Chapitre 10

Voyage dans l'inconscient

George se tenait la tête entre les mains tant il souffrait. Le sang coulait abondamment entre ses doigts, et son visage pâlissait à vue d'œil. Fleur se précipita sur lui et l'aida à marcher jusqu'au canapé. Elle l'y allongea délicatement alors que Molly, en panique, apportait de quoi le soigner. Il grogna tandis qu'elle lui retirait son bandage imbibé de sang. Pendant que sa mère le soignait et que Fleur soutenait sa tête, Lupin et Kingsley entrèrent dans la maison en tenant Liliane, chancelante, les yeux révulsés par la douleur et la robe en lambeaux. Fred les suivait et verrouilla la porte derrière eux. Ginny et Arthur se tenaient près des escaliers, la mine sombre. En apercevant l'état de son amie, Fleur manqua de lâcher la tête de George. Elle laissa échapper un petit cri d'horreur à la vue des grandes coupures sur le ventre de Liliane. Fred essaya d'ailleurs de l'approcher, ce qui lui attira les foudres de Lupin :

« N'essaie même pas, clama-t-il, elle est contaminée ! »

Fred recula précipitamment, penaud, et son père aida Kingsley et Lupin à mener Liliane à l'étage. Ils l'étendirent sur le lit de Charlie et fermèrent la porte derrière eux. Lupin alla tirer les rideaux avant d'inspecter les blessures de Liliane. Elles étaient très profondes et terriblement difficiles à regarder.

« Ce serait peut-être plus judicieux de la transférer à Sainte Mangouste, avança Arthur Weasley alors que Lupin débarrassait la jeune fille de son restant de robe. »

Il secoua la tête et sortit sa baguette.

« Liliane est recherchée, Arthur, expliqua Kingsley, ce serait sa mort assurée si on l'y menait. »

Lupin colla son oreille sur la cage thoracique de Liliane : elle respirait péniblement, et un étrange bruit guttural se faisait entendre dans sa gorge.

« C'est étrange, murmura-t-il alors à l'adresse de Kingsley et Arthur, elle devrait déjà être en train de montrer des signes d'animosité. »

Tout ce que faisait Liliane, c'était agripper les draps de toutes ses forces pour s'empêcher de hurler. Elle n'était qu'à demi consciente de ce qu'il se passait autour d'elle, mais elle sentait clairement cette douleur cuisante, qui lui prenait les tripes et enflammait même sa colonne vertébrale. Lupin observa ses pupilles : elles s'étaient dilatées, mais elles n'avaient pas jauni elle n'avait ni crocs, ni griffes. Il s'appliqua alors à soigner ses plaies, aidé des deux autres. Ils enroulèrent le bas de son tronc dans des bandages fins après avoir recousu ses blessures, ce qui lui avait causé tellement de douleur qu'elle s'en était coupée les lèvres. Finalement, elle sombra dans une étrange torpeur, ses yeux noirs perdus dans le vague. Les trois hommes s'affolèrent.

« Qu'est-ce qui lui arrive ? S'exclama Arthur. »

Décontenancé, Lupin ne comprenait pas ce n'était pas normal. Le processus de mutation n'était absolument pas entamé, elle ne présentait ni violence, ni perte de contrôle. C'était comme si la douleur s'intériorisait d'elle-même pour finalement se décider à éclater. Son cœur battait très vite et ses yeux fixaient toujours le plafond. Elle ne cillait même plus, elle était comme paralysée. Puis d'un seul coup, comme s'il eut été piqué au vif, Lupin bondit du lit et ouvrit la porte de la chambre avec pertes et fracas. Il débaroula les escaliers, les faisant presque trembler. Il arriva au salon, où George, toujours allongé, luttait lui aussi contre la douleur. Son frère jumeau était assis dans le fauteuil en face : l'angoisse se lisait très nettement sur son visage, et il ne faisait rien pour la cacher. Cependant, lorsqu'il vit Lupin se précipiter vers lui, complètement paniqué, il s'affola tellement qu'il se retrouva sur ses jambes en moins de deux.

