Hello à toutes et à tous,
Comme promis et puisque ce sont les fêtes de fin d'année, voici le chapitre suivant ! Le chapitre 15 est en cours de rédaction, je vais essayer de profiter des congés d'hiver pour le terminer. J'espère que celui-ci vous plaira ! Comme pour le précédent, je le publie dans sa version 'non-bêta', mon relecteur prenant un repos bien mérité ;)

Avant de vous quitter pour vous laisser à votre lecture, un petit rappel des binômes jusqu'au chapitre 13 :

*Adélaïde Fleury - Gilgamesh 'Enfant' (Archer)
* Waver Velvet / Lord El-Melloi II - Iskandar (Rider)
* Dorian Janson - Inconnue (Assassin)

* Master Inconnu.e - Médusa (Rider)
* Master Inconnu.e - Servant inconnu (Archer)
* Rin Tohsaka - Servant inconnue (Classe indéterminée)

* Fiona d'Elvaren - Gilles de Rais (Saber)
* Evelyn d'Elvaren - Jeanne d'Arc (Lancer)

* Cédric d'Elvaren - Gilles de Rais (Caster)
* Agnès Dufors - Médée (Caster) [Éliminées]

* Lucas Renoir - Charlemagne (Saber)
* Master Inconnu.e - Servant inconnu (Assassin)

* Master Inconnu - Servant inconnue (Assassin)
* Master Inconnue - Servant inconnu (Assassin)

* Master Inconnu.e - Servant inconnu.e (Saber)
* Master Inconnu.e - Servant inconnu.e (Saber)

Bonne lecture ! Au détour d'une ligne,
Lenia41


Chapitre 14 – Sous le Voile de la Lune


Hôtel, Quartier du Marais, Paris, France. 2014

De toute évidence, le sommeil ne viendrait pas ce soir. Adélaïde détestait les insomnies, surtout quand elles arrivaient à une heure si tardive de la nuit qu'il devenait très difficile de se rendormir. La Française finit par ouvrir les yeux en soupirant en silence. La bataille contre Médée n'avait pas ramené de bons souvenirs, en particulier avec l'enchantement qu'elle avait utilisé sur Dorian et elle.

Quand elle n'était pas hantée par le passé ou affairée à autre chose, c'était le futur qui l'inquiétait.

La culpabilité ne la quittait pas davantage, puisque l'accord passé avec Lucas excluait pour l'heure ses propres alliés tant sur le point de la protection mutuelle que de l'échange de renseignements. Bien que nécessité faisait loi et que Velvet ne pouvait pas toujours lui dire ce qu'il savait, Adélaïde n'aimait pas garder des secrets avec l'homme qui partageait sa vie depuis plus d'une décennie.

S'affairant à s'extirper avec grande peine des bras aimants et possessifs d'un Waver profondément endormi, la professeure attrapa une chemise de chambre qu'elle noua autour de sa taille et ses chaussons de voyage avant de quitter à pas de loups la chambre. Avec l'ombre d'un sourire amusé, elle entendait clairement les ronflements apaisés de Rider émaner de la chambre voisine, éclipsant totalement la respiration discrète d'Archer. Ils s'étaient bien battus et méritaient une bonne nuit.

L'archéologue ne s'y attarda pas et, s'aidant de la très faible lueur de son téléphone portable pour se repérer sans se prendre un mur, une table, une valise ou un coin du canapé au passage, se dirigea lentement vers le salon de l'appartement-hôtel qu'ils avaient loué. Heureusement pour la discrétion, la magnifique baie vitrée était recouverte par des rideaux qui les préservaient de la vue de personnes extérieures sans pour autant les empêcher de voir, qu'elle entrouvrit pour observer le ciel nocturne.

La professeure s'installa sans un mot sur le grand canapé d'angle du salon et porta un regard songeur à travers la fenêtre en direction du ciel sans étoiles de la Ville Lumière. La pollution lumineuse était trop forte ici pour qu'elle eût l'espoir de les voir. Tout ce qui se détachait, quand les nuages le voulaient bien, étaient la Lune et l'Étoile du Berger, la planète Vénus. Même la Grande Ourse, ou la 'Grande Casserole' comme elle s'amusait parfois à la surnommer, s'était cachée à leur vue, éclipsée par l'accumulation excessive de sources lumineuses urbaines.

Dans le calme très relatif de la pièce, les dernières paroles de Médée revinrent à son esprit.

