ODYSSÉE


Bridgette arrangeait ses cheveux en chantonnant devant son grand miroir. Après les avoir rassemblés en leurs deux couettes habituelles, la jeune fille passa sa sacoche autour de sa tête et attrapa son téléphone pour le glisser dans sa poche.

-« Tikki ? appela l'adolescente en se retournant. Tikki, viens. On sort. »

-« Où allons-nous Bridgette ? » demanda la kwami en quittant le bureau de sa porteuse.

-« Je vais profiter de ne pas avoir cours cet après-midi pour rendre le livre que j'ai emprunté à la bibliothèque. » expliqua-t-elle en attrapant l'ouvrage posé sur sa coiffeuse.

-« J'adore les bibliothèques ! clama Tikki avec un grand sourire. C'est tellement grand, rempli de livres tous plus intéressants les uns que les autres ! C'est… C'est- »

-« … plein de poussière. » s'exclama Bridgette avec un petit rire.

-« Ton monde est tellement fascinant, insista Tikki en secouant la tête. J'aimerai tellement en apprendre plus ! »

-« Je vais t'apprendre à te servir de mon ordinateur alors, poursuivit l'adolescente avec un sourire. Ce sera plus facile pour toi que de te déplacer à la bibliothèque. Et moins dangereux ! »

-« Rien ne vaut un bon livre si tu veux mon avis ! »

-« Tu n'as pas tort ! Mais si je veux pouvoir en emprunter d'autres, il faut que je rende celui-ci ! expliqua Bridgette en passant le livre sous son bras. Allez viens. »

Tikki se réfugia dans la sacoche de sa porteuse tandis que Bridgette ouvrait la trappe de sa chambre pour se glisser dans l'escalier.

Ne trouvant personne dans le salon, elle griffonna sur un post-it jaune un mot pour sa mère, l'informant de sa sortie.

Puis elle quitta l'appartement, dévalant les escaliers de l'immeuble avant d'ouvrir la porte du hall.

La jeune fille dirigea ensuite ses pas vers l'arrêt de bus le plus proche, pressant le pas en voyant arriver le grand véhicule au bout de la rue.

Dix minutes plus tard, la jeune fille progressait de nouveau sur les trottoirs parisiens, la bibliothèque n'étant plus qu'à quelques croisements.

-« C'est drôlement pratique les transports en commun ! souligna Tikki en sortant la tête du petit sac. On va partout plus rapidement ! »

-« C'est vrai, et c'est plus écologique aussi ! » expliqua Bridgette avec un sourire, traversant la route à un passage piéton.

-« Éco… logique ? » répéta la kwami avec une voix étonnée.

-« Tu ne sais pas ce que c'est ? questionna la jeune fille avec des yeux ronds. Remarque, les kwamis ne doivent pas vraiment se préoccuper du changement climatique, c'est un problème d'humains ça. »

-« J'ai encore tellement de choses à apprendre… » soupira Tikki en baissant les yeux.

-« J'ai une idée, continua Bridgette en arrivant enfin dans la rue de la bibliothèque. Quand j'aurai rendu mon livre, je vais en emprunter un autre pour toi, sur le climat. Comme ça tu pourras te renseigner, qu'est-ce que tu en dis ? »

-« C'est une excellente idée ! Heureusement que je sais lire ! » rit la kwami.

-« Oui, c'est vrai, répondit Bridgette en lui rendant son sourire. Bon, et maintenant, chut ! » somma-t-elle gentiment avec un doigt sur sa bouche tout en attrapant la poignée de la porte d'entrée de la bibliothèque.

Tikki hocha la tête avant de disparaître de nouveau dans la sacoche.

Satisfaite, Bridgette pénétra silencieusement dans le bâtiment, traversant la double rangée de portes vitrées. Sans perdre un instant, la jeune fille s'avança vers l'accueil afin d'accomplir ce pour quoi elle était venue.

Après avoir attendu quelques minutes et rendu son livre à l'hôtesse, Bridgette passa un nouveau portique pour pénétrer dans la grande salle d'étude. Devant elle se dressait des dizaines de tables de travail, où quelques personnes étaient installées, pianotant sur des ordinateurs ou penchés sur des cahiers et des livres.

La jeune fille appréciait cet univers calme, ce sentiment de sérénité qui se dégageait de ces bâtiments, tranchant nettement avec le brouhaha de la ville, au dehors.

Avec un petit sourire, l'adolescente dirigea ses pas vers sa droite, s'engageant dans le grand rayonnage des livres, à la recherche d'un ouvrage qui pourrait correspondre au livre promis à Tikki.