« Qu'est-ce qu'elle a ? Aboya-t-il, comme s'il accusait personnellement Lupin de lui avoir fait du mal. »

L'interpellé posa sa main sur l'épaule du jeune homme et essaya de s'adresser à lui avec un minimum de contenance :

« La potion de Liliane … Il me faut la potion de Liliane. »

Fred ne perdit pas un instant. Il laissa son double se remettre de sa douleur et monta les escaliers quatre à quatre. Il se rua dans la chambre de Ginny et ouvrit la valise de Liliane d'un coup de pied peut-être un peu trop violent. Il s'accroupit et mit les affaires de sa petite amie sans dessus-dessous jusqu'à ce qu'il réussisse enfin à mettre la main sur cette satanée potion. En ressortant de sa chambre, il se heurta à Lupin, qui essaya de lui prendre le flacon d'émeraude de la main. Fred l'en empêcha.

« C'est moi qui y vais, souffla-t-il, le regard animé par une lueur de défi. »

Lupin hésita un instant, puis se résigna à protester. Son instinct lui disait que la lutte serait inutile. Il laissa donc Fred entrer dans la chambre de Charlie.

La jeune fille avait toujours son regard rivé au plafond, figé et glacial. Sa poitrine se soulevait à une vitesse inhabituelle, et Fred nota ses mouvements de mâchoire, qui ne faisait que se contracter et se décontracter au rythme de sa respiration. Son estomac se noua et il refoula sa colère envers le loup-garou tandis qu'il s'accroupissait près du lit et qu'il débouchait le flacon de potion, les mains tremblantes. Liliane ne pensait plus, elle était perdue dans un immense trou noir, et Fred parvenait à sentir qu'elle était encore présente à elle-même, mais si faiblement que ses pensées raisonnaient comme un écho. Un écho lointain, et déjà presque effacé. Il passa sa main derrière la nuque de la jeune fille, parmi ses boucles auburn et emmêlées. Il s'attendait à ce qu'elle réagisse et qu'elle se dégage en grondant, mais elle était véritablement paralysée. Alors il souleva sa tête le plus doucement possible et versa quelques gouttes de potion entre ses lèvres à demi ouvertes. Puis, tous quatre attendirent que quelque-chose se produise.

Fred posa la potion sur la table de chevet et reposa la tête de Liliane sur l'oreiller. Le petit écho qu'il parvenait à peine à entendre disparut complètement, et malgré ses efforts, il n'arrivait plus à entrer en contact avec les pensées de Liliane. Il n'y en avait plus, c'était le vide le plus complet. Le regard de la jeune fille se voila, puis ses paupières se fermèrent d'elles-mêmes. Sa respiration ralentit, elle lâcha un soupire. Fred posa sa main sur son cœur : il battait très faiblement, il fallait presque se concentrer pour le sentir. Il tourna deux yeux désespérés vers Lupin, qui secoua la tête et baissa les yeux. Puis Liliane soupira une dernière fois.

« Est-ce qu'elle est … Murmura Arthur après quelques secondes de silence. »

« Son pouls s'est arrêté ! S'exclama Fred, en panique. »

Ses yeux emplis de désespoir appelaient Lupin au secours. Seulement, il semblait tout à fait désemparé, il se tenait debout entre Kingsley et Arthur, dépassé par les évènements, impuissant.

« Je vous dis que son pouls s'était arrêté, s'énerva Fred en se levant d'un bond, qu'est-ce qu'il faut faire ? On peut pas la laisser comme ça ! »

Lupin s'approcha de Liliane sans se préoccuper du ton de Fred. Il lui prit à son tour le poignet pour s'assurer par lui-même que son pouls ne battait plus. En effet, il ne percevait rien, pas même un faible petit crépitement. Pourtant, elle vivait encore, ou du moins, sa partie animale semblait ne pas avoir cessé d'exister. Il la sentait, il réussissait même à la voir derrière ses paupières closes. A côté de Lupin, Fred commençait réellement à s'impatienter, et le silence régnant dans la pièce devenait de plus en plus insoutenable.

« Ne la laisse pas allongée, dit alors Kingsley, au grand soulagement de Fred, j'ai déjà vu un cas à peu près similaire. Essaie de la maintenir assise. »

Lupin, aidé d'Arthur, s'exécuta, et tous deux redressèrent Liliane, dont la tête dodelinait mollement de gauche à droite.

« Bien … Murmura Kingsley en regardant Fred, il nous faudrait un légilimens. »

Fred ne sourcilla pas, mais Arthur s'étonna :

« Nous n'avons pas de légilimens ici, Kingsley, et encore moins mon fils. »

Mais Kingsley ne répondit pas, il fixait toujours Fred d'un air entendu. Ce dernier hocha fébrilement la tête.

