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Et voilà ! Chose promise ! Chose due ! Même si cela a été une trèèèèèès longue attente ! ;p
J'espère que cette petite histoire concernant Aredhel et Mathilda, te plaira et sera à la hauteur des tes aspirations ! :)
Je l'ai mise à la suite de mon histoire principale, pour garder le lien, vu que cela ne parle pas de personnages directs du SdA.
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Je voulais remercier toutes les nouvelles reviews qui sont venues agrémenter ma Fanfic, ainsi que toutes les lectures (+ 45 600 jamais je n'aurai cru ça possible Oo). Je suis ravie de voir que cette histoire, même longue, a su trouver des lectrices et lecteurs, qui lui ont offert un intérêt.
Nous ne le disons jamais assez : MERCI POUR TOUT CELA !
A présent, bonne lecture à vous ! :)
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Malgré tous ses efforts, le voyage fut long et éprouvant. Les pas amples et irréguliers de l'Ent, les ballotaient comme de vulgaires fruits trop mûrs sur le point de tomber à chaque secousse. Et chacun des chocs ainsi émis, tyrannisait le corps de l'elfe qu'elle maintenait de ses maigres forces à bout de bras. Saule n'était pas mauvais, juste que la faible constitution de la mortelle qu'il abritait, lui était étrangère. A demi conscient Aredhel gémissait faiblement. Mathilda avait beau appuyer sur la plaie avec le bout de chiffon imbibé de sang qu'elle tenait plaqué dessus vaillamment, il ne pourrait tenir ainsi indéfiniment.
« S'il vous plaît, il nous faut nous arrêter ! Cet elfe ne survivra pas si nous ne tentons rien ! S'exclama-t-elle du haut de la branche solide qui lui servait de reposoir ».
Saule leva ses yeux ambrés vers la silhouette totalement engloutie par son feuillage dense, et grommela quelque chose qu'elle eut du mal à déchiffrer.
« Humains plus loin, à des lieux encore …. eux sauront quoi faire ….
- Ils ne pourront rien faire du tout si il est mort avant ! Harangua-t-elle crispant ses doigts engourdis dans la cote de cuir et de maille du guerrier. Ce dernier retenait vaillamment ses grognements d'inconfort. Je vous en supplie ! Alexandra ne voudrait sûrement pas qu'il s'éteigne avant de l'avoir mené en lieu sûr ! ».
Saule ralentit son pas désagréable, et continuant à gronder comme un ciel d'orage au loin, il agita ses longues branches et les saisit tous les deux. Aredhel ne put contenir un bref cri rauque de souffrance, et ne put tenir debout une fois posé sur la terre ferme. Il s'affaissa comme un sac de denrées, s'étalant dans un fracas de cuir, de mailles et de tissus. Regardant autours de lui comme voulant, malgré son état, jauger la situation. Shagol lui avait démis la clavicule. Il sentait encore le baiser cuisant qui lui avait labouré les chairs pendant que la lame sombre avait pénétré sa peau. La bête avait dès-lors tourné cette dernière, lui luxant les tendons au passage, tout en lui en sectionnant une partie. Cela n'était rien, au vue de sa noble naissance, les Elfes avaient le luxe de se remettre de tout assez rapidement. Mais le sang lui, si il ne s'arrêtait pas de vouloir fuir son corps, finirait par le vider comme un cochon que l'on saigne. Mathilda vint s'accroupir près de lui, et lui soulevant le haut du corps, elle plaqua ses yeux noirs sur la plaie béante tout en soulevant les étoffes souillées. Elle fit une moue étrange, qui lui tordit la bouche et lui tira les traits. Déglutissant avec effort, Aredhel lui saisit la main avec fermeté malgré son état, et déclara :
« Vous devriez partir avec cet Ent, et me laisser ici. Je vous retarde, qui sait ce qui peut rôder ici, avec tout ce qu'il s'est produit ?! Car n'en doutez pas, les Orques, les Gobelins, tous ces monstres à la solde de cet être malfaisant, vont fuir, se répandre et s'insinuer dans tous les trous sombres ou bois denses qui pourraient leur apporter un quelconque couvert salutaire …. »
Il vit l'ombre d'un hésitation flouter ses iris sombres. Oui, elle y avait déjà songé, plus d'une fois. Mais elle tenait trop à Alexandra pour délaisser cet elfe ici. Si il s'était déplacé, et avait accompagné son souverain pour la retrouver, nul doute qu'il lui était proche. Elle ne pouvait prendre le risque de délaisser ainsi l'ami de cette femme qui lui avait sauvé la vie. Elle releva le menton, et jeta un bref coup d'oeil aux alentours. Aredhel fit de même, et il fronça les sourcils. Lui aussi l'avait ressenti, cet appel lancinant, cet éveil fabuleux, tandis que son ouïe elfique avait perçu un cri déchirant qu'Arda elle-même, avait semblé expulser des tréfonds de son écorce terrestre. Les fourmillements, les voix, les chuchotements, et les rires qui avaient dès-lors effleuré ses pavillons auriculaires, lui avaient procuré un sentiment de malaise aiguë. Comme si il se sentait sur les seuil d'une mort arrivée bien trop tôt. Mais non, il était là, bien en vie, et aux expressions s'étaient succédées les formes, les silhouettes, les ombres. Fugaces apparitions, légères ou vaporeuses, translucides ou parées de bien plus de consistance. Et là qu'ils étaient enfin arrêtés, tout était que trop présent, trop réel.
Saule les avait stoppé près d'un ruisseau en lisière d'un bois minuscule, où des pierres grises émergeaient ça et là, tels des monstres rocheux extirpant la tête de leur tanière. Il essaya de bouger pour trouver une position plus confortable sur le support herbeux qui avait que peu amorti sa chute, puis, dégainant péniblement sa lame, il la posa à son côté dans un soupir rauque.
« Que faites-vous ? Demanda Mathilda clairement surprise.
- Je n'aurai pas la force de la sortir du fourreau avec agilité si un danger advenait.
- Vous n'aurez la force de rien du tout si je ne cautérise pas cette plaie au plus vite surtout ! Lança l'humaine presque sèchement ».
Elle porta ses mains sur le pourpoint ensanglanté de l'elfe pour lui retirer les attaches de sa cape limée. Les faisant sauter sans trop de douceur, c'est avec une dextérité farouche qu'elle se mit en tête de le dévêtir. Aredhel eut un singulier mouvement de recul.
« Pas de ça avec moi ! Je sais que vous n'êtes pas aussi saints et pudiques que vous le laissez entendre, vous, les elfes ! Fit-elle d'un ton sec et presque cinglant, qui le perturba. Je dois dégager la plaie, et aidez-moi au lieu de vous soustraire comme un jeune jouvenceau effarouché ! »
L'aplomb de cette femme si frêle d'apparence; le laissa pantois. Quelque peu désarçonné par sa verve, il la laissa faire. Concluant au final, que de toute façon, elle n'avait pas tort. Il serra les dents maintes fois tandis que sans douceur, elle lui retirait les couches successives qui lui protégeaient le corps. Une fois la blessure à l'air, elle eut un léger hoquet, et la grimace qu'elle lui offrit, prouvait son dégoût. Et si il y a bien une chose qu'un elfe n'a certes pas pour habitude, c'est qu'on lui offre telle attention. Il faillit se relever pour la repousser et cacher son derme à vif, mais il s'arrêta quand elle vit le regard noir qu'elle lui lança. Oui, de jais il était vrai, comme deux magnétites flambant d'un feu sourd, d'une sauvagerie contenue, comme celui d'un animal devenu fou à force d'être en cage. Ne l'avaient-ils pas trouvée le corps de leur ennemi pendant entre ses bras fins, dénué de vie ? Ses chaînes ayant gravé en ses chairs bleuies, toute la rage morbide qu'elle avait eu envers lui. Non, cette chair pâle, ce corps presque maigre à la poitrine alléchante, étaient tout sauf purs et fragiles. Si le Cygne avait était là un jour, il ne restait à présent qu'un rapace aux ailes brisées, qui ne savait plus que lacérer et entailler à présent. Péniblement, de sa main droite, il vissa ses doigts sur sa ceinture, et Mathilda, suivant son geste du regard, vit deux petites sacoches en cuir, fermement attachées. Elle l'aida à défaire les boucles, et en sortit le maigre butin qu'elles recélaient. Un fil, une aiguille, deux pierres à l'odeur de souffre, et un pain enroulé dans une feuille verte liée avec des brins d'herbe solides. Puis une dague, finement ouvragée, habillée de runes et motifs elfiques d'une extrême finesse.
« Vous avez le choix …. la couture ou le feu … exposa alors Aredhel qui se relâcha dès-lors ». S'allongeant sur le sol, il braqua le regard vers le ciel azur, et ce n'est qu'en cet instant qu'il fit attention à la chaleur étouffante qui régnait en ce jour. Où étaient-ils ? Où étaient partis son roi et son amie humaine ? Sa cousine … Les souverains père et fils se portaient-ils bien ? Il était si loin de tout et de tous, avec comme seule compagnie, cette drôle d'humaine dont le regard semblait s'être abîmé dans la plus insondable des folies. Mathilda se redressa lentement, posant les objets sur l'herbe tendre proche de Saule. Ce dernier s'était déjà à moitié enraciné, l'attention étrangement portée vers l'Est. Lui aussi avait entendu l'appel, mais il savait qu'il avait un devoir envers ces deux clandestins qui colonisaient ses branches depuis quelques heures. Mathilda leva un regard presque suppliant envers leur sauveur des plus improbable, et elle s'aperçut bien vite qu'aucune aide ou conseil ne viendrait de sa part. Cela tombait bien, elle n'en avait pas besoin. Elle avait déjà tant de fois aidé Seth dans ses soins, ou même ceux de Shagol. Cette pensée la fit frissonner, et elle se ressaisit bien vite avant de tomber réellement dans cet état de choc tétanisant, qui lui pendait au nez irrémédiablement. Qui voulait, malgré tous ses efforts, la tirer vers le bas, la harponner pour la jeter dans ce profond abîme. Tôt ou tard, elle sombrerait, de ça, elle en avait la certitude. Mais pas maintenant, elle avait une dette, et elle ferait tout ce qui était en son pouvoir, pour l'honorer. Se levant en se retenant de gémir, car tout son corps la tirait terriblement. Entre la force qu'elle avait engagé pour se défaire de Seth, et ce voyage exécrable qui lui avait imprimé les moindres recoins d'écorce dans la peau, elle s'approcha du sous-bois. Là elle trouva des brindilles, de l'herbe quelque peu jaunie, et revint vers Aredhel. Elle utilisa les pierres à feu qui exhalaient cette odeur sulfurisée si particulière, et s'évertua à faire ce qu'il fallait. Elle déchira un bout de robe en lin déjà quelque peu en lambeau, et le trempa dans l'eau. Elle nettoya la plaie tandis qu'elle avait déposé la pointe de la dague sur le rebord des flammes. Aredhel vit d'un mauvais oeil sa lame, sa fidèle compagne de combat, ainsi traitée, mais ils n'avaient pas le choix. Ce qui allait suivre ne serait certes pas agréable. Loin de là. Quand se fut le moment, il empoigna le premier vêtement qui lui passa sous les doigts, et ne put s'empêcher de hurler quand le fer rouge embrassa sa peau. Une fumée blanchâtre aux odeurs de poulet grillé s'éleva, et il sentit tout son corps brûler. Se ne fût pas long, mais terriblement douloureux. Reprenant son souffle, quelque peu effaré par le calme placide que lui offrait l'humaine à ses côtés, il essaya bravement de ne pas tourner de l'oeil. Elle alla plonger la lame dans l'eau, et un nuage de vapeur s'échappa des ondes.
« J'ai laissé un trou au cas où. Si du pus s'installe, il pourra toujours s'écouler.
- Nous ne sommes pas sujets aux infections mortelles, se rebiffa-t-il comme piqué au vif par sa remarque.
- Mais vous pouvez mourir, malgré votre immortalité, non ? Alors tant que nous n'aurons pas retrouvé les vôtres, il en sera ainsi. Je ne peux me porter garante de votre état, elfe …. »
Il nota à quel point le dernier mot avait était dit avec rudesse. A croire que cette femme ne portait pas les gens de sa race en grande estime. Puis, l'image fugace de Maeglin passa dans son esprit. Sans vouloir réellement en prendre conscience, il se douta que la cohabitation avec un être pareil, n'avait pas dû être des plus exemplaire. La douleur s'éveilla plus vivement encore quand il essaya de bouger à nouveau, et jurant entre ses dents il émit une sorte de supplique en Sindarin, que l'humaine ne comprit évidemment pas.
« Il faut que vous me replaciez l'épaule …. émit Aredhel presque dans un souffle. Il paraissait à bout de force.
- Je .. je ne sais pas …. balbutia Mathilda ».
Cautériser une plaie c'était une chose, guère plus compliqué que cuire de la viande, mais déplacer des os, était grandement différent.
« Pas de mais ! Je ne peux voyager ainsi …. nous n'avons pas le choix ! Grogna-t-il, sans réserve ».
Devant son air déterminé, Mathilda perdit quelque peu de son assurance. Elle hocha simplement la tête sans un mot. Sous ses directives, elle s'appliqua à faire de son mieux. Les mains et le corps tremblants, elle crut qu'elle allait simplement s'évanouir quand elle sentit l'articulation se remettre en place, et qu'elle entendit les os craquer. Le cri de l'elfe fut moins difficile à encaisser pour elle, que ces désagréables sensations. Aredhel, quant à lui, sombra dans un profond sommeil sans rêve. Abruti et vaincu par la souffrance.
L'humaine l'observa quelques minutes. Immobile, muette, comme plongée dans une contemplation déséquilibrée. Puis, une ou deux heures plus tard, elle se fit un devoir de préparer au mieux l'esquisse d'un campement de fortune. Nettoyant leurs affaires, alimentant le feu. Que pouvait-elle faire d'autre de toute manière ?
Aredhel s'éveilla peu à peu. Attiré par une voix loin de son sommeil réparateur. Un chuchotement, un bruissement même, qui l'incitait à se sortir de sa saine torpeur. Il ouvrit lentement les yeux, et se trouva face à un ciel mauve, resplendissant de nuages couleurs de feu, tandis qu'au loin, pile dans l'axe de ses jambes étendues, se couchait le soleil rouge. Les crépitements du feu frémirent à ses oreilles, et la douce chaleur qui s'en dégageait pénétrait les cuirs de ses chausses en piteux état. Il se redressa, grognant faiblement en s'appuyant sur son bras gauche, et d'un rapide coup d'oeil sous le bandage de fortune que cette humaine lui avait fait, il jugea que la plaie se refermait convenablement. La guérison rapide; don inestimable de son peuple; avait grandement ses avantages. « Aredhel … par ici ... » encore la petite voix qui le taraudait. Légèrement agacé d'être ainsi dérangé, il plissa les paupières et chercha l'importun. D'abord il ne vit qu'une ombre. Un frôlement fugace frottant le faîte d'un arbuste. Puis aiguisant son regard, il descella un être fabuleux, aux courbes humanoïdes, mais à la peau d'écorce, aux cheveux de feuilles, avec des membres démesurément longs. Se relevant pleinement, il s'approcha lentement, se demandant si il n'était pas sujet à une fièvre délirante. Il leva la main pour essayer de toucher de l'index ce petit être bizarre, mais ce dernier se déroba à son contact lestement. Il semblait flotter dans les airs, et une lumière verte le ceignait dans un halo magique. Il allait parler tout en se tournant pour essayer d'interpeler sa compagne d'infortune, mais l'espace environnant était vide. Sans se l'expliquer son coeur se serra. Il savait que trop les dangers qui hantaient ces lieux. Puis, sortant de la forêt dans une plainte brève, il entendit un cri. Sans réfléchir il alla chercher ses armes qui gisaient près du feu, et lorgnant d'un air peu ravi la marque noire de la flamme qui lavait stigmatisé sa magnifique dague, il secoua la tête et plongea dans le bois.
Mathilda avait attendu sagement près de trois heures au bas mot, mais l'elfe ne voulait apparemment pas sortir de son sommeil réparateur. Visant que le feu ne durerait pas éternellement, et que la nuit approchait à grand pas, elle se dirigea vers Saule qui s'était enraciné un peu plus loin, et déclara en levant le visage vers le sommet de l'arbre :
« Je vais chercher un peu de bois pour le feu ! Veille sur lui s'il te plaît !
- Il n'est pas sage de s'aventurer ici …. grommela Saule qui de toute évidence s'était accordé un petit somme.
- Je ne vais pas loin, avec tous ces arbres, il doit bien avoir du bois mort un peu partout, fit Mathilda en posant un regard circulaire dans les ombres des sous-bois ».
Puis sans attendre plus, elle s'enfonça à travers les arbustes, les ronces, les mousses et les herbes. L'air frais caressa son visage, et les odeurs caractéristiques des sous-bois lui chatouillèrent les narines. Elle inspira à fond. Emplissant ses poumons de cet air pur. Plus de murs, d'air vicié, plus de noirs rochers. Ici tout respirait la vie et la liberté. Une sensation grisante de libération des plus totale, la submergea. Ses années de captivités refaisant surface dans un élan douloureux, elle sentit ses yeux se border de larmes, et son coeur se creva. Elle se mit à genoux sur le sol odorant, et se recroquevillant, elle laissa couler toutes ces larmes à la fois amères et acides qui menaçaient de l'engloutir dans une aliénation perpétuelle. Elle toucha l'herbe, en arracha une touffe, la porta à son nez et la huma. Les chants des oiseaux autours, lui offrait une symphonie enivrante. Plus de pioches qui martèlent et saignent la roche. Plus de marteaux faisant gémir le métal. Sa vie d'avant accompagna son flot de sombres souvenirs, et ses pleurs redoublèrent. Elle avait tout perdu. Absolument tout perdu. Après ces années d'enfer, là qu'elle était enfin libre grâce à Alexandra, elle était submergée par un flot contradictoire de sentiments, qui la sciait purement et simplement. Essuyant du revers de sa manche sale ses yeux et son nez, elle releva la tête, et jugeant les pénombres grandissantes, elle se releva, groggy, et se concentra sur sa tâche actuelle. Comme lui avait dit son amie si souvent, les choses se faisaient les unes après les autres.
