Chapitre LIV : Les vœux de Sigmund Kafka Würstkleiner

McGonagall avait accouru aussi vite que possible. Elle était suivie du professeur Würstkleiner au visage démonté et de Harry. En chemin, ils croisèrent Hagrid.

… xplosio … ffondors

Les sorciers étaient déjà loin et Hagrid continuait à leur parler alors que leurs dos n'étaient plus qu'un vague souvenir dans les couloirs …

Tant pis, pensa le géant, je suppose qu'ils ont d'autres choses plus urgentes à faire …

Hagrid ne se trompait qu'à moitié. McGonagall était effectivement pressée : ce que Harry lui avait raconté l'avait vivement intéressée … En chemin, ils avaient rencontré le professeur de métamorphose visiblement troublé. La directrice avait quand même pris le temps de lui expliquer la situation. Celui-ci avait accepté de les accompagner.

Lorsqu'ils arrivèrent devant le portrait de la Grosse Dame, cette dernière était toute décoiffée, deux autres femmes des tableaux voisins l'avaient rejointe et les commères discutaient vivement :

Une explosion … Mon tableau en a tout tremblé …

Glumbumble Grinchbourdon, hurlèrent les sorciers.

La Grosse Dame sursauta et ouvrit la porte en grognant.

La Salle commune était plongée dans la pénombre. Dans un recoin obscur, une silhouette endormie était assise dans un fauteuil. Harry s'arrêta un instant : cette silhouette étrange lui rappelait quelqu'un mais elle semblait plus qu'animal qu'humaine. Il voulut s'approcher, mais Minerva le rappela à l'ordre.

Potter, nous n'avons pas le temps … Si ce que vous m'avez dit est vrai …

Très bien …

Ja, ja, Minerfa a raizon ! Che zuiz kurieux de foir zela !

Devant le dortoir Hermione et Neville étaient encore en train de discuter.

Mais que s'est-il passé ici ? s'exclama la directrice.

De retour dans sa chambre, Severus ôta sa robe de sorcier. Malgré les sorts jetés par Anae, ses blessures étaient encore pressantes : de larges coupures qui, heureusement, ne saignaient plus. Il fit apparaître un peu d'eau pour nettoyer le sang qui maculait sa peau aussi pâle que la lune.

Cela lui rappela des temps lointains, quand il rentrait à l'aube et que l'eau devenait rouge lorsqu'il se passait les mains dessous.

Il secoua la tête. Il ne voulait plus y penser.

Il s'avançait jusqu' à la fenêtre : la nuit était noire, les profondes ténèbres avaient tout recouvert de leur voile de deuil. Elles enserraient Poudlard dans leurs bras, serrant le collège un peu trop fort, sans doute …

Il retourna à son lit, s'y allongea. Il savait déjà qu'il ne pourrait trouver de suite le sommeil, mais une soudaine lassitude l'avait envahi. Surgie de nulle part, la fatigue, le dégoût de ses souvenirs l'avait pris tout entier. Une douleur lancinante l'accompagnait aussi, elle vrilla sa tête de part en part. Jusqu'à maintenant, il n'avait jamais ressenti telle souffrance. Il avait l'impression que sa tête allait exploser, que son âme était sur le point de se déchirer en lambeaux. Severus essaya de se relever, mais il ne put.

Pourquoi cette satanée migraine – si c'en était une- venait l'assaillir maintenant.

Il voulut fermer les yeux, mais plongé dans son obscurité ne resurgissaient que des souvenirs honnis et ensanglantés.

La bibliothèque était déserte. Le silence était parfois brisé par les couinements et les grattements des souris qui cavalaient dans les couloirs voisins.

Une lueur venait percer le noir qui régnait dans ces lieux. De gros grimoires étaient dispersés sur la table, ouverts à des pages jaunies et cornées, parfois tachées.

Une grosse ride barrait le front d'Anae, elle était plongée en pleine concentration et feuilletait fiévreusement les livres étalées devant elle. Apparemment ce qu'elle cherchait n'était pas dans ces livres. Elle les referma brutalement, ne prit même pas la peine de les ranger et sortit de la bibliothèque.

Les couloirs étaient silencieux. Par les fenêtres, Anae put voir le ciel s'éclaircir lentement : là-bas derrière les montagnes embrumées, les premières lueurs du jour teintaient la nuit de rose et de mauve pâle.