La bibliothèque était grande et très fournie. Les rayonnages de livres formaient un véritable labyrinthe compliqué à suivre pour les novices.

Mais cela ne décourageait pas Bridgette qui continuait de progresser tranquillement entre les livres, les mains dans le dos, s'arrêtant parfois quelques instants quand le titre de l'un d'eux lui tapait dans l'œil. Elle prenait, feuilletait, reposait, saluant les autres personnes qu'elle croisait avec un sourire ou un discret « bonjour ». S'arrêtant devant une étagère qui pouvait peut-être contenir le livre qu'elle cherchait, Bridgette se stoppa plus longtemps, prenant le temps de lire précautionneusement tous les titres qui se présentaient devant elle. La jeune fille, sur la pointe des pieds, attrapa finalement un ouvrage situé dans sur une des plus hautes étagères. Il était assez lourd, sa couverture représentant la planète Terre perdue dans l'infinité de l'espace. Avec un petit sourire, la jeune fille l'ouvrit délicatement pour parcourir les paragraphes des yeux, tournant les pages de ses doigts fins.

Penchée sur le livre, remettant en place une mèche rebelle qui avait glissé sur sa joue d'un léger mouvement de main, Bridgette lisait en silence, totalement ignorante du regard bleu-gris posé sur elle depuis un autre rayonnage, dans son dos.


Félix était quelqu'un de calme, de très calme.

Il n'aimait pas élever la voix ni les personnes trop criardes, la musique trop forte, les bruits sourds de la ville. Alors naturellement, le jeune homme appréciait le silence et les lieux paisibles. Il pouvait passer des jours et des jours sans parler à personne ni ouvrir la bouche sans jamais se lasser. L'adolescent ne se considérait pourtant pas totalement comme un ermite. Il aspirait simplement à une certaine forme de sérénité.

Mais depuis l'arrivée d'un certain petit être qui passait son temps à râler ou à se plaindre de ses journées trop monotones, le calme auquel aspirait Félix s'en était retrouvé perturbé. Même si, en toute bonne foi, le kwami n'était pas si bruyant que ça, les simples paroles qu'il pouvait clamer de sa voix nasillarde énervait son porteur. Et pourtant, Félix savait qu'il ne pouvait pas se séparer de Plagg, jamais, à son grand dam.

Il était donc contraint de l'emmener partout avec lui, ainsi que de supporter ses mots. Félix se prêtait donc au même jeu que celui avec Camille, ignorant superbement Plagg, comme s'il n'était pas là. Mais le kwami était joueur lui aussi, et était beaucoup plus insistant que la peste Bourgeois. Il aimait insister jusqu'à avoir une réponse de son porteur, tournoyant autour de lui pendant sa lecture ou lui arrachant son stylo des mains pendant qu'il écrivait sur ses cahiers.

Pourtant, malgré les apparences, Plagg ne faisait pas ça que pour embêter son porteur. Il avait bien remarqué le quotidien triste et lassant du jeune homme, et tentait de le stimuler un peu. Mais malheureusement, ses méthodes ne faisaient que frustrer Félix encore plus, le kwami n'étant pas tout à fait au point sur la psychologie humaine. Félix était frustré de l'entendre parler, frustré de l'avoir toujours autour de lui, frustré de devoir l'emmener partout.

Même à la bibliothèque.

Maintenant que Félix allait au lycée, il lui était plus facile de demander des autorisations de sorties à son père. Bien entendu, celles-ci devaient avoir un rapport direct avec l'école et ne devaient en aucun cas être une source d'amusement.

Mais Gabriel consentait tout de même à laisser sortir son fils, plus qu'avant du moins. Son père voulait être au courant de tout concernant son emploi du temps : que faisait-il, avec qui, où et quand ? Félix devait s'y prendre plusieurs jours à l'avance pour organiser ses rares sorties hors de l'école et plaider sa cause afin d'obtenir ce qu'il voulait, mais c'était un mal pour un bien. Au moins, il ne passait pas toutes ses journées dans la maison familiale, mêmes si ses échappées en dehors de son domicile restaient rares.

Mais Félix n'avait pas eu de mal à convaincre son père de le laisser aller à la bibliothèque, le convaincant de son besoin de s'y rendre pour les cours, ce qui n'était pas totalement un mensonge. Même si Félix possédait largement ce qui lui suffisait pour étudier chez lui, le jeune homme ne rechignait jamais devant le fait d'en apprendre toujours plus sur le monde qui l'entourait. Il voulait savoir, connaitre, découvrir par les livres, à défaut de pouvoir le faire en réalité. Il avait déjà lu et relu des centaines de fois les livres posés sur ses étagères et cela ne lui suffisait plus.

