Chapitre 14 : Résultats
Arthur ne se sentait clairement pas à sa place au milieu du reste du groupe amassé devant la chambre d'Izzie. Il avait le sentiment que beaucoup de monde l'avait dévisagé au moins une fois depuis son arrivée, et il se tenait le plus en retrait possible, presque caché derrière la grande carrure de Tony.
S'il n'avait pas laissé son malaise l'emporter sur sa raison, il aurait remarqué que Lexie lui avait souri, que Meredith le couvait du regard (tout en alternant avec des regards mauvais, destiné à Owen pour avoir presque étranglé Cristina durant son sommeil la nuit précédente), que Julia – son interne – s'était glissée entre lui et le reste du monde dans une attitude protectrice. Oui, il aurait remarqué que beaucoup de gens l'aimaient, et que la plupart des autres s'en fichaient tout simplement de sa présence. Même Cristina, qui venait d'arriver, ne s'offusquait en rien de le voir ici. Finalement, seules deux ou trois personnes lui avaient adressés des mines emplies de reproches, et ce n'étaient pas des gens avec qui il travaillait souvent.
- Bon, on en est à quoi ? On a des nouvelles ? interrogea Callie en débarquant comme un bolide au milieu du groupe, George toujours sur les talons.
- Rien pour le moment, répondit Cristina qui se massait le cou sous son col-roulé.
- C'est long non ? fit O'Malley avec une certaine rigidité dans la voix.
- Pour une opération de ce genre, non, c'est mieux s'il prend son temps, répondit Meredith qui savait pour avoir énormément fréquenté le service de son petit-ami.
Le réflexe de la plupart des gens réunis fut de lever les yeux vers la pendule du couloir, ou de les baisser vers leurs montres. Arthur, lui, ferma les yeux. Il aurait aimé qu'au moment où il les rouvrirait, le temps se soit écoulé plus vite et que Shepherd débarque pour leur annoncer que l'opération s'était bien passée, qu'il n'y avait plus de tumeur et que tout allait bien aller désormais. Que toute cette histoire soit enfin derrière eux.
Izzie se remettrait rapidement, suivrait son traitement à l'interlocking sans en subir trop de contres-effets, puis d'ici quelques mois, une année tout au plus, elle serait guérie. Les scannes indiqueraient que la tumeur et ses métastases auraient totalement disparues. Elle reprendrait son cursus en chirurgie, deviendrait douée, serait une rivale sérieuse pour le poste de chef des résidents lorsque serait venu ce temps. Ils auraient tous deux encore l'occasion de se bagarrer des chirurgies et de se battre pour Karev. Il gagnerait, bien évidemment, et elle lui ferait de nouveau la gueule. Mais un jour ils redeviendraient de bons collègues. Il ferait son clinicat sous les ordres de Callie, elle irait surement en obstétrique – il la voyait bien dans cette spécialisation. Puis ils deviendraient chefs de services et se battraient un jour pour le poste de chef de la chirurgie. Elle serait leur témoin le jour où Alex et lui se marierait et leur souhaiterait tout le bonheur du monde !
Oui, voilà, c'était cet avenir-là qui allait arriver. Tout finirait bien, s'était certain, ça ne pouvait pas être autrement. Ça ne devait pas être autrement. Parce que l'alternative serait…. Il préférait ne pas y penser.
Arthur rouvrit les yeux, s'étant presque auto-convaincu de ce conte de fée qu'il venait de s'imaginer. Mais seulement deux minutes s'étaient écoulées et Derek ne semblait pas être revenu de chirurgie. Tout ce qu'il y avait autour de lui était ces visages inquiets, le silence parsemé de quelques murmures.
Tony se tourna d'un quart pour le regarder, et lui demanda si ça allait. Il répondit que oui, sans conviction.
