Bonjour/Bonsoir/Holà !

Ce recueil se constitue de textes produits lors des nuits du FoF, nuit d'écriture qui a lieu tous les mois durant le premier week-end, de 21h à 4h du matin, un sujet par heure. Allez jeter un œil si vous ne connaissez pas, c'est très sympa.

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Ce texte a été écrit pour la 118ème Nuit du FoF, pour le thème « mine ».

Alors ici, on est toujours dans la continuité des chapitres précédents. Pour ceux qui ne liraient qu'un chapitre çà et là, Jaime, Brienne et Tyrion sont trois étudiants en pension indépendante au cœur de Port-Réal, chacun dans ses études. Jaime a 22 ans, il est à l'école de police, Tyrion a 18 ans et fait Science-Politique, Brienne a 14 ans est suit des cours au collège et en prépa militaire. Ici, ça fait suite au harcèlement dont Brienne a été victime au collège et au soutien qu'ils se sont tous les trois apportés par téléphone pendant les vacances de Noël.

Bref, ici, les vacances de Février.

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De l'art des saphirs,

par Jaime Lannister

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La première fois que Brienne avait lancé l'invitation, il avait répondu par l'affirmative sans la moindre hésitation. Oui, bien sûr que Tyrion et lui viendraient à Tarth pour les vacances d'hiver (ou les misérables jours qu'ils avaient obtenu de leur école respective, car à part Brienne, personne à la pension n'avait réellement de vacances), bien sûr qu'ils seraient ravis de découvrir son île et de rencontrer son père, et de toute façon, ils n'avaient rien prévu de bien palpitant. Ils emmèneraient bébé-chat, et il y avait bien assez de chambres à coucher à Evenfall Hall, la demeure familiale des Tarth, héritée d'un très lointain aïeul chevalier, pour loger deux invités.

- Et comme ça, vous pourrez visiter un peu l'île, avait insisté Brienne. Y a des endroits très beaux et super sympas pour faire des promenades. Et tu pourras te reposer aussi, au grand air, avait-elle ajouté à l'intention de Tyrion.

Alors oui, bien sûr, ils avaient dit oui.

Quand ils s'étaient retrouvés sur le ferry, bébé-chat en cage de transport, manteaux épais sur le dos pour se protéger du vent et des embruns, le regard rivé sur l'horizon pour ne surtout rien manquer du paysage, Jaime n'avait pas regretté son choix. Passer quelques jours à Tarth avec Brienne serait une bonne chose pour elle, qui y croisait les fantômes de ses frères avec tout le chagrin qu'ils charriaient, et lui-même n'aurait pas supporté de retourner à Castral Roc. Même s'ils n'avaient pas reparlé des frères de Brienne ou de Cersei depuis qu'ils s'étaient bercés l'un l'autre cette nuit après leur retour de vacances, ça flottait entre eux, c'était là, palpable. Et il était hors de question de laisser la gamine affronter seule de nouvelles vacances avec son père et les souvenirs de sa fratrie disparue.

Au surplus, en entendant ses fils lui apprendre par téléphone où ils passeraient leurs vacances, Tywin avait assuré qu'il voyait tout ça d'un très bon oeil, et Tyrion avait avancé l'idée qu'un accord commercial se ferait peut-être bientôt entre la compagnie des Lannister et celle des Tarth, car même s'il s'était spécialisé en architecture, Selwyn Tarth gérait aussi la totalité de l'héritage familial et de l'entreprise fondée par son propre père. Même s'il se moquait de l'approbation paternelle, Jaime s'était dit qu'au moins, ils évitaient ainsi d'avoir des problèmes supplémentaires avec Tywin. Aussi, quand ils avaient accosté le quai d'Evenfall Hall, il avait simplement regardé partout, fasciné par le paysage sauvage et la beauté qui s'en dégageait.

Puis il avait croisé le regard de Selwyn Tarth, et il avait sérieusement commencé à se dire que toute cette histoire était une mauvaise idée.

