Chapitre 14 : une longue marche
Loin de la civilisation et des lumières électriques, le parc du Yosémite était plongé dans un profond noir d'encre.
Les ombres de la nuit nappaient le paysage d'une couche de mystère. Chaque petit fragment de la nature, une branche, un caillou ou une racine, disparaissait, se fondait en de longues formes obscures et menaçantes. La lune en croissant éclairait si peu les ténèbres qu'elle libérait l'imagination et les formes se métaporphosaient en monstres épiant, attendant à l'affut dans cette pantomime effrayante qui hantait les âmes depuis l'aube de l'humanité.
C'était l'instant où l'esprit se perdait, où les peurs primaires prenaient vie, où les horribles histoires des contes peuplées de croques mitaines et de fantômes, s'incarnaient.
Vénus avançait dans cette obscurité.
Frigorifiée, trempée, crasse de sang et de boue, en état de choc, un pas devant l'autre, vêtue d'un seul plaid mouillé, elle marchait à tâtons lentement pour éviter les trous et les obstacles. La vieille blessure de son genou s'était réveillée et se rappelait à elle chaque fois qu'elle prenait appui. Ses pieds glissaient et frottaient dans ses chaussures.
Chaque pas en avant était un effort de contrôle de soit et de persévérance. Un pas devant l'autre.
Son cœur battait si fort au milieu du silence qu'il guidait ses pas comme l'appel d'un tamtam dans la jungle, comme si un puissant marabout par le jeu de la sorcellerie forçait ses pieds à suivre ce rythme assourdissant. La réalité s'effritait. La superstition l'emportait. Elle ne pouvait faire autre chose qu'avancer.
Son esprit se refusait à réfléchir.
Réfléchir, c'était prendre le risque de laisser la peur triompher. De laisser la panique prendre le contrôle de son être. Alors Vénus s'oublierait pour ne plus devenir qu'un avatar de la peur.
Un pas devant l'autre.
Réfléchir, c'était se souvenir. Se souvenir de la terrible journée qui s'était déroulée. C'était se remémorer la fuite, la traque, la violence, la rage et la mort.
Un pas devant l'autre.
Réfléchir c'était penser aux spectres, à leur existence et tout ce que cela détruisait dans les certitudes de Vénus, dans sa conception du monde. C'était le loup des cauchemars de son enfance qui devenait réel et elle qui devenait la proie.
Un pas devant l'autre.
Réfléchir, c'était se décourager. C'était se demander ce qui allait arriver à présent. C'était penser à Aiolia qu'elle avait laissé derrière. C'était l'incertitude du destin. C'était la peur de l'échec, l'appréhension de la souffrance et de la mort.
Réfléchir, c'était trop ! Tellement de choses la bouleversaient !
Réfléchir allait l'anéantir.
Ses pieds avançaient l'un après l'autre, malgré la douleur, malgré le froid, malgré la nuit, malgré l'incertitude.
Elle avait quitté le bord de la rivière qui n'était plus accessible. La plage de gravier avait disparu sous les broussailles et les ronces. Combien de kilomètres avait elle parcouru ? Peu importait ! Il fallait avancer jusqu'au bout de ses forces, jusqu'à l'épuisement, jusqu'à trouver de l'aide ! Quelqu'un !
Les bussions se firent moins touffus, les fougères apparaissaient entre les ronces.
Puis de la mousse fraiche, l'odeur était incontestable.
Un pas devant l'autre.
Vénus franchit un dernier rideau de bouleaux et émergea dans une grande clairière recouverte d'herbes hautes. Le ciel se découpait dans le noir de la forêt et la subjugua par sa beauté. Loin des villes et de la pollution lumineuse, loin de la brume et des nuages, l'infini se dévoilait.
Comme des bijoux précieusement rangés dans leur écrin, les étoiles brillaient si intensément que l'on pouvait deviner leurs couleurs entre deux scintillements. Un éclat délicat à peine perceptible de rouge, de jaune ou de bleu.
Vénus arrêta ses pas et leva le nez vers le ciel. Ses yeux doucement s'habituèrent. Le spectacle était époustouflant. Jamais elle n'avait vraiment pris le temps de le contempler. A cet instant qui aurait put paraitre le pire tant l'urgence de la situation était critique, elle était séduite et subjuguée.
Quelle merveille !
Grandiose, la voie lactée, maison de si nombreux astres qu'on en perdait le compte, traversait le firmament. Autour les étoiles se distinguaient comme des petits poissons qui s'écartaient du banc et s'égaraient dans les profondeurs.
Vénus reconnu quelques constellations. Elle connaissait les plus emblématiques de l'hémisphère nord.
Le bras tendu, du doigt elle traça des lignes imaginaires entre les astres, reliant sept étoiles les unes aux autres pour former une casserole : la grande ourse. Plus loin le "w" de Cassiopée. Et plus bas, juste au dessus de la cime des arbres qui masquaient l'horizon, la croix de la ceinture et de l'épée d'Orion.
Vénus avait reprit son calme. Tout dans cette clairière appelait à l'apaisement.
Les étoiles fascinantes, immortelles et immobiles, semblaient la regarder et la comprendre. Plus Vénus les observait, plus son cœur reprenait courage. Une force inconnue remplie d'espoir et de persévérance survint de nul part et de partout à la fois. Comme une vaguelette qui vous chatouillait les pieds de son écume au bord de la mer, cette force venait à sa rencontre doucement. Vénus ferma les yeux et se concentra sur les sensations de son corps. Le vide se fit dans son esprit. Elle assourdit les bruits de son organisme, les battements du cœur, le souffle de la respiration.
Fini le froid et la douleur, elle flottait comme en apesanteur au milieu du vide. La force prit de l'ampleur par étape du centre vers l'extérieur, comme un ballon de baudruche qui se gonflait doucement dans une boite carrée, jusqu'à prendre tout l'espace et élastique, s'écrasait contre les parois, en s'adaptant jusqu'aux angles. La boite carrée c'était le corps de Vénus et cette force remplissait tout son être, chaque organe, chaque cellule, chaque atome, chaque électron.
Fini la peur et l'angoisse.
Vénus se laissa complètement sombrer dans cette vague chaude et intemporelle. Tout au fond d'elle, un peu au-dessus du nombril, juste sur son centre de gravité une graine était prête à éclore, une mèche était sur le point de s'enflammer.
Elle n'avait pas d'idée comment faire, tellement ces sensations étaient nouvelles et extraordinaires. La force attendait l'étincelle pour s'embraser en vain.
Le silence, la plénitude, la sérénité.
Après un long moment, la jeune femme ouvrit les yeux essayant de ne pas perdre cette perception si ténue mais un nuage passa devant les étoiles et tout fut rompu brutalement.
Violemment, des éclairs défilèrent devant sa tête, non pas comme des diapositives qui se succéderaient devant ses yeux mais comme des souvenirs, des remembrances. Le même phénomène que lorsque l'on se promenait sur un trajet habituel et qu'une odeur survenait et nous emportait dans nos souvenirs sensoriels. Des souvenirs non de l'esprit mais du corps, pas les vers d'un poème appris par cœur ou un numéro de téléphone mais les informations données par les sens et les sentiments associés. Ses remembrances venaient du fond de son âme, de loin, de très loin, remontaient d'encore plus loin que son enfance.
