Hello à toutes et à tous,
Me voici de retour avec la seconde partie prévue. Mon bêta-lecteur étant en vacances, je publie ce chapitre en mode 'non-bêta'. Il sera relu par mon cher collaborateur à son retour pour chasser les coquilles qui auraient pu m'échapper. Comme je ne l'ai pas fait au précédent chapitre, voici les binômes encore en course jusqu'au chapitre 12 :
* Adélaïde Fleury - Gilgamesh 'Enfant' (Archer)
* Waver Velvet / Lord El-Melloi II - Iskandar (Rider)
* Dorian Janson - Inconnue (Assassin)
* Master Inconnu.e - Médusa (Rider)
* Master Inconnu.e - Servant inconnu (Archer)
* Rin Tohsaka - Servant inconnue (Classe indéterminée)
* Fiona d'Elvaren - Gilles de Rais (Saber)
* Evelyn d'Elvaren - Jeanne d'Arc (Lancer)
* Cédric d'Elvaren - Gilles de Rais (Caster)
* Agnès Dufors - Médée (Caster)
* Lucas Renoir - Charlemagne (Saber)
* Master Inconnu.e - Servant inconnu (Assassin)
* Master Inconnu - Servant inconnue (Assassin)
* Master Inconnue - Servant inconnu (Assassin)
* Master Inconnu.e - Servant inconnu.e (Saber)
Le suivant devrait arriver dans la semaine, plus vite que vous ne croyez ;)
Bonne lecture et au plaisir de vous croiser au détour d'une ligne !
Lenia41
Chapitre 13 – Les Ombres de Warka
Lieu inconnu. 2014.
Grommelant entre ses lèvres serrées, Adélaïde se redressa lentement en prenant appui sur ses coudes. Une toux rauque lui échappa en respirant l'air sec et chaud qui l'entourait. La chaleur était bien trop présente pour correspondre aux températures habituelles de la capitale française.
Qu'est-ce que cette fichue Médée avait bien pu lui faire ?
D'irrésistibles picotements lui piquaient les yeux comme d'innombrables dards invisibles. Le soleil était pourtant très loin d'être au rendez-vous lorsque la Caster et sa Master les avaient attaqués. C'était d'autant plus inquiétant que la mage pouvait sentir le sol et les murs trembler autour d'elle. Trembler ? Il n'y avait pourtant pas de travaux en cours dans ce quartier-là, chose bien rare à Paris.
Adélaïde ouvrit avec brusquerie ses paupières, ses yeux bleus alertes observant ce qui l'entourait. Ils ne masquèrent pas la surprise de la franco-britannique lorsqu'elle constata que les petits immeubles et les pavillons fatigués parisiens avaient été remplacés par d'épais murs de roche. Il n'y avait pas d'âme qui vive autour d'elle. Ce n'était pas normal, elle avait un clair souvenir de la présence de Waver, de Rider, de Dorian et d'Assassin à ses côtés… mais ce n'était pas tout. Archer, son jeune et vaillant équipier héroïque, était également aux abonnés absents.
Où étaient-ils tous passés ? Pourquoi se retrouvait-elle seule dans ce qui ressemblait à une tombe ?
Adélaïde essaya de faire sens d'une situation plutôt insensée. Elle était peut-être tombée dans un trou qui menait tout droit dans le célèbre et secret réseau des catacombes parisiennes, ce labyrinthe de passages sombres et secrets que les mages français se plaisaient à arpenter en toute tranquillité.
Cela ne pouvait pas être autre chose que les catacombes. Si c'était elles, il y avait une chance que…
Du sable. Les doigts de sa main posée à même le sol s'étaient refermés sur du sable qui s'échappait dans un doux crissement en de minces ruisseaux dorés pour s'écouler sur la roche. C'était anormal.
Le sang se figea dans ses veines lorsque la mage finit par reconnaître ses alentours. Les ruines.
Elle connaissait ces ruines qui avaient bien failli devenir son propre tombeau. Pourquoi ces ruines ? Les vestiges du palais effondré, elle les avait laissés derrière elle, pas vrai ? Elle avait quitté Warka il y a déjà plusieurs semaines. Elle avait regagné Londres pour une semaine, puis avait gagné Paris.
Une peur sourde et inavouable commençait déjà à poindre lorsque ses certitudes s'effritèrent.
Adélaïde n'avait plus son téléphone sur elle, celui-là même qu'elle avait acheté à son retour à Londres. La dernière page annotée de son carnet, comme si le temps s'était arrêté, indiquait comme dernière date connue celle où les terroristes avaient pris d'assaut Warka pour les massacrer, tous…
Était-elle l'enfant qui rêvait d'être le papillon en plein vol ou le papillon qui rêvait d'être l'enfant ?
Sa tenue faisait partie de celles qu'elle affectionnait tout particulièrement pour les expéditions. Elle pouvait sentir le poids écrasant du sac à dos, qui contenait l'essentiel de son matériel indispensable. Une douleur soude s'était réveillée près de sa tempe tandis qu'une plus vive la lançait au genou. De plus en plus pâle, Adélaïde porta une main à sa tempe. Quand elle la frôla, une substance poisseuse vint se poser sur ses doigts, qui portée à son regard, se révéla être du sang… son sang, en vérité.
Avait-elle imaginé son escapade ? Ses retrouvailles avec Waver, avec ce cher Dorian et son amie Rin n'étaient-elles que le fruit d'une illusion ? Sa rencontre avec Archer n'était-elle qu'un mirage ?
Peut-être la professeure était-elle simplement en train de perdre la tête et toute notion de la réalité.
Cette Guerre du Graal de Paris n'était-elle, finalement, que le pur produit de son imagination ?
Ses yeux s'humidifièrent, pas uniquement en raison de la poussière résiduelle des lieux. Refusant cependant de se laisser abattre si tôt, l'archéologue secoua avec vigueur sa tête. C'était bien trop tôt.
Le cœur battant Adélaïde se redressa tant bien que mal sur ses jambes. Elle se débarrassa une fois de plus du casque de protection abîmé et s'empara directement de sa lampe-torche de secours dans son sac, sachant par avance que la lampe frontale du casque était endommagée au-delà de tout espoir.
Son avancée n'était pas aisée. De nombreuses pierres étaient venues encombrer la petite salle où elle se trouvait, elle n'avait que sa lampe-torche pour s'éclairer et son genou lancinant agissait comme le boulet d'une chaîne de prison à l'ancienne. L'état des murs, l'effondrement partiel du plafond, le craquement du sol sous le poids des rochers… tout lui rappelait de très pénibles choses.
- Karim ? Ethan ?