Ce fut à cet instant qu'arriva Arizona, accompagnée d'Alex, qui tirait une tête de déterré et avait les yeux rougis. Cela n'échappa pas à Arthur, qui ne pouvait s'empêcher de le regarder. Mais il déchanta rapidement, car Karev l'aperçu, son regard captant le sien, et il détourna légèrement la tête en croisant les bras sur son torse, le visage se fermant.
Arthur reçu ce détournement comme une forme de dédain, ou de mépris, et sentit son cœur saigner un peu plus tandis qu'une boule massive se contractait dans son estomac et l'empêchait de respirer. Il ne pouvait pas savoir, évidemment, qu'en réalité, Alex ne le dédaignait pas, mais n'osait pas le regarder à cause de la propre culpabilité qu'il ressentait, celle qu'il avait avouée un instant plus tard à Robins. S'il évitait de le regarder, c'était pour ne pas ressentir le vide qui les séparait physiquement, pas être tiraillé par l'envie de franchir cet espace dès à présent et d'aller le prendre dans ses bras, lui demander pardon, lui dire qu'il s'en voulait, qu'il n'aurait pas dû se comporter ainsi, qu'il voulait le retrouver.
Comme lui avait conseillé Arizona, il tâchait de s'en abstenir, en tout cas pour l'instant, jusqu'à ce qu'Izzie sorte de ce maudit bloc, qu'elle se réveille. Il ne pensait pas pouvoir tenir jusqu'au matin, mais il devait au moins se contenir jusqu'à ce moment. Et s'il voulait y parvenir, il devait éviter de le regarder.
Le temps s'écoula ainsi, dans cet espace hors du monde ou seul l'attente existait. D'abord un quart d'heure, puis une demi-heure. Les gens arrivent, restaient un moment, repartaient. Owen s'en était allé après une énième tentative de se rapprocher de Cristina échouée à cause de l'intervention de Grey et de Torres. Mais Cristina était finalement partie elle aussi, dans la même direction, surement pour le rejoindre, pour lui dire que malgré ce qui s'était passé, elle était la seule à choisir quand ça devait s'arrêter, où étaient ses limites.
De temps à autre, un bipper sonnait et un interne ou un résident s'enfuyait au pas de course, petit rappel que la vie continuait son cours ailleurs que cette bulle. Les titulaires défilaient aussi. Sloan avait dû rejoindre Lexie pour stopper le pacemaker d'une vieille femme qui s'était éteinte et dont la famille avait paru insensible jusqu'à cet instant précis. Quand le départ de l'être cher est inévitable, on se prépare, on se gonfle de cette insensibilité et, passé le soulagement de l'annonce du départ, cet instant où tout se relâche et où l'on se dit « enfin, c'est fait, je vais pouvoir aller de l'avant », la tristesse nous rattrape. On se rend compte de ce qui vient de se passer, ce que l'on a perdu et qui ne sera jamais plus. C'est humain, normal.
Deux heures, cela devenait insoutenable. L'intervention durait depuis plus de quatre heures désormais, et même Meredith semblait un peu moins sereine qu'auparavant, les mains dans les poches de sa blouse, se balançant d'avant en arrière sur ses pieds, nerveuse.
Georges allait et venait dans le couloir. Richard (qui était venu également montrer son soutien envers ses employés) tapotait du bout des doigts sur le comptoir où il était accoudé. Tony discutait en chuchotant avec Julia qui semblait le trouver drôle (il lui posait plein de question sur l'internat en chirurgie, car il ne sortait presque jamais de dermatologie). Arthur, lui, gardait les yeux fermés le plus possible pour éviter de voir qu'Alex continuait à fuir son regard. Quant à ce dernier, il s'efforçait toujours d'essayer de se montrer stoïque, les bras croisés devant lui, conservant une pose statique, à la limite d'attraper des crampes.
Soudain, alors que plus personne ne l'attendait, le Docteur Bailey apparut au bout du couloir et tout le monde revint à la vie. Elle était suivie de près par le Docteur Shepherd. Ils avaient l'air profondément fatigué et pas particulièrement euphorique. Plutôt le contraire.
