Juste une petite info en passant : je sais que vous n'avez pas eu le mail d'hier... moi non plus. Ffnet a parfois des bugs comme ça (Je viens nous de m'apercevoir que je ne recevais plus les mails m'annoncant un MP !) donc sachez que je publie tous les matins entre 9h et 10h à peu près ;) (par contre pour le mail en triple un matin, je plaide coupable, j'avais fait n'importe quoi et publié le mauvais chapitre et j'ai eu du mal à tout remettre d'aplomb !
Sinon sachez que vous êtes formidables et embellissez ma vie et je suis ravie de voir que vous jouiez le jeu des chansons, que vous découvrez des titres et m'en faites découvrir en retour ! Cœur sur vous (et encore plus si vous êtes francilien et que vous déplacer relève désormais d'un combat tous les matins !)
12 - Michel Polnareff
John tendit le verre qu'on lui demandait avec le léger hochement de tête nécessaire à la soumission de son rang. Son plateau était vide, et il devait repartir en cuisine en chercher des nouveaux, sans oublier de ramasser ceux vides sur les tables. Il officiait depuis suffisamment longtemps pour connaître les mécanismes et les rouages bien huilés de ce genre de soirées, et s'y montrer efficace. Machinalement, il entama un petit tour des tables et autres consoles pour récupérer la vaisselle sale, pour le faire au maximum avant de rejoindre les cuisines.
Il n'avait pas vraiment réalisé que son déplacement machinal l'approchait du roi de la soirée. Ou peut-être qu'au fond de lui, il le savait, le désirait.
Mais dès qu'il s'approcha de trop, il sentit un regard le brûler dans le dos. Il n'eut pas besoin de se retourner pour savoir qu'il s'agissait de Lord ou Lady Holmes.
- Ça ira. Merci.
Lady Holmes, donc. Qui s'était rapidement approchée de lui, et venait de poser dans un claquement sec son verre vide sur le plateau bien encombré de John.
- Ne remontez pas. Ne revenez pas.
C'était un ordre, comme le reste. John ne répondit rien, baissa la tête dans un geste d'obéissance. Il se mit en route pour les sous-sols sans un regard en arrière. Il savait que derrière lui, Lady Holmes le regardait toujours.
Au dernier moment, alors qu'il franchissait la porte, il ne put cependant s'empêcher de se retourner un bref instant. Ses employeurs seraient furieux. Quelle importance ? Il serait mort au matin, il en avait conscience. Ils ne pourraient pas le punir davantage, John l'avait accepté, et il avait besoin de ce dernier coup d'œil. Son regard accrocha immédiatement la silhouette de Sherlock, qui valsait élégamment à travers la pièce, au bras de sa jeune et jolie fiancée. Le cœur de John rata un battement. Parce que Sherlock regardait dans sa direction, et un bref instant, leurs yeux se croisèrent.
John avança aussitôt dans l'escalier qui menait au sous-sol et disparut dans l'obscurité. Mais cet échange de regards volés, personne ne pourrait le lui enlever. Ça, et le reste de ses souvenirs avec Sherlock.
- Encore des verres vides ? Mais qu'est-ce qu'ils boivent !
Le chef était activement occupé à préparer les hors d'œuvres et autres petits fours qui étaient montés en continu dans la salle de réception. Pour les vingt ans de Sherlock, leur fils cadet, et ses fiançailles avec Lady Irene, Lord et Lady Holmes recevaient le grand monde, ce qui se faisait de plus riche gratin anglais à des kilomètres à la ronde, dans leur immense et magnifique propriété au nord de Londres. Diamants, rubis, topazes et autres pièces précieuses et chères brillaient aux cous, oreilles, bras, décolletés, doigts des invitées. Queues de pie et longues robes dont les étoffes rivalisaient de luxe et de richesse étaient de sortie.
Le Roi et la Reine eux-mêmes étaient de la partie, et il semblait y avoir autant de serviteurs discrets et mutiques qui couraient entre les cuisines et la grande salle de réception, où le bal était donné. Ceux que John plaignait le plus étaient les plongeurs, les mains dans les baquets d'eau chaude à frotter les verres et les verrines en continu, à s'en écorcher les doigts et abîmer la peau.