Deux cadavres qu'elle connaissait bien gisaient au pied du grand escalier. Rattrapée par une nausée soudaine, Adélaïde commença à s'avancer vers eux avant de voir les corps inanimés tressaillir. Se figeant quelques instants, l'archéologue se mit à reculer pas à pas alors que les carcasses en partie décharnées se remirent sur leurs pieds, fixant de leurs visages monstrueux l'archéologue. D'autres gémissements et plaintes déchirantes se joignirent à eux, tandis que des ombres inquiétantes surgissaient de chaque mur et de chaque couloir qui était relié à la grande salle principale.
- Sérieusement, des morts-vivants ? C'est une blague hein ? Et franchement de mauvais goût !
Elle ne pouvait cependant s'empêcher de reculer, paniquant déjà à l'idée de n'avoir aucun cristal de magie à utiliser pour se défendre contre ces envahisseurs du passé. Pourquoi des zombies ? Il n'y avait pas de zombies par ici à sa connaissance, ils n'avaient jamais déterré ici le moindre os. Ce n'était pas logique… et pourtant bien réel au vu de l'haleine fétide de l'un qui voulut l'attaquer.
- C'est devenu tellement has-been depuis l'époque de la folie autour de Toutankhamon ! S'écria la professeure d'une voix un peu plus aiguë qu'elle ne l'aurait souhaitée, trahissant sa grande peur.
Sans demander son reste en voyant les cadavres ambulants devenir de plus en plus nombreux, Adélaïde se précipita dans le premier couloir assez dégagé à sa portée. Elle ne sut pas combien de temps s'était écoulé depuis qu'elle tentait de fuir ces corps décérébrés, qui semblaient lui coller aux talons par quelque miracle qu'elle ne parvenait pas à comprendre. Á l'instar des mouches attirées par un pot de miel, ils ne la lâchaient pas une seule seconde et n'avaient de cesse de la tourmenter.
Cherchant désespérant une issue quand toutes les sorties semblaient bloquées et qu'elle repassait plusieurs fois dans le hall, ses yeux remarquèrent alors une faible lueur qui brillait comme un phare. Sans plus y réfléchir davantage, l'archéologue se précipita dans sa direction. Se rappelant de sa découverte du petit bureau caché par un mécanisme, d'où semblait émaner la lumière, Fleury se souvint de commenter l'activer et s'y précipita, refermant d'un coup sec la porte derrière elle.
Éreintée physiquement et psychologiquement, Adélaïde se laissa glisser contre la porte du bureau.
Adélaïde se croyait perdue. La professeure était parvenue à se barricader dans le bureau, refermant la lourde porte du mécanisme derrière elle. Les morts-vivants étaient trop idiots pour réussir à activer le mécanisme, ils pourraient déambuler sans fin dans la salle précédente sans jamais la retrouver. Cette pensée optimiste fut noyée par un désespoir grandissant. La franco-britannique doutait que les zombies se lassent de la chercher, la lassitude ne faisait pas exactement parti de leur vocabulaire. Ils continueraient inlassablement de déambuler dans les couloirs et dans la salle, la traquant à jamais.
Tout comme leurs visages défigurés la hanteraient toujours, tout comme leurs gémissements et leurs grognements monstrueux l'appelaient à les rejoindre six pieds sous terre et à y demeurer avec eux.
Était-ce une malédiction divine, un sortilège ancien qui la frappait pour avoir profané les lieux ?
Elle chassa aussitôt cette pensée. C'était l'idée la plus stupide qui lui soit venue. Ces histoires n'étaient rien d'autres que ce qu'elles étaient, le plus souvent : des histoires et des fantasmagories. Il n'y avait pas de raison pour que Karim et les membres défunts de l'expédition lui en veuillent. Ils connaissaient les risques, ils avaient tous et toutes choisi de donner leur vie pour le patrimoine.
Adélaïde était déjà rentrée. Ces événements étaient déjà survenus. Elle devait s'en convaincre.
Qu'est-ce qui pourrait la sortir de ce cauchemar bien réel ? Les blessures étaient tangibles, les lacérations sur son bras en étaient une preuve formelle. Il n'était pas prudent de tenter la mort, des fois qu'il s'agisse plus que d'une illusion de son esprit, d'un souvenir ou bien d'un mauvais songe. Elle ne pouvait pas quitter cette pièce, ce petit bureau isolé dont elle devrait se contenter.
Si elle devait chercher des indices, il faudrait qu'ils s'y trouvent ou par les dieux, elle serait damnée !
Repliée en position assise contre la lourde porte, la professeure s'efforça de convoquer ses souvenirs et de se confronter au traumatisme du chantier de Warka pour se rappeler des moindres détails.
Les morts-vivants étaient une aberration, des cadavres transformés en marionnettes en putréfaction. Ils n'étaient pas présents dans ses souvenirs, même si Adélaïde se souvenait fort bien des corps inertes. L'agencement des salles et des couloirs était inexact, imprécis par endroits et par embranchements. Il manquait en outre un élément crucial, comme si on avait voulu lui faire oublier son existence.
La professeure repensa alors à la lumière oscillante qui l'avait guidée jusqu'à cette salle cachée. Dans ses souvenirs, elle n'avait pas eu d'autre lumière que celle de sa lampe-torche de secours. Ce même faisceau lumineux qui l'avait orientée dans les ténèbres épaisses et étouffantes du palais en ruines.
Elle leva le nez et posa ses yeux en direction de la faible lueur qui avait attiré son regard plus tôt.
Sur un bureau de bronze étonnamment propre, un petit objet brillait comme la lueur d'une bougie. Plissant des yeux tout en se redressant, Adélaïde s'approcha afin de pouvoir mieux en voir la forme. Le dernier chaînon de l'énigme se tissa, révélant la supercherie qui l'avait jusque lors tourmentée.
C'était un stylet d'or gravé d'écritures cunéiformes qui scintillait, pulsant avec une lente douceur.
Une ombre de sourire se tissa malgré elle lorsqu'elle le prit entre ses doigts et le posa sur sa paume. Voilà un moment qu'elle ne l'avait pas vu, ce bougre-là. Officiellement, il n'avait jamais été trouvé. Officieusement… elle l'avait donné. Elle l'avait donné à quelqu'un, quelqu'un qui l'avait accompagnée des profondeurs des ruines jusqu'à l'air chaud de l'extérieur. Si elle était seule lorsque les vestiges s'étaient effondrés, elle ne l'était plus au moment d'en sortir.
Forte de cette conviction, Adélaïde décida d'affronter sa peur et son incertitude. La franco-britannique extirpa de son sac à dos un chiffon à microfibres, avec lequel elle frotta doucement le stylet ancien. Peut-être trouverait-elle quelque indice qui pourrait la guider sur le chemin tortueux de la vérité.
L'énergie lumineuse qui pulsait dans le stylet s'estompa brièvement avant de s'accroître jusqu'à devenir une explosion lumineuse qui inonda tout le bureau et aveugla temporairement Fleury.