« D'autres Servants ont bien plus de puissance et bien moins de scrupules que moi ! Vous ne ferez pas le poids face à leurs lames et moins encore face à leur maître […] inéluctable défaite »

Si la même Caster qui avait ravagé l'aéroport Paris Charles-de-Gaulle et mis en péril les vies de milliers de passagers estimait qu'elle avait un semblant de scrupules par rapport à ces mystérieux Servants, Adélaïde n'était pas très certaine que ces guerriers fussent des gens très fréquentables. S'ils étaient aussi puissants, pourquoi n'étaient-ils pas déjà entrés en matière et pourquoi ne s'étaient-ils pas mis aussitôt en chasse des Masters et Servants moins puissants qu'eux ? La Guerre du Graal aurait pu se finir bien plus tôt de la sorte, et dans cette hypothèse, à leur net avantage.

Ces inconnus n'avaient pas même eu besoin de révéler leur Noble Phantasm pour dominer les duels. Plutôt que des charges franches, ils semblaient préférer les embuscades et autres actions de guérilla.

Si ces Servants étaient aussi forts que ne le disaient Dorian et Lucas, qu'en était-il de leur 'maître' ?

Le choix de ce terme était intéressant. Il aurait pu être une dérivation du mot générique 'Master' désignant les mages ayant réussi à appeler un Servant et participants à la Guerre du Graal. Adélaïde avait cependant le sentiment que le nom faisait plutôt référence à un leader, à un chef ou à une figure d'autorité assez puissante et charismatique pour être ainsi crainte par la redoutable Caster.

- Plutôt que de broyer du noir, tu ferais mieux de dormir, lui conseilla une voix derrière elle. Tu vas être fatiguée sinon et je ne voudrais pas que tu ressembles à un mort-vivant demain.

- Je n'arrive pas à dormir. Trop de choses en tête pour cela, répondit la Française en tournant sa tête.

Le jeune Gil se trouvait sur le pas de la porte de la chambre secondaire, qu'il fermait silencieusement derrière lui, ses cheveux blonds décoiffés et ses yeux rouges embués de sommeil. Pour la nuit, il s'était contenté de revêtir une chemise de nuit indigo et du peignoir mis à disposition par l'hôtel. Adélaïde lui accorda un sourire amical avant de reprendre la parole avec sollicitude.

- Ne t'inquiète pas, la fatigue finira bien par me rattraper. Tu peux aller te recoucher si tu veux.

- Mm, répondit Archer d'un signe négatif de la tête avant de poursuivre avec un clin d'œil fatigué. Tu penses trop fort et puis, veiller à plusieurs est bien plus amusant que tout seul. Tu ne crois pas ?

- Bien sûr que je préfère la compagnie à la solitude, mais j'ai du mal à comprendre ce que tu entends par 'tu penses trop fort'. Il ne me semble pas avoir réfléchi à voix haute, s'étonna Adélaïde.

- Exactement ce que je t'ai dit, répliqua succinctement le garçon avant de poursuivre en voyant sa perplexité. Tu ne te souviens pas ? Je te l'avais pourtant dit lors du combat contre la sorcière.

God vint s'asseoir sur l'autre siège du salon, en face de la sienne. Bien qu'il ne semble pas contrarié par sa perplexité, son timbre était empreint d'un zeste de reproche. Les bras croisés et les yeux perdus dans le vague, Adélaïde prit quelques instants pour se souvenir de l'affrontement en question. L'expression de la professeure s'éclaira alors que son regard d'azur se faisait plus attentif.

- Ça y est ! Tu m'avais dit de 'focaliser mes pensées' sur l'idée qui m'était venue, s'exclama la Master avant de compléter avec un air contrit. Je crois que je vois le problème, God. Je me suis trop concentrée sur mes pensées, si bien qu'elles te sont parvenues. Je suis désolée que cela t'ait réveillé.

- C'est exact ! Ce n'est pas grave, je te pardonne ta maladresse mais penses-y la prochaine fois. Tu ignorais cet usage du lien psychique entre un Master et son Servant ? Lui dit-il d'un ton surpris.

- Je ferais plus attention à l'avenir, promit l'archéologue avant de reprendre avec un brin d'ironie sur ses derniers mots. Disons que les ouvrages sur le sujet n'étaient pas très explicites. Ils ont davantage fait la part belle aux sorts de commandement, aux classes et à la récompense à la clé.

