LA PEAU FROIDE
Daphné finit par entendre raison et par laisser Nott l'entraîner dans la volière. L'odeur y était abominable, la noirceur épaisse. Illuminer sa baguette fut la première chose qu'elle fit et elle la coinça entre deux pierres qui menaçaient ruine tandis que Theodore s'occupait de dégager les bouchons de paille mêlés de plumes et de poussière pour étendre sa cape et son pull-over détrempés. Elle l'imita et ils restèrent en chemise, religieusement séparés par la lumière qui tombait de l'artefact.
Nott claquait des dents et la peau de ses avant-bras, rougis par le froid, était irisée de chair de poule. Daphné se sentit coupable. Elle l'avait entraîné de force dans ses conneries, et maintenant il se les gelait sans même lui faire de reproches.
Ce qu'elle fit ensuite, elle le mit sur le compte de l'adrénaline. Car quoi d'autre pouvait valablement expliquer qu'elle ait franchi la barrière invisible érigée entre le jeune homme et elle pour, ses mains refermées en poings, lui frotter débilement les bras ? Il se passa d'ailleurs quelques secondes avant qu'elle ne comprenne pourquoi Nott la regardait comme ça.
— Quoi ? s'enquit-elle, sur la défensive.
Il pointa sa baguette du menton, les yeux noirs et la bouche crispée.
— T'as jamais entendu parler de la magie ? Les sorts, les incantations, tout ça...
Il avait l'air de plaisanter mais l'inflexion de sa voix laissait entendre qu'il était plutôt sur le point de la repousser violemment. Daphné rougit et se figea, ses poings à mi-chemin entre les épaules et les coudes gelés de son vis-à-vis. Elle se sentait idiote. Pourquoi n'y avait-elle pas pensé ?
Un rapace hulula au-dehors. Et quelque chose sauta aux yeux de Daphné. Elle se moqua :
— Et toi, alors ? T'as jamais entendu parler des sorts d'imperméabilité ? de séchage ? de réchauffement ?
Provocante, elle savoura la honte qui rendit pourpre la pointe des oreilles de son vis-à-vis et, lentement, reprit son mouvement.
Theodore se dégagea vivement et se leva.
— Arrête ça ! glapit-il.
Debout à présent, Daphné devait lever la tête pour continuer à le regarder. Mais cette supériorité physique ne la dérangea en rien. C'était elle qui avait le contrôle en cet instant et il lui semblait que cela n'avait jamais été le cas auparavant, ni avec Nott ni avec personne.
— T'es pas supposé en avoir rien à foutre ?
Il semblait réellement agacé désormais et ses bras décrivirent des moulinets qui manquèrent de la faire pouffer.
— C'est toi ! Toi qui a décrété que c'était le cas ! Je t'ai jamais rien demandé, moi !
Elle se leva à son tour.
— J'avais tort ? Tu en as quelque chose à foutre ? De la guerre ? des victimes ? de ce que tu vas devenir ? d'avoir pris la pluie ?
Elle était bien consciente que son discours n'avait aucune direction particulière. Elle voulait juste avoir le dessus, prouver à Nott qu'elle avait vu clair dans son jeu et s'était adressé à la bonne personne quand elle était entrée dans ce fichu compartiment. Et, plus que tout, elle voulait prouver que lui s'était adressé à la bonne personne quand il avait changé d'avis et modelé ces quelques mots dans le fond de sa tasse, en divination.
— Alors ? insista-t-elle.
Il lui tourna le dos. Elle ne s'avoua pas vaincue et le contourna, l'obligeant à la regarder dans les yeux alors qu'elle continuait :
— Je me suis trompée ? C'est ça ? Et toi ? Tu t'es trompé, toi ? Je suis moins barbante qu'il n'y paraît ? Ou alors tu t'emmerdes mais tu n'oses plus me le dire ? T'as peur de me blesser ?
— Y a rien dont je me fous plus que de ce que tu penses, Greengrass.
— Alors pourquoi t'es là ?
Nott soupira, comme si la fatigue l'assaillait soudain. Au moins il n'a plus froid, songea Daphné.
— Et toi, pourquoi t'es là ?
— Parce que ça me fait du bien.
Sa franchise l'avait contaminée.
— Eh bien pas moi. C'est juste que Crabbe, Goyle et Zabini m'emmerdent, toi tu m'indiffères juste.
Elle haussa les sourcils.
— Je t'indiffère ?
Sa tête s'agita avec trop de zèle pour qu'elle ne croie les paroles dont il lui fit grâce juste après :
— Évidemment. Et t'auras beau essayer, c'est tout ce que tu tireras jamais de moi. De l'indifférence.
Daphné se sentit sourire et s'approcha, joueuse.
— Tu en es certain ? murmura-t-elle, son souffle à quelques millimètres du sien.
Elle se délecta du frisson qui trahit sa perte de contenance.
— Moi je suis presque sûre que c'est un mensonge, murmura-t-elle en se penchant, laissant leurs bouches s'effleurer pour mieux se reculer, moqueuse, avortant la caresse sitôt celle-ci entamée.
Si elle était toujours rouge, la peau de Nott n'était plus froide du tout.