Lorsque la lumière finit par s'éteindre doucement, une voix claire et contrariée se fit entendre.
- Eh bah dis donc, tu en as mis du temps ! J'ai failli attendre !
Un gamin aux cheveux blonds et à la peau claire était assis avec nonchalance sur le bureau, ses bras croisés sur son torse et ses jambes se balançant dans l'air, et la fixait de ses yeux pourpres.
- Tu sais depuis combien de temps j'essaye de faire briller ce stylet pour que tu le remarques ?
- God ?
- Bah oui, qui d'autre ? Je ne suis pas si facile à imiter, surtout par une illusionniste de pacotille.
Elle reconnut sans difficulté son équipier, le jeune Gilgamesh, qui lui avait permis de l'appeler Gil ou God à sa convenance. C'était immanquablement lui, même s'il portait une tenue très différente.
Ses épaules étaient recouvertes par un court gilet blanc liseré d'or et de noir, qui s'étendait jusqu'au milieu de son torse dénudé. Il portait un sarouel blanc qui lui arrivait jusqu'aux genoux, tandis qu'une longue cape éclatante brodée de noir et d'or courrait de sa taille jusqu'à ses chevilles. Sur chacun de ses poignets se trouvait un épais bracelet doré, outre un bracelet mince placé sur l'épaule gauche. Enfin, un collier d'or pur pendait autour de son cou, avec un pendentif ovale au cœur creux.
- Je te crois et je suis contente de te voir. J'imagine que nous sommes bien loin de l'Irak ?
- Évidemment ! On est chez les mangeurs de cuisses de grenouilles comme dirait ton fiancé, qui se démène avec le conquérant en chef contre Caster pendant que tu roupilles par ici.
- Mais… qu'en est-il de Dorian et d'Assassin ? Je les vois mal rester les bras croisés pendant que…
- Oh eux ? L'un pique un somme et l'autre s'efforce de le secouer. Tel Maître tel Padawan, commentât-il, l'amusement tangible tant dans ses yeux pourpres que dans sa voix claire.
- Elle a réussi à le piéger lui-aussi, alors… fâcheux. Il faut qu'on sorte d'ici au plus vite, commenta Adélaïde tout en prenant appui contre l'un des murs et réfléchissant à leurs différentes options.
- Ce ne serait pas une mauvaise idée. Le lieu me plaît mais il grouille de vermine. C'est une véritable infestation, répliqua Archer avec une grimace dédaigneuse aux lèvres.
Adélaïde l'observa sans un mot, veillant à ne rien laisser transparaître sur son visage. Ses sourcils étaient froncés non seulement par la situation délicate dans laquelle elle se trouvait, mais aussi par la légère différence de tempérament dont faisait preuve son jeune compagnon d'armes. Voilà déjà plusieurs semaines qu'ils combattaient côte à côte, et qu'elle avait appris à mieux le connaître. Quelque chose pourtant l'avait interpellée ici, que ce soit dans son attitude que ses propos.
Sans s'alerter de son silence inhabituel, Gil se laissa glisser sans un bruit jusqu'au sol, sans la perdre des yeux. Pour peu, l'archéologue aurait pu le comparer à un félin, agile, silencieux et alerte. Raclant sa gorge pour se ressaisir, la franco-britannique s'efforça de revenir sur leur sujet initial.
- Si tu parles des morts-vivants, ce n'est pas trop mon truc non plus. Vu leur nombre et leur concentration, ça ne va pas être évident de se frayer un chemin sans risquer d'être submergés.
- Tu les balayeras vite de ta route. Demande-toi plutôt quel chemin suivre, histoire d'éviter de tourner en rond. Si je n'étais pas venu te donner un coup de main, ça aurait pu durer longtemps.
- Merci votre divine altesse d'avoir pris la peine de me venir en aide. Je suis désolée de n'être qu'une simple mortelle parmi d'autres assujettie aux émotions, répliqua-t-elle assez agacée.
- Excuses acceptées, répondit Gil un ton un brin insolent sans paraître le moins du monde offusqué.
Sa répartie rassura un peu plus la mage franco-britannique. Sa voix avait repris ce timbre plus chaleureux et malicieux auquel elle s'était habituée. Le tranchant et le sarcasme dont il avait fait preuve quelques minutes plus tôt ne lui ressemblaient guère. Il n'en avait fait usage qu'à de très rares occasions… dont une que l'obscurité et le calcaire des ruines commençaient à lui rappeler.
Il lui suffisait de fermer les yeux un instant pour se rappeler des visages déchirés par la haine et la soif de sang, écorchés par les rayons ardents du soleil incendiaire du désert aride du Moyen-Orient.
La professeure secoua avec vivacité sa tête. Ce n'était pas le bon moment pour tergiverser dessus, elle devait se concentrer sur le temps présent. Ce qui avait été fait était fait. Ce qui pourrait être fait n'était pas encore fait. Seul importait ce qui était actuellement en train d'être fait, l'instant présent.
Ce qui importait pour l'heure était de s'extirper de ce traquenard tissé par l'enchanteresse. Adélaïde se concentra sur l'agacement et la lassitude que lui inspirait cette Servant des plus soupes au lait.
- Les morts-vivants ne font pas partis de mes souvenirs. Ils n'ont pas pu apparaître là par pur enchantement. Il leur faut une source de magie… un mage qui les anime, réfléchit-elle à voix haute.
- Très bien ! Je vois que tu n'as pas perdu tes capacités de réflexion. Continue donc sur ta lancée.
- Ces cadavres ambulants ont pris soin de me mener partout sauf vers l'extérieur. Si on veut briser la boucle il va falloir déjouer le script prévu par la mage, aller là où elle ne veut pas qu'on se rende.
- On peut faire ça. Et quelle sortie voudrais-tu emprunter ? Il n'y en a pas qu'une seule après tout.
- Celle que l'ennemi pense que je n'aurai jamais les ovaires d'utiliser : la porte principale. Celle où l'adversaire attend de me cueillir, épuisée par ses sbires décharnés, affolée et désespérée. Si c'est conforme à mes souvenirs, tu dois avoir une bonne idée de ce qui nous attend là-haut.
- Une assez bonne idée oui, mais ce n'est rien qui puisse nous arrêter.
Le jeune Gilgamesh ne la quittait pas de son regard régal et flamboyant. Bien qu'il se moque un peu de sa lenteur de réaction et de s'être empêtrée dans les mailles de l'enchantement de Caster, le Servant faisait preuve d'indulgence envers ses imperfections. Il n'avait pas l'air de vouloir lui donner des réponses claires, mais ses réponses aiguillaient sa propre réflexion.
Cela plaisait à la Master, qui n'avait jamais aimé qu'on lui donne la solution toute cuite dans le bec.