Une branche brisée suivit d'un envol de pinsons, attira son attention. Les bras chargés de branches mortes, elle se figea, quand elle se retrouva nez-à-nez avec un groupe d'orques; qui aux vues de leurs blessures; fuyaient la guerre et la défaite. Elle les avait suffisamment côtoyer pour deviner dans leurs prunelles fauves, tout ce qui les animait. Elle laissa tomber son butin, et n'écoutant que son instinct qui lui hurlait clairement de s'enfuir, elle empoigna les pans déchirés de sa robe, et fit volte-face pour courir dans l'autre sens. Elle se heurta à un Uruk-Haï immense, qui la dévisageait de ses yeux vert bilieux, un affreux sourire carnassier dévoilant ses crocs jaunes. Mathilda n'entendait que son coeur tambouriner à lui faire mal. Comme un animal aux abois, submergée par la peur, elle fit la chose la plus primaire qui soit, demi-tour, en essayant de se faufiler entre les mailles de ce filets qui se refermaient sur elle inexorablement. Non ! Elle n'avait pas survécu à tout ceci, pour finir comme ça, dévorée en plein coeur d'un bois inconnu. Quand ils se jetèrent sur elle, elle se défendit du mieux qu'elle put. Mais elle n'avait pas l'art du combat dans le sang, ni même assez de force pour se défendre dignement. Les rires gras de ses bourreaux lui firent serrer les dents, tandis qu'ils se la passaient en rigolant comme si elle n'était qu'un tas de chiffons sans importance. L'un d'entre eux lui tira le bras si fortement qu'elle crut qu'il allait le lui arracher. Son cri aigu déchira le brouhahas festifs des orques, et elle crut que sa dernière minute sur terre venait de sonner quand la lame noire sortit de son fourreau, commença à effleurer sa joue. Ils l'égorgeraient sûrement avant de la manger. Pas que de cuire la viande était vital pour eux, mais elle savait que certains nourrissaient un plaisir certain à voir leur victime se vider de leur sang. Accompagnant de leurs ricanements l'agonie du malheureux. Ou en l'occurrence, de la malheureuse. Elle ferma les yeux, et loua les Valar qu'ils ne veulent d'elle, que la dévorer. Un cri atroce lui fit rouvrir les paupières, et un soupir de soulagement effroyable s'arracha de ses poumons quand elle vit Aredhel occire d'une main experte, malgré sa blessure, la dizaine d'orques qui se tenait là. Le combat ne fût pas long. Même blessé, Aredhel les surpassait de loin. N'était pas le second d'un roi le premier galant venu. Thranduil n'aurait supporté d'être secondé par des incapables. Déjà l'écart qu'il avait dû faire avec Maeglin lui avait coûté, il ne se serait permis une autre faiblesse. Après de brèves minutes, l'Uruk-Haï qui la maintenait prisonnière regardait le ciel, un poignard fiché entre les deux yeux, son corps convulsant sous les affres de l'agonie, et les autres n'en menaient pas plus large. Tétanisée, terrorisée, elle resta sur place, ses chevilles embrassant le cadavre couché à ses pieds. Tremblante comme une feuille, elle n'osa bouger alors que l'elfe qui venait de lui sauver la vie, lui tendait la main pour qu'elle le rejoigne. Elle avait du mal à le comprendre, ses mots étaient flous, déformés. Ses muscles contractés au possible, étaient comme minéralisés. Aredhel enjamba les carcasses qui jonchaient le sol teinté de noir à présent, et venant lui prendre un poignet vivement; ce qui lui soutira un autre cri; il la tira en avant passant outre son état de choc. Ils ne devaient pas rester ici.
Malgré ses blessures Aredhel la prit sous son aile, et l'aida à reprendre ses esprits. Enlevant sa cape maculée de sang de ses ennemis, il la lui posa sur les épaules une fois qu'ils furent à nouveau près du feu, et fit laconiquement :
« Vous n'auriez pas dû partir ainsi, seule …. »
Elle nota le doux accent qui roulait entre ses lèvres quand il parlait en Westron. C'était une réelle musique à ses oreilles en cet instant. Elle avait froid, elle avait faim, tout son corps était chamboulé. Son esprit tout autant. Un désir anarchique s'offrit son organisme. Sachant qu'elle n'allait certes pas se jeter sur lui comme une désespérée, elle planta ses doigts dans le tissu de la cape, agrippant ses bras par la même occasion. Elle planta ses ongles si profondément, qu'elle en aurait des bleus, elle le savait. Il la dévisageait, attendant une réponse de sa part. Les flammes jouaient de lumière sur son minois androgyne. Si elle avait pu; malgré ce qu'il était; trouver Maeglin avenant, Aredhel le surpassait en tout. Sans parler de sa santé mentale qui avait l'air d'être bien plus saine. Mais l'expérience aidant, elle ne ferait plus jamais confiance aveuglément à qui que ce soit. Humain ou Elfe. Même si elle voulait lui répondre quelque chose, d'aimable ou non, sa gorge refusa d'émettre un seul son. Son larynx compressé resta immobile et le silence se prolongea. Aredhel soupira longuement. Il n'était pas stupide, il avait bien vu là où ils l'avaient trouvée. Il revoyait encore le lieu sordide, les chaînes accrochées au mur. La simple robe de lin, commune aux esclaves, qu'elle portait encore aujourd'hui. Qui sait exactement ce qu'elle avait vécu entre ces murs, cette singulière humaine. Malgré son piteux état, elle restait belle. D'une rare beauté pour les mortelles. De longs cheveux noirs, qui une fois lavés et peignés devaient ressembler à de la soie aux reflets bleus. Des yeux noirs, en amandes, soulignés par de longs cils gracieux. Un corps harmonieux, à la poitrine assez généreuse qui appelait à la douceur. Il était logique que le Maître de cet endroit sordide qu'était sa geôle, se la soit réservée. Une légère grimace, furtive, habilla les traits de l'elfe en pensant à tout ceci. Pour lui, aucune femme n'avait à vivre cela. Qu'elle soit Elfe, Humaine ou même Naine. C'était indigne, et d'une faiblesse abominable. Levant les yeux vers le ciel, il s'aperçut qu'il faisait pleinement nuit. Ses yeux d'elfe contemplèrent les étoiles, et quand il les reposa sur la forêt, il pensa avoir perdu la raison. Des multitudes de petits esprits grouillaient à qui mieux mieux dans les soubassements des bois, colorant les lieux de leurs auras magiques.
« Vous les voyez ?! Demanda-t-il soudain, faisant presque sursauter Mathilda ».
Pensant que d'autres orques arrivaient, elle se tourna vivement, et aiguisa son regard pour voir la moindre chose susceptible de trahir leur présence. Mais rien. Seuls les bruits communs à la nuit, et le ululement d'un hibou, lui parvinrent. Elle secoua la tête lentement, pour lui signifier qu'elle ne voyait rien. Aredhel se renfrogna, se demandant réellement ce qui était en train de se produire. Prenant un bout de bois et triturant le feu d'un air absent, il finit par dire :
« Nous serons rapidement aux abords des camps proches du Gouffre de Helm. Peut-être retrouverez-vous de la famille là-bas …. à présent, dormez, je monterai la garde ne vous inquiétez pas ».
Elle hocha la tête, resserrant la cape sur ses épaules, puis, malgré une vaillante lutte contre la fatigue, elle finit par s'allonger et s'endormir près du feu, faisant un rêve étrange, où elle voyait Alexandra mourir et revenir d'entre les morts, pour la bénir de ses vœux.
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Mathilda ne put retenir un soupir de soulagement immense quand Saule s'arrêta. Le vieil Ent plusieurs fois centenaire, avait été long à sortir de son sommeil, mais quelque chose l'avait tiré de sa somnolence sylvestre, pour les mener à bon port. Se laissant glisser le long du tronc, pestant de ne pas avoir de griffes comme un chat pour pouvoir s'arrimer correctement, elle eut un hoquet de stupeur quand elle sentit les mains fermes d'Aredhel saisir sa taille, et la tirer vers lui comme si elle n'était qu'une plume gracile entre ses doigts vigoureux. Elle ne put s'empêcher de l'empoigner fermement, ayant quelque peu le vertige, puis une fois les pieds sur le sol ferme, elle s'écarta de lui, gênée. L'elfe lui offrit un sourire à faire tomber les vierges les plus farouches, et il déclara de plaisante humeur :
« Et voilà, notre voyage avec cet allié des plus étranges, prend fin ».
Sur les rives Est de l'Onodlo, les camps des Rohirrim s'érigeaient sur les collines et les vallons. Vainqueurs élimés, guerriers fourbus, les toiles entachées des tentes de boue et de sang, témoignaient des épreuves qu'ils avaient traversé. Sans parler des corps pourrissant encore au soleil, qu'ils n'avaient eu le temps de brûler encore. Il demeurait néanmoins dans les méandres de ce taudis martial, une belle agitation. Des cris de douleur certes, quelques larmes aussi, mais la victoire, si difficile et coûteuse fut-elle, investissait chaque parcelle de terre, chaque foulée, chaque rire ou chaque exclamation de joie, quand des proches retrouvaient un frère, un fils, un père ou un amant. Saule tendit une branche souple vers les tentes, ses longues feuilles se balançant lentement dans le vide à chaque geste, et de sa voix rocailleuse habituelle, il énonça lentement :
« Ici s'achève mon voyage à vos côtés petits êtres. Je suis heureux d'avoir exaucé son souhait ….
- Son souhait ? Demanda Mathilda en levant son visage vers le vieil arbre ridé.
- Oui …. à l'humaine à l'âme d'elfe … les enfants de la nature m'ont porté son voeu de vous sauver, et de vous porter le plus loin possible à l'Est, de rejoindre les Seigneurs des Chevaux et leurs habitations de toiles ….. A présent, sa voix s'est tue, et je dois m'en retourner en Isengard. Qui sait, peut-être l'entendrai-je à nouveau un jour …. les évènements sont si étranges parfois ….. ».
Puis, sans attendre le moindre questionnement, Saule desserra ses racines, les arracha à la terre, et prit le chemin inverse, sous les yeux ébahis des paysans et autres chevaliers qui passaient à leur portée. Aredhel et Mathilda le regardèrent longuement, en silence. Trois jours qu'ils avançaient ensemble, et l'Ent leur avait offert; ils ne s'en aperçurent qu'en cet instant; une sensation de sécurité fort appréciable. Une force phénoménale mais placide, un couvert à la fois tendre et rugueux. Sans oublier qu'il leur avait sauvé la vie, cela, ils ne pourraient l'oublier. Après que l'arbre ait disparu de la vision de l'humaine, Aredhel jeta un coup d'oeil vers les armoiries royales, et ses yeux perçants virent le Roi Eomer en pleine discussion avec Gimli, Celeborn, et même Haldir. Le Seigneur d'Aglarond avait la mine creusée par l'affliction, et Aredhel nota que le Roi Thranduil et le Prince Legolas n'étaient pas ici. Même si il n'avait pas eu de vision funeste les concernant, il ressentit un pincement dans la poitrine. Son amour pour Thranduil et Legolas le poussa en avant, et Mathilda le regarda s'éloigner sans un mot.
La sensation de vide qui accompagna ce départ, la saisit. L'immensité environnante sembla la happer, l'engloutir. Les gens la regardaient, plein de suspicion, détaillant la cape qu'elle n'avait pas quitté, et ses vêtements de roturière élimés. Elle serra les tissus contre son corps, essayant de camoufler au mieux son anatomie. Son coeur s'emballa. La sensation d'étouffer la submergea. Trop de bruits, trop de monde, trop d'espace. Sans vraiment s'en rendre compte, elle suivit l'elfe malgré elle, essayant de se caler dans les empreintes rassurantes de ses pas. Une fois en haut de la plus haute des collines, Aredhel s'inclina, et salua courtoisement les Seigneurs. Celeborn et Haldir le reconnurent de suite. Gimli et Eomer quant à eux, eurent un moment de flottement des plus compréhensible.
« Le Roi Thranduil ? Le Prince Legolas ? S'enquit de suite Aredhel.
- Ils vont pour le mieux, répondit d'une voix posée le Seigneur Celeborn.
- Mais l'épouse du Haut Roi des Elfes, n'est plus ….. dit alors Gimli le coeur lourd.
- Alexandra ?! Morte ! s'exclama Mathilda dans un murmure déchirant, et trop appuyé pour passer inaperçu ».
Tous tournèrent la tête vers elle, et déjà qu'elle était en contre plongée face à eux, leurs attentions souveraines semblèrent l'enfoncer littéralement dans le sol. Haldir releva un sourcil des plus critique, et demanda la voix pincée :
« Et vous êtes ? »
Elle voyait dans leurs regards réprobateurs qu'elle n'avait pas sa place ici. Elle n'était qu'une pièce rapportée, un cheveu dans un bol de soupe. De plus, son allure déplorable, n'arrangeait rien. Aredhel descendit de deux pas vers elle, et glissant son bras gauche sous le sien, il la mena vers eux et à sa hauteur, prouvant sans parole le soutien qu'il lui accordait, il expliqua:
« Voici Dame Mathilda. Alexandra a tout fait pour la sauver. Elle a bravé les flammes et l'enfer pour aider cette jeune personne. Voyait en cette femme, le seul réconfort et soutien qu'a eu notre héroïne au terme de son ultime voyage. Qui je le rappelle, nous a tous sauvé ».
Elle loua la discrétion dont l'elfe usa pour ne pas expliquer clairement où ils l'avaient trouvée, et quel animal domestique elle avait été pour ses geôliers tout ce temps. Par ailleurs, le Seigneur Aredhel n'avait pas pointé ce sujet dans leurs discussions. Il n'y avait pas réellement l'utilité, n'est-ce pas ? Elle lut sur le visage comme une once de pitié mêlée à une singulière reconnaissance. C'est alors qu'une voix féminine, douce comme une brise d'été, s'éleva non loin d'eux.
« Ainsi donc, vous l'avez connue ….. vous pourrez alors nous dire ce qu'il s'est passé là-bas. Ce que notre amie a traversé ? ».
Toutes les têtes convergèrent vers une femme à la grande beauté, dont la chevelure flamboyante cascadait sur des épaules fines et blanches. Ses yeux verts étincelèrent tandis qu'elle dévisageait l'humaine aux côtés d'Aredhel. Sa robe maculée de sang ainsi que son tablier, attestaient de son rôle dans le camp. Une guérisseuse. Elle avait l'air si avenant, si chaleureux, que Mathilda se sentit fondre comme une enfant devant un regard maternel comble de bienveillance. Il ne fallut pas longtemps à Ailein pour s'apercevoir de l'état réel de cette pauvre erre qui accompagnait l'ellon qu'elle reconnut de suite.
« Oui, en effet, il serait fort aimable à vous de nous narrer ce qui est advenu. Que nous puissions comprendre ce qu'il s'est produit lors de la bataille …. fit Celeborn la voix grave, réellement perplexe pour le coup ».
Mathilda recula d'un pas. Elle ne voulait pas être questionnée, être replongée dans cet enfer. Elle voulait juste se laver, prendre soin un peu de sa personne. Et pleurer, toute sa vie durant peut-être, et qui sait, les larmes acides qu'elle déverseraient, finiraient par laver les affronts qu'elle avait subi. Aredhel la sentit se raidir entre ses doigts, mais avant qu'il ne prononce quoi que ce soit, Ailein coupa court en s'exclamant :
« Elle y répondra Seigneur, mais pas avant d'avoir pris un peu soin d'elle. Regardez-la ! Elle tient à peine debout, et il lui faudra des forces pour survivre à vos interrogatoires ! Je me charge d'elle, et promis, nous reviendrons vers vous une fois qu'elle sera prête ! »
La belle rousse traversa les mètres qui les séparaient, et avant que Mathilda ou quiconque ait pu faire ou dire quoi que ce soit, elle lui prit la main, et l'emporta à sa suite. Sous les regards médusés de ces Seigneurs et mâles, quelque peu froissés dans leur orgueil.
Avant qu'elle ne s'éclipse derrière un tournant, Aredhel nota les regards qu'elle lui lança. Le cherchant désespérément des yeux, criant peut-être, tout ce que sa voix refusait de dire. Ils ne se reverraient pas avant de longs jours.
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La tente était spacieuse, baignant dans une lumière ambrée. L'atmosphère était saturée d'odeurs de plantes diverses et variées. Beaucoup d'entre elles par ailleurs étaient suspendues, tiges vers le plafond, solidement attachées par un fil de chanvre. Une minuscule commode, un miroir sur pied, une coiffeuse digne de la taille que l'on faisait pour une enfant, et un établi qui mangeait presque tout le côté gauche de l'habitation précaire, dont le capharnaüm insolent, dénotait avec le rangement impeccable qui trônait en ces lieux. Sur la droite, un lit de camp une place, et un bac en bois faisant office de baignoire, se tenaient, légèrement dissimulés par un paravent fait de bois et de toile de maigre facture. Ailein alla se laver les mains dans une coupelle remplie presque à ras-bord dont l'eau parfumée de sauge et de thym faisait office d'antiseptique. Elle pesta sans même regarder Mathilda :
« Ces hommes, tous les mêmes ! Qu'ils soient elfes, humains ou nains, leurs affaires passent toujours avant tout le reste ! Se fichant pas mal de l'inconfort que cela peut provoquer ! ».
Dans des gestes lestes et agiles, elle se défit de son tablier crasseux, puis s'attacha les cheveux dans un chignon rapide. Des mèches négligées cascadaient le long de son visage d'ange, puis, braquant ses yeux verts impressionnant sur son invitée, elle plaqua ses poings sur ses hanches, et continua :
« Bon, commençons par le commencement ! »
Elle avança vers Mathilda qui était restée sur le seuil, réellement transie, totalement perdue. Elle ne faisait que serrer la cape de l'elfe sur ses bras, ses ongles incrustés dans le tissu prouvaient la force qu'elle y mettait. Cela n'échappa pas à la semi elfe. Elle travaillait depuis trop longtemps dans les salles de guérison pour savoir que la frêle jeune-femme devant elle, était en état de choc. Il était même impressionnant qu'elle se porte encore sur ses deux jambes, et réponde quand on lui parlait. Ailein se rapprocha d'elle, et portant ses mains sur les épaules de Mathilda, elle voulut lui ôter le couvert de tissu qui la camouflait, mais l'humaine fit un brusque mouvement en arrière, la dévisageant d'un air sauvage qui la mettait clairement en garde.
« Hey là … doucement …. fit Ailein comprenant qu'il fallait qu'elle fasse don d'un tact et d'une douceur à toute épreuve. Il faut que vous vous laviez. Vous avez une mine affreuse, et même si je devine que vous avez dû essayer de palier au mieux à un manque d'hygiène flagrant, il y a encore du travail. Un bon bain vous fera le plus grand bien. Et puis ….. Ailein leva une main délicate vers son visage malgré l'appréhension de l'humaine, puis lui caressant lentement la joue, elle reprit, je suis certaine qu'il y a sous cette couche de crasse et de peur, un cygne des plus remarquable ….. ».
