Disclaimer : je ne possède bien entendu aucun droit sur les personnages, les lieux et les situations créés par J. K. Rowling.
Chapitre 56
Dans les cachots, Horace Slughorn et Emilie avaient sué sang et eau pendant des heures pour réaliser les potions de la liste de madame Pomfresh, ainsi que d'autres réclamées par la guérisseuse au fur et à mesure des combats. De la bataille, ils n'avaient rien vu, juste ressenti et entendu les échos des explosions. Quand l'une des tours s'était effondrée, la structure entière avait paru trembler et ils s'étaient interrompus, les yeux fixés sur la porte de la salle de Potions, barricadée. Ils n'avaient pas échangé un mot, mais avaient partagé la même terreur, celle de se retrouver ensevelis au plus profond des ruines.
Alors que la nuit avançait, la fatigue et l'épuisement avait petit à petit progressé, ralentissant le rythme de leur travail. Slughorn planifiait soigneusement chaque potion, chaque étape. Emilie avait dû reconnaître, assez surprise, qu'il était vraiment compétent. Snape ne lui avait-il pas révélé, il y avait une éternité, que Slughorn aurait pu briguer la maîtrise s'il ne s'était pas laissé aller à la facilité ? Impressionnée malgré elle, aiguillonnée par le désir d'effacer le souvenir de sa propre mauvaise conduite, elle l'avait secondé avec efficacité, sans plus jamais remettre en cause son jugement ou son autorité. De toutes façons, ils n'avaient plus le temps d'ergoter.
Constatant que l'infirmerie paraissait engloutir tous les fruits de leurs efforts comme un puits sans fond, Slughorn avait commencé à prendre des mesures pour ménager des plages de repos : ils s'étaient alors relayés, non sans qu'Emilie ne ronchonne un peu dans son coin, pour la forme. Elle avait vite refermé son clapet : malgré son dégoût pour le jus de citrouille et le porridge, elle avait fini par avaler d'elle-même ce qu'apportait l'Elfe qui les ravitaillait à intervalles réguliers, stupéfaite d'éprouver de la faim et se sentant souvent un peu patraque. Chaque potion consommait leur énergie et leur magie, lui rappelait le Potionneur et, un peu effrayée, elle devait admettre qu'il avait, là encore, raison. Un verre de jus de citrouille, deux verres de jus de citrouille, trois verres… elle se jurait qu'elle n'y toucherait plus de sa vie !
Malgré les précautions, ils s'épuisaient et madame Pomfresh perdait patience, mais ils ne s'arrêtaient pas. La salle ressemblait à une étuve, Emilie trouvait qu'elle sentait mauvais, à force de manier les ingrédients et de se tenir au-dessus des chaudrons. Ses cheveux poissaient et elle devait se faire violence pour ne pas se gratter la tête comme une folle, mais elle savait assez le danger de porter ses mains à son visage alors qu'elle était environnée de plantes et de composants dangereux. Les vêtements de tweed de Slughorn avaient fait long feu : transformé en loque humaine au bout de deux heures, le Potionneur s'était retranché quelques minutes dans la réserve et en était ressorti vêtu d'une simple robe plus légère.
Avec la fatigue, les erreurs avaient commencé. Elles n'étaient pas graves et n'affectaient pas les préparations, mais les mains des deux travailleurs commençaient à ressembler à une publicité pour les pansements en tous genres. Au début, ils avaient refermé les plaies d'un coup de baguette, hop, hop. Au bout d'un moment, cela n'avait pas toujours été possible, surtout quand le couteau dérapait alors qu'ils étaient au milieu d'une potion, quand le temps était compté, et qu'ils ne pouvaient pas s'interrompre pour désinfecter et panser la plaie dans les règles de l'art. Slughorn avait versé de l'alcool à 90° et un soupçon d'essence de Dictame très diluée dans deux bols et, à chaque accident, le blessé trempait sa main dedans, tout en continuant de touiller. Dès qu'il avait un moment, il collait un pansement en vitesse ou s'entortillait le doigt dans une bande de gaze. Emilie possédait une jolie collection de poupées qu'elle guérissait à la fin de chaque potion, ce qui lui permettait de se débarrasser des pansements, pour en refaire peu de temps après quand elle travaillait sur la potion suivante.