- Ce n'est pas bon, murmura quelque dans l'assemblée.
Tous les corps se raidirent et retinrent leurs souffles. Les deux médecins arrivèrent à leur hauteur. Derek enlevait son calot avec les ferryboats que Meredith lui avait apporté exprès juste avant l'intervention – et juste avant de refuser une énième fois sa demande en mariage car elle refusait d'accepter si cela signifiait pour lui que la mort éventuelle d'Izzie ne serait pas grave.
- Alors ? interrogea Richard, qui était le seul à réussir à contenir correctement son inquiétude avec ses années d'habitude.
Bailey s'humecta les lèvres, puis leva les yeux vers Derek, qui ne semblait pas à l'aise. De nombreuses personnes se prirent par la main, dans les bras, cherchant un contact rassurant pour contrer l'anxiété, se donner du courage, anticiper une éventuelle douleur, pour ne pas se sentir seul. Voyant que Shepherd ne parlait pas, Miranda pris les devants :
- Il a pu enlever toute la tumeur.
Un soupir de soulagement commun se fit entendre. Un soupire auquel participèrent la plupart des personnes présentes, mais pas toutes. Si Tony, les internes ou encore les quelques infirmières et aides-soignantes prenait cette nouvelle comme un acquis, les titulaires et la plupart des résidents sentaient venir le « mais ».
- Cependant, il y a eu une complication durant l'intervention, fini par intervenir Derek d'une voix blanche.
Arthur referma les yeux, se sentant près à défaillir. Callie serra plus fort la main d'Arizona, son cœur ratant un battement. Alex se tendit comme un ressort et George se plaqua les mains sur le visage comme pour se protéger de la mauvaise nouvelle que tout le monde sentait planer. Shepherd poursuivit :
- Elle a fait une hémorragie cérébrale.
Tout le monde semblait à la limite de s'effondrer. Cette nouvelle sonnait comme celle d'un décès. Ce rendant compte que ce qu'il venait de dire pouvait paraître défaitiste, voire très alarmiste – la fatigue y était pour beaucoup - il s'empressa d'ajouter :
- J'ai cependant réussi à l'arrêter. Elle va bien, elle est en salle de réveille.
- Ho, Dieu merci, s'exclama à moitié Callie en poussant un profond soupir, juste avant d'embrasser Arizona par soulagement.
Tout le monde se détendit enfin. Richard priait le groupe de se disperser à présent et de retourner travailler ou se reposer pour ceux qui avaient terminé leurs services, puis il s'approcha de Shepherd et l'invita à venir dans son bureau pour se poser un instant et boire quelque chose après cette intervention particulièrement tendue, ce qu'il accepta sans se faire prier.
La foule se défit rapidement, jusqu'à ce qu'il ne reste plus que Meredith et George, qui s'étaient précipités vers Bailey pour lui demander plus de détails. Arthur pour sa part, sentit le vertige s'emparer de lui tandis que le soulagement le submergeait. Il se détourna donc, ne voyant pas qu'Alex le regardait enfin, et s'éloigna presque en courant dans le couloir. Karev eut envie de se lancer à sa poursuite, de le rattraper, de le prendre dans ses bras, de fêter cette bonne nouvelle avec lui, de lui dire ce qui le brûlait depuis des heures. Mais il n'en fit rien en voyant que Tony Giacomo avait emboité le pas d'Arthur, ce qui l'interloqua. Le temps qu'il revienne de cette surprise, Bailey le héla.
- Karev, vient ici !
Il resta encore deux secondes à regarder dans cette direction, puis se tourna vers la cheffe des résidents.
- Quoi ?
- Où sont Newton et Yang ? interrogea la petite femme en regardant partout autour d'elle.
- Pour Cristina, je ne sais pas, mais Arthur, je viens de le voir partir, fit remarquer Meredith.
- D'accord, je leur dirais après dans ce cas, fit Miranda en claquant de la langue avec agacement.