La bibliothèque de la ville était donc une destination de choix pour lui, préférant largement les livres aux ordinateurs pour apprendre.

Profitant du fait de ne pas avoir cours cet après-midi-là, le jeune homme avait directement demandé à son chauffeur de l'emmener sur place, ayant envoyé un message à Nathalie afin qu'elle prévienne son père. Il avait conclu avec son garde du corps un temps de trois heures avant que celui-ci ne revienne le chercher, ce qui laissait largement le temps au jeune homme de satisfaire sa soif de connaissance.

Progressant entre les rayonnages depuis maintenant presqu'une heure, Félix avait rassemblé une pile d'ouvrages qu'il souhaitait emprunter afin de les étudier tranquillement chez lui. Plagg, avec un bâillement sonore, sorti la tête de la veste de son porteur.

-« On en a encore pour longtemps ? » demanda-t-il d'une voix lasse.

-« Tu es insupportable, murmura le jeune homme sans quitter des yeux le paragraphe qu'il était en train de lire. Je croyais que tu détestais être à la maison. Là, nous sommes dehors ! »

-« Nous sommes dans une bibliothèque. Et ça ressemble trop à ta chambre à mon goût. »

Félix leva les yeux au ciel avant de regarder autour de lui pour être sûr que personne ne puisse les surprendre à discuter.

-« Tu ne veux pas sortir un peu ? Pour de vrai ? insista Plagg en relevant les yeux vers son porteur. Tu as encore deux heures devant toi, pourquoi tu n'irais pas autre part ? »

-« Si je me fais prendre, je suis fichu. Mon père ne me laissera plus jamais sortir, soupira Félix en secouant la tête. Et de toute façon, pour l'instant, je n'ai pas envie d'être autre part, même si cela ne te plait pas. »

Le kwami, agacé, sorti du rabat de la veste de Félix pour venir se poser sur une étagère de livres, pattes croisées.

-« Plagg ! chuchota-t-il sur un ton courroucé. Reviens ici, on risque de te voir ! »

-« Je m'ennuie. Amusons-nous un peu ! » clama Plagg avec un petit sourire.

À ces mots, le petit être poussa le livre à côté de lui pour le faire tomber de l'étagère. Inquiet de se faire surprendre, Félix le réceptionna aisément, rouge de colère.

-« Qu'est-ce que tu fabriques encore ?! Arrête ça tout de suite, tu es fou ! On va se faire prendre ! »

-« Mais détends-toi un peu, on ne risque rien ! »

Avec un rire sardonique, le kwami se fondit dans les étagères, passant d'étages en étages à travers le bois des planches ou les couvertures des livres.

Paniqué, Félix abandonna l'ouvrage qu'il avait entre les mains pour se mettre à la poursuite du kwami dissident.

Le perdant de vue, le jeune homme commença à retirer frénétiquement les livres des étagères, les soulevant puis les reposant pour voir si Plagg s'y cachait derrière.

-« Plagg ! chuchotait-il, au bord de la crise de nerf. Plagg, bon sang ! Où es-tu ?! »

Fiévreusement, Félix soulevait les livres, en proie à une panique déraisonnée. Heureusement pour lui, l'allée dans laquelle il se trouvait était déserte, ce qui lui permettait de poursuivre ses recherches sans éveiller les soupçons de personne. Mais plus les secondes passaient, moins le jeune homme se sentait serein. Où était-il allé ?!

Soudain, retirant un nouveau livre de son étagère, Félix se figea.

L'ouvrage qu'il venait de retirer lui permettait de voir à travers l'étagère et d'apercevoir l'autre rayonnage de livres, devant lui. Et juste en face de lui se tenait Bridgette, de dos, un livre entre les mains. Paniqué, Félix reposa immédiatement le volume avant de reculer d'un pas. Malheur ! Si jamais elle s'apercevait de sa présence, il ne pourrait plus reprendre ses recherches.

Le jeune homme recula jusqu'à ce que son dos rencontre un mur sur lequel il s'appuya, ses yeux écarquillés, rivés sur la silhouette de la jeune fille qu'il apercevait toujours entre les livres.

Sa respiration hachée, il priait silencieusement pour que Bridgette ne l'ait pas remarqué.