« Mais enfin … Bredouilla Arthur. »

Fred eut un sourire crispé tout en lui répondant :

« Je t'expliquerai après, papa. »

Kingsley indiqua à Lupin et Arthur d'orienter Liliane vers Fred, puis lui donna les instructions suivantes :

« Je sais que tu ne l'as jamais fait de toi-même, mais c'est le dernier moyen que nous avons pour la récupérer. Liliane n'est plus présente à elle-même, le venin du loup-garou, mêlé à sa malédiction, a entièrement écrasé l'être humain qui réside dans son corps. Il faut que tu ailles la chercher. »

Fred blêmissait au fur et à mesure que Kingsley parlait. Il n'avait jamais volontairement ouvert son esprit à celui de Liliane, et jamais non plus il n'avait forcé ses barrières de son plein gré.

« Il va cependant falloir que tu sois extrêmement vigilant, poursuivit Kingsley, tu ne dois pas te perdre à ton tour, et tu as le droit de refuser. Ce que je te propose de faire est très dangereux, pour elle, comme pour toi. La chose qui cohabite avec elle l'a en partie happée, et si tu te retrouves face à elle, elle essaiera de te prendre à son tour, tout en continuant à éliminer le peu d'humanité qu'il reste encore chez Liliane. »

Ca faisait beaucoup d'un coup, mais Fred ne pouvait pas se permettre de peser éternellement le pour et le contre.

« Que se passera-t-il quand … Heu … Je serai avec elle ? »

Kingsley fronça les sourcils et répondit fermement :

« Vous devrez vous battre. »

Lupin ne broncha pas, mais Arthur, qui ne comprenait plus, manifesta sa crainte, voire son affolement.

« Papa, s'exaspéra Fred, tu m'as laissé me transformer en Harry, et George a perdu une oreille. Ce sera qu'une prise de risque supplémentaire. »

Kingsley regarda Arthur :

« Laisse-le choisir, lui dit-il, il est assez grand pour ça. »

Arthur se résigna sans protester, mais son expression traduisait tout sauf de la résignation.

« George peut venir ? Demanda Fred. »

Kingsley hocha la tête, puis partit chercher le second Weasley. En un rien de temps, il les rejoignait dans la chambre de Charlie. Kingsley lui expliqua calmement les choses, ce à quoi il répondit :

« Et je peux pas y aller aussi ? »

« Non, répondit immédiatement Lupin, ce n'est pas que nous voulons t'en empêcher, c'est juste que tu n'en as pas le pouvoir. »

Fred s'assit sur une chaise bancale en face d'une Liliane semblable à une poupée de chiffon.

« Je veux juste savoir que tu es à côté de moi, Georgie, dit Fred en souriant faiblement, et si mon esprit s'égare en chemin, essaie pas de le retrouver. C'est comme pour ton oreille, c'est perdu d'avance. »

Il lui fit un clin d'œil, et George eut un rire étouffé.

« Au moins, on sera quittes, répondit-il en lui donnant une tape sur l'épaule. »

Mais derrière leurs sourires et leur légèreté était dissimulée la plus vive de toutes les angoisses. Fred reporta son regard sur Liliane.

« Tu n'auras pas besoin de baguette, dit Kingsley, pas même de prononcer une formule. Essaie juste de rester concentré, et fais comme tu le fais habituellement.

« Si je meurs Georgie, je tiens quand même à ce que tu saches que je serai éternellement le plus beau, même aux côtés de Merlin. »

George réussit à rire un peu, puis tous se turent et rivèrent leurs yeux sur Liliane.

« A nous deux, songea Fred. »

Je la fixais, et j'essayais de ne penser à rien, hormis à ce que je m'apprêtais à faire. Je savais que derrière ses paupières fermées et son visage doux se cachait La Bête. Et je savais aussi qu'elle m'attendait. J'étais un peu dans la position du prince qui partait délivrer la princesse des griffes du dragon. J'étais surtout terrorisé à l'idée de me retrouver face au monstre : je ne savais pas du tout ce à quoi il ressemblait originellement, je n'en avais eu que des aperçus, toujours voilés par le corps et le visage de Liliane. Seulement maintenant, j'allais me retrouver directement face à lui, et je le savais si fort et si puissant que je me sentais vaincu d'avance. Mais je ne voulais pas reculer, parce que je ne voulais pas la perdre, et parce que mon frère était près de moi. Je sentais sa présence, et de ce fait, je me sentais entier et armé. Et je ne voulais pas échouer une nouvelle fois. Pas cette fois.