Dans ce chaos de vraisemblance et d'altération, Archer était une ancre à la vérité et à la réalité. Il avait toutes les clés en main pour expliquer le mystère de cet environnement. Adélaïde n'avait plus qu'à saisir et à remonter le fil d'Ariane pour trouver la logique qui la mènerait à la solution.
L'archéologue se redressa, s'éloignant du mur sur lequel elle reposait. La professeure étira ses membres quelque peu engourdis par l'immobilité de leur discussion, afin d'en chasser la sensation de fourmis dans les jambes. Chassant d'une main ses cheveux roux pour les repousser vers l'arrière, la franco-britannique lança d'une voix assurée, déterminée à se tirer hors de ce joyeux pétrin.
- Va savoir pourquoi, j'ai une furieuse envie de coller une dérouillée à cette raclure de folle à lier pour lui apprendre les bonnes manières. Si tu es toujours de la partie, mon cher roi d'Uruk.
- Évidemment. Je finis toujours ce que j'ai commencé, répondit avec sérieux Archer, bras croisés.
S'ils s'en sortaient, l'archéologue se promit de lui préparer le meilleur chocolat chaud de son cru. Elle ferait appel si nécessaire à la recette ancestrale que sa grand-mère tenait de sa propre aïeule. Au moins, il ne semblait pas s'être encore lassé de sa compagnie pour l'heure, c'était déjà ça de pris. Tout son entourage la prenait pour une insensée mais sa confiance en lui n'était pas ébranlée.
L'archéologue posa avec délicatesse l'une de ses mains contre la surface de calcaire, fermant les yeux pour se concentrer sur ses perceptions liées à sa maîtrise profonde de la magie tellurique. La trentenaire bientôt quadragénaire pouvait ressentir les présences hostiles nombreuses au-delà des murs protecteurs du bureau, dont les pas lourds et malhabiles frappaient la pierre du sol des ruines, générant des vibrations que la roche lui faisait entendre en échos diffus. Ils étaient là, tout près d'ici.
Gil s'approchait d'elle alors que la mage se dirigeait vers la porte, tenant dans une main un plateau d'argent au contenu caché par un couvercle. En dépit de ses traits sérieux, sa voix était amusée.
- Je ne peux que te montrer la voie et t'offrir le moyen. C'est à toi de te frayer un chemin.
God ôta de sa main libre le couvercle bombé, révélant non pas un plat fumant mais deux pistolets qui lui étaient familiers, qui auraient trouvé leurs frères jumeaux dans les jeux-vidéos Tomb Rider.
- Souviens-toi d'où nous sommes et libère ton esprit, reprit-il avec une ombre de léger sourire.
Des armes de jeux-vidéo… la mage n'ignorait pas le talent de son jeune ami pour créer instantanément une multitude de choses, mais quelque chose dans ses propos l'interpellait. Ces jeux dont Waver était si friand, issus de l'imaginaire, qui faisaient appel à l'imagination des joueurs…
Son esprit.
Ce qu'elle voyait n'était pas la réalité. C'était son propre esprit que Caster avait impunément trépassé. Elle n'avait pas à suivre les règles du réel dans cet espace intérieur. Les seules règles ici étaient celles de sa propre psyché, pas celles d'une entité qui n'y était absolument pas la bienvenue.
Un mauvais sourire se tissa sur les lèvres d'Adélaïde alors qu'elle planifiait sa contre-attaque. Médée avait été bien trop gourmande en s'aventurer si loin de ses terres, si loin en terrain inconnu. Maintenant que ses yeux étaient alertes à la supercherie, elle comptait bien reprendre l'avantage. Gil lui avait donné une très bonne idée sur laquelle elle pourrait mettre en branle son plan de bataille.
Avec un sourire féroce, Adélaïde saisit les deux pistolets et commença à en ôter la sécurité.
- Je suis bien tentée par un 'Beat them all' un petit peu… revisité à ma sauce, pas toi ?
Les yeux de Gil s'éclairèrent et un sourire joyeux s'étira sur ses lèvres, approuvant avec entrain. Il fit disparaître le plat au couvercle bombé et tint ses chaînes prêtes et dansantes autour de lui. La mage se doutait qu'il la laisserait probablement mener la danse et lui prouver ce qu'elle valait, mais elle n'avait plus peur pour le moment. L'adrénaline du danger et du combat lui rendaient sa fougue.
Ce fut sans nul doute l'un des combats les plus amusants qu'elle ait pu réaliser, très renversant.
La sensation de contrôle presque absolu sur son environnement et le mépris total des lois de la gravité étaient presque grisants. Comme God le lui avait affirmé, les morts-vivants n'étaient plus un obstacle tant qu'elle ne les traitait pas individuellement mais comme une masse confuse, indéfinie. D'une seule pensée, elle pouvait altérer leurs alentours et les faire choir dans une crevasse sans fin qu'elle refermait sur eux, faire pivoter les parois pour les emmurer sans que le plafond ne leur tombe sur la tête, ou inverser l'envers de l'endroit pour les déstabiliser, marcher au plafond ou sur les murs pour les contourner ou les frapper par surprise… les solutions semblaient innombrables !
Évidemment, le traumatisme et son adversaire essayaient de lui mettre des bâtons dans les roues, mais Adélaïde se sentait transportée dans le jeu, dans sa quête de renversement du rapport de forces.
Le chaos le plus invraisemblable possible était sa meilleure arme contre la logique de cette Caster.
Archer n'intervenait pas beaucoup, se contentant d'assurer leur défense mutuelle avec ses chaînes et d'écarter les morts-vivants aux visages des défunts de son expédition, auxquels elle restait sensible. Le jeune Servant semblait cependant y prendre du plaisir à ce mode de combat où tout était permis.
Avancer et frapper à vue, ni plus ni moins. Des règles très simples qui étaient tout à fait à leur goût.
Lentement mais sûrement, ils reconquirent ainsi mètre après mètre les salles du palais enseveli jusqu'à réussir à regagner le grand hall au pied duquel trônaient les escaliers de la porte principale.
Un silence de mort s'était imposé dans la salle. Il n'y avait cependant plus de corps qui reposaient au sol. Tous avaient été dévorés par les profondeurs de la terre ou avalés par les parois éclatantes.
La crinière rousse flamboyante, Adélaïde parcourut les escaliers sans faiblir. Elle ignora volontairement les élancements qui voulurent entraver son genou, le sachant d'ores et déjà guéri. Gil était sur ses talons, assurant ses arrières tandis qu'elle-même leur ouvrait le chemin vers l'avant. La mage ne devait pas se laisser distraire ou charmer par le parfum de l'illusion, sans quoi sa force de volonté s'effriterait de nouveau et elle devait alors concéder bien trop de terrain à son goût.