- Moi ça ne m'étonne pas. C'est dans votre nature à vous autres humains, commenta avec lassitude Archer avant de préciser avec un franc sourire, même si tu es l'une des rares exceptions à la règle.

Adélaïde lui fit signe de la main qu'elle ne se sentait pas vexée par la remarque, qu'elle ne pouvait en vérité guère démentir pour ses semblables. De ce qu'elle avait lu sur la question, les auteurs des rares manuels sur les Guerres du Graal considéraient souvent les Servants comme de simples outils, des médias faisant le lien entre le Saint Graal et eux, des entités conscientes qu'il fallait commander.

Une vision des choses que Waver et les rares anciens Master de sa connaissance ne partageaient pas.

Voyant qu'elle restait silencieuse, le jeune Servant s'assit à ses côtés et posa une main sur son bras. Le geste eut le mérite de l'extraire de ses pensées et d'attirer son attention vers lui alors qu'il disait.

- Il faut prendre chaque chose en son temps. N'est-ce pas ce que tu dis souvent à tes élèves ?

- C'est vrai, admit la Master avec un léger rire. Fais ce que je dis et pas ce que je fais, hein ? Dorian me l'a reproché quelques fois lors de nos expéditions. Mais comment tu sais ça, toi ?

- Je suis bien informé, lança avec espièglerie le garçon. J'ai ici la meilleure des sources possibles !

Étant donné qu'il ne voulait pas poursuivre et l'observait avec expectative, Adélaïde devina qu'il voulait qu'elle trouve par elle-même la réponse. Il aimait parfois la mettre à l'épreuve de la sorte, et ces petits jeux intellectuels et littéraires ne déplaisaient pas à la professeure comme ils contribuaient, à leur façon, à renforcer leur complicité tout comme ils avaient aidé à briser la glace. Avec un sourire intrigué et amusé, la française finit par se tourner vers lui et souffla à voix basse.

- Tu me l'aurais dit si c'était par Dorian, Waver ou Lucas que tu l'avais su et s'ils me connaissent bien, ils ne sont pas la 'meilleure des sources possibles'. Quelque chose à voir avec moi, peut-être ?

- Tu es plus en forme que je ne le pensais ! C'est juste, tu n'as pas à chercher plus loin. Je n'ai pas besoin qu'on en parle pour le savoir, il suffit que tu y penses consciemment… ou inconsciemment.

- Inconsciemment donc, souligna la Française d'une voix songeuse. Il y a peu de situations qui remplissent cette condition. La méditation en est une, mais je la pratique peu. Je suis bien portante et non dans le coma. Je ne vois gère plus que le songe éveillé ou le sommeil. S'agit-il des rêves ?

Le visage du jeune Archer s'éclaira d'un large sourire et il applaudit avec légèreté de ses mains.

- Bonne réponse ! Les sorts de commandement ne sont que la face émergée du lien psychique qui connecte Servant et Master. Ils en sont une expression, mais pas la seule. Le partage des pensées en est une autre, ce qui inclut les rêves et les souvenirs, expliqua le Servant en mimant de ses mains.

S'écartant un peu du dossier du siège contre lequel il s'était confortablement reposé ces dernières minutes, le jeune garçon posa ses mains sur ses genoux, ses yeux pourpres vifs et plutôt chaleureux.

- Cela me désole que tu aies vu Uruk dans une telle décrépitude. J'espère qu'en échange des souvenirs que j'ai reçu de toi, tu as pu la découvrir telle que je l'ai connue, pleine de vie et de fierté.

Pour peu, la magicienne avait presque l'impression d'entendre de l'espoir dans sa voix. Le garçon avait l'air de sincèrement tenir à leur coopération et à leur amitié naissante, au contraire du portrait qui lui avait été dressé de lui à l'âge adulte en tant que Servant des dernières Guerres du Graal. Il ne prit même pas la peine de dissimuler sa curiosité lorsqu'il reprit la parole, les yeux expectatifs.

- Tu pourras me raconter les expéditions que tu as faites et les pays que tu as vus ? J'en ai eu un aperçu dans tes rêves mais c'était un peu confus. Certaines avaient vraiment l'air d'être trépidantes !

- Cela me fera plaisir de t'en parler, si tu es sûr que cela ne t'ennuiera pas. Tu as l'air de savoir déjà beaucoup de choses, répondit la professeure Fleury d'un air très agréablement étonné.

