Si elle avait su quelle agitation l'attendait de l'autre côté du portail, Christine aurait probablement pris le temps de se délecter du semblant de calme auquel elle eut droit pendant la courte seconde que fut son voyage de l'hôpital vers Sanctuaire de Greenwich Village. On ne pouvait pas dire qu'elle était du genre à rapidement perdre son sang froid, après avoir travaillé comme chirurgienne dans ce chaos qu'était le service des urgences, mais Christine devait bien avouer que conjuguer intervention médicale et magie était un peu trop lui demander après dix heures de service, d'autant plus lorsque la nervosité toxique de Strange rendait ses mains moites et son cœur palpitant. C'était dingue de voir à quel point elle était réceptive à son comportement, et la plupart du temps, c'était également insupportable.

Strange, d'ailleurs, avait de plus en plus de mal à contrôler la tornade qui faisait rage dans son esprit à cet instant précis, et s'échinait de tout son possible à ne pas se laisser envahir par le surplus d'émotions. La fatigue qui pesait sur lui commençait à se faire de plus en plus lourde, et ses nerfs rudement entaillés au cours des derniers jours commençaient lentement mais sûrement à s'effiler. Strange n'était pas de ces gens à commettre des erreurs, alors il détestait faire des bévues et encore plus devoir les admettre. Mais il fallait bien avouer que ce qu'il avait fait avec Astrale avait été une colossale bourde, et constater où son orgueil et son égoïsme l'avaient mené lui donnait envie de se taper la tête contre les murs. Le pire étant sûrement qu'il avait su dès le départ que les choses allaient déraper, mais qu'il avait préférer faire l'autruche, comme l'Ancien lui avait si bien désappris à le faire.

Heureusement, il avait pu rallier Christine au Sanctuaire, et c'était le principal, parce que maintenant qu'il ne répondait plus de rien, il comptait sur son calme légendaire pour lui sauver les fesses une fois de plus. Les genoux mous, le sorcier saisit la jeune femme maladroitement par le bras et l'aiguilla immédiatement vers la grande et lourde porte ouverte sur sa gauche, à l'instant même où leurs chaussures entrèrent en contact avec le carrelage en mosaïque pourpre du sol. Ne cherchant même pas à lui résister, Christine attacha nerveusement ses cheveux tout en se dirigeant d'un pas ferme vers la grande pièce de vie du bâtiment. Lorsqu'elle en franchit le seuil, le sang dans ses veines ne fit qu'un tour, et un malaise grandissant fut étroitement étouffé par son esprit avant que celui-ci n'ait eu le temps de la paralyser.

« Pour l'amour du ciel... » murmura-t-elle, luttant pour retenir la flopée monumentale de noms d'oiseaux lui traversant l'esprit. « Mais qu'est-ce que... »

Dans son dos, Strange irradiait comme une étoile en fusion, et les accents rauques et cassés dans sa voix lorsqu'il prit la parole la troublèrent une seconde.

« Je vais chercher la trousse d'urgence »

Volatilisé en une seconde, il laissa Christine seule dans l'embrasure, pétrifiée comme une statue face au spectacle inattendu et pour le moins terrifiant qui se jouait face à elle. Wong, qu'elle avait déjà rencontré à plusieurs reprises, n'avait même pas levé les yeux pour la regarder arriver, son attention entièrement braquée sur le corps convulsant de l'adolescente qu'il maintenait au sol. Dans les faits, Christine avait déjà vu des gens être ravagés et soudain traversés par des crises comitiales et épileptiques particulièrement brutales, mais la violence hallucinante avec laquelle les membres de la jeune fille S'entrechoquaient l'avait tout bonnement frappée comme on recevrait une décharge de défibrillateur.