Posant un pied conquérant sur le sable qui crissait sous sa botte, la mage dressa fièrement la tête et déjà noirci de visages qu'elle n'avait jamais oublié. Leur soif de sang ne l'affectait pas pour l'heure, comme la bave du crapaud une blanche colombe. Elle lança d'une voix forte vers l'horizon.
- Hello there. Ca fait longtemps que j'avais pas vu vos sales trognes. Elle est où l'enfoirée en chef ?
Ils grouillaient comme autant de vermines qui voudraient ronger ses os et dévorer ses viscères. Car c'était ce qu'ils étaient devenus à ses yeux, des larves sans âmes, des patins manipulés par Caster. Son opinion d'eux n'était déjà pas très haute de base, mais elle ne les laisserait pas la perturber davantage. Puisant dans sa force de volonté et dans ses tendances rancunières, la mage les toisa avec mépris. D'êtres vivants, ils n'étaient plus que des choses, des échos fantoches de son souvenir. Elle ne devait pas avoir peur d'eux, il n'y avait plus de raison qu'ils la terrorisent. Elle était libre, elle était maîtresse de son esprit, ils n'avaient pas à dominer ses songes et à noircir ses aspirations.
Le poisson frémissait près de sa canne à pèche, elle le sentait bien. Il faudrait maintenant l'appâter.
-Ne vous inquiétez pas mes mignons, il y en aura pour tout le monde. Hé, l'emmerdeuse tu fous quoi ? Foutue sorcière, tu veux bien redescendre sur terre au lieu de faire ta femme fatale ?
Excellent, une présence magique rugissait de plus en plus fort non loin d'ici. Elle le savait que Caster ne pouvait pas être bien loin. Le poisson était près de l'hameçon, tout à fait prêt à être ferré.
- Tiens c'est marrant. J'avais jamais réalisé à quel point bitch et witch allaient si bien ensemble. En plus, ça te colle parfaitement à la peau. Tu trembles ma chère ? C'est beau de te voir aussi émue.
Une silhouette sombre vint s'interposer entre le soleil et eux, son manteau étendu comme les ailes d'un papillon noir d'où jaillirent des rayons de magie de grande puissance. Un instant avant qu'ils ne puissent les atteindre un solide bouclier apparu d'un cercle doré s'interposa afin de les protéger. Oh elle avait très bien réussi son coup, Médée semblait furieuse. C'était parfait, presque jouissif.
- Allons ma chère Sorcière de la Trahison, je suis touchée par ce comité d'accueil sans pareil. C'est trop d'honneur, voyons. Nul besoin de tant de manières entre nous, enchanteresse de Colchis.
Adélaïde prenait un malin plaisir à la faire chier avec tout son savoir-faire ancestral en la matière. C'était dans son sang après tout, cela faisait des siècles que les français étaient devenus les experts dans l'art de titiller, de provoquer, d'irriter leurs interlocuteurs quand l'envie les prenaient. La mage était ravie de pouvoir faire preuve de cette spécialité locale que nul n'avait jamais su égaler.
C'était tout un défi également de soutenir seule ses assauts, de repousser ses hordes de squelettes et de morts-vivants mêlés en leur confrontant ses propres golems, de se défendre contre le feu, contre l'eau et contre la morsure de la glace par des barrières de terre, d'eau et de diamant. C'était une épreuve particulièrement rude de ne pas laisser s'approcher d'elle de trop près, sans pour autant perdre son attention. C'était cependant un challenge auquel elle devait faire face sans jamais faillir.
Il fallait endurer, il fallait faire front comme le chêne puis se plier comme le roseau, il fallait tenir.
La barrière de diamant de l'archéologue vola en mille-et-un éclats sous les tirs ensorcelés de Médée.
La Caster aux longs cheveux mauves la toisait de ses yeux indigos alors si dignes et si glacés, tenant déjà en main le poignard de son redoutable et tristement célèbre Noble Phantasm, Rule Breaker. Un sceau se tissa sous les pieds d'Adélaïde, l'empêchant de se mouvoir à l'aide de liens invisibles. Médée leva lentement son arme blanche, puis l'abattit d'un geste sec droit vers la professeure.
- Bas les pattes, on ne touche qu'avec les yeux ! S'exclama une voix claire d'un ton autoritaire.
De fines chaînes serpentèrent à grande vitesse vers la Servant et s'enroulèrent autour de son bras avant de le fixer avec brutalité dans son dos. Avant qu'elle ne puisse réagir, d'autres chaînes similaires vinrent entraver son bras libre, ses poignets, son torse puis ses jambes, l'immobilisant dans une position accroupie au sol très inconfortable tout en la plaquant sans merci au sol.
Son air de triomphe se mua en pure rage, avant que sa tête ne soit relevée de force par les chaînes.
- N'es-tu pas une princesse ? Où sont donc passées tes bonnes manières ? Lui demanda Archer.
Gil la toisait un peu plus loin, comme un chat satisfait d'avoir pris au piège la souris qu'il chassait. Quand Médée se débattit, Archer resserra plus encore sa prise pour l'immobiliser entièrement. Bien qu'elle ne fut pas un Servant de nature divine, Enkidu ne la laisserait pas filer aussi aisément.
- Puisque tu refuses de coopérer, je vais devoir prendre les mesures qui s'imposent, reprit Archer en affectant un ton fataliste détrompé par la lueur prédatrice qui brillait dans ses yeux.
Sans la relâcher, il fit apparaître plusieurs cercles d'or autour de lui. Adélaïde commençait à les connaître, ce n'était pas la première fois qu'il y recourait et ce ne serait sûrement pas la dernière. La mage commençait aussi à s'habiter à la sensation de l'importante magie qu'ils drainaient en retour.
Á moitié aveuglée par l'éclat, elle fut frappée à la fois par une ressemblance et par une différence.
Ce ne fut pas une pluie d'épées, de lances, de haches et de javelots qui s'abattit sur l'infortunée Caster. L'archéologue distingua avec peine des bâtons très anciens qui émergèrent des cercles. Ils flottaient en suspens, à moitié révélés, avant qu'un éclat doré ne se concentre à leur extrémité.
- Gate of Babylone !
En l'espace de quelques instants, une véritable averse de pure magie s'abattit sur la Servant, la transperçant implacablement de part et d'autres à la manière d'une pelote d'épingles de lumière.
Adélaïde se redressa assez pour se placer en position semi assise, semi allongée. Un prisme d'émotions différentes la traversait. Elle voulait en savoir plus sur ce qu'elle avait constaté, mais le connaissait assez pour savoir qu'il valait mieux attendre qu'il vienne lui en parler de lui-même. Son implacabilité l'effrayait parfois, mais la mage savait qu'elle-même pouvait être impitoyable.
