« Pour bien faire, mille jours ne sint pas suffisants, pour faire mal, un jour suffit amplement. »

Mégane émergea assoiffée. La lumière transperçait les volets fermés. La belle brune déplaça silencieusement le bras de Mélanie et enjamba le corps assoupi de Jenny. Même si elle mourrait de faim, elle se dirigea d'abord vers la salle de bain. Elle n'avait pas pensé à se démaquiller la veille et avait bien évidemment des yeux de raton-laveur. Elle ne devait pas être vu.

Une fois sa besogne accomplie, Mégane se dirigea vers la cuisine. Son regard fut attiré par sa petite amie qui profitait de la terrasse. Elle n'hésita qu'une seconde avant de la rejoindre. Vicky s'était installée sur la balancelle, un plaid sur les épaules, en train de piocher dans un sachet de céréales. Mégane vint s'installer à ses côtés, s'allongeant sur le reste du canapé se servant des jambes de sa petite amie comme coussins.

— Bien dormi ?

Vicky s'amusait à lui caresser le cou et la gorge.

— Oui et toi ?

La belle métisse répondit d'un hochement de tête.

— Tu te réveilles toujours aussi tôt ?

— Non, je ne pouvais juste pas rester à l'intérieur. Pas ce matin.

Elles restèrent un long moment en silence. Il était vraisemblablement très tôt, trop pour qu'une voiture ose s'aventurer dans ce quartier ce samedi. Il n'y avait que le bruit des céréales soufflées qui craquaient sous les dents de Vicky. Et Mégane avait le bon goût de ne pas s'offusquer de ses manières de goinfre. C'était vraiment un détail qui lui passait au dessus de la tête. Elle préférait profiter des moments de calme. Ce n'était pas si courant après tout. Qui sait combien de temps cela durera.

— Tu as été la première que j'ai embrassée, annonça brusquement Vicky, la voix faible. La première fille, précisa-t-elle.

Mégane leva les yeux vers Vicky, sa petite amie fixait l'horizon avec acharnement.

— Moi c'était une de mes amies. La première qui m'a fait de l'effet.

Sous sa nuque, elle sentit les muscles de Vicky se détendre. Comme quoi Mégane pouvait être autre chose qu'un gros bourrin.

— Et ta première petite amie ? questionna la jolie métisse avidement.

— C'était il y a pas si longtemps. Elle était folle, je sais même pas si elle m'aimait vraiment. Je me suis pas vantée d'être sortie avec elle.

— Pourquoi t'étais avec elle alors ?

— Je sais pas. C'était une évidence, même si c'était douloureux, même si je me sentais stupide. Elle me donnait l'impression d'être à la fois normale mais aussi spéciale.

Mégane attendit une réaction qui n'arriva pas. Couchée ainsi, elle avait encore plus de mal à lire sur le visage fermé de Vicky. Il aurait fallu qu'elle sache lire au fond de ses yeux.

— Pourquoi tes parents ne savaient pas ?

Elle n'y put rien, sa bouche se tordit avec ironie. Mégane savait parfaitement ce que l'on disait d'elle. Après tout, ce n'était pas une extraterrestre, elle avait été élevé ici avec nous. À Mégane aussi on avait appris qu'une femme se doit d'être féminine, d'être attirante, de porter du court (mais pas trop quand même, faut pas déconner).

Aussi elle savait parfaitement ce que les modèles conformes pensaient d'elle ; robe noire, jambes couvertes, bottes odieuses et lèvres blanchies étaient autant de signe qu'ils interprétaient comme un manque d'objectif (à savoir plaire, c'est important). Alors forcément elle était lesbienne. Et Mégane ne doutait pas que ses parents pensent de la même manière mais certaines choses s'assument mieux que d'autres.

— Je pense qu'ils voulaient juste que je me la ferme. Et c'est ce que j'ai fait tant que ça me coûtait rien..

Pour une fois, Vicky baissa la tête vers elle. Elle lui sourit . Ses yeux s'allongeaient.

.— Dans ma tête, je suis pas lesbienne. Ça bloque. Ce n'est pas parce que toi tu me plais vraiment que je peux m'imaginer avec n'importe quelle fille.

