On venait de plonger Natsuhi dans un bain d'eau glacée, tête la première.

L'impression la laissait pétrifiée, abasourdie, sonnée de l'intérieur tandis que ses pieds suivaient Gaara dans les couloirs, montant et descendant les escaliers jusqu'à la chambre de Toriyama, courant par eux-même.

Son père. C'était ça, cette information que les ANBUS avaient mis tant de patience, de zèle, à cacher aux oreilles de Toru et au reste du village. Le Quatrième, le père de Gaara, avait clandestinement envoyé des assassins exécuter son propre fils. Et celui-ci le savait.

Yondaime avait cherché à le tuer. Son propre fils.

Gaara… Etait ce qu'il était. Laid, bizarre, sinistre, et sûrement un peu taré. Ça n'empêcherait pas l'indignation de monter lentement dans les veines de Natsuhi comme du métal chauffé à blanc. Yondaime l'avait créé, puis condamné à mourir. De quel droit, bon sang ? Le Kazekage avait-il donc droit de vie et de mort sur son fils ?

Pour une fois, ce ne fut pas de Shukaku dont Natsuhi eut peur, mais de Gaara lui-même. Il avait vécu ainsi. Vécu avec sa tête mise à prix par celui qui aurait dû le chérir, une arme ultime dans le corps, convoité par tout le monde et n'importe qui. Sans pouvoir dormir pour oublier un peu sa vie, sans pouvoir même espérer en finir définitivement de lui-même. Il avait vécu ainsi, marchant en équilibre sur le fil d'un rasoir, basculant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, mais réussissant malgré tout à conserver un semblant de raison, malgré de gros écarts de parcours.

Un tel être ne pouvait que dépasser son entendement.

Où, dans cet imbroglio titanesque, se cachait le garçon qui lui offrait une tasse de thé ? Comment avait-il survécu ? Elle fixa un moment la tignasse rousse qui ondulait au-dessus de la gourde de sable, le sang coagulé dans son cou, et se dit qu'elle essaierait d'être un peu plus gentille avec lui, et d'éviter de le juger quand il était bizarre. Après tout, si la bizarrerie lui permettait de ne pas refaire ce qu'il avait fait la veille...

Ça n'excluait pas, bien entendu, une prudence élémentaire.


Sans prendre le temps même de se passer un peu d'eau sur le visage, Gaara ouvrit dans un geste ample les portes à battant qui menaient à la chambre de Toriyama, sans se préoccuper des gardes, les écartant simplement de son chemin avec un peu de sable. Le seigneur d'Ishkari, toujours en robe de chambre, se dressa d'un coup sur son lit, la terreur sur son visage en lame de couteau, et faillit crier avant que Gaara n'ait le temps de lui plaquer un peu de sable sur la bouche. Il tenta de se débattre, mais le Jinchuuriki l'immobilisa derechef. Sur le rebord de la fenêtre, un aigle un peu trop maigre fit mine de s'élancer à son assaut, mais il s'arrêta net sur un geste de Natsuhi.

-Toriyama-sama, s'il vous plaît, nous ne vous voulons pas de mal, expliqua Natsuhi. Gaara, lâche-le, tu lui fais peur…

-C'est le but, énonça ce dernier, froidement. On a failli se faire tuer lui et moi, hier soir, sans parler de toi, et j'aimerais savoir pourquoi.

-Je suis vraiment désolée, seigneur, enchaîna Natsuhi, l'air un peu affolée, mais quand il est dans cet état-là, on ne le contrôle plus vraiment… Vous feriez mieux de lui donner ce qu'il veut…

Gaara en eut presque le souffle coupé. Elle jouait le jeu… Et lançait d'elle-même le petit numéro de l'interrogatoire-par-le-méchant-et-le-gentil. Comme si rien ne s'était passé. Comme si la vague de sable l'étouffant n'était qu'un mauvais souvenir. Il ressentit la même sensation que cette fois, où, oubliant les êtres et les motivations, aveuglée par la vengeance, elle s'était alliée à lui pour faire tomber le ver des sables.

Alors, c'est ça, faire équipe, hein ?

Ce fut avec une joie certaine et féroce que Gaara endossa le rôle du méchant. Après tout, il était taillé pour. Très lentement, il libéra la bouche de Toriyama, et susurra, calmement :

-Si vous criez, vous allez le regretter.

