Filant sur les toits aussi vite que ses jambes le lui permettaient, Chat Noir sentait monter en lui une vague de stress irrépressible.

Que l'attendait-il chez lui ? Même s'il savait que personne ne pouvait entrer dans sa chambre pour l'instant, cela ne le protégeait pas d'une crise de Camille.

Arrivé enfin au bout du toit voisin à chez lui, le jeune héros eut un moment d'hésitation. La fenêtre de sa chambre, toujours entrouverte, était une cible étroite pour lui.

Si sortir de chez lui par cet accès était simple, y rentrer était une tout autre affaire.

Il se pencha pour voir si la rue en contrebas était déserte.

Le jeune homme savait qu'il n'avait droit qu'à une seule tentative et il allait devoir faire vite.

Si jamais il ratait sa cible, il allait devoir expliquer à son père la destruction de la verrière de sa chambre mais également toutes les blessures qui s'accorderaient à une chute de cette hauteur.

Et Chat Noir n'en avait pas vraiment envie.

Il ferma les yeux un instant pour se concentrer tout en serrant dans sa main son bâton.

Le jeune homme inspira longuement, détendit ses épaules puis, quelques secondes plus tard, il se propulsa depuis le toit.

La trajectoire était plus qu'honorable pour une première fois mais la vitesse, elle, était beaucoup trop rapide.

Rétractant son bâton juste à temps pour qu'il ne frappe pas la fenêtre, Chat Noir toucha le sol de sa chambre en faisant une roulade peu contrôlée pour amortir le choc.

Le tapis sur lequel il avait posé le pied se plia sur lui-même et le jeune homme glissa puis tomba sur le dos.

Retenant quelques injures, se maudissant de ne pas avoir pris en compte le paramètre du tapis, l'adolescent se redressa en se tenant la nuque.

Mais une frappe énervée à sa porte le rappela à l'ordre.

Le jeune homme perdit aussitôt son costume, sommant le silence à Plagg en le cachant dans le pli de sa veste.

D'un pas pressé, il récupéra son violon et s'avança vers la chaîne hi-fi. Il attendit un calme dans la musique qui défilait toujours pour l'éteindre.

Puis inspirant un coup, il tourna la clé dans l'autre sens pour déverrouiller la porte.

-« Mais qu'est-ce que tu fabriques ?! pesta Camille en le bousculant pour rentrer. Ça fait cinq minutes que je suis bloquée là, comme une idiote ! Ça te fait rire peut-être ?! »

-« Pardonne-moi, je ne t'avais pas entendu avec ma musique. » répliqua Félix avec une voix posée, montrant son instrument à la jeune fille.

-« Toi et ton stupide violon ! Et pourquoi est-ce que tu as fermé la porte d'abord ?! »

-« Pour être tranquille, je ferme toujours la porte quand je suis chez moi, menti l'adolescent en haussant les épaules. Tu as vu ton père ? »

Le jeune homme se fichait pas mal de la situation des Bourgeois mais il savait qu'il devait rapidement changer de sujet de conversation s'il voulait éviter les questions gênantes qui pouvaient potentiellement suivre celles déjà posées.

-« Il m'a dit de ne pas m'inquiéter, répondit Camille en croisant les bras. Que jamais personne ne viendrait nous chercher ici de toute façon. Pour les prochaines attaques, je viendrai peut-être me réfugier chez toi dans ce cas. »

-« Quelle chance… » soupira Félix en posant son instrument sur son socle.

Malgré cette dernière réflexion, le jeune homme s'autorisa à se détendre un peu.

La jeune fille ne semblait pas avoir remarqué quoi que ce soit, et c'était une bonne chose.

Il savait qu'il aurait pu avoir de gros ennuis si jamais quelqu'un s'était rendu compte de sa disparition soudaine.

Mais pour l'instant tout se passait bien.

-« Bon de toute façon, maintenant que l'attaque est passée, nous allons rentrer, clama Camille en s'approchant de Félix. J'ai besoin d'un bain chaud, tu ne peux pas savoir à quel point. »

-« J'imagine, se contenta de répondre le jeune homme en levant les yeux au ciel. Bonne baignade, essaye de ne pas priver Paris de toute son eau en remplissant ta baignoire. »

-« C'est ça, moque-toi. N'oublie pas que je ne suis jamais loin Félix. J'ai été relativement gentille jusque-là. Mais ne me cherche pas trop ou je sévirai. »

L'adolescent ne dit rien, se contentant de pincer ses lèvres.

Il n'avait pas envie d'entrer de nouveau en joute verbale avec cette peste, il se sentait trop las pour ça.

Il soutint cependant le regard que Camille lui lança en fronçant les sourcils.

La jeune fille passa ses longs cheveux blonds dans son dos d'un air royal et quitta la pièce, le menton relevé.