— Alors je t'ai ôté ta virginité, conclut Mégane avec un sourire.

Sans prévenir, Vicky la poussa et sa copine tomba sur le gazon humide.

— Qu'est-ce que tu fais par terre Mégane ? questionna une voix innocente près de la baie vitrée.

— T'en fais pas pour elle. Elle fait du repérage pour cultiver des plantes,

Jenny hocha la tête d'un air docte avant de disparaître aussi vite qu'elle était apparue.

— Je suppose que c'est le signe que l'on nous cherche.

Vicky hocha la tête. Vu son expression, elle n'était pas ravie. Avant qu'elle soit complètement rentrées, Mégane lui glissa :

— Ça me convient assez que tu sois dingue de moi.

Bizarrement, la jeune rebelle manqua de se prendre la baie vitrée.

L'ambiance était plus agitée à l'intérieur. Karine courait d'une pièce à l'autre en pestant à intervalle régulier. Jenny et Mélanie discutaient, elles parlaient encore plus fort que Karine. Mégane profita d'une tranche de pain pleine de confiture que Mélanie venait de faire pour commencer son petit déjeuné. Vicky elle continuait à grignoter ses céréales en regardant curieusement Karine.

— Je sais qu'on a une répet' mais pourquoi tu t'actives autant ? souffla Mégane fatiguée de la voir courir autant.

— Albin a avancé la répet' d'une heure et on est à vingt minutes de chez lui.

— Et elle veut être à son avantage, rajouta Mélanie la bouche pleine.

— Ah, soufflèrent les trois autres en cœur.

Karine sembla offusquée mais ne trouva rien à répondre. Elle ne pouvait pas dire sérieusement qu'elle était indifférente à Albin. Il se passait bel et bien quelque chose.

Elle disparut dans la salle de bain laissant ses amis poursuivent leur discussion. Mégane apprit sans surprise que Vicky et Mélanie comptaient aller faire les magasins. Elle tentaient de convaincre Jenny de se joindre à elles. Cette dernière hésitait, elle semblait préférer rejoindre l'atelier. Les lycéennes discutaient avec énergie mais Mégane sentaient que cela ne durerait pas toute la journée. Ce qu'elles avaient ingurgité la veille n'allai pas disparaître sans un dernier effet spécial.

Malgré ce vilain pressentiment, elles franchirent joyeusement la porte pour rejoindre le centre-ville. Le temps que toutes se préparent, Karine avait eu le temps de faire trois arrêts cardiaques. Elles se mirent en route ensemble, direction le centre-ville.

Elles passèrent tout le trajet à se rappeler les moments humiliants qu'elles avaient vécu la veille au soir. Karine avait un peu peur que le mal de tête ne parte jamais. Pour arriver à l'heure, Mégane et elle coururent jusqu'à l'appartement d'Albin. Les garçons n'étaient pas pressés : ils buvaient des bières hilares dans le plus grand des calmes.

— Vous êtes bien rouges, sourirent-ils.

Malgré les piques qu'ils échangèrent, ils prirent tous le temps de se désaltérer pour commencer leur répétition dans les meilleurs conditions pour chacun. En plus des séances en groupe, chaque membre s'exerçait aussi seuls pour parfaire leur gestuelle et prendre de l'assurance. Leurs efforts perpétuels payaient étant donné l'aisance qu'ils prenaient au fil des musiques. L'harmonie et la réussite de leurs performances les rendaient euphoriques. Pendant les pauses où ils réglaient différemment leur instrument, ils évoquaient ce qu'ils feraient une fois qu'ils seraient connus ; que des vœux éphémères et très clichés.

Mégane était particulièrement contente de l'horaire de fin de leur séance : ils terminaient assez tôt pour qu'elle rentre chez elle se changer avant de prendre le train pour rejoindre sa famille. Pour leur fête, ses parents avaient loué une salle des fêtes à une trentaine de minutes en voiture.

Mégane comptait prendre en comte les conseils de sa chère et tendre pour faire une apparition surprise en signe de bonne foi. Elle était assez sceptique sur le résultat mais peu importe, elle voulait essayer histoire de ne pas avoir à essuyer les reproches à la prochaine embrouille.