Ils avaient perdu la notion du temps, évoluant à la lueur des torchères, ne mesurant les heures et les minutes qu'à l'aide de décompteurs déclenchés lors de phases spécifiques de cuisson ou de repos. La voix de Voldemort avait réussi à retentir jusque dans leur espace de travail. Passée la crainte d'apprendre l'échec de leur résistance, ils avaient accueillis l'annonce de la trêve avec une joie et un soulagement qu'ils n'avaient même pas chercher à dissimuler. Emilie avait dû argumenter pour obtenir l'autorisation de remonter prendre l'air quelques minutes, une fois le dernier lot de potion de Régénération sanguine expédié.
Elle avait parcouru le couloir tout doucement, sur la pointe des pieds, ne sachant pas trop ce qu'elle craignait au juste. Est-ce que les Mangemorts étaient entrés dans le château ? On n'entendait pas âme qui vive et, parvenue enfin au niveau du hall principal, elle n'avait assisté qu'à enlèvement des derniers corps par les Elfes. Ce spectacle l'avait profondément choquée et elle se demandait combien de personnes avaient perdu la vie. Qui était tombé ? Des gens qu'elle connaissait ? Des professeurs ? Des camarades ? Elle avait peur de demander et se contenta d'observer de loin l'activité de l'infirmerie dont les battants de la grande porte restaient ouverts, tout en tripotant les nœuds des pansements au bout de ses doigts. Il y avait du monde là aussi mais, se raisonnait-elle, ils étaient vivants et seraient vite sur pied, refusant de se rappeler que la magie ne pouvait pas tout guérir. On ne cessait d'aller et venir depuis l'extérieur. On amenait encore plusieurs blessés. Des adultes discutaient, désignaient la cour d'honneur, puis le château. Elaboraient-ils la suite des combats ?
L'arrivée d'un petit groupe suscita l'agitation : on s'interpellait et les nouveaux venus tentaient de forcer le passage. Un adulte courut vers eux et tenta de les prendre dans ses bras tous ensemble. Gênée par l'obscurité de l'endroit où elle se tenait et le contre-jour de l'entrée, Emilie ne distinguait pas grand-chose, mais entendit tout de même un prénom, Harry, et en déduisit que Potter, sans doute avec ses éternels compagnons, devait avoir réussi à revenir sain et sauf. Elle n'avait même pas réalisé qu'il était sorti. Ils étaient fous ou quoi ? Voldemort voulait sa peau et ils le laissaient partir en première ligne ?
La Serdaigle s'approcha, comme les autres personnes qui se trouvaient alors dans le hall. Oui, c'était bien Potter et Weasley. Hermione Granger était un peu en retrait et parlait assez sèchement à un homme fatigué qui essayait de la retenir. A présent, Emilie voyait mieux le trio et ne pouvait que remarquer l'air hagard de Potter qui paraissait à deux doigts de maudire ceux qui le freinaient et clamait qu'il devait faire vite. Pourquoi ? Soudain, le nom de Snape parvint aux oreilles d'Emilie. Son cœur s'emballa, le choc la paralysa un instant et elle n'entendit pas la suite. Quand elle se décida à approcher, Potter s'était déjà élancé vers la salle des professeurs, suivi à distance par Weasley. Il ne restait qu'Hermione Granger. Craignant de parler, les mains moites, Emilie continua de progresser jusqu'à se trouver au plus près de la Gryffondor qui remarqua enfin sa présence. Ce qu'elle lut dans le regard d'Hermione la fit frissonner et faillit l'anéantir.
« Hermione ?
-Emilie ? Tu-tu étais là ?
-Hein ? Oui, j'aidais Slughorn, pour les Potions, précisa Emilie. »
Alors que la Gryffondor ne disait rien et gardait les yeux fixés à terre, comme pour mieux éviter son regard, Emilie se rapprocha et chuchota en espérant elle ne savait quel miracle :
« Hermione. Sn-euh, tu parlais de Snape ? »
Hermione la regarda d'un air qui paraissait terrifié et avala sa salive plusieurs fois.
« Tu l'as vu ? Il est de notre côté, souffla urgemment Emilie.
-C'est possible… oui, balbutia la Gryffondor dont les yeux cherchèrent autour d'elle quelqu'un pour l'aider.
-Tu l'as vu ? demanda une nouvelle fois Emilie. Devant le faible hochement de tête d'Hermione, elle continua : où ?
-Emilie… » soupira Hermione en lui prenant les poignets.
Emilie se dégagea brutalement.
« Il est mort », déclara d'un trait la Gryffondor, préférant en finir vite.
La Serdaigle secoua la tête plusieurs fois, mais elle pleurait déjà.