- Remonte ! ordonna quelqu'un à John, en lui tendant un plateau.
Majordome, sous-majordome, valet ? John ne savait pas. Il se contenta de repousser de la main le plateau.
- Lady Holmes m'a ordonné de ne pas remonter, répondit-il.
L'autre parut hésiter, mais n'insista pas. Ils avaient tous conscience du « problème » qui existait encore John et leurs patrons. Aucun, cependant, ne connaissait la réelle nature du problème. Et bien sûr, tous ignoraient le fait que demain, John serait mis à mort pour le seul crime d'avoir aimé la personne qu'il ne fallait pas.
Comme le majordome n'insistait pas, et avait d'autres chats à fouetter et des valets auxquels donner des ordres, John en profita pour filer avant qu'on ne le voie. Théoriquement, il n'avait rien à faire là. Ses employeurs avaient décidé, à raison, de le licencier. Mais le bal les occupait efficacement, et Lord et Lady Holmes avaient besoin de toutes les mains disponibles. Ils avaient donc décidé de garder John pour la soirée uniquement, la dernière. Il avait bien tenu son rôle une partie de la soirée.
Mais manifestement, les tentatives désespérées de John pour se rapprocher de Sherlock, ou de lui adresser un regard, avaient fini par avoir raison de la patience de Lady Holmes, qui l'avait congédié. Ils savaient tous pertinemment que John ne fuirait pas et n'aurait pas disparu au matin. Ce n'était pas dans sa nature. Et il était prêt à tous les sacrifices pour rester au plus près de Sherlock, même pour une seconde encore.
Avec la force de l'habitude, John rejoignit les jardins sans rencontrer personne. De là, en grimpant dans un arbre qui lui offrait une bonne cachette pour voir sans être vu, John avait une vue magnifique sur l'immense bal, derrière les baies vitrées. Il repéra aussitôt Sherlock, qui évoluait naturellement parmi les danseurs. En le voyant, si parfait et magnifique, John ne regretta pas une seule seconde les décisions qu'il avait prises dans sa vie.
Sa vie n'était pas faite pour les châteaux. Mais il n'avait pas eu le choix, et ses ambitions professionnelles avaient été réduites à la réalité de la vie. Il était devenu valet, et par hasard, avait été un jour embauché par la plus puissante famille du Comté de Londres, Lord et Lady Holmes.
Ils étaient réputés pour être bons avec leurs employés, et relativement compréhensifs qu'ils étaient tous humains. John avait aimé travailler pour eux, car c'était entièrement vrai. Jusqu'au jour où il avait rencontré Sherlock.
De toutes les leçons d'aristocratie qu'on avait essayé de lui inculquer, Sherlock n'avait aimé que la danse et la musique. Cela ne l'empêchait pas d'être furieusement intelligent, et on le disait impitoyable et presque sadique.
Alors quand John était entré dans le salon de musique pour le nettoyer comme on le lui avait demandé, sans savoir que Sherlock s'y trouvait encore, il avait tremblé.
Il en était ressorti des heures après, amoureux fou de cet énergumène brillant et improbable qu'il avait découvert sous la carapace et le vernis de l'aristocratie. Ils avaient commencé à se fréquenter à partir de là.
C'était pour cela que John avait les plus grands regrets. Pas parce qu'il allait mourir. Parce qu'il avait l'absolue certitude que Sherlock l'aimait, aimait leurs instants volés loin de tout, toujours cachés, toujours sur le qui-vive. Il ne le lui avait jamais dit. Un aristocrate ne pouvait pas dire ça à un valet.
Mais ses mains, ses yeux, sa bouche, parlaient pour lui. Et quand, au hasard d'une promenade à cheval dans un lieu désert, ils se retrouvaient à s'embrasser éperdument à l'abri des regards, John savait que ses sentiments étaient partagés.