Comme elle s'y attendait, cette fête fut d'un ennui mortel. La jeune lycéenne s'était forcé à avoir un bon comportement : elle avait policé son look pour faire plaisir à ses géniteurs, elle avait enfilé la robe qu'ils lui avaient offert, elle avait été jusqu'à supporter une paire d'escarpins. Il fallait juste qu'elle tienne encore un peu sans éclater la tronche d'un de ces culs serrés.

Au bout d'une heure et demi, sentant sa patience réduire comme peau de chagrin, Mégane annonça à ses parents qu'elle partait. Étrangement, ils le prirent plutôt bien. Ils la remercièrent d'être venue et lui conseillèrent de passer par la cuisine prendre une part de gâteau.

Libérée de ses devoirs familiaux, Mégane courut jusqu'à la gare et prit le premier train pour rentrer. Vicky lui avait promis qu'elle passerait la chercher, elle avait donc hâte de la retrouver. Mégane repéra facilement Vicky sur le quai : il suffisait de chercher une sublime adolescente hautaine.

S'approchant, Mégane comptait saluer sa petite-amie mais quelque chose dans son attitude la retint. Son regard noir balayait son corps de haut en bas et de bas en haut en s'arrêtant impunément sur ses jambes recouvertes de collants chair, sur les courbes que soulignait sa robe, sur le décolleté pigeonnant qui était le sien. Et Vicky fit quelque chose qu'elle n'aurait jamais toléré de quelqu'un d'autre : elle la siffla d'un air appréciateur.

— T'es trop conne, rétorqua Mégane en la poussant.

Elles se mirent en route sans plus tarder. Elles marchèrent un peu pour se rapprocher du centre-ville et avoir plus de chances de tomber sur un bus. Sur le chemin, Mégane exposa sa frustration de petite bourge gâtée et anticonformiste à une petite-amie presque compatissante ; ce qui était déjà beaucoup venant d'elle.

Malgré l'ennui profond et les aspects insupportables des vieux bourgeois, la jeune adolescente devait reconnaître que cela aurait pu être pire. Elle avait dansé avec son frère ; ce qui n'était pas arrivé depuis près de sept ans. Elle avait aussi dansé avec son père, il s'était amusé à la faire virevolter très fier de lui prouver qu'il n'était pas vieux. Tous les quatre avaient pris quelques photos de famille. Ses parents étaient de tellement bonne humeur qu'ils ne cessaient de se vanter : « n'a-t-on pas les meilleurs enfants du monde ? ». Aussi bizarre que cela puisse paraître, l'apparition surprise de Mégane leur avait fait immensément plaisir. Mais comme lui disait Vicky :

— Tes parents ne comprennent rien à ton engouement pour la musique, pas étonnant que tu ne captes rien non plus à leurs rites sociaux moyenâgeux.

Cédant à une impulsion, Mégane effaça les quelques centimètres qui les séparaient pour écraser ses lèvres sur les siennes. Mais son amoureuse semblait tellement ailleurs qu'elle n'eut pas l'occasion d'approfondir leur baiser.

— Qu'est-ce qu'il y a ? Un problème ?

— Euh non, répondit-elle avec un temps de latence, j'avais cru voir quelque chose.

Le bus s'arrêta alors bruyamment devant elles, coupant court à leur conversation mais leur permettant surtout de se mettre au chaud. Et de profiter des odeurs de sueur.

Au fur et à mesure que son ancien quartier s'approchait, l'humeur de Vicky devenait de plus en plus maussade. Mégane pouvait bien essayer de détourner son attention c'était peine perdue. Elle s'en voulut de l'emmener ici pour rejoindre sa maison – dix minutes pendants lesquelles Mégane meubla tant bien que mal la conversation.

Se rendant compte de sa gêne, Vicky lui saisit deux doigts et lui offrit un sourire apaisant. Les deux jeunes femmes furent ravies d'atteindre la grande bâtisse et d'être enfin au chaud. Même s'il n'y avait pas beaucoup de vent, la température se faisait suffisamment ressentir.