« Tu as mal vu… tout le monde se battait et…
-Je l'ai vu tomber, c'est Voldemort qui l'a frappé. »
L'expression d'Emilie trahissait son étonnement et son incompréhension totale. Hermione amorça plusieurs phrases, parla de baguettes, de pouvoir, d'échange, réalisa enfin qu'elle n'avait aucune chance de faire comprendre toute l'affaire à l'autre élève et préféra se taire. Gênée, elle allait s'écarter quand la Serdaigle l'interrogea :
« L'Avada Kedavra ?
-Non… Hermione se rendit soudain compte que la jeune fille essayait encore de s'accrocher au moindre espoir : non, Emilie, je te le jure, c'est fini, je l'ai vu mourir.
-Il était de notre côté ! Il était de notre côté ! affirma de nouveau Emilie, plus fort. Où est-il ? Hermione ! »
Attiré par le bruit, l'homme qui parlait avec Hermione Granger quelques minutes auparavant s'approcha. Emilie avait tout d'un coup abandonné la Gryffondor et se précipitait déjà sur les marches, prête à aller n'importe où, au hasard, pourvu qu'elle fasse quelque chose.
« Attends ! Non, Emilie ! C'est trop tard, il n'y a rien à faire !
-Où est-il ? sanglota la Serdaigle, rattrapée au passage par Remus Lupin. Où… Je t'en supplie ! C'est pas juste ! Il est de notre côté ! Il… »
Son cri fut interrompu par Lupin :
« Oui, je sais.
-Quoi ? articula Hermione d'une voix étranglée. Remus ? Tu savais… mais il a tué Dumbledore… »
Le loup-garou hocha la tête puis retourna son attention sur Emilie qui n'écoutait plus rien, enfermée dans sa douleur, et continuait de poser sans relâche la même question : où était Snape ? Il regarda de nouveau Hermione, une lueur interrogatrice dans les yeux.
« Il n'y a rien à faire, Remus : je l'ai vu mourir ! Elle soupira et ajouta : dans la Cabane hurlante.
-La maison hantée ? demanda Emilie après un grand reniflement. Elle renifla encore, regarda au loin l'allée qui menait au Pré-au-Lard depuis la cour d'honneur, et tenta de se dégager.
« Non !
-Emilie ! appela Lupin, avec fermeté : que veux-tu faire ? Aller au Pré-au-Lard ? Demander aux Mangemorts de te laisser passer ? Ils se battent encore, là-bas, au-delà des grilles !
-M'en fous », marmonna Emilie, refusant de se rendre à ses raisons.
Elle réussit à se libérer et descendit les marches en courant, poursuivie par Hermione et Lupin. Lupin venait de crier à la Gryffondor de la stupéfixer quand Emilie se retourna, un bouclier déjà en place, sa baguette dans la main droite, manche en avant. Réalisant sa bêtise, elle la retourna, correctement cette fois-ci. Elle surveilla les alentours, se demandant si leur altercation n'avait pas alerté d'autres personnes mais, malgré quelques têtes tournées dans leur direction, les autres avaient bien trop à faire pour venir voir de quoi il retournait.
« Réfléchis, Emilie, tu n'as aucune chance d'arriver jusque là-bas. Et puis, qu'est-ce que cela changerait ? intervint Hermione d'une voix assez douce, essayant de l'apaiser.
-Ce que cela peut faire ? s'étrangla Emilie. De toutes façons tu ne peux rien y comprendre, lança-t-elle avec méchanceté. Jusqu'au bout vous allez le laisser tomber.
-Ce n'est pas vrai, et tu le sais », répliqua Lupin.
Il tenta de prendre sa main, mais elle recula encore. Elle continua à avancer à reculons, contrôlant sa direction pour se rapprocher du chemin. Lupin alla vers Hermione et lui parla rapidement à voix basse. Celle-ci secoua la tête, argumenta avec une certaine violence, puis leva les mains au ciel et se mit à marcher vers la Serdaigle à grandes enjambées.
« Très bien, par là, il y a un autre passage. Je te préviens, ce n'est pas très confortable.
-Laisse ça, souffla Lupin en désignant sa baguette : on ne te ment pas, il y a un souterrain. »
Emilie accepta la main de Lupin, rangea sa baguette, mais laissa en place son bouclier.