Sur le papier, tout allait bien : ils étaient deux amis rendant une visite à une autre, avec la bénédiction de leur père en plus. Mais quand on les découvrait tous les trois côte à côte, en dépit de leur taille, ils restaient des jeunes gens de quatorze, dix-neuf et vingt-deux ans. Donc, au regard d'un père protecteur, on parlait de deux adultes devenus les amis d'une jeune fille isolée et influençable.

- Je sens que ça va être sport, avait marmonné Tyrion en descendant à quai, et Jaime avait approuvé en silence.

Même Brienne semblait avoir pris la pleine mesure du problème en voyant son père, et avait immédiatement rappelé à celui-ci qu'elle lui en avait parlé et qu'il avait donné son accord des semaines plus tôt pour qu'elle vienne avec ses amis. Jamais elle n'avait précisé l'âge desdits amis. Et si elle avait donné leur nom de famille, Selwyn n'avait de toute évidence pas vérifié leur Curriculum avec précision, et devait s'en mordre les doigts.

Selwyn Tarth devait avoir quarante-cinq ans, des cheveux noirs et un regard bienveillant, mais il ne semblait vraiment, vraiment pas heureux de voir arriver les Lannister.

- Je croyais qu'il s'agissait de camarades d'études, dit-il d'un ton crispé après avoir embrassé sa fille.

- Je t'ai dit qu'on s'était rencontré à la pension, répondit Brienne.

Et le bal des problèmes avait commencé. Les chambres qu'on avait attribuées à Jaime et Tyrion étaient à peine plus grandes que celles de la pension, et jumelles de celle de Brienne, ce qui n'avait pas manqué de faire grincer des dents à son père. A table, alors que Tyrion menait la danse de la conversation avec un talent de politicien, la complicité évidente de l'improbable trio avait sérieusement fait froncer les sourcils de Selwyn. Que sa fille lui fasse le récit de leurs points communs (et des multiples combats de boxe) n'avait pas eu l'air de le détendre.

Brienne avait moins de quinze ans, Jaime approchait des vingt-trois. Et dans le regard de Selwyn, l'étudiant y voyait bien un très sérieux problème.

Au moins n'avait-il pas jeté les Lannister dehors dès leur arrivée. Mais quand il avait exigé de leur parler, alors que Brienne était enfermée dans la salle de bains, Jaime s'était attendu à une remise en ordre. Et ça n'avait pas manqué.

- J'exige de savoir immédiatement ce que deux jeunes adultes de votre trempe trouvent à une gamine de quatorze ans pour en sembler aussi proches.

Le ton était sans appel, et même si Jaime était plus grand que Selwyn, il en ressentait toute l'autorité d'un coup. Il allait ployer le genou, il se connaissait.

- Il n'y a rien de déplacé entre nous, assura posément Tyrion, bébé-chat sur les genoux. Elle vit au même étage que nous et nous lui donnons un coup de main pour ses cours. Mon frère et elle adorent la boxe, il se trouve que nous avons des centres d'intérêt en commun et que nous sommes tous les trois très isolés de nos familles.

- Elle pourrait avoir des amis de son âge. Au lieu de ça, elle vous a vous.

L'accusation était à peine voilée, et Jaime sentait déjà la nausée poindre. Il n'avait aucune envie, aujourd'hui ou plus tard, d'imaginer réellement ce que Selwyn se figurait de lui. Pas avec la gamine.

- Elle n'en a pas, répondit-il. Le collège a bien dû vous appeler avant Noël, non ? Ses amis, c'est nous.

Le regard de Selwyn était venimeux. Accusateur.

- Que ma fille soit désespérément seule au point de se raccrocher à vous, je le conçois. Que vous l'appréciiez platoniquement au point de vous en être faite une amie alors qu'elle n'est qu'une gamine, je le conçois beaucoup moins.