Dans un mouvement de danse, Sherlock disparut partiellement de la vue de John, révélant sa fiancée au premier plan. John serra les poings, de son poste d'observation. Il haïssait comme jamais il n'avait haï cette jeune colombe blanche aux courbes si rondes, aux hanches si larges pour lui donner des enfants, aux yeux si innocents. Elle était tout ce dont Sherlock ne voulait pas. Mais d'ici ce soir, qu'ils ne veuillent ou non, ils seraient fiancés officiellement. Et mariés d'ici deux mois.
C'était injuste. Sherlock savait pour cette fête, ce mariage à venir, depuis des mois, et il en avait parlé depuis au moins autant de temps à John. Ce dernier s'en souvenait très bien. Habituellement, ils se cachaient, se voyaient autant que possible en dehors du château, se faisaient discrets. Ce jour-là, Sherlock vitupérait dans sa chambre en faisant les cent pas, prenait à témoin John qui avait peur qu'on les surprenne.
Ce même jour, ils avaient fait l'amour une fois de plus, avec passion et amour. Mais pour la première et la dernière fois, ils s'étaient aimés dans le lit de Sherlock, dans ses appartements. John chérissait ce souvenir plus que tout autre, comme si tout était devenu spécial.
Mais rien n'avait changé. Le délai s'était simplement raccourci, jusqu'à ce qu'il devienne inexistant. Sherlock ne voulait pas de ce carcan, de ce mariage. Plus il s'en ouvrait à John, plus l'arrivée de sa fiancée était imminente, moins ils étaient prudents. Ils avaient été découverts deux jours avant les vingt ans de Sherlock, et cet immense bal.
- John.
La voix de basse que John reconnaîtrait entre mille venait de retentir, et il manqua de tomber de son poste d'observation en se penchant. Tout à ses pensées, il ne l'avait pas vu quitter la salle.
- Qu'est-ce que tu fais là ? Ne fais pas ça ! chuchota-t-il. Si tes parents...
- Ils me croient parti dans ma chambre pour chercher une veste pour Lady Irene. Ils ne se doutent de rien, mais j'ai peu de temps. Descends !
En moins de temps qu'il ne fallait pour le dire, John était à terre, serré contre Sherlock, le pressant contre lui plus que jamais, réalisant seulement à quel point respirer tout ce qui n'était pas Sherlock lui était insuffisant.
- Sherlock... murmura John en se détachant à regret, quand il sentit qu'il ne pouvait plus dissimuler à quel point son amant lui faisait de l'effet.
Il n'acheva jamais sa phrase. Comment on va faire ? Est-ce que tu m'aimes ? Je veux continuer à t'aimer. Dis-moi que tout ira bien. Fuyons ensemble.
Aucune de ces phrases n'était utile, ni crédible. Alors John préféra se taire.
Alors pour les quelques minutes qui suivirent, ils restèrent simplement tous les deux enlacés, l'un contre l'autre dans la douce fraîcheur de la nuit de juin. Ils restèrent ainsi, sans parler jusqu'à ce que Sherlock ne se redresse et n'annonce devoir reprendre le chemin de ses obligations.
- Ils ne vont pas tarder à venir me chercher, expliqua-t-il à regret en désignant la fête du menton, derrière eux.
- Je ne veux pas que tu partes, murmura John.
- Je n'aurais pas dû venir, regretta Sherlock.
Les mains de John étaient fermement ancrées dans sa veste, il ne pouvait pas bouger, même s'il l'avait voulu.
- Pourquoi es-tu venu ? osa demander John en le regardant brusquement dans les yeux, osant libérer les mots enfouis en lui.
Prunelles contre prunelles, éclairés par la lune et le faste de la fête qui projetait des ombres immenses sur la pelouse et les illuminait faiblement, ils s'affrontèrent du regard.
- Parce que je ne pouvais pas ne plus jamais te revoir, répondit sincèrement Sherlock. Parce que je t'aime. Parce que je donnerais n'importe quoi pour ne pas avoir à me marier. Parce que te rencontrer a été la plus belle chose qui me soit arrivée. Parce que passer le reste de mon existence sans te voir me tue par avance. Parce que graver ton visage et ton corps dans mon esprit est le dernier plaisir égoïste que je m'offre.
