Chapitre 11
Les préparatifs
Liliane planta sa fourchette dans le morceau de viande que Molly venait de lui servir. Elle le découpa avec vivacité et le fourra dans sa bouche, tout en prenant soin de ne pas accorder un seul regard à Fred. Elle s'était pourtant assise bien en face de lui, et faisait en sorte d'accompagner ses mouvements de légèreté et d'assurance afin de l'énerver un peu plus. A côté d'elle, Arthur discutait tranquillement avec George, et Charlie, qui était rentré lorsque son frère s'était réveillé de son coma, observait tour à tour Fred et Liliane, dans l'attente que l'un d'eux se parle.
Kingsley s'était absenté quelques jours pour des affaires apparemment confidentielles, mais Lupin était resté, et il veillait discrètement sur Liliane. Il observait son état, il s'assurait qu'elle prenait sa potion chaque jour et aux mêmes heures exactement. Il essayait de détecter le moindre signe anormal, mais il ne semblait pas y en avoir. Tout avait l'air d'aller pour le mieux, hormis de petites cernes mauves et ses blessures, qui avaient beaucoup de mal à cicatriser. Il avait aussi remarqué qu'elle refusait délibérément d'adresser la parole à Fred. Il la trouvait dure, mais il savait qu'il était inutile d'essayer de la raisonner.
Tous deux s'étaient d'ailleurs remis de leur récente virée dans le subconscient de Liliane, et hormis le fait qu'elle ne voulait pas lui parler, tout allait bien pour eux. Ils s'en étaient très bien sortis, et la volonté de Fred de la ramener à elle-même avait en partie vaincu le côté sombre de la jeune fille. Il avait réussi à la sortir du néant par sa force de conviction, de caractère, mais aussi grâce à l'attachement et à l'amour qu'il avait pour elle. C'était pourquoi Lupin la trouvait particulièrement difficile avec lui : certes, elle avait eu très peur pour lui, mais le fait l'avoir martelé de coup d'oreiller aurait suffi. Elle n'avait pas en plus besoin de lui faire la tête.
Lupin entama finalement la conversation avec Charlie, et Liliane se joignit à eux. C'était le début du mois d'août, et il faisait un temps absolument radieux. Dehors, les hautes herbes étaient entièrement sèches, et chaque soir, Molly, aidée de Liliane et Ginny, s'évertuait à arroser chaque parcelle du jardin. Durant une après-midi, elles s'étaient aussi retrouvées à chasser les gnomes, de vraies calamités qui envahissaient toutes les plantes. Fred et George reprenaient bientôt le travail, si bien que Liliane allait se retrouver seule avec Ginny, Molly et Charlie au Terrier. Lupin allait bientôt rejoindre Tonks, et Bill et Fleur avaient déjà regagné la Chaumière aux Coquillages. Liliane appréciait beaucoup Charlie, il était doux et réfléchi. Il n'avait rien à voir avec ses autres frères, plus calme et plus réservé, il n'était pourtant pas dépourvu d'humour et de répartie.
Le repas terminé, tous contribuèrent à ranger la cuisine, puis enfin, chacun vaqua à ses occupations. Molly se rendit sur le Chemin de Traverse, accompagnée de son mari et de Lupin. Ce n'était pas un lieu à fréquenter ces temps-ci, mais elle y était pourtant bien contrainte. Ginny, Charlie et Liliane sortirent dans le jardin, les jumeaux remontèrent dans leur chambre pour commencer à rassembler leurs affaires.
Pendant que Ginny et Charlie volaient autour de la maison en se passant un vieux souaffle qu'ils avaient dégoté au fond de la réserve d'Arthur, Liliane s'était lovée dans un petit coin tranquille sous un arbuste et lisait un livre moldu. Mais elle n'était pas vraiment concentrée sur sa lecture, elle avait très mal dans le bas du ventre, et ses pensées se tournaient souvent vers sa mère, toujours tenue chez les Malefoy. Elle pensait aussi à Drago, et à Harry, Ron et Hermione, qui, quelque-part en Angleterre, risquaient leurs vies pour une raison qu'elle ignorait. Et puis, il y avait son père, toujours détenu à Sainte Mangouste. Elle ne savait pas ce qu'il allait advenir de lui maintenant que le Seigneur des Ténèbres était au pouvoir, allait-il l'éliminer étant donné son état ? Sa cruauté et son pouvoir étaient,de toute évidence si grands qu'il n'hésiterait pas.
Le pire restait cependant sa mère. Sa pauvre mère, détenue chez Lucius et Narcissa Malefoy, sous l'emprise des mangemorts. Elle s'en voulait de rester assise sous cet arbre alors que sa mère devait très probablement souffrir. Mais elle était surveillée de si près par les membres de l'Ordre qu'il lui était impossible d'essayer de partir l'aider. Et pourtant, elle aurait tout donné pour à nouveaux être aux côtés d'Anna.