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Harry serra de toutes ses forces la fiole dans sa main et ferma les yeux. Il prit une profonde inspiration mais, quand il les rouvrit, rien n'avait changé. La lumière était chiche, malgré un début de matinée déjà avancé le fait que les torchères illuminant de coutume les murs dépouillés de la salle circulaire n'aient pas été allumées n'arrangeait pas les choses. Pourtant, il ne fit aucun mouvement pour y remédier, préférant la pénombre à la clarté qui aurait souligné de façon insoutenable les moindres détails. Curieux comme soudain, par défaut, on pouvait prendre la mesure du vide : combien de fois était-il monté dans la tour ? Ses camarades, Seamus, Neville, Ron même, n'avaient jamais été dans le bureau du directeur, ou bien n'y avaient été convoqués qu'une ou deux fois pendant toute leur scolarité. Lui, en revanche, il était allé régulièrement. Il y avait trouvé du réconfort, y avait plaidé sa cause et celle de ses camarades pris en flagrant délit de violation d' « au moins 150 articles du règlement », comme aurait pu le dire Hermione. Harry sourit : il pouvait presque l'entendre avec sa voix un peu aigüe, son articulation toujours pressée, comme si elle avait tellement à dire que toute sa vie ne lui suffirait pas.
Les murs étaient nus et leur surface inégale était soulignée par les rayons de lumière filtrés par les petits losanges des vitraux. Quand il était venu ici pour la dernière fois, la pièce était encombrée d'objets, de meubles et les parois littéralement tapissées de peintures représentant les directeurs de Poudlard. A vrai dire, il ne s'était jamais tellement intéressé à l'histoire. Hermione aurait pu faire une conférence impromptue sur chacun des personnages représentés, mais il aurait été incapable de donner le moindre nom, de se rappeler qui était où et en compagnie de qui. Ah, si, Phineas. Il y avait bien Phineas Black. Harry fronça soudain les sourcils et tourna la tête à droite et à gauche à la recherche du vieux Slytherin retord mais les deux portraits encore accrochés étaient vides de leurs occupants. Etrange…
Le jeune homme frissonna un peu et calma sa respiration qui s'emballait. Il avait perdu toute notion du temps et même toute notion de la réalité. il avait été si concentré sur sa tâche, sur la nécessité absolue de voir ce que Snape avait mis tant d'efforts à lui transmettre qu'il avait foncé droit devant, tête baissée, oubliant toute prudence et ne remarquant rien. Pourtant, il aurait dû s'étonner de pénétrer aussi facilement dans le bureau du directeur.
Même du temps de Dumbledore, on n'y entrait pas sans invitation (ni mot de passe, d'ailleurs) et il savait à quel point le Maître des Potions avait pu pousser la paranoïa et les précautions. Il était pourtant entré dans le bureau le plus simplement du monde, en poussant la porte après en avoir deviné le mot de passe. Fini les noms de confiseries, à la place venait le patronyme de l'homme que Snape avait abattu, comme une pénitence. Rien n'avait freiné Harry, pas de monstre, pas d'horrible sortilège issu de la Magie noire. Rien. Rien ne s'était passé comme il l'avait imaginé. Il ne savait plus ce qu'il avait imaginé, au juste : aucun plan n'avait marché, ils avaient perdu un temps fou dans des futilités, des fausses pistes. Ils avaient couru pendant des mois dans un gigantesque jeu de pistes inepte où la moindre erreur vous menait à la mort.
Harry passa une main sur son visage et essaya de chasser symboliquement la fatigue qui lui embrumait l'esprit. Sa main était dégoutante, les ongles noirs. Il s'était coupé, il ne savait plus quand. Son t-shirt portait des trainées noirâtres : du sang. Une odeur un peu suspecte montait de ses vêtements. Il était épuisé, sale, il puait. Et il allait mourir. Pas de combat glorieux, frais et alerte, en garde, les cheveux au vent et une cape immaculée flottant dans son dos. Non, il avait passé six ans à rêver à un tournoi digne des chevaliers de la table ronde et il allait finalement devoir enjamber des cadavres, se trainer dans la forêt, dans la boue, la peur au ventre.