Elle avait la voix douce des elfes. Le même timbre chaud, grave, suave, qui s'insinuait dans le corps, qui réchauffait le coeur et les âmes. Encore sur le qui-vive, Mathilda esquissa néanmoins un sourire. C'est qu'elle savait y faire cette inconnue. Et puis, vu l'ambiance de la pièce, elle ne risquait pas grand chose d'une femme versée dans les arts de la médecine. Seules les personnes altruistes baignaient dedans. Sans qu'elle puisse réellement se l'expliquer, l'humaine sût qu'elle pouvait lui faire confiance. Timidement, elle bougea, et se dirigea vers le bac à eau.
« Bien, je vais faire venir de l'eau chaude. Cela a ses bons côtés d'être la compagne d'un haut gradé ! Lança Ailein, tout sourire de la voir ainsi s'exécuter.
- Pas d'hommes ! S'écria alors Mathilda soudainement alors que la semi elfe prenait le chemin de l'extérieur ».
Cette dernière fronça les sourcils un quart de seconde, et répondit avec un aimable sourire :
« Bien évidemment, pour qui me prenez-vous ? Une Dame reste avec les Dames, surtout en période de conflit, et qui plus est, dans un campement d'hommes de guerre, qui n'ont pas plus de cervelle et d'éducation que leurs animaux de ferme la plupart du temps ! Détendez-vous, je reviens de suite ».
L'impression accablante et oppressante revint à nouveau la hanter dès que la belle rousse eut quitté les lieux. Les nerfs tendus à l'extrême, Mathilda écoutait chaque bruit, chaque son. Ne pouvant empêcher son coeur de battre à tout rompre dans sa poitrine, dès qu'elle entendait des pas s'approcher de trop près de son abri de fortune. Ailein ne fut pas longue, et Mathilda sursauta presque quand elle ouvrit à nouveau la porte en toile. La semi elfe se dirigea vers elle, et réussit enfin à lui retirer cette cape qu'elle n'avait toujours pas enlevée. Elle sentit ses doigts se raccrocher presque désespérément dessus, et elle la rassura :
« Nous allons en prendre soin. Je vous promets que le Seigneur Aredhel la récupérera en bon état si il le souhaite, bien évidemment. C'est un beau noble présent, pour un elfe qui l'est tout autant. Même si sa Seigneurie prône une nature quelque peu bohème, il est d'une noblesse digne de son rang ….. vous saviez qu'il était un des conseillers du Roi Thranduil ?
- Oui … vaguement …. ils étaient ensemble quand ils sont venus la chercher …. répondit évasivement Mathilda ».
Ce souvenir imposa le visage d'Alexandra dans ses pensées, et la nouvelle de sa mort vint à nouveau la fouetter. Ses yeux noirs se bordèrent de larmes acides, et elle sentit qu'un néant ignoble venait se repaître d'elle de l'intérieur. Sur le point de rouler, ces dernières se stoppèrent à l'entrée de jeunes paysannes, trottinant presque légèrement malgré leurs bras chargés. Leurs tresses blondes s'animant sur leurs épaules, leur sourire aussi vaste et lumineux qu'un ciel d'été. Des adolescentes venues aider au camp, peut-être dans l'espoir de trouver parmi ces héros, un futur époux. Du linge propre, de l'eau fumante, une véritable bénédiction qui s'annonçait.
« Déjà ? Ne put s'empêcher de s'exclamer Mathilda réellement surprise.
- Oui ! Avec le travail qu'i faire, il y a toujours un feu qui crépite, et de l'eau qui bouillonne. Entre le linge à laver, les bains à prendre, et tout le reste, vous pensez bien qu'il serait impossible de gérer tout ceci au cas par cas, expliqua Ailein aimablement ».
Ce ne fut pas long. Quelques minutes tout au plus, et déjà le bac était rempli d'une eau chaude, qu'Ailein gratifia de quelques herbes et huiles médicinales. Quand le cortège gentiment animé eut déserté les lieux, Ailein alla s'asseoir sur son lit, puis, voyant l'immobilisme de l'humaine, elle demanda :
« Vous voulez être seule ?
- Je … oui … s'il vous plaît ….
- Appelez-moi si vous souhaitez que je vous aide. Ne serait-ce que pour vous coiffer ! Dit Ailein des plus cordiale.
- Entendu….. ».
La semi-elfe se releva et prenant la direction de la porte, elle resta plantée devant, faisant bien attention que rien ne vienne les déranger. Néanmoins, elle glissa deux doigts entre les pans des épais tissus, pour voir quelque chose. Il fallait qu'elle se fasse une idée exacte de l'étendue des dégâts. Et elle ne put réprimer une grimace quand elle vit les vestiges de bleus qui maculaient la peau fine de l'humaine. Certains d'entre eux, trop spécifiquement placés, témoignaient d'un passé douloureux des plus explicite. Ailein laissa glisser ses doigts lentement le long de l'embrasure du prélart. Affectée par ce spectacle des plus désolant. Il serait long le chemin de la guérison. Certaines cicatrices, les moins visibles, mettaient parfois des années à disparaître. Parfois, elles restaient même toute une vie. Ailein pria de toutes ses forces, pour que les Valar octroient à cette inconnue, un avenir des plus radieux. A ce moment là, escortés des Seigneurs, elle vit au loin passer Aredhel. Ses sens d'elfe pas encore totalement émoussés, lui prodiguèrent un léger sourire. Si les Valar ne voulaient pas se pencher sur son cas, elle ferait tout de son côté, pour aider le destin. Après tout, cette femme avait connu Alexandra, celle qui, grâce à ses enseignements, lui avait permis de sauver l'homme que son coeur avait choisi.
Quel bonheur de plonger son corps fourbu dans une eau chaude et parfumée. Mathilda avait eu certains privilèges aux côtés de Seth, mais là elle était seule. Elle était libre. Même si cette liberté la rongeait de nouvelles angoisses, pour l'instant elle se cala sur le rebord du bac, et essaya de se détendre un peu. Elle se lava longuement le corps, les cheveux. Les marques sur ses poignets mettraient du temps à disparaître. Ces viles chaînes la suivaient encore comme des fantômes indiscrets. La harcelant jusqu'à ce qu'un beau jour, si elle avait de la chance, ils décident de la laisser. Puis, machinalement, elle passa un doigt pensif sur chaque marque qu'elle voyait. Cette exploration maladive déclencha une vague de colère et de frustration qui se déversa avec des larmes amères. Toute sa vie repassa dans son esprit, aussi véloce et bourdonnante qu'un essaim d'abeilles. Après de longues minutes, vidée, épuisée, elle se laissa aller au réconfort des eaux apaisantes, et s'endormit. Ailein entra à ce moment là, bienheureuse que les effets narcotiques de ses plantes fassent aussi bien effet. Détendue, le visage de Mathilda laissa apparaître réellement ses cernes et ses traits tirés. Il lui faudrait du repos. Beaucoup de repos. Soupirant légèrement, la belle rousse s'affaira dans sa tente, attendant patiemment que l'humaine se réveille. Ce qui ne fut pas trop long, vu que quelqu'un au dehors fit tomber quelque chose dans un fracas énorme, éveillant ainsi Mathilda qui hurla « Alexandra ! ». De suite Ailein vint vers elle, et lui saisissant les épaules elle capta son regard hagard et paniquée, tout en lui murmurant :
« Tout va bien …. »
C'est là qu'elle s'aperçut qu'elle ne connaissait pas son prénom.
« Je viens de me rendre compte que je ne sais même pas comment vous vous nommez …. s'excusa Ailein à demi mot ».
Reprenant dès-lors ses esprits, l'humaine répondit dans une toute petite voix :
« Mathilda …. je m'appelle Mathilda ….. mais mes amis m'appelle Tilda ….. ».
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La plaie était propre. L'homme allongé devant elles, eut un sourire de soulagement, même si sa jambe avait perdue en grande partie ses fonctions motrices. Ailein tendit un linge légèrement entaché de croutes plus ou moins sèches, et Mathilda le plongea directement dans de l'eau savonneuse pour le tirer au clair. Le Rohirrim leur accorda ses remerciement, et s'en alla après un bandage propre à nouveau apposé sur sa cicatrice fraîche. Mathilda s'aperçut que certains d'entre eux lorgnaient Ailein de façon suspicieuse, voir craintive. Elle savait ce que la semi-elfe avait fait. Les uns louaient sa prise de risque pour avoir sauvé l'un des bras droit du roi du Rohan, d'autres par contre, la voyait comme une sorcière. Une sang mêlé avec d'étranges pouvoirs issus de son peuple du côté de son père. Beaucoup craignaient les Elfes, autant qu'ils les révéraient.
« Ne fais pas attention à eux, déclara Ailein en laissant courir son regard sur eux comme si ils étaient absents tout en rangeant ses ustensiles, et mettant de côté les draps plus ou moins propres.
- Cela ne te gêne pas à la longue ? Demanda Mathilda qui s'affaira à côté d'elle pour lui prêter main forte.
- Non. J'ai fait un choix, et j'en assume les conséquences, j'ai toujours procédé ainsi. Et ce ne sont pas quelques soulards de Rohirrim, aussi héros soient-ils, qui vont changé ceci. Je ne suis ici que pour un seul homme, un seul, le reste m'importe guère.
- Oui, enfin, pas n'importe quel homme. Avoir comme compagnon un des maréchaux du roi Eomer n'est pas non plus des plus désagréable. Cela donne accès à certains privilèges ….
- Privilèges dont tu bénéficies sous ma protection, et je te les offre le temps qu'il te sera nécessaire, énonça Ailein en braquant ses yeux de chat dans ceux de l'humaine ».
Le vert brillant de ses iris rappela les pures émeraudes du regard d'Aredhel. Elle savait que l'elfe prenait des nouvelles d'elle, par intermédiaires, ou, plus discrètement, quand elle le trouvait immobile, au loin, son attention fixée sur elle. Puis il souriait et disparaissait sans dire un mot. Comme si il était satisfait d'une chose qui lui échappait totalement.
Ailein l'avait prise sous son aile dès le début. Comme elle ne voulait pas qu'elle reste seule dans un campement au trois quart militaire, et qu'elle avait dénoté une certaine facilité dans les arts des soins, elle lui avait demandé de l'aider. Vu qu'elle n'avait pas grand chose à faire, et surtout, qu'elle ne savait pas où aller, Mathilda avait accepté. Les deux femmes s'entendaient parfaitement. Souvent la semi elfe avait calmé ses terreurs nocturnes, et ses cauchemars atroces. Se comportant comme une mère, ou une grande soeur affectueuse. Ailien savait que ces traumatismes suivraient sa nouvelle amie bien longtemps. Aussi, faisait-elle tout pour lui être le plus agréable, et la soutenir au mieux. Elle souriait aussi discrètement quand le Seigneur Aredhel, traînant dans son cortège pléthore de soupirantes, venait prendre des nouvelles de la rescapée. Elle connaissait trop les elfes pour reconnaître en ce comportement, un attachement tout singulier. Elle était aussi au fait de la vie de ce seigneur. Des ses penchants épicuriens, mais aussi, de son sens de l'honneur inébranlable. Il avait souvent brillé par ses faits d'armes, et ses dons pour les arts étaient bien connus parmi eux. Son visage quasi androgyne faisait tourner les têtes, et il en profitait bien évidemment. Depuis des siècles et des siècles, il ne cessait de dire que nulle femme n'avait encore réussi à l'emprisonner assez longtemps pour qu'il se sente un tant soit peu attaché sentimentalement à elle. Mais, aussi lumineux soit-il, Ailein savait que les rayons du soleil s'accrochaient au plumage du cygne. Qu'il le capturait pour en dévoiler toute la magnificence. La belle rousse finissant de plier une couverture, finit par dire innocemment :
« Tu es bien remise Mathilda à présent. Il me faut tenir ma promesse …..
- Je …. je n'ai pas envie …. dit alors l'humaine frissonnant sous son sous-entendu. Elle joignit ses mains, entremêla ses doigts presque comme une enfant, et continua; cela me fait si mal de repenser à tout ceci …. de repenser à elle ….. Je n'ai pas envie d'affronter leurs regards, leurs soupçons, leurs jugements ….».
Elle sentit les doigts d'Ailein venir enlacer les siens, et elle n'osa pas la regarder en face quand cette dernière énonça :
« Il le faut Mathilda. Il faut que tu donnes ce dernier acte de bravoure, justement, pour elle. Il faut que ces Seigneurs sachent ce qu'elle a fait pour nous, ce qu'elle a fait pour Eux. Qu'ils comprennent de ce fait, qu'il n'y a pas seulement que les mâles, qui peuvent accomplir de grandes choses. Ne comprends-tu pas la portée de ta tâche ? »
Mathilda posa une attention des plus perdue sur elle, et Ailein sut qu'en effet, non, elle ne saisissait pas la portée de son témoignage.
« Elle était humaine, Mathilda. Humaine ! Pas une Vala, une Maïa, une Naine ou encore une Elfe ! Elle était comme toi, comme des milliers d'autres femmes sur Arda ! Il faut que tous sachent ce que nous, le soit-disant sexe faible, les soit disant hystériques, à peine capable d'aligner deux pensées cohérentes, nous sommes capable de faire. Entrevois-tu ce que tu portes en toi ? Une nouvelle ère. Une nouvelle génération, qui avec beaucoup de chance et d'espoir, verra d'un autre oeil les femmes comme toi et moi ! »
Ailein était littéralement emportée par son monologue. La passion de ses mots se reflétant dans l'ardeur de sa chevelure. La détermination que Mathilda trouva dans ses magnifiques prunelles verdoyantes, la saisit. Elle ne partageait pas l'enthousiasme flagrant de son amie. Elle connaissait trop la nature humaine pour cela. Mais Ailein avait raison sur certains points, et si elle pouvait faire en sorte que d'autres femmes ne vivent l'enfer qu'elle avait traversé, alors elle mettrait tout en oeuvre pour l'exaucer. Inspirant lentement, elle exprima un « Soit, si il le faut ... » des plus fataliste.
« Et puis, reprit Ailein, tu ne seras pas seule, je serai là, et le Seigneur Aredhel aussi ... ».
Mathilda ne put empêcher ses yeux d'accrocher ceux de son interlocutrice, ni taire les battements de son coeur qui s'emballèrent un court instant. Elle ne savait pas réellement ce qui la liait à cet elfe. Etait-ce à cause des soins qu'elle lui avait prodigué ? Du voyage chaotique qu'ils avaient traversé ensemble ? Ou le fait qu'il lui avait sauvé la vie par deux fois ? Mais sa présence lui manquait quelque fois. Sa curiosité également la titillait. Qui était-il réellement pour Alexandra ? L'avait-il connu lui aussi bien avant sa captivité ? Tout un tas de questionnement qui l'envahissaient dès qu'elle avait un peu de temps libre. Moment rare et solitaire, enfermée dans le couvert protecteur de la tente d'Ailein. Comme une ermite perdue dans un brouhahas quotidien, et une masse en constant mouvement.
« Bon nous avons fini ici, va te changer, nous allons nous faire annoncer, je te veux prête car je soupçonne amplement ces messieurs faire preuve de diligence à ton égard, déclara Ailein en lui saisissant une main et en la tirant doucement à sa suite ».
Les deux femmes sortirent de dessous les pans clairs de l'immense couvert qu'était la tente des guérisseurs, et à peine eurent-elles pointé le nez dehors, qu'elles se retrouvèrent nez à nez avec la tunique flambant neuve de l'elfe sylvestre qui venait à leur rencontre. Aredhel se stoppa net, et un sourire des plus radieux accroché aux lèvres, s'exclama apparemment de plaisante humeur :
« Je venais justement vous voir Mesdames !
- Ho vraiment ? Rétorqua Ailein avec une adorable mimique. Ses lèvres et son nez se retroussèrent délicatement, faisant penser à un sourire de fauve. Avez-vous donc besoin de soin Seigneur ?
- Il me semble que ceux qui m'ont été apporté suffisent amplement ! Déclara l'ellon en braquant son regard sur l'humaine qui se tenait un peu en retrait. Je tiens par ailleurs à vous en remercier, vous avez fait de l'excellent travail dans ces conditions plus que précaires ».
Mathilda baissa un instant la tête, et bredouilla un :
« Je suis ravie de le savoir. Il aurait été dommage que vous en portiez des séquelles ».
Ailein raffermit la prise qu'elle avait sur les phalanges de son amie, donnant une légère traction dessus pour lui faire passer un message. Mathilda dût le comprendre, car elle osa lever ses somptueux orbes de jais sur l'elfe devant elles, et encore une fois, elle ne put le trouver que magnifique.
« Que venez-vous alors quérir en ces lieux ? Questionna Ailein pour le coup perplexe.
- Ces Rois et Seigneurs se demandaient quand notre invitée serait prête à nous dévoiler un peu ce qu'il s'est produit à l'intérieur de cette montagne. Et par la même, je souhaitais me cacher d'une harde de courtisanes plus affamées les unes que les autres. Les femmes du Rohan ne savent-elles pas que c'est aux hommes de leurs faire des avances ? Termina-t-il dans une ponctuation plus amusée que teinté de désagrément ».
Cette question somme toute innocente et bonne enfant, dérangea Mathilda. Tant pour le côté fortement dépréciatif que cela impliquait pour les femmes du Rohan, que par cette véracité poignante que le Seigneur Aredhel était un elfe magnifique, qui n'avait qu'à se pencher pour ramasser toutes les jouvencelles qu'il souhaitait.
« Je ne sais si elles sont toutes ainsi, je ne suis pas du Rohan Seigneur Aredhel ! Répondit Ailein quelque peu divertie malgré elle. Vous devriez leur poser la question directement. Je vais mener Mathilda à ma tente pour qu'elle se change, dites à ces Seigneurs et Rois que nous arrivons , fit alors la belle rousse tout en prenant la marche.
Elle sentit une infime résistance de la part de son amie, qui, passant devant son sauveur, déclara assez sèchement :
« Non ! Les femmes de mon peuple ne sont pas toutes ainsi ! Mais il ne tient qu'à vous de trouver meilleure compagnie ! ».
La mine resplendissante d'Aredhel sembla fondre comme un doux rêve. Conscient de l'avoir heurté malgré lui, il les laissa prendre le chemin sans ajouter un mot de plus. Ses prunelles vertes suivant chaque mouvement des deux femmes. Puis, sans même s'en apercevoir, la commissure de ses lèvres se rétracta quelque peu, offrant au vide, un énigmatique sourire.