Elle ferma finalement son livre, de toute façon incapable d'en comprendre une phrase. Elle leva la tête vers le soleil et ferma les yeux, laissant les rayons chauds glisser sur son visage pâle et fatigué. Elle avait encore perdu du poids, et plus les jours passaient, plus elle semblait maigrir. Molly s'en était d'ailleurs rendue compte, et essayait de la nourrir plus que les autres membres de la famille. Mais rien n'y faisait, Liliane n'avait décidément pas d'appétit. En fait, elle sentait son cœur se durcir et sa rancœur se renforcer au fil du temps. C'était une étrange sensation que de se sentir devenir si dure envers elle-même et envers les autres. C'était encore pire que d'habitude, elle qui se savait déjà si radicale et cinglante. Elle porta la main à son cou et saisit le retourneur de temps. Presque sans s'en rendre compte, elle se mit à le faire tourner dans sa main. Ce cadeau resterait toujours le plus beau et le plus précieux de tous. Elle ouvrit alors subitement les yeux, puis se leva. Elle retourna dans la maison, déposa son livre sur la table de la cuisine et monta jusqu'à la chambre des jumeaux. Elle frappa doucement.
« Oui ? Fit la voix de l'un d'eux. »
L'autre vint ouvrir au même moment : c'était George.
« Que nous vaut ta visite, Durose ? Demanda-t-il en souriant, t'as été traversée d'un éclair de bonté ? »
Liliane fronça les sourcils, très peu réceptive à l'humour ironique de George. Un peu derrière lui se tenait Fred, un tee-shirt à la main, le regard attristé. George se poussa pour la laisser passer, sans arrêter de sourire. Liliane s'avança vers Fred avec détermination et l'enlaça très fort. Un peu surpris, Fred lança un regard ahuri à son double, qui répondit par un haussement d'épaule. Il se tapota ensuite le front avec le doigt, indiquant à son frère qu'il trouvait Liliane un peu folle et lunatique.
« T'as bu du filtre d'amour, Durose, c'est pas possible … Souffla George d'une voix terriblement mielleuse. »
Liliane fit non de la tête et resserra sa prise autour de Fred, qui n'avait pas encore compris ce changement d'humeur.
« J'ai pas besoin de filtre d'amour, répondit-elle doucement, j'ai juste besoin d'une bonne claque. Je suis qu'une ingrate, je suis désolée … »
Finalement, Fred lâcha son tee-shirt et passa ses bras autour de la taille de Liliane. La jeune fille leva son visage vers lui. Par réflexe, George se détourna, non sans agrémenter ce léger moment de romance par une de ses éternelles remarques gênantes :
« Oubliez pas de vous protéger. »
Ni l'un, ni l'autre ne releva. Au bout d'un moment, qui parut beaucoup trop long à George, Liliane se dégagea de Fred et fit un rapide constat des lieux.
« Vous partez quand ? Demanda-t-elle en posant ses yeux sur les deux valises. »
« Demain matin, répondit Fred en reprenant son tee-shirt. »
Liliane fit volte-face.
« Demain matin ?! Mais je vais m'ennuyer à mourir sans vous ! »
Fred eut un rire amer.
« Tu t'es pourtant bien passée de moi pendant ces quelques jours. »
George le félicita pour cette bonne réplique. Liliane ne la trouvait pas vraiment à son goût, bien qu'elle fût très juste.
« Ta présence me suffisait, répondit-elle du bout des lèvres. »
Apparemment convaincu par cet argument, Fred eut un sourire béat. George, lui, leva les yeux au ciel. Son frère se laissait faire, Liliane était trop capricieuse. Fred remarqua la mine quelque peu exaspérée de son double, ce à quoi il répondit par un clin d'œil fort en sous-entendus. George pinça les lèvres, puis alla finalement boucler sa valise. Fred fit de même, et Liliane resta sagement assise sur l'un des deux lits, soulevant de temps à autres un objet quelconque par la simple force de sa volonté pour ne pas perdre tout son entraînement.
« Comment pouvez-vous allez travailler par les temps qui courent ? Demanda-t-elle au bout d'un moment. »
« On a pas vraiment le choix, Durose, répondit George comme si c'eut été une évidence. »
Perplexe, Liliane enroula une de ses mèches auburn autour de son indexe.
« C'est tellement dangereux, reprit-elle, vous vous exposez à des risques énormes. »
Fred vint s'asseoir à côté d'elle et passa son bras autour de ses épaules.
« Pas plus dangereux que tout ce qu'on a fait jusqu'à maintenant, Lili. »
Le concernée pinça les lèvres et baissa le regard. Elle ne voulait pas se retrouver seule au Terrier, elle ne voulait pas se faire de soucis pour eux. Elle se connaissait, elle savait qu'elle allait s'en mordre les doigts. Le monde des sorciers était aux mains des mangemorts et du Seigneur des Ténèbres, l'insécurité et la mort étaient plus que jamais présentes. Chaque matin, ils pouvaient entendre à la radio l'inventaire des personnes assassinées ou enlevées par les sbires de Lord Voldemort. Jamais la peur et l'anxiété n'avaient tant été palpables, et le départ de Fred et George pour le Chemin de Traverse ne faisait que renforcer tous ces sentiments.