Il chercha un endroit pour s'assoir, mais les lieux ne contenaient qu'un simple bureau de bois sombre et un vieux fauteuil imposant, massif, qui avait été autrefois celui de Dumbledore avant de revenir au défunt Maître des Potions. Oh, qu'il eut exulté de pouvoir chasser Snape, l'infâme, le traître ! Il y avait quelques heures encore, ou était-ce la veille ?, il n'aurait eu aucun mal à s'approprier ce siège, mais ce n'était plus possible. Toutes ces semaines, tandis qu'il épiait le Mangemort qui faisait les cents pas dans ce bureau, celui de l'homme qu'il avait assassiné, le Gryffondor avait vu en pensée les lourdes bottes noires fouler les tapis précieux, les longues mains pâles effleurer les livres et les objets fragiles qu'avait collectionné son prédécesseur. L'idée du Slytherin installé confortablement ici l'avait révulsé, comme une profanation. Maintenant, c'est lui qui avait l'impression d'être l'impie, le profanateur. Rien n'était comme dans son imagination : le décor qu'affectionnait Dumbledore avait disparu. La pièce était devenue l'austère quartier général d'un homme complètement isolé qui avait lutté heure après heure pour maintenir sa façade tout en empêchant le chaos de submerger Poudlard. Ce que Snape avait dû vivre ici, pendant des semaines, dépassait l'entendement.
Harry soupira et recroquevilla ses épaules, cherchant une hypothétique chaleur dans la veste en jean qu'il portait sur le dos. Il glissa sa main libre dans la petite poche sur sa poitrine et s'assura que la petite balle était bien là. Théoriquement, il devrait s'en sortir. Cependant, sans qu'il arrive à se l'expliquer, sa peur viscérale de mourir ne se doublait pas du désir forcené de continuer à vivre. Il n'avait connu que le mensonge. Sa mort serait un mensonge !
Il murmura une incantation et la pensine recula dans le placard en bois. Les portes de la boîte de Pandore se refermèrent avec un bruit sourd puis un petit cliquetis et Harry regarda enfin la fiole. La forme de son bouchon s'était imprimée dans sa main, tellement il l'avait serrée. C'était un objet anodin, un réceptacle de verre dans lequel était abritée une substance visqueuse un peu argentée. Le jeune homme secoua doucement l'objet et observa le liquide couler sur les parois. La première fois qu'il avait regardé dans une pensine il avait été émerveillé : c'était si bien ! Comme un film de cinéma dans lequel on pourrait apparaître ! Dumbledore avait évoqué la nécessité de se décharger de souvenirs, de les examiner sous un nouvel angle, plus objectif mais la brutalité de certaines révélations se serait mieux accommodée d'un récit verbal. C'était une chose que d'assister au procès de Karkaroff, de voir le vieux Slughorn se délecter d'être au centre de l'attention c'en était une autre que de découvrir que tout ce que vous croyiez, dur comme fer, était faux et que la belle histoire que vous vous étiez bâtie à l'aide des indices révélés par les uns et les autres n'était qu'un conte de fées.
Un instant, Harry hésita. Il ôta finalement la main de sa poche et alla déposer la petite fiole sur le bureau sombre. Il lui répugnait de laisser quelque chose d'aussi intime à la portée de mains indiscrètes, mais il ne pouvait se résoudre à prendre le risque de perdre les souvenirs de Severus Snape au détour d'un chemin dans la Forêt interdite. Il essuya sa main moite sur son pantalon et renifla un grand coup. Il était si fatigué et hébété qu'il ne savait même plus comment réagir. Un an auparavant encore, il eut pleuré. Pour l'instant, il essayait encore de prendre la mesure ce que qu'il venait d'apprendre mais, quelque part, la colère montait. Contre Dumbledore, ses demi-vérités et ses manigances. Contre Snape, trop fier pour montrer la moindre faiblesse, trop cassé pour se rebeller. Et contre Voldemort qui avait causé tant de morts inutiles.
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Il faisait froid dans ce tunnel. Le sol était traître, plein de racines (certaines étaient au-dessus de leurs têtes et les cheveux d'Emilie s'y emmêlaient régulièrement). Elle n'osait pas trop se retenir aux parois, craignant de toucher des insectes, des créatures pour lesquelles elle n'éprouvait aucune sympathie. Se tordre les chevilles tous les deux mètres constituait le prix à payer pour éviter de rencontrer de trop près une araignée ou un ver de terre. Malgré tout, pour pénible que soit leur avancée, elle avait au moins le mérite d'occuper l'esprit d'Emilie, très occupée à deviner si elle glisserait sur un caillou, une racine, ou mettrait le pied tout droit dans une taupinière, au prochain pas qu'elle ferait. La présence d'Hermione et de Remus Lupin la forçait aussi à lutter pour sauvegarder un minimum les apparences et ne pas se laisser gagner totalement par la panique.
