Chapitre 13 – Le monstre.
Elle était arrivée la veille au soir et avait exigé que ma grand-mère et moi allions la chercher à l'aéroport. Ma grand-mère pour la conduire jusqu'à la maison et moi pour porter ses bagages. Si celle qui m'hébergeait depuis plusieurs mois désormais n'avait rien dit, je savais qu'elle n'en pensait pas moins, car elle avait passé tout le trajet les doigts crispés sur le volant et les lèvres pincées. Heureusement pour nous, ma mère n'était que de passage dans la région puisqu'elle avait prévu de se rendre à Los Angeles pour passer les fêtes de fin d'années en compagnie d'un nouvel homme qu'elle avait rencontré. Tout le trajet, elle n'avait eu de cesse de nous répéter à quel point il était brillant, dans tous les sens du terme, omettant peut-être de comprendre qu'elle critiquait par-là mon père sous les yeux de sa mère. Ou alors le faisait-elle exprès, pour agacer davantage ma grand-mère que se contentait chaque minute de serrer un peu plus le volant de la jeep entre ses doigts. Et bien évidemment, comme le trajet fut long, elle en avait également profité pour critiquer le fait que ma grand-mère me laissait être végétarienne. A cela s'ajouta le fait qu'elle n'était visiblement pas satisfaite de mon nouvel emploi au lycée de La Push. Mais par chance, j'arrivais à garder mon calme, me rappelant qu'elle n'était que de passage par ici et que très bientôt, elle repartirait, emportant avec elle toute sa mauvaise humeur et sa négativité.
Le repas du soir en sa compagnie avait été un véritable fiasco car elle avait posé de la viande dans mon assiette en m'ordonnant dans manger. Pour toute réponse j'avais quitté la table sans le moindre mot, refusant de pleurer sous ses yeux. Je m'étais refugiée dans mon lit et j'avais appelé Embry pour prendre de ses nouvelles sans rien lui dire du cauchemar que je commençais petit à petit à revivre. Entendre sa voix m'avait fait un bien fou et je m'étais endormie quelques heures plus tard, totalement apaisée.
La journée d'aujourd'hui avait été tout aussi éreintante psychologiquement parlant. Embry avait insisté pour venir manger le lendemain et c'est ainsi que ma mère avait découvert que j'avais un petit ami.
« -Eh bien, tu n'auras pas perdu de temps. »
Cela m'avait totalement retourné l'estomac et j'en avais été malade. Car contrairement à Embry, qui était d'une douceur incarnée, je savais de quoi ma mère était capable et, si elle n'allait pas passer le repas à m'humilier, elle s'en prendrait à lui sans l'ombre d'un remord. Elle était si douée pour mettre à mal les gens sur le plan psychologique que je risquais de perdre Embry à cause d'elle. Je n'avais rien mangé de la journée, trop préoccupée pour avaler quoi que ce soit et était subitement devenue totalement muette sous les yeux de ma grand-mère, impuissante, qui subissait également en silence.
J'étais en proie à des tourments intérieurs, lorsqu'un bruit sourd attira mon attention. Curieusement, j'observais ma fenêtre. L'instant d'après, un caillou venait la percuter. Inquiète et intriguée à la fois, je m'approchais pour découvrir Embry, plus bas, le sourire aux lèvres, visiblement très content de me voir. Le simple fait de le voir me soulagea, alors qu'une voix résonnait dans ma tête, affirmant que c'était très probablement la dernière fois que je le voyais. Avalant ma salive, j'ouvris ma fenêtre.
« - Bonsoir ! »
Il chuchotait, comme un enfant qui a peur de se faire prendre. Et pour cause, il était tard et dans la maison, tout le monde dormait déjà.
« - Je peux monter ? »
Il semblait vraiment avoir envie de venir et l'idée me tenta. Au diable les responsabilités, j'avais besoin de lui. Sur un coup de tête j'approuvais silencieusement. Il ne lui en fallut pas plus pour s'agripper à la gouttière et entreprendre d'escalader le mur jusqu'à ma fenêtre. J'allais verrouiller la porte de ma chambre pour éviter que nous soyons dérangés et l'instant d'après, il me faisait face, visiblement très fier de lui. Je me jetais dans ses bras, heurtant de plein fouet son odeur, son corps et sa chaleur. Il m'avait tellement manqué en si peu de jours !
« - J'ignorais que tu grimpais aux fenêtres des filles, arguais-je pour entamer la conversation.
- Seulement à la tienne, répondit-il toujours en souriant. »
L'instant d'après, il m'embrassait chastement. Retenant des larmes de soulagement qui commençaient à se former aux coins de mes yeux, je m'éloignais un peu pour m'asseoir sur mon lit et il m'imita bien vite, attrapant une de mes mains au passage pour la serrer dans la sienne, avec douceur. Mes problèmes mis de côté, ce moment était absolument parfait.
« - Tu es tendue pour demain, je me trompe ? »
Je roulais des yeux, presque théâtralement, pour tenter de lui cacher mes pires angoisses. Cependant, il fallait qu'il soit préparé et qu'il sache. Ma mère était un démon endormi. Certaines fois, elle se contentait d'être froide et distante -c'était d'ailleurs dans cette ambiance austère et dépourvue de chaleur maternelle qu'elle m'avait élevée- mais d'autres fois, pour je ne sais quelles raisons, elle devenait agressive, vicieuse et mauvaise. Pire encore, il lui arrivait d'aborder des traits bienveillants, pour, la seconde d'après, être la pire des mégères possible. Ce caractère était digne des bonnes femmes dans les contes de fées et pourtant, elle était réellement comme ça.