- Peut-être parce qu'elle a plus de jugeote et d'honneur que la moitié des mioches de son âge, répliqua Jaime en sentant la colère le gagner. Peut-être aussi que l'amitié peut exister entre un homme et une femme, ou un adulte et une adolescente.

Et comme Brienne choisit précisément ce moment pour revenir dans la pièce, la tension se figea, à un rien de l'explosion. Par égard pour sa fille qu'il paraissait néanmoins aimer de tout son cœur, en dépit de leurs disputes fréquentes concernant ses motivations pour l'avenir et ses rêves militaires, Selwyn avait accepté de paraître modéré dans ses propos, et poli à l'égard de ses visiteurs. Ce qui n'avait pas empêché Jaime d'entendre la porte de Brienne claquer quand elle était enfin venue se coucher après ce qu'il estimait avoir été une belle dispute.

- Il psychose, marmonna-t-elle le lendemain au petit-déjeuner, alors qu'elle et les Lannister s'étaient retranchés dans un recoin de la salle à manger en attendant que Selwyn, appelé au port en urgence, ne les rejoigne. Il s'imagine je sais pas quoi.

- Moi, je sais très bien, soupira Jaime. Et ça se comprend.

- Peut-être, mais c'est débile quand même.

- L'amour rend aveugle, dit Tyrion avec philosophie.

- L'amour rend con, répliqua Brienne avec mauvaise humeur.

Tu n'as pas idée d'à quel point, songea Jaime en se remémorant brièvement les raisons pour lesquelles il avait fui Castral Roc.

- Je suis étonné qu'il accepte de nous laisser rester, dit Tyrion en engloutissant sa sixième tartine.

- Je lui ai dit que si vous rentriez par le prochain ferry, je rentrais avec vous.

Jaime adressa un regard étonné à la gamine, mais se dit qu'il n'aurait pas dû en être aussi surpris. Brienne ne faisait jamais les choses à moitié. Elle leur avait donné son amitié, elle ne la renierait pour rien au monde. Pas même pour une bonne entente avec son père.

Néanmoins, même s'il gardait un oeil sévère sur ses invités et paraissait en froid avec sa fille, Selwyn décida de les emmener sur un chemin de randonnée qui serpentait entre les mines de saphirs de l'île - mines que Jaime réalisa fermées. Surpris, il se dévissa le cou (en veillant à ne pas en faire tomber bébé-chat qui, harnais au diapason et laisse nouée autour du poignet du Lannister, voyageait sur l'épaule et la nuque de celui-ci), pour mieux lire les écriteaux disséminés sur le sentier escarpé qu'ils gravissaient tous les quatre depuis une heure. Selwyn, en dépit de ses allures d'architecte, avait une certaine condition physique et ne peinait pas trop derrière les deux sportifs du groupe, qui ralentissaient eux-mêmes souvent pour ne pas distancer Tyrion. Brienne l'avait même empoigné pour lui assurer l'aide d'un remonte-pente.

- Je croyais Tarth fameuse pour ses mines de saphirs.

Le regard de Selwyn se durcit.

- Cela fait plus de deux siècles qu'il n'y a plus l'ombre d'un saphir sur notre île. Elle n'en a d'ailleurs jamais eu beaucoup, la plupart des mines est même née du folklore. C'est pour la couleur de ses eaux et leurs vertus que Tarth est surnommée l'île des saphirs.

Si le but était de me dire : « Tu peux toujours rêver d'obtenir de la fortune par le biais de ma fille », vous pouviez être un poil plus subtil, songea Jaime avec aigreur.

- Simple curiosité, vous savez. A voir des mines, je les supposais occupées.

- Si c'est de voir des saphirs qui t'intéresse, on peut aller à la Crique des sirènes cet après-midi, suggéra Brienne en s'arrêtant un instant pour permettre à Tyrion d'escalader le rocher qui barrait le sentier depuis quelque éboulement. Il n'y a pas de pierres précieuses, mais les eaux sont magnifiques.