Elle avait perdu la maîtrise de l'Occlumencie bien auparavant et avait renoncé à tenter d'y recourir pour l'instant, assez lucide pour comprendre que des échecs répétés ne feraient que miner le peu de sang-froid qu'elle pouvait encore posséder. Personne ne parlait. Lupin cheminait avec circonspection et sa lenteur s'accordait avec la maladresse de la Serdaigle. Derrière elle, elle pouvait pratiquement sentir le mécontentement d'Hermione, furieuse de s'être laissée entrainée. Emilie avait tout à fait conscience du caractère égoïste de ses actes. Elle se moquait, à ce stade, de savoir ce qu'il arrivait aux autres. Voldemort avait-il repris le combat ? Gagnerait-il ? Elle n'en avait rien à faire à cette minute, seul Snape avait une véritable importance à ses yeux. Elle ne pensait qu'à le rejoindre, mais au fur et à mesure de leur avancée, elle sentait l'appréhension monter. Il était mort, lui avait dit Hermione. Qu'accomplirait cet acte stupide, quand tout était fini ?
Insensiblement, Lupin avait ralenti, mais il fallut un peu de temps à Emilie, une mèche encore entortillée à une racine, pour s'en rendre compte. Hermione lui toucha l'épaule :
« Emilie, il est mort, laisse-le.
-Co-comment ? chuchota la jeune fille, demandant pour la première fois les circonstances du décès.
-Nagini. Un serpent, expliqua Hermione. Sentant le soupir de soulagement de la Serdaigle, elle ajouta pour la mettre en garde sur ce qu'elle risquait de découvrir : ça a été violent. Il ne vaut mieux pas… et puis s'il y a quelqu'un… »
Lupin leur intima le silence et avança à pas de loup. Il disparut finalement dans l'ouverture du tunnel et ne revint pas. Emilie ne savait plus quoi faire. Elle avait peur de ce qui l'attendait. Comme Lupin ne revenait pas, elle finit par faire un pas, puis deux, puis trois.
Lorsqu'elle déboucha de l'autre côté, elle fut d'abord presque aveuglée par la lumière. Pourtant elle était relativement faible, dispensée par une vieille ampoule à filament, presque incongrue dans une bâtisse qu'on disait hantée et qui se trouvait en bordure d'un village magique. Lupin se trouvait devant elle, les bras ballants, muet, et regardait par terre. Elle l'entendit renifler et commença à détourner la tête, quand elle vit la silhouette étendue à terre.
Une masse de vêtements noirs dans un désordre qui semblait inextricable et dont l'obscurité paraissait annihiler le volume du corps de l'homme qui les portait. Snape se trouvait allongé sur le dos, la tête légèrement de côté, les yeux fermés. Son visage portait des traces de boue. Pendant quelques instants, Emilie crut qu'elle ne respirait plus. La réalité était devant elle, elle ne pouvait plus rien nier. Ce n'est qu'au bout d'un moment qu'elle remarqua la tâche sombre et encore brillante sur le sol de briques. Hermione avait fait un geste vers elle, mais Emilie n'en eut pas conscience et se porta en avant, réalisant trop tard que ses jambes ne la portaient plus.
Agenouillée par terre, à moitié affalée dans une mare de sang, Emilie n'avait plus conscience de rien. Elle ne pensait plus, ne parlait plus, son monde se résumant à ses sanglots entrecoupés de reniflements. Les larmes rendaient son monde flou. Parfois elle tentait d'essuyer ses yeux et son nez d'un revers de manche, mais elle ne baissait pas les yeux vers son père, regardant dans le vide en face d'elle. Elle n'entendait pas les paroles de Lupin ni d'Hermione qui tentaient de la faire taire, craignant que le bruit n'attire vers eux des Mangemorts, ou pire, Voldemort lui-même.
« Emilie… aide-moi, Remus ! Il faut partir d'ici ! » chuchota Hermione avec urgence.
Remus Lupin se pencha et tenta de tirer l'un des bras d'Emilie qui ne bougea pas d'un iota. Hermione l'appela de nouveau, sans plus de succès, puis, pressé par la peur d'être découvert, Remus bâillonna la Serdaigle d'une main et la releva à demi en l'attirant vers lui. Près de lui, Hermione avait fait le tour du corps de Snape et allait se pencher vers le loup-garou pour l'aider quand elle prit soudain sa respiration et s'étrangla à moitié :
« Oh mon Dieu !
-Quoi ? » demanda Lupin, surpris.