Un danger imminent associé à un parfum de rose.
La peur de disparaitre dans un tourbillon épouvantable de chaleur et de lumière.
Le dégout et le ressentit froid et minéral de… D'un spectre !
Un spectre ! Comment cela était ce possible ? Elle n'en avait jamais vu avant la veille. Mais cette sensation était si caractéristique, il était impossible de se tromper.
Comment la sensation d'un spectre pouvait elle venir de sa mémoire ?
La terreur l'étreignit. La vrai terreur, celle du présent et non celle du passé même si les deux se mélangeaient dans un enchevêtrement incohérent.
Que lui avait dit Aiolia dans la cabane le premier jour déjà ?!
Qu'elle avait oublié les spectres et les combats.
Les spectres et les combats !
La terrible angoisse revint, prête à l'engloutir. Déjà ses jambes et ses bras tremblaient, déjà sa respiration s'accélérait, son pouls s'emballait.
Avance !
Un cri, une voix qui elle aussi venait du passé.
Avance !
Une voix d'homme déterminée à être écoutée, obéie.
Vénus se reprit, respira profondément, décida de faire confiance à cette voix et avança dans le noir. Elle traversa toute la clairière en grandes enjambées au milieu des hautes herbes qui fouettaient ses mollets et ses cuisses nus. Son corps athlétique avait encore des ressources, l'adrénaline lui donnait de l'ardeur. Avant de s'engouffrer à nouveau sous les arbres, elle remarqua dans le ciel un trait noir comme tiré à la règle juste au dessus d'un sapin. Étrange. Aussi incongru qu'une rature sur un dessin. Ses yeux cherchèrent à l'interpréter : c'était un fil tendu, un câble.
Frénétique, Vénus le suivit à travers la canopée des sapins. Elle s'était mise à courir fébrilement et remontait ce fil comme un alpiniste la cordée dont dépendait sa vie. Elle filait le nez en l'air entre les arbres. Très vite les pins s'écartèrent et un poteau apparut. Vénus comprit alors que c'était une ligne téléphonique.
Le fil continuait encore jusqu'à un autre poteau et ensuite tout disparaissait dans l'obscurité mais elle pouvait tout à fait imaginer un troisième poteau, puis un quatrième, puis un cinquième et ainsi de suite…
Aux pieds des poteaux, moins foncée que la végétation, une route en terre battue se détachait à peine des ténèbres.
Cette ligne devait bien mener à des habitations, au bout de cette route il devait y avoir des gens.
Un espoir fou surgit dans son cœur mais fut immédiatement supplanté par le doute. Quel côté choisir ? Partir à gauche ou à droite ?
— Alors ? demanda-elle à la voix.
Aucune réponse. La voix était partit. La force dans son ventre aussi. Elle était seule.
Elle était abandonnée dans le noir.
—Que faire ? demanda-t-elle, les yeux au ciel, à qui voudrait bien l'entendre.
Et les dieux bien que souvent cruels ou indifférents, prirent cette nuit là pitié de cette pauvre petite créature désespérée, hagarde, sale, amochée et mouillée comme une soupe. Peut-être avec leurs pouvoirs incommensurables et leur sagesse insondable, parvenaient-ils à discerner au delà des apparences et y voyaient-ils encore l'actrice et la danseuse qui tout juste une semaine auparavant, charmait les photographes et foules d'admirateurs par sa grâce et sa beauté ?
Ou simplement trouvaient-ils qu'il était pénible de voir quelqu'un tomber si bas et qui, comme la plupart des mortels ingrats qui les oubliaient quand tout allait bien, les saoulait à les prier uniquement le jour où il avait besoin d'eux et qu'il valait mieux que cela se terminasse vite plutôt que d'en supporter d'avantage.
Un vent glacial chassa les nuages et le ciel se dévoila de nouveau. Sur sa gauche la voie lactée brillait de mille feux. C'était le signe, l'augure !
Essoufflée avec un douloureux point de côté qui la lançait dans les os, telle les rois mages en Galilée suivant l'étoile du berger, Vénus décida de livrer son destin aux astres et s'engagea à gauche et reprit sa longue marche jusqu'à destination.
….
Ce fut à l'aube, une fois que les étoiles eurent disparus dans le jour naissant que Vénus l'aperçut. Une jeep était garée sur le bas-côté de la route. Arrivée à son niveau, elle vit derrière un monticule un poste refuge de rangers. Le fil téléphonique s'arrêtait à cette maison et un générateur autonome d'électricité ronronnait sur le côté. Mais aucune lumière n'était allumée.
Mue par une énergie nouvelle, elle se rua sous le porche et tambourina à la porte d'entrée.
— Help ! Help ! Please help ! Help !
Aucune réponse. Elle frappa plus fort. Toujours rien.
Elle entreprit de toquer à chaque fenêtre. Personne ne répondit à ses appels.
Vénus retourna vers la porte. Il y avait des traces de pas qui menaient près de la voiture garée. Apparemment des gens étaient montés dans un second véhicule dont il ne restait que les sillons laissés par ses pneus dans la boue.
Elle qui souhaitait tant trouver de l'aide, réalisa qu'elle était seule. Les rangers du parc n'étaient pas là, elle allait devoir gérer toute seule.
Vénus colla son visage sur la vitre d'une fenêtre les mains collées à ses tempes pour mieux voir à travers les reflets.
Elle aperçu une table, des chaises, un bureau et un frigo. Un frigo !
La faim qu'elle avait oubliée et qui lui tordait le ventre, se réveilla en sursaut comme un diable qui sortait de sa boite. Jamais elle n'avait eu aussi faim. L'instinct de survie la poussa à agir sans réfléchir.
à quelques pas, il y avait un gros caillou, elle le saisit et fracassa la vitre. Les quelques scrupules qu'elle aurait eu habituellement à détériorer le bien d'autrui, ne l'effleurèrent même pas. Elle frappa d'abord le milieu, la petite croix décorative en baguettes minces se brisa et le verre éclata en gros éclats qui tombèrent et se divisèrent en une myriade de petits morceaux qui se répartirent dans tous les sens sur le parquet. Avec la pierre, elle dégagea les gros morceaux coupants coincés dans le mastic sur les côtés puis enjamba le rebord et entra dans la maison. Après un regard circulaire rapide pour jauger son environnement, elle se dirigea vers le coin cuisine et ouvrit le frigo.
Il n'y avait pas grand chose. Un sandwich de pain de mie et des bouteilles d'eau de jus d'orange. Fiévreuse elle retira le film plastique et englouti le poulet-mayo. Jamais un sandwich ne lui avait semblé aussi bon ! Le poulet aux hormones haché en purée et la mayonnaise en tube aseptisée lui firent lâcher des larmes de joie. Elle mâcha à peine le pain mou qui coula dans sa gorge en quelques instants. Elle ouvrit une bouteille et la vida cul sec. ça ne lui remplissait pas l'estomac. Elle ouvrit les placards à la recherche de quelque chose de plus consistant. Elle trouva des barres de céréales énergétiques et des bâtonnets sous vide de bœuf séché. Elle avala deux barres coup sur coup.