Fred suivait le fil des pensées de Liliane sans broncher. Il écoutait avec attention tout en gardant les yeux rivés sur les paupières baissées de la jeune fille. Les deux grandes cicatrices étaient encore parfaitement visibles, mais les cernes mauves se dissipaient peu-à-peu. Il leva les yeux vers son frère jumeau lorsque l'esprit de Liliane se focalisa sur sa mère.
« Lili, dit faiblement Fred, tu peux pas y aller … »
A peine surprise par cette énième intrusion, Liliane ne prit même pas la peine de répondre.
« Et puis, ajouta George, t'as l'interdiction formelle de quitter la maison. »
« Je sais, merci ! Cingla Liliane en levant des yeux remplis de rancune sur George. »
Fred soupira tandis que son frère prenait sur lui pour ne pas riposter.
« Essaie pas de sortir, reprit Fred, qui n'avait pas eu à décrypter les pensées de Liliane pour les comprendre, c'est bien trop sécurisé, et les sortilèges mis en place par les membres de l'Ordre sont trop puissants. »
Liliane se mit à taper nerveusement du pied sur le plancher.
« J'arrive pas à croire que vous me forciez à respecter les règles … Murmura-t-elle. »
« Et moi, je crois pas un seul instant que tu les respecteras, répondit Fred. »
Penaude, Liliane se mordilla les lèvres. Elle prenait petit-à-petit conscience qu'elle n'avait aucunement envie d'être séparée de lui, ni même de George. Elle craignait plus que tout la solitude, cette compagne discrète, mais insidieuse, qui parvenait à remuer en elle les souvenir les plus atroces, et les sentiments les plus enfouis. En fait, elle la haïssait presque autant que son côté obscur.
« Je peux vraiment pas partir avec vous … ? S'enquit-elle timidement. »
George se frappa le front.
« Je l'attendais celle-là ! S'exclama-t-il, et fais pas les yeux doux à mon frère, on est obligés de te dire non, cette fois ! »
Liliane sentait qu'elle allait vite s'énerver s'il continuait à jouer sur le mode de l'exaspération.
« J'essaie d'amadouer personne, George Weasley, répondit-elle sèchement, j'essaie surtout de trouver un moyen de sortir de cette cage. »
« Et pourquoi ? Pour aller chercher ta mère ? »
A côté de Liliane, Fred se raidit. Quant à elle, elle se leva et vint se placer face à George.
« C'est pas ce que tu aurais fait ? Articula-t-elle avec exagération. »
George ne sut que répondre, au grand soulagement de son frère. Ils s'énervaient rarement, tous les deux, et encore moins contre les autres. Mais ces derniers jours, Liliane avait particulièrement irrité George, surtout parce que son frère avait été triste et maussade par sa faute. Et malgré toutes ses circonstances atténuantes, il ne pouvait pas s'empêcher de lui en vouloir un peu.
Réalisant que ses prunelles bleues étaient encore plantées dans celles de George, Liliane contracta la mâchoire et détourna finalement les yeux. Elle méritait qu'il lui en veuille, mais cela l'énervait tout de même. Sans raison valable, puisqu'elle savait parfaitement qu'elle était en tort, mais elle n'aimait pas être blâmée. Surtout par ceux qu'elle aimait.
Après quelques minutes du silence gênant, durant lesquelles la tension se faisait de plus en plus sentir entre George et Liliane, cette dernière décida finalement de quitter la chambre et de s'en retourner dans le jardin.
« Tu me convaincras jamais de l'emmener avec nous, dit George lorsqu'elle fut partie. »
Fred se leva du lit et partit jeter un coup d'œil par la fenêtre de sa chambre. Liliane était assise sous un arbuste, les genoux ramenés sous le menton, les yeux perdus dans le vague.
« J'essaierais pas de te convaincre, Georgie, dit-il tout en continuant à la regarder, mais elle aura beaucoup de mal à l'accepter. »
« Elle a pas le choix, embraya George. »
Fred tourna enfin les yeux vers lui, de cette petite mine blasée qu'il avait l'habitude de prendre lorsque lui et son frère n'étaient pas tout à fait d'accord.
« Non, elle l'a pas, concéda-t-il, mais elle essaiera de partir … Et quelque-chose me dit qu'elle va réussir. »
« Elle est vraiment obstinée, remarqua George en s'approchant à son tour de la fenêtre. »
« Je crois pas qu'on soit les mieux placés pour le lui reprocher. »
Les deux frères se regardèrent un court moment d'un air entendu, mais étrangement résigné. Ce n'était pas dans leurs habitudes d'accepter les choses et de se conformer aux règles. Mais plusieurs vies étaient en jeu, et ils savaient pertinemment qu'ils ne pouvaient plus se permettre de faire les imbéciles ou de feindre l'insouciance. Cette fois, ils n'avaient pas d'autre choix que d'être rationnels et de se contraindre. Cela ne leur ressemblait pas, mais c'était nécessaire.