L'archéologue le regarda sans mot dire alors qu'il se rapprochait à pas lents d'elle, ignorant le corps malmené de la projection mentale de Caster qui commençait à s'évaporer. Le temps qu'elle se redresse, le jeune Servant avait pris place sur une pierre affaissée par l'impact de la roquette.
Siégeant dessus, Archer observait sa Master de ses yeux pourpres alors perçants tandis que ses traits d'ordinaire ouverts et insouciants semblaient s'être refermés, comme s'il la jaugeait du regard. Ses coudes posés sur ses jambes, ses mains étaient posées sous son menton, sa posture digne et droite.
Impertinent et attentif comme bien souvent, grave et majestueux comme plus rarement.
Elle plongea quelques instants ses yeux bleus dans son regard pourpre, le visage réservé. Son propre sérieux se détendit bientôt pour laisser un sourire sincère et confiant éclairer ses traits faciaux.
Une esquisse de sourire aux lèvres, le jeune roi d'Uruk leva un pouce en l'air en signe de succès avant de se redresser à son tour et de rejoindre sa position sans le moindre empressement qu'il soit.
Les ténèbres qui s'étaient abattues sur les alentours semblaient se dissiper lentement, grignotées par l'éclaircie du soleil des ruines. L'astre diurne semblait se lever derrière la silhouette défigurée du palais anonyme, ses rayons dardant une aura dorée autour de son équipier qui semblait le grandir.
L'aura dorée lui rappelait, sans qu'elle ne sache pourquoi, celle qui avait jailli du cercle d'invocation. Elle était très proche de celle du jeune Gil, mais était plus ancienne, plus profonde.
L'archéologue ne remarqua sa présence que lorsque Gil s'arrêta juste devant elle. Avant qu'elle ne puisse prendre la parole, l'enfant secoua la tête puis posa un doigt sur ses lèvres en signe de silence.
Un sourire cabotin et assuré aux lèvres, le Servant tapota ensuite par deux fois son poignet du doigt.
L'illusion se dissolvait, le rêve éveillé prenait fin. Les bras de l'inconscience la saisissaient lorsqu'elle entendit une voix grave et railleuse lui souffler à l'oreille à l'instar du vent du désert.
'Alors, Belle-au-Bois-Dormant ? Tu comptes attendre encore longtemps ton prince charmant ?'
[***************]
- Eh Aurore, tu ne veux quand même pas que je te ramène ton prince pour qu'il te fasse un bisou ?
Les yeux de la franco-britannique s'ouvrirent tout à coup alors qu'un violent sursaut la fit se redresser. La confusion embrumait encore son esprit et ses circuits magiques la piquaient un peu, comme si elle s'était piquée dans des arbustes remplis de ronces. En position semi assise semi allongée, elle regarda ses alentours éclairés ici et là par la zébrure d'éclairs qui tombaient non-loin.
- Oh ma tête… Pas besoin de crier God, je ne suis pas encore sourde, grommela la professeure.
- On croirait pourtant, vu le temps que tu mets à te réveiller, lui répondit aussitôt une voix familière.
Les traits finement ciselés et juvéniles d'Archer étaient penchés vers elle alors qu'il s'était accroupi à son chevet. L'amusement qu'il arborait d'ordinaire avait été remplacé par du sérieux entremêlé d'une impatience tangible. Adélaïde se redressa lentement et étira ses jambes un peu engourdies.
- Navrée de t'avoir fait attendre. Qui est encore debout face à la bougresse ?
- Ton mari essaye de tenir tant bien que mal. Tu ne veux pas qu'on l'aide ?
- On va aller le relayer oui, je suis encore d'aplomb. Si tu veux l'offensive, je prends la défensive.
- Mes chaînes répondront toujours présentes, répondit Archer avec un contentement mal dissimulé.
Avec un sourire assuré, Adélaïde posa une main sur son épaule et la tapota légèrement avant de s'écarter. Sans plus attendre, Archer leva ses mains à la manière d'un maestro prêt à diriger son orchestre de très nombreuses chaînes qui semblaient déjà frémir d'impatience de passer à l'action.
Voyant Waver commencer à avoir du mal à mettre la pression à Caster tout en veillant la défense, et être exposé aux traits de pure magie de Médée, Adélaïde s'élança à ses côtés et conjura une barrière magique pour les arrêter. Le visage un peu pâle mais le sourire aux lèvres, l'archéologue lui lança.
- Va de l'avant et laisse-moi donc gérer tes arrières, Archer est là pour t'épauler avec Rider. Ce n'est jamais bon de rester immobile longtemps, on risque d'avoir des fourmis dans les jambes sinon.
- Vous avez pris tout votre temps mais au moins vous êtes là, grommela le directeur de l'Académie de Londres avant d'ajouter avec un sourire tendre. Ravi de te voir de retour.
- Ravie aussi d'être de retour à tes côtés. Je t'expliquerai après mais pour l'heure, file mon amour ! Je crois que Rider n'attend que toi pour s'élancer dans l'une de vos chevauchées foudroyantes.
Elle pouvait voir du coin de l'œil Iskandar fendre l'air de son épée pour convoquer son char porté par les Taureaux du Paradis, dont la foudre qui s'abattit aux alentours força Médée à prendre du recul. Le Servant semblait avoir repéré qu'ils étaient de nouveau en état de se battre et venait à toute allure dans leur direction pour faciliter la tâche à son Master, s'il acceptait de grimper à ses côtés.
- Laissons-le partir au grand galop alors, déclara d'un air confiant et résolu le Lord anglais.
Adélaïde n'attendit pas plus pour conjurer cinq petits golems tant pour assurer leur protection que pour ouvrir un chemin à son époux. La mage était tout à fait concentrée sur la bataille, gardant un œil tant sur le binôme Waver – Rider, sur Archer que sur Dorian inconscient et sur Assassin. Á cette dernière elle lança du coin de l'œil, concentrée à la création de ses petits golems et de barrières.
- Si j'étais toi, je ne traînerais pas trop. Ce n'est pas joli à voir ce que Caster montre. J'assure vos arrières, tu peux y aller les yeux fermés. Dorian est un solide gaillard mais il aura besoin de toi. Ramène-le-moi sain et sauf en retour. On a un accord ? Lança la professeure Fleury à la Servant.
La jeune femme restait toujours une inconnue à ce jour n'ayant pas jugé bon de leur révéler son identité par le biais de son Nom Véritable, que seul devait connaître Dorian. Ses traits rappelaient quelque chose à Waver, mais elle n'était pas du tout familière à la Française. Cependant Assassin avait été une alliée efficace, leur prêtant main-forte au combat mais aussi et surtout en protégeant inlassablement son Master. Adélaïde voulait, en cet instant, tester sa confiance en l'inconnue.