« - Elle va te bouffer. »
Ma voix était sèche et rauque, dévorée par l'angoisse. Il n'y avait rien qui puisse plus m'effrayer que ma mère, si ce n'est la perte d'Embry désormais. Et il était forte probable que demain, toutes les conditions soient réunies.
« - Ce n'est pas elle que je viens rencontrer mais ta grand-mère. »
Je clignais des yeux, un peu surprise. Embry avait haussé les épaules, avec une sorte de flegme que je ne lui connaissais pas. Visiblement, il reconnaissait plus d'autorité en ma grand-mère qu'en ma mère et c'était tout autant effrayant que rassurant.
« - Et puis il faut que je lui demande l'autorisation pour qu'on passe Nouvel An ensemble tu vois ! »
Cette fois-ci, je tiquais sur ses propos et le fixais, totalement incrédule. Passer Nouvel An ensemble ? Voilà une éternité que je n'avais pas fêté la nouvelle année avec des amis -pour ne pas dire jamais- et avec un petit-ami encore moins. Je me doutais qu'il ne parlait pas vraiment d'un tête à tête mais plutôt d'un rassemblement avec ses amis, toutefois, je peinais à y croire. Est-ce qu'il me faisait marcher ?
« - Sérieusement ? Demandais-je sans trop y croire.
- Très sérieusement ! Répondit-il, toujours en souriant. »
Etrangement et sans comprendre pourquoi, ça me réchauffait le cœur. Un peu de douceur dans ce monde de brute. Je lui lançais un regard en coin, pour m'assurer qu'il demeurait sérieux. Mais aucun sourire moqueur ne vint perturber son doux visage et je fini par me détourner, satisfaite de constater qu'il était toujours aussi sérieux. Embry était le petit ami parfait. Doux et attentionné, sans la moindre arrière-pensée, il se contentait de veiller sur moi comme un protecteur, tel un chevalier servant face à la princesse qui parvient à peine à s'échapper de sa tour immense. Pendant un furtif instant, j'imaginais mon existence sans lui et mes pensées furent tout de suite plus sombre. Il était mon rock, mon socle et je puisais toutes mes forces en lui dernièrement. Sans lui, j'aurais tout bonnement été incapable de garder la tête hors de l'eau. Morose, les yeux dans le vague, j'en oubliais presque la présence d'Embry à côté de moi.
« - Tu as envie de te faire du mal depuis qu'elle est là, pas vrai ? »
Tirée un peu trop abruptement de mes sombres pensées, je hochais lentement la tête. C'était curieux, cette façon qu'il avait de lire en moi et de me comprendre. Mais parfois aussi, c'était un peu génant. Je ne pouvais rien lui dissimuler, il parvenait toujours à comprendre mes intentions. Et ce soir je n'avais pas envie de me heurter à une remontrance froide, alors cette question, j'aurais tout bonnement préféré qu'il ne me la pose pas.
« - Je crois que je comprends pourquoi tu le fais. Enfin, je ne cautionne pas vraiment, mais je comprends pourquoi tu agis comme ça. Du moins je crois. »
J'étais surprise. A un tel point que j'en ouvris la bouche, mais qu'aucun son n'en sorti. Encore une fois, il me prouvait sa tolérance et sa sagesse. Comment un si jeune homme pouvait-il prendre tant de recul sur la moindre situation ? Refermant ma bouche pour ne pas paraitre totalement idiote, j'articulais un faible remerciement alors qu'il se laissait tomber en arrière pour s'allonger sur mon lit. Je l'observais du coin de l'œil, tentant de cacher mon avidité et mon envie de le rejoindre. D'un regard en ma direction, il dû pourtant saisir mes intentions. Il m'offrit un léger sourire, comme lui seul savait les faire avant d'avaler sa salive :
« - J'ai tellement de choses à te dire, si tu savais. J'ignore simplement par où commencer. »
Sans un mot, j'allais m'allonger à côté de lui, réprimant mon envie de le harceler de questions. S'il voulait me dire des choses, j'étais prête à écouter, histoire d'épancher un peu cette soif de mieux le connaitre qui me happait régulièrement. En tendant le bras, j'effleurais sa joue du bout des doigts.
« - Quel genre de choses ? Demandais-je, un peu curieuse.
- Des trucs sur moi, qui font partie de moi.
- Tu pourras toujours tout me dire tu sais… »
Ma réponse dû le satisfaire car il m'offrit un sourire tellement grand qu'il me sembla que le soleil était entré dans ma chambre. Devant tant de bonheur, je ne pu m'empêcher de lui sourire à mon tour.
« - Je sais Rey. Je peux compter sur toi. Je le sais depuis la seconde même ou je t'ai vu. »
Mon cœur s'emballa doucement dans ma poitrine. S'il savait lire en moi, il avait également l'incroyable capacité de me chambouler en moins d'une seconde.
« - Ne te préoccupe pas de demain. Laisse-moi gérer comme un grand. »
L'instant d'après et toujours avec le sourire au coin des lèvres, il m'attira contre lui. Réconfortée par les battements de son cœur que je sentais contre ma tempe et par la chaleur de ses bras, je m'y lovais un peu plus, en oubliant presque qu'il devrait repartir tôt ou tard. Tant pis, ce soir, j'avais besoin de lui. Et tant pis si j'étais égoïste, je voulais simplement trouver la paix et il était la seule personne capable de me l'apporter. Sa main dans mes cheveux, sa respiration lente et régulière, il ne m'en fallut pas plus pour sombrer peu à peu dans la torpeur de la nuit.