Rassasiée, Vénus prit un instant pour réfléchir à ce qu'elle devait faire. Elle était dans des locaux de gardes forestiers. Il y avait une table rustique et quatre tabourets en rondin pour prendre des repas. Une porte entrouverte laissait apercevoir des casiers de vestiaire. Des cartes de randonnée du Yosémite étaient affichées aux murs, une tête de cerf empaillée trônait au-dessus de la porte d'entrée. Il y avait un guichet d'accueil et un bureau plus grand pour une personne gradée avec des armoires pour l'administratif et une vitrine pour y ranger des armes, fermée à clé. Elle était vide. Dommage ! Les rangers avaient dû emporter leurs armes avec eux. Une étoile de shérif était épinglée sur un présentoir en velours et des diplômes exposés dans des cadres.
Vénus se dirigea vers le téléphone posé sur le bureau pour appeler de l'aide. En composant le 911, elle pourrait joindre la police de la ville la plus proche et prévenir une ambulance pour secourir Aiolia.
Elle avait déjà appuyé sur le 9 lorsqu'elle remarqua les photos étalées sur le sous-main en cuir du bureau.
C'était des photos de sa caravane !
De surprise elle s'avachit dans le fauteuil du shérif.
C'était bien sa caravane du moins ce qu'il en restait, à travers la paroi en taule défoncée, elle pouvait distinguer la moquette beige et la coiffeuse avec le miroir de maquillage bordé d'ampoules. Elle souleva le cliché et révéla ceux du dessous. C'était les photos de police du terrain de tournage. Tout était ravagé : les tentes, les caravanes, le sol, les camions, les engins de tournage. De petits écriteaux jaunes avec des numéros noirs donnaient les échelles et comptabilisaient les indices.
Aiolia lui avait dit qu'ils avaient subi une attaque de spectres quand elle avait repris connaissance dans la cabane mais elle n'avait aucun souvenir de l'événement.
Sur les photographies, des cratères sortaient du sol, des baraquements étaient éventrés comme fauchés par une hache géante.
C'était assurément l'œuvre de ce spectre qui avait massacré la foret la veille lorsqu'elle et Aiolia fuyaient dans la tempête : le Minotaure de l'étoile de… de elle ne savait plus quoi. Il avait attaqué l'équipe de cinéma.
Aiolia avait refusé de lui donner plus de détails de ce qui s'était passé et en ouvrant le dossier qui trainait sous les photos, elle comprit pourquoi.
En première page du fichier, il y avait la photo du cadavre d'une femme. Une balafre ensanglantée lui déchirait tout le buste. Avec horreur Vénus la reconnut. C'était la jeune décoratrice avec laquelle Mike avait flirté dans la queue pour la cantine. Quelle vision abominable que les yeux grand ouverts de cette jeune femme à jamais figés dans une expression de terreur !
Tremblante, Vénus tourna la page. Il y avait quatre autres victimes immortalisées par l'appareil dans des positions toutes plus tragiques et bouleversantes. Elle reconnu encore un visage : un technicien lumière avec qui elle avait pris un café.
Ses mains continuaient à tourner les pages, elle voulait tout savoir, elle voulait prendre conscience de tout ce qui s'était passé sans se ménager.
A la dernière page, elle hoqueta. Son visage imprimé en noir et blanc prenait presque toute la surface de la feuille A4. C'était une photo de son book. En dessous les lettres " Missing " s'étalaient en gros caractères noirs. Au recto étaient inscrites des informations sur elle, son nom, sa taille, son âge, son poids et le contact de son manager Garey à prévenir en cas de nouvelles.
Des larmes lui montèrent aux yeux.
Garey s'inquiétait pour elle. La police la recherchait.
Elle resta longtemps interdite sans bouger, les larmes coulant sur ses joues. Il aurait été tellement facile de soulever le combiné et de téléphoner à Garey. Il aurait été tellement facile d'appeler la police pour que des agents viennent la chercher et l'emmène loin d'ici, retrouver ses amis et sa maison. Mais …
Elle gémit de désespoir et de frustration, plissant les yeux dans son tourment.
Le visage si expressif de Garey mort, froid, couvert de sang comme la jeune décoratrice, lui apparut sous ses paupières closes. Si elle l'appelait maintenant, elle ne ferait que le mettre en danger. Que pourrait-il bien faire contre les spectres ?
Et la police ? Qu'obtiendrait-elle à les appeler, à part des agents innocents morts ? De ce qu'elle avait vu du combat la veille entre Aiolia et les spectres avec leurs pouvoirs surnaturels, de simples armes à feu ne pouvaient clairement pas faire le poids.
Elle s'essuya les joues et respira un grand coup pour se donner du courage.
Elle était seule ! Totalement seule !
Elle avait bien pensé cette phase une bonne dizaine de fois en vingt-quatre heures et à chaque fois, elle prenait pourtant un sens nouveau. Elle était seule et cela incombait qu'elle était l'unique personne à pouvoir aider Aiolia.
Rassérénée par une énergie nouvelle presque mystique, elle se leva de son fauteuil, consciente de la mission qui l'attendait.
Elle se dirigea vers le vestiaire où elle y fit une razzia. Elle trouva d'abord des vêtements pour elle, des chaussettes, un bermuda, une chemise et un pull-over kaki et marron qu'elle enfila immédiatement en jetant au sol son plaid déchiré. C'était les uniformes de rechange des rangers. Ils étaient trop grands pour elle mais cela ne gênait pas ses mouvements. Il y avait aussi des chaussures de rando quasiment à sa taille qu'elle échangea contre les tennis d'Aiolia qu'elle portait aux pieds.
Elle dénicha ensuite une trousse de secours et un sac à dos et fourgua dedans les mêmes vêtements d'uniforme pour Aiolia et une seconde paire de chaussures.
Elle marcha jusqu'à la cuisine et embarqua toutes les barres de céréales et la viande séchées ainsi que les bouteilles d'eau et de jus d'orange. Elle se saisit même de la boite de sucre pour le café et les tic-tac qui traînaient sur le comptoir du guichet d'accueil.
Elle retourna tous les tiroirs de la cuisine équipée, du guichet, du bureau à la recherche d'objets intéressants : un couteau suisse, des allumettes, des mouchoirs en papier, de la monnaie, du savon et enfin les clés de la jeep garée devant la maison.
Sur la carte punaisée au mur, elle repéra l'emplacement de ce bâtiment et du doigt suivit la route jusqu'à la rivière, là elle remonta le courant et s'arrêta sur une partie hachurée en gris, d'après l'échelle et les indications sur le côté du plan, il s'agissait de la plage de gravier où elle avait laissé son compagnon d'infortune.
Elle décrocha délicatement la carte pour ne pas la déchirer et la plia précautionneusement avant de la ranger dans la poche avant du sac à dos.
Avant de repartir par la fenêtre fracassée, elle vola la casquette accrochée dans l'entrée pour se protéger un peu si la pluie reprenait.
…..