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L'atmosphère était pesante. Au-dehors l'on entendait toujours l'animation du camp au loin. La lumière jaune qui pénétrait dans la tente dans une chaleur presque moite, devenait de plus en plus suffocante au fur et à mesure que les secondes muettes, s'étiraient dans le temps. Silence. Seule la respiration un peu plus appuyée de Gimli, ronflait délicatement dans l'espace qui semblait devenir de plus en plus étriqué pour la jeune-femme assise en face de ses juges. Les murs de toile lui donnaient l'impression de se rapprocher des uns des autres dans une infinie lenteur, pour au final, se refermer sur elle comme la gueule d'un monstre pour la broyer. Mathilda inspira à fond, son inspiration chevrotante accompagna le ballets de ses phalanges qui ne cessaient de s'entremêler au point de se rendre rouge sous les frottements. Aielein était légèrement en arrière, assise de façon trop décontractée pour une Dame, mais Mathilda avait appris à lire en son comportement, une volonté farouche de marquer son indépendance vis-à-vis de la gente masculine. Amoureuse peut-être, mais soumise, jamais. Mathilda pensait souvent que c'est ce côté là qui avait fini par séduire son Rohirrim. Elle était comme un cheval sauvage au final. Docile à ses heures, mais jamais totalement domptée. Et elle l'admirait sans nul doute. Comme elle avait pu admirer Alexandra à la fin de leur aventure commune. Les Seigneurs Celeborn, Haldir, Gimli, le Roi Eomer et le prince Legolas se tenaient devant elle, assis en rang derrière une table rectangulaire qui avait dû souffrir de nombreuses campagnes vu son état d'usure. Le Seigneur Aredhel et Gandalf se tenaient quant à eux de part et d'autre de la tablée, debout, quasi immobiles, la détaillant tout comme pouvaient le faire les hommes qui elle le savait, la jugeaient sans vergogne depuis des heures à présent. Mathilda était fatiguée. Epuisée même serait plus juste à dire. Les questionnements n'avaient eu de cesse de se répéter, de revenir à la charge comme la houle incessante d'une tempête. Des interrogations plus ou moins amicales, où tour à tour elle passait tantôt pour une alliée, tantôt pour une ennemie. Harassante épreuve qui se succédait à tant d'autres déjà que trop éprouvantes. Ils n'hésiteraient pas à la mettre au fer si ils soupçonnaient chez elle une quelconque trahison. Souvent ils avaient essayé de mettre un doigt incisif et blessant sur ses relations avec leur ennemi, mais Aredhel avait toujours subtilement et intelligemment détourné la conversation. Elle savait qu'il était au courant de ce qu'elle avait traversé. Cela instaurait en son sein une gêne et une honte désagréable qui la labourait sans douceur secrètement. Le plus insoutenable de ces regards inquisiteurs était celui du prince des elfes. Ses iris bleu-gris la transperçaient de part en part. Il fouillait littéralement son âme. Scrutait son coeur. Epluchait méthodiquement toutes ses expressions, toutes ses intonations. Avant même qu'il lui fusse présenté, elle savait qui il était. Il ressemblait trop à son père. Le Roi Thranduil, même ayant croisé sa route que quelques minutes, l'avait profondément marquée. Et comment ne pas l'être ? Tant de choses se dégageait de lui. Tel le soleil embrasant tout de son aura, embrassant tout de sa force tendre et dévastatrice à la fois. Le Prince Legolas était pareil. Même si elle décelait chez lui plus de douceur, il n'en demeurait pas moins redoutable. Et là, en cet instant, il n'y avait rien de réconfortant qui émanait de lui. D'après le peu que Ailein et Aredhel aient pu lui dire, elle avait compris qu'il avait entretenu une relation privilégiée avec leur défunte amie. Sans oublier ce qui transpirait de chaque question qu'il avait pu lui poser. Mathilda ne savait pas qu'il était au fait de tout. N'avait-il pas été témoin du lien puissant qui avait uni son royal père avec Alexandra ? Aredhel et Legolas étaient de tous, les plus renseignés. Pourtant, rien ne filtrait d'eux. Le strict nécessaire, les informations justes utiles pour leur investigations. A présent, Mathilda se sentait vidée. Chaque seconde semblait l'incruster de plus en plus dans le bois inconfortable de son assise. La chaise vacillerait bientôt sans nul doute si le poids de leurs regards conjoints, ne cessait de l'écraser ainsi.
« Ainsi donc, vous lui avait été d'un soutien non négligeable ….. perça alors la voix grave de Gandalf sans crier gare ».
Mathilda avait presque sursauté à l'annonce de ces quelques mots. Son coeur ne cessait de tambouriner dans sa poitrine à lui faire mal. Et même l'attention bienveillante du vieux mage n'arriva pas à le calmer. Rouge comme une pivoine, Mathilda hocha lentement la tête, et le timbre tremblotant, elle répondit la gorge sèche :
« Du moins, j'ai essayé d'être là et de l'épauler avec les maigres moyens qui étaient à ma disposition ….
- Bien, fit alors Celeborn en fermant les paupières une fraction de seconde. Il joignit ses mains de façon lente et posée. Nous allons discuter de tout ceci en privé à présent. Et statuer sur votre sort.
- Cette pauvre femme n'a rien d'une traîtresse ! Et vous le savez très bien ! S'éleva alors la voix d'Ailein dans son dos. Mathilda se tourna de quart, et la vit debout près de sa chaise. Cessez donc de jouer de vos airs de reproches. Accablant cette pauvre âme de maux dont elle est innocente !
- Dame Ailein ! Lança alors Aredhel le regard dur. Vous n'êtes conviée ici que par grâce et non par obligation. Ne nous faites pas regretter notre choix !
- Allons dont ! Inutile de brandir votre autorité avec moi Seigneur Aredhel ! Vous savez que je m'en moque éperdument. Je ne suis ici sous l'égide de personne, mais de mon plein gré ! J'ai sous mon aile cette femme depuis des jours et des jours à présent. Vous pensez bien qu'avec mes ascendances, si elle avait été mauvaise, je l'aurai senti !
- Votre sang mêlé peut aussi émousser vos talents, Dame Ailein. Et je ne saurai donner entièrement foi aux propos d'une femme, sans me faire mon propre avis avant, incisa alors le Roi Eomer en relevant le menton ».
Contre toute attente, se fut Legolas qui mit fin à la tension qui ne cessait de monter graduellement dans l'espace ardent du couvert de toile.
« Nul besoin d'envenimer les choses, Roi Eomer ….. ledit roi regarda le prince avec un air des plus ahuri. Cette guerre nous a que trop coûté. Inutile d'alimenter des dissensions stériles, et qui amèneront plus de mal encore. Tant sont morts … tant ont tout sacrifié …. de plus, vous savez réellement ce qu'il en est. Cette femme est innocente. Il me semble qu'elle a eu son lot d'épreuves, laissons-la en paix. Je suis certain, que c'est ce que Dame Alexandra aurait voulu. Autrement elle ne serait sûrement pas revenu sur ses pas pour la sauver …... ».
Ces propos, lourds de véracité et de douleurs muettes, calmèrent de suite toute étincelle belligérante. Le Seigneur Aredhel bougea alors, puis très silencieusement, vint aux côtés de l'humaine. A sa gauche, droit et fier comme tout ceux de son peuple, son visage androgyne avait perdu toute trace de douceur. Ne demeurait que les traits fermes et aguerris d'un elfe millénaire, qui en avait que trop vu. Sa voix, bien que délicate, n'en demeura pas moins nette et résolue quand il déclara :
« Sans oublier, mes seigneurs, qu'elle demeure celle qui a réellement mit fin aux jours de notre ennemi ….. ».
Cette déclaration fit l'effet d'une douche des plus froide et inattendue. Ahuris, perdus, les seigneurs posèrent sur lui une attention abasourdie, qui exprimaient plus que tous mots, l'atterrement général qui baignait les lieux. Voyant que le doute s'installait déjà sur le visage du roi Eomer; qui ne pouvait logiquement pas attribuer tel acte de bravoure à un être aussi frêle et insignifiant; Legolas vint en renfort avant même que sa seigneurie ouvre la bouche.
« Il dit vrai …. toutes les têtes convergèrent vers lui. Mon père a été témoin de la scène … il m'en a vaguement parlé quand ….. mais la voix de Legolas se brisa ».
Non il ne pouvait en dire plus. Sa douleur était encore trop présente. Sans oublier celle de Thranduil, qui lui avait, à mi-mot, expliqué la fin. Le prince sylvestre garderait secrète l'étendue de leur affliction à tous deux. Il n'avait nul besoin d'en faire étalage. Tous savaient, ou soupçonnaient, ce qu'ils enduraient, lui et son roi.
Le regard horrifié de Mathilda ne pouvait se détacher du fin minois de l'elfe à son côté. Elle ne souhaitait pas qu'ils sachent, ne voulaient pas qu'ils voient en elle, en plus d'une esclave, une meurtrière. Qu'était-il donc passé par la tête de ce Seigneur pour la mettre ainsi à nu devant ses détracteurs ? Les yeux verts d'Aredhel coulèrent vers elle, et un fin sourire, une subtile esquisse, vint retrousser sa commissure légèrement. Dans ces émeraudes brillantes comme des étoiles, elle y trouva toute la sécurité du monde, sans même se l'expliquer. Une étrange sérénité vint l'envelopper, tandis que contre toute attente, il lui posa une main chaleureuse sur l'épaule dans un geste for réconfortant. Sa raison se brouilla quelques secondes, au point qu'elle en perdit la notion du temps, et du lieu où ils se tenaient. Elle entendit vaguement la voix des autres seigneurs s'élever à à peine plus de deux mètres d'elle, pourtant, ils ne paraissaient que murmures au loin. Il n'y avait plus que l'océan verdoyant du regard posé sur elle, qui captait toute l'attention de son âme.
« Ma Dame ? Avez-vous entendu ? Répéta la voix plus ou moins rude du Roi Eomer ».
Les paupières de Mathilda papillonnèrent une seconde, puis cadrant son attention sur le souverain, son silence répondit pour elle. Eomer ne put s'empêcher de lever les yeux au ciel, pensant à juste titre, que les elfes avaient toujours la fâcheuse tendance à brouiller l'esprit des mortelles.
« Nous ne retiendrons aucune charge et aucuns soupçons envers vôtre personne. Il me coûte à le dire, je dois même avouer, que nous ne pouvons qu'être reconnaissant face à votre acte de bravoure, qui nous a, en un sens, sauvés. Qui aurait pu croire que notre salut était à ce point niché dans le creux des mains de deux femmes ! fit-il dans un rictus quelque peu désoeuvré. Ses yeux gris ne véhiculaient pourtant aucune rigueur, juste un dénuement et une tristesse certains. Aurait-il pu décemment avouer qu'Alexandra, malgré ses frasques et ce qu'elle lui inspirait, lui manquerait autant qu'un de ses meilleurs généraux tombés au combat. Quittant le fil de ses pensées, il reprit, le Rohan étant votre patrie d'origine, vous serez naturellement acceptée comme un de mes sujets. Je vous donne par ailleurs ma bénédiction et ma protection. Vous mènerez votre vie librement, sans être obligée de suivre un homme, si c'est le voeu qui vous étreint. J'en fais le serment. Medusel vous ouvre ses portes, et je pourrai même vous trouver une place parmi nos vassaux si vous le souhaitez. Je suis certain que ma soeur, Dame Eowyn, se ferait une joie de vous savoir ainsi à l'abri. J'imagine que vous allez avoir, beaucoup, beaucoup de choses à vous raconter …. Vous êtes également conviée aux festivités au château d'or d'Edoras, qui se tiendront dès que tout ceci sera réellement fini. Nous fêterons dignement notre victoire. A présent, laissez-nous ».
Le silence pesa lourdement dès que la voix du souverain s'éteignit. Tant et tant de choses non dites, de chagrins étouffés. Mais Mathilda ne comptait pas rester assez longtemps pour les entendre et en être témoin. Elle avait ses propres enfers à terrasser. Se levant lentement, elle leur tourna le dos, prenant le chemin de la porte, puis se stoppant, elle se tourna de quart; car pas encore assez forte pour se tenir de front; et exprima la gorge serrée :
« Je … je tenais à m'excuser néanmoins devant vous, mes seigneurs … ».
Voyant les interrogations crédules qui lui lançaient, elle continua, sentant tout son être bouillir de honte et d'amertume :
« Je ne lui ai pas fait bon accueil au début. Je la pensais aussi vile qu'eux. Une traitresse de plus … Elle vit de suite que ses mots les heurtèrent rudement, et même Legolas ne put empêcher sa mâchoire de ses serrer, ainsi que ses phalanges sur son poing. Mais j'ai compris que j'avais eu tort. Cruellement tort …. elle ne m'a jamais tout dévoilé. Elle savait restée secrète, mais également, ouverte et si déterminée …. de la haine que j'avais pu avoir en son encontre, est né un réel sentiment d'admiration … et une affection digne de celle que j'aurai pu porter à une soeur. Elle …. sa gorge se serra de plus belle, et ses yeux se noyèrent de larmes. Elle aurait pu partir, suivre son roi, son âme-soeur … et me laisser mourir dans le fracas de roches et de flammes … mais non … son attachement pour moi, sa vaillance, l'on fait revenir. Grâce à elle je suis là aujourd'hui, devant vous … grâce à elle, nous sommes tous là …. je ferai tout ce qui est en mon pouvoir, Roi Eomer, pour être digne de cette chance, et faire honneur à sa mémoire …. ».
Puis, sentant que toutes ses barrières se brisaient inexorablement, elle tourna la tête et s'en alla sans un mot de plus. Seules les ouïes elfiques entendirent les pleurs qu'elle laissa dans son sillage tandis qu'elle disparaissait au travers du dédale des tentes.
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Il était difficile de voir à plus de deux mètres, tant la salle était saturée de fumets en tous genres. Fumées de pipes, de volailles et de cochons de lait rôtis à la broche … tout cela baigné dans une ambiance de joyeuse fête paillarde, agrémenté d'une bière coulant à flots, aussi blonde que les chevelures des Rohirrim qui festoyaient. Ça chantait; ça trinquait, ça gueulait, ça dansait aussi, ou du moins, essayait de danser, après quelques grammes dans le sang, les pas étaient plus lourds, les gestes plus imprécis. Et quand l'un d'entre eux s'étalait, vaincu par l'alcool ou un pas de danse mal exécuté, ça s'esclaffait dans des rires tonitruant, débordant de vie. Ils avaient survécu, s'en étaient sortis, et tout Arda devait le savoir apparemment. Le feu crépitant dans l'immense cheminée, léchait ardemment les viandes et les marmites, tandis que les domestiques s'affairaient à tout va, avec assez peu de temps pour tremper leurs lèvres dans une chopine. Mais la bonne humeur était reine en cette soirée. Même les têtes couronnées présentes, prenaient plaisir à témoigner de cette beuverie gargantuesque. Seuls les elfes étaient bien plus réservés. Le plus taciturne étant sans nul doute Legolas, qui faisait plus acte de présence diplomatique qu'autre chose. Il lui tardait de retrouver ses bois, son père, puis l'Ithilien. Rebâtir ce qui avait été si aisément soufflé. Ses yeux bleu-gris glissèrent sur ce joyeux bazar, puis ils s'arrêtèrent sur la silhouette gracile de Mathilda. Assise à l'immense table des invités d'honneur, elle semblait très absente. Affreusement aussi peu à sa place que lui à première vue même. Elle dût sentir son attention appuyée car elle tourna la tête vers lui, et il y eut un bref échange muet. Leurs iris trahissaient leur malaise, leur tristesse. Mathilda détourna ses orbes de jais, et piqua négligemment un morceau de viande dans son assiette, qu'elle porta à ses lèvres, et laissa retomber dans le plat, avant même de l'avoir goûter. De sombres fantômes troublaient sa vue. L'envie de rien lui laissant un arrière-goût de terre et de cendres, qui n'arrivait pas à se décoller de son âme. Quand elle riva à nouveau son attention sur le prince, celui-ci avait quitté la grande salle. Sans un mot. Elle ne connaissait les elfes que par ce que lui avait montré Maeglin, et autres sbires elfiques sous le joug du Maître. Peu enclin à tant de discrétion et de douceur. Puis, Aredhel, et par la suite les autres ici, lui avaient démontré un tout autre visage, bien loin des figures malfaisantes, que certains contes dépeignaient dans les parties reculées de certaines campagnes. Les elfes, autant révérés que craints, avaient depuis toujours alimenté l'imaginaire humain. Ses pensées la menèrent vers l'ellon brun qui l'avait sauvée et par la suite, protégée malgré elle. Décent, délicat, avec une force brute commune à son peuple quand cela était nécessaire, il avait su implanter en elle un sentiment d'odieuse sécurité. Avec tout ce qu'elle avait traversé, comment pouvait-elle à ce point se sentir tranquillisée par un mâle. De n'importe quel peuple soit-il. Elle l'avait croisé, rarement. Ils avaient échangés quelques mots innocents. Un ami avant tout, elle l'avait noté. Affection platonique nourrie par un sentiment de devoir, qu'elle ne s'expliquait pas. La question qui la taraudait tant, revint. Qui était-il réellement pour Alexandra ? Puis, la vision qu'elle avait eu le matin même, revint la gifler. Ce bellâtre était toujours suivi d'une cohorte de jeune-femmes plus ou moins belles, attendant un signe, un regard de sa part, et Mathilda avait remarqué qu'il en jouait superbement. Ce qui, bien évidemment, lui hérissait le poil. Elle n'aimait pas ces comportements. Ne les avait jamais aimé d'aussi loin qu'elle puisse se souvenir dans sa vie. Actuellement, une belle blonde, dans les vingts ans, se tenait accrochée à son bras, comme une tique sur la peau d'un chien. Les yeux clairs et brillants de la femme étaient clairement amoureux, mais tout aussi clairement avinés. L'elfe n'avait pourtant pas l'impression de faire cas de ce parasite des plus agréable au regard. En pleine conversation avec un soldat, ils parlaient apparemment de la dernière bataille qui avait vu leur victoire. La musique et le bruit empêchèrent Mathilda d'entendre leur conversation, même si ils n'étaient qu'à quelques mètres d'elle. Une ombre obscurcit sa vision, et elle leva les yeux pour détailler ce qui faisait ainsi barrage à sa modeste contemplation. La stature massive d'un guerrier à la barbe et aux cheveux tressés la dominait totalement. Il vacillait légèrement, et sentait l'alcool à plein nez. Il tendit une main carrée et calleuse vers elle, et demanda le plus courtoisement qu'il lui était capable d'émettre :
« Voudriez-vous danser madame ? ».
Tout son épiderme se hérissa. Il n'était pas foncièrement mauvais, mais tout en lui dégageait des aspects qui la tétanisaient et l'horrifiaient à présent. Sa respiration s'accéléra, et son esprit céda un quart de seconde à la panique.
