Chapitre 157 : Jours d'angoisses (Du 11 octobre au 29 novembre)
Meredith avait reçu un télégramme d'Hélène lui annonçant qu'elle était bien arrivée à destination. Les paysages étaient magnifiques nous disait-elle et l'enfant remuait beaucoup.
Quant à moi, je tournais en rond dans ma cage et mon caractère était devenu à la limite de l'exécrable. Je dû y mettre un frein pour éviter que Watson ne se pose des questions. En faisant de gros effort sur moi même, je fis semblant d'être le même et, vu que les jours où j'avais été insupportable étaient des journées sans enquête à résoudre, Watson mit sur le compte de l'inaction mon changement brusque d'humeur.
Heureusement, j'eus quelques affaires qui m'occupèrent l'esprit, mais je devais me faire violence pour rester concentré sur l'enquête ! Mes pensées avaient tendance à vagabonder vers la France...
Mes injections de cocaïne se faisaient de plus en plus souvent, mais en cachette de Watson pour ne pas qu'il constate mon mal être. J'étais au supplice ! Rongé par l'envie d'être avec elle, angoissé à l'idée qu'elle ne décède lors de l'accouchement, tourmenté par mes sombres pensées et par les ombres du passé qui revenaient pour essayer de m'entraîner dans les profondeurs abyssales de mes remords. Épouvanté par le fait que je n'arrivais pas à faire mon choix : avec elle ou sans elle. Pas moyen d'être à moitié avec elle ou à moitié sans elle.
Peur aussi de ne pas être à la hauteur de ses attentes... Elle en avait et je savais dès le départ que je ne pouvais pas – que je ne voulais pas, que je ne saurais pas – les satisfaire.
Hélène rêvait de se marier et c'était légitime de sa part. Le voulais-je moi ? Non...
Hélène avait des envies de maternité, de vraie maternité, de porter en elle notre enfant, ou nos enfants... Avais-je envie d'avoir des enfants ? Non ! Vu le métier que j'exerçais, des enfants étaient synonymes de point faible... N'importe qui le saurait et les truands ou les autres auraient un moyen de pression sur moi.
Louis risquait la même chose s'il venait vivre avec Hélène à Baker Street. Hélène aussi serait une faiblesse dans ma cuirasse pour mes ennemis, et Dieu sait que j'en avais !
Étais-je capable de bien m'occuper de cet enfant qui demandait beaucoup d'attention ? Non. Le pauvre me croiserait entre deux portes et je ne saurais jamais lui promettre de mettre mon temps libre à sa disposition car n'importe quel client pouvait venir sonner à la porte et me confier une affaire. Promettre d'être présent à un enfant et ne pas tenir ses promesses était la pire des choses à lui faire.
Même en reniant ma promesse, je ne pouvais pas épouser Hélène en cachette et l'obliger à vivre avec Louis en retrait du 221b et passer les voir entre deux affaires.
Au début, ils ne diraient rien, mais au fur et à mesure, cela les minerait de devoir attendre ma bonne disposition pour leur rendre visite. Ils seraient malheureux et tout se terminerait par une séparation pure et simple.
De plus, n'importe quel ennemi serait capable de me pister et de découvrir leur présence.
Je n'avais donc pas le choix, il me fallait mettre un terme à notre histoire et répondre par la négative à Hélène. Lui causer du chagrin aussi... mais le mien serait à la hauteur du sien. J'allais souffrir le martyr encore une fois, mais en toute connaissance de cause cette fois-ci.
Me roulant en boule sur le lit, je m'enfouis sous les couvertures pour éviter que Watson ne m'entende gémir de douleur.
Mon cœur se brisait et j'en étais le seul responsable car je venais de me planter le couteau moi même.
Le dix novembre – un mois plus tard ! – je fus contacté par Amélia qui me demanda de passer chez elle.
Une fois sur place, je vis que des valises étaient préparées. Un homme de taille moyenne, la cinquantaine, assez mince, fin collier de barbe se tenait près des valises. Me voyant, il me tendit la main et se présenta :
- Je suis le docteur Robert Mortimer, un ami de Karl. Seriez-vous monsieur Holmes ?
- Oui, c'est bien moi, lui répondis-je en lui serrant la main qu'il me tendait.
- Nous partons en France...
- Nous ? fis-je surpris en me demandant qui pouvait bien l'accompagner.
- Karl et son filleul seront du voyage. Ils logeront dans une petite auberge pendant que moi je serai logé sur place.
- Louis part aussi ? m'exclamai-je surpris.