Elle se tourna alors d'un coup vers les trois autres et les dévisagea d'un air sévère tour à tour.
- Votre amie a subi aujourd'hui une intervention risquée et grave. Elle a eu des complications et s'en est tirée, mais ça aurait aussi pu ne pas être le cas. Et avant d'affronter tout cela, elle est restée seule toute la journée à affronter ses propres craintes. Je ne vous fais pas de dessins, vous savez comme moi qu'être entouré et soutenu A (elle appuya sur ce mot) une influence sur le processus de réussite. Mais vous n'étiez pas là ! Alors oui, votre amie s'en ai sortie aujourd'hui… mais ce n'est pas grâce à vous !
Le reproche était palpable et tous baissèrent les yeux sur leurs chaussures. Ils savaient qu'elle avait parfaitement raison. Aucun d'eux n'avait été la voir pour la distraire ou lui dire que tout irait bien. Ils l'avaient évitée, pour oublier leur propre frayeur. Ce n'était pas très digne d'amis.
Bailey était satisfaite. Premièrement parce qu'elle venait de tenir une promesse qu'elle avait faite à Izzie avant qu'on l'emmène – bien que celle-ci n'y ait pas consenti – et parce que se défouler ainsi sur ses anciens internes l'aidait à retomber la pression du bloc. Pas très charitable, elle devait l'admettre, mais ils l'avaient un peu cherché. Elle décida cependant de ne pas finir sur un blâme pur et simple, et se composa rapidement une phrase de sagesse.
- Demain, faites mieux.
Puis elle se détourna et partit pour aller se changer. Elle n'en pouvait plus et n'avait qu'une seule hâte : se changer et prendre une bonne douche bouillante avant de s'allonger un moment en chambre de garde. Ce serait mieux que de reprendre le volant dans son état de fatigue et de s'engueuler avec Tucker en rentrant parce qu'elle revenait si tard et que le petit l'avait réclamée toute la soirée en refusant de se coucher.
Les trois résidents restèrent un instant immobiles dans le couloir à échanger des regards.
- Bon… du coup, on fait quoi ? interrogea Meredith.
- Personnellement, je vais rester ici pour attendre le réveil d'Izzie, déclara George avec une détermination de mise.
- Moi je dois aller voir comment va Derek, répondit la jeune femme. Mais je te rejoins dès que je peux.
- D'accord.
O'Malley et Grey, ayant terminé cet échange, tournèrent de manière synchro la tête vers Alex, l'interrogeant du regard. Celui-ci ne le remarqua pas vraiment tout de suite, il gardait les yeux rivés vers le couloir où Arthur venait de filer un instant plus tôt, suivi par le dermatologue. Il était perdu dans ses pensées, partagé réellement entre l'envie d'y aller, et celle d'attendre encore un peu, au moins jusqu'au réveil définitif d'Izzie.
- Alex ? l'appela Meredith.
Il sursauta légèrement, battit des paupières tout en secouant sa tête et tourna le regard sur son amie, qui l'observait intensément. Elle se doutait de ce à quoi il devait penser – ou en tout cas savait son dilemme de choisir entre Isobelle ou Arthur – et s'apprêtait à lui dire qu'il pouvait y aller, mais elle fut devancée par George.
- Tu devrais aller le rejoindre et faire la paix avec lui.
- Pardon ? fut surpris Karev en se tournant vers lui.
- Il n'était pas le seul à ne pas avoir vu venir le problème d'Izzie, poursuivit l'autre résident, ayant eu le temps d'analyser ce qu'Arthur lui avait balancé plus tôt dans la journée et d'en tirer une leçon.
- De quoi tu parles, O'Malley, se renfrogna légèrement Alex, son visage se fermant automatiquement.
- On a mal réagi, parce qu'on s'en voulait à nous-mêmes et c'était plus simple d'avoir un bouc-émissaire. Mais c'était mal. On a tous été de mauvais ami sur ce coup-là. Pour elle, mais aussi pour lui.