-Je… Je ne sais rien…

-Nous savons pour l'œil, Toriyama-sama, lança Natsuhi. Vous n'avez plus rien à perdre… Je vous en prie, ne le provoquez pas…

Un moment, Gaara crut, à son ton implorant qu'elle ne jouait plus la comédie, qu'elle avait réellement peur. Il se retourna vers elle, cherchant dans ses yeux l'étincelle de terreur qu'il connaissait trop bien, et ne la trouva pas.

Quant à Toriyama, il bégayait. Les mots se bousculèrent un moment dans sa gorge, avant de reprendre froidement, cassant :

-Vous avez fouillé mes affaires.

Ce n'était pas une question.

-Répondez, renchérit Gaara, sans se démonter le moins du monde.

Il hésita à faire encore un peu pression, mais ce ne fut pas nécessaire. Toriyama eut un soupir, regarda les draps, et lâcha, à regret :

-C'est un… Cadeau… De mon petit frère.

-Votre… Votre petit frère, s'étrangla Natsuhi. Celui dont parle tout le temps Renji ? Le héros de Suna ?

-Lui-même. Khandar Toriyama était mon frère. Mais il n'est pas mort au combat. On l'a assassiné. Et maintenant, on cherche à me faire subir le même sort. Mais Sandâr Toriyama ne connaîtra pas le même sort que son cher frère défunt…

Gaara relâcha légèrement son étreinte, et un peu de sable glissa du lit jusque dans sa calebasse. Comme il le pensait : Toriyama était un homme traqué, comme lui autrefois.

-Le rapport avec l'œil ? Et pourquoi voudrait-on vous assassiner ?

-Je vous l'ai dit, fit-il, cynique, l'œil est un cadeau de mon petit frère.

-Vous voulez dire que… Cet œil est celui de votre petit frère ? S'exclama Natsuhi.

-Exact. Et pour répondre à votre deuxième question, cet œil est ce dont ils veulent s'emparer. Je ne sais pas qui ils sont, mais je connais leurs buts. C'est une longue histoire…

-Nous avons tout notre temps, déclara Gaara d'une voix sombre, croisant les bras sur sa poitrine, laissant le sable regagner lentement sa calebasse, prêt à réagir au moindre mouvement.

Toriyama eut un petit soupir, une sorte de sourire ironique et désabusé, puis commença son histoire, d'une voix rauque.

-Dans la famille, j'étais le seul à ne pas posséder de contrôle suffisant sur mon chakra pour devenir ninja. J'ai abandonné le ninjutsu alors que Khandar était extrêmement doué pour cela, et je me suis lancé dans la politique. Un soir, il y a de cela onze ans, il est venu me voir, blessé à mort, et m'a dévoilé ce qui se tramait à Suna.

Nous étions juste à la fin de la guerre. Elle devait se terminer quelques jours plus tard –pauvre Khandar-. Je m'étais tenu à l'écart de tout cela, et c'est peut-être pour cela qu'il m'a choisi, moi et ma province. Nous n'avions pas l'air très proches, personne n'aurait pensé qu'il viendrait me trouver.

Il m'a avoué avoir caché dans ma province, dans un vieux sanctuaire abandonné, le résultat d'un vieux projet auquel il avait contribué. Une sorte d'arme secrète, je ne sais pas au juste de quoi il s'agit. Il m'a demandé… De lui arracher son œil, car il était la clé pour ouvrir le sanctuaire qu'il avait scellé. Et puis il est mort.

-Un sanctuaire ?

-Je ne suis pas à leur place, évidemment, mais je crois pouvoir dire sans me tromper que ce qui intéresse ces gens –ce qui les intéressait peut-être déjà à l'époque-, est ce que contient ce sanctuaire. Je… Je n'y ai jamais mis les pieds. Je ne voulais pas savoir ce que mon génie de frère avait encore inventé comme arme de mort…

-Vous connaissiez nos adversaires lors de l'attaque dans le désert.

-Je ne connais pas leur nom, mais je savais que c'étaient eux qui avaient assassiné Khandar. Et qu'ils m'en voulaient à mon tour. J'ai cru comprendre qu'ils s'intéressaient à tous les moyens d'étendre le pouvoir militaire de Suna, dont vous, Jinchuuriki, et j'ai donc réclamé votre protection, pensant qu'ils réfléchiraient à deux fois avant de s'attaquer à un de leurs objectifs. Visiblement, ce que contient le sanctuaire les intéresse plus que vous.

Enfin une explication qui collait. Peut-être la bonne ? Gaara saisit d'une langue de sable les vêtements de Sandâr Toriyama et les lui jeta.

-Habillez-vous, on part.

-On… Part ?