La sorcière ne s'était pas rendue compte qu'elle avait passé une bonne partie de la nuit dans la bibliothèque … Elle n'avait rien trouvé … comme elle s'y attendait … Elle ne savait pas où chercher exactement. Si elle voulait avoir les réponses à ses questions, il lui faudrait interroger qui de droit, mais elle hésitait encore … il risquerait de se braquer … et, ça, elle devait l'éviter à tout prix … Il lui fallait garder intact sa maigre confiance …

Les pas d'Anae venaient de l'amener aux abords d'une petite cour de Poudlard. Perdu au milieu des couloirs peu fréquentés, un petit carré de pelouse gelé luisait doucement. Un petit muret fermait l'extrémité de la cour et permettait d'embrasser d'un seul regard les hautes montagnes qui venaient mourir dans le lac. Le vent était vif et frais et jouait avec les branches gelées d'un arbuste aux formes tordues.

Anae s'arrêta un instant et s'avança jusqu'au bord du muret. La pierre était glacée, mais elle n'y prit garde. Malgré les nuées noires, sans doute chargées de neige, qui s'accumulaient, l'aube timidement réussissait à affirmer son emprise sur la nuit. La lune s'était déjà couchée dans un lit d'obscurité. Les nuages les plus près des rayons du soleil prenaient de magnifiques teintes étincelantes. Anae attendit le moment où le soleil se montra dans toute sa splendeur. Elle cligna des yeux, éblouie, et resta immobile. Son pâle visage s'offrait à la chaleur du soleil, malgré le froid. Elle profita de cet instant de calme, de plénitude. Dans quelques heures, il lui faudrait retourner à la réalité, aux cours à donner, aux réponses à rechercher … Elle n'avait pas vraiment connu de répit depuis son retour et ce bref instant, au lever du soleil, la ragaillardit.

Ce fut les premiers flocons de neige qui chassèrent Anae de la petite cour. Elle serra sa cape un peu plus contre elle et retourna dans les couloirs.

Lorsqu'elle arriva devant la porte entrouverte, elle s'arrêta un instant … c'était la première fois qu'elle voyait la porte de la chambre de Severus ouverte. Elle la poussa et entra.

La pièce était déserte … mais dans quel état !

Les couvertures et les draps étaient jetés en boule à terre. Le matelas avait été retourné. Le bureau renversé tout comme les chaises. Le sol était jonché de livres, de grimoires, de feuilles de parchemin. La fenêtre avait explosé en mille morceaux et le vent s'engouffrait dans la chambre, faisant valser les papiers.

Quelqu'un avait mis la chambre à sac … et l'avait fait consciencieusement.

Reparo, lança Anae.

La fenêtre fut refermée.

Anae secoua la tête. Elle verra ça plus tard.

Elle referma la porte en la scellant d'un sortilège.

Elle se dirigea alors vers le bureau de Severus : il n'y était pas. Elle se décida à rejoindre sa propre chambre, curieuse de savoir ce qu'elle y trouverait.

Elle se rendit vite compte que quelque chose n'allait pas … la porte, là aussi, était entrebâillée. Ainsi, on avait fouillé dans ses affaires ?

Elle sortit sa baguette : il lui avait semblé avoir entendu un bruit dans la pièce.

Elle s'avança furtivement, puis ouvrit la porte d'un grand coup. Sa chambre était plongée dans le noir, elle semblait déserte.

Lumos, cria-t-elle brusquement.

La scène ne fut illuminée qu'une seconde, avant qu'Anae horrifiée ne lâche sa baguette au sol. La lueur mourut et la chambre redevint obscure.

Fébrilement, Anae tomba à genoux et à tâtons, essaya de récupérer sa baguette.

Würstkleiner était exténué. Avec McGonagall, ils avaient fouillé ce qui restait du dortoir des Gryffondors : pas grand-chose à dire vrai. Mais il avait été soulagé de voir que le jeu d'échecs dont avait parlé Harry avait été détruit. Il avait souri tristement puis s'en était retourné … La directrice saurait quoi faire pour reloger les six élèves de ce dortoir.