Il y avait ça, et y avait la lumière affreusement instable qui inondait ses yeux comme s'ils allaient exploser, ces étincelles claquant tout autour d'elle comme si elles roulaient sur son épiderme, ces symboles brûlants sur ses poignets, ces vibrations étranges et pénétrantes dans l'air ; et ces glapissements inhumains que Wong se démenait à faire cesser en agitant des mandalas magiques tout autour d'elle, presque des grincements. C'était simple, Christine n'avait pas l'impression de faire face à un être humain mais à une bombe semblant sur le point d'exploser, une bombe qui aurait à elle-seule été capable de ravager l'île de Manhattan toute entière. Et Christine avait beau être un excellent médecin et d'un sang froid frôlant l'olympisme, elle n'était pas prête à affronter ce genre de choses. C'était trop tôt, beaucoup trop tôt.

La chirurgienne ne réalisa que Strange était revenu que lorsque celui-ci accourut vers Wong en lui passant sous les yeux, trop tétanisée pour parvenir à ordonner à ses muscles le moindre mouvement. Son inhibiteur de panique instinctif prenant doucement le relai, la jeune femme tenta quelques courts exercices de respirations pour éviter l'asphyxie, et dès que l'oxygène ne brûla plus sa trachée, se jeta sur la trousse médicale d'urgence de Stephen et se précipita à son tour au chevet de l'adolescente. Vu de plus près, son corps semblait encore plus ravagé par la crise qu'il traversait sans vouloir en sortir : sa tête, renversée en arrière, cognait de façon erratique contre le sol, erratique comme son souffle, difficilement vomi par ses bronches, et sa peau diaphane lui paraissait anormalement poreuse, suintante de transpiration et d'une translucidité alarmante laissant apparaître des arborescences entières de réseaux veineux aux teintes indigo.

La chirurgienne voyait, elle voyait les artères gonflées et l'air prête à éclater sous la pression du sang y pulsant à toute vitesse, elle voyait les articulations s'entrechoquer et se tordre, les muscles former des noeuds à force de se contracter à une vitesse folle ; et elle devinait aussi, elle devinait la tachycardie, la fièvre irradiant de tout son corps, l'asphyxie progressive, les convulsions épileptiques et l'asthénie antérieure marquant ses traits tordus et déformés par l'ardeur de sa crise. Son cerveau pourtant restait complètement stérile.

Parce que le problème, c'était surtout que Christine était incapable d'établir le moindre diagnostic : les symptômes étaient incalculables, secouaient l'adolescente d'une façon anarchique et éclectique qui les rendait impossibles à déduire avec précision, et pour tous les signes que la jeune femme avait réussi à identifier, ils se mêlaient si confusément qu'ils ne formaient aucun schéma qui ne lui soit connu. En d'autres termes, Christine n'avait pas la moindre foutue idée ce qui était en train de se passer, et elle avait l'impression que les secondes qu'elle mettait à gamberger à toute vitesse se transformaient en précieuses minutes.

« Depuis combien de temps est-elle dans cet état là ? »

« Quelques minutes au plus... c'est arrivé d'un seul coup » murmura Strange en tentant d'immobiliser les jambes de la jeune fille, ses mains se serrant autour de ses chevilles à lui en arracher une grimace de douleur.

Wong, saisissant ses poignets, activa d'étranges symboles de ce que Christine devinait être de la magie et qui commencèrent à tourner autour d'eux et à s'étaler pour former un dôme ondulant se refermant progressivement sur eux. Stephen, abasourdi, poussa un râle.

« Wong ? »

« Je défais les sceaux mystiques Strange, c'est ça où elle va imploser ! »

Les deux sorciers se fixèrent dans le blanc des yeux avec une impassibilité hors norme le temps d'une seconde, avant que Strange ne se recule abruptement. Immédiatement, Christine l'imita, et en un instant, la cape magique de Stephen l'avait happée et tirée d'un côté alors que les bras de son propriétaire s'étaient refermés sur son corps en les projetant en avant. Elle eut à peine le temps de comprendre ce qu'il se passait qu'une onde de choc la traversa et la lacéra aussi violemment que si elle venait de recevoir cent décharges de taser et un coup de poêle sur le cerveau d'une même traite, si bien qu'elle ne sentit même pas l'impact de son corps sur le parquet ancien de la pièce.