« Non … non merci .. je ne veux pas danser …. bafouilla-t-elle en baissant le regard, devenant rouge de confusion ».
L'homme soupira bruyamment, exhalant des relents d'alcool acide qui la firent grimacer.
« Aller une p'tite danse quoi ! insista-t-il en posant ses mains à plat sur le bord de la table ».
Toutes les têtes des seigneurs convergèrent vers l'importun, mais il n'y fit pas attention.
« La p'tite dame t'a dit d'aller voir ailleurs mon gaillard ! Et si tu veux finir la soirée sur tes deux jambes, j'te conseille de faire demi-tour ! »
La voix de Gimli s'était élevée, rocailleuse, rude et très sérieuse. Les yeux noisettes du nain étaient aussi durs que ses paroles, et même ivre, l'homme vit le réel danger. Faisant une révérence approximative, il les délaissa, titubant quelque peu en traversant la salle.
La grande table rectangulaire accueillait tout le gratin. Eomer, Gandalf, Celeborn, Haldir, et à présent le fauteuil vide de Legolas, trônait au milieu. Puis après venaient Gimli, le siège vide d'Aredhel, Silfren, Ailein, elle-même et d'autres personnes; des généraux sans doute, que Mathilda avait à peine croisé depuis son arrivée au Rohan. Elle sentit la main chaude et réconfortante d'Ailein se poser sur la sienne, et la semi elfe déclara :
« Je sais qu'il est trop tôt Mathilda. Mais il faudra bien, à un moment ou un autre, que tu te donnes le droit de vivre …. »
Trop tôt en effet. Cela faisait à peine plus de deux mois qu'elle essayait de reprendre une vie normale. Loin de l'obscurité, l'enfermement, l'avilissement. Parfois, il lui semblait même encore traîner ses chaînes derrière elle. Leur tintement omniprésent se parant de ricanements sournois qui ne cesser de la ronger. Pourtant elle faisait des efforts, des progrès même. Au moins, elle pouvait marcher à ciel ouvert sans avoir l'angoisse permanente que quelque chose aller lui tomber dessus sans crier gare. Elle vivait avec Ailein et Silfren depuis de longues semaines à présent, ne voyaient-ils pas tout le chemin qu'elle avait déjà parcouru ? Fallait-il qu'ils lui en demandent plus encore ?! Une étrange colère vint la saisir, et la voix sèche elle rétorqua, de plus en plus mal à l'aise en ces lieux :
« Peut-être, mais j'aimerai qu'on me laisse le droit d'en décider seule ! »
La claustrophobie dont elle était atteinte commença à faire des siennes. L'agoraphobie également. Les deux donnaient parfois un mélange puissant, qui, de rares fois, finissait par totalement la paralyser et lui provoquer des crises d'angoisse terrifiante. Elle retira sa main de sous le couvert protecteur qui lui offrait celle d'Ailein, puis se perdit en buvant un verre de bière de façon trop rapide pour être naturelle. Si elle ne se sentait pas ainsi obligée de rester, elle ne serait même pas venue à cette fête, qu'elle trouvait au final, fortement déplacée. Ailein se leva, et se penchant vers Silfren, elle l'embrassa et s'exclama joviale :
« Et bien moi je vais me dégourdir les jambes! J'ai eu mon lot de sang, de viscères et de plaies à recoudre ! Je vais me changer les idées ! Tu me surveilles mon Rohirrim ?!
- Mais oui …. répondit Silfren tout sourire, lui faisant un superbe clin d'oeil ».
Il ne pouvait pas encore danser. Loin de là même. Il se déplaçait tout juste avec des béquilles inconfortables, et il lui était difficile de tenir de longues distances. Néanmoins, sa joie de vivre était bel et bien là, nichée dans le creux de ses prunelles sombres. Embrasées par l'amour total et inconditionnel qu'il éprouvait pour la femme aux cheveux de flammes qui faisait actuellement des prouesses d'agilité et de souplesse sur la piste de danse. Un instant, un bref instant, Mathilda ressentit une vile piqûre lui mordre le coeur. Une infime jalousie certes, mais surtout, de profonds regrets, d'infâmes souvenirs, qui vinrent la labourer. Elle se souvint d'une autre fête, d'un autre lieu, si lointains l'un et l'autre, qu'ils ne ressemblaient plus qu'à un doux rêve. Une bousculade un peu appuyée la fit sortir de ses songes éveillés, et Silfren fit d'un ton très amical :
« Tu as l'air bien songeur mon amie. Les réjouissances n'ont pas l'air à ton goût ….
- En effet, je n'arrive pas à concevoir qu'on puisse honorer sa mémoire ainsi …. »
Pas besoin de mentionner son prénom, Silfren savait parfaitement de qui elle parlait. Le souvenir de son amie vint le gifler assez violemment en cet instant. Une légère culpabilité venant l'animer. Puis, un fin sourire étira ses lèvres, ses yeux noirs couvrirent la foule en liesse, et il déclara :
« Non, c'est au contraire bien à propos. Je l'ai assez connue pour savoir qu'elle n'aurait pas aimé qu'on la pleure, qu'on se lamente …. elle était la première à savoir lever le coude, et à ne pas bouder les simples plaisirs de la vie …. tu l'aurais connu en ces jours fastueux ! Elle t'aurait fait sourire et rire, sans nul doute …. Une vraie tempête qui bousculait tout sur son passage ….. Il fit une pause, et son regard se voilà de nostalgie. Sentant la morosité le prendre, il continua plus enjoué, et c'est pour cela que tant l'appréciaient ! Mathilda ?! Peux-tu s'il te plaît aller remplir ma chopine ? Je crains que nos servants se soient perdus dans la foule depuis bien longtemps … demanda-t-il en sautant sciemment du coq à l'âne.
- Oui, bien sûr Sifren, avec plaisir ! Répondit-elle franchement et avec un beau sourire ».
Oui, faire les tâches quotidiennes, servir et être agréable à ses amis, voilà qui la rendait heureuse. Elle oscillait souvent entre joie et dépression. Heureuse de sa liberté, mais consciente qu'elle ne savait plus faire autre chose que servir sans pouvoir prendre de réelle décision. Des années d'esclavage, avait abîmé ce qu'elle avait été. Profondément mutilé même. Elle apprenait à se reconstruire progressivement. Chaque jour lui faisant faire un pas de plus vers son intégrité passée. Ramassant les chopes entre ses doigts fins qui avaient repris une certaine vigueur avec le temps, elle louvoya facilement entre les danseurs et autres fêtards, puis s'approcha des fûts de bière disposés en rang d'oignon sur une des grandes tables ceignant les murs. Elle s'apprêta à sortir le bouchon en liège pour faire couler le liquide, quand quelqu'un lui attrapa vigoureusement le bras. Elle poussa un hurlement strident qui se perdit dans le brouhahas de la pièce, et prise d'une odieuse panique quand elle vit l'homme qui l'avait accosté, elle hurla « Lâchez-moi ! ». La poigne de l'ivrogne se raffermit, et avançant son visage rubicond sous ses poils de face à peine peignés à présent, il grogna :
« Je me suis battu pour sauver tes miches ma belle ! J'ai droit à quelques compensations ! »
Bien évidemment qu'il s'était battu, comme tous les Rohirrim, mais ce n'était pas une raison pour se conduire en parfait imbécile. Mathilda faillit perdre connaissance sous l'afflux de peur qui lui tétanisa les muscles, et même les poumons. Son corps transi ne voulait plus réagir. Mais à l'effroi succéda une colère sans nom. Non ! Plus jamais on n'obtiendrait d'elle ce qu'elle refusait de donner. Qui plus est en usant de force. Elle se battrait si il le fallait. Même si elle le savait, elle n'avait nulle compétence en cela.
Honnêtement, elle ne comprit pas réellement ce qu'il se passa, car tout alla très très vite. Elle tira sur son bras pour se dégager. Voyant que l'autre la maintenait à lui faire très mal, elle se mit à vagir, donnant un coup de pied dans le tibia de l'homme, puis les chopes toujours en main, elle les lui fracassa sur le visage en une volée puissante. Tout son corps était possédé par la fureur et l'angoisse, tout comme quand elle avait tué Seth. Son assaillant lâcha son poignet, et elle crut qu'elle avait gagné sa tranquillité. Cependant la gifle puissante qu'elle reçut la placarda au sol, la sonnant à moitié. Elle aperçut l'ombre de l'homme se pencher au-dessus d'elle en l'insultant sans vergogne, et elle essaya de trouver une échappatoire d'un regard perdu, face à cette forêt de jambes qui lui faisait barrage à présent. Puis, l'ombre se dégagea, un cri rauque s'éleva, et l'homme vaincu s'affaissa à genoux à côté d'elle. Le dominant de sa taille, Aredhel l'avait agrippé par sa blonde chevelure, et de sa force surhumaine il le tenait en respect. Mathilda vit rapidement le rouge du sang perler sur le bord des lèvres du Rohirrim, et il se tenait le bras qui bleuissait déjà.
« Présente tes excuses pourceau ! Ce n'est pas ainsi que l'on doit traiter une dame ! »
Voyant qu'il rechignait à s'exécuter, Aredhel accentua la pression sur le cuir chevelu, prêt à le scalper au besoin à mains nues. L'homme grogna de plus belle, sifflant un chapelet de jurons entre ses dents, puis braquant son regard sur elle, il dégoisa :
« Pardon Ma Dame …. veuillez excuser mon comportement ….
- Et bien voilà ! C'était pas compliqué ! Lâcha Aredhel une pointe de malice nichée dans ses orbes verdoyantes. A présent file, et ne t'avise pas de lui adresser à nouveau la parole, cette femme est sous ma protection ! ».
Mathilda braqua sur lui un regard totalement ahuri face à ces six mots, et elle vit à peine l'homme disparaître de son espace proche. Toute son attention était braquée sur lui. Seulement lui. Qui, elle ne pouvait se l'expliquer, venait encore une fois la sortir d'un mauvais pas. Il lui tendit la main pour l'aider à se relever, et elle attrapa ses phalanges, tremblante. Le choc avait été rude, et elle avait du mal à garder contenance. Une fois debout, elle se laissa guider, sans plus trouver la force de dire ou faire quoi que ce soit. Et puis, la chaleur divine qui s'extirpait de ces doigts vigoureux, était un baume pour son âme meurtrie. Elle resserra l'étreinte sans même sans apercevoir. Ce n'est que quand la fraîcheur de la nuit vint l'envelopper, qu'elle comprit qu'ils étaient dehors. Le château avait de larges terrasses en bois qu'il était fortement agréable de fouler. Surtout quand l'ambiance devenait à ce point suffocante à l'intérieur.
Mathilda pointa son visage brûlant vers le ciel, et inspira l'air nocturne à plein poumons. Elle s'y reprit à plusieurs fois, afin de calmer le feu qui la dévorait. Ses doigts se séparèrent de son accompagnateur, puis, venant près du garde-corps; un linéaire en bois légèrement ondulé; elle s'agrippa dessus, et serra le rondin comme si cette pression allait pouvoir évacuer toute sa rancoeur. Rage contre les hommes, rage contre la Vie, rage contre elle-même, qui n'arrivait à trouver totalement son exutoire. Des larmes acides lui brûlaient la cornée, et essayant d'être le plus brave possible, elle les refoula. Peine perdue.
« Faut-il à ce point que le monde des hommes soit baigné par la folie …. n'y a-t-il pas en cette terre, un lieu où la violence n'aurait pas de prise ? »
Sa voix s'éleva, fébrile. Un murmure ondulant dans la brise nocturne. Elle défit ses tresses et sa coiffure à la va-vite, se créant des noeuds et rendant ses cheveux d'habitude si lisses quelque peu hirsutes. Tout en elle ce soit la dégoûtait. Cette robe si soignée qui lui donnait des airs qui ne lui convenaient pas. Cette coiffure digne d'une Dame. Cette allure impeccable que l'on donnait d'ordinaire aux nobles. Elle n'était pas de haute naissance, n'avais jamais côtoyé les cours. Pire, les dernières années qui avaient fait sa vie étaient aux antipodes de tout ceci. Rien en elle n'était sain et pur. Bien au contraire. Cette souillure immonde qui avait entaché son âme, ne disparaîtrait sûrement jamais. Ses oreilles humaines ne lui permirent pas d'entendre l'elfe se déplacer derrière elle. Le profil d'Aredhel se détacha dans la pénombre, légèrement éclairée par les torches dardant leurs feux dorés. Il ne la regardait pas, ses yeux étaient braqués sur l'horizon. Les lumières flamboyantes des astres nocturnes ayant un effet quasi hypnotique sur lui. Puis après de longues secondes muettes, il déclara en réponse :
« Le monde des Hommes est hélas épargné de paix. Tout y est cruel, rude, et souvent horrible …. mais, croyez-moi Mathilda, en cette longue vie qu'est la mienne, j'ai vu aussi la grandeur dont les Hommes sont capables. L'amour aussi qu'ils donnent parfois sans retenu, pour leur famille, leurs amis, leurs compagnons …. Mathilda l'entendit soupirer légèrement. Par exemple, vous êtes une de ces personnes, qui force le respect des elfes …. »
Mathilda braqua sur lui des yeux profondément surpris, voir choqués, à cet aveu. Elle eut un rictus à la fois nerveux et désoeuvré. Joignant ses mains sur le bois lisse, elle fixa son attention sur ses doigts scellés, et répondit dans un souffle :
« Je n'ai rien qui vaille ce genre de respect Seigneur … vous savez ce qu'il en est, où vous m'avez trouvée, et comment …. Je .. je n'ai pas besoin de vous dépeindre ce qu'il s'est passé là-bas, je me trompe ? »
Elle vit Aredhel secouer légèrement la tête dans les pénombres ambiantes, et elle devina, plus qu'elle ne vit réellement, toute la mansuétude qu'il avait à son égard. Ha non ! Tout sauf de la pitié ! Elle ne le supporterait pas. Quelque chose remua en elle, une flamme, un orgueil pas totalement mort, qui lui avait permis de survivre jusqu'à présent.
« Ne me faites pas la grâce d'un tel apitoiement ! Je ne le mérite pas ! J'aurai dû être plus forte ! J'aurai dû me défendre, me battre, ou … ou m'ôter la vie ! Je n'en ai eu ni la force, ni le courage ! »
Vivement Aredhel se tourna réellement face à elle, et fronçant ses gracieux sourcils, il grogna légèrement en rétorquant :
« Nul n'a le droit de se juger aussi sévèrement ! Vous avez eu bien plus de courage que beaucoup d'hommes que j'ai croisé dans mon existence ! Je ne saurai vous entendre vous admonester de la sorte, alors que vous avez traversé un des pires enfers qui soient ! »
La vigueur de sa voix la stoppa, pire, la bloqua. Elle n'osa pas le regarder, ni même faire un geste en ce sens. Tout ceci la dépassait, elle ne le comprenait pas.
« Alexandra n'aurait pas donné sa vie pour une mauvaise personne … elle a vu en vous, ce que moi je vois actuellement …. et je la comprends. Même si je l'ai maudit d'avoir pris telle décision en cet instant … je savais où elle allait … je savais ce qui l'attendait en haut de cette obscure forteresse …. »
Sa voix se brisa légèrement. Une infime fêlure, que Mathilda décela. Enfin, elle lui fit front, et leva le visage vers le sien pour voir totalement son faciès quasi androgyne. Sa beauté presque irréelle la bouscula encore une fois. Par les dieux que les elfes savaient être des entités troublantes par moment. Etrangement, la mince rancune qui l'avait habité en le voyant badiner si ouvertement avec les jeunes-femmes d'Edoras le jour-même, s'envola comme un sinistre cauchemar vaincu par l'aurore.
« Vous teniez à elle ….. fit-elle presque bêtement, mettant en avant une chose si évidente en cet instant.
- Oui … il serait long de tout vous expliquer en cette soirée …. et je n'ai pas envie d'attrister votre coeur de peines qui me sont propres …. ».
Contre toute attente, Aredhel sentit la main fraîche de Mathilda se poser sur celle qu'il avait encore de posées sur le parapet, et il put déceler dans ses iris magnétiques, la réelle compassion qui l'étreignait en cet instant. La même qu'elle avait déjà eu en s'occupant d'Alexandra dans ces ténèbres qui avaient accompagné la fin de son existence.
« Je n'ai pas de choses plus importantes à faire en ces heures, seigneur Aredhel. Si vous voulez m'en faire part, j'en serais heureuse. J'ai envie de savoir qui elle était. Ce qu'elle a fait avant de mourir. Ce qui l'a réellement conduit à prendre ces folles décisions …. elle m'a que peu parlé de son passé … des affinités qu'elle avait avec les elfes … j'aimerai savoir … j'aimerai comprendre …. »
Une étincelle de bonheur fugace brasilla dans les émeraudes du regard de l'ellon en face d'elle, puis, presque comme un enfant sur le point de lui dévoiler son plus grand secret, il lui prit la main, et la tira à sa suite en s'exclamant « Alors venez, je vais tout vous dire ! Qui elle fût pour moi … et ce .. à deux reprises ! ». Ces mots énigmatiques froissèrent les sourcils fins de l'humaine un quart de seconde, puis elle se laissa guider docilement. Il la mena à l'écart, sur des escaliers désert, où Edoras et la plaine du Rohan s'étendaient à leur pieds. C'est ainsi qu'Aredhel lui dévoila tout. Idhril, sa réincarnation en une humaine des plus étonnante venant d'un autre monde. Et les heures passèrent, frissonnantes dans la nuit. Bercé par une chaleureuse atmosphère liant l'intime et une singulière découverte.