La plage de gravier n'était plus très loin. C'était le bon numéro sur la borne kilométrique qu'elle venait de croiser. Vénus gara la voiture sur le bas côté, vida le contenu du sac à dos sur les sièges arrière, prit la carte et une petite bouteille d'eau dans sa poche et la paire de chaussures pour Aiolia dont elle lassa les lacets ensemble et les passa autour de son cou. Il n'y avait pas de chemin mais d'après le plan et le sens de la route elle devait s'engager dans la forêt tout droit devant elle. De jour, le paysage semblait sortir d'un autre monde en comparaison avec la nuit. Les nuances brunes et vertes des arbres et ocres de la terre se révélaient dans leurs moindres détails.
La progression dans les broussailles était tellement plus simple. C'était incroyable comme de jour, les mêmes gestes, les mêmes actions demandaient moins d'effort et d'énergie. Voir et comprendre où on aller changeait tout.
Dans la lumière, il n'y avait plus de monstres ni de fantômes qui rodaient au grès de l'imagination et de l'état d'anxiété de Vénus. Les pieds se posaient au sol avec assurance sans craindre un trou ou un obstacle. Le dos se tenait plus droit sans craindre de se heurter à une branche basse.
Les peurs étaient toujours présentes cependant, elles étaient justes moins fantasques et plus concrètes : c'étaient les ours et les loups.
Et c'étaient aussi les spectres qui de jour et après les photos qu'elle avait vues, devenaient encore plus réels.
Vénus déterminée, avançait sans réfléchir plus que de se demander où poser ses pieds. Les chaussures autour de son cou s'entrechoquaient à chaque pas en lui donnant des petits coups et en l'encourageaient comme un supporter qui taperait dans ses mains.
Le soleil perçait le paysage de rayons jaunes entre la cime des sapins. L'humidité se levait et une petite brume éthérée serpentait entre les troncs. Vénus s'attardait à bien observer son environnement pour retrouver son chemin au retour. Une souche avec de gros champignons lactaires. Un buisson de ronces. Une roche couverte de lichen jaunâtre. Un fossé rempli de feuilles et de branchages. Une éclaircie devant elle et elle atteignit la rivière et les graviers qui longeaient la rive. Vénus inspecta sa carte pour être sure de ne pas se tromper et remonta le courant.
Très vite, plus vite qu'elle ne se serait attendue, elle aperçut un éclat doré.
Elle courut en trébuchant dans les cailloux.
L'armure du Lion brillait au soleil. Comme une entité vivante avec une volonté propre, elle s'était déplacée et s'était recomposée en statue. A ses côtés, la boite dorée reposait, le couvercle ouvert.
Vénus était impressionnée par la présence qui émanait de ce lion. Malgré l'absence de yeux, il lui semblait que deux pupilles la fixaient. Comme une sentinelle, il menait la garde. Comme un fauve, il était prêt à répondre à la moindre provocation.
L'objet de ses inquiétudes, gisait un peu plus loin, en sous-vêtement, quasiment nu.
— Aiolia ? Tu es vivant ? murmura-t-elle.
Vénus fit prudemment un petit détour pour ne pas passer trop prêt de l'armure au cas où elle attaquerait et vint prendre la main d'Aiolia. Elle souffla de soulagement. Apparemment il était sauf car son corps frissonnait de froid. Mais il était tout de même toujours dans un état si abominable qu'un sentiment de dégout et de culpabilité envahit Vénus. Plutôt que de se sentir responsable, elle préféra se mettre en colère. Visiblement, se fut une bonne idée car un regain d'énergie la traversa.
— Allez ! Debout ! Allez !
Elle le gifla fermement d'une main en lui tenant l'arrière du crâne de l'autre.
Aiolia battit des paupières au stimulus.
— Allez ! Secouez vous ! Bon sang !
Elle s'énervait. Il fallait qu'il réagisse. Comment ils allaient faire sinon ?! Elle le gifla plus fort. Puis plus fort. Et encore plus fort.
Aiolia ouvrit les yeux, choqué. Il prit une forte inspiration bruyante.
— Aaaaaallez ! le cri de Vénus rappelait celui d'un entraineur encourageant ses poulains.
Elle lui poussa les omoplates pour le forcer à se redresser, il pesait lourd et elle dérapa sur les graviers. Elle tomba sur les fesses et entreprit alors de le pousser avec les genoux et parvint à le redresser en position assise.
— Aphrodite ? murmura le chevalier qui peinait pour tenir sa tête.
— Buvez !
Vénus avez dévissé le bouchon de la bouteille et tendait le goulot vers les lèvres d'Aiolia. Le pauvre mit du temps à réagir, ses yeux cherchèrent ceux de la jeune femme. Quand enfin, ils firent la mise au point, il réalisa la situation.
— Buvez ! répétait Vénus reprenant en miroir les toutes premières paroles qu'ils s'étaient échangés dans la cabane.
Aiolia saisit péniblement la bouteille et se mit à boire. L'eau froide lui procura un réconfort immédiat dans la gorge. La jeune femme attendit qu'il ait tout bu puis entreprit de lui enfiler les chaussures qu'elle avait apportées. Ses pieds étaient froids comme de la glace et couverts de coupures, un orteil restait coincé en position flex. Elle aurait dû lui prendre des chaussettes. Tant pis ! Trop tard ! Là il fallait avancer.
Elle se plaça dans son dos et tenta de le hisser en lui enlaçant les bras sous les aisselles. Ho hisse ! Qu'il était lourd ! L'exercice était bien difficile et elle sentit les muscles de son dos se froisser. Heureusement qu'il faisaient la même taille tous les deux !
Aiolia avait bien du mal à se tenir droit, sa tête basculait tel un culbuto d'avant en arrière comme s'il ne parvenait pas à trouver le point d'équilibre. Avant qu'il ne s'écroula, Vénus l'attrapa d'un bras autour de la taille et passa le bras d'Aiolia autour de son épaule comme on porte un homme ivre à la sortie d'un bar, incapable de rentrer seul chez lui.
— Allez ! On y va ! Allez ! l'encourageait-elle.
Ils avancèrent très lentement, la progression dans les cailloux n'arrangeait rien à leur équilibre et plusieurs fois ils glissèrent manquant de peu de s'écrouler. Elle sentait contre son flanc le corps entier d'Aiolia et comme il était froid en hypothermie ! Il boitait et du sang suintait toujours de ses plaies sur le torse. Le genou de la jeune femme souffrait sous leur poids cumulés et elle se mit aussi à boiter. Ils avançaient parfois tout droit, parfois en crabe en zigzagant. Une drôle de petite danse forcée maladroite ! Deux pas en avant, un pas en arrière, un pas sur le côté, un pas de l'autre côté ! Ils n'étaient pas prêts d'arriver.
— Allez ! Allez ! La voiture n'est plus très loin ! continuait Vénus alors qu'ils quittaient la plage et entraient dans la forêt. Ce fut plus facile, le sol était plus stable. Docile, le chevalier se laissait emmener. La bouche pâteuse, il essayait d'articuler.
— Quoi ? demanda Vénus.
— m..pan…
— Hein ?
— mon…pan… insistait-il. Mon… pantalon….
— Il est resté sur la rive ! C'est pas grave ! Il est fichu de toute façon ! J'en ai un autre dans la voiture !
— Mon… pantalon… il se tut dans un sanglot.