Elle lui remettait la vie de son post-doctorant et de son élève, entre ses mains. Son ton sévère, empreint d'une gravité inhabituelle, laissait entendre qu'Assassin avait tout intérêt à être à la hauteur de sa confiance au risque de subir un courroux tel qu'il laisserait profondément sa marque.
La mage ne s'attendait pas nécessairement à avoir une réponse verbale, habituée au manque de loquacité de la Servant de Dorian. Aussi fut-elle surprise d'entendre sa voix, très calme et posée.
- On a un accord.
Adélaïde scella leur accord d'une approbation de la tête avant de lui tourner le dos. Les pensées de la mage se rivèrent sur le combat qui faisait rage, sur les actions de leurs alliés et sur le lien qui l'unissait avec son propre équipier. Résolue, la professeure ouvrit d'un geste sec de la main l'épais manuscrit ancien qui avait été transmis d'une génération à l'autre dans sa propre famille. Gorgé de magie et avide d'en recevoir davantage, les graphèmes du Codex Mystique se mirent à luire d'un éclat rougeâtre de plus en plus crépitant alors qu'elle y canalisait une partie de sa magie.
Le sol dallé qui l'entourait se mit à tressaillir avant que le sable et l'herbe ne soient emportés dans la terre modelée comme une vague animée de sa propre volonté. Se contorsionnant et se divisant, sept silhouettes de géants humanoïdes de terre de trois mètres se dressèrent bientôt. Leurs orbites vides brillèrent d'une même lueur cramoisie, des veines rouges parcourant tout leur corps.
Ils ressemblaient un peu à leurs précédents congénères, tout en étant d'une toute autre tempe.
Plus grands, plus trapus et plus forts, ils étaient bien plus concentrés en magie que leurs prédécesseurs. S'ils n'étaient pas dotés d'un simulacre de conscience individuelle, ces colosses étaient capables de faire preuve de réflexes primaires pour répliquer et défendre leur utilisateur. Adélaïde devait toujours les coordonner mais ce qu'elle investissait en tribut magique diminuait sa charge de concentration. Le plus amusant néanmoins était qu'une fois détruit, ce type de golem se scindait en petites entités de terre pour continuer l'assaut avant de se reconstituer, si on ne l'anéantissait pas ou ne l'arrêtait pas.
Caster s'en aperçut à ses dépends lorsque les petits golems s'en prirent à ses squelettes animés par magie, toujours plus nombreux lorsque Médée tentait de les détruire par la force. L'enchanteresse eut la bonne idée d'en geler plusieurs pour les immobiliser et les réduire en petits fragments, mais ses efforts étaient contrariés par la percée de Rider et Waver en direction de la Servant antique.
La coordination serait leur meilleure alliée pour abattre cette coriace et retorse adversaire, d'autant plus maintenant que la Master de Caster était à terre et hors d'état de nuire pour un bout de temps.
Adélaïde ne pourrait jamais prétendre à rivaliser avec la puissance magique de son amie Rin, pas plus qu'à la maîtrise de ces arts de Waver. Il serait le fer de lance, elle serait l'épaisse muraille.
La Française fronça cependant des sourcils. Ils n'auraient pas le luxe d'attendre que Dorian ait quitté de lui-même l'enchantement de Médée. Ils devaient défaire la sorcière sans plus s'attarder.
Laissant cinq golems sur pied, l'archéologue détruisit les autres pour économiser du mana et porta son regard vers Archer. Comme s'il l'avait senti, le Servant tourna légèrement sa tête de façon à ce que l'un de ses yeux rouge vif l'observe en coin, curieux alors qu'il semblait l'interroger sans mots.
Adélaïde fut surprise d'entendre sa voix claire retentir dans son esprit, avec une grande netteté.
« Une idée derrière la tête, Master ? »
- Gil ? Demanda avec incertitude la professeure après avoir vérifié qu'il ne se trouvait pas à sa hauteur mais bel et bien à plusieurs mètres de distance.
« C'est bien moi ! Si tu as une idée, dis-la-moi ou plutôt, focalise tes pensées dessus. Elles me parviendront. Ce sera plus simple que d'interminables explications ennuyeuses à souhait. »
La professeure posa une main sur sa hanche, un sourcil haussé. Insinuait-il qu'elle ne fût pas assez intelligente pour comprendre comment faire dans le temps imparti ? Elle prit le parti de se concentrer uniquement sur la partie explicative et d'ignorer son impertinence taquine habituelle. Ils auraient une petite discussion une fois le combat terminé, mais il y avait d'autres chats à fouetter.
L'archéologue fit néanmoins l'effort qu'il lui demandait. Elle s'efforça de visualiser le plan qui s'échafaudait dans son esprit avant de focaliser le tourbillon réflexif en une seule et même pensée.
Elle vit le visage de Gil s'éclairer et un sourire mutin fleurir alors qu'il levait un pouce enthousiaste.
« Vu son état actuel, ça peut marcher. Tu peux compter sur moi ! »
Le concept était assez simple. En se basant sur ses déplacements jusque lors, ils pouvaient avec une petite marge d'erreur anticiper ses mouvements alors que Caster cherchait à esquiver les assauts conjoints de Waver et de Rider. Adélaïde était dans une excellente position pour l'observation ainsi perchée sur l'un de ses cinq géants encore debout, si rien ni personne ne venait la distraire. Obnubilée par son affrontement et sans doute trop sûre de sa victoire, Caster ne regardait pas dans leur direction pour vérifier qu'ils avaient bien été anéantis ni s'enquérir de l'état de sa Master.
En économisant ses forces, elle permettait au jeune roi de pouvoir puiser davantage de mana et ainsi d'accroître l'efficacité, la rapidité et la diversité de ses techniques. Tant que Caster l'ignorait, elle…
L'occasion finit par se présenter. Á peine avait-elle repéré l'ouverture dans son déluge d'attaques magiques encore féroces, qu'Archer avait braqué son regard dans la même direction. Sans qu'elle eût besoin de lui dire ce qu'il avait à faire, God se téléporta quelques mètres plus loin. Un mauvais sourire se tissa sur les lèvres de la franco-britannique en le voyant ainsi placé dans le dos de Caster.
Ils avaient bien estimé sa trajectoire, le papillon était enfin à la portée et à la merci de leur toile !
Sans plus attendre, le garçon fit apparaître une pluie de ses innombrables chaînes qui se jetèrent tels des serpents affamés sur leur proie. Dans son état de fatigue, de distraction et d'arrogance, et encerclée par les attaques de Rider et de Velvet, Caster n'eut pas le temps cette fois de les anticiper, de les parer avec une illusion ou de s'échapper. Les chaînes se refermèrent sur elle implacablement, s'enroulant autour de ses poignets, ses coudes, ses chevilles, ses genoux, son torse et son cou, de façon que Caster ne puisse esquisser le moindre mouvement. Waver s'empressa aussitôt de dresser des barrières restrictives autour d'elle, pour réduire l'apport de mana que générait la Master évanouie. Adélaïde vit Dorian les rejoindre, le visage grimaçant, escorté par une Assassin résolue.