Mathilda buvait littéralement les paroles de l'elfe. Fascinée par tout ce qu'il lui dévoilait. Elle se dit qu'elle aurait pu rester amie avec une femme telle qu'Alexandra. Une très bonne amie même. Et son respect et son attachement pour elle, s'amplifièrent d'autant. Aredhel avait en plus pour lui d'être un excellent conteur, et sa voix suave habillait les syllabes de notes charmantes. Sa facétie naturelle fit sourire par de nombreuses reprises, la magnifique femme qui reprenait peu à peu vie à son côté. Celle qu'elle fût, reprenait un peu plus essor en son sein, ravivant son éclat initial. Mathilda comprit également que l'esprit volage de l'ellon qui se tenait si proche d'elle en cette heure tardive, était en un sens fait pour amoindrir les froids qui le hantaient. Elle n'osa pas lui en parler, après tout ils commençaient à peine à faire réellement connaissance. Puis, quand il eut fini, c'est elle qui vint naturellement à se confier à lui. Encore un peu chamboulée par tout ce qu'il venait de lui dévoiler, elle exprima avec une étrange nostalgie :
« J'ai de suite vu qu'Alexandra n'était pas un être banal. Je ne pouvais me l'expliquer, mais au-delà de ce que j'avais pris pour de la folie, voire de la sottise en premier lieu de s'être ainsi mise dans le pétrin alors qu'elle avait un époux; et pas des moindre; j'ai su en croisant son regard, qu'un feu des plus inhabituel brûlait en elle …. est-ce pour cela que Seth la respectait tant ? Et qu'au final il n'a jamais pris d'elle ce qu'il aurait pu. Qu'il s'était, à son niveau, pris d'affection pour elle ? »
Ces questions demeurèrent sans réponse, Aredhel ne sachant pas quoi avancer. C'était un sujet tellement délicat. Il vit les mains de Mathilda se contracter légèrement sur les tissus de sa robe, et il remarqua que ses lèvres frémissaient légèrement. Tristesse évidente, mais pas que. Un lourd secret voulait s'extirper de derrières ces lèvres charnues appelant aux baisers.
« Je … au final avec un certain recul, je me dis que j'ai eu plus de chance que certaines d'entre nous. Seth, ce monstre ignoble qui n'avait plus grand chose d'humain à bien y réfléchir, a veillé sur moi. Vous ne le savez pas seigneur Aredhel, mais j'ai été mariée ….. ».
Mathilda releva le menton et plongea son regard dans l'encre de la nuit. Elle ferma les paupières et inspira longuement.
« C'était par une belle nuit d'été comme celle-ci que nous avons fêté nos noces. Nous n'étions pas riches. Respectivement fils et fille de paysans. Même si, la fortune de mon père nous plaçait un cran un-dessus des autres villageois. Je qualifierai même ça de modeste bourgeoisie. Nous habitions à l'extrême Ouest du Rohan. Presque à la limite de l'Arnor. J'ai eu la chance d'avoir accès à une certaine éducation, et l'élevage de chevaux de mon père, m'a permis d'apprendre les bases de la médecine. Nous étions heureux ….. mariés depuis deux ans, nous projetions d'avoir enfin des enfants qui tardaient à venir. Puis …. ils sont arrivés …. Le feu a tout dévoré. Les cris, les pleurs, le vacarme assourdissant de leurs troupes sont les derniers souvenirs que j'ai de ce lieu qui fut « chez moi » …. j'ai été faite captive, et ma beauté n'a pas échappé à Seth. Il m'a dès-lors choisie. Mes apprentissages succincts de guérisseuse m'ont donné un avantage sur d'autres également ….. avec le temps, ils ont fini par me briser ….. »
Elle fit une pause. Luttant contre l'envie de hurler comme un animal blessé à mort. Se débattant entre rage et désespoir. Aredhel, plus que touché par ses révélations, se sentit encore plus en proie à cette affection qu'il nourrissait en son égard. Il la laissa prendre son temps pour continuer.
« J'ai souvent songé à la mort ... A m'ôter purement et simplement la vie. Mais j'avais toujours cet espoir vicieux qui me tordait les entrailles, et m'empêchait de le faire. Puis … elle est arrivée …. m'a parlé … et là j'ai compris que dans le fond, c'était elle que j'attendais. Qu'elle serait peut-être ma chance de m'extirper de ce cloaque vicié où ma raison s'étiolait peu à peu ….. et que j'aurai ne serait-ce qu'une infime chance de pouvoir continuer à vire … de … de refaire ma vie même ... ».
Ses larmes avaient roulées malgré elle. Sous la lueur ténue des étoiles, l'elfe les vit. Son coeur se serra, et son âme lui hurla de faire un pas vers elle. Lentement, il passa un bras protecteur autours des frêles épaules de l'humaine à son côté gauche, puis il les lui enserra tendrement. Elle se laissa guider, comme à bout de toutes résistances. Elle posa timidement sa tête sur la poitrine de l'ellon qui la prenait sous sa coupe, et se laissa aller. Les mots se turent, comme autant de futilités balayées par une aube nouvelle. Aredhel lui embrassa le sommet du crâne dans un geste fraternel, et murmura :
« Même si ils sont tristes, je suis heureux que tous ces évènements soient survenus … ils m'auront permis de vous rencontrer …. Tilda …. ».
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Les murs lisses reflétaient le crépuscule comme des toiles d'airain tendues vers le ciel. Offrandes offertes aux dieux, qui de quelque part, devaient mirer tout ceci, avec une tendresse mystique, qui lui serait à jamais inaccessible. Mathilda soupira. Longuement. A l'extrémité Est de la flèche blanche, ses yeux faisaient des vas et viens entre les montagnes couvertes de cet or flamboyant qui étreignait toute cette fin de journée; la ville en contre-bas, et quelques fois, le palais majestueux qui se dressait derrière elle. Colosse vêtu de cuivre avant de sombrer dans l'argent de la nuit, dont le ventre creux abritait les convives, les musiciens et autres saltimbanques, tandis que la liesse s'élevait de partout. Le mois d'Août touchait à sa fin. Il en avait fallu du temps pour soigner les blesser, déplacer les camps, et comme par une inverse proportionnelles, toute l'agitation qu'avait alimenté ces festivités en amont, avait tout précipité. De moins, c'est ainsi qu'elle l'avait ressenti. A peine capable de s'accoutumer à un endroit, que déjà on l'avait glissée dans un sillage qui la dépassait totalement. Minas Tirith, la capitale d'albâtre et d'onyx, dont les portes béantes lui avaient fait l'impression de s'engouffrer par plusieurs fois dans la bouche d'un monstre. Elle en aurait sûrement souri si elle avait su que par de nombreuses fois, Alexandra avait pu penser la même chose. L'ancienne fille du Rohan se sentait embarquée sur un bateau ivre, incapable de tenir en place. Incapable d'accéder à une rive stable et rassurante. Ailein, Silfren, et même des Seigneurs tels que Gimli et le Roi Eomer la traitaient avec un respect qui lui échappait. Peut-être qu'ils ne voyaient en elle, que la main qui avait fini par mettre un terme à l'existence de leur ennemi. Pourtant, quelle tristesse dans le fond. Quelle accablante insignifiance, si on y réfléchissait bien, que l'usage d'un instinct de survie. Tout aussi dénué de courage et d'honneur que pourrait faire don un chien roué de coup. Montrant les crocs et mordant qu'en ultime recours. La brise pourtant tiède la fit frissonner. Remontant les remparts chargée de fragrances diverses, elle lui lécha le visage, les cheveux. La douce allégresse n'arrivait pas à l'atteindre. Quelque chose de froid, de résolument polaire, nichait en son sein. L'absence du Seigneur Aredhel à ses côtés en était-elle la cause ? Elle ne saurait le dire. L'ellon avait rejoint son roi et son prince dès qu'il les avait retrouvé en ces lieux. Elle ne le voyait plus que brièvement. Ombre longiligne embrassant les coursives et les allées de son pas ample et discret. De rares fois ils s'étaient vus, par l'intermédiaire de protocoles usants, rébarbatifs, dont elle se demandait résolument pourquoi elle devait à ce point y être présente. Peut-être parce que tous voyaient en elle le dernier lien direct avec leur amie disparue. Place peu enviable, et au final, carrément malsaine, c'était-elle dit souvent. Autre soupir, plus bref, quand ses yeux noirs couvrirent le soleil qui plongeait à présent dans les soies nocturnes. L'amertume se fit sur son visage quand elle se détourna du spectacle grandiose des Plaines du Pélennor, ceintes de ces hautes montagnes, et qui se perdaient dans le vaste horizon. La statue d'Alexandra trônait à présent dans les jardins du palais. En y réfléchissant plus profondément, elle avait compris, en voyant l'imposante figure minérale, ce qu'Ailein avait voulu lui dire quand elle avait mis en avant la place des femmes dans leurs peuples. Combien d'entre elles avaient un mémorial à leur effigie ? Aucune. Du moins, à sa connaissance. Elle frissonna. Les ombres de la nuit la mettaient toujours un peu mal à l'aise. La peur primaire du noir revenant, galopante, tandis que ces années vivant recluse et loin de la lumière avaient instauré chez elle, une angoisse poignante, qui ne la quittait plus. Instinctivement, elle se rapprocha de la statue. Comme si la silhouette, même de pierre, de son amie, pouvait la protéger.
« C'est une belle représentation vous ne pensez pas ? »
Mathilda sursauta. Un frisson d'effroi tout instinctif la mordant. Mais elle se calma bien vite quand son cerveau reconnu la voix. Toujours aussi fine, chantante, délectable. Elle ne l'avait pas entendu s'approcher. Elle ne l'entendait jamais quand il venait vers elle ainsi. Un chat ne pourrait être plus discret. Elle se racla la gorge brièvement, essayant de chasser la gêne qui l'étreignait.
« Oui. Le sculpteur a été très inspiré. L'on pourrait croire qu'il l'a côtoyé longtemps pour qu'il garde en mémoire ses traits aussi fidèlement ».
Dans les lueurs mourantes du jour, elle vit le faible sourire qui lui offrit. Dessiné par la nostalgie, et une certaine satisfaction. Son naturel joueur revint au galop, et il s'exclama désinvolte :
« Ho pour ça il a eut tout le loisir de travailler le sujet ! ….. C'est moi qui ai dessiné les planches pour qu'il construise son oeuvre ! »
La bouche de Mathilda formula un « Ho » muet, et étrangement, se sentie réellement impressionnée par tout cela. Bien évidemment, cela était presque for malvenu, tant il était évident que pour un elfe c'était même banal. Mais sa nature humaine ne put que s'en émerveiller. Aredhel posa une main tendre sur le marbre blanc, puis, laissant glisser ses doigts sur la pierre encore chaude des ardeurs de la journée estivale, il continua la voix plus grave :
« Je voulais qu'elle soit parfaite … à la hauteur de ce que j'éprouvais pour elle ….
- Vous l'aimiez … avança Mathilda, une drôle de boule dans la gorge lui comprimant le larynx à ces quelques mots.
- Oui ! Fit-il alors plus enjoué, en décollant ses phalanges de l'oeuvre, et toisant l'humaine devant lui avec bienveillance. Idhril était une cousine des plus atypique, et Alexandra une amie qui l'était tout autant. J'ai aimé les deux. De cet amour fraternel et dévoué qu'elles méritaient tant …
- Elles ont alors eu bien de la chance …. murmura Mathilda qui pensa tout haut.
- Vraiment ? Fit alors Aredhel dont les yeux verts brillèrent d'une malice presque infantile ».
Comprenant son erreur, Mathilda se raidit, et déviant son attention de l'elfe avant que ses pommettes ne se colorent de trop; même dans la nuit; elle changea de sujet en l'admonestant presque :
« Et bien ? Que sont devenues vos courtisanes du jour ? Je pensais que vous seriez accompagné ce soir ? Les filles du Gondor et du Rohan vous trouvent réellement à leur goût semble-t-il ! Ne me dites pas que vous leur avez fait faux bond et que vous les laissez se dépérir en espérant votre présence !
- Ho que vous voilà bien taquine en cette soirée Mathilda ! Ria Aredhel un instant. Je soupçonne une pointe de facétieuse médisance dans vos propos !
- Il se pourrait en effet qu'elle y soit. Je ne saurai cautionner de telles badineries, qui entraînent bien souvent l'honneur de ces jeunes femmes et jeunes filles ! »
La phrase avait pris des tournures un peu cinglantes. La voix de Mathilda s'était raffermie, et il vit sans peine les reproches cuisants qu'elle lui faisait. Aredhel haussa les épaules, et nonchalamment, laissa choir son épaule gauche sur la statue. Croisant les bras et les jambes de façon décontractée, il exécuta une drôle de mimique, et déclara mi sérieux, mi amusé :
« Je ne les force pas à rejoindre ma couche, ni mes jeux ! Elles sont libres de faire ce qu'elles veulent !
- Vous offrant ce qu'il y a de plus précieux pour elle ! Si vous n'y voyez qu'un jeu ! C'est peut-être bien différent pour elles ! Nombre de ces femmes espèrent sûrement plus à la clé !
- Je ne suis pas responsable de leurs sottes espérances ! Et je suis encore moins leur garde fou ! Mathilda …. Il soupira un peu, et continua, braquant résolument son regard verdoyant dans le sien, vous n'y voyez que mal. Mais rassurez-vous, tout est bien établi entre elles et moi. Vous ne voyez en mon comportement que vacuité des sentiments. Roublardise à leur égard, mais c'est bien autre chose. Parfois, je leur offre seulement du rêve. Une douceur que l'être humain ne peut leur accorder … les Hommes et les Elfes diffèrent sur de nombreux points …
- Ho pas autant que vous le pensez ! s'écria presque Mathilda sentant l'indignation lui monter aux joues. J'ai vu ce que « les soit-disant elfes si parfaits », peuvent faire! Et ça n'est pas au-dessus des Hommes ! Loin de là ! Où alors si ! Ils sont encore plus cruels qu'ils peuvent être bons ! Plus infâmes qu'ils peuvent être honorables ! »
Elle lut dans le regard de l'ellon qu'elle venait de le blesser. Il savait très bien à quoi elle faisait allusion, et être comparé à ce monstre qu'avait été Maeglin, n'était certes pas bienvenu. Le visage androgyne d'Aredhel se ferma. Elle revit le faciès du guerrier millénaire, et non plus celui de l'elfe insouciant et bon vivant qu'elle connaissait. Il se raidit, et se redressant, il la regarda durement.
« Si c'est en effet, tout ce que je vous inspire, je crois que nous n'avons plus rien à nous dire! Ainsi est-ce donc tout le crédit que vous me portez ?! Après ce que j'ai pu faire pour vous !».
Le ton était sec. Cassant. Elle le reçut comme un coup entre les côtes. Elle s'était emportée, et ses mots avaient dépassés sa pensée. Il se retira de quelques pas, et s'inclinant de façon presque martiale devant elle, il finit par dire :
« Je pense que vous pourrez à présent suivre une vie digne, et bonne. Je vous souhaite de vivre longtemps, et d'être bénie d'une grande prospérité. J'ai honoré ma dette. Je sais à présent que vous ne risquez plus rien. Alexandra en serait heureuse …... et moi aussi ... ».
Ces trois mots restèrent en suspens dans la nuit naissante, tandis qu'il lui tournait le dos pour reprendre le chemin du palais.
« Je suis désolée ! »
L'exclamation avait jaillie seule. Comme possédée par une vie propre. Mathilda se plaqua la main sur la bouche, réellement surprise par la vigueur de sa réaction. Pourtant, elle ne put s'empêcher de ressentir des milliers de papillons s'envoler dans sa poitrine, tandis qu'il se tournait à nouveau vers elle. Revenant sur ses pas, il lui offrit un intime sourire, tel, qu'elle en perdit ses moyens. Puis, la lumière se faisant dans la brume opaque des ses violentes tergiversations, elle bredouilla presque pitoyablement :
« Je …. je voulais savoir …... Elle fit une pause, et le temps sembla s'allonger interminablement. Qu'est-ce qui vous a mené jusqu'à moi en cette soirée ? Les festivités ne sont-elles pas à la hauteur de vos attentes ?
- Sans vous, elles perdent de leur saveur, Mathilda. Cet aveu la faucha, et ce qui vint après, fini de l'achever. Je vais repartir dans le Nord. Le Roi Thranduil regagne son royaume, et moi, mon fief. Je voulais vous demander, si vous n'avez pas d'autres projets bien évidemment …. si …. vous ne vouliez pas m'accompagner ? Je sais vos talents de guérisseuse, je sais également les talents de votre père pour l'élevage, j'aimerai que vous me permettiez de vous offrir un gîte, mais aussi un travail ….. ».
Les mots s'entrechoquaient dans sa tête. Mathilda ne comprenait plus rien. Etait-il en train de lui dire qu'il tenait à elle ? Essayait-il de lui faire comprendre qu'il veillerait sur elle comme un amant pourrait le faire ? Un époux …? Elle secoua la tête. Fébrile, elle essaya de démêler le sac de noeuds qui prenait place dans ses pensées et son coeur, puis, sans même en comprendre tout le sens, elle balbutia un « Oui …. oui Seigneur Aredhel … je vous suivrai ….. ».
Qu'est-ce qu'il lui avait pris de répondre cela ? Elle ne le saurait jamais. Ni même ne se rappellerait de ce qui motiva sa réponse réellement. Tout ce qu'elle imprima, et qui resterait à jamais gravé en elle, c'est cette main à la fois tendre et chaude, qui vint lui effleurer le fil de la mâchoire, pour prendre une mèche de cheveu, et la lui caler derrière l'oreille. Puis, plus enivrant encore, l'odeur fleurie qui emprisonna l'atmosphère dans des notes subtiles de réconfort et d'abandon, tandis que l'effleurement des lèvres sur les siennes, vinrent à briser la réalité autours d'elle, pour la laisser sombrer dans une intolérable félicité.