-« Tiens tiens, ça ne serait pas ton amie du lycée ? » railla soudain une voix sur son épaule.

-« Plagg ! cria presque Félix en un sursaut. Mais tu es complètement cinglé ! Qu'est-ce qui t'as pris de faire ça ?! »

-« Pourquoi tu n'irais pas la voir ? demanda Plagg, perché sur l'épaule gauche de son porteur. Elle est gentille. »

-« Je ne suis pas ici pour faire amis-amis, je suis là pour emprunter des livres ! » s'énerva le jeune homme en attrapant son kwami dans son poing.

-« Tu as peur d'aller la voir, c'est ça ? » demanda Plagg avec un petit sourire.

-« N-N'importe quoi ! Je n'ai pas peur ! Je veux simplement la tranquillité ! Et tu commences sérieusement à me taper sur le système ! »

-« Oh ! Je te tape sur le système ? Et qu'est-ce que tu comptes faire alors ? »

-« Je ne sais pas, mais je t'assure que si tu continues- ! »

Coupant Félix dans ses paroles, Plagg passa à travers les mains de son porteur, ce qui surpris une fois de plus le jeune homme.

-« Arrêtes ton chantage petit, rit le kwami en venant virevolter devant les yeux de Félix. Je suis un Dieu de la destruction, je fais ce qu'il me plait ! »

-« Bien sûr, c'est ça. Arrête un peu ton numéro et reviens là ! » insista l'adolescent en ouvrant sa veste.

-« Oh mais tu ne me crois pas ? Attends un peu… » murmura le kwami avec un air déterminé.

Plagg prit soudain de la hauteur pour venir voleter au-dessus de la grande étagère qui séparait le rayonnage de Félix et celui où Bridgette se tenait toujours.

Avec un regard inquisiteur à son porteur, Plagg tapa un petit coup dans ses pattes. Aussitôt une petite détonation sourde fut émise, ce qui dégagea tous les livres de l'étagère, dessina une légère fissure au plafond, fit exploser la lampe au-dessus de l'allée et sauter les plombs de la bibliothèque toute entière.

Félix, avec un cri mêlant surprise et frayeur, chuta en arrière alors que plusieurs ouvrages lui tombaient dessus.

Avec un petit sourire satisfait, le kwami revint vers lui. Le suivant des yeux, Félix lui jeta un regard effaré alors que Plagg croisait ses pattes.

-« Voilà qui va apporter un peu d'animation. Ne me remercie pas ! » railla-t-il avant de retourner dans la veste de son porteur.

Félix eut un frisson en le sentant se glisser dans sa poche intérieure, contre sa poitrine.

Le jeune homme regarda autour de lui. Tous les livres de l'étagère étaient à terre dans une pagaille sans nom.

À travers les cases vides, l'adolescent vit Bridgette se relever, tombée elle aussi à cause du choc de ce qui venait de se produire.

Elle frotta sa veste en regardant autour d'elle avec un air surpris avant d'apercevoir Félix, toujours par terre.

Ses lèvres dessinèrent un « o » muet avant qu'elle ne fasse le tour pour venir à sa rencontre.

-« Félix ? demanda-t-elle en s'approchant. Quelle surprise de te trouver ici ! Est-ce que tout va bien ? »

Dévisageant la jeune fille d'un œil perdu, la conscience à moitié absente, totalement choqué par ce que venait de faire Plagg, le jeune homme ne répondit rien.

Il avait grandement sous-estimé son kwami et il sentit un frisson de panique lui caresser la colonne vertébrale.

Bridgette fronça les sourcils en avançant encore d'un pas.

-« Félix ? recommença-t-elle. Hey, est-ce que ça va ? »

Soudain, l'adolescent reprit totalement contrôle de son corps, sautant sur ses jambes en une demi-seconde.

Il ne fallait rien laisser paraitre, ne pas paraitre suspect.

-« O-Oui ! Ça va, j'ai juste été surpris. » expliqua-t-il en passant une main dans sa nuque.

-« Ah ouf, tu m'as fait peur ! rit Bridgette avec un sourire. Il faut dire que c'était impressionnant. Tu sais ce qu'il s'est passé ? »

-« Non. » menti Félix en haussant les épaules et posant son regard loin de la jeune fille.

Des curieux, attirés par le bruit et alertés par la coupure de courant, s'approchèrent d'eux, certains prenant même quelques photos des livres éparpillés.

-« Oh, mais que s'est-il passé ici ?! s'exclama une bibliothécaire en se frayant un chemin dans la foule. Personne n'est blessé ? Tout le monde va bien ? » demanda-t-elle en se tournant vers Bridgette et Félix.