Hermione ne répondit rien et s'agenouilla à son tour, ignorant le regard interloqué de l'homme en face d'elle.
« Mon Dieu ! J'étais sûre qu'il était mort ! Je l'ai laissé…
-Hermione !
-Je l'ai laissé mourir comme un chien, Remus ! Il était vivant ! sa voix vacilla un peu et elle tendit soudain au loup-garou la petite fiole vide qu'elle avait trouvée dans la main de Snape.
-Hermione, allons-y…
-Attends ! »
Remus Lupin aurait volontiers maudit Hermione Granger, mais le faire tout en soutenant une jeune fille à moitié folle de douleur et qui pesait son petit poids relevait de la mission impossible. La Gryffondor murmura des incantations, traça une ligne au-dessus du corps de Snape avec sa baguette et attendit quelques instants. Une petite lueur verte brilla autour de l'homme étendu.
« Il est vivant !
-Merde, jura Remus : Hermione, on ne peut rien faire, il faut y aller… »
Hermione lui jeta un regard à tuer un basilic et avança une main vers le visage de Snape. Elle tourna délicatement sa mâchoire et grimaça, en détournant les yeux. La blessure était horrible et elle ne savait pas comment la traiter. Elle respira un grand coup, ignora les jurons de Lupin qui avait laissé Emilie retomber dans sa stupeur, et se força à bien regarder, puis à porter la main à la gorge du Maître des Potions. Apparemment Snape avait réussi à stopper l'hémorragie. Est-ce que c'était suffisant ? Il faudrait que cela le soit. La fiole était près d'elle, elle la porta vivement à ses narines et tenta d'analyser le contenu, mais la panique, l'odeur du sang, de la sueur, la perturbaient. Elle releva la tête et murmura :
« Emilie ! Emilie ! n'obtenant pas de réponse, elle réitéra : Emilie ! Aide-moi ! Il est vivant ! »
Lupin comprit ce qu'elle essayait de faire et secoua Emilie. Hermione se remit debout, contourna la tête de Snape et se pencha vers l'autre jeune fille. Jugeant que les mots ou les sons n'avaient aucune chance de la faire revenir à eux, elle libéra sa tête enfouie dans ses bras, lui prit le menton et la gifla à toute volée. Le choc avait fait avaler Emilie de travers et sa forte toux parut la secouer un peu. Elle essuya ses yeux une n-ième fois avec son avant-bras et se trouva nez à nez avec une Hermione Granger qui secouait ses épaules comme un prunier.
« Snape est vivant ! Tu entends ? Il est vivant ! »
La bouche ouverte, le nez morveux, les yeux chassieux, Emilie regarda son père et ferma aussitôt les yeux en frissonnant, impressionnée par la blessure.
« Emilie, j'ai besoin que tu m'aides ! Il a pris ça : qu'est-ce que c'est ? »
La jeune fille prit la fiole dans des doigts tremblants, l'agrippa comme s'il s'agissait de l'instrument de son salut et la porta à son nez. Elle était quasi sûre, mais elle voulut goûter le résidu avant de répondre. Elle failli y porter un doigt enturbanné quand elle réalisa son erreur et arracha ses pansements dégoûtants, avant de passer le bout du doigt sur le bord et de goûter.
« Régénération sanguine, murmura-t-elle dans un souffle.
-Est-ce qu'il a des remèdes avec lui ?
-Je-je ne sais… Emilie ferma les yeux et regarda Hermione, lucide cette fois-ci : peut-être ! »
Les deux jeunes filles se jetèrent sur les habits de Snape et tentèrent de fouiller ses poches. Elles trouvèrent quelques pansements dans celles de la robe, des bouts de parchemin. Remarquant le désordre des vêtements et la large échancrure de la boutonnière de la robe dont les attaches paraissaient mal en point, Emilie en écarta les deux pans :
« La veste ! Des fioles ne tiendraient pas très bien dans un vêtement trop lâche ! »
Leur butin était impressionnant. Un Bezoar qu'Emilie refusa d'utiliser tant qu'on n'aurait pas découvert une potion plus appropriée (la pierre aurait empêché tout liquide de passer dans la trachée), des petits pots de préparations solides ou sous forme de pommades, et des fioles, presque toutes identiques à l'exception de la couleur du liquide qu'elles renfermaient, sans la moindre étiquette. Emilie les ouvrit les unes après les autres et repéra très vite deux types de préparations qu'elle venait elle-même de réaliser à tour de bras avec Slughorn : de la Régénération sanguine et de la Régénération d'énergie. Il y en avait plusieurs, mais il n'y avait qu'une seule dose d'un liquide bizarre, argenté avec des reflets bleus, visqueux et qu'Emilie ne goûta pas, méfiante à l'idée de tester une potion totalement inconnue et qui, pour une raison qu'elle ne s'expliquait pas, la rebutait.