Plus je la regardais, et plus j'avais comme l'impression que la chose m'empêchait d'approcher, elle créait un bouclier invisible entre Liliane et moi, résignée à ne pas se laisser faire. Mais alors que je me jurais intérieurement de ne pas abandonner la lutte, je me suis senti glisser, puis tout est devenu noir. Trop surpris pour paniquer, je me suis laissé glisser de plus en plus loin dans cette nuit nébuleuse. Je n'entendais rien, je ne voyais rien, et je ne sentais rien. J'avais perdu l'usage de mes cinq sens, et je ne sentais même plus mon corps. J'étais comme dépouillé de tout, si ce n'était de moi-même il n'y avait que ma conscience pour me rappeler qui j'étais et où j'allais. J'étais pourtant tiraillé par la peur, mais mes sentiments me paraissaient plus vrais et plus sincères que jamais. C'était trop paradoxal pour durer, d'autant plus qu'en même temps de ne pas savoir où j'allais, je me savais assis dans la chambre de Charlie, George à mes côtés. Mais mon esprit, lui, s'enfonçait de plus en plus.

Je me suis brusquement arrêté, et une lumière blanche aveuglante a transpercé l'obscurité. Je sais avoir ressenti l'éblouissement, mais je n'ai jamais su si je m'étais protégé le visage. Puis à la pénombre a succédé l'immaculée, et je me suis retrouvé dans un épais brouillard. Je me suis ensuite immobilisé. J'ai longtemps regardé autour de moi dans l'espoir d'apercevoir autre chose que du brouillard, mais en vain. Alors j'ai marché. Je ne savais vraiment pas où j'allais, je marchais à tâtons, mais sans hésitation. Il fallait que je la trouve. J'avais l'impression de faire un rêve qui, tôt ou tard, risquait de tourner au cauchemar.

Une éternité. J'ai navigué parmi cette mer de brume pendant ce qu'il m'a semblé être une éternité. Et plus j'avançais, plus je m'éloignais de la présence de George et des autres dans la chambre de Charlie. J'en avais presque perdu les derniers échos lorsque j'ai compris que ce qu'il m'arrivait était ce qu'il était arrivé à Liliane. Je ne devais plus être très loin d'elle dorénavant, je devais même en être très proche. Ce qui signifiait que j'étais aussi à proximité de l'autre Liliane.

Je me suis stoppé net lorsque j'ai vu une ombre se dessiner derrière le brouillard. Une ombre noire, qui contrastait terriblement avec la pureté et la blancheur de l'endroit … Si l'on pouvait appeler ça un endroit. J'aurais d'avantage associer ce lieu au subconscient de Liliane, ou peut-être bien au mien. Mais peu importait, je ne savais pas ce qu'était cette ombre, ni qui elle était, mais par méfiance, j'ai essayé de me faire le plus discret possible.

L'ombre s'est ensuite changée en une tache, semblable au buvard qui aspire l'encre. Et cette tache noire semblait imbiber la brume. Elle s'est progressivement mise à gagner du terrain, jusqu'à de nouveau transformer cet univers trop blanc et trop calme. Mais je ne me suis pas retrouvé dans le noir, je me suis retrouvé … Dans rien. L'étrangeté de la situation dans laquelle je me trouvais me faisait oublier ma peur. J'étais perplexe, et une étrange sensation de malaise s'insinuait en moi. L'atmosphère – parce qu'il y en avait une – était à la fois malsaine et oppressante et pourtant, je n'étais pas angoissé, juste dérangé. C'était comme je le disais, la sensation qui précède l'arrivée dans un cauchemar. Il ne manquait plus que l'élément déclencheur.

Cet élément déclencheur n'a pourtant pas tardé à arriver.