-« Oui madame, ne vous inquiétez pas, affirma Bridgette avec un sourire. Une secousse a fait exploser l'ampoule et tomber les livres de l'étagère. » expliqua-t-elle en montrant l'étendue des dégâts.

-« Une secousse ? répéta la femme en posant son regard sur la fissure au plafond avec un air inquiet. Mon dieu, je vais appeler tout de suite des professionnels pour qu'ils viennent inspecter le bâtiment. Si jamais tout s'écroule… ! »

Tous les jeunes gens la regardèrent s'éloigner sans rien dire tandis que Félix se passait une main sur le visage.

Heureusement que Bridgette avait pris les devants, il n'aurait pas su quoi répondre, trop en proie au stress.

Et dénoncer le vrai coupable de cet incident était impossible. Avec un mouvement rageur, il cogna contre sa poitrine en entendant le léger ricanement de Plagg.

Se dégageant de la foule, un visage familier apparu devant eux.

-« Maxence ! s'exclama Bridgette alors que Félix tournait les yeux vers lui. Dis donc, que le monde est petit ! Qu'est-ce que tu fais là ? »

-« J'étais en train de lire, expliqua-t-il avec un petit sourire. Je ne savais pas que vous veniez ici, c'est drôle de se retrouver. »

-« N'est-ce pas ? rit Bridgette en regardant Félix qui détourna les yeux. Je suis venue rendre un livre en vérité. Et puis je me suis dit que j'allais en prendre un autre. »

Alors que Bridgette et Maxence poursuivaient leur conversation, Félix osa détailler le garçon avec un regard discret.

Il n'avait pas vraiment eu l'occasion de discuter avec lui, c'était un jeune homme plutôt effacé mais tout de même sympathique. Il passait tout son temps avec Kilian, toujours en train de griffonner sur son carnet tandis que son grand camarade remplissait l'un de ses éternels défis idiots.

Le petit métis à lunettes était un élève appliqué, accumulant les bonnes notes et de bonnes appréciations de la part de ses professeurs.

C'était un garçon sérieux, travailleur et perspicace.

Baissant de nouveau les yeux, Félix remarqua un badge suspendu au cou du garçon.

-« Tu travailles ici ? » s'étonna-t-il à voix haute, se faisant retourner Bridgette et lever les yeux du concerné.

Voyant le sourire de Bridgette, sûrement ravie de le voir prendre part à la discussion, le jeune homme passa une nouvelle fois sa main dans sa nuque, regrettant soudain d'avoir énoncé sa pensée à voix haute.

-« Oui, je travaille ici, confirma finalement Maxence en remontant ses lunettes sur son nez. Je tiens un atelier de lecture le mercredi après-midi, pour les jeunes, les ados. C'était la découverte de l'Odyssée d'Homère cette semaine. Je suis venu ici pour préparer la session de demain. » expliqua-t-il en montrant son badge.

-« Oh mais c'est super ! s'exclama Bridgette en se penchant vers la carte plastifiée. Je ne savais pas que tu travaillais ici ! Depuis combien de temps ? »

-« C'était un job d'été au début, mais j'ai fini par y prendre goût, confia Maxence avec un nouveau sourire. J'ai aménagé l'emploi du temps pour pouvoir conserver mon poste en même temps que les cours. Et puis ce n'est qu'une heure et demie par semaine. »

-« C'est trop bien ! » déclara Bridgette en posant ses mains sur les épaules de son ami, se faisant se retourner les autres usagers de la bibliothèque qui lui sommaient le silence par un regard courroucé.

-« Oui, c'est admirable ce genre d'initiatives, affirma Félix avec un léger hochement de tête. Faire découvrir les grands classiques de la littérature aux plus jeunes, c'est une noble cause. »

Maxence remercia d'un sourire avant de poser son regard sur les étagères derrière ses deux amis.

La foule autour d'eux avait fini par se disperser, plus curieuse par l'affolement ambiant qu'encline à ranger le désordre.

-« Il faut ranger tout ça maintenant. » soupira Maxence avec un haussement d'épaules.

-« Tu sais ce qui a pu se passer ? » questionna Bridgette en suivant le regard de son ami.

-« Une secousse sismique peut-être, répondit le jeune homme en sortant son carnet. Paris n'est pas dans un zonage sismique fort, il est même presque nul dans cette région, mais qui sait ? Ou alors le problème vient peut-être de la bibliothèque en elle-même, c'est un vieux bâtiment. »

-« Alors tu penses que la bibliothèque pourrait s'effondrer d'une minute à l'autre ? » demanda Bridgette avec un regard effaré autour d'elle.