Vicky s'allongea de tout son long sur l'immense lit de sa petite-amie tandis que cette dernière se changeait. Malheureusement pour la jolie métisse, elle ne fut pas assez longuette pour permettre à Vicky de s'endormir sur ce divin matelas.

— J'ai une surprise ! assura Mégane d'une voix excitée.

Elle tira les deux bras de la jeune femme excédée qui lui faisait face.

— Elle vaut le coup au moins ta surprise ?

— Tout vaut le coup avec moi, répondit malicieusement Mégane provoquant clairement son exposée de petite-amie.

Mégane la traîna gaiement jusqu'à une autre pièce au même étage, assez éloignée des deux chambres des enfants. Les murs étaient recouvertes d'étagères lourdes de bouquins flambants neufs. Au centre, un magnifique piano droit trônait. Vicky l'escalada pour s'asseoir sur l'engin alors que Mégane prenait place sur le tabouret.

Cela faisait des années qu'elle n'avait pas pratiqué mais elle avait foi en ses capacités et elle voulait offrir un témoignage de ses sentiments. Quelque chose de surprenant et d'unique. Quelque chose qui la révèle telle qu'aucun mot ne parviendrait à la décrire. Ses doigts tâtèrent les touches, les sons. Ses mains se placèrent au dessus du clavier et le rythme, que tapait sa professeure rigide et xénophobe sur la parquet avec sa putain de canne, lui revint en mémoire. Cette expérience traumatisante avait au moins ce bon côté.

Après cette mise en appétit, Mégane retrouva sans problème ses vieux réflexes, la pensée claire et les gestes limpides. À tel point qu'elle put se permettre de regarder sa petite-amie ; Vicky avait les yeux fermés. Mais ses traits étaient loin de son indifférence ou son mépris habituel. Ses sourcils froncés reflétaient un intérêt réel voire une passion sincère. Ses traits étaient affaissés dans une sorte de tristesse angoissante.

Sans plus réfléchir, Mégane choisit de changer sa mélodie pour un rythme plus marqué. Dès que la musique porta autre chose qu'une pesanteur intense, les traits de Vicky se détendirent. Elle s'allongea de tout son long et son pied tanguait en rythme. Quand ses doigts réclamèrent du répit, Mégane cessa de jouer et se mit debout.

De là, il lui suffisait de se pencher pour embrasser sa belle. Elle sentit alors les doigts toujours froids de cette dernière se glisser dans son dos et ses ongles s'enfonçaient dans sa nuque. La surprenant un peu plus, la main gauche se transforma en exploratrice tâtant sans vergogne ses hanches, ses fesses puis remontant jusqu'à ses seins. Jamais Vicky n'avait été aussi directe.

Mégane commençait doucement à s'agacer de cette position où elle devait tenir la majorité de son poids sur ses mains pour éviter de tomber ou d'écraser sa petite-amie. Dans ses conditions, le seul rapprochement possible de son côté était de se laisser assez tomber pour sentir la poitrine de sa belle contre la sienne – ce dont elle se privait pas. Mais c'était loin d'être suffisant.

— On va dans ma chambre, glissa Mégane.

Elle avait essayé d'avoir une voix la plus normale possible mais l'impatience et le désir accéléraient son débit et la rendait plus enrouée que d'ordinaire. Vicky se contenta de hocher la tête, elle était à peine descendue du piano qu'elle saisit de nouveau ses lèvres. Elles mirent beaucoup de temps à rejoindre la chambre de Mégane.

Karine regarda l'immeuble devant elle. Elle était arrivée en avance et devait attendre son ami. L'anxiété saccadait tous ses mouvements et elle peina à se souvenir de la raison de sa présence. Curiosité ou solidarité ? Solidarité et curiosité, ça devait être cela la réponse.

Albin la rejoignit les mains dans les poches et l'air revêche. Son nez était plongé dans son écharpe rouge et il se planta simplement devant elle.

— Tu ne devais pas prendre quelque chose en passant ? lui demanda-t-elle.