En rouvrant les yeux, elle sentit les bras de Stephen la hisser en position assise, et légèrement sonnée, elle l'entendit vaguement lui parler alors qu'il se penchait vers elle et entourait sa tête de ses mains. À en voir ses traits meurtris et le nombre conséquent d'objets s'étant écrasés au sol, Christine devina qu'elle n'était pas la seule à avoir ressenti la vague de puissance la frapper de plein fouet, et parvenait à comprendre, avec une certaine horreur, d'où cela était venu.

« Qu'est-ce que c'était que ça...? »

Poussant un imperceptible soupir de soulagement en la voyant alerte et capable de s'exprimer, Strange se recula et tourna vivement la tête vers le corps de Astrale gisant au sol, alors qu'au dessus d'elle le dôme mystique s'évaporait dans l'air.

« C'est mon apprentie, elle avait... »

Il s'interrompit, semblant chercher ses mots, alors que Christine haussait les sourcils. Parce qu'il avait une apprentie ? Il l'impliquait toujours dans ses histoires et ne lui disait jamais rien, elle ne pouvait pas dire qu'elle était très contente de découvrir des choses comme cela et dans un contexte aussi catastrophique.

«...un trop-plein de puissance qui devait être évacué... »

« Le bouclier a absorbé la majeure partie de la déferlante, les sceaux se sont brisés beaucoup plus vite qu'ils ne l'auraient dû... » murmura Wong en rampant dans le salon. Strange tiqua.

« Ce n'était vraiment pas prudent ! »

Wong lui répondit par un regard intransigeant.

« Si la prudence était une de tes qualités nous ne serions pas ici »

Vexé, Strange feignit de ne pas comprendre l'attaque volontaire portée sur cette orgueilleuse suffisance qui avait provoqué son accident de voiture et avait sectionné sa vie comme on trancherait la tête de quelqu'un.

« Mettons-la sur la table »

Le sorcier se leva, tangua quelque peu, avant de s'accroupir devant la silhouette inerte de l'adolescente. Ses convulsions violentes avaient cessé, elle n'était plus parcourue que par de vagues soubresauts de temps à autre ; la lumière dans ses yeux avait arrêté de briller à les en aveugler, si bien que l'on pouvait maintenant distinguer le mandala mystique d'un bleu électrique clignoter puis s'éteindre doucement autour de ses pupilles dilatées ; son souffle s'était apaisé, quoi qu'encore sifflant et rempli de râles profonds ; et il pouvait voir rien qu'à la mollesse de ses poignets que son rythme cardiaque avait crevé le plafond avant de ralentir aussitôt. C'était comme si en brisant les sceaux, elle s'était vidé d'une force ayant pris le contrôle de son corps, comme si elle s'était purgé de son pouvoir, qui, endigué trop longtemps, l'avait poussée au bord de l'implosion sans même qu'il ait été fichu de voir plus loin que le bout de son nez.

Strange se sentait comme en transe, et surtout, il se sentait écrasé par la honte et par la culpabilité en déposant le corps noueux et éreinté de la jeune sorcière sur la table basse en bois brute débarrassée de tout son bazar. Parce que putain, le dôme avait absorbé la majeure partie de la déferlante, mais il avait senti la vague de magie le pénétrer par tous ses atomes et le brûler plus profondément que la moelle, au point où il en sentait encore les fourmillements jusque dans la pointe de ses cheveux. Et il n'osait même pas imaginer ce que ça avait dû être pour elle dont c'était sorti ; il en venait presque à être reconnaissant de la savoir inconsciente, car au moins elle n'avait pas eu à endurer à pleine puissance l'explosion interne qui avait secoué tout le bâtiment.