-« Je ne pense pas, répondit le jeune homme avec un sourire. Les bâtiments publics sont soumis à une surveillance régulière, surtout les plus anciens. »

-« Attendons d'avoir le rapport des experts qui viendront inspecter la structure avant d'émettre des hypothèses, poursuivit Félix en croisant ses bras et levant son regard vers le plafond. Ce n'est peut -être rien du tout. »

Félix se mordit la langue en prononçant ces mots.

Il détestait mentir. Surtout quand il savait la vérité, l'unique, la seule. Mais il ne pouvait décemment pas dénoncer Plagg, c'était impossible. Alors il devait jouer le jeu, même si cela lui coûtait beaucoup.

Les deux autres hochèrent la tête avant que Bridgette ne revienne vers l'étagère, les mains sur les hanches.

-« Bon allez, ces livres ne vont pas retourner à leur place tous seuls, vous m'aidez ? » demanda-t-elle en se retournant vers les deux garçons.

Maxence hocha aussitôt la tête avant de slalomer entre les ouvrages pour se placer à la droite de Bridgette, plus loin sur l'étagère.

Félix passa une nouvelle fois sa main dans sa nuque avant de se mettre en place à son tour.

Le rangement risquait de prendre du temps. Il fallait remettre chaque livre au bon endroit, suivre les indications et les étiquettes sur la tranche des ouvrages et sur les étagères.

Ramassant deux autres livres, Félix leva discrètement les yeux vers Bridgette qui triait les ouvrages par pile avant de les remettre sur les étagères.

La jeune fille chantonnait discrètement, un petit sourire faisant s'incurver ses lèvres.

Félix n'avait pas vraiment eu l'occasion de discuter avec elle depuis qu'il lui avait donné son parapluie, il y avait déjà quelques semaines de ça.

Bridgette était une fille très sympathique, toujours enjouée et émerveillée de ce qui l'entourait. Elle s'efforçait toujours de faire bonne figure et prenait le temps de s'intéresser à tous, perpétuellement encline à discuter de tout et n'importe quoi.

Et même si cette joyeuseté de vivre était tout à fait nouvelle pour Félix, toujours étonné de la voir s'enchanter pour un rien, il devait bien avouer que ce comportement seyait étrangement bien à Bridgette.

Sentant son regard posé sur elle, la jeune fille tourna les yeux pour lui adresser un sourire plus large.

Félix, gêné de s'être fait prendre, tourna aussitôt la tête dans une autre direction, se concentrant de nouveau sur le rangement des étagères.

Bridgette le regarda encore quelques instants avant de retourner elle aussi à ses piles, le sourire aux lèvres.

Félix était un garçon timide. Mais il ne manquait pas d'esprit même s'il ne parlait pas beaucoup. La jeune fille avait tout de suite remarqué que c'était un garçon sérieux et appliqué dans son travail, discret mais de bonne compagnie quand il se décidait à parler.

Et sans vraiment savoir pourquoi, Bridgette appréciait beaucoup ce garçon, bien qu'ils n'aient jamais eu vraiment l'occasion de discuter pour de vrai.


Après quarante-cinq longues minutes de rangement fastidieux, les livres furent de nouveau tous sur leurs étagères.

La bibliothécaire, qui était revenue entre-temps, avait elle aussi mis les mains à la patte afin d'aider les trois jeunes gens.

Une fois le travail terminé, elle avait tenu à leur offrir une boisson fraîche dans le distributeur à l'entrée du bâtiment. Félix avait commencé par refuser, trouvant inacceptable de se faire récompenser pour avoir réparé un incident qui était en quelque sorte de sa faute, mais la femme avait tant insisté qu'il avait fini par céder.

Accoudés à la table haute à l'entrée du bâtiment, Bridgette, Maxence et Félix sirotait tranquillement leurs boissons avant que la jeune fille ne se recule de quelques pas pour s'étirer.

-« Dis donc ça creuse de ranger des livres, dit-elle avec un sourire. Ça vous dit de passer chez moi pour manger un morceau ? Mon père fait d'excellentes viennoiseries ! »

Les deux garçons échangèrent un regard furtif avant que Félix ne passe une main dans sa nuque.

-« Je n'ai pas la permission de quitter la bibliothèque, et de toute façon je n'ai pas d'argent sur moi. » confia-t-il en frottant son bras de sa main.