- De quoi je me mêle ?! répliqua Alex, qui prenait mal la réplique car elle venait de George.
- George à raison, intervint Meredith avec calme afin d'apaiser les tensions. Va le retrouver, excuse-toi, et ramène-le ici. On doit être tous là pour le réveil d'Izzie. Je vais chercher Cristina.
Sans un mot de plus, elle se détourna et partit pour tenter de trouver Yang. Alex, les poings sur les hanches, toisa un instant O'Malley, qui le regardait avec une assurance qui lui était rare, puis il soupira et se dirigea vers le couloir. Dès qu'il eut tourné à l'angle et que par conséquent, l'autre résident ne pouvait plus le voir, son visage se décrispa, mais pour arborer une mine soucieuse. Il ne savait pas du tout comment aborder Arthur après ce qu'il lui avait fait subir, et espérait que ce dernier accepterait de l'écouter. Si ce n'était pas le cas… il ne savait pas ce qu'il ferait, mais il se doutait que ça allait lui faire mal.
Il prit une grande inspiration, et se mit en marche. Il lui fallait encore trouver où son ex avait pu aller se cacher.
oOoOoOo
Arthur sortit devant l'hôpital, le cœur battant à tout rompre. Il se passa les mains dans les cheveux, sur le visage, faisant des allés-venus, agité. Il se mit à rire et leva les yeux au ciel pour remercier l'entité qu'il refusait de définir – la Force – et sentit ses yeux devenir humides. Il était tellement, mais juste tellement soulagé de savoir qu'Izzie s'en était sortie. Il n'aurait pas su ce qu'il aurait fait si ça n'avait pas été le cas.
Soudain, son estomac, tellement crispé depuis des heures, se contracta et il se plia en deux, prit d'un spasme gastrique, mais rien ne sortit – il n'avait rien mangé ou bu depuis l'après-midi – ce qui lui fit atrocement mal. Il toussota, presque agenouillé devant un des bacs de plantes grasses qui décorait la devanture de l'hôpital, respirant fort pour calmer le réflexe nauséeux et faire passer la douleur.
- Arthur, tout va bien ? interrogea la voix de Tony dans son dos.
- Nickel. Ça se voit, non ? répondit ironiquement le jeune homme, la voix légèrement haletante.
Le dermatologue soupira et vint s'accroupir à côté de lui, lui frottant le dos dans un geste qui se voulait amical, ce qui troubla légèrement Arthur, mais il se laissa faire parce qu'un peu de contact humain, ça ne faisait pas de mal, surtout après de telles épreuves.
Ils restèrent comme ça un petit moment, jusqu'à ce que le résident de chirurgie, les mains sur les genoux, soit certain que les spasmes se soient calmé. Il respira encore profondément, et se redressa lentement. Tony l'imita, mais s'assit sur le rebord du bac de verdure, croisant les jambes, regardant l'autre droit dans les yeux.
- Tu te sens soulagé ?
- Tu n'as même pas idée à quel point, répondit Newton en soupirant, s'asseyant à côté de lui, les croisant les mains devant lui. Si ça avait mal tourné, je ne sais pas ce…
- Mais ça n'a pas mal tourné, le coupa Tony, qui personnellement avait aussi pas mal flippé.
Arthur cligna des yeux et observa le visage de l'Italien, qui gardait le regard fixé droit devant lui, une expression étrange sur le visage, assez indéfinissable. Il se rappela alors ce qu'ils s'étaient raconté dans le couloir des galeries, un peu plus tôt dans la soirée.
- C'était la première fois que tu devais attendre un résultat vital, n'est-ce pas ? l'interrogea-t-il.
- Ouais.
- Ça t'a impressionné ?
Tony eut un rire nerveux, ferma les yeux, hocha doucement la tête et avoua avec le sourire de celui qui se trouvait idiot lui-même.