Le piège s'était refermé, Caster n'avait plus d'endroit où se replier. Ses robes en partie calcinées et déchirées par le combat acharné qu'elle avait mené, ses cheveux désorganisés et son corps tremblant tant de colère que de fatigue, Caster dardait un regard incendiaire sur chacun d'entre eux.
Le temps qu'Adélaïde gagne leur hauteur tout en apportant la Master inconsciente sur le bras du golem qu'elle empruntait, Gil enserrait Caster entre ses chaînes lorsqu'il se tourna vers la professeure.
- Elle n'a vraiment pas été sage, commenta le jeune Servant avec bonne humeur avant de lui poser une question. Master, est-ce que je peux lui rappeler ce que sont les bonnes manières ?
L'expression angélique qu'il arborait était démentie par la férocité de ses yeux pourpres, en dépit du sourire innocent qu'il avait laissé fleurir sur ses lèvres. Respectueux, l'enfant avait demandé poliment son autorisation et attendait de l'entendre avant d'agir davantage. Prudente, l'archéologue regarda tour à tour Waver et Dorian. Ce dernier, encore fatigué, lui fit signe qu'il passait son tour. Assassin ne daigna pas réagir, gardant ses yeux verts fixés sur Caster mais restant près de son Master.
Quant à Rider, il concéda volontiers la faveur, nullement offusqué par la demande de son comparse. Adélaïde remarqua que derrière sa bonhomie apparente, Iskandar gardait un œil vigilant sur le jeune homme et restait subtilement sur ses gardes. Waver arborait une expression plus réservée, ses yeux sombres observant tour à tour Caster et Archer avant de répondre à l'archéologue avec gravité.
- Fais ce que tu veux, tant qu'elle est mise hors-jeu et qu'il n'y a pas de victimes collatérales et de dommages irréparables. Je ne tiens pas à devoir remplir plus de paperasse que je ne le fais déjà.
- Je n'y tiens pas non plus, concéda aisément Adélaïde. Tu peux Archer, tant que c'est rapide et que les alentours ainsi que les personnes environnantes ne sont pas affectés. Nous sommes d'accord ?
- Sa Master ne m'intéresse pas de toute façon, elle a déjà eu sa leçon. Merci Adélaïde ! Promis, je ne casserai rien ni personne d'autre, répondit avec joie God.
Le jeune roi d'Uruk se tourna ensuite vers Caster. Son visage joyeux devint plus sérieux tandis que les pupilles de ses yeux cramoisis semblaient s'étrécir. Les chaînes qui paralysaient Caster resserrèrent leur étreinte. Voyant que Caster gardait la mâchoire serrée pour ne pas laisser échapper de plainte, un sourire s'étira sur ses lèvres alors qu'il lui lança d'une voix claire et enthousiaste.
- Ce sera court et désordonné mais ne t'inquiète pas, je vais m'assurer d'aller à l'essentiel !
Adélaïde se figea un instant alors que le souvenir de Warka lui revenait à l'esprit, craignant qu'il ne reproduise une prouesse similaire en dépit des conditions qu'elle avait posé. Ses craintes se dissipèrent en constatant que le nombre de cercles conjurés, une demie-dizaine était bien inférieur à celui du Noble Phantasm et que le mana requis était moins important. Les cercles d'or entouraient Caster et laissaient entrevoir des épées, des lances et des haches qui en émergeaient partiellement.
D'un claquement de doigts, les armes se ruèrent sur Caster et la transpercèrent de toute part.
Lorsqu'elles finirent par disparaître, la silhouette ensanglantée de Caster s'effondra jusqu'au sol dans un son diffus. Fière, l'enchanteresse épuisée puisa dans ses maigres forces se mettre à genoux et les toiser avec froideur dédaigneuse. Puis, elle éclata d'un rire sonore avant de s'exclamer.
- Riez tant que vous le pouvez ! Vu la peine que vous avez eu pour me vaincre, vous ne ferez pas long feu ici-bas. D'autres Servants ont bien plus de puissance et bien moins de scrupules que moi !
- Qu'est-ce que tu entends par là, Caster ? Demanda aussitôt Waver d'une voix plus grave.
La Servant vaincue fixa tour à tour sur les Masters et les Servants, brûlants de dignité froissée. Le regard de la magicienne s'arrêta notamment sur Adélaïde, dont le visage reflétait davantage l'intrigue et la gravité qu'une réelle stupeur à l'écoute de ses mots. Un sourire glacial se glissa sur les lèvres de l'enchanteresse, dont la silhouette devenait de plus en plus trouble alors que ses sorts de commandement disparaissaient de la main de sa Master plongée dans les bras de l'inconscience.
- Ils vous balayeront comme des feuilles mortes. Vous ne ferez pas le poids face à leurs lames… et moins encore face à leur maître. Puisse le Trône me laisser contempler… votre inéluctable défaite !
Il n'y eut ni rire sardonique, ni sourire démoniaque sur le visage de leur opposante déchue. Non, Médée s'estompait sans mot dire, ses yeux railleurs comme celle qui se rirait de pauvres ignorants.
Bientôt, il n'y eut plus signe de l'existence de Médée. Caster s'était éclipsée, pour de bon cette fois.
La fatigue rattrapa Adélaïde dès lors que l'adrénaline du danger fut retombée, réduisant ses golems à l'état de poussière qui fut vite emportée par la brise froide de Paris. Elle vit au loin Archer qui discutait avec Rider ainsi que Dorian, légèrement blessé, qui s'était laissé glissé contre le tronc d'un arbre proche afin de s'asseoir sous l'œil alerte d'Assassin s'enquérant en silence de son état. Il faudrait qu'ils parlent de ce qu'il s'était passé, pour que la noire vision qu'il avait dû traverser ne le hante pas. Á en juger la pâleur de son teint, cela devait être aussi sombre que ce qu'elle avait vu.
Fleury avait l'impression d'avoir la tête légère et les jambes en coton, mais se sentait moins éreintée que lors du précédent combat. Peut-être avait-elle pu s'améliorer, au moins un tant soit peu… Un bras familier se glissa sous ses épaules pour la soutenir. Un coup d'œil lui permit de voir que Waver se tenait à ses côtés, avec une expression à la fois soucieuse et sérieuse. Ils auraient à discuter, aussi.
L'air songeur, le regard d'Adélaïde s'abîma dans le ciel déjà plus nuageux. Était-ce une simple provocation, ou bien le sombre présage d'une Cassandre aigrie par la vie ?
Si peu de certitudes pour tant d'interrogations… et un mauvais pressentiment de plus en plus fort.