Il était au bout du rouleau. Il devait surement avoir froid et se sentir humilié à se balader en slip, supporter par une femme, incapable de marcher seul.
Vénus respirait par le nez et soufflait par la bouche comme elle avait appris à le faire quand elle faisait son jogging. Elle économisait son énergie et oxygénait ses muscles pour gagner en endurance.
Ils passèrent devant le fossé rempli de feuilles et de branchages. Puis devant la roche couverte de lichen jaunâtre, puis devant le buisson de ronces. Et ensuite ils dépassèrent la souche avec de gros champignons lactaires. Enfin, essoufflés et fatigués, ils sortirent de l'orée de la forêt et parvinrent à la jeep.
Vénus installa Aiolia sur le siège passager. Elle le recula au maximum pour plus de facilité. Elle attrapa la chemise de ranger à l'arrière et entreprit de vêtir le jeune homme avec. Aiolia était quasiment évanoui. Elle lui frotta énergiquement le dos pour le réchauffer puis lui enfila laborieusement le pull en forcent pour passer les bras dans les manches.
Les yeux d'Aiolia roulait, il luttait pour les garder ouverts.
— Allez ! Restez avec moi ! Restez avec moi ! J'ai de quoi manger !
Elle déchira l'emballage d'un bâtonnet de bœuf séché et lui fourgua dans les mains.
— Mon… pantalon... gémissait-il. Mon pantalon...
Elle lui attrapa le menton dans ses deux mains en coupe.
— Aiolia, écoutez moi.
Les yeux du chevalier roulaient.
—Restez avec moi ! Votre armure est toujours sur la plage. Si les spectres reviennent, est ce que vous en aurez besoin ? Est ce que je dois aller la chercher ?
— Oui…
— Bon… alors j'y vais... Restez au chaud dans la voiture.
Elle déposa une bouteille de jus d'orange sur ses genoux et une barre de céréale.
— Essayez de manger le temps que je revienne.
Aiolia l'entendait à peine. Il délirait.
— Pantalon…
Elle claqua la portière et s'engouffra à nouveau sous les sapins. Elle respirait fort comme un moteur de voiture. Elle avait besoin de courage.
Elle repassa devant la souche avec de gros champignons, devant le buisson de ronces, devant la roche couverte de lichen, devant le fossé de feuilles et de branchages. Et elle atteignit la rivière et la plage de cailloux qui longeait la berge.
L'armure d'or du Lion et sa boite n'avaient pas bougé.
Vénus s'approcha doucement. Elle se méfiait de cette statue qui paraissait vivante et posséder une conscience. Avec prudence, elle toucha le casque du bout des doigts, prête à reculer si nécessaire. Il ne se passa rien. L'armure ne réagit pas.
Alors elle la toucha pleinement avec la paume. Toujours rien. Bon, c'était plutôt une bonne chose.
Comment allait-elle la transporter ? La boite avait des lanières avec lesquelles Aiolia l'avait portée sur son dos la veille. Elle s'en saisit.
— Bon sang !
Rien que la boite vide pesait déjà un âne mort !
Elle n'allait pas pouvoir tout transporter en une fois ! Il lui faudrait deux voire trois voyages.
— T'as pas le choix ma grande ! Cesse de tergiverser ! Au boulot !
Avec douceur, elle tira sur le casque qui vint sans effort.
Elle s'était presque attendue à entendre un cri d'animal blessé mais l'armure restait inerte. Les autres morceaux se détachèrent facilement, ils étaient simplement emboités les uns dans les autres. Elle les aligna tous sur les cailloux. Le casque, le torse, le dos, le pagne, les épaules, les bras et avant bras avec les gants, les cuisses et jambières et les chaussures.
Elle rangea délicatement les plaques du buste, de la taille et les épaulettes dans la boite. Elle soupesa pour vérifier et c'était parti !
Elle dérapa sur les gravillons et il lui fallu plusieurs essais pour bien positionner la boite sur son dos en tirant plus ou moins les lanières de cuir. Son genou fragile lui suppliait d'arrêter.
Vénus reprit le chemin du retour, le dos plié en deux, sous le poids de l'or.
Le fossé rempli de feuilles et de branchages, la roche couverte de lichen jaunâtre, le buisson de ronces, la souche avec de gros champignons lactaires. L'orée de la forêt puis la jeep.
Elle avait bien mal. Une boite carrée n'avait rien mais alors absolument rien d'ergonomique ! La colonne vertébrale se cambrait et la nuque se cognait au rebord. Les lanières frottaient sous les aisselles et la brulaient par friction. Les muscles de ses cuisses se contractaient spasmodiquement sous l'effort. Les mains et les bras se crispaient pour bien maintenir les lanières. Chaque pas était une épreuve. Vénus n'osait pas faire de pause pour s'asseoir, de peur de ne pas retrouver le courage de se relever et remettre cette horrible boite sur le dos.
Quand elle parvint devant Aiolia, elle soufflait comme une locomotive. Elle posa la boite au sol avec soin, elle ouvrit la portière arrière et la posa sur les sièges en poussant les vivres et se saisit d'une bouteille de jus qu'elle vida d'une traite.
Aiolia dormait, il avait prit deux bouchées de viande séchée. Il ouvrit les yeux et aperçut Vénus. Il tendit la main vers elle.
— pantalon...
— oui, oui. répondit-elle.
Elle saisit le bermuda qu'elle avait volé aux gardes forestiers. Sans lui enlever les chaussures, elle parvint à lui enfiler les jambes. Aiolia mou et quasiment évanoui, ne lui facilitait pas la tâche. Le plus difficile fut de lui soulever les fesses pour passer la ceinture autour de sa taille. Vénus n'avait plus de force dans les bras qui étaient tout ankylosés à cause de la boite. Elle ne prit que cinq minutes pour se reposer, adossée au capot. Il fallait absolument qu'elle retourne récupérer le reste.
Les muscles endoloris, les pieds fatigués, elle reprit son voyage vers la rivière sans oublier de prendre le sac à dos. Encore les repassa devant la souche avec de gros champignons, encore devant le buisson de ronces, encore devant la roche couverte de lichen, encore devant le fossé. Et elle atteignit la plage. Marcher dans les cailloux était la partie la plus pénible du trajet. Son genou brûlait et pinçait et elle soufflait de plus en plus fort.
Les jambes, les bras et le casque l'attendaient tels les morceaux cassés d'une poupée de chiffon géante dont seuls les membres en plastique étaient solides et dont le corps était mou et sans forme.
Elle fourra les jambières dans le sac à dos. Elles étaient trop longues et les pieds dépassaient du sac. Il n'y avait la place pour rien d'autre alors elle posa le casque sur sa tête et prit un bras dans chaque main.
A chaque pas, son genou la torturait. Les muscles de son dos étaient si douloureux qu'ils en étaient fourbus. A chaque enjambée son souffle se hachait. Elle gémissait et n'arrivait pas à marcher à son pas habituel. Un point de côté se déclara entre deux côtes et la lança comme des coups de couteaux. Ses mains étaient crispées car trop petites pour faire le tour des bras de l'armure et deux douleurs jumelles remontaient les canaux carpiens jusque sous ses aisselles. Les lanières du sac lui sciaient la chair des épaules. Et le casque trop grand retombait sur l'arcade de son nez pile où il y avait une petite bosse de cartilage. Pourtant il était à sa taille hier soir ! A chaque fois qu'elle faisait un pas trop long, les chaussures de l'armure qui dépassaient du sac lui donnaient des coups de pieds à l'arrière du crâne. A croire que cette armure se vengeait du mauvais traitement que Vénus lui faisait subir !