- Mm, infirma le jeune roi en secouant la tête avec un léger sourire. Je suis sûr que tu sais très bien raconter des histoires, je suis vraiment curieux d'en savoir plus sur tes aventures et sur toi aussi !

- Je te raconterai quelques anecdotes dans ce cas, consentit Adélaïde avec un léger clin d'œil.

- Comme celle du Pérou, par exemple ? Demanda le jeune Servant avec un sourire en coin.

Un rire nerveux fit vibrer les lèvres de professeure. Évidemment, il fallait qu'il commence par l'une des plus difficiles à raconter. En effet, elle écornait un petit peu la fierté de la franco-britannique. L'archéologue lui demanda alors ce qui avait retenu en particulier son attention sur cette expédition.

- J'en ai entendu parler ici et là, répondit Gil à la fois évasif et malicieux. Ton époux et ton Padawan l'ont évoqué une fois entre eux quand ils croyaient être seuls. Sauf que j'ai une très bonne ouïe !

- Et tu n'as pas résisté à la curiosité d'en savoir plus, compléta Adélaïde avec bonhomie. Je suis surprise qu'ils en aient parlé, ce n'est généralement pas un souvenir qu'on aime beaucoup évoquer.

Archer ne commenta pas sa remarque et resta silencieux. Ses yeux carmin si vifs étaient à la fois curieux et expectatifs, même s'il lui laissait la possibilité d'être exhaustive ou non dans son récit. La magicienne prit le temps de peser le pour et le contre avant de prendre sa décision. Les moments de calme de la sorte se feraient de plus en plus rares alors que progresserait la Guerre du Graal, et elle ne voyait pas le mal de partager avec lui quelques informations autour de ses propres expériences.

S'installant en tailleur pour être plus confortable, Fleury se lança avec chaleur et sérénité.

- Pour savoir par où commencer, qu'est-ce que tu as entendu à ce propos ?

- Que c'était une expédition pour le compte de ton Académie, que tu y as passé trois semaines, et que tout ne s'est pas passé comme prévu et que tu t'es mise en danger, répondit aussitôt Gil.

- C'est un assez bon résumé, approuva Adélaïde avec un léger sourire. Dorian était encore en Master à l'époque. Un site de fouilles avait été découvert, suspecté lié à des activités magiques…

Et la professeure lui raconta l'anecdote par le menu. La météo avait été assez capricieuse une bonne partie du chantier des fouilles, ne leur accordant que deux jours de beau temps en moyenne par semaine, avec en contrepartie une chaleur étouffante et une humidité particulièrement élevée. Afin d'accéder à des salles isolées du restant de l'édifice, ils avaient été contraints avec l'équipe locale d'escalader l'un des flancs les plus stables du temple. L'ascension était néanmoins délicate et escarpée, leur sécurité reposait en très grande majorité sur leur équipement de survie et d'escalade.

- Je tends à répéter, immanquablement, à mes étudiants qu'il faut toujours vérifier son matériel avant de procéder à toute ascension ou descente en rappel. Le mieux est d'avoir son propre équipement et de l'entretenir régulièrement. Quand cela n'est pas possible et que l'on doit reposer sur un matériel de location, il faut toujours vérifier son état et son fonctionnement, plusieurs fois.

- Laisse-moi deviner. Tu as oublié de le faire pour tes propres affaires ? Commenta le jeune Gil avec un sourire un brin moqueur et des yeux railleurs.

- Effectivement, admit la professeure. Je fais attention d'habitude, mais là j'ai été trop vite sur du matériel prêté. Va savoir si c'était la fatigue ou la distraction. Bref, au moment de faire le dernier bout de l'ascension un peu technique pour un passage très abîmé, mes cordages m'ont lâchée.

Adélaïde ne s'en souvenait que trop bien. Dorian passait juste après elle, ils étaient à plusieurs mètres de la terre ferme puisqu'ils approchaient du sommet du grand temple. Il restait trois membres de l'expédition après eux, deux hommes et une femme péruviens, pour une dizaine d'intervenants. Elle sécurisait ses prises délicates et glissantes au niveau des pieds… quand tout à coup elle n'avait plus senti le poids familier du système des cordages qui la maintenaient.

C'est alors que l'un de ses pieds avait glissé sur la roche humide et qu'elle avait perdu sa prise.