Christine, ses esprits retrouvés et son cerveau en mode pilote automatique, ouvrit la trousse médicale d'urgence ultra-complete de Strange et de hissa sur le bord de la table pour commencer à ausculter la jeune fille avec attention. Et le bilan, conformément à ce qu'elle avait supposé, après avoir vécu plus de traumatismes en moins de cinq minutes qu'au cours de sa vie toute entière, n'était pas bon.

Il n'était pas bon du tout.

~~

Douleur.

Avant même de réussir à ne reprendre que vaguement conscience et que ses sens ne lui soient totalement revenus, la seule chose dont Astrale était sûre était qu'elle avait mal, la douleur irradiait de tout son corps et semblait avoir déchiré la base même de son esprit sans qu'elle n'ait la moindre idée de ce qui avait bien pu lui arriver, et elle avait l'impression d'avoir été brûlée à vif comme si elle s'était immolée par le feu. C'était une sensation déchirante, affreuse, qui la clouait sur place et qui lui faisait tourner la tête à en perdre l'équilibre, même allongée sur le dos. Tout son corps était parcouru de fourmillements désagréables, des acouphènes sifflaient de plus en plus fort dans ses oreilles, et lorsqu'elle ouvrit les yeux, en dépit de la pénombre de la pièce, elle ne put supporter le moindre petit reflet lumineux entrant dans son champ de vision et referma aussitôt les paupières.

Petit à petit, les perceptions lui revenaient, son corps semblait se réveiller d'une longue hibernation et s'affoler en redécouvrant son propre fonctionnement. Le toucher revint d'abord, la morsure glacée des courants d'air, la raideur du bois sous elle, les sensations de brûlures et de lacérations. Ensuite, l'odorat et le goût, tout deux reliés, lui firent tourner la tête en l'assommant d'odeur. Elle sentait la ferraille comme si la rouille avait coulé dans ses veines, le goût amer et métallique du sang sur son palais, la sécheresse, l'impression d'avoir hurlé si fort que parler en devenait impossible. L'ouïe lui balança le silence en pleine face et Astrale le reçu comme une belle claque, consciente avant tout de son souffle brisé qui résonnait dans sa cage thoracique, et faisait écho aux battements en sursaut de son cœur, d'avantage même que le lointain brouhaha de la rue qui vivait toujours derrière les murs du bâtiment.

Une seconde fois, Astrale se força à ouvrir les yeux, et réussit à les garder ouverts nettement plus longtemps qu'à son premier essai. Son champ de vision fut d'abord constellé d'une myriade de petits points dansants, d'ombres, de creux vagues et flous clignotant de toutes les couleurs, avant qu'elle ne parvienne véritablement à distinguer les formes des meubles dans la pièce où elle se trouvait. Elle resta immobile longtemps, tout simplement incapable de bouger, à tenter de se souvenir de ce qui l'avait amenée ici, de ce qui avait traumatisé son corps au point qu'il ne veuille même plus lui obéir, mais rien ne lui revenait, rien à part de vagues réminiscences, des éclats de souvenirs la frappant comme la foudre avant de s'évaporer.

Elle se rappelait surtout de la cour de Kamar-Taj, de sa colère démesurée à l'égard de Stephen Strange, de son envie décadente de lui envoyer son poing dans la figure, de lui hurler toutes les insanités du monde à s'en déchirer les cordes vocales. Astrale sentait encore les noeuds que la fatigue, l'anxiété et la colère avaient entassée dans sa gorge ; elle ne se souvenait pas de tout, mais elle se rappelait avoir perdu le contrôle et vidé son sac, craché ses vérités et ses états d'âmes dans la figure de Strange sans le moindre remord et avec le malsain et profond désir de le heurter comme il l'avait fait avec elle. Astrale avait rarement pleinement perdu le contrôle de ses émotions dans sa vie ; elle avait beau être impulsive et caractérielle, elle avait toujours réussi à maintenir une certaine distance, une barrière de sécurité qui l'empêchait d'aller trop loin en gestes et en paroles. Il fallait croire que cette fois, le barrage s'était rompu comme une brindille, et que la jeune fille s'était laissée balayée par la déferlante.