Il haussa simplement les épaules. D'un geste de la tête, il l'enjoignit à le suivre. Ils montèrent bien cinq étages avant d'arriver à l'appartement des Delon. Albin mit une éternité à juste frapper à la porte et la jeune femme se disait que cette soirée risquait d'être fortement longue et gênante. Un jeune homme qui aurait pu être un sosie d'Albin ouvrit la porte :

— Salut vous ! Presqu'à l'heure.

Il souriait d'une oreille à l'autre et s'effaça pour les laisser entrer. Joli garçon, il avait des cheveux châtains très clairs et un sourire communicatif. Les deux frères se saluèrent sans emphase et Karine intimidée fit de même.

— Alain est arrivé ! cria-t-il à l'attention de leurs parents.

— C'est Albin désormais, rectifia le susnommé avec toute la cordialité qu'il avait en stock.

— Maman t'attend dans le salon, sourit simplement son frère.

Karine était étonnée de la tension qui régnait déjà entre eux pour ces retrouvailles. Albin lui avait pourtant dit que cela faisait plusieurs années qu'il n'avait pas rendu visite à sa famille et qu'il n'avait croisé aucun de ses membres – il avait quand même changé de ville même s'il n'était pas parti bien loin. Les deux frères ressemblaient à deux ennemis de collège, prêts à faire étalage de leur virilité belliqueuse.

Ils poursuivirent leur chemin jusqu'au salon pour y trouvaient une femme très élégante lisant un épais ouvrage. Seuls ses yeux perçants poursuivaient les caractères imprimés.

— Vous êtes pile à l'heure ! se réjouit un homme sortant de la cuisine portant un plat fumant. Ça tombe bien, moi aussi !

Il déposa son plat sur la table déjà mise et envoya son tablier dans la cuisine en le jetant. Il serra son fils dans ses bras en prenant de ses nouvelles. Ledit fils fit les présentations entre l'homme et la jeune fille. Ils se serrèrent la main avec un sourire sincère. Karine apprit ainsi son nom.

Toujours plein de bonne humeur, le chef de famille bouscula sa compagne pour qu'à son tour elle salut les nouveaux venus. Quand le regard de cette femme la traversa, Karine crut voir Albin. La même dégaine assurée et nonchalante, le même regard droit et mécanique. Oui, elle le voyait.

— Bonjour, mon fils.

Albin se contenta de hocher la tête et de rejoindre la table. Tous firent de même dans un naturel feint.

C'était drôle, les joues rouges sur Mégane.

Vicky sortit du lit en frissonnant pour aller chercher son portable. Elle se figea en lisant l'écran ; « Maman » affichait-il. Elle avait tellement peur en décrochant, elle répondit d'une voix basse, la plus neutre possible, tournant le dos à Mégane qui l'observait depuis le lit.

— Ma mère m'a proposé un dîner – ou imposé, je sais pas trop. Je dois y aller.

Mégane la regarda s'habiller de loin, elle restait immobile ou presque et il était hors de question pour Vicky de la regarder en face. Elle-même était perdue et elle n'avait rien de rassurant à lui dire. Mégane lui offrit un long baiser avant son départ, Vicky sans s'en apercevoir s'y raccrocha.

L'air était froid, sec et les bourrasques de vent la secouaient. Elle rentra chez elle dans un état second, elle n'entendit même pas son père exaspéré par le bordel ambiant. Elle se doucha coiffée de son bonnet de bain : elle n'avait aucune envie d'avoir à se lisser de nouveau les cheveux. Il fallait ensuite qu'elle choisisse sa tenue ce qui engendra vingt minutes de stress supplémentaire.

Heureusement, elle se rendit compte à temps qu'elle risquait d'être en retard alors elle mit la main sur ses vêtements habituels, vola une écharpe appartenant à Jenny, se couvrit de son manteau et repartit dans le froid. Elle n'avait finalement eu qu'une minute de retard mais le regard vrillant de sa mère fit trembler ses genoux. Ces derniers avaient beau jouer des castagnettes, l'adolescente afficha un sourire serein et s'assit en face d'elle.

Plus elle s'approchait, plus elle se souvenait à quel point sa génitrice était impitoyable d'exigences. Qu'est-ce qui lui avait pris de se montrer attifée ainsi ? Dès qu'elle prit place, Vicky cacha cette écharpe de pouilleuse sur la baquette et salua sa mère la gorge nouée.