L'adolescent, rouge et essoufflé, la regarda comme si elle était folle.

- Et elle est loin, ta crique ?

- Douze ou treize kilomètres au Nord-Ouest d'Evenfall Hall, à vue de nez.

- Tu veux ma mort ou quoi ?

Jaime éclata de rire et comme Tyrion soufflait et ahanait et tremblait, il vint aider Brienne à le descendre du rocher. A force de contempler le paysage, il en avait oublié la lourdeur de son sac de randonnée, le dénivelé de la montagne et le fait qu'ils venaient déjà de parcourir plus de huit kilomètres sur un terrain certain magnifique mais accidenté. Pour Brienne et lui, ce n'était qu'une formalité, mais Tyrion peinait toujours terriblement. Il n'avait d'ailleurs rien d'autre dans son sac à dos que sa gourde et son sandwich.

- On ira demain, promit Jaime. Et on portera tes affaires.

- Je vous rappelle qu'ici, c'est moi le cerveau, souffla Tyrion en reprenant tant bien que mal la marche, sans lâcher Brienne. Je vous laisse les muscles.

- Je suis sûre que tu pourrais cultiver un peu ta forme.

- Ben tiens, gémit le nain. Pourquoi s'acharner dans une salle de sport quand il suffit d'être le plus intelligent pour gagner ?

- C'est pas l'intelligence qui te permettra d'atteindre la crique, répliqua Brienne.

Elle étira le bras pour caresser bébé-chat entre les oreilles, fut récompensée d'un miaulement de contentement aux allures de couinements de souris.

En reprenant la marche, Jaime avisa Selwyn qui ne les lâchait pas des yeux. Il pouvait bien sûr comprendre la réserve et les inquiétudes du père. Surtout quand on savait qu'il n'avait plus que sa fille au monde. Mais vraiment, il n'y avait pas d'inquiétude particulière à avoir. Même, à la simple idée que Selwyn puisse penser que l'un ou l'autre des Lannister veuille... beurk ! Il en avait un frisson de dégoût et l'envie de vomir et grimacer comme un enfant.

Aucun besoin de vos mines, Selwyn. On a largement assez de saphirs avec votre fille.

Parce qu'elle était un concentré de saphirs, une mine à elle toute seule. Parce tout ce qu'elle était, tout ce qu'elle faisait, brillait de la même manière que des saphirs, que les eaux si belles de Tarth. Il n'y avait pas que ses yeux, c'était sa façon de rire quand elle se sentait enfin à l'aise, enfin détendue et capable d'être elle-même, c'était sa façon d'adorer bébé-chat, de ne porter que des pyjamas bleu pâle à étoiles, comme une fillette. C'était la façon dont elle lui tenait compagnie la nuit quand il ne parvenait pas à dormir, dont elle lui chantonnait la vieille berceuse de ses frères, dont elle portait une bonne partie du sac de Tyrion quand ils partaient en promenade. Dont là, elle souriait, tellement heureuse de revoir son île et de la leur montrer, de dévoiler les cours d'eau et les lacs turquoises qui serpentaient dans un écrin de verdure, de nature sauvage et préservée, sur ce sentier qui suivait la montagne, entre la forêt et la mer qui se jetait contre la falaise en contrebas. Dont elle tenait toujours la main de Tyrion pour l'aider.

On a notre propre mine de saphirs, vous savez. Et on l'aime beaucoup trop pour lui faire du mal.

Mais il ne se faisait aucune illusion. Il faudrait certainement longtemps avant de parvenir à en convaincre Selwyn Tarth, et il le comprenait. Mais ça n'avait aucune importance. Tyrion et lui montreraient patte blanche.

Bébé-chat poussa un nouveau miaulement, plus aigu, et le trio focalisa immédiatement son attention sur elle, pour apercevoir enfin ce qui l'avait fait réagir.

- Journal de bord, clama Tyrion entre deux bouffées d'air. 24 Février, île de Tarth, bébé-chat découvre les goélands !

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