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Loin du compte. Voilà ce qu'il en était. Quand ils étaient arrivés, les lieux désertés et en ruines, n'étaient plus que les vestiges d'un passé florissant. Même si les maisons de maître et autres dépendances portaient encore le luxe propre aux factures elfiques, nul n'étaient dupe. Le travail serait long et harassant. Après un hiver plus ou moins douillet, abrités par le couvert de la cité excavée qui reprenait peu à peu vie, Aredhel et Mathilda avaient pris congés du Souverain de l'Eryn Lasgalen. Thranduil avait laissé à l'humaine un étrange sentiment, où la crainte et la mansuétude ne cessaient de se battre en elle, quand elle avait pu le croiser. Nul doute possible sur le déchirement que lui avait causé la perte de son âme soeur. Et Mathilda s'était longuement interrogée sur le lien qui les unissait elle, et son étrange ellon. Personne ne pouvaient dire qu'ils étaient réellement liés, car rien à part quelques entrevues, ne trahissait quoi que ce soit de leur liaison. Et pour cause, ils ne faisaient que se faire la cour, dans un étrange jeu de séduction qui semblait sans fin. Des effleurements du bout des doigts, de quelques centimètres de leurs bras, de leurs épaules mêmes, pouvaient témoigner de leur rapprochement, mais mis à part le baiser à Minas Tirith, et quelques autres disséminés ci et là au détour d'une coursive ou d'un jardin, aucun acte ne pouvait attesté de quelque chose de plus intime. Le fait était que, rien en effet, ne s'était plus sérieusement produit. Aredhel avait vite compris que si il avait été de nature que trop pressante, la belle se serait vite envolée vers d'autres cieux. Sa gracieuse envergure embrasserait l'espace pour s'éloigner à jamais des elfes. De lui. Au fil des semaines, puis des mois, Aredhel en était venu à se faire cet aveu insupportable qu'elle lui apportait une stabilité qu'il avait que rarement connue dans sa longue existence. Son passé, sa nature mortelle bien plus grave que celle des elfes par instant, lui avait inculqué une certaine pérennité. Une constance réellement dramatique des actes du quotidien, des échanges, de la vie qui s'écoule, et irrévocablement qui viendrait à la quitter un jour. Lui révélant que tout avait son importance. Chacun de ses rires, chacune de ses paroles, de ses respirations. De la joie qu'il avait de la retrouver au détour d'un couloir, d'un vestibule, ou encore comme aujourd'hui, là qu'elle peinait à placer une table dans l'immense pièce pleine de poussière et de cendres où elle évoluait. Elle se plaignait rarement. Avec ce qu'elle avait traversé cela aurait été surprenant. Souvent il l'entendait remercier les Valar de lui avoir envoyé Alexandra, et par extension, lui-même. Chaque fois la même puissante tristesse l'étreignait, et il ne pouvait s'empêcher de repenser à tout ce qu'ils avaient tous traversé. Sans oublier cette question qui présentement le hantait « Qu'allaient-ils devenir tous les deux ? ». Il savait qu'il la retenait plus ou moins à ses côtés par plaisir égoïste, même si il savait son amitié pleinement acquise. Mais il savait aussi que Mathilda, bien que sage, l'avait suivie en partie à cause de son charme surnaturel, et peut-être, un besoin inconscient de trouver refuge auprès de quelqu'un qui pourrait la protéger au besoin. Ne l'avait-il pas déjà fait à maintes reprises ? Son ombre se découpant dans l'embrasure de la porte, il eut un pincement au coeur quand il la vit sursauter malgré elle quand elle l'aperçut du coin de l'oeil. Quand il entendit son palpitant s'emballer quelques secondes, submergé de crainte, tandis que des fantômes déplaisants déboulaient sans crier gare. Piétinant cette précaire sérénité qu'elle gagnait à connaître. Elle avait revêtu des braies en cuirs, et une chemise de lin simple. Ces accoutrements de garçon dissimulaient tant bien que mal sa féminité. Mais il faudrait être aveugle pour passer outre la rondeur de ses chairs tendres, les gracieuses courbes de son anatomies si harmonieuse. Ses cheveux attachés à la hâte s'extirpaient d'un chignon sur le point de rendre l'âme, tandis que des mèches ne cessaient de s'en extraire comme le plumage hirsute d'un oiseau s'ébrouant. Son visage en forme de coeur était maculé de traces noires, parfois striées de lignes claires, là où des gouttes de sueur avaient réussi à se frayer un chemin. Ses cils noirs s'entrouvraient sur les abîmes mystérieux et envoûtants de son regard magnétique, et Aredhel sut en cet instant, qu'il ne la regardait plus du tout comme une simple amie. Quelque chose en lui frémissait. Tremblotait. S'étirait et transperçait peu à peu toute la retenue que sa condition exigeait. Mathilda posa ses poings sur ses hanches, et soupirant bruyamment, elle grommela :
« Si j'avais su que ce serait aussi éprouvant je vous aurai laissé revenir ici tout seul ! »
Il savait qu'elle n'était pas sincère; et cela lui esquissa un sourire radieux. L'humaine finit par porter les mains à ses cheveux de jais, et défaisant pour de bon ce qui les retenait. Le drapé soyeux de sa chevelure, malgré la poussière blanchâtre qui la maculait par endroit, s'étala sur sa chemise sale. La couvrant comme une aile obscure. Déjà ses doigts s'agitaient pour les discipliner à nouveau, et il s'avança tout en disant gaiement :
« Je suis certain que ce défi vous plaît ! Ne soyez pas si bougon. Je trouve que vous avez fait un travail remarquable !
- Si vos gens daignaient m'accorder un peu plus d'aide j'irai bien plus vite ! Lâcha-t-elle, là oui, passablement énervée ».
Aredhel grimaça légèrement. Il savait à quoi elle faisait allusion. La venue d'une humaine dans ces terres pleinement elfiques, n'était pas forcément vu d'un bon oeil par tous. Ô bien évidemment nul ne lui porterait querelle ou ombrage, il y avait bien assez de travail pour occuper les esprits, aussi belliqueux soient-ils. Et puis, Aredhel connaissait la plupart des elfes qui l'avaient accompagné, ils feraient tout, même en rechignant, pour venir en aide à l'humaine si quelque chose de grave advenait. Il soupçonnait plus une jalousie latente provenant des ellith présentes. Aredhel était un très bon parti. Famille aisée, général et confident du roi Thranduil, toutes savaient qu'avoir ses faveurs était gage d'un avenir prospère. Cependant, sa nature volage l'avait grandement aidé, évitant de ce fait de se retrouver avec le fil à la patte malgré lui. Les damoiselles se méfiaient de lui, et elles avaient entièrement raison. Cependant, aujourd'hui, là que ce petit bout de femme se recoiffait difficilement devant lui, il n'était plus aussi sûr que sa liberté demeurerait éternelle. Non. Il avait appris à chérir autre chose. Une chose si commune au final, qu'elle en revêtait une importance capitale.
« Je leur en toucherai deux mots, je vous le promets …. jura-t-il sincère ».
Elle leva ses yeux noirs vers son visage d'ange, et lui offrit un timide sourire. Ses pommettes rougies par l'effort, ne masquaient cependant pas les cernes qui commençaient à apparaître sous la fatigue. L'intensité de son attention la troubla, elle dévia le regard, et faisant quelques pas dans la pièces, elle déclara :
« Un bon coup de nettoyage et ce sera comme neuf ! Si nous changeons les meubles et rafraîchissons les murs, nous n'aurons pas autant de travail que sur d'autres bâtisses. Etrangement les écuries ont été bien épargnées.
- Parce que les orques et les gobelins ne s'intéressent aux chevaux que pour se nourrir. Ils ne leur accordent pas une valeur marchande. De ce fait, ils ne sont pas attardés ici.
- Tant mieux ! Cela me fait moins de travail. Au dehors les clôtures ont été refaites, et les chevaux qui nous ont suivis se prélassent actuellement dans de verts pâturages printaniers. Nous aurons peut-être les premières naissances bientôt ! Fît Mathilda dont les yeux étincelèrent à cette perspective.
- Je l'espère bien ….. répondit laconiquement Aredhel ».
Ce manque d'enthousiasme la fit tiquer. Elle l'observa un moment, et finit par exprimer légèrement boudeuse :
« Je pensais que cela vous emballerait un peu plus Seigneur Aredhel ! Le roi Thranduil serait ravi d'avoir de nouvelles montures pour ses soldats et autres gardes. Nombreuses sont mortes lors des derniers affrontements. Agrandir le cheptel ne ferait pas de mal ! »
Aredhel eut un étrange petit rire en l'entendant dire cela. Il arqua un sourcil, et avec un léger sourire goguenard, il énonça :
« Une vraie commerçante ! Ces pauvres bêtes ne sont pas déjà nées, que déjà vous spéculez ! Je reconnais bien là l'empressement des Hommes.
- C'est parce que je n'ai pas votre éternité Seigneur Aredhel ! Piqua-t-elle gentiment en retour.
- Oui …. je le sais bien …. murmura l'elfe plus sombrement.
- Et bien ! Je ne vous ai pas vu aussi sombre depuis les commémorations à Minas Tirith. Que vous arrive-t-il ? Demanda-t-elle alors franchement ».
Son franc parler l'interloquait aussi souvent que celui dont avait fait preuve Alexandra de son vivant. Voilà ce qu'il aimait tant chez les humaines. Ce manque de convenances le plus souvent. Cet état brut, qui bien des fois, lui rappelait qu'il était bien vivant, et non pas qu'une ombre millénaire foulant les Terres du Milieu. Les elfes, tôt ou tard, ressentaient cela. Le vivaient plus ou moins bien. Il pensait qu'il avait été au-dessus de ce mal étrange, mais non. Et cela c'était aggravé au fil des mois qui avait suivi la disparition de son amie. Mais à présent, Mathilda était là, et avait emplie presque la totalité de son univers. Il soupira longuement, et haussant presque nonchalamment les épaules, il confessa :
« Des questionnements me rongent depuis quelques temps, et je n'arrive pas à trouver réponse ….
- Je sais que je ne suis qu'une modeste fille de commerçant, mais si je puis vous aider … hasarda à dire Mathilda.
- Votre aide je la sais acquise ma tendre amie …. un air grave commun aux elfes de son âge finit par engloutir son minois androgyne, et il ressentit la pire difficulté du monde à extraire les mots justes. Je pense souffrir d'un mal bien étrange, qui m'était inconnu jusqu'alors …. ».
Le visage de Mathilda s'allongea, ne comprenant pas du tout le sous-entendu. Persuadée qu'il était malade ou autre, elle avala l'espace qui les séparait, et inquiète elle demanda :
« Je pensais les elfes insensibles aux maladies ! Vos blessures se sont-elles réveillées ? Avez-vous …. »
Il lui posa deux doigts délicats sur les lèvres pour les lui sceller, et un sourire d'une rare intensité mangea son noble faciès. Ses iris émeraudes semblèrent brasiller d'un millier de soleils, et il chuchota :
« Rien de tout ceci. Mon mal est à la fois tendre et cruel, doux et armé d'épines. Il prend les courbes de votre visage quand je m'éveille le matin, et l'écho de votre voix quand le sommeil m'étreint. Il est fougueux et fébrile à la fois, tandis que je ne cesse de me demander si il trouverait reflet chez vous … Je sais, je ne vous ai offert qu'un réel baiser. Unique, sous un ciel d'été. Il me hante, nuit et jour. Et même si nous avons pu échanger longuement des frôlements délectables, j'espère toujours un peu plus. J'aimerai que vous m'accordiez l'ultime grâce d'être à vos côtés …. quelques jours, quelques mois ou années … le temps de votre vie ….. ».
Son coeur n'avait cesséde monter en pulsations au fur et à mesure des mots prononcés. Là elle était certaine de ce qu'il lui demandait. Les lèvres tremblantes d'émotion, elle réussit à articuler la bouche sèche, et presque avec empressement :
« Avec joie Seigneur Aredhel …. même si je n'aspire pas au mariage, vu que …. »
Devait-elle avouer, qu'un plus profond de son être, dans les secrets les plus enfouis de son coeur, elle l'avait âprement souhaité. Il savait à quoi elle faisait allusion, et non, il ne lui ferait pas l'offense d'une telle demande, même si tout en lui le voulait. Il lui laisserait son libre arbitre, comme il le savait, elle le lui laisserait également. Si leurs corps et leurs esprits avaient pu lancé des fusées de feu, telles que Mithrandir avait pu donner lors de sa présence sur les Terres du Milieu, nul doute qu'ils auraient embrasé la masure où ils se tenaient. Plus léger encore qu'il ne s'était jamais senti, il lui saisit la main, et la tira à sa suite. Elle n'offrit aucune résistance. Le soleil déclinait déjà dans les cieux, et les elfes étaient tous plus ou moins « chez eux ». Singulier amalgame de toiles et de murs, qui leur servaient de couvert. Ils filèrent dans l'ancien manoir de l'ellon, et se dirigèrent dans sa chambre. Là, toutes les commodités siégeaient à nouveau. Avec des gestes délicats il vint à la dévêtir. Se plaisant à lire la chair de poule qui animait sa peau pale. Il se plut à laver la poussière qu'elle arborait presque fièrement. Démêlant avec hardiesse et douceur sa chevelure décoiffée. Empoignant avec une virile candeur cette lourde poitrine en fermes rondeurs qui se dévoilait enfin à lui. L'un comme l'autre, ne pouvaient plus aligner deux pensées cohérentes. Les affres de l'envie et de cet étrange amour qui les liait, prenant le contrôle sur leurs gestes, leurs souffles, leurs recueillements presque. Les doigts fins mais robustes de l'humaine vinrent à parcourir le derme brûlant d'Aredhel qui vint enfouir un léger râle dans le creux de son cou. Elle toucha timidement son torse, pour venir effleurer la cicatrice à l'épaule qu'il arborait depuis ces jours magiques où il était venu jusqu'à elle pour la délivrer. Il lui prit la main. Sentait-il de la douleur à cet endroit ? Confuse, elle leva un regard inquiet vers lui tandis qu'il se détachait d'elle. Intenses secondes muettes. Chargées de cris d'affection. Elle vint déposer ses lèvres sur la légère boursoufflure, et elle le devina fermer les paupières plus qu'elle ne le vit. Puis de baisers en caresses, ils se lièrent enfin sous un ciel baigné d'étoiles, pour se laisser par la suite, docilement bercer par le chant des elfes au loin. Une nouvelle vie s'offrait à eux. Et Mathilda, tendrement lovée dans les bras secs et puissants de l'elfe, sut que plus rien de mal, ne viendrait l'atteindre à présent.
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« Poussez ! » L'ordre bien que doux, était dit avec une ferme inquiétude.
Elle ne faisait que ça, pousser, encore et encore, comme une poulinière essayant de sortir le poulain qui avait grandi dans ses entrailles. Le corps distendu de douleurs, elle était en nage, priant pour que tout cela se termine au plus vite. Aredhel était dans la pièce d'à côté, attendant patiemment comme tous les pères le faisaient. Elle l'imaginait, ravagé par l'angoisse, faisant les cent pas tel un loup en cage. Cela lui esquissa un faible sourire qui mourut bien vite sous un autre hurlement strident qui jaillit de sa gorge en feu. Dans une demie conscience, elle vit les femmes elfes s'agiter autours d'elle, prenant quelque chose d'entre ses jambes. Puis un pleur émergea. Son bébé vivait. Les larmes aux yeux Mathilda vit la minuscule tête grisâtre clairsemée de cheveux noirs et fins, s'agiter légèrement sur la serviette qui l'essuyait. Elle savait que ce n'était pas fini. Les elfes lui avaient dit qu'ils entendaient deux coeurs battre, logés sous son ventre énorme, qui lui avait tout de même imprimé quelques complexes durant ces longs mois. Les douleurs revinrent, légèrement plus faciles à supporter. S'habituait-elle à la douleur ? Essoufflée elle donna un ultime effort. Fatiguée jusqu'au plus profond de son être, alors qu'elle ne sentait plus son corps. Un autre pleur, plus aiguë. Elle entendit à peine les ellith piailler autours d'elle. Leur visage parfait encore plus radieux sous la joie qui les habitait. Elle n'arrivait même pas à comprendre ce qu'elle disait, malgré qu'elle avait quelque peu appris depuis qu'elle vivait parmi eux. Ses jambes s'affaissèrent, et elle se sentit tomber en arrière. Sa tête semblait peser une tonne, et le décors se paraît d'un blanc hallucinogène.
« Mathilda! Mathilda ! » on l'appelle, mais tout ce qu'elle souhaite c'est dormir.
Une main chaude vint lui toucher la joue, et la voix musicale de la sage-femme murmure des paroles en Sindarin à son oreille. Quelque chose émerge en elle, un regain de vitalité. Ces elfes connaitraient-elles la magie ? Quoi qu'il en soit, quand ses paupières s'ouvrent à nouveau, elle est recouverte d'un drap propre, tandis que les linges souillées sont retirés de sa couche. La silhouette d'Aredhel apparaît dans la chambre, et là, même si la naissance de ses jumeaux est magnifique, elle fut possédée par un bonheur sans borne. Un bref instant, elle crut qu'elle ne le reverrait plus. L'ellon s'approcha d'elle, circonspect. Lui qui avait traversé des guerres et maints combats, semblait totalement désemparé. Les elfes posèrent les deux enfants sur le corps de leur mère, et déjà leur petit bouche exécutait des mouvements de succion explicite. Jamais il n'avait pleuré dans sa longue existence. Du moins pas comme ça. Il avait tellement traversé d'événements troublants. La mort n'épargnant personne, que ce soit de la famille ou des amis. Un bref instant le visage d'Idhril se claqua à ses réflexions confuses. Jamais il n'avait ressenti cette atroce tension montant comme une sève acide, pour ensuite exploser et se déverser ainsi sur ses joues. L'allégresse était si puissante, qu'elle le faisait souffrir. Explosant sa poitrine, brouillant ses pensées. Il ne put empêcher ses doigts effilés de trouver les petits, potelés, qui s'activaient pour la première fois à l'air libre. Quand ils se rencontrèrent, ils s'accrochèrent fermement dans une promesse muette. Pale comme la mort, Mathilda lui offrit néanmoins un radieux sourire. Les lèvres légèrement violettes, elle murmura, totalement à bout de forces :
« Aredhel je te présente tes enfants ….. nos enfants ….. regarde comme ils sont beaux …..
- Les plus belles créatures qui me fût permis de voir en ce monde …. avoua-t-il, ses magnifiques iris verts brouillés de larmes ».
Puis il se pencha pour lui embrasser la tempe. Ils restèrent de longues heures. Presque totalement silencieux. Comme se recueillant sur ce que la vie leur avait pris, mais aussi, sur qu'elle leur avait offert. A la fin de la journée, leurs premiers prénoms furent choisis. Le garçon s'appellerait Alwin, comme le père de Mathilda, et la fille …. Idhril, en souvenir de celle qui fût si importante pour eux deux.
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Il l'avait aimée toutes ces années durant. Et l'aimait encore. Bien qu'elle ne fût pas celle que son âme aurait dû reconnaître, elle hantait encore chacune de ses journées. Chacune de ses nuits. Le fief en contrebas, il se trouvait sur cette colline, où un arbre majestueux se tenait à présent. Ni le poids des années, ni celui des souffrances qu'elles avaient su amener avec elles à la fin, n'avaient entamé son affection pour elle. De la première ride, au premier cheveu d'argent qui s'était logé dans sa chevelure sombre. Il avait tout chéri en elle. La tombe, ornée de fleur comme chaque jour depuis plus de deux cents à présent, se tenait à quelques centimètres de lui. Alors que le dos calé sur le tronc de l'arbre, et la tête rivée vers les étoiles, Aredhel baignait dans une quiétude nocturne qui lui était à présent familière. Les premiers pleurs de sa perte asséchés, il avait pu revenir en ces lieux. D'abord réticent, maladroit et presque maladif même, quand il sentait sa poitrine se serrer au point de l'étouffer; il avait traîné le pas plus que mené. Il ne restait dès-lors que quelques minutes, la peine gagnant à chaque fois sur le courage. Le nom de sa compagne inscrit dans le marbre blanc demeurerait à jamais figé. Eternellement précis et magnifiquement ouvragé, tandis que le corps de la défunte, lui, finirait par totalement disparaître. Rien ne résisterait au temps. Rien si ce n'était les jumeaux fabuleux qu'ils avaient enfantés. Mathilda avait été une mère remarquable, et une compagne toute aussi remarquée. Elle avait même suscité de longues jalousies. Qui s'étaient éteintes peu à peu, quand l'âge avait commencé à faire son oeuvre. Il se souvint avec une tendre nostalgie, ou au détour d'un village, il avait regardé longuement une jeune bergère qui menait son troupeau pour le marché. Mathilda lui avait alors enlacé le bras très tendrement, son visage commençant à se rider s'était fendu d'un sourire éblouissant.