Il y avait tant d'amour dans ses propos que John en oublia de respirer. Son amant, si mesuré, si intelligent, ne tremblait absolument pas en disant ces mots, absolument certain de leur véracité. Pour John, tout était bouleversé. Il s'était totalement fait à l'idée qu'il allait agir ce soir et mourir demain. Soudainement, il vacillait. Et instinctivement, eut un geste qui n'échappa pas à Sherlock.
D'un mouvement leste, la main pâle de l'aristocrate battit de vitesse celle lente et gourde de John, qui cherchait à passer derrière son dos, vérifier que l'arme qu'il portait cachée sous sa veste était toujours là.
- Non !
C'était trop tard. Sherlock avait trouvé le pistolet et le tenait hors de portée de John, l'examinant rapidement.
- Sherlock, rends-moi ça.
- Qui prévoyais-tu de tuer, John ? Mes parents ? Moi ? Toi-même ?
Le silence de John fut sa seule réponse.
- Irene, comprit Sherlock en le déduisant, comme il le faisait toujours. Ma fiancée. Pourquoi ?
Il avait l'air réellement soufflé par cette révélation. Presque émerveillé, alors qu'ils discouraient pourtant d'un meurtre le plus naturellement du monde.
- À ton avis ? répondit John, amer. Je devais partir demain, renvoyé par tes parents. Au lieu de quoi, j'aurais été pendu demain matin. Ça aurait fait quelques lignes dans les journaux, peut-être même n'en aurais-tu rien su. J'aurais aimé que tu viennes et me pleures, mais ils ne t'auraient pas laissé faire. Sans doute cela aurait été vain. Ils t'auraient donné une autre fiancée, et je n'aurais pas été là pour supprimer les suivantes, mais pour juste un instant de plus, je te voulais libre et heureux.
- En sacrifiant ta propre liberté pour ça ? Ta propre vie ? murmura Sherlock.
Cela faisait trop longtemps qu'il avait quitté la fête, son absence risquait d'être remarquée. Ils prenaient trop de risques. C'était ce qui les avait conduits à leur perte initialement.
- Je sacrifierai absolument tout ce que je possède, jusqu'à ma vie, pour toi, répliqua John.
Sherlock soutint son regard, ne cilla pas.
- Pour information, la seule chose que je n'aurais pas pu supporter, c'est que tu te tues toi-même avec cette arme. Je t'aurais pardonné tout le reste. Mais ta mort est la seule chose d'inenvisageable à mon existence. Tu me fais confiance ?
- Plus qu'à n'importe qui au monde, fusa la réponse de John, empreinte d'une véracité irréfragable.
- Demain, huit heures. Porte nord, après les cuisines. Récupère tes gages ce soir, annonce à mes parents ta démission immédiate après le bal. Ne fais rien d'autre. Attends-moi demain matin. Je viendrai. On partira ensemble. Je te le promets. Mes parents pensent que j'ai cédé. Ils me surveilleront, mais mes fiançailles ont été annoncées, ils supposent que tout est réglé et que je ne peux pas fuir. Je devrais pouvoir échapper aisément aux gardes. On partira ensemble, John, si tu veux de moi. Si tu veux d'une vie cachée de fuyard toute ta vie. C'est la seule chose que je pourrai jamais t'offrir.
- Si c'est avec toi, je supporterai n'importe quoi, affirma John.
- Alors demain, huit heures, porte nord, répéta Sherlock en disparaissant dans la nuit.
D'un geste fluide, il avait remis l'arme à John, qui n'avait désormais plus aucune envie de s'en servir. Il voyait au loin l'ombre de l'homme de sa vie se ruer en direction du bal pour continuer à jouer le rôle qu'il devait. Jusqu'à demain matin, John en était sûr. Sherlock ne mentait jamais. Il viendrait demain, et ils seraient ensemble. John y croyait.
Reviews, si le coeur vous en dit ? :)