Vénus arrivait au bout de ses ressources. Sa colère se réveilla pour lui donner un surplus de force.
Elle pleura de douleur et d'amertume en passant devant le fossé. Elle cria de rage à côté de la roche au lichen. Elle jura tous les gros mots qu'elle connaissait en grec en anglais et en suédois en dépassant le buisson de ronce et écrasa à coups de pieds ses putains de champignons lactaires de bordel de merde lorsqu'elle passa devant !
Éructant comme une furie, elle atteignit enfin la voiture à grands coup de :
— Fait chier !
Elle jeta tout par terre avec violence dans un fracas assourdissant de tôles froissées délicieusement satisfaisant ! Elle balança le casque à deux mains avec un plaisir vengeur ! Ah !
Sans se soucier du blasphème envers un objet sacré forgé dans les matériaux même des étoiles et béni des Dieux, elle ouvrit la portière arrière de la jeep et bazarda tout en vrac, sans aucune précaution sur les sièges, en crachant des cris de fureur. Suivirent ensuite le sac à dos et les jambières.
Vénus claqua la portière avec toute la rage qui lui restait et s'écroula sur le siège conducteur.
— Aaaaaah !
Son cri de soulagement dura bien dix secondes tellement il était bon de pouvoir enfin s'asseoir.
Son corps après toute cette épreuve, libéra une sécrétion d'endorphine dans son cerveau qui lui procura une sensation extrême de bien-être. Ah ! Félicité !
Les muscles de Vénus se détendaient enfin… La jeune femme ferma les yeux d'apaisement. Un sourire serein allait se dessiner sur ses lèvres lorsqu'Aiolia lui agrippa fermement l'avant bras avec force.
— Mon pantalon…
— Quoi ?! Quoi votre pantalon à la fin ?! On s'en fout du pantalon !
— Dans mon pantalon … il faut aller chercher...
— On s'en fout ! Hurla-t-elle. J'en ai marre ! J'ai pas dormi ! J'ai mal partout ! J'ai fait trois allers retours ! J'en referai pas un quatrième pour un foutu pantalon !
— Dans la poche…insista-t-il.
—Aaaaah ! cria-t-elle en se dégageant de sa poigne et en se cachant le visage dans les mains. J'en ai marre ! J'en ai assez ! J'en ai marre ! J'en ai marre !
Venus tremblait de fatigue. Après une course poursuite dans la montagne, après une chute de la falaise, après un séjour dans l'eau glacée, après la nuit dans la forêt, la découverte chez les rangers, ses nombreux voyages à la rivière, elle saturait. C'était trop pour une seule journée ! Les nerfs à vif, elle avait envie de lui flanquer une baffe ! Une bonne grosse baffe pour qu'il lui fiche la paix avec son maudit pantalon ! Une bonne beigne dans sa face pour qu'il se taise !
Elle pleura de fatigue.
Aiolia réitéra sa prise sur son bras.
—Vénus…
Elle voulait juste mettre le contact et ficher le camp loin d'ici, mais au fond d'elle, vu le regard implorant que lui lançait son compagnon, elle se doutait que cela devait représenter quelque chose de capital. Lasse, elle lui demanda :
— C'est important ?
— Oui. Crucial.
— OK….OK...
— Dans la poche, il y a un papier… Pour en cas de besoin…Pour vous, si je venais à disparaitre.
Elle souffla d'harassement puis ouvrit la portière. Il lui semblait que tous les muscles de son corps criaient. Elle refit ses lacets pour bien serrer ses chevilles afin de rester bien stables sur ses pieds et c'était parti pour un dernier chemin de croix.
Elle entendit distinctement alors qu'elle s'enfonçait sous le couvert des arbres, le murmure d'Aiolia.
—Merci Vénus.
Sur le trajet qu'elle connaissait maintenant sur le bout des doigts, elle repassa de nouveau devant la souche aux gros champignons ratatinés, devant le buisson de ronces, devant la roche au lichen, devant le fossé de feuilles et de branchages. Dégoutée et amère, elle laissait ses pieds la guider, elle n'avait même plus la force de râler. Elle voulait dormir ! Elle voulait se reposer ! Elle voulait dormir ! Juste dormir !
Une fois sur la plage, elle retrouva le fameux pantalon, trempé, roulé en boule sur les graviers. Un jeans banal. Elle le souleva et entreprit de fouiller les poches, le tissu mouillé collait. Dans une poche arrière, elle découvrit ce qu'Aiolia voulait tant récupérer : un petit papier grand comme une carte bleue, soigneusement plastifié pour bien le protéger. Il avait survécu au bain prolongé dans la rivière et on pouvait encore parfaitement lire un numéro téléphonique qui portait l'indicatif d'un pays étranger. Vénus aurait parié sa nouvelle chemise volée qu'il s'agissait de celui de la Grèce. Elle le rangea dans sa propre poche arrière.
…
De retour à la voiture, Vénus inspecta la carte.
Ce n'était toujours pas le moment de dormir. Ils ne devaient pas trop s'attarder. Il valait mieux partir au loin avant que les rangers ne remarquassent le vol de la voiture et ne leur cherchassent des ennuis. Une jeep de garde forestier n'était pas discrète, ils se feraient repérer immédiatement s'ils venaient à les croiser.
Il y avait un petit patelin à une quinzaine de kilomètres plus au sud. S'ils continuaient cette route, ils tomberaient sur une patte d'oie et devraient alors prendre sur la droite. Sans prendre le temps de boucler sa ceinture, elle démarra le moteur. Elle fit demi tour creusant quatre demi cercles dans le sol avec les roues puis s'engagea vers le sud.
Elle n'avait pas fait cinq cents mètres qu'elle freina brusquement. La voiture patina dans la boue, pivota et glissa hors du chemin.
— Hé !? s'étonnait Aiolia réveillé par le coup de frein et l'atterrissage brutal dans une étendue d'herbe sur le bas-côté. Il se tourna vers sa compagne.
Vénus était crispée, la nuque tendue. Ses mains agrippaient le volant comme un noyé une bouée de sauvetage.
Sa respiration était hachée et sa poitrine se soulevait de façon éradique. Ses yeux fixes ne lâchaient pas le cadran du compteur devant elle.
— Vénus ?
— ça… ça… ça recommence … parvint elle à articuler péniblement.
Son corps se tendit de plus en plus. Ses muscles se contractaient.
Vénus n'arrivait plus à contrôler ses membres. Son pied écrasait toujours la pédale de frein. Elle voulait crier mais n'y parvenait pas. Un brasier abominable venait de s'allumer dans son ventre. Comme une semaine auparavant dans sa caravane, son corps se consumait en une vague insupportable de chaleur. Une énergie plus violente qu'une décharge électrique parcourait ses nerfs et les paralysait dans des spasmes irrépressibles.