« Elle est très belle. Tu as toujours eu le coup d'oeil ….. »
Il y avait eu dans cette réflexion tant de sentiments qui se déroulèrent, qu'il n'avait pas su que répondre. Les doigts de sa compagne s'étaient alors raffermis sur son avant-bras, et elle avait ajoutée, dans une étrange capitulation pleine de sagesse :
« Je comprendrais que tu me délaisses Aredhel. Que tu profites de cette éternelle jeunesse qui est tienne. Ce serait tellement plus sain et naturel. Regarde comme les gens nous épient. Se demandant si je suis ta mère, ou une femme d'âge mûr que tu aurais pris en pitié et sous ta coupe …. »
Le sang de l'elfe n'avait fait qu'un tour à cette annonce. Il avait dès-lors planté son regard dans le sien et avait déclaré:
« Qu'ils jasent de tout leur saoul si ça leur chante! Je n'en ai cure ! Et pour te répondre, elle est certes belle, mais elle ne pourrait m'offrir ce que tu m'as offert. Non Mathilda. Je ne saurai partager ma couche avec une autre, tant que je vivrais à tes côtés.
- Mais …. mais comprends-tu que je vais continuer à vieillir, me ratatiner, devenir ces petites vieilles que l'ont croise parfois lors de nos voyages ! S'était-elle alors exclamée, presque choquée par son affirmation ».
Il l'avait alors tendrement regardé, et avait simplement hoché la tête, sans un mot de plus. La détermination dans son regard d'émeraude la réduisant dès-lors au silence. Elle avait collé sa tête contre son épaule et ils avaient continué leur route, silencieux.
Il n'eut pas à attendre qu'elle devienne comme elle l'avait envisagé. La maladie l'avait emporté bien avant. Toute la science elfique et humaine n'avaient pas réussi à combattre ce mal étrange, qui la dévorait de l'intérieur. Un matin à sa demande, il l'avait mené en haut de cette colline où elle aimait se recueillir parfois. Elle ne pesait rien entre ses bras. Son corps trop amaigri pour se porter lui-même, était emmitouflé dans une couverture de laine aussi douce que dense. Ils s'étaient assis, et elle avait posé sa tête sur son épaule doucement. Lorsque les premiers rayons de l'aurore percèrent les frondaisons nocturnes, elle avait souri et soupiré longuement. Même ce simple fait était devenu un effort intense. Il semblait encore sentir son souffle tiède sur la peau de sa gorge, tandis qu'elle posait une main frêle sur sa poitrine. Les rais rouges et or dardant leur chaleur sur leurs visages, leur firent plisser les paupières. Quelques nuages paresseux flamboyèrent dans un écrin pastel. Tâchant le ciel de lumière. Valar que les aubes et les crépuscules pouvaient être magiques ! Ils buvaient littéralement la naissance de ce jour, et il entendit, dans un murmure :
« Tu auras été mon aube, Aredhel. La lumière sur l'obscurité qu'était ma vie à l'époque ….. le soleil de tous les soleils …... ».
La bouche de l'elfe avait alors esquissé un maigre sourire. Une larme étincela sur sa joue tel un diamant rubescent. Et son coeur s'effondra en même temps que sa tête, tandis que son oreille décelait le dernier souffle s'échappant d'entre les lèvres de son aimée. Il l'avait alors allongée, et serrée contre lui. Etouffant dans les mailles de laine inerte le cri de sa douleur. Il caressa son visage enfin apaisé, après ces semaines et ces semaines de combats acharnés et perdus d'avance. La voix brisée, il regarda le soleil bien en face, et chuchota douloureusement :
« Vole mon beau Cygne …. Vole jusqu'aux rivages blancs …. nous nous retrouverons, ici ou ailleurs …. car j'aime à penser comme Elle …. j'aime à penser que ceux qui s'aiment, se retrouvent toujours …. ».
Il réprima un frisson. La douleur qui fusa en lui, vint à trahir la tristesse qui l'habitait encore malgré toutes ces longues années. L'instant était étrange, entre félicité et tourment. Regardant la pierre blanche, il finit par dire :
« Le moment est venu Mathilda. Je le sens, les vents du changement sont à nouveau là. Notre bon roi Thranduil va devoir affronter une ultime épreuve. Mais elle va radicalement changer sa vie. Les esprits et les bois murmurent de nouveau. L'héritière des savoirs de Melian, foule les Terres du Milieu, et il est grand temps que la grande boucle soit bouclée. Je sais que tu serais heureuse pour lui. Tu as toujours été d'une telle générosité ».
L'ombre des souvenirs éteignit quelques peu les étoiles qui brasillaient dans ses prunelles vertes. Se levant doucement, il regarda la forêt qui s'étalait non loin, et les quelques esprits de lumières qui offraient leur ballet comme chaque nuit venue. Ce don était à la fois merveilleux et déroutant. Aucun elfe ne pourrait jamais remercier suffisamment celle qui avait pu éveiller cela en eux. Il avait souvent souhaité que Mathilda puisse les voir, mais sa vision d'humaine était restée la même. Il s'était alors dit que pour les Hommes cela prendrait beaucoup plus de temps. Bien que, certaines rumeurs couraient le long des sentiers commerçants. Des gens avec des dons inédits qui leur permettaient de parler avec des choses invisibles. Aredhel porta instinctivement les doigts à son pendentif. L'Ordre du Cercle de Vie se pencherait bientôt plus sérieusement sur tout ceci. Mais avant, l'ellon avait d'autres choses à faire. Oui. Des bouleversements étaient à venir, et il devrait être là. Aux côtés de son Souverain. Comme il l'avait toujours été. Il se tourna une dernière fois vers la tombe, et déclara :
« Je vais m'absenter. Peut-être même pour très longtemps. Tu resteras en moi Mathilda. Pour toujours. Car quand je vois nos enfants, je ne peux qu'apercevoir ton visage vivre au travers des leurs. Tu verrais comme ils sont devenus beaux et indépendants ! De vrais elfes malgré leur condition. Mais je suis certain que ça …. tu le sais déjà …. où que tu sois, tu le sais déjà ….. ».
Il déglutit difficilement, puis, commença à descendre la colline d'un pas lourd. Qui se fit étrangement de plus en plus leste là qu'il prenait ses distances. Il savait que dès-à-présent, une nouvelle existence s'ouvrait à lui. Il avait assez pleuré. Il savait que Mathilda serait la première à l'admonester sévèrement, si elle savait son état et sa chasteté persistante. Non. Elle ne voudrait pas qu'il vive son éternité ainsi. Imaginant les moues de désapprobation qu'elle lui aurait sûrement lancé, il retrouva le sourire, et celui-ci s'agrandit encore plus, quand il vit les silhouettes de ses jumeaux qui, bien qu'dultes, se chamaillaient comme des enfants. Apparemment il s'agissait d'une sombre affaire de dague empruntée et qui n'était jamais revenue à son propriétaire. Cela se terminait toujours ainsi quand ces deux-là partaient vendre les fruits de leur travail, et revenaient après plusieurs semaines de vie commune. Ils avaient tout des caractéristiques elfiques, même si à l'instar des enfants d'Elrond, ils n'étaient que des Semi-Elfes. Pourtant, les gens du fief d'Aredhel les avaient toujours traités comme leurs égaux, et même le roi Thranduil leur avait porté sa bénédiction. Leur offrant même la possibilité d'intégrer son armée si ils le souhaitaient. Pour l'heure ils ressemblaient surtout à de jeunes adultes mal embouchés braillant comme des ivrognes au milieu de la rue, tandis que les serviteurs d'Aredhel les regardaient en souriant. Les chevaux qui n'avaient pas été vendus étaient raccompagnés dans les écuries. L'elfe savait que ce n'était que partie remise, tôt ou tard ses yearling trouvaient toujours acquéreur. Leurs habits plein de poussières, les tresses quelques peu négligés, leurs mèches brunes cascadaient sur leurs bras agités. Bien qu'Idhril avaient des traits bien plus fins que son frère, ils se ressemblaient énormément.
« Je t'ai dit que je te l'avais rendu ! Cesse donc d'être aussi borné qu'un nain bon sang ! »
La voix de la jeune elleth s'élevait dans des aigus discordant à présent. Elle perdait réellement patience.
« Allons allons … cessez donc de vous invectiver ainsi en plein milieu de la rue, vous donnant en spectacle comme de vulgaires saltimbanques. Il est tard et vous inconvenants d'agir de la sorte. A vous voir, l'on a peine à croire que vous êtes les dignes héritiers du Seigneur de ce fief ! Lança alors leur père d'une voix à la fois ferme et amusée ».
Les jumeaux, confus, se retournèrent comme un seul homme pour lui faire face. Alwin baissa les yeux, réellement ennuyé. Il faisait toujours tout pour que son père soit fier de lui, et ce genre d'incident ne lui plaisait guère. Idhril, quant à elle, avait plus de mal à lâcher le morceau. Ayant eu une relation quasi fusionnelle avec sa mère, elle était devenu bien plus rebelle depuis sa disparition. Néanmoins, Aredhel la savait loyale, respectueuse et dévouée. Un hérisson qu'il fallait apprendre à caresser dans le sens des piquants. Tous deux étaient sa raison de vivre depuis plus de deux siècles à présent, et il avait dès-lors compris ce que le roi Thranduil avait pu ressentir à élever seul, son unique héritier. Ceci d'ailleurs avait lié encore un peu plus les deux ellons. Leur amitié se renforçant au fil du temps. Aredhel savait pourtant, qu'il était à présent compté, le temps où il pourrait jouir de sa présence.
« Désolé Ada … balbutia presque Alwin, faisant un drôle de geste avec son pied, comme esquissant un dessin abstrait. Ceci soutira un regard tendre à son père.
- Il m'accuse de lui avoir subtilisé sa dague ! Attaqua Idhril des flammes dans le regard ».
Il ne s'agissait pas d'une simple dague, Aredhel le savait. Il leur avait remis deux lames identiques lors du rite de passage à l'âge adulte. Un inestimable cadeau, fait de mithril et gravé de runes protectrices. La perte de ce présent était une faute grave, et un acte déshonorant. L'elfe sut qu'il serait plus aisé à Alwin d'accuser sa soeur, que d'admettre qu'il n'en avait pas assez pris soin.
« Vraiment ?
- Oui ! Alors que ce n'est pas vrai ! Il l'a égarée, lors du voyage de retour !
- Parce que je m'en suis servi pour délivrer un des chevaux d'un moment délicat ! Se rebiffa le frère sortant alors de sa réserve.
- Bon, et si vous m'expliquiez cela dans le calme ? Énonça Aredhel qui croisa patiemment ses bras sur la poitrine ».
Il avait rarement besoin d'user d'autorité, mais si il devait le faire, ces deux-là savaient qu'ils ne s'en sortiraient pas indemnes. Il ne fallait jamais oublier qu'un elfe, bras droit et général d'un monarque, était toujours à craindre. Aredhel vit leurs paquetages jetés au sol à quelques mètres d'eux, juste devant l'entrée du domaine. A première vue, l'arme n'était pas ici, ou à la ceinture de son fils, nota-t-il au passage. Alwin calma sa respiration, et commença à narrer comment tout ceci était arrivé. Une sombre mésaventure, due à l'entêtement du jeune ellon qui, après un violent orage, avait voulu passé par une route délicate. Idhril lui avait apparemment maintes fois répété que tout ceci n'était pas sage. Mais il n'en fit qu'à sa tête. Ce qui devait se produire advint. L'une des bêtes s'était écartée du troupeau, et s'était embourbée dans un pré transformé pour le coup, en bourbier. Ils avaient sortis des cordes, et Alwin avait utilisé la dague pour en sectionner une mal placée, qui blessait le pauvre cheval plus qu'elle ne lui venait en aide. L'ellon certifia qu'il avait lancé la lame en direction de sa jumelle par la suite, mais celle-ci niait ce fait. Aredhel soupçonnait que son fils, couvert de honte par deux fois à présent, ne cherche un bouc émissaire pour alléger un peu ses fautes. Lui en voulait-il ? Non. Car son héritier avait pris d'énorme risque pour sauver ce brave animal. Devant le regard réprobateur de son père, Alwin sembla se ratatiner sur place, enfonçant sa tête dans ses épaules.
« Elle est tombée dans la boue n'est-ce pas ? Et sous les gesticulations du cheval et des tiennes, tu l'as perdu de vue ….. je me trompe ? »
La voix d'Aredhel était calme, posée, profonde même. Sa vision lui avait donné la réponse dès le début de l'altercation, mais il voulait que son fils admette ses erreurs. Un hochement de tête lent et répété fut la seule réponse que l'elfe put lui donner.
« Ha tu vois ! Menteur ! s'exclama alors Idhril en le pointant du doigt avec vigueur.
- Idhril ! Grogna Aredhel qui ne permettrait pas qu'elle profite de son moment de faiblesse ».
Cette dernière se tût de suite, déglutissant avec effort. Aredhel soupira longuement, et levant les yeux vers les étoiles, il murmura presque :
« Si votre mère vous voyez, elle serait déçue par votre comportement à tous deux ».
La phrase, bien que dite doucement, les cingla. Leurs regards se troublèrent, et ni l'un ni l'autre n'osa le regarder bien en face.
« J'imagine que tu devras attendre le prochain marché Alwin. Quand tu reprendras la route en automne, retrouve cet endroit, en espérant que personne ne l'ait trouvé avant toi. Si les Valar le veulent, tu retrouveras ta dague …...
- Bien Ada ….. bafouilla presque le jeune elfe contrit ».
Aredhel sourit enfin, et venant lui prendre les épaules de ses mains fines, il ajouta néanmoins :
« Bien que cette histoire me chagrine, je suis fier de toi. Tu as pris de grands risques pour sauver ce cheval ».
Les étoiles que ses yeux vert sombre lui offrirent, fut la plus inestimable des réponses. Puis, Aredhel regarda sa fille, et continua tout en rompant le contact avec son fils :
« Vous êtes grands à présent …. je souhaite que vous fassiez honneur à votre rang. Je sais néanmoins, que vous redoublez d'efforts, que le fief se porte au mieux, et ce, grâce à l'aide que vous m'offrez chaque jour. Ainsi …. je pars l'esprit tranquille ….
- Partir ?! Mais où ?! »
L'empressement dans le questionnement, le léger chevrotement, tout trahissait ses craintes. Aredhel savait que des deux, ce serait certainement Idhril qui aurait plus de mal à supporter la séparation. Même si jamais elle ne le dirait ouvertement.
« Je dois retourner auprès de mon Roi. Il va se passer des événements à la fois troublants et grandioses, qui vont requérir ma présence …
- Rien de néfaste j'espère …. osa formuler Alwin très inquiet.
- Non, bien au contraire. Ils seront justes terriblement perturbant, et annonciateurs d'une ère nouvelle pour notre souverain.
- Votre don de double vue, c'est cela Ada ? Émit Idhril quelque peu renfrognée.
- Oui …. ainsi, je compte sur vous pour maintenir l'ordre ici, et travailler ensemble, en toute intelligence. Et amour ….. Il les vit grimacer de concert, ce qui le fit sourire à nouveau. Ces deux-là s'adoraient, et il le savait pertinemment.
- Quand partez-vous ?
- Dès ce soir Alwin ! J'attendais votre retour pour prendre la route.
- Si tôt ! Mais … mais …. commença à s'exclamer Idhril pas du tout prête à cela.
- Chut ….. Idhril …. chuchota Aredhel en venant vers elle. Il lui encadra le visage de ses paumes, et tendrement, vint lui déposer un baiser sur le front. Il sentit ses doigts se refermer sur ses mains, et il continua; tout va bien se passer. Restez l'un auprès de l'autre, et rien de fâcheux n'adviendra. Je reviendrai, mais hélas, je ne peux dire quand. Il caressa la joue de sa fille d'un pouce chaleureux, et reprit, vous êtes ce que j'ai de plus cher sur Arda. Et je sais que votre mère, où qu'elle soit, veille sur vous ».
Il se sépara alors de sa fille, puis, venant près des grandes écuries, où une belle animation régnait, il siffla et son cheval apparu, fin prêt. L'animal était apparemment pressé de partir en balade, tant il poussait déjà son cavalier du bout du nez. Aredhel n'avait jamais aimé les adieux, il monta en selle prestement, et réglant ses rênes tandis que le cheval prenait déjà le chemin de la route, il dit d'une voix claire :
« Mára mesta ! Nous nous reverrons dans quelques lunes ! Veillez sur tout ceux qui vivent ici. J'ai confiance en vous ! ».
Il détourna le regard pour ne pas affronter les larmes de sa fille, et le visage livide de son fils. Puis, empruntant la large route qui menait jusqu'au fief, qui ressemblait de plus en plus à un village, il partit dans un trot dynamique. Une fois qu'il fut loin. Trouvant poste sur une colline, ses yeux d'elfes balayèrent la vaste plaine bordée de l'immense forêt de L'Eryn Lasgalen. Il vit son château, puis, ses jumeaux. Encore un peu secoués par ce qu'il venait d'arriver. Puis son visage se fendit d'un large sourire, quand il vit Idhril offrir sa dague à son jumeau, pour remplacer celle qu'il avait perdue. Oui. Ils avaient bien grandis. Bientôt, et dans un avenir très proche, l'un et l'autre trouverait un compagnon, et eux aussi, auraient leurs propres descendants. Cette vision gonfla le coeur de l'elfe, d'une joie immense, un bonheur qui lui fit presque mal. Là-haut, les étoiles avaient bel et bien décidées, de bénir leur destinée à tous. Sa monture ressentit cette vague d'allégresse, et cabra dans l'obscurité en poussant un hennissement grave. Puis, comme un rêve, ils disparurent dans les soies de la nuit.
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Et voilà comment j'ai vu l'histoire de ce Cygne blessé et de cette Aube nouvelle venue pour le ranimer.
Je n'ai fait qu'un OS, car c'était mon but premier. Dur de réfréner parfois l'envie d'en dire plus. Mais je pense que l'essentiel y est.
J'espère que cela vous aura plu !
A bientôt peut-être :)
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