- Ça doit surement te sembler bête, mais oui. Je sais que je l'ai déjà dit, mais en dermatologie, même si ça nous arrive de diagnostiquer des trucs pas beaux – genre mélanome ou infection sévère –, on n'est pas vraiment confronté à une urgence vitale, ou si peu. Alors ouais, c'était impressionnant, angoissant et j'ai vraiment flippé quand le Docteur Shepherd a débarqué avec sa tête de dix pieds de long. Je ne sais pas trop ce que j'aurais pu ressentir s'il avait donné une mauvaise nouvelle, et pourtant je suis conscient que par rapport à vous, Izzie est plus une connaissance que j'aime bien qu'une vraie amie.
Il rouvrit les yeux et pencha la tête sur le côté pour voir les étoiles qui se dévoilaient entre deux passages nuageux, puis il regarda à nouveau Arthur, et constata que ce dernier l'observait avec attention et compassion dans les yeux.
Merde, il est vraiment trop craquant, pensa-t-il avec un petit pincement au cœur.
- Bref, tout ça pour dire que je ne sais pas comment vous arriver à gérer ça tous les jours et à rester au top, termina-t-il en lui souriant doucement, baissant un peu les yeux, les main croisée, coudes en appui sur ses cuisses. Vous avez du mérite.
Arthur se pinça les lèvres, vers l'intérieur pour les humidifier, prenant le temps de réfléchir à ce qu'il pouvait dire en réponse à ça. Il trouvait ce petit discours touchant. Ça lui rappelait ses propres débuts.
- T'as l'air d'un dur, un vrai macho italien, mais en fait t'es un mec sur sensible, finit-il par lâcher avec le ton le plus doux qu'il puisse.
- Pfff, vas-y, fous-toi de moi encore, pouffa légèrement Tony en se redressant, mais sans sembler se vexer pour autant.
- Non, pas du tout ! s'exclama Arthur, se rendant compte que ça pouvait effectivement sonner comme quelque choses de mordant. Je voulais dire par là que c'est bien si ça te touche. Tu sais des fois, nous, les chirurgiens, on est tellement habitué au drame qu'on peut sembler blaser aux yeux des autres gens. Alors c'est bien de temps en temps d'avoir quelqu'un qui nous rappelle ce que c'était les premières fois. Ça nous rappelle qu'on est humain, nous aussi.
Il se tut, se disant qu'il ne devait pas être très clair car il était fatigué. Il baissa donc le regard sur ses chaussures. Et ajouta :
- Mais si tu veux savoir, on ne s'habituer jamais réellement. On apprend juste à faire avec.
- Je vois.
Ils se turent tous deux et levèrent les yeux vers le ciel. Le silence s'étira un instant. Au bout d'un petit moment, Tony tapa sur ses cuisses et déclara en se relevant :
- Bon, assez d'émotions pour ce soir, ça mérite un verre tout cela. J'ose t'inviter chez Joe ? En tout bien tout honneur, bien sûr.
Arthur sourit face à la précipitation de la dernière réplique, comme pour justifier quelque chose qui n'avait pas besoin de l'être.
- Ça peut-être une idée, répondit-il en souriant pour lui-même.
Tony lui tendit une main pour l'aider à se relever, ce qui le surprit vivement. Encore quelque hier, il aurait pris ça pour une espèce de galanterie à deux balles pour tenter de le draguer, mais il ne ressentait aucun sous-entendu douteux dans ce geste, juste de la gentillesse, et il trouva cela charmant durant une fraction de seconde. Il accepta cette main et se remit debout à son tour en sautant sur ses jambes.
Ils firent deux pas en directions de l'hôpital lorsqu'Arthur, en manque de sucre à cause de la terrible tension de ces derniers jours, du manque de sommeil, de l'hypoglycémie provoquée par l'angoisse, et s'étant redressé trop vite pour sa tension artérielle actuelle, eut un vertige et vit tout blanc. Il tituba légèrement et vacilla, manquant de tomber.