Il ne savait pas vraiment s'il devait se sentir soulagé et ni s'il devait se réjouir de cette destruction. Nul doute que c'était bien ce jeu qui avait été la cause de tous les malheurs de Poudlard depuis quelques temps. Il y a fort longtemps, il en avait entendu parlé. Mais il avait toujours cru que c'était un conte de bonnes sorcières pour faire peur aux petits enfants le soir. Il essaya de rassembler ses souvenirs sur ce jeu. Il pensait se rappeler qu'il suffisait d'une partie pour faire revivre les démons qui habitaient ce jeu, et que ceux-ci ne s'attaquaient qu'à des sang-de-bourbe. Mais de cela, il n'en était plus sûr … Il était une question à laquelle il ne pouvait répondre … Comment le jeune Weasley avait-il réussi à se procurer ce jeu … ou plutôt qui le lui avait offert ? Il avait bien une petite idée sur la question.

Le professeur de métamorphoses espérait aussi que son message serait reçu … Il n'en doutait guère. Il eut un petit sourire cruel qui se dessina sur ses fines lèvres. Il soupira lourdement. Il lui tardait de regagner sa chambre, une bonne bière serait plus que la bienvenue, avec pourquoi pas quelques bretzels.

Sa chambre était sombre. Le feu était en train de mourir dans l'âtre. Würstkleiner le réanima. Bientôt de vives flammes dansèrent dans la cheminée. Il se dirigea ensuite vers une table où était posée une petite bassine. Il se saisit d'une carafe et versa l'eau froide sur ses mains. Dans la bassine l'eau devint rouge. Avec soin, il se débarrassa du sang qui le salissait. Il soupira et leva les yeux. Le portait accroché au mur le regarda d'un air désapprobateur.

Sigmund, ce que vous avez fait était inutile … et même cruel.

Ach so, fous me faites la morale ?

L'Allemand soupira.

Ja, fous afez zanz doute raizon, Alpus, mais … che … za a été plus fort que moi …

Il n'avait rien à voir dans cette histoire, poursuivit Albus Dumbledore.

En êtes-fous zertain ? Jusqu'à quel point était-il innocent ?

Albus secoua la tête.

Che zens que les repoches ne zont pas finis …

Effectivement … je désapprouve ce que vous avez fait …

Est-ce que ch'afais fraiment le choix ? Comment en serions-nous fenu à bout ? Zela va débloquer la zituazion, ch'en zuis zertain …

Je l'espère sincèrement Sigmund. Mais j'ai peur aussi de ce que vous avez demandé … Je vous souhaite de ne rien regretter …

Che n'ai chamais rien regretté Alpus ! Chamais !

Cela pourrait arriver bientôt … Comment pouvez-vous avoir confiance en … cette … cette chose.

Regardez le rézultat !

C'est vrai ; la menace pour le moment a été écartée … Mais pour combien de temps. Poudlard est en train de mourir lentement. Je le sens. Tous les tableaux, les fantômes le sentent … Vous aussi, Sigmund, vous le sentez, ne le niez pas !

Che ne le nie pas, Alpus. Mais ce que ch'ai fait, che l'ai fait pour les élèves ! Il y a déchà eu azzez de morts komme zela. Poudlard était le moindre de mes zoucis ! Ce ne zont que des murs, on peut les reconztruire … Mais zes fies … zes fies folées … qui fa les remplacer … Personne … Je ne feux pas que d'autres gozzes meurent !

Personne ne souhaite la mort de ces enfants ! Mais ce que vous avez trouvé comme solution … pourrait s'avérer être un remède pire que le mal.

Che ne fois pas komment, le mal a été tué.

Albus éclata de rire.

Le mal ? Allons ! Sigmund soyez un peu sérieux. Le mal mourra quand Voldemort aura été vaincu !

Il le zera !

Vous êtes si sûr de vous …

Et fous, bien défaitiste ! Che ne fous ai chamais fu ainsi. Le grand Dumbledore aurait-il perdu sa foi dans le Bien ?

Non, Sigmund, non … Mais la route sera ardue et semée d'embûches, de larmes.

Ch'en zuis conscient … Mais ze que ch'ai fait ce zoir … fous ferrez, les pièzes font peu à peu s'empoîter, fous comprendrez …

Pourtant, j'ai peur de comprendre.

Ach so, Alpus !

Le professeur salua de la main le portait et alla s'asseoir dans son fauteuil près du feu. Une chope de bière apparut, puis une autre et encore une autre.