Leur dîner semblait bien se dérouler. Sa mère avait comme toujours commander pour elle : salades vierges. Vicky regarda sa mère se gaver de saumon : la situation semblait presque habituelle malgré l'absence de Rebecca et de leur père. Vicky allait presque baisser sa garde mais sa mère sauta le plat principal pour exiger le plateau des desserts.

Ce dernier arriva en grande pompe apportant une féerie glorieuse. Les gâteaux avaient des couleurs vives et chantantes, ils avaient été disposés de sorte qu'ils se mettent en valeur les uns les autres. Son air reflétait une gourmandise difficile à cacher. Entre ses yeux globuleux et sa bave impatiente, Vicky ne pouvait guère cacher son état.

— Tu veux y goûter ?

La jeune fille était prête à l'attaque. Elle comptait dégommer ce plateau en commençant par les flancs pour se frayer un chemin vers l'intérieur. Elle se sentait une âme de soldat, de guerrier, elle était prête à laisser les bons sentiments et les normes sociales à la poubelle. Tout ce qui comptait était de vider entièrement ce plateau.

Elle releva la tête histoire que sa mère lui donne le top départ. Mais évidemment sa mère n'était pas son coach, elle ressemblait davantage à un juré intransigeant. Et son regard la glaça sur place. Il y avait tellement de mépris, Vicky était plus sûre que jamais que sa mère l'avait bel et bien vue.

— Ta bave coule, Kate parlait d'une voix neutre.

Vicky se précipita sur sa serviette, rouge et fumante de honte.

— Tu te laisses aller, fit sa mère. Il faut que cela cesse. Autant pour ton régime que pour tes... fréquentations.

Le cœur de Vicky s'emballa, elle ressentait une vraie peur assise entourée de luxe seule avec sa mère. Elle remarqua avec surprise qu'elle aurait donné n'importe quoi pour retrouver son père, son demi-frère et les deux folles rousses qui l'appelaient sœurette pour la faire sortir de ses gonds.

— Ça veut dire quoi mes... fréquentations ?

Vicky maudit les tremblements dans sa voix.

— Tes amies, et les bêtises publiques que vous faites ensemble.

Sa mère n'allait pas lui parler de Mégane ; tant mieux.

— D'accord.

— Je vais te sortir de l'influence de cette horrible femme et tu viendras vivre avec moi. Changer de lycée pourrait également être bénéfique, tu as besoin de fréquenter des personnes de ton milieu.

— La sœur de James va au même lycée que moi, osa faire remarquer Vicky avec cette voix d'enfant qu'elle haïssait.

— Oublie-là, balaya simplement Kate. Quand on a ton âge, on a tôt fait de faire des expériences souvent regrettables et...

La lycéenne avait arrêté d'écouter, elle se repassait en boucles les mêmes phrases comprenant un peu plus à chaque fois avec toujours une dose d'horreur.

Mégane était sa petite-amie, elle avait brusquement envie de se lever, de le hurler et que personne dans ce restaurant ne puisse plus jamais dire le contraire. Oublier ? Non elle avait été heureuse comme jamais, elle voulait que ce soit gravé en elle.

Expériences ? Ce n'était des expériences que parce que c'était ses premières fois. Ça ne diminuait pas le tourbillon de ses sentiments ni la force de ses engagements. Et de toute évidence, c'était déjà bien davantage que tout ce qui avait composé la vie de sa mère.

Elle avait été tellement insensible à la désagrégation de leur famille que Vicky se demandait même si cela l'affectait ; peut-être même qu'elle les détestait. Les bruits devenaient doucement plus agressifs, elle avait envie de manger pour calmer les battements de son cœur.

Sa mère voulait réduire sa vie à peau de chagrin : elle allait supprimer tout ce qui était cool et agréable dans sa vie, ses amis, le corps de Mégane, ses nouveaux frères et sœurs, la verve de Mégane, sa cuisine toujours pleine de bonnes choses...

— Je...