Quand les Bourgeois eurent quitté la maison, Félix se laissa tomber sur le canapé en soupirant.

Cet après-midi avait été riche en émotion et cela le fatiguait au plus haut point.

Cependant, Plagg ne semblait pas vouloir lui laisser profiter du répit auquel il aspirait.

-« J'ai faim. » tonna-t-il les pattes croisées.

-« Comme toujours, soupira son porteur sans relever les yeux. Tu ne t'arrêtes donc jamais ? »

-« J'ai. Faim. » répéta Plagg sans prêter attention à la réflexion du jeune homme.

En laissant échapper un soupir, Félix se releva péniblement pour aller chercher dans le petit réfrigérateur de sa chambre une part du fromage tant convoité.

Le jeune homme ne s'en était jamais servi, le frigidaire accumulant la poussière dans un coin de sa chambre, mais il l'avait donc rebranché pour l'occasion.

Voyant l'insistance de son kwami pour avoir du fromage en permanence, Félix était discrètement aller demander de l'aide à Rosa.

Sachant qu'il ne pouvait pas sortir sans être surveillé, il était allé quémander son aide pour récupérer l'aliment en toute discrétion, ne cherchant pas à attirer l'attention de son père.

Le jeune homme n'avait pas spécialement apprécié supplier mais il n'avait eu guère le choix.

D'abord étonnée de voir le jeune maître des lieux s'approcher d'elle, puis encore plus devant la nature de sa demande, la cuisinière avait fini par accepter, plus amusée que gênée par la situation.

Et fidèle à sa promesse, Rosa ramenait le précieux fromage plusieurs fois dans la semaine, toujours vivement remerciée par Félix à chacune de ses visites furtives.

Se déplaçant vers la grande fenêtre qui laissait entrevoir le déclin du soleil dans le ciel, le jeune homme laissa ses pensées vagabonder en repensant au combat du jour.

Ses lèvres se tordirent en un rictus contrarié en pensant aux nombreuses fautes qu'il avait commises. Son arrivée tardive, son manque de vigilance, autant de choses qu'il n'allait bientôt plus devoir laisser passer, sous peine de voir lui ou sa coéquipière gravement blessée.

Il posa sa main sur sa joue gauche à cette pensée.

Félix devait bien reconnaître que, malgré le fait que le Lucky Charm soit toujours totalement aléatoire, les pouvoirs de Ladybug étaient très impressionnants.

Elle purifiait les akumas, réparait les dégâts et les blessures, trouvait les plans pour utiliser les Lucky Charm hasardeux.

Chat Noir, lui, n'était là que pour épauler l'héroïne.

Mais Félix secoua la tête à cette pensée. À la rigueur, ce n'était pas plus mal. Il détestait se retrouver sur le devant de la scène.

Malgré tout, sa coéquipière avait semblé très préoccupée par son cas après le combat.

Le jeune homme n'avait pas l'habitude qu'on s'en fasse pour lui, et il ne savait pas comment appréhender cette nouvelle situation.

Si Ladybug s'inquiétait pour Chat Noir, Chat Noir devait s'inquiéter pour Ladybug, n'est-ce pas ?

C'était son rôle après tout.

Mais encore une fois, il ne savait pas comment gérer la situation, et cela l'énervait plus que tout.

-« Qu'est-ce qui t'arrives ? » tonna soudain Plagg, la bouche pleine.

-« Comment ça ? » demanda Félix en relevant les yeux.

-« Tu vas creuser ton parquet si tu continues à faire les cents pas comme ça. Qu'est-ce qui te préoccupes ? »

Le jeune homme s'étonna lui-même.

Félix avait constaté, malgré lui, qu'il ne savait pas gérer son stress, dissimulant difficilement sa panique dans des situations qui le dépassaient trop.

Et le fait de faire les cents pas sans s'en rendre compte en était une preuve douloureusement évidente.

-« Rien, soupira le jeune homme en croisant les bras. C'est juste que j'ai du mal à me figurer mon nouveau rôle. Tout est nouveau, et j'appréhende. »

-« C'est normal, personne ne peut te demander d'être serein en toute situation. Mais pour l'instant tu t'en sors bien, n'est-ce pas ? »

-« Oui, mais je fais encore trop d'erreurs. Il faut que je devienne meilleur si je veux remplir mon rôle correctement. »

-« Eh bien, qu'est-ce que tu attends ? » répliqua Plagg en haussant les épaules.

-« Et où pourrais-je m'entrainer ? » demanda Félix d'un ton agacé.

-« Sur le terrain lui-même, contra Plagg sur le même ton. Pourquoi toujours tout compliquer ? Tu veux apprendre à sauter sur les toits ? Eh bien va sauter sur les toits ! »

Félix blêmit en comprenant les insinuations de son kwami.

