autorisant pas à être triste. Donatello la prit dans ses bras et la serra contre lui. April se tendit.
– Ça ira, promit Donatello dans un souffle. Je sais que c'est dur mais ça ira.
April hoqueta et Donatello sentit des larmes chaudes tomber dans son cou. Il grava cette chaleur dans sa mémoire comme la marque de la promesse qu'il avait faite à la femme qu'il aimait.