Après cela, elle se rappelait d'une douleur soudaine, vive, écrasante, de ses jambes incapables de la porter, de cris qui fusent, et puis soudain d'un néant quasi absolu. Maintenant elle se réveillait avec la sensation d'avoir été battue et dévorée de l'intérieur, vidée de toute énergie ; il fallait bien admettre qu'elle n'était pas dans une position rassurante. Prenant une minute pour se calmer et apaiser sa respiration, l'adolescente fixa le plafond et attendit que Les Échos les plus vifs passent avant de tenter de se relever. Dans un râle profond et rauque, elle se força à s'asseoir, et la sensation de la plante de ses pieds rencontrant le sol glacé la secoua d'un frisson. Ses muscles lui faisaient un mal atroce, ils tressautaient quand elle voulait bouger trop vite et se contractaient presque violemment à chaque petit sursaut de douleur. Décidément, Astrale avait l'impression qu'un camion lui avait roulé dessus et elle était loin d'apprécier, à tous les coups, une histoire de magie et de mysticité était derrière tout ça, et elle allait encore se retrouver au milieu d'histoires hallucinantes auxquelles elle avait beaucoup de mal à trouver pleinement de sens. Elle espérait au moins que cette fois, elle n'avait blessé personne en perdant le contrôle d'elle-même, car si le cauchemar qui l'avait amenée à New-York se reproduisait, elle n'était pas sûre d'avoir la force mentale suffisante pour y survivre une seconde fois.

Évinçant ces souvenirs encore trop présents de ses pensées, l'adolescente déshabilla la pièce du regard en tendant l'oreille à la recherche d'un peu de bruit pouvant potentiellement lui indiquer une présence humaine. Elle n'avait mis les pieds dans ce bâtiment qu'une seule fois, mais elle le reconnaissait à son architecture : c'était ce vieil immeuble où elle avait été trouvé Strange, un sorte de temple mystique caché au cœur même de Greenwich Village ; et cela lui confirma qu'elle se trouvait à New-York et bien loin de Katmandou où elle avait finit par trouver refuge. Bonne ou mauvaise nouvelle, cela dépendrait entièrement de la suite des événements, mais au moins, elle se trouvait en terrain connu, et cela avait le mérite de calmer ses angoisses.

La jeune fille soupira. Des pas pressés lui parvinrent depuis une double-porte grande ouverte sur sa droite, et des cris lointains se répercutèrent contre les murs du bâtiment jusqu'à parvenir à ses oreilles, trop vagues pour être compris, mais suffisamment assenés pour qu'on en devine le ton : deux personnes étaient en train de se disputer, et l'une d'elle, la jeune fille en aurait mis sa main à couper, était une femme. L'autre, sans grande surprise, était celle de Strange.

La jeune fille ignorait bien des choses à propos de ce qui lui était arrivé, mais sur ce point là, elle avait vu juste : Christine Palmer était folle de rage, et remettre les pendules à l'heure avec Stephen était devenu une priorité absolue, en particulier après les événements auxquels elle avait pris part sans rien avoir demandé à personne. Sa colère était personnelle, mais elle était aussi grandement attisée par ce que le médecin en elle avait constaté en auscultant longuement le corps de l'adolescente inconsciente une bonne partie de l'heure passée. À l'instant où Wong avait quitté le Sanctuaire pour retourner vers elle-ne-savait quel temple mystique à l'autre bout du monde, Christine avait été prendre Strange entre quatre yeux et lui avait passé un sacré savon, qu'il s'était contenté d'encaisser une dizaine de minutes avant de commencer à laisser son orgueil parler à sa place.

Parce qu'il était hors de question qu'il lui refasse le même coup une seconde fois au cours des trente prochaines années.