Elle avait énoncé les noms des potions à haute voix et Hermione s'empara d'une dose de Régénération d'énergie :
« Non. Je ne suis pas sûre qu'il puisse la supporter. Elle est dangereuse : elle puise son énergie dans celle du patient, rassemblant ce qu'il lui reste de forces. S'il est trop faible et la carence trop élevée, c'est la mort assurée. »
Hermione hocha la tête et interrogea la Serdaigle du regard.
« Régénération sanguine. Il lui faut un guérisseur. »
Elles se penchèrent toutes les deux vers Snape, Emilie souleva un peu sa tête, se faisant violence pour poser ses mains dans tout ce sang. Hermione approcha la fiole et en versa le contenu le plus lentement possible, tentant de masser le cou de l'espion pour qu'il réussisse à avaler le liquide. Emilie fermait de nouveau les yeux, les paupières serrées de toutes ses forces et priait elle ne savait pas qui pour qu'il vive.
Près d'elles, Remus Lupin se faisait de nouveau entendre et les poussait à se replier vers le souterrain le plus vite possible.
« On ne peut pas le laisser.
-Tu veux le faire passer…
-On l'a déjà fait, répliqua Hermione avec quelque chose dans le regard qui fit rougir l'homme devant elle. Elle tourna la tête vers Emilie et observa : il faudrait bander son cou. Tu as quelque chose ? »
Emilie secoua la tête, regarda autour d'elle, puis saisit l'un des pans de la robe de Snape et tailla largement dedans, sa baguette suivant une longue bande près de la bordure. Puis elle lança un Recuro et tendit le tissu à Hermione qui entoura le cou du Maître des Potions avec mille précautions, tandis qu'Emilie maintenait sa tête.
« Rigidicorpus, murmura Remus Lupin, un œil sur le côté opposé de la pièce comme s'il craignait d'y voir débarquer une escouade de Mangemorts d'un instant à l'autre.
-Avec moi, Emilie », avertit Hermione.
Elle compta à haute voix jusqu'à trois et les deux jeunes filles lancèrent en même temps un Mobilicorpus. Hermione prendrait la tête, à la suite de Remus, dirigeant les pieds de Snape, tandis qu'Emilie suivrait, veillant à ce que la tête ne soit pas cognée. Son Mobilicorpus était un peu faiblard et elle devait s'appliquer à lever sa baguette plus haut que nécessaire pour éviter que le haut du corps de son père ne soit trop bas. On avança, pénétrant dans le tunnel et attendant sur le côté que Lupin ait effacé les traces de leur passage et scellé l'entrée tant bien que mal, puis, les trois sorciers commencèrent leur lente procession vers Poudlard.
Lupin ne voulait éclairer qu'un minimum et se contentait d'un Lumos, projeté à ses pieds, mais il devint vite évident qu'Emilie n'arriverait pas à suivre dans ces conditions. Il finit par illuminer leur portion de souterrain. Malgré cela, Emilie trébuchait, s'emmêlait les pinceaux, mais ne lâchait ni sa baguette qu'elle tenait à bout de bras au-dessus de sa tête, raclant parfois le plafond du boyau dans lequel ils cheminaient, ni la tête de Snape qu'elle soutenait, sans que cela fut réellement nécessaire. Il lui semblait ainsi qu'elle gardait un lien avec son père, que tant qu'elle sentait son crâne tiède et ses cheveux emmêlés à moitiés collés par du sang coagulé, elle restait assurée qu'il vivait toujours et ne pouvait pas mourir.
Hermione lui jetait des regards à intervalles réguliers, fronçant les sourcils, retenant sa respiration dès qu'elle entendait un gémissement, un tout petit cri de surprise trahissant encore une de ses maladresses. Hermione exigea plusieurs arrêts, consciente de la fatigue d'Emilie, au grand dam de Lupin dont le visage, très expressif, trahissait son impatience et sa volonté de se trouver à mille lieues de là et dans une situation lui permettant de combattre, le cas échéant.
On arriva enfin à la sortie, sous le saule cogneur.