- Hé, Arthur ! ça va ?! s'exclama Tony en le rattrapant de justesse dans ses bras.
Arthur, tombant de tout le poids de son corps qu'il ne maitrisait plus durant quelques secondes, et se retrouva le visage appuyé contre le torse de Giacomo, qui le serrait dans ses bras.
oOoOoOo
Alex avait parcouru presqu'au pas de course une bonne partie du service de chirurgie lorsqu'il arriva dans le hall de la salle d'attente. Il regarda en tous sens pour voir s'il apercevait Arthur, mais ne l'y trouva pas.
- Mais bon sang, il est où, marmonnait-il avec un petit agacement en s'avançant entre les rangées de banquettes.
S'approchant de la vitre, son regard fut attiré par une tenue orangée dehors et il porta son attention automatiquement dans cette direction. Il aperçut alors la forte stature de Tony, qui se remettait debout, et constata qu'Arthur était avec lui. Son cœur fit un bond e joie et de panique en même temps car il était à la fois content de l'avoir retrouvé et nerveux d'aller lui dire ce qu'il crevait de lui annoncer.
Tout en se dirigeant vers la porte automatique, il remarqua quelque chose de bizarre. Tony tendait la main à Newton pour l'aider à se relever, et Arthur souriait, le visage détendu, l'air plutôt… pas heureux, mais bien en tout cas. Alex tiqua de la paupière en se glissant dans l'une des cavités triangulaires du tourniquet.
Au moment où la porte s'ouvrait, il s'immobilisa sur place, comme choqué, le cœur ratant un battement. A une dizaine de mètres, légèrement sur sa droite, Arthur venait littéralement de se laisser aller dans les bras de Tony. Bien sûr, il n'avait pas le contexte. Il ne pouvait pas deviner qu'Arthur venait de faire une petite chute de tension, et de toute manière, avec toute la pression qu'il s'était mise sur ses retrouvailles, il n'aurait même pas réussi à se l'imaginer. Tout ce qu'il voyait, c'était Arthur, dans les bras du dermatologue.
Il recula de deux pas, sortant de la zone de détection, et la porte se referma, l'isolant du dialogue qui se déroulait dehors – Tony était en train de demander à Arthur si tout allait bien et le secouait légèrement. Mais ce que voyait Alex, c'était le dos tellement grand qu'il lui cachait Newton, les mains d'Arthur qui se cramponnaient à la blouse orange, et l'Italien qui semblait l'étreindre.
Son cerveau ne voulut même pas essayer de comprendre plus loin que ce qu'il s'imaginait en cet instant. Il sentit une vague glacée se répandre en lui, suivie quasiment à une seconde près par un brasier intense. La colère monta d'un seul coup et il tourna les talons, repartant presque en courrant vers les escaliers.
Mais comment avait-il pu être aussi con ? Croire qu'il pourrait se réconcilier avec Arthur du jour au lendemain ? Se remettre avec lui ? Surtout que de toute évidence, Arthur ne devait pas être si malheureux que cela de leur séparation, s'il était déjà dans les bras de quelqu'un d'autre même pas dix jours plus tard !
Sur l'instant, Alex traita les deux autres de tous les noms, maudit Arizona de l'avoir convaincu, Meredith de l'avoir encouragé, George de l'avoir poussé. Il souffrait horriblement. C'était comme si son cœur venait de se fendre en mille morceau. Il avait déjà essuyé des défaites amoureuses, mais c'était paradoxalement la première fois qu'il avait le sentiment d'avoir aussi mal, et il se maudissait lui-même pour cela.
Ne tenant plus, il ouvrit la première porte de salle de garde qu'il trouva sur son chemin, ouvrit à la volée, s'enferma à clé et se mit à hurler en attrapant un coussin sur le petit fauteuil, s'en servant de punching-ball avec tant de violence qu'il finit par l'éventrer. Cela dura plusieurs minutes jusqu'à ce qu'il sentit la colère refluer et le vide s'ouvrir sous ses pieds. Il se laissa donc tomber dans le fauteuil, des plumes voletant partout autour de lui, et s'attrapa la tête entre les mains.