Vicky essayait de trouver quelque chose à lui rétorquer, quelque chose qui potentiellement la sauverait.

— Je n'ai pas pris de poids.

C'était vrai en plus ; peut-être grâce à la diversité des repas dont elle profitait depuis quelques semaines mais aussi grâce au calme relatif qui l'empêchait de se jeter tous les soirs sur des cochonneries sucrées. Finalement, elle était mieux loin de sa mère.

— Ça ne saurait tarder.

Ouais, sa mère n'allait jamais l'écouter.

— Maman, l'appela Vicky avec cette même petite voix terrifiée.

— Oui ma grande ?

— Je ne veux plus jamais te voir.

Vicky récupéra son écharpe et sa veste sur la banquette et sortit d'un pas aussi digne que possible. Elle se couvrit et se mit en route. Il ne lui vint même pas à l'esprit de prendre le bus. Elle se sentait confuse mais en même temps apaisée. Elle avait l'impression d'avoir réglé un problème... en le roulant en boule sous son lit.

Elle faillit éclater en sanglot en se disant que si sa mère ne la détestait pas auparavant, c'était désormais le cas. Et cela, malgré les innombrables défauts de sa génitrice, la fit se sentir plus esseulée que jamais. Elle avait peur. Elle avait froid.

Et après tout, sa mère avait raison : elle n'était qu'une lycéenne.

Et sortant son portable, ma jeune fille s'aperçut qu'elle avait plusieurs messages. Aucun de sa mère : peut-être une bonne chose, peut-être pas. Jenna lui demandait quand elle rentrerait ; elle répondit par « bientôt ». Mégane l'encourageait pour ce dîner avec sa mère. Elle hésita quelques instants mais choisit de l'appeler. Normalement, ça lui ferait du bien – à part si elle était vraiment au fond du trou.

La voix de Mégane était un peu étrange, elle attribua cela au téléphone. La jolie métisse essaya d'expliquer vaguement ce qu'il s'était passé au restaurant mais ce n'était vraiment pas claire. Y compris pour elle-même. Mégane, alertée par son ton et son manque de cohérence, essayait presque courageusement de la faire rire histoire de la détendre. Peine perdue. Vicky subissait la même tension que son string. Alors qu'elle atteignait finalement son étage, Vicky eut la surprise de voir Jenna et Willy dans le couloir assis par terre et en pyjama.

— Mégane, il faut que je te laisse, lâcha Vicky d'une voix blanche.

C'était la première fois qu'elle voyait la jeune Jenna avec un air si... désespéré. Leur petite cynique de onze ans avait tenu le choc quand Tronald Dump avait été élu, quand Jon Snow était mort, quand un documentaire avait révélé que Chris Daryll aussi était un alien et quand la mise en vente du superbe sac Gogo Cannelle avait été retardée de deux semaines. Jenna était un roc.

Aussi Vicky ne prit pas la peine d'écouter plus longuement son interlocutrice, elle raccrocha et se précipita vers les deux enfants. Willy avait senti le changement d'attitude de Jenna et se montrait inhabituellement inquiet et silencieux. Ils tombèrent tous les deux dans les bras de la scandaleuse adolescente :

— Pourquoi vous êtes ici et pas dans votre chambre ?

— La porte, expliqua doctement Willy.

Jenna fut plus clair.

— Maman est devenue folle, elle s'est mise à hurler sur Jenny et on voulait pas entendre ça alors on est allés dans la chambre mais on entendait encore alors on est allés dans le couloir en attendant.

— Ça fait combien de temps que ça dure ?

— Peut-être trente minutes. Je comprends même pas pourquoi elles se disputent. Elle l'a même insultée de tabouret ! Qu'est-ce qu'il faut faire ?

— OK les singes, claironna Vicky d'une voix qu'elle présentait comme assurée et calme, je vais entrer en premier et dès que ça se calme à l'intérieur, vous courrez et vous allez dans votre chambre.

Vicky sentait un peu la pression après avoir fait la brave devant les deux mioches. Mais elle n'allait quand même pas les laisser dormir dans le couloir, il lui restait un peu d'empathie. En ce rapprochant, elle constata facilement que Jennifer n'était pas dans un bon jour. Elle gueulait plus fort qu'au marché sans reprendre une fois son souffle ; c'était presque qu'une performance olympique à ce niveau là.