Comme par enchantement, j'ai vu Liliane se matérialiser sous mes yeux, à quelques mètres de moi. Elle se tenait debout et parfaitement droite, mais elle me tournait le dos. Je ne voyais que ses longues boucles auburn, qui me paraissaient pourtant tendre davantage vers le brun que vers le roux. En baissant les yeux, j'ai pu constater qu'elle était pieds-nus, et qu'elle ne portait qu'une simple robe. Un peu sur mes gardes, mais bien résigné à la ramener avec moi, je me suis approché d'elle. Habituellement, je sais que j'aurais senti mon cœur battre très vite, mais dans cet univers parallèle, la sensation physique n'existait pas. J'ai posé ma main sur son épaule, elle n'a pas bougé. Alors, je l'ai obligée à me faire face.

Elle n'était pas différente de d'habitude : elle avait toujours ses joues creuses, ses deux cicatrices et son nez retroussé. Ses yeux étaient peut-être plus sombres et son teint plus pâle. Il y avait pourtant quelque-chose qui n'allait pas. Elle me regardait, mais elle me regardait sans vraiment me voir. Ses yeux étaient perdus dans le vide, son visage dénué d'expression. Figée comme une statue de cire, elle ne manifestait aucune émotion, aucun signe de reconnaissance. Elle était juste là, debout en face de moi, mais c'était tout. Ca allait être plus difficile que ce que je m'étais imaginé. Doucement, je me suis saisi de sa main, et tout en reculant, l'ai obligée à me suivre. Elle s'est laissée faire sans protester, elle marchait, tout en continuant de fixer cet étrange point invisible qu'elle seule réussissait à voir. Mais après avoir fait quelques mètres, son regard a changé, et elle s'est dégagée d'un coup sec. Je n'étais pas tellement étonné qu'elle réagisse de cette manière, je savais pertinemment qu'il allait falloir que je me batte pour nous permettre de sortir. Seulement, je ne savais pas ce que j'allais devoir affronter. Liliane a lentement reculé, ses yeux maintenant parfaitement lucides s'assombrissant de plus en plus. J'ai vu ses pupilles se dilater à une vitesse prodigieuse, et les cernes … Les cernes que j'avais une fois vues en cauchemar. Des cernes mauves creusaient lentement ses yeux, sa bouche se retroussait en rictus et ses cheveux s'assombrissaient de plus en plus. C'était donc ça : j'allais devoir me battre contre Liliane elle-même. J'ai alors compris que j'allais devoir user d'un courage tout à fait particulier. Pas seulement du courage de celui qui doit affronter un monstre, mais le courage de celui qui doit affronter quelqu'un qu'il aime pour pouvoir le sauver. J'ai attendu, dans l'angoisse, que Liliane ait terminé son étrange métamorphose. Ses yeux étaient, non plus noirs, mais rouges. Rouge sang, ses cheveux d'un noir de jet, sa peau d'une pâleur presque inhumaine. Elle respirait fort, à la manière du loup.

« Allé Freddy, je me suis dis, tu l'anéantis, et ce sera affaire réglée. »

Mais l'affaire n'allait pas se régler si facilement. Liliane, ou plutôt sa copie, m'a bondi dessus avec agilité, et tant de rapidité que je l'ai esquivée de justesse. Je me suis retourné alors qu'elle attrapait ce que je sentais être mon cou. Je me suis senti tomber au sol tandis qu'elle serrait toujours de plus en plus fort. J'ai commencé à suffoquer, et j'ai bien cru que je ne m'en sortirais pas jusqu'à ce que je songe à essayer de lui parler. Je l'ai repoussée de toutes mes forces, puis j'ai essayé de la saisir. Pas la Liliane sauvage que j'avais en face de moi, celle qui était perdue quelque-part par ici, elle devait être tout proche. Je n'avais qu'à penser à elle, et peut-être que …