- Si je n'avais pas été mage, cela se serait assez mal fini je pense, commenta la professeure d'un ton songeur à ces souvenirs. Je suis tombée dans le vide sans que personne ne puisse me rattraper. Dorian a bien essayé d'arrêter ma chute en agrandissant des arbustes du flanc du temple. Sans succès, mais cela l'a assez ralentie pour que je puisse me ressaisir. J'ai puisé dans la magie tellurique pour amortir au maximum le choc en altérant la surface du sol pour le rendre malléable.

Sa voix était calme et son esprit serein sur cet incident, même si elle savait qu'il n'en n'allait pas de même pour son apprenti et ancien doctorant. Elle avait visiblement donné une peur bleue à l'irlandais, qui avait été terrorisé qu'elle y laisse sa vie en finissant écrasée des mètres plus bas. Bien que son égo ne lui permette que difficilement de le reconnaître, elle avait aussi eu très peur.

Il lui arrivait encore, quand il faisait froid et humide, de sentir des douleurs sourdes dans son dos.

Passant une main dans son dos à cette pensée, la chercheuse s'étira ensuite aussi souplement qu'elle le put et posa ses yeux bleus sur son jeune associé, avant de conclure avec un clin d'œil détendu.

- Erreur de jeunesse ! J'en ai tiré les leçons depuis. Il faut dire qu'avec trois semaines à l'hôpital puis un mois de rééducation j'ai eu le temps d'y réfléchir. Le dos avait douillé, malgré mes 'bidouillages' magiques j'aurai très bien pu finir dans un fauteuil roulant ou six pieds sous terre.

- C'était une erreur idiote et que tu aurais pu facilement éviter, lui asséna son jeune équipier avant de poursuivre d'un ton plus amusé. En tout cas, ça confirme que tu aimes vivre dangereusement.

- Je ne fais jamais les choses à moitié, répliqua d'un ton léger et bon enfant Adélaïde.

Le jeune Servant laissa échapper un léger rire du coin des lèvres, assez railleur envers elle. Ils restèrent plusieurs longues minutes dans un silence confortable, Fleury fermant un instant les yeux. Elle avait eu le temps de se distancier de l'accident du Pérou, mais elle craignait qu'il n'en soit pas de même pour Dorian en dépit des nombreuses discussions qu'ils avaient eu à ce sujet par la suite.

Sa culpabilité n'avait pas raison d'être. Cela n'avait été qu'un fâcheux accident parmi d'autres, engendré par un manque ponctuel de prudence de l'archéologue. L'irlandais n'aurait rien pu faire d'autre pour l'empêcher, et l'avait déjà beaucoup aidée en ralentissant et en amortissant sa chute.

Il faudrait qu'ils aient une longue discussion, si elle en croyait la nature de l'illusion cauchemardesque qu'avait insufflé la Caster Médée à son ancien apprenti mage et post-doctorant.

La voix plus sombre d'Archer tira la professeure hors de ses pensées plus sérieuses et plus sombres.

- Tu ne m'as jamais dit pourquoi tu t'étais lancée dans cette Guerre du Graal.

- Tu ne me l'avais jamais demandé non plus, répondit avec amusement Fleury avant de poursuivre. Le fait d'avoir été choisie et que Waver l'ait été ne te semble pas être une raison suffisante ?

- Tu aurais très bien pu donner tes sorts de commandement à quelqu'un d'autre, souleva le Servant.

- Ce n'est pas mon genre de fuir et de refourguer à autrui mes combats. Cela n'aurait aussi pas été correct envers toi God, alors que tu as répondu à mon appel. Tu m'as aidée à Warka, je t'aiderai ici.

Adélaïde ne s'estimait pas être une femme très compliquée à vivre. Elle avait bien entendu ses bizarreries, ses manies et ses défauts comme tout le monde, mais la gloire et la réussite ne l'attiraient pas plus que cela. Une vie simple, aimante et confortable lui convenait tout à fait. C'était la condition qu'elle avait donné à son père en retour de son acceptation du sceau de magie familial.

Gil avait gardé le silence suite à ses propos, ses yeux pourpres à la fois rivés sur elle et distants, comme plongés dans ses pensées. L'enfant avait croisé les bras sur son torse et semblait songeur. Se redressant de son siège, la professeure laissa une expression curieuse se dessiner sur ses traits.

- Et toi alors ? Qu'est-ce qui t'a motivé à participer à cette Guerre ?

- Pas grand-chose. J'ai entendu l'appel du Graal et j'ai répondu à ton invitation, c'est tout.