-« T-Tu veux dire que je pourrais devenir Chat Noir, même en dehors d'une mission… ? »

-« Qu'est-ce qui t'en empêcherai ? Bien évidemment, ça demandera plus de camembert si je travaille plus, mais j'imagine que tu peux gérer cela. »

-« Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée… » murmura Félix en croisant ses bras sur sa poitrine.

-« Tu l'as dit toi-même, tu es toujours coincé chez toi. Chat Noir est libre, lui. Libre de faire ce qu'il veut quand il le veut. » insista Plagg avec un petit regard à son porteur.

-« Libre… ? » répéta Félix en se tournant vers la fenêtre.

Chat Noir était libre ?

C'est vrai qu'en tant que héros, il n'avait de compte à rendre à personne.

Il n'avait qu'une seule mission : protéger Paris quand il était en danger. Mais que faisait un héros de son temps libre ?

Cependant Félix se résigna à cette idée.

Sortir de chez lui alors que son père était dans les parages était une mauvaise idée. Il ne pouvait pas tout prévoir. Et si quelqu'un passait à l'improviste ? Si on se rendait compte de son absence ? Comment pourrait-il expliquer l'exploit d'être sorti sans être vu par le personnel, Nathalie ou son garde du corps ? Comment saurait-il justifier un tel écart de sa part alors qu'il avait interdiction de quitter la maison sans accord express de son père ?

… La liberté était pourtant si proche, bien plus proche qu'elle ne l'avait jamais été.

Non, tout cela présentait trop de danger.

Trop de choses à gérer, à prendre en compte.

De telles sorties ne ferait que le stresser encore plus, il ne pourrait jamais être serein en dehors de ces murs.

Devenir Chat Noir était déjà une corvée pour lui, alors enfiler le costume sans y être obligé ?

Ses pouvoirs lui donneraient tout de même la possibilité d'échapper à ce quotidien trop étouffant pour lui, il en avait conscience.

Cet habit de héros était un outil de travail, il ne pouvait pas se permettre d'y prendre du plaisir.

… Ce n'est pas comme s'il avait apprécié pouvoir sortir de sa chambre sans être vu par personne, sauter pour aller de toit en toit, même pour une mission. La vue sur Paris depuis ses hauteurs était magnifique.

L'idée qu'il puisse devenir libre juste en mettant un masque était une plaisanterie, un fantasme, quelque chose d'irréalisable, ridicule.

Totalement ridicule.

N'est-ce pas ?


Une fois de retour chez elle, Bridgette se laissa tomber sur la méridienne au centre de la pièce.

Tikki en profita pour s'extirper de la sacoche pour venir se poser sur le ventre de sa porteuse.

-« Tout va bien Bridgette ? demanda-t-elle de sa voix fluette. Tu as l'air fatiguée. »

-« Tout va bien Tikki, répondit Bridgette en posant son bras sur son front. Je suis juste contrariée par ce qu'il s'est passé aujourd'hui. »

-« Tu t'inquiètes pour Chat Noir ? »

-« Mon plan a fonctionné mais il aurait pu être gravement blessé. J'avoue avoir mal calculer mon coup. Il faut que j'apprenne à mieux anticiper, je ne peux pas me permettre de faire encore de telles erreurs. »

-« Tu débutes, expliqua Tikki d'un ton rassurant. C'est normal qu'il y ait encore des faux pas. Ça viendra, tu verras. Le tout c'est que tu aies confiance en toi et ton partenaire. »

La jeune fille se redressa en fronçant les sourcils.

-« Ladybug se doit de veiller sur tous, et également sur Chat Noir. Je ne peux pas tolérer que quelqu'un soit blessé. S'il ne s'était pas relevé après avoir explosé les aquariums, je ne sais pas ce que j'aurais fait. »

-« Le Miraculous Ladybug est très puissant, il peut tout réparer ! »

-« Et ramener les morts à la vie ? » questionna la jeune fille en relevant ses yeux vers Tikki.

La kwami perdit aussitôt son enthousiasme, faisant une moue triste.

-« Non, tu as raison, soupira-t-elle. Mais tu sais, Ladybug ne peut pas tout faire toute seule. N'oublie pas que tu restes une seule personne. Je sais que tu te sens responsable de la sécurité de Paris, et c'est une très bonne chose. Mais tu ne peux pas porter toute la responsabilité sur tes épaules. Certaines choses arrivent parce qu'elles doivent arriver, et même Ladybug ne peut rien faire contre ça. » expliqua Tikki en se posant sur le genou de sa porteuse.

-« Je ne pourrais pas tolérer qu'un accident arrive alors que j'aurai pu l'empêcher. » protesta Bridgette en se relevant.

Les bras croisés, la jeune fille s'approcha de son bureau pour regarder par la petite fenêtre ronde au-dessus.