Mais mes pensées ont été subitement interrompues pas un cri assourdissant provenant de je ne savais trop où. Tout autour de moi et subitement redevenu noir, et ce qui devait être le sol s'est dérobé sous mes pieds. J'ai recommencé à plonger. Mais plus je m'enfonçais dans les ténèbres, plus mes chances d'en ressortir vivant étaient amoindries. Je ne pouvais pas me permettre de glisser comme ça jusqu'à ce que l'éternité décide de se terminer. J'ai appelé Liliane avec tellement de force et de conviction que ma voix a comme couvert le vacarme assourdissant du cri qui se faisait de plus en plus aigu et insupportable. Ce faisant, les yeux rouges sang de l'autre Liliane se sont ouverts devant moi à travers cette horrible pénombre. La Bête voulait me déstabiliser, elle ne voulait pas que je la retrouve. Quitte à me faire chuter indéfiniment, à me corrompre l'esprit et à me faire devenir complètement fou. Elle ne voulait qu'une chose : engloutir Liliane, et moi avec. Mais elle ne réussirait jamais. Je n'ai pas détourné mon regard, j'ai continué à fixer ces deux lueurs rouges, sans cesser d'appeler Liliane. Je lui parlais, je lui disais de ne pas se perdre, de revenir à elle-même, de ne pas se laisser vaincre. Elle avait survécu jusqu'à maintenant, elle n'avait pas le droit d'abandonner, même si ce n'était pas facile. Elle pouvait résister, elle en avait la force. Mais je n'avais aucune réponse en retour. Juste un cri maintenant suraigu, et deux yeux rouges qui semblaient toujours s'agrandir tandis que ma chute s'accélérait.

Je n'avais pas le droit d'échouer. Je ne pouvais pas laisser George seul, je ne pouvais pas laisser Liliane se perdre avec moi. Il fallait que l'on remonte à la surface, nous avions tous deux un combat à mener auprès des autres. Jamais cette chose immonde qui habitait Liliane l'empêcherait de revenir à elle-même, pas plus qu'elle m'empêcherait moi de la récupérer.

Le cri et ma chute ont cessé en même temps. J'étais maintenant suspendu dans un vide vaporeux, je ne pouvais pas bouger. J'étais simplement suspendu. C'était pire qu'un cauchemar. C'était de la folie, de la pure folie. Plus encore, c'était malsain. Cette lividité me prenait les tripes et les tordaient avec détermination. J'allais devenir fou si je restais ici trop longtemps. Mais où était-elle ? Et … Où était passée l'autre ?

Elle est alors apparue, doucement, très doucement. Elle aussi flottait au-dessus du vide. Je ne saurais jamais dire pourquoi, mais je savais que cette fois-ci, c'était elle, et non pas une entourloupe quelconque. Elle me regardait, tétanisée. Terrorisée même.

« Qu'est-ce que tu fiches ici ? T'as perdu la tête ? »

« C'était l'idée de Kingsley ! Et puis, je n'allais pas te laisser toute seule ! »

Elle a secoué la tête comme elle savait si bien le faire, puis elle a essayé d'avancer vers moi. Sans espoir.

« Tu ne sortiras jamais d'ici, m'a-t-elle dit, tu va errer comme moi ! »

« C'est ce qu'on va voir ! »

« Comment veux-tu sortir ? On ne peut même pas bouger, et nous sommes trop loin pour pouvoir partir ! »

J'allais lui répondre, mais le cri venait de reprendre. Toujours plus fort, toujours plus désagréable. Il crissait à la manière des ongles sur un tableau. J'aurais volontiers porté mes mains à mes oreilles, mais je ne le pouvais même pas. Liliane, elle, le fit. Puis, nous avons commencé à bouger. Seulement, nous n'étions pas en train de tomber. Nous étions en train de remonter. Tout est alors devenu flou. Les couleurs semblaient se mélanger, les sons, les états. Nous passion de la brume, au gris, au noir en passant par la lumière aveuglante. Si j'avais pu vomir, c'est probablement ce qui se serait produit. Mais je n'ai jamais su ce qu'il s'était ensuite passé.

Fleur prit place sur la chaise en face de George. Il tenait une tasse de café entre ses deux mains et la faisait tourner, tout en scrutant le mur devant lui. Il n'avait pas mis sa bande autour de sa tête aujourd'hui, il en avait assez. Même s'il savait que sa mère allait probablement le sermonner. Il ne ressemblait à rien avec ce bout de tissu, et il avait l'impression d'être sourd. Déjà qu'il lui manquait une oreille, il n'avait pas en plus de cela envie de devenir partiellement malentendant. Il posa ses yeux sur Fleur, et lui adressa un bref sourire.

« Toujours pas réveillés ? Lui demanda-t-il alors qu'elle se versait du thé. »

Fleur fit non de la tête, puis commença à siroter sa tasse d'un petit air préoccupé.

« Ils se réveilleront, quand même ? Insista George, de plus en plus inquiet à l'idée de ne jamais revoir son frère et Liliane sortir de leur coma. »

Fleur reposa sa tasse.

« D'après Kingsley, oui. Mais il ne sait pas au bout de combien de temps. »

George pesta.