-« Pas d'argent ? répéta Bridgette avec des yeux ronds. Mais je ne fais pas payer mes amis ! Vous êtes mes invités ! »

Félix releva les yeux vers la jeune fille d'un air surpris.

Il était… son ami ? Elle avait dit cela sans hésiter et semblait franche. C'était la première fois qu'il se faisait appeler ainsi par qui que ce soit.

Des sentiments contradictoires se bataillaient dans la poitrine du jeune homme.

D'un côté, la proposition était tentante, intrigué de voir à quoi pouvait ressembler la boulangerie des Dupain-Cheng dont il avait déjà entendu parler mais, de l'autre, planait toujours la menace de se faire surprendre par n'importe qui dans la rue.

Il ne pouvait pas s'assurer de ne croiser personne qui pourrait le mettre en danger.

Le jeune homme secoua finalement la tête. Il ne pouvait pas se permettre de prendre un tel risque. Ce fragile sentiment de liberté quand il était hors de sa chambre lui était bien trop précieux pour qu'il prenne le risque de le perdre juste pour une viennoiserie, aussi bonne soit elle.

-« Allez, insista Bridgette en se rapprochant de lui. C'est l'affaire d'une petite demi-heure, personne ne saura que tu as quitté la bibliothèque ! »

-« Non, je suis désolé. Je ne veux pas prendre le risque de me faire surprendre. Mon père serait vraiment en colère contre moi. » protesta Félix en haussant les épaules.

Bridgette fit la moue puis finit par hocher la tête.

-« Très bien, je ne veux pas te forcer. Maxence ? » demanda-t-elle en se tournant vers son autre camarade.

-« Moi j'accepte l'offre, fit-il avec un sourire tout en remontant ses lunettes sur son nez. Je vais chercher mon sac et reposer mon badge, je reviens tout de suite. »

Le jeune homme tourna les talons pour traverser le hall et s'engouffrer dans une pièce réservée au personnel.

Félix le suivit des yeux en croisant les bras. Il soupira doucement avant de tourner le regard vers Bridgette qui le fixait avec de grands yeux.

Le jeune homme, surpris, cligna plusieurs fois des yeux, posant un regard gêné autour de lui en fronçant les sourcils avant de reprendre la parole.

-« Qu'est-ce qu'il y a ? » demanda-t-il d'une voix mal assurée.

-« Rien, je me disais que c'était drôle de t'avoir croisé ici, répondit-elle avec un éclat de rire. Tu accepterais de faire une sortie avec Jehan, Andréa et moi un de ces jours ? On pourrait aller se promener, aller au cinéma, ou quelque chose du genre. »

Le jeune homme cru que sa mâchoire allait se décrocher tant il était surpris par ce que venait de lui proposer Bridgette.

-« Tu voudrais que moi, je vienne avec vous ? » demanda-t-il, afin de s'assurer de ce qu'il avait entendu.

-« Pourquoi pas ? Ça nous permettrait de faire mieux connaissance ! »

Félix baissa les yeux, ne sachant pas quoi répondre. C'était la première fois qu'on lui faisait une telle proposition et il n'avait aucune de comment procéder.

Que devait-il dire, faire ? Comment « traînait-on » avec ses amis ? L'adolescent se sentit de nouveau débordé par les événements et resta muet.

Bridgette, remarquant son embarras, pencha la tête afin de capter de nouveau l'attention du jeune homme.

-« Hey, c'est une proposition comme ça, murmura-t-elle avec un discret sourire. Ne te sens pas obligé si tu n'en as pas envie. »

-« Non, c'est juste que… C'est la première fois que quelqu'un me dit qu'il souhaite m'avoir en sa compagnie. Et puis je ne sors pas beaucoup. » répondit Félix en haussant les épaules.

Bridgette écarquilla les yeux avant de sourire une nouvelle fois.

-« Nous, on serait content de t'avoir avec nous. » dit-elle en posant sa main sur l'épaule du jeune homme.

Le contact ne dura même pas une seconde, ce n'était qu'une petite tape affective rien de plus mais cela suffi à faire frissonner Félix.

Sur ces mots, Maxence réapparu, son sac sur le dos.

-« Ah parfait ! fit Bridgette en adressant un sourire à l'arriviste. Bon ! En route ! Pas de regret ? » demanda-t-elle en se tournant vers Félix.

Le jeune homme se senti soudain prit d'un doute mais se ravisa immédiatement, le visage mécontent de son père lui revenant en mémoire.