- Je vois, répondit d'une voix posée la française avant de l'interroger. Puis-je connaître ton vœu ?

- Pourquoi ? Demanda aussitôt Archer avec une prudence et une attention peu familières

- Pour faire mon possible afin que tu aies ce que tu veux, répondit Fleury d'une voix étonnée. Je ne voudrais pas formuler un vœu qui contredise le tien.

Les traits tirés de l'enfant se détendirent et son regard s'éclaircit à l'écoute de sa réponse. Cette dernière semblait l'avoir rassuré, pour une raison qui échappait à l'enseignante-chercheuse. Lorsqu'il reprit la parole, sa voix claire avait repris de cet entrain auquel elle s'était habituée.

- C'est gentil mais tu le sauras quand tu le sauras, répondit le Servant avec un sourire mutin.

- Et quand est-ce que je le saurais, demanda avec un amusement non dissimulé la française.

- Quand le moment sera venu ! J'adore cette phrase, répliqua le jeune garçon avec espièglerie avant de reprendre. Et toi alors ? Quel est le vœu que tu demanderais au Graal ?

Son vœu… voilà une bien bonne question. Que pourrait-elle donc vouloir qu'elle n'ait pas déjà ? La science infuse ? Voilà qui rendrait sa vie bien pauvre en surprises et en découvertes ! Le savoir absolu ? Non, cela ressemblerait plus à cet éternel curieux de Lucas. La puissance ? Qu'en ferait-elle donc ? Cela ne lui servirait absolument à rien. La vie éternelle ? Sa vie perdrait tout son sel.

- Et bien… je ne vais pas pouvoir répondre tout de suite à ta question.

- Quand est-ce que tu y répondras, alors ? Lui demanda le jeune Gil avec curiosité.

- J'y répondrai quand j'y répondrai, quand le moment sera venu, dit-elle mi amusée mi sérieuse.

Il le saurait… dès qu'Adélaïde le saurait elle-même.

Les événements s'étaient précipités depuis Warka, si bien qu'elle n'avait pas eu le temps de réfléchir à la question. Gil ne la quittait pas des yeux mais ne pressa pas le sujet, amusé et intrigué. La professeure n'était pas certaine que sa poker face soit bien efficace contre l'œil perçant de l'enfant perspicace, mais elle ne pouvait pas faire grand-chose d'autre pour l'heure. Elle ne voulait en effet pas lui donner une moitié de réponse, sa seule certitude étant ce qu'elle ne souhaitait pas.

Désireuse d'alléger une ambiance qu'elle sentait lourde, Adélaïde décida de changer de sujet.

- Tu te souviens de notre visite au Musée du Louvre ? Lui demandât-elle sans préambule.

- Oui, je m'en souviens, répondit le jeune Archer. Tu ne t'étais pas sentie bien dans une salle.

- Tu avais l'air très dubitatif dans la salle consacrée à l'architecture irakienne de l'époque sumérienne. Quelque chose t'a contrarié dans les explications données par les écriteaux ?

La question de l'enseignante était sincère et curieuse. Bien qu'en effet patraque en raison de la crise de panique qui l'avait saisie, elle se rappelait bien du regard déçu voire critique de son jeune ami.

- Et comment, lui asséna aussitôt God. Ils racontaient des bêtises, des grosses bêtises parfois !

- Tant que cela ? Tu sais, nous faisons avec nos instruments, nos découvertes et les manuscrits pour déduire les informations à défaut d'avoir connu l'époque. Ai-je dit beaucoup de bêtises, moi aussi ?

- Un peu ! Si cela peut te rassurer, tu en dis beaucoup moins que tes collègues, répondit-il avec franchise abrupte. Tu ne te reposes pas sur tes acquis toi, tu les interroges. C'est une bonne chose.

- Est-ce que tu souhaites me parler un peu plus de toi et de ton époque ? On peut essayer de réduire un peu mon ignorance en complétant mes lacunes, lui proposât-elle sans cacher sa curiosité.

Le sourire radieux qu'elle vit étirer les lèvres du jeune garçon la rassura un peu plus. Ce n'était pas leur première discussion sur le sujet, mais elle avait remarqué que le petit Servant aimait en parler. Autant il rechignait à parler des précédentes Guerres du Graal qu'il avait connu, autant il était ravi et enjoué de lui évoquer en large et en travers l'époque et les lieux qu'il avait connus. Les rêves qui hantaient parfois les songes de la professeure ne donnait que plus de vie, de couleur et de chaleur aux récits que le jeune enfant lui faisait, se plaisant à évoquer l'opulence et la gloire d'Uruk à l'époque de l'Âge des Dieux. Il aimait son peuple et était aimé par celui-ci, du temps de sa jeunesse.