Elle n'eut pas le temps de reprendre son souffle qu'une deuxième vague survint, suivie d'une troisième puis d'une quatrième. Une lumière aveuglante jaillit de son abdomen et éclaira tout l'habitacle de la voiture en rythme avec les vagues d'énergie comme les flashs successifs d'un appareil photo en mode rafale.
Vénus était tétanisée, incapable de bouger. La chaleur se transformait en douleur insurmontable. La panique surgit par dessus la souffrance.
Elle aurait tant voulu pouvoir crier ou pleurer.
La peur de la mort la submergea.
Elle allait mourir !
La chaleur augmentait.
Son cœur allait lâcher !
Une force gigantesque se frayait un chemin dans son être.
Son cœur allait lâcher ! Non ! Non !
Elle allait perdre conscience. Elle ne parvenait plus à respirer. Sa tête tournait, sa vision devenait noire.
Non ! Non ! Non !
Comme de rapides coups de marteau sur son crâne, elle fut assaillit de souvenirs anxiogènes de mort imminente qui la firent perdre le contact avec la réalité.
La chute de la falaise avec Aiolia et le spectre avec les tentacules.
Non ! Non ! Non !
La course poursuite dans la forêt et les sapins qui s'écroulaient.
Son évanouissement dans la caravane.
Non ! Non ! Non !
La voiture de ses parents faisant des tonneaux sur l'autoroute.
Une tempête rose écrasante, destructrice.
Non !
La voix d'homme qui lui avait parlé cette nuit, criait aussi dans le lointain.
Non ! Non ! Non ! Non ! Non ! Non !
Les spasmes s'enchainaient.
Elle se sentait partir !
Elle se sentait mourir !
— N'ayez pas peur.
Vénus sursauta. Perdue dans ces sensations horrifiques et ses peurs, elle avait complètement occulté la présence d'Aiolia. Elle ouvrit les paupières dans un effort totalement démesuré pour un geste aussi simple. Ces cils étaient collés à la glu, ses paupières lourdes comme du plomb.
Le jeune homme la regardait droit dans les yeux. Calmement, il détacha ses deux mains du volant et les emprisonna dans les siennes, ses doigts formant une petite cage où gentiment il serrait les paumes de Vénus l'une contre l'autre.
Doucement la force qui émanait de tout le corps de Vénus se dirigea dans ses bras, puis dans ses mains, puis dans ses doigts.
— Calmez-vous. Je vais vous aider à canaliser.
La chaleur qui étouffait Vénus quelques secondes auparavant s'apaisa. La lumière dorée aveuglante se tamisa. Comme des vagues de l'océan, à marée basse où le reflux l'emporte sur le flux, l'énergie circulait de son cœur à ses mains puis revenait moins forte vers son cœur et repartait plus forte vers ses doigts et ainsi diminuait lentement d'intensité en s'évacuant.
— Respirez doucement. la voix d'Aiolia était douce, confiante et chaleureuse.
Elle semblait résonner directement dans l'esprit de Vénus et non dans ses oreilles. C'était déconcertant, intrusif. L'esprit de la jeune femme chercha à la chasser.
— Inutile de paniquer, vous ne risquez rien. Vous ne faites qu'aggraver les choses. Laissez passer le courant sans chercher à le retenir ni à lutter.
Vénus tenta de contrôler sa respiration et se cala sur celle du chevalier. Après de longs moments, la chaleur infernale finit par partir en ne laissant qu'une sensation agréable de cocon douillet. Pourtant les doigts de Vénus étaient toujours horriblement brulants. Depuis les premières phalanges jusqu'aux bouts des ongles, la fournaise se concentrait. Les mains d'Aiolia se mirent à chauffer. Il récupérait cette énergie et son corps tout entier accueillait goulument cette chaleur comme un ogre affamé.
Vénus ferma les yeux pour les protéger de la lumière qui circulait d'elle vers Aiolia. Ainsi, sans la vue, la conscience de son corps changeait et ses mains lui paraissaient alors géantes tellement les sensations qui en emmenaient étaient fortes.
Tout se calmait mais tout se bousculait encore dans son être. Les molécules de son organisme s'agitaient moins frénétiquement lorsque soudain une nouvelle formidable vague de puissance décida de remonter de son ventre. Cette vague ne remontait pas vers les mains mais vers la tête. Elle hoqueta, elle crut vomir car ce flux de chaleur tentait de forcer le passage et allait sortir par sa bouche, ses narines, ses oreilles, ses yeux comme un liquide visqueux qui déborderait.
Mais Aiolia posa son front contre le sien, sans lâcher ses mains et cette formidable énergie comme la foudre qui trouvait toujours le chemin le plus rapide vers le sol, se redirigea vers le point de contact de leurs deux crânes et passa dans Aiolia.
Le chevalier se mit alors à briller au même rythme que les pulsations de Vénus. Une seconde énergie, plus délicate, plus domestiquée vint à la rencontre de la jeune femme. Cette énergie calme et apaisante se distinguait par la présence qu'elle dégageait. Vénus n'aurait su comment l'exprimer autrement : cette énergie qui s'entortillait autour du flux sauvage pour le guider et le fragmenter en petites volutes portait l'odeur d'Aiolia.
Ensuite, doucement les deux énergies se mêlèrent l'une à l'autre et s'acheminèrent vers le cœur du Lion. Vénus pouvait le sentir pulser et les muscles du jeune homme vibrer à travers ce lien.
Elle était abasourdie, fascinée. Elle n'avait jamais ressentit une pareille communion. Il lui semblait que leurs deux âmes fusionnaient, s'enchevêtraient dans un grand feu d'artifice. C'était plus fort et plus intime que l'étreinte d'un amant.
Leurs lèvres ne se touchaient pas mais elle en sentait la texture, leurs yeux ne se voyaient pas mais elle sentait son regard, leurs peaux se touchaient à peine du bout de leurs doigts mais il lui semblait que leurs corps s'enlaçaient pour ne former plus qu'un, que leurs mains s'agrippaient aux bustes de l'autre et y plantaient leurs ongles pour se rapprocher plus encore.
Les énergies pulsèrent encore. Toutes les perceptions s'accentuèrent encore. Elle et Aiolia ne formaient qu'un tout.
Non ! Plus exactement, elle et Aiolia appartenaient à un tout si grand qu'elle n'arrivait même pas à le concevoir.
— C'est le cosmos. murmura Aiolia pour répondre à la question qui agitait son âme et qu'elle n'avait même pas encore formulée dans son esprit.
Le cosmos !
C'était extraordinaire, elle découvrait tout son environnement d'un œil nouveau. Elle ressentait les atomes autour d'elle aussi clairement que s'ils appartenaient à ses propres cellules, à son propre organisme. Comme si son corps s'étendait au delà d'elle-même et rayonnait sur les atomes des sièges sur lesquels ils étaient assis, sur les atomes des vitres des portières et du pare-brise et les atomes de la carcasse de la voiture, du caoutchouc des pneus et plus loin des pierres, de l'eau, du vent.
C'était si enivrant !
Elle ressentait la matière elle-même ! Les briques du réel !