« Christine, je sais que ce n'et... »

« Non, tu ne sais pas ! » l'interrompit-elle, un doigt accusateur pointé dans sa direction. « Est-ce que tu réalises que cette gamine vient de frôler la mort de très très près ? As-tu seulement vu dans quel état elle est ? »

Stephen soupira.

« Je... »

« Et tu me dis que cela fait trois semaines qu'elle est avec toi ? Trois putain de semaines et tu n'as pas trouvé un seul moment pour te poser des questions sur son état de santé ? Pour l'amour du ciel ! »

Silence.

« Tu es médecin, Stephen ! Tu aurais dû le voir, et tu ne l'as pas fait parce que tu avais décidé de l'ignorer ! »

Serrant les mâchoires, le sorcier resta stoïquement planté face à elle. Christine se mettait rarement en colère, mais quand cette dernière prenait le dessus, tenter quoi que ce soit ne servait à rien du tout. Il s'y était déjà brûlé les ailes, et ne souhaitait pas recommencer. Et puis, il devait aussi admettre qu'elle avait raison sur toute la ligne.

« je n'ose même pas imaginer les résultats que nous donnerait une IRM, les dégâts internes doivent être catastrophiques pour que son corps soit à ce point impacté... »

Le reproche dans son ton brûla l'épiderme de Strange, qui baissa indiciblement les yeux.

« Quoi d'autre ? »

Le faux détachement de sa réponse fit soupirer la jeune femme.

« Quoi que cette magie qu'elle pratique puisse être, c'est en train de la tuer... il n'y aucune autre explication, ça draine son énergie et ça s'accumule comme des cellules cancéreuses. La dépigmentation de ses cheveux n'à rien de naturelle, ni celle de ses iris ; ils meurent Stephen. Son corps ne supporte pas ce qu'il contient, la pression est trop forte »

Subitement lessivée, Christine sentit tout son buste s'affaisser et la fatigue lui mettre une claque en plein visage.

« Et sur le long terme ? »

« Tu sais ce qu'il se passera... »

« Je veux l'entendre » susurra-t-il

Christine le regarda sans rien dire pendant un moment, et sentit l'envie de se blottir sous sa couette monter en flèche dans sa poitrine.

« Si tu la laisse dans cet état, elle sera aveugle d'ici un mois, ses mélanocytes vont mourir, sa peau va se détériorer et ses autres organes ensuite... dans le pire des cas, sa santé se détériorera graduellement jusqu'à ce que son corps ne le supporte plus du tout, et elle mourra... »

Son murmure s'essouffla.

« Quoi que soient ces pouvoirs, tu dois l'aider à les maîtriser. Je n'ose même pas imaginer ce qu'il lui arrivera sinon... et je doute que la médecine puisse l'aider... c'est ta responsabilité »

« Je sais »

« Vraiment ? »

Le cynisme dans sa voix trahit sa déception, et Christine passa une main très lasse dans ses cheveux. Stephen n'aimait pas ces petites rides crispées aux coins de ses yeux, il les connaissait trop bien ; il connaissait trop bien cette raideur dans sa démarche, ce tremblement sur ses lèvres et cette retenue dans son regard. Il n'y avait pas que de la colère, il y avait autre chose, et cela faisait longtemps qu'il n'avait pas eu l'impression de se retrouver en porte à faux à ses yeux comme il l'était maintenant. Il avait sacrément merdé.

« Je reviendrai dans quelques jours avec un peu plus de matière, si il y a une autre crise entre temps tu sais où me trouver... »

Son détachement lui fit mal au cœur, et le sorcier tenta une approche plus douce, tendant sensiblement la main dans sa direction.