- Je ne voudrais pas jouer les oiseaux de mauvais augure, mais même si je suis un excellent médecin et chirurgien, je ne suis pas Dieu... Donc, nous prenons nos précautions car, si par malheur cela tournait mal... Heu, s'interrompit-t-il un peu gêné. Je vous présente mes excuses monsieur ! Karl me reproche souvent d'avoir oublié mon humanité dans les couloirs froids des hôpitaux. J'ai fait mes armes en Amérique, il y a plus de vingt ans, pendant la guerre de Sécession et je pense que j'ai dû perdre tout mon optimisme là-bas. Mais je vous rassure tout de suite, je mets tout en oeuvre pour arriver au résultat qui doit être la vie de mon patient !
Mes craintes étaient donc fondées... Il partait en compagnie de Karl et de Louis pour le cas où tout finirait mal...
Louis déboula dans le couloir pour venir me saluer.
- Tu viens aussi ? me demanda-t-il plein d'espoir.
- Non, fis-je. Hélène ne veut pas de ma présence là bas... mais je te fais confiance pour être gentil avec elle.
- Je lui ferai du cake pour qu'elle reprenne des forces après l'arrivée du petit bébé ! me dit-il tout enjoué.
Pourvu qu'il ait l'occasion après l'accouchement de lui faire des cakes jusqu'à l'écœurer ! Voir un chirurgien partir accompagné de Louis et de Karl pour le cas où tout se finirait mal me tordit les entrailles.
Amélia et Meredith vinrent me saluer à leur tour et mon ancienne gouvernante remit un paquet à Louis :
- Tiens petit copieur de recettes, voilà du cake pour manger dans le train ! (Il sourit en prenant le paquet en main). Tu as beau retenir mes recettes et savoir les reproduire, il te manquera toujours un de mes ingrédients essentiels !
- Lequel ? demanda-t-il en réfléchissant à ce qu'il avait bien pu oublier d'ajouter à ses préparations.
- L'amour ! lui répondit-elle en le prenant dans ses bras. J'en mets des tonnes dans mes pâtisseries ! J'ai engraissé Sherlock avec mes tonnes d'amour que je mettais dans toutes les bonnes choses que je lui préparais.
- Merci ! fit-il tout heureux. Je vais en mettre moi aussi ! Mais t'as pas du en mettre assez parce que ton Sherlock il est tout maigre !
- C'est parce qu'il ne vient plus me chiper des pâtisseries dans la cuisine ! répondit-elle en souriant.
Les bagages furent embarqués, je saluai les deux hommes d'une poignée de main et je permis à Louis de m'embrasser sur la joue.
Amélia et Meredith se tenait à mes côtés et avaient toutes les deux une couleur fort pâle.
- Si vous connaissez des prières, nous dit Amélia d'une voix atone, je vous conseille de les adresser à qui de droit...
Meredith eu un petit rire pour nous faire comprendre que ce ne serait pas la Foi qui l'aiderait à s'en sortir :
- Le chirurgien, le docteur Mortimer, est capable de pratiquer une césarienne s'il le faut. Même si cela reste dangereux. Karl m'a dit qu'il s'était entraîné sur des cadavres de femmes enceintes pour essayer d'améliorer la technique...
Nous la regardâmes tous les deux effarés de l'entendre prononcer de telles paroles.
- Et alors ? nous répondit Meredith en haussant les épaules. On a le droit de se rassurer comme on peut non ? Ce n'est pas ma faute si j'ai une trouille d'enfer...
- Crois-tu que nous ne tremblions pas ? fit Amélia en soupirant.
Les jours suivants passèrent, de plus en plus angoissant au fur et à mesure que nous nous rapprochions de la date fatidique. Meredith avait eu des nouvelles des autres, comme quoi ils étaient bien arrivés. Depuis, plus rien.
Le vingt-et-un novembre se passa, neuf mois venaient de s'écouler depuis ce triste jour de février et toujours aucunes nouvelles d'Hélène.
Watson ne s'absentait plus au soir. Meredith devait avoir la tête ailleurs que pour batifoler avec lui.
- Dites-moi Holmes, me dit soudain mon ami qui fumait une cigarette dans son fauteuil préféré pendant que moi j'étais roulé en boule dans le mien. Hélène va bien ? (Je fronçai les sourcils et il se justifia). Cela fait maintenant plus de six mois que je ne l'ai plus vue ! Même pas croisé en ville par hasard. Votre amie Meredith était d'humeur taciturne – comme vous – depuis quelques temps. Cela fait plus de trois semaines que votre amie joue à l'ermite au fond de sa grotte... Vous, cela fait un mois que vous ne vous absentez plus. Que se passe-t-il Holmes ?
- Rien...
- Holmes ! s'exclama-t-il en se redressant dans son fauteuil. Cela fait un mois que vous passez vos soirées ici et que je vous retrouve à ma table au petit-déjeuner !