« Mais ça fait déjà trois jours ! »

Fleur détourna les yeux, et se plongea dans ses réflexions. Quand Liliane était tombée dans le coma et que Fred l'y avait suivie, toute la maison avait été tenue en haleine. Ils ne comprenaient pas ce qu'il se passait. Liliane semblait presque morte, mais Fred lui, était resté parfaitement vivant. Au fur et à mesure qu'il s'était enfoncé dans le subconscient de Liliane, son corps s'était de plus ne plus crispé, et ses yeux s'étaient mis à bouger de plus en plus vite sous ses paupières. S'ils avaient su que Liliane et lui étaient revenus à eux-mêmes, c'est parce qu'ils s'étaient remis à respirer au même moment exactement. Mais ils ne s'étaient pas réveillés. Et depuis, ils attendaient, non sans anxiété, un petit signe de vie.

« Bill et toi resterez jusqu'à ce qu'ils se réveillent ? Embraya George, voyant bien que Fleur ne savaient plus trop quoi dire. »

Elle ouvrit la bouche pour répondre, mais elle fut prise de cours par un hurlement provenant de l'étage supérieur.

« FREEEEEEED ! »

George sursauta et Fleur rattrapa sa tasse juste à temps. Au même instant, Molly arriva en courant dans la cuisine, son tricot dans les mains.

« Qu'est-ce qu'il se passe encore ? S'affola-t-elle en regardant George, comme s'il eut été responsable d'un tel vacarme. »

Seulement, manque de chance, ce n'était pas George qui avait hurlé. La voix était bien trop aiguë et haut-perchée.

« C'est Liliane ! Dit subitement Fleur en bondissant de sa chaise et en disparaissant dans la cage d'escaliers. »

George ne se fit pas prier pour la suivre, ni même Molly. Ils se retrouvèrent tous sur le pallier, regardant autour d'eux un peu bêtement. La porte de la chambre de Charlie était ouverte, mais après un rapide coup d'œil, ils constatèrent vite qu'elle était vide. En revanche, la chambre des jumeaux était grande ouverte. George s'y précipita, et le spectacle qu'il découvrit était plutôt … Déconcertant. Fred était allongé dans son lit, les cheveux en bataille et l'air parfaitement hagard. Liliane lui avait fondu dessus est était en ce moment-même entrain de le ruer de coups d'oreillers. Fred essayait de se protéger du mieux qu'il pouvait, mais Liliane semblait légèrement contrariée, et de ce fait, ne cessait de lui donner des coups d'oreiller en s'énervant de plus en plus.

« PLUS JAMAIS ! Hurlait-elle, PLUS JAMAIS TU N'ESSAIES DE ME SAUVER LA VIE ! ESPECE DE FOU FURIEUX ! »

Et elle frappait, et elle frappait. Et Fred qui commençait à rire.

« TU AURAIS PU Y PASSER ! Enchaîna Liliane, TU ES FOU ! SUICIDAIRE ! »

George éclata de rire, stoppant Liliane dans son élan. Fred, qui s'était presque ratatiné sous sa couverture, commençait lui aussi à être gagné par un fou rire. Complètement échevelée, Liliane recula d'un pas, l'oreiller toujours en main. Ses joues étaient rosies par la colère, et ses yeux bleus lançaient des éclairs à Fred. Mais il ne s'en préoccupait pas vraiment, pour l'instant, il rigolait trop. Et son frère n'arrangeait rien. Contrariée, Liliane sortit de la chambre en bousculant George.

« Alors ça, hoqueta-t-il, si je m'y attendais ! »

Fred émergea de sous la couette et regarda son frère :

« Elle est folle, non ? Demanda-t-il avec un peu plus de sérieux. »

George haussa les épaules et vint s'assoir à côté de lui. Il lui ébouriffa affectueusement les cheveux.

« Content de te retrouver, frérot ! »

Fred se débarrassa de sa couette et s'assit à côté de son double.

« Moi aussi, j'en avais assez de ne pas réussir à me réveiller. »

Il se frotta ensuite le menton, et George l'observait en souriant. Il savait déjà ce qu'il allait demander.

« Tu penses qu'elle va bouder ? S'enquit alors Fred. »

Fleur entra alors dans la chambre, et répondit à la place de George :

« Oh oui, elle va bouder, et pas qu'un petit peu ! »