Adélaïde se plaisait à l'écouter et à commenter avec lui des points de détail, mettant en pensée ce qu'il lui racontait en perspective avec ses connaissances d'historienne et d'archéologue spécialiste.

Leur discussion se prolongea jusque tard dans la nuit, jusqu'à ce que la fatigue ne la rattrape. Ce fut l'esprit plus posé qu'Adélaïde souhaita bonne nuit au plus jeune de ses amis, déjà plus rassérénée.

Bientôt lovée sous les draps entre les bras aimants de son fiancé, Fleury dormit à poings fermés.

Son sommeil était si profond qu'elle n'entendit la porte-fenêtre du balcon s'ouvrir et se refermer.


[...]


Toit de l'Hôtel, Quartier du Marais, Paris, France. 2014.

Une ombre se hissa avec aisance sur le toit de l'un des grands hôtels de ce quartier huppé de la capitale française. La petite silhouette semblait alerte, cherchant à distinguer quelque ombre dissimulée dans les ténèbres d'une nuit assez nuageuse. Sa recherche semblait, hélas, infructueuse.

Le visage de l'ombre était dissimulé par la grande capuche d'un long manteau de feutre de couleur bleu-marine, fermé par de larges boutons. Ses jambes étaient dissimulées par un pantalon bleu sombre, et ses pieds par de courtes bottines noires. Une bourrasque rejeta la capuche en arrière.

L'éclairage ambiant et l'échappée d'un nuage dévoilèrent bientôt la blondeur de ses cheveux et la pâleur de son teint, tandis que le garçon se perchait sur l'aspérité la plus élevée du toit du bâtiment.

Gil avait senti la présence d'un Servant dans les environs et s'était précipité vers l'extérieur afin de vérifier ce qu'il avait ressenti avant de réveiller sa Master, qui avait bien besoin de se reposer.

La sensation familière et terrifiante s'était estompée comme elle était apparue, sans laisser de traces.

Ses sourcils froncés, Archer passa une main dans ses cheveux, les décoiffant. Bien qu'il n'en donne pas l'air, le sumérien était tout aussi inquiet que sa Master et comprenait l'inquiétude qu'elle taisait.

Ses yeux pourpres observèrent lentement le paysage citadin qui s'étendait jusqu'à l'horizon. Drapé dans le voile du silence alors que ses sens restaient en alerte, l'enfant souffla d'une voix basse.

- J'aime bien être ici, moi. Je n'ai pas demandé à venir mais je n'ai pas envie de disparaître.

C'était le constat auquel il était arrivé ces derniers jours. Ce n'était pas la première fois qu'ils le trimbalaient là sans demander son avis… mais c'était la première fois qu'il ressentait cette envie.

Il ne s'était pas attendu à un Master comme elle quand il l'avait trouvée dans ces ruines. La pilleuse de tombes, comme il se plaisait à l'appeler pour l'embêter, avait réussi à l'étonner. Piquant toujours un peu plus sa curiosité, elle l'avait entraîné dans un monde moins ennuyeux qu'il ne l'avait prévu.

Ce monde n'avait ni l'éclat ni le prestige de son royaume perdu, mais il n'était pas sans espoir. S'il était pourri dans une grande partie de ses racines, quelques lueurs émanaient encore de ses ombres.

- Je n'ai pas envie d'être juste un souvenir, j'ai envie d'exister. Oui j'ai peur de devenir comme l'autre grand con, ce grand dadais d'idiot… comme cet imbécile de 'Goldie'.

Une peur qui était entrelacée d'une détestation, d'une haine toute singulière. La seule mention de ce surnom, la seule évocation de cet être honni réussissaient à le mettre de mauvaise humeur. Il n'aimait pas cet autre 'lui-même', qu'il lui brûlait de tuer lui-même à la première occasion venue. Cet idiot incarnait celui qu'il était appelé à devenir, et ce constat l'attristait et l'enrageait à la fois.

Cela le frustrait, comme l'évanescence de son existence enchaînée dans l'ombre du Roi des Héros.