Au delà des objets inertes, la présence de tous les êtres vivants s'accordaient totalement dans cette grande symphonie d'énergie. Elle prenait conscience des arbres, des herbes, des fougères, des insectes, des serpents et des petits mammifères aux alentours.
Et bien sur elle percevait aussi Aiolia. Il brillait comme un soleil qui se consumait. Elle sentait le cosmos le traverser de toutes parts et renforcer chacune de ses molécules. Comme un miracle, les électrons et les neutrons des atomes dansaient et s'harmonisaient. Les tissus se régénéraient, les os se ressoudaient, les muscles se remodelaient, le sang perdu se reconstituait, les forces se revitalisaient. Elle sentait le cosmos guérir les blessures d'Aiolia, et soigner son esprit. Elle fut tenter d'essayer de lui parler tellement le phénomène était prodigieux mais déjà son attention était attirée ailleurs. Car le cosmos était partout, omniprésent et universel !
Et son âme s'envolait vers la voute céleste. Elle ressentait les étoiles et tous les astres de l'espace avec ses champs infinis de vide et de mystère. Elle se perdait dans la contemplation, ébahie par tant de beauté.
La notion du temps qui passe n'existait plus, ce n'était plus qu'une étape de la matière. Le temps et l'espace se confondaient.
Partout où sa conscience se posait, elle découvrait de nouveaux prodiges. Etourdi, son esprit voletait partout sans pouvoir s'arrêter comme une abeille de fleur en fleur sans jamais vraiment se poser.
Cependant, dans toute cet émerveillement, elle sentit un manque, un vide. Une présence sombre qui comme un trou noir retenant et absorbant la lumière autour de lui, vibrait. Cette présence agitait le cosmos autour d'elle et pulsait au même rythme que les flux d'énergie de Vénus comme un écho qui se répercuterait sur les parois d'une falaise. Cette entité était étouffante et malveillante. L'esprit de Vénus se tendit vers elle pour tenter de mieux comprendre de quoi il s'agissait car il lui semblait distinguer une silhouette humaine, quand une montée d'angoisse survint.
— Non !
C'était Aiolia qui la retenait et c'était de lui que provenait l'angoisse.
— Ne cherchez pas le contact. Revenez plutôt vers moi.
Sa voix chaude redevenue sereine, était irrésistible. Vénus parvint à recouvrir ses esprits et à redescendre de son étrange ravissement. Doucement, elle reprenait conscience d'elle même.
Des limites de son corps.
Du temps.
De l'espace.
De la voiture et du siège conducteur qu'elle n'avait pas quitté.
Aiolia à ses côtés, était un pilier solide, un phare qui l'ancrait à la réalité.
Les vagues d'énergie la traversaient toujours, seulement de plus en plus doucement comme le pianissimo de la dernière mesure d'une partition de musique.
Et l'ultime flot de cosmos s'évacua dans un dernier spasme qui souleva sa poitrine.
Elle ouvrit les yeux.
La lumière s'était tue.
Elle n'avait pas bougé d'un pouce, ses mains toujours dans celles d'Aiolia et leurs fronts toujours collés l'un à l'autre. Il n'avait pas du s'écouler plus de quelques instants.
Tout ce qu'elle venait de vivre et de ressentir n'avait-il été qu'un rêve ?
Il lui semblait avoir parcouru des kilomètres, d'avoir sillonné la galaxie, alors qu'en réalité, rien n'avait changé.
Elle sentit à peine Aiolia bouger et retirer ses mains tant elle était hébétée et éreintée.
Contrairement à la dernière expérience dans la caravane, elle ne s'était pas évanouie, elle était restée consciente mais elle se retrouvait sans force.
Elle voulut fermer les yeux pour s'endormir. Aiolia la secoua.
— Vénus ! Il lui poussait les épaules résolument. Désolé, j'ai surement trop puisé dans vos forces mais c'est pas le moment de s'assoupir !
C'était facile pour lui de dire ça ! Il n'avait pas crapahuté toute la nuit et toute la matinée. Il lui poussa les genoux.
— Changeons de place ! Passez-moi le volant !
Il sortit et fit le tour du véhicule pour prendre la place du conducteur. Vénus se hissa péniblement par dessus la boite de vitesse sur celle du passager, elle était si fatiguée qu'elle avait l'impression de n'être qu'une coquille vide. Le chevalier à l'inverse avait reprit du poil de la bête.
— Il faut bouger ! rugit-il en tournant la clé pour relancer le contact. Avec tout ça, le spectre nous a surement repéré ! Il faut nous éloigner au plus vite !
— Le spectre ? Celui d'hier ?
— Oui !
— Mais il y en avait deux non ?
— Le Ver est mort ! J'en suis certain ! Pour le Minotaure j'avais des doutes. Apparemment il n'était que blessé. Vous aussi, vous avez senti son cosmos à l'instant ! Il est entré en résonance avec le votre ! Il doit nous avoir localisés !
Sur cette déclaration, Aiolia enclencha la marche arrière et appuya franchement sur la pédale d'accélération pour sortir la voiture de l'herbe et retourner sur la route de terre battue.
Les hommes ont toujours considéré le Destin comme une force facétieuse, imprévisible et impitoyable. De nombreuses légendes et mythes ont tenté de l'incarner pour en représenter toute la subtilité et l'implacabilité.
Parfois il arrive que le Destin aime jouer des tours aux mortels, en leur faisant subir des coups du sort ironiques pour les punir de leur vanité.
Souvent il les aide, en faisant se croiser le chemin des amoureux, des hommes d'affaires en quête d'un contrat, des amis qui s'étaient perdus de vue ou alors il donne un petit coup de pouce pour passer un examen, pour ne pas rater son bus.
Toujours, il les entrainent dans la mort, inéluctablement, par des catastrophes naturelles, des accidents, des guerres, des maladies ou la vieillesse tout simplement.
Mais le Destin par dessus tout, aime les coïncidences. Il s'en amuse et leur donne une force, une raison et une justification solennelle. Tout devient signes et présages. Tout devient écrit. Le moindre petit détail prend une importance folle pour les humains qui par leurs rêves et leurs prières tentent de comprendre l'avenir et les raisons de leurs propres existences.
Pour les dieux de l'Olympe, les trois sœurs maitresses du Destin étaient les Moires. Elles tissaient les fils d'existence des vivants, les manipulaient, les réparaient, les conservaient jusqu'au jour où d'un petit geste précis, elles les coupaient, fauchant ainsi la vie des mortels qui y étaient associés.
Les Moires ce soir là de septembre, loin du monde terrestre et de la canicule qui accablait le Sanctuaire, agitèrent pour s'amuser deux fils simultanément et les regardèrent vibrer à l'unisson comme l'accord de deux cordes d'une harpe. Une lame à la main, elles attendaient de se décider si elles devaient les couper ou les laisser encore un peu frémir.
Pour répondre à cet accord, les deux signaux lumineux au dessus des têtes de Jean-Sébastien et de Maxence chacun dans leur propre avion, s'allumèrent simultanément avec un gentil signal sonore. Quelle coïncidence !
Deux petits pictogrammes brillaient, leur indiquant qu'il fallait boucler leurs ceintures. Les deux appareils entamaient leurs descentes et allaient bientôt atterrir sur le sol de Grèce.