- Watson, vous n'êtes pas vingt-quatre heures sur vingt-quatre accroché à mes talons il me semble...
- Non... me confirma-t-il en se demandant où je voulais en venir.
- Bien ! fis-je ne me levant et en me dirigeant vers ma chambre. Vous avez répondu à votre question vous même ! Je pourrais commettre un meurtre et vous seriez mon parfait alibi Watson ! Vous jureriez à Lestrade que vous m'avez vu entrer dans ma chambre, que vous n'avez pas quitté la porte des yeux et que je n'en suis sorti que le lendemain... Vous êtes un bon alibi Watson, mais quel piètre détective vous faites !
Je rentrai dans ma chambre, bloquai la porte et passai par mon placard pour sortir prendre l'air. Au passage j'enfilai un manteau qui restait toujours à ma disposition si je devais sortir dans Londres la nuit. L'habit ne faisait ni trop riche, ni trop pauvre. Juste de quoi me fondre dans la masse.
Une fois dans la rue, je ramassai un petit caillou et le lançai sur la vitre. Watson vint regarder par la fenêtre et je le saluai en soulevant mon chapeau, puis, je disparu dans la nuit.
Watson avait des doutes et il me fallait les faire taire ! Lui laisser croire que je continuais à voir Hélène pour ne pas qu'il se demande où elle était passée et pourquoi il ne l'avait plus vue depuis le jour où j'avais été à la poste avec Louis.
Il serait encore temps ensuite de trouver une explication au fait que je n'étais plus avec Hélène... tout en me ménageant une porte de sortie pour le cas où je changerais d'avis... ce qui était peu probable.
Pour passer le temps et mes nerfs, je déambulai dans les rues de Londres une bonne partie de la nuit et je fini par m'effondrer sur le lit d'une de mes planques.
Réintégrant ma chambre aux environs de huit heures, je fus à la table de notre salon pour l'heure du petit-déjeuner.
Watson ne me fit plus aucun commentaire !
Ce vingt-neuf, nous étions toujours sans nouvelles d'Hélène, notre angoisse était montée d'un cran. Que pouvait-il bien se passer en France pour que personne ne nous donne signe de vie ? Avait-elle déjà accouché ? Pourquoi diable Karl ne nous avait-il pas donné des nouvelles ?
Madame Hudson nous monta le courrier et je regardai dans les lettres si j'en voyais une avec l'écriture d'Hélène. Il n'y en avait aucune !
J'ouvris les lettres et les lus en diagonale. Rien de bien intéressant ! La dernière que j'ouvris me causa un choc.
Elle n'était pas écrite de la main d'Hélène, mais pourtant, le message était pour moi. La seule phrase que je pus lire était « L'accouchement ne s'est pas bien déroulé... ».
La sueur se mit à couler dans mon dos et l'angoisse me tordit les entrailles.
Oui ! Vous avez le droit de penser que je suis sadique de jouer avec vos nerfs ainsi ! Mais je vais prévenir les secours pour les envoyer à votre domicile ! Allez, pour me faire pardonner de ce suspense insoutenable, je vous donne un petit cours sur les césariennes à cette époque là... Comment ça « rien à foutre on veut la suite » ?
Note de l'auteur sur les accouchements par césarienne :
La césarienne est une opération fréquemment pratiquée depuis des temps immémoriaux, mais principalement sur la femme tout juste décédée.
La première opération connue et réussie sur une femme vivante date de l'an 1500 : cette année-là, Jacques Nufer, châtreur de porcs à Siegerhausen, en Thurgovie (Suisse), sollicite de la magistrature locale l'autorisation d'accoucher sa femme, Marie Alepaschin, par voie artificielle, les médecins déclarant impossible l'accouchement par la voie naturelle.
Il réussit parfaitement son exploit, puisque son épouse eut plusieurs autres enfants par la suite.
On pense maintenant qu'il s'agissait d'un cas de grossesse abdominale, ce qui expliquerait la bonne récupération de l'opérée.
La même opération sera tentée, parfois avec succès, au cours du XVIe siècle et plus tard les chirurgiens Ambroise Paré, puis François Mauriceau s'élèveront contre cette pratique.
Même durant la première moitié du XIXe siècle, cinq opérées sur six y laissaient la vie, généralement pour cause de péritonite (infection abdominale).
Il faudra attendre 1880 et les progrès de l'asepsie et de l'anesthésie pour que la tendance se renverse complètement. La césarienne dite haute, appelée ainsi en raison du point d'incision sur l'utérus, devient alors courante, mais reste dangereuse.
À partir de 1920, la césarienne basse en fait une intervention moins risquée.
Sources : Wikipedia