« Si tu as besoin de plus d'infos je... »

« Je pense que je vais plutôt demander à l'autre sorcier, j'ai cru comprendre qu'il avait passé autant de temps avec elle que tu en as passé à faire l'ermite dans ton temple... »

Christine n'avait pas coutume d'être aussi vicieuse dans ses remarques, mais la fatigue lui faisait dire les choses sans aucun filtre. Et Stephen le méritait bien, elle avait l'impression qu'il ne grandirait jamais et c'était épuisant. Elle qui croyait qu'il voulait changer pour de bon...

« Je vais te ramener »

« Non, merci Stephen. Je vais rentrer par moi même... »

Strange n'eut même pas le temps de lui répondre quoi que ce soit qu'elle avait filé d'une démarche lourde en direction des portes du Sanctuaire, et qu'elle l'avait planté sur place sans chercher à se retourner. Le sorcier s'avança d'un pas, leva le bras comme pour l'intimer de rester, en vain.

« Christine... »

Lorsque les lourdes portes se refermèrent derrière elle et qu'un silence étouffant enveloppa tout le rée-de-chaussée, il poussa un soupir interminable et son dépit fit tomber sa tête en avant comme celle d'une poupée de chiffon. C'était fou ce qu'il était doué pour toujours tout foutre en l'air avec les gens autour de lui.

« Vous êtes pas très doué pour parler avec les femmes, hein ? »

Levant les yeux en direction de la voix, il rencontra du regard la silhouette de Astrale, accoudée contre le chambranle de la porte, un sourire compatissant scotché aux lèvres. Elle avait l'air épuisée, sa peau était terne et pâle, Ses cheveux dans un état catastrophique, ses yeux alourdis par des cernes violacés et tout son corps tiré et tendu comme la corde d'un arc. Les ravages de la crise passée lui sautaient aux yeux, et Strange ne pouvait s'empêcher de lui répondre par un sourire tout aussi maigre que l'était son désir de rigoler. Elle avait assisté à toute la fin de la scène de ménage entre cette dénommée Christine et le sorcier, et elle devinait facilement que ces deux là devaient avoir un passé commun des plus tumultueux. Et il était évident que Strange n'avait aucun tact lordqu'il s'agissait d'interagir avec d'autres personnes ; elle en avait déjà souffert pendant trois semaines, mais son entourage devait le supporter depuis bien plus longtemps, des années peut-être.

Finalement, elle éprouvait de la compassion pour lui, pour une fois quelque chose de pur, dénué de toute colère et de tout ressentiment. Lui aussi devait en avoir bavé.

« Je crois que je ne suis doué pour parler avec personne »

Un soupir amusé fendit leurs deux visages. La hache de guerre venait de tomber en poussière.

« Il y a une chambre pour toi à l'étage, et des vêtements propres. Tu devrais aller te reposer un peu »

Il n'ajouta rien mais Astgale devina à son ton que les choses allaient devenir sérieuses, que ce qui était passé aujourd'hui allait marquer un tournant terriblement abrupte dans sa nouvelle vie et que cette nuit serait sa dernière nuit de répit. Et pourtant, cela s'avérait nécessaire.

Avec un hochement de tête rconnaissant, la jeune fille traîna sa carcasse endolorie jusqu'en haut des escaliers et chemina en pilote-automatique jusqu'à la seule pièce contenant un lit et restée ouverte, où l'attendaient de vieux vêtements soigneusement pliés et un grand verre d'eau. Resté seul au milieu du gigantesque hall d'entrée, Stephen se perdit dans ses réflexions et se laissa tomber sur les premières marches comme si ses jambes avaient été trop faibles pour pouvoir le tenir debout plus longtemps.

Le mauvais pressentiment s'était tu soudain, il s'était éteint comme la flamme vacillante d'une bougie et le laissait tout seul dans le noir. Et pour la première fois depuis trois semaines, il eut la sensation viscérale qu'il n'avait plus aucune idée de ce qu'il allait devoir faire et de ce qui se passerait le lendemain.

Stephen avançait l'aveugle. Et reculer n'était désormais et définitivement plus une option.

À suivre...