Il risquait trop, beaucoup trop.

-« Une autre fois peut-être. » murmura-t-il.

-« Pas de problème. À demain alors ! » conclut Bridgette avec un léger signe de main.

Maxence imita le geste auquel Félix répondit presqu'aussitôt.

L'adolescent regarda les deux jeunes gens quitter le hall dans un silence religieux. Félix resta immobile quelques instants avant que quelques coups sur sa poitrine ne ravivent sa colère.

Hors de lui, le jeune homme accéléra le pas jusqu'aux toilettes les plus proches, laissant sortir Plagg de sa cachette une fois la porte refermée.

-« Quoi encore ?! exulta Félix avec un regard noir au kwami. Tu ne crois pas que tu en as assez fait comme ça ?! »

-« Mais qu'est-ce que tu fais ?! s'énerva Plagg. Tu avais une occasion en or de sortir d'ici, d'aller avec d'autres personnes comme toi, c'était du tout cuit ! »

-« Je n'ai pas le droit de sortir de la bibliothèque, mon chauffeur passe me chercher ! Si jamais quelqu'un m'avait surpris- ! »

-« Mais QUI ?! s'emporta Plagg en prenant de la hauteur. QUI pourrait te reconnaitre dehors ?! Tu ne connais personne ! Ton père ne sort jamais de chez lui et Camille ne fait qu'alterner entre l'école, chez toi et chez elle, c'est toi qui l'as dit ! Tu ne risquais rien du tout ! »

Les mots que Félix s'apprêtait à prononcer moururent dans sa gorge.

Plagg n'avait pas totalement tort. Il ne connaissait personne en ville et son visage n'était pas connu, au contraire de son nom de famille.

N'importe qui dans la rue aurait donc pu le prendre pour un adolescent normal, sans vraiment prêter attention à lui.

Mais Félix se sentait encore trop pris dans les filets de son père pour risquer le moindre écart. Il avait peur de se retrouver confronté à ses mauvais choix et de perdre ce qu'il avait durement réussi à obtenir.

-« Je… Je ne peux pas faire ça, soupira finalement Félix. Je ne peux pas faire tout ce que je veux, mon père est strict et si jamais il apprenait que je suis sorti sans autorisation… Je ne veux pas lui désobéir Plagg, je crains trop les conséquences. »

-« Tu ne demandes pas l'autorisation de sortir quand tu es Chat Noir. » souligna Plagg en croisant ses pattes.

-« Mais dans ce cas-là c'est différent ! Je ne vais allez voir mon père avant chaque mission pour lui demander : « Dites-moi père, m'autorisez-vous à sortir de ma chambre pour aller sauver Paris ? » ! C'est différent parce que- »

Félix s'arrêta aussitôt et adressa un regard surpris à son kwami.

-« Parce que… ? » insista Plagg avec un petit regard satisfait.

-« Parce que Chat Noir est libre d'aller où il veut. » murmura finalement son porteur en baissant le regard.

La discussion de l'autre jour revint aussitôt en mémoire du jeune homme.

Malgré tout, Plagg avait raison. Chat Noir était libre. Du moins dans ses déplacements.

Il n'avait pas à demander l'autorisation de sortir, il pouvait aller où bon lui semble sans que personne ne puisse jamais l'atteindre, perché sur les toits.

Personne ne savait qui il était, il pouvait donc être n'importe qui.

Chat Noir pouvait être lui-même.

Un frisson parcouru la colonne vertébrale du jeune homme qui jeta un regard à Plagg.

-« Alors ? Qu'est-ce qu'on fait maintenant ? » questionna-t-il en croisant les pattes.

-« On rentre. » répondit aussitôt le jeune homme en resserrant sa cravate.

Mais devant le regard agacé de son kwami qui semblait désapprouver, le jeune homme ouvrit sa veste pour l'inciter à reprendre sa place dans sa cachette.

-« On rentre… puis on ira se balader. » compléta Félix avec un léger sourire.

Plagg hocha immédiatement la tête avant de venir se glisser dans la poche intérieure du veston.

Félix attrapa ensuite son téléphone pour appeler son chauffeur, l'informant qu'il voulait quitter la bibliothèque plus tôt.

Une idée trottait dans la tête du jeune homme. Et pour rien au monde il ne voulait faire un pas en arrière.


Nouvelle partie, Odyssée ! J'espère que ça vous a plu ! N'hésitez pas à me laisser vos ressentiments vis-à-vis de l'histoire.

Je vous retrouve la semaine prochaine, merci de m'avoir lu.