Il ne savait pas lequel d'entre eux l'avait amené ici. Cette ignorance, qui le terrifiait indiciblement, le jeune enfant tâchait de la masquer derrière son enthousiasme, son assurance et son espièglerie. Agacé par sa crainte et le sentiment d'impuissance qui le rongeait depuis quelques temps, le garçon serra sa mâchoire tandis que les iris de ses yeux flamboyants s'étrécirent en de fines fentes.

- J'ai envie de rester. Puisqu'il a envie de rester dans son coin, et bien qu'il y reste cette fois ! Moi, je suis là, lâcha le jeune roi d'Uruk d'une voix plus sombre qui vibrait d'une forte résolution.

Il aurait très bien pu en parler à sa Master, elle l'aurait sans douté écouté et peut-être compris. Gil ne voulait cependant pas lui ajouter une source de préoccupation supplémentaire sur ses épaules déjà bien chargées… et il ne voulait pas mettre en danger leur amitié, il ne voulait pas lui faire peur.

Si l'autre ne voulait avoir qu'un seul ami, lui ne voulait pas perdre ceux qu'il s'était fait ici-bas.

Dorian et l'Assassin dont ils-ne-connaissaient-pas-le-nom – mais dont il suspectait fortement l'identité, sans oser recourir pour autant au Noble Phantasm qu'il limitait de sa propre volonté – étaient plutôt discrets et en retrait, mais ils n'étaient pas antipathiques et très drôles à observer.

Iskandar était très marrant et lui avait appris beaucoup sur le monde et sur les multiples peuples et cultures qu'il avait rencontré au cours de ses conquêtes, ouvrant tant son esprit que son regard.

Waver était souvent pince-sans-rire mais le mage était très amusant à taquiner et plus docte qu'il ne l'avait cru. Les deux compagnons d'armes étaient, surtout, ses redoutables rivaux aux jeux-vidéos, une passion à laquelle ils l'avaient initié et qui s'était révélé en tout point fascinante et trépidante !

Quant à Adélaïde… elle se trouvait souvent dans les ennuis mais il ne s'ennuyait jamais à ses côtés.

La professeure était très érudite sur Uruk pour une simple mortelle, et son authenticité était assez rafraîchissante. Intarissable curieuse, elle s'intéressait à lui et s'inquiétait sincèrement pour lui. L'enfant n'y était guère habitué, pour être honnête, mais cela n'était pas désagréable pour autant.

C'était nouveau comme expérience, c'était trépidant. Il n'avait pas du tout envie que cela s'arrête.

- Je ne suis pas un tire-au-flanc, moi, ni un tyran ! Je suis un roi juste. Je ne suis pas un faire-valoir, grommela Gil dans sa barbe inexistante avec un agacement qu'il ne prenait pas la peine de cacher.

Il n'avait besoin d'aucun d'entre eux. Il pouvait très bien se débrouiller sans eux. Après tout qui va à la chasse, perd sa place. Il se sentait bien avec Adélaïde, elle était vraiment sympa avec lui.

Après tout le temps qu'il avait passé à l'éduquer il n'avait pas envie de partir, pas alors qu'il avait rencontré quelqu'un qui connaissait si bien son histoire et ses complexes ramifications, qui ne s'intéressait pas à sa richesse, à son pouvoir ou à son portrait comme héros ou tyran désincarné.

Le garçon avait eu le temps de l'observer avec attention et de la cerner. Il la savait sincère. Elle cherchait clairement à savoir qui il était, en tant que personne et pas en tant que simple mythe.

Que cela leur plaise ou non, il avait un vœu bien à lui. Il se battrait pour lui-même et non pour eux.

D'un geste de la main il fit apparaître un cercle d'or et en tira un objet étincelant. Se figeant juste au dessus de sa paume tendue vers le ciel, le large item s 'étrécit jusqu'à tenir au creux de sa main. Un second objet, rectangulaire lui, émergea d'un autre cercle avant de se poser dans sa main libre.

Les deux éléments ne firent plus qu'un, sur lequel se refermèrent ses doigts. Seule une mince chaîne dorée échappait partiellement à sa prise, scintillant avec douceur dans l'ombre de la nuit parisienne.

Un sourire mauvais finit par étirer ses lèvres alors qu'Archer se tenait debout. Ses yeux carmins brûlaient de résolution alors qu'ils étaient rivés vers où avait disparu la puissante aura de l'intrus.

Son choix était fait. Il ferait face aux menaces qui viendraient à eux et leur ferait ployer le genou.