-Nos ennemis –Les Veilleurs, puisque vous ignoriez leur nom- ont glissé un traître dans nos rangs. Nous sommes les deux seuls à être certains l'un de l'autre, et donc, les seuls à qui vous pouvez faire confiance, expliqua le Jinchuuriki. Vous allez nous mener sur les lieux. On verra bien ce qui les intéresse tant. Nous allons vérifier vos dires, et s'ils sont vrais, leur voler leur carotte sous le nez. Natsuhi, tu peux envoyer un message codé à Suna ?

-Euh… Oui. Mais je vais garder Takamaru. J'invoquerai un autre aigle pour cela.

Gaara dévisagea l'animal, occupé à se lisser les plumes, qui le dévisagea en retour sans ciller. Donc, c'était de lui dont elle parlait, de cette aide inattendue. A la réflexion, Natushi semblait plus détendue, maintenant qu'il y réfléchissait, et cette bestiole n'y était sans doute pas étrangère. Le Jinchuuriki ferma les yeux une fraction de seconde pour signifier son acceptation du nouvel équipier, et, se tournant, déclara :

-D'accord. Fais vite.

Tirant un rouleau de parchemin de sa sacoche, l'éclaireuse se mit à y griffonner à toute vitesse. De son côté, Toriyama saisit ses vêtements, et passa dans la salle de bains se changer.

-Dis… Gaara ?

-Quoi ?

-Les Veilleurs… Ils cherchent toujours à gagner de plus en plus de pouvoir, dans l'ombre… S'ils cherchaient à renverser le pouvoir actuel de Suna…

-Ils ne s'y prendraient pas autrement. Je sais.

-Et si ce sont des pro-militaires, comme dit Toru…

-J'ose à peine imaginer la suite. Une petite guerre avec, disons Konoha, ne serait pas pour leur déplaire. Je ne collaborerai pas, ne t'en fais pas.

-Je… Je sais.

Il se tourna vers elle et la dévisagea attentivement, cherchant une trace d'ironie, mais il n'y en avait pas. Sur son visage se dessina, mais peut-être avait-il imaginé cette infime fraction de seconde, l'ombre d'un sourire désabusé.

-Nous en avons pour deux jours de marche… fit Toriyama en déboulant de la salle de bains, habillé de frais. Laissez-moi un instant…

D'un geste, il tourna une petite statue en forme de cheval sur sa table de nuit. Dans un silence parfait, une petite cache coulissa dans le plancher, dévoilant le cylindre plein de formol, contenant l'œil de Khandar.

Il saisit le bocal, le glissa à nouveau sous ses robes, le fit disparaître dans les plis. Gaara fit un vague geste de la main :

-On est partis. Natsuhi, tu as écrit un mot pour ceux qui restent ?

-Oui. Espérons que les deux loyaux démasquent le traître sans casse…

Elle laissa le mot à un des gardes, lui faisant promettre de le remettre cacheté aux trois membres restants de l'équipe seize en même temps, puis ils quittèrent la ville par une issue dérobée.


Ishkari semblait être faite de rochers, d'arrêtes tranchantes et de pierre. En réalité, c'était un gruyère. Toriyama semblait disposer d'un chemin spécifique pour chaque lieu où il souhaitait se rendre. Les passages, parfois étroits, forçaient le seigneur à baisser la tête, et même Gaara, le plus petit, dut par deux reprises ôter sa gourde de ses épaules pour la glisser entre les roches. Natsuhi remarqua dans les murs des veines phosphorescentes, et la présence de plusieurs couches de pierres différentes, au moins deux. La plus malléable des deux semblait avoir été rongée par le vent, et ses inclusions, attaquées, avaient fini par donner ces galeries interminables. La seconde, en revanche, semblait solide, et la jeune fille surprit un mince filet de minéraux filtrer dans la calebasse de Gaara. Le Jinchuuriki paraissait porter un intérêt tout particulier à ces matériaux de qualité supérieure… Elle réprima les frissons qui la prenaient sans arrêt à l'idée d'être sous terre, bien à l'étroit, et parvint à ne pas paniquer.

Après une heure interminable, ils débouchèrent en pleine montagne, à la base d'un canyon dont les parois les dominaient de plusieurs centaines de mètres. Natsuhi envoya immédiatement Takamaru voler au-dessus d'eux et les avertir en cas de présence incongrue : Même un enfant aurait pu organiser une embuscade à leur intention depuis le sommet de cette falaise, et elle préféra ne pas penser à leur mauvaise position le cas échéant... Elle se mit à se frotter les bras, tentant de dissiper le malaise qui l'avait saisie dans les galeries.

Ils se mirent en route.