Vicky aurait presque voulu repartir ; elle n'avait jamais autant manqué de courage qu'en entendant la compilation des plus mauvaises insultes de Jennifer. Quand elle poussa finalement la porte, les sons furent découplés. Personne ne la remarqua, personne ne l'entendit.

Jenny restait assise sur la table et fixait sa mère avec un détachement suprême. Très différente de d'habitude, elle semblait tellement vieille sans cette expressivité un peu folle qui la caractérisait.

Jennifer ne la voyait toujours pas, elle cultivait sa rage et semblait ne jamais vouloir se calmer.
Vicky observa les alentours à la recherche du moindre objet susceptible d'attirer son attention et de la calmer un peu. Mais les hurlements stridents et l'avalanche d'insultes ne l'aidaient pas à s'apaiser et à réfléchir convenablement.

Finalement, elle n'en avait rien à faire de leurs histoires, tout ce qu'elle voulait c'était la paix. Elle prit le tabouret en poids et lui jetait à la gueule.

Heureusement, Jennifer avait encore un instinct de survie qui la préservait d'une rencontre bien douloureuse. Elle se releva aussitôt, enfin silencieuse. Vicky n'était pas censé avoir peur : ce n'était que la belle-mère et elle n'avait aucun droit sur elle.

Mais les yeux exorbités de cette vieille folle, ce surplus de salive s'accumulant au coin de sa lèvre et sa posture de chat sauvage l'inquiétait plus que sa mère et sa sœur réunies. Mais elle ne lui parla pas. Elle se retourna vers sa fille et lui annonça d'une voix encore plus roque que d'habitude :

─ Tu es punie, ne t'avises pas de sortir de cet appartement.

Et c'était fini.

Jenny rejoignit leur chambre en même temps qu'elle. Elle quitta ses vêtements et se mit au lit. C'était bien une des rares fois où Jenny lui avait fait autant de peine. Vicky essaya toute sorte de divertissements, de menaces, et de chantages pour faire parler sa meilleure amie mais rien ne fonctionna. Elle resta dans son lit, le regard vide sans même fixer le poster de Chris Daryll qui la surplombait. Son seul sursaut de vie fut de grignoter le paquet de cookie qu'avait subtilisé Vicky.

L'appartement était tellement silencieux quand Will ouvrit la porte qu'il se demanda même s'il ne s'était pas trompé. Seule Jennifer était présente dans les pièces communes, elle s'était endormie devant la télé. Il entendait quelques bruissements en provenance des chambres mais tellement légers qu'il supposa un instant que tous ces garnements dormaient avant vingt heures.

Il frappa doucement à la porte des plus jeunes et les deux se précipitèrent pour ouvrir. Ils se jetèrent dans ses bras avec un effusion rare.

– Tout va bien ? murmura-t-il. Qu'est-ce qu'il s'est passé ?

Ils ne répondirent pas. Demandant plutôt qu'est-ce qu'il y avait à manger. Il leur recommanda de prendre un pizza du congélateur et passa à la seconde porte. Vicky sortit pour lui parler. Elle lui raconta à voix basse ce qu'il s'était passé tantôt et insista pour qu'il parle à Jennifer.

À l'entendre ainsi, Will se rappela qu'il vieillissait alors qu'eux grandissait. Il ne savait pas trop s'il était triste devant cette réalité ou s'il se réjouissait pour eux. Tous les quatre s'enfermèrent dans la cuisine et s'attelèrent à passer une très bonne fin de soirée.


La citation est un proverbe chinois.

Pour ceux qui se questionnent, effectivement j'ai plutôt honte de se délais de publication. Cela fait un an et demi que je n'ai rien posté semble-t-il et si vous êtes encore là, vous êtes courageux et je vous remercie. Le prochain chapitre la semaine prochaine, je ne fais néanmoins pas de promesse, ce serait malvenu de ma part.

Passez une bonne journée, n'hésitez pas à me laisser votre avis, Maneeya.