Il resta ainsi un temps infini, jusqu'à ce que son corps cesse de trembler. De fureur ? De sanglots ? Il ne savait même plus. Il respirait fort, le nez coulant, qu'il s'essuya sans grâce dans le revers de sa manche de blouse blanche. Dans sa tête, il s'imaginait d'horribles scènes – Tony embrassant Arthur, leur langues se rencontrant, leurs mains cherchant la peau de l'autre, la suite logique… - et s'embrasait autant qu'il s'éteignait à chaque images. Film dont il n'avait pas les moyens de stopper la dffusion dans son esprit, comme une hémorragie.
A ce moment, son bipper vibra, reniflant, recroquevillé sur le siège, il s'essuya les yeux humides – il n'avait pas pleuré, mais ils étaient tout irrités – et y jeta un œil. Meredith lui annonçait qu'Izzie était en train de se réveillé.
Avec un soupire de désespoir, il se remit péniblement debout, fixa son reflet dans le miroir au mur, et s'engueula lui-même dans sa tête.
Est-ce qu'on a idée de se mettre dans des états pareils pour un mec !
Il prit étrangement conscience de l'ironie de cette phrase qu'il avait dite à d'innombrables femmes lorsqu'elles prétendaient que leurs vies étaient finies au prétexte qu'elles s'étaient faite larguées. Il se souvenait du mépris qu'il leur adressait avec cette réplique et se rendit compte de la portée de celle-ci.
Ce constat le calma un peu. Il se ficha des baffes – véritablement – sur les deux joues, et quitta le refuge de la pièce. Il retourna en chirurgie, espérant qu'on ne remarquerait pas son état piteux. Arrivé devant la chambre d'Izzie, il la vit allongée dans son lit, les yeux mi-clos, mais en train de dire quelque chose, George lui tenant la main, Meredith tirant une tête qui ne lui plaisait pas du tout.
Il eut un mauvais pressentiment, et entra dans la pièce.
- Izzie ?! s'exclama-t-il presque.
- Alex ? C'est toi ? interrogea Isobelle d'une toute petite voix. Approche.
Il s'exécuta, s'avançant jusqu'au lit. Il remarqua du coin de l'œil une bague avec un petit diamant à la main de Meredith et manqua de faire une remarque, mais il n'en eut pas le temps car la convalescente l'appela à nouveau.
- Alex, qu'est-ce qui s'est passé ? Est-ce qu'on a réussi à sauver le type de l'accident de voiture.
- De quoi ?! s'exclama-t-il à moitié, vivement surpris par cette réplique.
- Mais si, tu sais, tu allais nous dire qui tu voulais choisir entre Arthur et moi, et il y a eu cet accident de voiture… est-ce qu'on a pu le sauver ?
Alex, abasourdi, littéralement bouche bée, leva les yeux vers Meredith, qui soupira, puis vers George, qui continuait de tenir la main de son amie, mais détournait les yeux pour ne pas capter son regard, à la limite de pleurer.
- Et moi, qu'est-ce que j'ai eu ? Est-ce que je me suis blessée en intervenant ? Pourquoi vous ne me dites rien.
- Qu'est-ce que c'est que ce délire ? balbutia Alex, soudainement très mal.
Meredith rouvrit les yeux, se mordant le coin de la lèvre, soupira encore, puis déclara en regardant Karev dans les yeux avec un regard qui signifiait « je suis désolée » :
- Apparemment, elle a oublié les quatre dernier mois… Elle est amnésique.
Cette déclaration fit l'effet d'une bombe, et le souffle coupa la respiration d'Alex. Plus personne n'osa parler, et les trois compères baissèrent les yeux au sol, tandis qu'Izzie continuait d'interroger sur sa situation, mais personne ne l'entendait. Tous réfléchissaient aux conséquences.