L'adolescente avait la boule au ventre.

Elle se sentait vraiment coupable de ne pas avoir pu empêcher tous les dégâts en ville, prévenir la blessure de Chat Noir, comprendre rapidement comment fonctionnait les pouvoirs du vilain.

Elle aurait dû prévoir, elle aurait dû savoir, mais ce n'est pas ce qui est arrivé.

Elle était Ladybug, tout le monde comptait sur elle, Bridgette en avait bien conscience. Mais c'était un rôle stressant et difficile à tenir.

De plus, le fait de ne pouvoir partager son stress avec personne ne lui rendait pas la tâche plus facile.

Se remémorant le visage de Chat Noir, blessé et mal en point, elle soupira.

-« Je ne m'étais pas rendu compte que le rôle de Ladybug demandait autant de ressources. Je pensais qu'il suffisait que j'arrête l'akumatisé, mais mon devoir ne se résume pas qu'à ça. Il faut que je fasse attention tout autour de moi, assurer la protection de tous… »

Voyant la détresse de sa porteuse, Tikki vint virevolter devant ses yeux.

La kwami avait bien conscience de ce qui passait dans la tête de son amie. Ce n'était pas sa première expérience après tout, et avec plus de 5 000 ans de « carrière » derrière-elle, elle commençait à comprendre comment fonctionnait les humains.

Et même si Bridgette faisait preuve d'une détermination et d'un courage exemplaires, elle était aussi en proie au stress et à la crainte de l'échec, ce qui était tout à fait compréhensible, surtout pour une débutante.

-« Ne t'inquiètes pas Bridgette, c'est normal de douter au début. Tout est nouveau pour toi ! Tous les anciens porteurs sont passés par là. Il y a toujours quelques fausses notes dans les premières missions, mais ils ont tous finit par devenir plus précis, plus vifs ! Ça va aller, au fur et à mesure, tout deviendra plus facile, plus automatique. Ne t'en fais vraiment pas pour ça. »

L'adolescente dévisagea sa petite compagne avant d'esquisser un sourire, faible mais franc.

-« Merci Tikki, c'est gentil. Tu as raison, je ne devrais pas m'inquiéter comme ça. Je vais devenir plus forte, je dois juste laisser faire le temps. »

La kwami acquiesça.

-« Mais tout de même, poursuivit la jeune fille en baissant les yeux. J'ai eu peur aujourd'hui, autant pour Chat Noir que pour moi. Quand Caméléon a dévoilé son autre pouvoir, j'ai cru qu'on n'allait pas y arriver. »

-« Je te l'ai dit, la clé du succès, c'est la confiance. Les duos Ladybug/Chat Noir ont toujours fonctionné comme ça, et ça sera pareil pour vous. Il faut que vous appreniez à vous connaitre et ça finira par rouler tout seul, tu verras. »

-« C'est vrai… Comment le vit-il, lui, son rôle de Chat Noir ? Peut-être qu'il est aussi en proie au stress, sûrement même. Il faut dire qu'il ne parle pas beaucoup… »

-« Il est peut-être timide ? » hasarda Tikki en se posant dans la paume de Bridgette.

-« C'est possible ! En tout cas, si nous devons collaborer pendant plusieurs mois, autant devenir amis, non ? Ça rendra les missions plus faciles à appréhender. »

Tikki acquiesça une nouvelle fois avant de venir se frotter contre la joue de Bridgette qui se mit à rire.

Les deux amies discutèrent encore quelques minutes avant de revenir à leurs activités, l'adolescente se penchant de nouveau sur son carnet de croquis.

Alors qu'elle dessinait, Bridgette pensa soudainement à son coéquipier.

Sans vouloir savoir qui il était sous le masque, la jeune fille se demandait pourquoi avaient-ils été choisis eux, en particulier.

À cette pensée, Bridgette soupira de contentement.

Malgré le stress que procurait le rôle de Ladybug, la jeune fille se sentait tout de même fière de remplir ce rôle.

Elle avait été choisie sur les 2 millions de personnes qui habitaient cette ville, elle, simple lycéenne banale, sans distinction particulière.

Bridgette releva les yeux, son regard se posant sur le toit de l'immeuble d'en face.

Chat Noir avait-il fait le même constat ?


Fin de Caméléon ! J'espère que ça vous a plu ! Un dernier chapitre un peu plus court que les autres, mais... Non je n'ai pas d'explication en fait :D

Pour ceux qui se posent la question, ce vilain était ma version de "Animan", transformé mais peut-être un peu ressemblant, l'aviez-vous reconnu ?

Je vous reviens dans deux semaines avec la suite des aventures de Bridgette et Félix.

Restez connectés et surtout bonnes fêtes de fin d'année à vous tous ! Merci de m'avoir lu.