Le soleil était tout à fait levé. Le vent qui jouait avec les volets mal attachés avait fini par les ouvrir. Ils battaient contre la pierre si violemment qu'à chaque mouvement, ils risquaient de voler en éclat. Anae n'avait plus besoin de sa baguette pour éclairer sa chambre. Le soleil était largement suffisant.

Du sang maculait le sol en une grosse flaque visqueuse. De grosses gouttes tombaient encore du cadavre sanguinolent qui se balançaient lentement au bout d'un crochet.

Anae poussa un petit cri. Elle avait vu bien pire … elle avait sans doute fait bien pire … mais ça … Elle ne pouvait le supporter. Quelqu'un allait le regretter.

Une noire colère l'envahit et durcit ses traits.

C'est sûr, celui ou celle qui avait fait cela allait le regretter.

Sur le sol, non loin de la flaque qui continuait à s'agrandir des lettres sanglantes avaient été tracées : « Un jour ou l'autre, on finit par payer pour ses crimes ».

Elle eut un rictus figé … Elle devrait payer pour tellement de choses … Elle avait déjà payé … mais apparemment pas assez.

Anae sortit de sa chambre, le visage baigné de larmes. Elle ne décrocha pas le corps qui se balançait. Elle n'en avait pas la force, pas tout de suite.

Elle referma la porte en silence. Elle s'y appuya un instant, attendant que les nausées passent. Puis, elle essuya ses dernières larmes. Elle ne voulait plus pleurer. Maintenant, elle s'en rappelait et ça faisait trop mal, les larmes, le chagrin. Elle ne voulait plus cela.

Würstkleiner était toujours assis dans son fauteuil, un nombre impressionnant de chopes vides étaient disposées tout autour de lui. Il soupira. Il n'était pas ivre : il lui fallait bien plus que cela, mais l'alcool faisait son travail : depuis bien longtemps il ne s'était pas senti aussi bien. Les bûches brûlaient dans l'âtre et les craquements le berçaient lentement.

Il avait peut-être l'air endormi, mais il était toujours aussi vigilent. Quelqu'un – ou quelque chose- approchait lentement. C'était encore bien loin de ses appartements, mais il le sentait. Pourtant, Würstkleiner ne bougea pas. Sa main s'était peut-être juste un peu plus rapprochée de sa baguette.

Dehors le vent soufflait avec plus de violence, il faisait danser les flocons de neige contre sa fenêtre tout en jouant une valse endiablée avec les volets. La température avait un peu baissé dans la pièce malgré le feu vif de la cheminée.

Les paroles du djinn lui revinrent à la mémoire :

Je peux vous offrir plus … la vie … »

« Je peux tout faire … Deux mots et ce que vous désirez le plus est à vous … Deux petits mots …Est-ce si difficile à prononcer ? »

Würstkleiner secoua la tête. Se pouvait-il que …

Il secoua de nouveau la tête.

Il ferma les yeux. Le djinn … Dumbledore n'avait pas apprécié sa décision … Oui, mais Dumbledore n'était plus là pour décider ce qui est bon ou pas …Oui, il avait joué avec les Forces du Mal, enfin peut-être pas, le djinn agissait pour lui-même. Mais Würstkleiner ne voulait rien regretter. Il l'avait fait, tant pis. De toute façon, rien ne pouvait être pire que ce qui se passait à l'heure actuelle. Les nouvelles qui lui parvenaient régulièrement des quatre coins d'Europe n'avaient rien de rassurant. Les membres de son groupe étaient en mission et les rapports qu'ils faisaient laissaient présager du pire.

Décidemment Dumbledore était parti au mauvais moment, il aurait aimé avoir ses conseils. Son portrait … cela n'était pas suffisant. Albus lui avait dit qu'au besoin il pourrait compter sur l'Ordre du Phénix … Mais aucun ne pourrait remplacer Dumbledore, pas même Abelforth qu'il avait pourtant rencontré à plusieurs reprises ces dernières semaines.

Des pas dans le couloir.

Cela approchait.

Le professeur de métamorphose soupira.

Qu'est-ce qu'il y avait derrière la porte ?

La délivrance ?

Une malédiction ?

Ou pire.

Il ouvrit brusquement les yeux. Sa respiration s'accéléra.

Lentement, comme au ralenti, il vit la poignée de la porte s'abaisser.

Sans bruit, la porte s'ouvrit.